A B C D E F G H I K L M N O P Q R S T U W XYZ

    
OS. m. (Gram.) c'est la quinzieme lettre, & la quatrieme voyelle de l'alphabet françois. Ce caractere a été long-tems le seul dont les Grecs fissent usage pour représenter le même son, & ils l'appelloient du nom même de ce son. Dans la suite on introduisit un second caractere , afin d'exprimer par l'ancien l'o bref, & par le nouveau, l'o long : l'ancienne lettre O ou o, fut alors nommée , o parvum ; & la nouvelle, ou , fut appellée , O magnum.

Notre prononciation distingue également un o long & un o bref ; & nous prononçons diversement un hôte (hospes), & une hotte (sporta dossuaria) ; une côte (costa), & une cotte (habillement de femme) ; il saute (saltat), & une sotte (stulta) ; beauté (pulchritudo), & botté (ocreatus), &c. Cependant nous n'avons pas introduit deux caracteres pour désigner ces deux diverses prononciations du même son. Il nous faudroit doubler toutes nos voyelles, puisqu'elles sont toutes ou longues ou breves : a est long dans cadre, & bref dans ladre ; e est long dans tête, & bref dans il tette ; i est long dans gîte, & bref dans quitte ; u est long dans flûte, & bref dans culbute ; eu est long dans deux, bref dans feu, & plus bref encore dans me, te, de, & dans les syllabes extrêmes de fenêtre ; ou est long dans croûte, & bref dans déroute.

Je crois, comme je l'ai insinué ailleurs (voyez LETTRES), que la multiplication des lettres pour désigner les différences prosodiques des sons n'est pas sans quelques inconvéniens. Le principal seroit d'induire à croire que ce n'est pas le même son qui est représenté par les deux lettres, parce qu'il est naturel de conclure que les choses signifiées sont entr'elles comme les signes : de-là une plus grande obscurité sur les traces étymologiques des mots ; le primitif & le dérivé pourroient être écrits avec des lettres différentes, parce que le méchanisme des organes exige souvent que l'on change la quantité du radical dans le dérivé.

Ce n'est pas au reste que je ne loue les Grecs d'avoir voulu peindre exactement la prononciation dans leur orthographe : mais je pense que les modifications accessoires des sons doivent plutôt être indiquées par des notes particulieres ; parce que l'ensemble est mieux analysé, & conséquemment plus clair ; & que la même note peut s'adapter à toutes les voyelles, ce qui va à la diminution des caracteres & à la facilité de la lecture.

L'affinité méchanique du son o avec tous les autres, fait qu'il est commuable avec tous, mais plus ou moins, selon le degré d'affinité qui résulte de la disposition organique : ainsi o a plus d'affinité avec eu, u, & ou, qu'avec a, ê, é, i ; parce que les quatre premieres voyelles sont en quelque sorte labiales, puisque le son en est modifié par une disposition particuliere des levres ; au lieu que les quatre autres sont comme linguales, parce qu'elles sont différenciées entr'elles par une disposition particuliere de la langue, les levres étant dans le même état pour chacune d'elles : l'abbé de Dangeau, opusc. pag. 62. avoit insinué cette distinction entre les voyelles.

Voici des exemples de permutations entre les voyelles labiales, & la voyelle o.

O changé en eu : de mola vient meule ; de novus, neuf ; de soror, soeur, qui se prononce seur ; de populus, peuple ; de cor, coeur.

O changé en u : c'est ainsi que l'on a dérivé humanus & humanitas de homo ; cuisse de coxa ; cuir de corium ; cuit de coctus ; que les Latins ont changé en us la plûpart des terminaisons des noms grecs en os ; qu'ils ont dit, au rapport de Quintilien & de Priscien, huminem pour hominem, frundes pour frondes, &c.

Au contraire u changé en o : c'est par cette métamorphose que nous avons tombeau de tumulus, comble de culmen, nombre de numerus ; que les Latins ont dit Hecoba pour Hecuba, colpa pour culpa ; que les Italiens disent indifféremment fosse ou fusse, facoltà ou facultà, popolo ou populo.

O changé en ou : ainsi mouvoir vient de movere, moulin de moletrina, pourceau de porcus, glousser de glocio, mourir de mori, &c.

Les permutations de l'o avec les voyelles linguales sont moins fréquentes ; mais elles sont possibles, parce que, comme je l'ai déja remarqué d'après M. le président de Brosses (art. Lettres), il n'y a proprement qu'un son diversement modifié par les diverses longueurs ou les divers diametres du tuyau : & l'on en trouve en effet quelques exemples. O est changé en a dans dame, dérivé de domina : en e dans adversùs, au lieu de quoi les anciens disoient advorsùs, comme on le trouve encore dans Térence ; en i dans imber, dérivé du grec .

Nous représentons souvent le son o par la diphtongue oculaire au, comme dans aune, baudrier, cause, dauphin, fausseté, gaule, haut, jaune, laurier, maur, naufrage, pauvre, rauque, sauteur, taupe, vautour : d'autres fois nous représentons o par eau, comme dans eau, tombeau, cerceau, cadeau, chameau, fourneau, troupeau, fuseau, gâteau, veau. Cette irrégularité orthographique ne nous est pas propre : les Grecs ont dit & , sulcus (sillon) ; & , vulnus, (blessure) : & les Latins écrivoient indifféremment cauda & coda (queue) ; plaustrum & plostrum (char) ; lautum & lotum au supin du verbe lavare (laver).

La lettre o est quelquefois pseudonyme, en ce qu'elle est le signe d'un autre son que de celui pour lequel elle est instituée ; ce qui arrive par-tout où elle est prépositive dans une diphtongue réelle & auriculaire : elle représente alors le son ou ; comme dans bésoard, bois, soin, que l'on prononce en effet bésouard, boues, souèn.

Elle est quelquefois auxiliaire, comme quand on l'associe avec la voyelle u pour représenter le son ou qui n'a pas de caractere propre en françois ; comme dans bouton, courage, douceur, foudre, goutte, houblon, jour, louange, moutarde, nous, poule, souper, tour, vous. Les Allemands, les Italiens, les Espagnols, & presque toutes les nations, représentent le son ou par la voyelle u, & ne connoissent pas le son u, ou le marquent par quelqu'autre caractere.

O est encore auxiliaire dans la diphtongue apparente oi, quand elle se prononce ê ou è ; ce qui est moins raisonnable que dans le cas précédent, puisque ces sons ont d'autres caracteres propres. Or oi vaut ê : 1°. dans quelques adjectifs nationaux, anglois, françois, bourbonnois, &c : 2°. aux premieres & secondes personnes du singulier, & aux troisiemes du pluriel, du présent antérieur simple de l'indicatif, & du présent du suppositif ; comme je lisois, tu lisois, ils lisoient ; je lirois, tu lirois, ils liroient : 3°. dans monnoie, & dans les dérivés des verbes connoître & paroître où l'oi radical fait la derniere syllabe, ou bien la pénultieme avec un e muet à la derniere ; comme je connois, tu reconnois, il reconnoît ; je comparois, tu disparois, il reparoît ; connoître, méconnoître : que je reconnoisse ; comparoître, que je disparoisse, que tu reparoisses, qu'ils apparoissent. Oi vaut è : 1°. dans les troisiemes personnes singulieres du présent antérieur simple de l'indicatif, & du présent du suppositif ; comme il lisoit, il liroit : 2°. dans les dérivés des verbes connoître & paroître où l'oi radical est suivi d'une syllabe qui n'a point d'e muet ; comme connoisseur, reconnoissance, je méconnoitrai ; vous comparoitrez, nous reparoitrions, disparoissant.

La lettre o est quelquefois muette : 1°. dans les trois mots paon, faon, Laon (ville), que l'on prononce pan, fan, Lan ; & dans les dérivés, comme paonneau (petit paon) qui differe ainsi de panneau (terme de Menuiserie), laonnois (qui est de la ville ou du pays de Laon) : 2°. dans les sept mots oeuf, boeuf, moeuf, choeur, coeur, moeurs & soeur, que l'on prononce euf, beuf, neuf, keur, keur, meurs & seur : 3°. dans les trois mots oeil, oeillet & oeillade, soit que l'on prononce par è comme à la fin de soleil, ou par eu comme à la fin de cercueil. On écrit aujourd'hui économe, économie, écuménique, sans o ; & le nom Oedipe est étranger dans notre langue.

O 'apostrophé devant les noms de famille, est en Irlande un signe de grande distinction, & il n'y a en effet que les maisons les plus qualifiées qui le prennent : o' Briem, o' Carrol, o' Cannor, o' Néal.

En termes de Marine, O veut dire ouest ; S. O. sud-ouest ; S. S. O. sud sud-ouest ; O. S. O. ouest-sud-ouest. Voyez N & RHUMB.

Sur nos monnoies, la lettre o désigne celles qui sont fabriquées à Riom.

Chez les anciens, c'étoit une lettre numérale qui valoit 11 ; & surmontée d'une barre, valoit 11000, selon la regle ordinaire :

O numerum gestat qui nunc undecimus extat.

(B. E. R. M.)


OS. m. (Théol.) nom qu'on a donné aux sept ou neuf antiennes qu'on chante dans l'Avent pendant sept ou neuf jours auparavant la fête de Noël, & qui précedent le cantique Magnificat. On les appelle encore ainsi parce que chacune d'elles commence par cette exclamation : comme O rex gentium. O Emmanuel, &c. Voyez ANTIENNE.


O, o, o(Ecriture) considéré dans sa forme, c'est une ligne courbe continue, dont tous les points supérieurs & inférieurs sont plus éloignés du centre que ceux des flancs ; elle est presque racine de toutes les mineures ; elle se forme sans interruption du mouvement mixte des doigts & du poignet : dans l'italienne les angles de l'o sont beaucoup plus obtus que ceux de l'o coulé ; ce qui fait que celui-ci est moins ouvert que celui-là. A l'égard de l'o rond, il est ainsi appellé, parce qu'il approche du cercle, que ses points supérieurs & inférieurs sont à un point près aussi proche du centre que ceux des flancs. Voyez le volume des Planches à la table de l'Ecriture des figures radicales mineures.


O(Comm.) dans les livres des marchands, banquiers, ou négocians, joint à quelques autres lettres, marque différentes abréviations : ainsi C. O. est l'abréviation de compte ouvert ; O N C. ou O N. signifient onces. Dictionn. de Comm. (G)


Omajuscule (Musique) qui est proprement un cercle, ou double C, est dans nos musiques anciennes, la marque de ce qu'ils appelloient tems parfait, c'est-à-dire, de la mesure triple ou à trois, à la différence du tems imparfait ou de la mesure double, qu'ils marquoient par un C simple, ou par un O tronqué à droite ou à gauche C, ou .

Le tems parfait se marquoit par un O simple, ou pointé en-dedans, ou barré. Voyez TEMS. (S)


O MI-TO(Hist. mod.) c'est le nom que les Chinois idolâtres, qui suivent la secte de Fo, donnent à une divinité pour laquelle ils ont la plus grande vénération. On croit que c'est le même dieu que les Japonois adorent sous le nom d'Amida. Les Chinois croient qu'il suffit de l'invoquer pour obtenir le pardon des crimes les plus atroces. Ils joignent son nom avec celui de Fo, & en font un même mot O-mito-fo. Ce dieu prétendu, de l'aveu de ses adorateurs, étoit un homme du royaume de Bengale, fameux par la sainteté de ses moeurs.


OA(Géog. anc.) village de Grece en Attique, sous la tribu Pandionide, comme le prouve une inscription rapportée par Spon. Il ne faut pas confondre ce village avec Oé qui étoit de la tribu Oénéide.


OACCO(Géog.) province d'Afrique dans l'Ethiopie au royaume d'Angola. C'est une espece de désert habité, dont les peuples n'ont pas l'industrie de cultiver les terres avec art : & pourquoi l'auroient-ils, ils n'ont point de terres en propriété ? Tout ce qu'en dit le pere Labat ne mérite aucune créance.


OAKHAM(Géog.) ville d'Angleterre dans le Rutland, au diocèse de Péterboroug. Elle est dans la belle & riche vallée de Cathmoss, à 74 milles de Londres. Long. 16. 45. lat. 52. 38.


OANNÈSS. m. (Mythol.) les Babyloniens rendirent leurs hommages à l'eau en général, comme élément, sous le nom d'Oannes, moitié femme & moitié poisson, telle qu'étoit la figure que Lucien en avoit vue en Phénicie. Les Syriens représentoient de même leur Atergatis, & les Scythes leur Thamysades ; c'étoient des symboles de la lune & de la mer. (D.J.)


OANUS(Géog. anc.) fleuve de Sicile selon Pindare ; Fazell croit que le nom moderne est Frascolari, riviere qui coule sur la côte méridionale.


OARII(Géog.) province de l'Ethiopie occidentale au royaume d'Angola, sur le bord septentrional de la Coanza. (D.J.)


OARISSES. m. (Belles lettres) terme en usage dans la poésie grecque, qui signifie un dialogue entre un mari & une femme ; tel par exemple que celui qu'on trouve au sixieme livre de l'Iliade, entre Hector & Andromaque. Voyez DIALOGUE.

Scaliger remarque que l'oaristus n'est point à proprement parler, un petit poëme particulier, ni une piece de vers détachée ; mais qu'il fait toûjours partie de quelque grand poëme. Il ajoute que l'endroit d'Homere dont nous venons de parler, est proprement le seul oariste qui se trouve dans les anciens poëtes grecs.


OASIS(Géog. anc.) ville & desert de l'Egypte, aux confins de la Libye. Il y avoit deux villes nommées Oasis, & que l'on distinguoit par les surnoms de grande & de petite. Auprès de la plus grande de ces deux villes, étoit l'affreux desert d'Oasis. Chacune de ces villes avoit un nom. Pline, Strabon, Ptolémée, Hérodote & les autres historiens en parlent ; mais ils ne s'accordent point entr'eux, tant les pays de l'Egypte étoient peu connus des étrangers.


OAXACA(Géog.) vallée de l'Amérique, & province de la nouvelle Espagne, c'est la même que Guaxaca. Voyez GUAXACA.


OAXIS(Géog. anc.) ville de l'île de Crete dans la côte septentrionale selon Hérodote, l. IV. ch. cliv. Varron dit qu' Oaxe, fils d'Apollon & d'Anchiale, bâtit en Crete une ville qu'il appella de son nom. Servius assure la même chose, en expliquant la premiere églogue de Virgile où est ce vers :

Et rapidum Cretae veniemus Oaxem.

(D.J.)


OB(Art. numismat.) M. Patin rapporte une médaille frappée à l'honneur de l'empereur Adrien (peut-être à cause de la connoissance qu'il avoit de la Médecine), où l'on voit d'un côté Esculape avec Hygéia, & de l'autre Télesphore, avec cette inscription autour : . Auprès de Télesphore il y a ces lettres ob. Cet antiquaire explique les premiers mots de cette maniere, pergamenorum sub cephalione, ajoutant en caracteres italiques Telesphorus. Il dit ensuite, après Pausanias, que Télesphore étoit une divinité des Pergaméniens, qui avoit été ainsi nommée par le commandement de l'oracle, & que quelques - uns traduisoient ce mot par celui de devin ou de ventriloque.

Voici comme en parle Selden. " On traduit ordinairement le mot ob, par celui de python ou de magicien ; mais Ob étoit un esprit ou un demon, qui donnoit ses réponses comme si les paroles étoient sorties des parties que l'honnêteté ne permet pas de nommer, ou quelquefois de la tête, & quelquefois des aisselles ; mais d'une voix si basse, qu'il sembloit qu'elle vînt de quelque cavité profonde, comme si un mort avoit parlé dans le tombeau ; ensorte que celui qui le consultoit, ne l'entendoit souvent point du tout, ou plutôt entendoit tout ce qu'il vouloit ". Selden ajoute peu après ce qui suit. " Voyez l'histoire de Samuel, dont la figure fut montrée à Saül par une femme, des parties honteuses de laquelle Ob parloit, ou étoit censé parler. L'Ecriture, dans le premier livre de Samuel, ch. xxxviij. appelle cette femme pythonisse ou ventriloque, comme traduisent les septante, une femme qui avoit Ob. De-là vient que Saül lui parle ainsi : prophétise-moi, je te prie, par Ob, ce que les septante ont traduit, prophétise-moi par le ventriloque. Ob étoit donc un esprit qui parloit du ventre. Nos traducteurs ont rendu le mot des septante, , par esprit familier ".

Buxtorf interprete le mot hébreu ob, par celui de python, ou d'esprit qui rend des réponses par quelque puissance diabolique, & qui travaille à éloigner les hommes de Dieu. Levit. xix. 31. & xx. 27. Il remarque que ob, signifie encore en hébreu, bouteille, Job, xxxij. 19. Ce qui a fait dire à Aben-Esra, qu'on l'avoit transporté par métaphore à un esprit qui enfloit le ventre de celui qui en étoit possédé, comme une bouteille, & rendoit ses oracles par cette partie, d'où le possédé étoit appellé .

On a vu de nos jours des gens qui savoient ménager leur voix, de façon qu'elle sembloit sortir de quelque endroit hors d'eux, soit éloigné de leur corps, soit voisin, & cela d'un ton tel que celui de l'Ob, décrit par Selden. Il y avoit aux environs de Londres un garçon âgé de 25 ans, qu'on appelloit en anglois The speaking-smith (ce qui revient à vocifaber, qu'on ne peut rendre en françois), qui possédoit ce talent dans une grande perfection. Il ne lui eût pas été difficile de se faire passer pour sorcier parmi la populace ; mais il se contentoit d'effrayer des portiers, des charretiers, & d'autres gens de cette espece, qui ne connoissoient point son art.

J'ai entendu parler d'une femme qui parcouroit l'Angleterre en mendiant, & qui savoit si bien menager sa voix qu'elle paroissoit s'entretenir avec plusieurs personnes à la fois ; elle disoit, pour émouvoir la compassion, que les interlocuteurs étoient son mari & ses enfans, qu'elle avoit perdus il y avoit plusieurs années, & qui pendant leur vie, avoient mangé tout son bien. (D.J.)


OBACATIARASLES, (Géog.) peuples de l'Amérique méridionale dans le Brésil. Ils habitent les îles de la riviere de S. François. De Laët les donne pour anthropophages, & vraisemblablement sans en avoir de preuves.


OBAou ROBAI, (Hist. nat. Botan.) c'est une sorte de jasmin du Japon qui a des fleurs doubles. Son écorce est brune ; son bois foible & rempli de moëlle ; ses feuilles alternativement opposées & terminées par une pointe un peu recourbée ; ses fleurs, qui paroissent au mois de Février avant ses feuilles, & qui sortent d'un calice écailleux, sont d'un jaune pâle, & composées de deux sortes de pétales, dont les extérieurs sont d'ordinaire au nombre de huit, longs d'un demi pouce en oval ; & les intérieurs, plus petits, de grandeur inégale, au nombre de huit & plus, marquetés de points couleur de sang ; l'odeur de la fleur tire sur celle de la violette, mais devient dégoutante à la longue, & le goût est très-désagréable. Cet arbrisseau, qu'on croit apporté de la Chine, est d'une beauté qui le fait cultiver soigneusement dans les jardins.


OBARÉNIENSLES, (Géog. anc.) en grec, ; peuples qui habitoient une partie considérable de l'Arménie, aux environs du fleuve Cyrus.


OBBAS. m. (Hist. anc.) vase fort creux dont on se servoit aux repas funebres.

OBBA, (Géog.) ville d'Afrique dans la Mauritanie Césariense. Au cinquieme concile général assista Valérien évêque d'Obba en Afrique. La conférence de Carthage fournit aussi Félicissime évêque d'Obba, Obbensis.


OBDORou L 'OBDORIE, (Géog.) autrefois Lucomorie ; contrée de la Tartarie moscovite, au couchant du Jénisréa & à l'orient de l'Oby, qui la sépare de la Coudora. Ce pays est coupé par le cercle polaire en deux parties à-peu-près égales, sous le soixantieme degré de latitude : il fait partie de la Sibérie. Pierre-le-Grand y avoit commencé quelques habitations qui n'ont pas été continuées. (D.J.)


OBEANCIERS. m. (Jurisprud.) est un titre usité dans l'église collégiale de S. Just de Lyon ; le grand obéancier est la premiere dignité. Le premier chanoine après les dignitaires, a aussi le titre d'obéancier. Ce terme paroît être venu par corruption d'obédiencier ; il y a apparence que ces obéanciers ont été ainsi nommés, parce que dans l'origine ils étoient envoyés par l'archevêque de Lyon pour desservir cette église. Voyez OBEDIENCIER.


OBÉDIENCES. f. (Jurisprud.) ce terme dans son origine étoit toûjours synonyme d'obéissance ; dans la suite on lui a attribué différentes significations en matiere ecclésiastique.

En général obédience signifie soumission à un supérieur ecclésiastique ; quelquefois ce terme se prend pour l'autorité même du supérieur ; quelquefois enfin on entend par obédience, la permission que le supérieur donne d'aller quelque part, ou de faire quelque chose.

Pendant le grand schisme d'Avignon on se servoit du terme d'obédience pour désigner le territoire dans lequel chacun des deux papes étoit reconnu comme légitimement élu. Presque toutes les villes de Toscane & de Lombardie, toute l'Allemagne, la Bohème, la Hongrie, la Pologne, la Prusse, le Danemarck, la Suede, la Norwege, l'Angleterre étoient de l'obédience de Clément VII. qui s'étoit retiré à Avignon ; la France, la Lorraine, l'Ecosse, la Savoie & le royaume de Naples, se rangerent sous l'obédience d'Urbain : l'Espagne prit d'abord le même parti, ensuite elle se mit sous l'obédience de Clément VII.

C'est en ce même sens que l'on appelle ambassadeurs d'obédience, ceux que des princes envoient au pape, pour lui rendre hommage de quelques fiefs qui relevent de lui : c'est ainsi que le roi d'Espagne envoie un ambassadeur d'obédience au pape, auquel il présente la haquenée que ce prince doit au pape à cause du royaume de Naples.

Les provinces dans lesquelles le concordat n'a pas lieu, & qui sont soumises à toutes les regles de chancellerie, que l'on observoit avant le concordat, telles que la Bretagne, la Provence, la Lorraine, sont appellées communément pays d'obédience, ce qui est une expression très-impropre, vû que ces pays ne sont point soumis au pape plus particulierement que les autres ; toute la différence est que la regle de mensibus & alternativa y a lieu, c'est-à-dire que le pape y confere les bénéfices pendant huit mois de l'année, les autres collateurs n'ont que quatre mois, à la réserve des évêques, lesquels en faveur de la résidence, ont l'alternative, c'est-à-dire qu'ils ont la collation pendant un mois, & le pape pendant l'autre, & ainsi de suite alternativement.

Le pape n'use point de prévention dans les pays d'obédience, dans les six mois de l'alternative des évêques ni dans les quatre mois des autres collateurs.

OBEDIENCE, se prend aussi pour un acte qu'un supérieur ecclésiastique donne à un inférieur, soit pour le faire aller en quelque mission, soit pour le transferer d'un lieu dans un autre, ou pour lui permettre d'aller en pelérinage ou en voyage : un prêtre ne doit point être admis à dire la messe dans un diocese étranger, qu'il ne montre son obédience. On doit arrêter les moines vagabonds, qui errent par le monde, & qui ne montrent point leur obédience.

On a aussi appellé obédiences les maisons, églises, chapelles & métairies qui ne sont pas des titres de bénéfices séparés, & dans lesquels un supérieur ecclésiastique envoie un religieux pour les desservir ou administrer. On les a ainsi appellés obédience, parce que le religieux qui les dessert n'y est envoyé qu'en vertu d'un acte d'obédience, & qu'il est révocable ad nutum.

Dans les premiers siecles de l'état monastique, tous les prieurés n'étoient que des obédiences. Il y a encore quelques abbayes où les prieurés qui en dépendent, ne sont que de simples obédiences. Voyez l'histoire de l'église de Meaux, t. I. pag. cxix ; les Mémoires du clergé ; les lois ecclésiastiques & la Jurisprudence canoniq. de de Lacombe. (A)


OBÉDIENCIERS. m. (Jurisprud.) est un religieux qui va, par l'ordre de son supérieur, desservir une église dont il n'est point titulaire. Voyez OBEDIENCE. (A)


OBÉIRv. n. (Gram.) c'est se soumettre à la volonté d'un autre. Celui qui commande est censé supérieur, & celui qui obéit subalterne. On obéit à Dieu, en suivant sa loi ; aux rois, en remplissant leurs lois ; à la nécessité, aux passions, &c.

Obéir se prend encore dans un sens différent, lorsqu'il se dit d'un corps roide, inflexible, qu'on ne plie pas à volonté ; le fer trempé n'obéit pas, &c.

OBEIR, se dit d'un cheval qui répond aux aides. Voyez AIDES.


OBÉISSANCES. f. (Droit naturel & politique.) Dans tout état bien constitué, l'obéissance à un pouvoir légitime est le devoir le plus indispensable des sujets. Refuser de se soumettre aux souverains, c'est renoncer aux avantages de la société, c'est renverser l'ordre, c'est chercher à introduire l'anarchie. Les peuples, en obéissant à leurs princes, n'obéissent qu'à la raison & aux lois, & ne travaillent qu'au bien de la société. Il n'y a que des tyrans qui commanderoient des choses contraires ; ils passeroient les bornes du pouvoir légitime, & les peuples seroient toujours en droit de reclamer contre la violence qui leur seroit faite. Il n'y a qu'une honteuse flatterie & un avilissement odieux, qui ait pu faire dire à Tibere par un sénateur romain : Tibi summum rerum judicium dii dedere, nobis obsequii gloria relicta est. Ainsi l'obéissance ne doit point être aveugle. Elle ne peut porter les sujets à violer les lois de la nature. Charles IX. dont la politique inhumaine le détermina à immoler à sa religion ceux de ses sujets qui avoient embrassé les opinions de la réforme, non content de l'affreux massacre qu'il en fit sous ses yeux & dans sa capitale, envoya des ordres aux gouverneurs des autres villes du royaume, pour qu'on exerçât les mêmes cruautés sur ces sectaires infortunés. Le brave d'Orte, commandant à Bayonne, ne crut point que son devoir pût l'engager à obéir à ces ordres sanguinaires. " J'ai communiqué, dit-il au Roi, le commandement de V. M. à ses fideles habitans & gens de guerre de la garnison, je n'y ai trouvé que bons citoyens & braves soldats, mais pas un bourreau : c'est pourquoi eux & moi supplions très-humblement V. M. de vouloir employer nos bras & nos vies en choses possibles ; quelque hasardeuses qu'elles soient, nous y mettrons jusqu'à la derniere goutte de notre sang ". Le comte de Tende & Charny répondirent à ceux qui leur apportoient les mêmes ordres, qu'ils respectoient trop le roi pour croire que ces ordres inhumains pussent venir de lui. Quel est l'homme vertueux, quel est le chrétien qui puisse blâmer ces sujets généreux d'avoir desobéi ?


OBELES. m. (Belles-Lettres) désignoit chez les anciens une petite ligne, semblable à une aiguille, d'où lui est venu le nom d'obelus, , qui signifie aiguille en grec.

Ce mot est principalement d'usage, en parlant des Hexaples d'Origène ; cet auteur ayant distingué par un astérique ou étoile les supplémens qu'il a ajoutés au texte des septante dans les endroits où ils n'ont point entendu l'hébreu, & ayant marqué d'un obele, ou de la petite ligne (-) les endroits où ce qui se trouve dans les septante, n'est point dans l'hébreu. Voyez HEXAPLE.

S. Jerôme dit que l'obele se trouvoit seulement dans les endroits où on avoit retranché quelque chose des septante, comme superflu ; & l'astérique, dans ceux où il manquoit quelque chose. Ces sortes de marques se rencontrent fréquemment dans les anciens manuscrits. Ordinairement l'obele est accompagné de deux points, l'un au-dessus, l'autre audessous de la ligne (), & l'asterique est une croix de S. André, accompagnée de quatre points. ()


OBÉLISQUES. m. (Archit. & Antiq. égyptiennes) espece de pyramide quadrangulaire longue & étroite, qui est ordinairement d'une seule pierre, & qu'on éleve dans une place pour y servir d'ornement. La proportion de la hauteur à la largeur est presque la même en tous les obélisques. Cette proportion est telle : leur hauteur est de neuf parties ou neuf parties & demie, & quelquefois dix de leur grosseur par le bas ; par le haut la largeur n'est jamais moindre de la moitié, ni plus grande que les trois quarts de celle d'en-bas, & on place un ornement sur sa pointe, qui est émoussée ; mais nous nous proposons d'entretenir ici le lecteur des obélisques d'Egypte, parce que ce sont les seuls monumens qui subsistent de l'ancienne sagesse de ce peuple.

Sésostris, roi d'Egypte, après s'être rendu maître de la plus grande partie de l'Asie & de l'Europe, s'appliqua sur la fin de son regne à élever des ouvrages publics pour l'ornement du pays, & pour l'utilité des peuples. Entre les plus considérables de ses ouvrages, on compte les deux obélisques que ce prince fit élever dans la ville d'Héliopolis. Ils sont d'une pierre très-dure, tirée des carrieres de la ville de Syene en Egypte, tout d'une piece, & chacun de 120 coudées de haut.

Auguste, après avoir réduit l'Egypte en province, ayant fait transporter à Rome ces deux obélisques, il en fit dresser un dans le grand cirque, & l'autre dans le champ de Mars, avec cette inscription sur la base, Caes. D. F. Augustus Pont. max. Imp. XII. Cos. XI. Trib. Pot. XV. Aegypto in potestatem populi rom. redact. soli donum dedit.

Le corps de ces obélisques est tout chargé de figures hiéroglyphiques, ou écritures symboliques, qui marquent, selon Diodore, la grande puissance de ce roi, le détail des tributs qu'on lui payoit, & le nombre des nations qu'il avoit vaincues. Un de ces obélisques est aujourd'hui rompu en pieces, & couvert de terre ; l'autre, qu'Auguste avoit fait placer dans le cirque, avec la même inscription, a été mis par le pape Sixte V. à la porte del popolo l'an 1589.

Le successeur de Sésostris, nommé par Hérodote Pharon, & par Pline Nimcoreus, fit élever deux obélisques, à l'imitation de son pere. Ils avoient chacun cent coudées de haut, & huit coudées de diametre. On voit encore de nos jours un de ces obélisques à Rome devant l'église de S. Pierre, où il a été élevé par le pape Sixte V. Caïus César l'avoit fait venir d'Egypte sur un vaisseau d'une fabrique si singuliere, qu'au rapport de Pline, on n'en avoit jamais vu de pareil. Cet obélisque est tout uni, sans aucun hiéroglyphe.

Ramessès, autre roi d'Egypte, crut devoir consacrer au soleil un obélisque d'une grande hauteur. On dit qu'il y eut vingt mille hommes employés à le tailler, & que le jour qu'on devoit l'élever, le roi fit attacher son fils au haut de l'obélisque, afin que les ingénieurs disposassent leurs machines avec assez d'exactitude pour sauver la vie au jeune prince, & pour conserver en même tems un ouvrage fait avec tant de soin. Pline qui rapporte cette histoire, ajoute que Cambyse ayant pris la ville d'Héliopolis, & y ayant fait mettre le feu, il le fit éteindre, dès qu'il s'apperçut que l'embrasement avoit gagné jusqu'à l'obélisque.

Auguste, après avoir soumis l'Egypte, n'osa toucher à cet obélisque, soit par religion, soit par la difficulté qu'il trouva à transporter cette grande masse. Constantin ne fut pas si timide ; il l'enleva pour en orner la nouvelle ville qu'il avoit fait bâtir. Il le fit descendre le long du Nil jusqu'à Alexandrie, où il avoit fait mettre un bâtiment exprès pour le transporter à Constantinople. Mais sa mort, qui arriva dans ce tems-là, fit différer cette entreprise jusqu'à l'an 357 de J. C.

Alors Constance l'ayant fait mettre sur un vaisseau, il fut amené par le Tibre jusqu'à un village à trois milles de Rome, d'où on le fit venir avec des machines dans le grand cirque, où il fut élevé avec celui qu'Auguste y avoit fait mettre long-tems auparavant. Depuis le tems de Constance, il y avoit donc deux obélisques dans le cirque ; & c'est de ceux-là dont parle Cassiodore avec assez peu d'exactitude, quand il dit qu'il y en avoit un consacré au soleil, & l'autre à la lune, & que les caracteres qui y sont gravés, sont des figures chaldaïques, qui marquent les choses sacrées des anciens : ce discours sent bien l'ignorance du bas empire.

Enfin cet obélisque qui étoit tombé, a été relevé par le pape Sixte V. devant l'église de saint Jean de Latran l'an 1588, 1231 ans depuis qu'il avoit été amené par Constance, & 2420 ans depuis qu'il avoit été taillé par les soins de Ramessès.

Hermapion avoit autrefois donné en grec l'interprétation des figures hiéroglyphiques qui sont gravées sur ce monument ; ce qui marque que de son tems on avoit encore l'intelligence de ces figures. On peut lire cette interprétation dans Ammien Marcellin, qui nous en a conservé une partie. Elle contient d'abord les titres pompeux du roi " Ramessès, fils du soleil, chéri du soleil & des autres dieux, à qui ils ont donné l'immortalité, qui a soumis les nations étrangeres, & qui est le maître du monde, &c. " Mais outre ces titres flatteurs, cet obélisque contenoit une histoire de ses conquêtes.

Il en étoit de même de tous les autres obélisques en général : voici ce que dit Diodore de Sicile. Sésostris éleva deux obélisques d'une pierre très-dure de cent vingt coudées de haut, sur lesquels il fit graver le dénombrement de ses troupes, l'état de ses finances, & le nombre des nations qu'il avoit soumises.

A Thebes, suivant Strabon, il y avoit des obélisques avec des inscriptions, qui constatoient les richesses & le pouvoir de leurs rois ; l'étendue de leur domination, qui embrassoit la Scythie la Bactriane, l'Inde & le pays appellé aujourd'hui Ionis : enfin la grande quantité de tributs qu'ils recevoient & le nombre de leurs troupes, qui montoit à un million d'hommes.

Proclus, dans son commentaire sur le Timée, nous dit que les choses passées sont toujours nouvelles chez les Egyptiens ; que la mémoire s'en conserve par l'histoire ; que l'histoire chez eux est écrite sur des colomnes, sur lesquelles on a le soin de marquer tout ce qui mérite l'admiration des hommes, soit pour les faits, soit pour les nouvelles inventions & pour les arts.

Germanicus, au rapport de Tacite, alla voyager en Egypte pour connoître l'antiquité. Il voulut voir les ruines de l'ancienne ville de Thebes ; il n'y avoit pas long-tems qu'elle étoit ruinée, car elle ne le fut que sous Auguste par Cornelius Gallus, premier gouverneur d'Egypte. On voyoit encore, dit Tacite, sur des colomnes des lettres qui marquoient les grandes richesses des Egyptiens ; & Germanicus ayant demandé à un prêtre du pays de lui expliquer ces hiéroglyphes, ce prêtre lui dit que ces lettres marquoient qu'il y avoit eu autrefois dans la ville sept cent mille hommes en âge de porter les armes, & que c'étoit avec cette armée que le roi Ramessès s'étoit rendu maître de la Lybie, de l'Ethiopie, des Medes, des Perses, des Bactres, de la Scythie, de la Syrie, de l'Arménie & de la Cappadoce ; qu'il avoit étendu son empire jusque sur les côtes de Bithinie & de Lycie. On lisoit aussi sur ces colomnes les tributs qu'on levoit sur ces nations, le poids de l'or & de l'argent, le nombre des armes & des chevaux, l'ivoire & les parfums, le bled & les autres tributs que chaque nation devoit payer, qui n'étoient pas moins magnifiques, ajoute Tacite, que ceux que les Parthes ou les Romains exigent aujourd'hui.

En un mot les obélisques nous ont laissé des vestiges étonnans de l'opulence des rois d'Egypte, & l'explication que les prêtres donnent dans Tacite, répond si bien aux figures que nous voyons gravées au sommet des obélisques qui nous restent, singulierement de celui élevé à Thebes par Ramessès, qui est actuellement dans la place de saint Jean de Latran, & dont on a donné une estampe au commencement de ce siecle, qu'il nous paroîtroit déraisonnable de révoquer en doute une puissance dont il reste tant de témoins & de monumens.

Il semble même que les Romains aient été effrayés d'imiter les obélisques des rois d'Egypte. Ces beaux ouvrages ont été pour l'Italie des bornes sacrées. La grandeur romaine a cru, en les transportant, faire tout ce qu'elle pouvoit, & n'a pas osé en construire de nouveaux pour les mettre en parallele avec les anciens. Au lieu donc que la pyramide de Cestius prouve qu'une famille particuliere a tenté un modele de ces pyramides si superbes & si exhaussées des rois d'Egypte, la circonstance singuliere que personne n'a imité la structure des obélisques, constate pleinement que les empereurs eux-mêmes ne se sont pas hasardés d'opposer des ouvrages de ce genre à ceux de ces monarques. Ils tiroient leur marbre d'une carriere unique dans le monde. Cette carriere étoit située près de la ville de Thebes & des montagnes qui s'étendent vers le midi de l'Ethiopie & les cataractes du Nil. Cinq obélisques d'Egypte, relevés par les soins de Sixte V. servent à justifier la magnificence de Sesostris & de Ramessès en ce genre : cependant le nom de Dominique Fontana qui les rétablit, est encore célebre à Rome, tandis que celui des artistes qui les taillerent & les transporterent de si loin, est pour jamais inconnu. Mais le lecteur curieux de s'éclairer davantage sur cette matiere, peut consulter Bargaei de obelisco. Il est inséré dans le beau recueil des antiquités romaines de Graevius commentarius, tom. IV. (D.J.)

OBELISQUE (Hydr.) s'entend de certaines fontaines qui forment un rocher large par en-bas, terminé en pointe en forme d'un obélisque ; telle est la belle fontaine de Versailles qui porte ce nom. Il y en a encore quatre dans le bosquet nommé l'arc de triomphe, qui sont à jour & triangulaires, formés par des corps de cuivre doré, d'où sortent des nappes d'eau à divers étages, imitant des cristaux.


    
    
OBER(Géog.) mot allemand, qui, en géographie, signifie haut, élevé, & qui se compose avec un nom propre, ayant pour opposé le mot nieder, bas : ainsi les Allemands disent ober-Baden, nieder-Baden, le haut, le bas pays de Bade ; ober-Bayern, nieder Bayern, la haute & la basse Baviere ; ober-Elsasz, nieder-Elsasz, la haute & la basse Alsace, & ainsi des autres lieux & pays distingués en haut & bas. (D.J.)


OBÉRÉadj. (Comm.) celui qui est endetté, qui, à cause de ses dettes considérables, est hors d'état de continuer son commerce, ou de payer ses créanciers. Dictionn. de commerce.

S'OBERER, s'endetter, contracter de continuelles & de grandes dettes. Id. ibid.


OBERKIRCH(Géograph.) c'est-à-dire, haute église, petite ville & château d'Alsace, au-delà du Rhin, vers la forêt Noire, à une lieue de Strasbourg. Elle appartient à l'Evêque de Strasbourg. Long. 25. 55. lat. 48. 35. (D.J.)


OBERNDORFF(Géog.) petite ville d'Allemagne au cercle de Souabe, dans la forêt Noire. Elle appartient à la maison d'Autriche : on la divise en haute & en basse. Elle est sur le Necker. Long. 28. 18. lat. 48. 10. (D.J.)


OBERNPERG(Géog.) petite ville d'Allemagne dans la Baviere, avec un château. Elle appartient à l'évêque de Passau, & en est à 4 milles. Long. 30. 54. lat. 48. 33. (D.J.)


OBERWESEL(Géog.) ancienne petite ville d'Allemagne, au cercle du bas Rhin, autrefois impériale, mais à présent sujette à l'électeur de Treves. Elle est sur le Rhin. (D.J.)


OBÉSITÉS. f. (Médec.) la quantité de graisse dans le corps humain, plus considérable que les autres humeurs, & que les parties solides ne le demandent, s'appelle en Médecine obésité, obesitas, & plus expressivement encore par Caelius - Aurelianus, quoique peut-être improprement, polysarcia, car l'obésité n'est pas une surabondance de chair, mais de graisse ; on pourroit dire polystearcia ; c'est un embonpoint excessif ; c'est une maladie opposée au marasme.

Ceux dont le corps est maigre, sans être décharné, ou charnu sans être gras, sont beaucoup plus vigoureux que ceux qui deviennent gras ; dès que la surabondance de la nourriture a pris cette route, & qu'elle commence à former de la graisse, c'est toujours aux dépens de la force. Ce n'est point par l'augmentation des solides que se fait celle du volume de tout le corps dans les personnes grasses ; mais cet embonpoint consiste, en ce que les solides forment par leur extension de plus grandes cavités, qui se remplissent d'un plus grand amas d'humeurs, & par conséquent l'excès d'embonpoint nuit, affoiblit, suffoque : un médecin sait donc bien distinguer la nutrition de la réplétion, puisque la premiere donne de la force & de la densité aux vaisseaux, au lieu que l'autre les dilate, les relâche & les affoiblit.

La différence qu'il y a d'une personne maigre à une personne grasse, c'est que la personne grasse a ses vaisseaux entourés d'une graisse croupissante dans les cellules de la membrane adipeuse qui en sont gonflées. La personne maigre, au contraire, a une graisse rougeâtre, formant des globules légers & circulaires : plus il s'amasse de graisse dans les cellules, plus les humeurs perdent de leur masse & de leur nature. Les vaisseaux retrécis par le volume énorme de la graisse, produisent la foiblesse, la paresse, l'inaction & l'inaptitude aux mouvemens.

Lorsque l'accroissement de toutes les parties du corps est entierement achevé, & que ces parties du corps ne peuvent presque plus admettre de nourriture, alors la graisse commence à se former dans les hommes & dans les femmes qui menent une vie oisive. Mais de plus, certains sujets y ont une disposition naturelle, qui augmente à proportion de la plus grande quantité d'alimens que l'on prend, du repos du corps, de celui de l'esprit, de l'interruption des exercices ordinaires, de la suppression d'une hémorrhagie accoutumée, & de la suppression des mois dans les vieilles femmes. Cette disposition est encore favorisée par l'amputation de quelque membre.

La différence des climats & des degrés de transpiration, contribue sans doute à cet état. On remarque que pour une personne d'un embonpoint excessif dans les provinces méridionales de France, il y en a cent en Angleterre & en Hollande, ce qu'on peut attribuer en partie au climat, & en partie à l'usage habituel des bieres récentes & féculentes, dans lesquelles la partie oléagineuse n'est pas suffisamment atténuée.

Les Grecs, sur-tout les Lacédémoniens, ne pouvoient souffrir ce massif embonpoint ; aussi les jeunes Spartiates étoient obligés de se montrer nus tous les mois aux éphores, & l'on imposoit un régime austere à ceux qui avoient de la disposition à devenir trop gras. En effet, l'équilibre se détruit chez les personnes d'un embonpoint excessif ; ensorte qu'elles deviennent asthmatiques & quelquefois apoplectiques. Les solides se relâchent, la respiration s'embarrasse, le pouls est plus profond & plus caché par la graisse dominante ; souvent dans les femmes le retour des regles plus tardif, & la stérilité sont une suite de l'obésité : dans les enfans elle annonce une dentition pénible.

Le moyen de diminuer l'obésité, est de manger moins, d'augmenter le mouvement des solides & des fluides par la promenade, à pié ou à cheval, & généralement en pratiquant tous les exercices du corps. On employera les frictions en pressant légerement les vaisseaux, & en repoussant doucement les fluides : on usera avec prudence & modération des acides, des médicamens acides austeres, & des spiritueux qui ayent fermenté. On pourra prévenir l'obésité par les mêmes secours, quoiqu'on voie des personnes, sur-tout dans certains climats qui y ont une si grande disposition naturelle, que tous les moyens échouent, si on ne les met en usage consécutivement & de très-bonne heure.

Il y a peu de modernes qui ayent écrit sur cette maladie ; mais entre les anciens, Caelius-Aurélianus l'a traitée avec une intelligence supérieure, en établissant solidement les symptomes & la méthode curative.

Il considere d'abord l'obésité comme une espece de cachéxie qui produit l'inaction, la foiblesse, la difficulté de respirer, l'oppression & les sueurs copieuses dans lesquelles on tombe pour peu qu'on fasse d'exercice. On guérit, selon lui, cette maladie de deux manieres ; savoir, en empêchant que le corps ne reçoive trop de nourriture, soit par le moyen de la gestation, & par l'usage des alimens peu nutritifs ; ou en observant certaines regles, & pratiquant par degré certains exercices laborieux, & propres à causer du changement dans le corps.

Il entre dans toutes les directions particulieres & relatives à la cure ; il enjoint aux malades de faire beaucoup d'exercice à cheval ou en voiture ; de voyager sur mer, de lire haut, de lutter, & de marcher à grands pas pour mieux exercer les jambes. Il leur prescrit de se frotter avec une serviette grossiere, bien séche, & se saupoudrer le corps de sable ; il veut qu'ils excitent la sueur à l'aide de la chaleur des étuves ; usant, tantôt de bains chauds pour aider la transpiration, & tantôt de bains froids, pour resserrer le corps. Il leur ordonne de se couvrir de sable chaud, de se baigner dans des fontaines médicinales, & après avoir sué dans le bain, de se saupoudrer avec du sel. Il conseille ensuite d'employer les frictions avec du nitre pulvérisé, boire légerement, & user dans la boisson d'un peu de vin médiocrement âcre. Leurs alimens seront du pain de son qui est peu nourrissant, des herbes potagères apéritives, comme asperges, panais, carottes, ache, fenouil, porreaux, &c. des viandes dont la chair soit séche & dépouillée de graisse. Il leur défend de dormir après le repas, & de dormir longtems, parce que le défaut de sommeil joint à l'exercice ne peut que tendre à diminuer l'embonpoint.

Enfin, Caelius-Aurélianus examine toutes les autres méthodes de ses prédécesseurs, & condamne en particulier celle des Médecins qui ordonnoient contre l'obésité la saignée, les purgatifs, les clysteres, l'usage des femmes au sortir du bain, la pratique de vomir après souper, & autres remedes de ce genre dont il n'est pas difficile de sentir le ridicule ou les mauvais effets.

Je finis par un exemple bien singulier d'embonpoint excessif, que j'ai lû dans les nouvelles publiques de Londres du 31 Octobre 1754. sur Jacques Powell, mort dans le comté d'Essex, son obésité monstrueuse l'avoit rendu célébre ; il avoit environ quinze piés d'Angleterre de circonférence, & il pesoit six cent cinquante livres. (D.J.)


OBIERS. m. (Hist. nat. Bot.) opulus ; genre de plante qui porte deux sortes de fleurs monopétales ; l'une est en forme de rosette & stérile, elle est percée dans son milieu par un pistil qui sort du calice ; l'autre fleur a la forme d'un bassin, elle est aussi percée par le sommet d'un pistil qui devient dans la suite un fruit, ou une baie molle dans laquelle on trouve une semence applatie & en forme de coeur. Tournefort, inst. rei herb. Voyez PLANTE. (I)

OBIER, opulus, arbrisseau qui se trouve en Europe & dans l'Amérique septentrionale. Il donne plusieurs tiges dont la plûpart s'élevent à 12 ou 15 piés. Ses feuilles sont assez grandes, chargées de rides, découpées en trois parties, & d'un verd brun. Ses fleurs qui sont blanches, viennent au mois de Mai en grandes ombelles au bout des branches, mais les fleurons qui bordent l'ombelle, sont stériles ; & néanmoins plus blancs, plus grands & beaucoup plus apparens que ceux du centre qui portent les fruits. Ce sont des baies rondes, succulentes & rouges qui renferment une graine dure & plate, figurée en coeur.

Cet arbrisseau vient assez bien par-tout ; cependant il se plaît dans les lieux frais & couverts, à l'exposition du nord, dans les terres grasses & humides, au bord des ruisseaux ; mais s'il se trouve dans un terrein sec & trop exposé au soleil, il y fait peu de progrès, & ces feuilles tombent de bonne heure. Il est extrêmement robuste. On le multiplie aisément de graines, de rejettons, de branches couchées & de bouture. Tous ces derniers moyens sont plus prompts que la semence qui ne leve que la seconde année, si on ne l'a pas semée en automne. L'obier fait une grande quantité de racines noires & chevelues qui assurent sa transplantation. On peut donner à cet arbrisseau une forme réguliere, & lui faire une jolie tête ; mais il convient sur-tout à faire des palissades de six ou huit piés de haut, qui réussissent sous d'autres arbres. Ses fruits mûrissent à la fin de Septembre, alors ils sont fades & de mauvais goût ; mais après l'hiver ils sont acides & de même goût que l'épinevinette ; ils sont d'un rouge vif & très-apparent, & ils restent sur l'arbre long-tems après la chûte des feuilles. C'est un bon appât pour attirer les oiseaux qui en sont très-avides, & c'est aussi une bonne nourriture pour la volaille.

Cet arbrisseau a des variétés qui ont de l'agrément.

1. L'obier ordinaire.

2. L'obier à fleurs doubles, ou la rose de Gueldres. Dans l'espece à fleurs simples qui précede, les seules fleurs de la circonférence de l'ombelle sont stériles, mais plus grandes & d'une blancheur plus apparente que toutes celles du centre, qui sont fort petites, d'un blanc sale peu apparent, & néanmoins fécondes ; au lieu que dans la rose de Gueldres, toutes les fleurs du centre de l'ombelle sont de la même forme que celles de la circonférence ; & comme leur volume est plus considérable, & qu'il leur faut plus d'espace pour s'étaler, c'est ce qui force l'ombelle à se former en rond, comme si c'étoit une boule ; ce qui a fait donner à cette fleur le nom de pelote de neige. Cet arbrisseau est de même accroissement que le précédent. Ses fleurs paroissent aussi au mois de Mai ; il en donne en quantité & d'une si belle apparence, qu'on ne peut lui refuser une place dans les plantations que l'on fait pour l'agrément.

3. La rose de Gueldres à feuilles panachées. Ses feuilles sont joliment tachées de jaune ; c'est tout ce qui en fait la différence avec le précédent ; mais il ne faut pas mettre cet arbrisseau dans un terrein gras & humide, où un accroissement trop vigoureux effaceroit peu-à-peu la bigarure qui fait son mérite.

4. L'obier de Canada, ou le pemina. Cet arbrisseau ressemble à l'obier ordinaire, si ce n'est qu'il est plus précoce, & que les belles fleurs de la circonférence de l'ombelle sont plus grandes, & ont plus belle apparence.


OBITvoyez l'article suivant.


OBITUAIRES. m. (Jurisprud.) se dit d'un registre où l'on écrit les obits, c'est-à-dire, où l'on fait mention des décès & sépultures de certaines personnes. Ailleurs on dit registre mortuaire, quelquefois on dit l'obituaire simplement pour registre mortuaire. On entend ordinairement par obituaire le registre sur lequel on inscrit les obits, c'est-à-dire, les prieres & services fondés pour les défunts, & les autres fondations qui ont été faites dans une église. On appelle aussi ces sortes de registres nécrologe ou martyrologe. (A)

OBITUAIRE, est aussi un bénéficier pourvu d'un bénéfice per obitum, c'est-à-dire, par le décès du précédent titulaire. Le résignataire est préféré à l'obituaire. Voyez RESIGNATION. Dans la chancellerie romaine il y a un officier appellé dataire ou reviseur per obitum. Voyez DATAIRE. (A)


OBJECTERv. act. (Gram.) c'est montrer le faux d'un raisonnement, par la raison contraire qu'on y oppose ; les suites fâcheuses d'un projet, la vanité d'une entreprise, le ridicule d'une prétention, &c. si l'on a tort d'objecter à quelqu'un sa naissance, on a tort aussi de se prévaloir de la sienne.

La raison objectée s'appelle objection ; il arrive de tems en tems, qu'il faudroit mettre la preuve en objection & l'objection en preuve.

On se fait quelquefois des objections si fortes, que l'on entraîne son auditeur dans l'opinion contraire à celle qu'on s'étoit proposé de leur inspirer.


OBJECTIFS. m. adj. (Dioptr.) verre objectif se dit de celui des verres d'une lunette ou d'un microscope à plusieurs verres qui est tourné vers l'objet : on l'appelle ainsi pour le distinguer de l'oculaire qui est tourné vers l'oeil. Voyez MICROSCOPE, TELESCOPE, &c. on dit aussi l'objectif tout court. (O)

Dans le télescope l'objectif doit être d'un plus grand foyer que l'oculaire, c'est tout le contraire dans les microscopes. Voyez TELESCOPE & MICROSCOPE.

Pour s'assurer de la régularité & de la bonté d'un verre objectif, on décrira sur un papier deux cercles concentriques tels que le diametre de l'un soit égal à la largeur du verre objectif, & le diametre de l'autre égal à la moitié de cette largeur ; on divisera la circonférence intérieure en six parties égales, & on y fera six petits trous avec une éguille ; ensuite on couvrira avec ce papier une des faces du verre, & l'exposant au soleil, on recevra les rayons qui passeront par chaque trou, sur un plan qui soit à une juste distance du verre ; en reculant ou approchant le plan, on doit trouver un endroit, où les six rayons qui passent par les six trous, se réunissent exactement : s'ils se réunissent en effet ainsi, c'est une marque que le verre objectif est bien fait, & le point de réunion est le foyer de ce verre.

Mais il n'y a peut-être pas de meilleur moyen de s'assurer de la bonté d'un verre objectif, que de le placer dans un tube, & de l'essayer avec un petit verre oculaire sur des objets placés à différentes distances ; car le verre objectif est d'autant meilleur, qu'il représente les objets plus distinctement & plus clairement, & qu'il embrasse un plus grand champ, & souffre un verre oculaire plus concave ou plus convexe, sans colorer & obscurcir les objets.

Pour s'assurer si un verre objectif est bien centré, il faut tenir le verre à une distance convenable de l'oeil, & observer les deux images d'une chandelle, réfléchies par ses deux faces, l'endroit où les images se réunissent ou se confondent, est le vrai centre : si ce point répond au milieu ou au point central du verre, il est bien centré. Voyez CENTRER. (T)


OBJETS. m. (Logique) signifie la matiere d'un art, d'une science, ou le sujet sur lequel on s'exerce. Dans l'école on distingue différens objets de la même science : savoir, l'objet matériel, l'objet formel, & l'objet total ou adéquat.

L'objet matériel, c'est la chose même que la science considere ou dont elle traite. Ainsi le corps humain est l'objet de la Médecine.

L'objet formel, c'est la maniere de considérer l'objet matériel. Ainsi le corps humain, considéré dans le dessein de le guérir, est l'objet formel de la Médecine.

L'objet total ou adéquat, c'est la réunion de l'objet matériel & de l'objet formel.

Il faut observer qu'une chose n'est l'objet matériel d'une science, que lorsqu'elle y est considérée pour elle-même. Ainsi la Botanique & la Chimie ne peuvent être regardées comme l'objet matériel de la Médecine ; parce que la Médecine n'envisage pas ces deux parties pour elles-mêmes, mais seulement en tant qu'elles contribuent, par l'application qu'on en fait, à la guérison du corps. Ainsi les mots ne font point partie de l'objet de la Logique, puisque cette science ne les emploie pas pour eux-mêmes ; mais seulement parce qu'ils sont l'unique moyen que les hommes aient pour se transmettre leurs pensées.

Comme l'objet matériel signifie chez les Philosophes la même chose qu'un objet commun, il suit de-là que deux sciences peuvent avoir le même objet matériel. Ainsi la Médecine & l'Anatomie ont-elles pour objet matériel le corps humain ; mais ce qui les distingue l'une de l'autre, c'est que la premiere considere le corps humain pour le guérir, au lieu que la seconde l'envisage seulement pour le connoître.

OBJET, (Peinture) c'est ce qui attire nos regards. Il vaut mieux dans un tableau laisser quelque chose à desirer, que de fatiguer les yeux du spectateur par une trop grande multiplicité d'objets. On reconnoît le goût sûr & délicat d'un artiste, au choix des incidens qu'il fait entrer dans un sujet, à son attention de n'employer rien que de piquant, à rejetter ce qui est fade & puérile, enfin à composer un tout auquel chaque objet en particulier soit comme nécessairement lié ; mais voyez des détails plus intéressans au mot SUJET, Peinture. (D.J.)


OBLADOvoyez NIGROIL.


OBLATS. m. (Hist. ecclés.) enfant consacré à Dieu dans une maison religieuse. Un oblat étoit autant engagé par sa propre volonté que par la dévotion de ses parens. On le regardoit comme apostat s'il quittoit. L'oblat embrassoit l'état monastique dans son enfance, le convers dans un âge plus avancé. Ce fut au commencement du onzieme siecle que la coutume absurde des oblats s'institua. On nommoit oblat ou oblate celui ou celle qui vouoit sa personne & son bien à quelque couvent. L'oblat s'appelloit aussi donné. On voit dans les archives de l'abbaye de saint Paul de Verdun une permission accordée à un homme de se marier, à condition que la moitié de ses enfans appartiendroit à l'abbaye, & l'autre moitié à l'évêque. O tems stupides ! ô corrupteurs des moeurs ! Un oblat étoit encore un moine lai que le roi plaçoit dans certaines maisons riches, abbayes, prieurés, &c. Il sonnoit les cloches, balayoit l'église, étoit nourri, vêtu, même pensionné. C'est ainsi que le souverain récompensoit ceux qui avoient été blessés à son service. Le laïc qui obtenoit de la cour une pension sur un bénéfice, s'appelloit oblat.


OBLATA(Hist. ecclés.) mot qui veut dire offrande. C'est sous ce mot que des souverains & des particuliers donnerent autrefois à l'église leurs biens de patrimoine, pour en jouir moyennant une légere redevance. On prit cette précaution dans les tems de troubles & de rapines ; c'étoit la ressource des foibles dans les gouvernemens orageux de l'Italie ; les Normands même, quoique puissans, l'employerent comme une sauve-garde contre des empereurs qui pouvoient devenir plus puissans. (D.J.)


OBLATAES. f. (Hist. ecclés.) oublies consacrées ou hosties qu'on distribuoit aux communians à la messe. On donnoit aussi quelquefois le nom d'oblatae aux repas ordinaires qu'on faisoit dans les maisons religieuses.


OBLATES. f. (Hist. ecclés.) congrégation de religieuses, fondée en 1425 par sainte Françoise. Le pape Eugene IV. en approuva les constitutions. On les appelle aussi collatrices.


OBLATIONS. f. (Théolog.) l'action d'offrir ; se prend quelquefois pour les dons mêmes & les choses offertes, qu'on nomme autrement offrandes. Voyez OFFRANDES.

Les oblations que les fideles faisoient à l'autel étoient en quelque sorte des sacrifices qu'ils offroient au Seigneur, des marques de leur reconnoissance pour les prêtres, des effets de leur charité pour les pauvres. Elles consistoient d'abord en pain & en vin. On en offroit pour les pénitens qui étoient morts avant que d'avoir été reconciliés, mais non pour les catéchumenes qui étoient morts avant que d'avoir reçu le baptême. Les fideles, vivans ou morts, n'étoient distingués des excommuniés que pour le droit qu'ils avoient de faire recevoir leurs oblations. Depuis, elles furent converties en argent ; & quelques conciles particuliers ont excommunié ceux qui refuseroient de les payer dans les tems prescrits. Mais on les a ensuite laissées à la volonté des fideles, & il n'y en a plus aujourd'hui de reglées que celle qu'on fait du pain beni tous les dimanches à la messe de paroisse. Voyez PAIN BENI & OFFRANDES.

OBLATION, se dit encore parmi les catholiques romains de la partie de la messe qui suit immédiatement l'évangile, ou le chant du credo, & qui consiste dans l'offrande que le prêtre fait d'abord du pain destiné au sacrifice, posé sur la patene, puis du vin mêlé d'un peu d'eau dans le calice qu'il tient quelque tems élevé au milieu de l'autel, accompagnant ces deux actions de prieres qui y sont relatives & qui en expriment la fin. C'est-là proprement que commence le sacrifice qui consiste dans l'oblation du corps & du sang de Jesus - Christ. On dit en ce sens que la messe est à l'oblation, que le credo précede l'oblation, que la préface suit l'oblation, &c.

OBLATION, (Jurisprud.) signifie tout ce qui est offert à l'église en pur don ; c'est la même chose qu'offrande. Dans les premiers siecles de l'église, ses ministres ne vivoient que d'oblation & d'aumônes : l'usage qui s'est établi de payer la dixme n'a pas empêché que les fideles n'aient continué à faire des oblations ; mais il y a des églises qui ne jouissant pas des dixmes, n'ont d'autre revenu que les oblations & le casuel. Il y a eu dans chaque église divers réglemens pour le partage des oblations entre les clercs. Le concile de Merida en Espagne, tenu en 666, ordonne, canon xiv. que les oblations faites à l'église pendant la messe se partageront en trois : que la premiere part sera pour l'évêque ; la seconde, pour les prêtres & les diacres ; la troisieme, pour les sous-diacres & les clercs inférieurs. Les oblations des paroissiens appartiennent aux curés à l'exclusion des curés primitifs, des patrons & marguilliers, &c. Les oblations casuelles & incertaines ne sont point imputées sur la portion congrue. Voyez le traité de M. Duperray sur les portions congrues & dixmes, & au mot PORTION CONGRUE. (A)

OBLATION, étoit aussi un droit que les seigneurs levoient en certaines occasions sur leurs hommes, comme il se voit dans la coutume de celles de l'an 1216. Voyez le gloss. de M. de Lauriere. (A)


OBLATIONNAIRES. m. (Jurisprud.) dans la basse latinité, oblationarius, étoit un officier ecclésiastique qui recevoit les offrandes & oblations des fideles. C'étoit un diacre ou sous diacre qui avoit cet emploi ; oblationnaire ou diacre des oblations étoit la même chose. Quand le pape célébroit l'oblationnaire apportoit du palais les oblations, c'est-à-dire, le pain & le vin, & les donnoit à l'archidiacre. Voyez l'ordo romanus, l'hist. de la translat. de S. Sébast. & Anastas. bibliot. ad VIII. synod. art. 2. (A)


OBLIAGES. m. (Jurisprud.) est une redevance annuelle dûe en certains lieux au seigneur. Quelques-uns ont prétendu qu'obliage se disoit pour oubliage, & que ce terme venoit d'oubli ; c'est ainsi que l'interprete de la coutume de Blois, sur l'art. 40, dit que l'obliage est l'amende que le sujet doit à son seigneur, pour ne lui avoir pas payé la rente ou devoir annuel au jour accoutumé, & pour l'avoir oublié. En effet, les cens & rentes emportent communément une amende faute de payement ; mais M. de Lauriere remarque avec raison que c'est une imagination ridicule de faire venir obliage du mot oubli.

Le droit appellé obliage vient du latin oblata. C'étoit le nom que l'on donnoit autrefois aux pains qui étoient présentés pour la communion, ainsi qu'il se voit dans le seizieme concile de Tolede, ch. xvj.

On donna aussi le même nom à des pains ronds & plats que les sujets étoient tenus de présenter à leur seigneur. Ces ains furent appellés oblata quasi munera oblata, seu oblationes ab offerendo, à cause qu'ils étoient présentés au seigneur, & peut-être aussi parce qu'ils étoient à l'instar de ceux que l'on donnoit pour la communion. On les appella en françois oblies, & par corruption oublies ; c'est de-là qu'on appelle oublies ces menues pâtisseries rondes & plates que les pâtissiers font avec de la farine & du miel ; & c'est aussi de-là que les pâtissiers sont appellés oblayers dans le livre noir du châtelet.

Du mot oblie l'on fit obliage & oubliage, pour exprimer la redevance des oublies ou pains dûs au seigneur ; & en effet, dans la coutume de Dunois, pains & oublies sont employés indifféremment & dans la même signification.

Ces oublies étoient plus ou moins grands & de divers prix, selon la convention ou l'usage de chaque lieu.

Ce terme d'obliage a aussi été employé pour exprimer toute sorte de redevance dûe au seigneur, comme oublies de vin, oublies de froment, oublies de chapons ; mais quand on disoit oublies simplement, ou oubliage sans autre explication, cela s'entendoit toûjours d'une redevance en pain.

Dans presque toutes les seigneuries, ces droits d'obliage ont été convertis en argent. Voyez le gloss. de Ducange, au mot oblata ; & celui de M. de Lauriere, au mot obliages. (A)


OBLIGATION(Droit nat.) On peut définir l'obligation considérée en général, une restriction de la liberté naturelle produite par la raison, dont les conseils sont autant de motifs qui déterminent l'homme à une certaine maniere d'agir préférablement à toute autre.

Telle est la nature de l'obligation primitive, qui peut être plus ou moins forte, selon que les raisons qui l'établissent ont plus ou moins de poids sur notre volonté ; car il est manifeste que plus les motifs seront puissans, & plus aussi la nécessité d'y conformer nos actions sera forte ou indispensable.

M. Barbeyrac établit pour principe de l'obligation proprement ainsi nommée, la volonté d'un être supérieur, duquel on se reconnoît dépendant. Il pense qu'il n'y a que cette volonté, ou les ordres d'un tel être, qui puissent mettre un frein à la liberté, & nous assujettir à regler nos actions d'une certaine maniere. Il ajoute que ni les rapports de proportion & de convenance que nous reconnoissons dans les choses mêmes, ni l'approbation que la raison nous donne, ne nous mettent point dans une nécessité indispensable de suivre leurs idées comme des regles de conduite. Que notre raison n'étant au fond autre chose que nous-mêmes, personne ne peut, à proprement parler, s'imposer à soi-même une obligation ; enfin, il conclut que les maximes de la raison, considérées en elles-mêmes, & indépendamment de la volonté d'un supérieur qui les autorise, n'ont rien d'obligatoire.

Il nous paroît cependant que cette maniere d'expliquer la nature de l'obligation, & d'en poser le fondement, ne remonte pas jusqu'à la source primitive. Il est vrai que la volonté d'un supérieur oblige ceux qui sont dans sa dépendance ; mais cette volonté ne peut produire cet effet, qu'autant qu'elle se trouve approuvée par notre raison, & qu'elle tend à notre bonheur. Sans cela on ne sauroit concevoir que l'homme se puisse soumettre volontairement aux ordres d'un supérieur, ni se déterminer de bon gré à l'obéissance. J'avoue que suivant le langage des jurisconsultes, l'idée d'un supérieur qui commande, intervient pour établir l'obligation, telle qu'on l'envisage ordinairement. Mais si l'on ne fonde l'autorité même de ce supérieur sur l'approbation que la raison lui donne, elle ne produira jamais qu'une contrainte extérieure, bien différente de l'obligation morale, qui par elle-même a la force de pénétrer la volonté & de la fléchir par un sentiment intérieur ; ensorte que l'homme est porté à obéir de son propre mouvement, de son bon gré, & sans aucune violence.

Il convient donc de distinguer deux sortes d'obligations : l'une interne & l'autre externe. J'entends par obligation interne, celle qui émane de notre propre raison considérée pour la regle primitive de notre conduite, & en conséquence de ce qu'une action a en elle-même de bon ou de mauvais. L'obligation externe sera celle qui vient de la volonté de quelque être, dont on se reconnoît dépendant, & qui commande ou défend certaines choses sous la menace de quelque peine : ces deux obligations ne sont point opposées entr'elles ; car comme l'obligation externe peut donner une nouvelle force à l'obligation interne, aussi toute la force de l'obligation externe dépend en dernier ressort de l'obligation interne ; & c'est de l'accord & du concours de ces deux obligations que résulte le plus haut degré de nécessité morale, le lien le plus fort ou le motif le plus propre à faire impression sur l'homme, pour le déterminer à suivre constamment certaines regles de conduite, & à ne s'en écarter jamais.

On pourroit donc regarder, avec Cumberland, l'obligation morale, comme un acte du législateur, par lequel il donne à connoître que les actions conformes à sa loi sont nécessaires pour ceux à qui il les prescrit. Une action est regardée comme nécessaire à un agent raisonnable, lorsqu'il est certain qu'elle fait partie des causes absolument nécessaires pour parvenir à la félicité qu'il recherche naturellement, & par conséquent nécessairement. Ainsi nous sommes obligés à rechercher toujours & en toute occasion le bien commun, parce que la nature même des choses nous montre que cette recherche est absolument nécessaire pour la perfection de notre bonheur, qui dépend naturellement de l'attachement à procurer le bien de tous les êtres raisonnables.

L'obligation d'avancer le bien commun, comme une fin nécessaire, étant une fois établie, il s'ensuit que l'obligation commune de tous les hommes à suivre les maximes de la raison sur les moyens nécessaires pour le bonheur de tous, est suffisamment connue. Or toutes les maximes sont renfermées dans la proportion générale sur la bienveillance de chaque être raisonnable envers tous les autres. D'où il paroît clairement qu'une guerre de tous contre tous, ou la volonté que chacun auroit de nuire à tout autre, tendant à la ruine de tous, ne sauroit être un moyen propre à les rendre heureux, ni s'accorder avec les moyens nécessaires pour cette fin ; & par conséquent ne peut être ni ordonné ni permis par la droite raison. (D.J.)

OBLIGATION, (Jurisprudence) signifie en général un lien de droit ou d'équité, & quelquefois de l'un & de l'autre, par lequel quelqu'un est tenu de faire ou de donner quelque chose.

Il y a des obligations purement naturelles, d'autres purement civiles, d'autres naturelles & civiles tout ensemble.

Les Romains distinguoient encore les obligations civiles des obligations prétoriennes.

Les diverses sortes d'obligations seront expliquées dans les subdivisions qui suivront cet article.

L'obligation procede de quatre causes ; savoir, d'un contrat, ou d'un quasi-contrat, d'un délit, ou quasi-délit. Voyez CONTRAT, DELIT, QUASI-CONTRAT, QUASI-DELIT.

Les obligations ou contrats se forment en quatre manieres ; re, verbis, litteris, & solo consensu. Voyez CONTRAT.

On dit en droit que l'obligation est la mere de l'action, parce qu'en effet toute action est produite par une obligation ; & quand il n'y a point d'obligation, il n'y a point d'action. Mais il y a des obligations qui ne produisent point d'action ; les obligations naturelles, les obligations sans cause, les obligations contre les bonnes moeurs. Voyez ACTION.

On entend quelquefois par obligation l'écrit qui contient l'engagement ; & quand ce terme est pris dans ce sens, on entend ordinairement par obligation un contrat passé devant notaire, portant promesse de payer une somme qui est exigible en tout tems, ou du moins au bout d'un certain tems. Voyez aux Institutes les titres de obligationibus quibus modis re contrahitur obligatio ; de verborum obligationibus ; de litterarum obligat. de obligat. quae in consensu ; de obligat. quae ex delicto nascuntur. (A)

OBLIGATION ACCESSOIRE, est celle qui est ajoutée à l'obligation principale pour procurer au créancier plus de sûreté ; telles sont les obligations des gages, & les hypothéques relativement à l'obligation personnelle qui est la principale ; telles sont aussi les obligations des cautions & fidéjusseurs, lesquelles ne sont qu'accessoires relativement à l'obligation du principal obligé. Les obligations accessoires cessent lorsque l'obligation principale est acquittée. Voyez l'art. 132. des Placités du parlement de Rouen, voyez OBLIGATION PRINCIPALE.

OBLIGATION AUTHENTIQUE, est celle qui est contractée devant un officier public, ou qui résulte d'un jugement.

OBLIGATION EN BREVET, est celle qui est passée devant notaire sans qu'il en reste de minute chez le notaire, mais dont l'original est remis au créancier. Voyez BREVET.

OBLIGATION CAUSEE, est celle dont la cause est exprimée dans l'acte, comme cela doit être pour la validité de l'obligation, mais toute obligation sans cause est nulle.

OBLIGATION CIVILE, est celle qui descend de la loi, mais qui peut être détruite par quelque exception péremptoire, au moyen de laquelle cette obligation devient sans effet ; telle est l'obligation que l'on a extorquée de quelqu'un par dol ou par violence. Pour former une obligation valable, il faut que l'obligation naturelle concoure avec la civile, auquel cas elle devient mixte. Voyez OBLIGATION MIXTE & OBLIGATION NATURELLE.

OBLIGATION CONDITIONNELLE, est un engagement qui n'est contracté que sous condition : par exemple, si navis ex Asiâ venerit ; elle est opposée à l'obligation pure & simple.

OBLIGATION CONFUSE, est celle qui est éteinte en la personne du créancier par le concours de quelque qualité ou obligation passive qui anéantit l'action ; telle est l'obligation que le défunt avoit droit d'exercer contre son héritier, laquelle se trouve confuse en la personne de celui-ci par le concours des qualités de créancier & de débiteur qui se trouvent réunies en sa personne.

OBLIGATION ad dandum, est un contrat par lequel on s'engage à donner quelque chose ; ce qui peut tenir de deux sortes de contrats spécifiés au droit romain, do ut des, facio ut des. Voyez les Institutes, liv. XII. tit. 14. (A)

OBLIGATION ECRITE ou PAR ECRIT, est celle qui est rédigée par écrit, soit sous seing privé, ou devant notaire, ou qui résulte d'un jugement, à la différence de celles qui sont verbales, ou qui résultent d'un délit ou quasi-délit.

OBLIGATION ETEINTE, est celle qui ne subsiste plus, soit qu'elle ait été acquittée par un payement, ou par quelque compensation, soit qu'elle soit présumée acquittée par le moyen de la prescription, ou qu'elle soit anéantie par l'effet de quelque fin de non-recevoir.

OBLIGATION ad faciendum, est celle qui consiste à faire quelque chose, comme de bâtir ou réparer une maison, de fournir des pieces, &c. c'est le cas des contrats innommés do ut facias, facio ut des. Instit. lib. II. tit. 14.

OBLIGATION EN FORME, ou EN FORME PROBANTE ET EXECUTOIRE, est celle qui est mise en grosse, intitulée du nom du juge & scellée ; au moyen de quoi elle emporte exécution parée. Voy. FORME EXECUTOIRE.

OBLIGATION GENERALE, est celle par laquelle celui qui s'engage oblige tous ses biens meubles & immeubles présens & à venir, à la différence de l'obligation spéciale, par laquelle il n'oblige que certains biens seulement qui sont spécifiés, à moins qu'il ne soit dit que l'obligation spéciale ne dérogera point à la générale, ni la générale à la spéciale, comme on le stipule presque toujours.

OBLIGATION A LA GROSSE, ou CONTRAT A LA GROSSE, on sous-entend avanture. Voyez GROSSE AVENTURE.

OBLIGATION A JOUR, on appelle ainsi en Bresse les obligations payables dans un certain tems : comme les contrats de constitution ne sont point usités dans cette province, il est permis d'y stipuler l'intérêt des obligations à jour, quoique le principal n'en soit pas aliéné. (A)

OBLIGATION MIXTE, est celle qui est partie personnelle & partie réelle ; comme de l'obligation du preneur à rente & de ses héritiers, & même celle du tiers détenteur pour les arrérages échus de son tems.

OBLIGATION NATURELLE, est celle qui n'engage que par les liens du droit naturel & de l'équité, mais qui ne produit pas d'action suivant le droit civil ; telle est l'obligation du fils de famille, lequel ne laisse pas d'être obligé naturellement, quoiqu'on ne puisse le contraindre. Cette obligation naturelle ne produit point d'action, mais on peut l'opposer pour faire une compensation.

OBLIGATION DEVANT NOTAIRE, est celle qui est contractée en présence d'un notaire, & par lui rédigée. Voyez CONTRAT DEVANT NOTAIRE.

OBLIGATION PERSONNELLE, est celle qui engage principalement la personne, & où l'obligation des biens n'est qu'accessoire à l'obligation personnelle.

OBLIGATION PRETORIENNE, étoit chez les Romains celle qui n'étoit fondée que sur le droit prétorien ; comme le constitut & quelques autres semblables. Voyez CONSTITUT.

OBLIGATION PREPOSTERE, est un acte par lequel on commence par promettre quelque chose, ensuite on y met une condition.

Ces sortes d'obligations étoient nulles par l'ancien droit romain.

L'empereur Léon les admit en matiere de dot.

Justinien les autorisa dans les testamens & dans toutes sortes de contrats ; de maniere néanmoins que la chose ne pouvoit être demandée qu'après l'événement de la condition, à quoi notre usage est conforme. Voyez la loi 25. au cod. de testamentis.

OBLIGATION PRINCIPALE, est celle du principal obligé à la différence de celle de ses cautions & fidejusseurs, qui ne sont que des obligations accessoires & pour plus de sûreté.

On entend aussi quelquefois par obligation principale, celle qui fait le principal objet de l'acte ; comme quand on dit que dans le bail-à-rente l'obligation des biens est la principale, & que celle de la personne n'est qu'accessoire. (A)

OBLIGATION PURE & SIMPLE, est celle qui n'est restrainte par aucune condition, ni terme ; à la différence de l'obligation conditionnelle, dont on ne peut demander l'exécution que quand la condition est arrivée. Voyez OBLIGATION CONDITIONNELLE.

OBLIGATION REELLE, est celle qui a pour objet principal un immeuble ; comme dans un bail-à-rente, où l'héritage est la principale chose qu'on oblige à la rente.

OBLIGATION SANS CAUSE, est un contrat où l'obligé n'exprime aucun motif de son engagement : une telle obligation est nulle, parce qu'on ne présume point que quelqu'un s'engage volontairement sans quelque raison ; & pour qu'on puisse juger de sa validité, il faut l'exprimer. Voyez OBLIGATION CAUSEE.

OBLIGATION SOLIDAIRE, est celle de plusieurs personnes qui s'obligent chacun, soit conjointement ou séparément, d'acquiter la totalité d'une dette. Voyez SOLIDITE.

OBLIGATION SOLUE, est celle qui a été acquittée. On dit quelquefois solue & acquittée ; ce qui semble un pléonasme, à moins qu'on n'entende par solue, que l'obligation est dissoute.

OBLIGATION SPECIALE, est celle qui ne porte que sur certains biens seulement. Voyez ci-devant OBLIGATION GENERALE.

OBLIGATION TERME, est celle dont l'acquittement est fixé à un certain tems. Voyez TERME.

OBLIGATION VERBALE, est une promesse ou contrat que l'on fait de vive-voix & sans écrit ; la preuve par témoins de ces sortes d'obligations n'est point admise pour somme au-dessus de 100 livres, si ce n'est dans les cas exceptés par l'ordonnance. Voy. PREUVE PAR TEMOINS. (A)


OBLIGATOIREadj. (Jurisprud.) se dit de ce qui oblige la personne ou les biens, & quelquefois l'un & l'autre. On dit des lettres obligatoires, c'est-à-dire, un contrat portant obligation. Il y a des actes qui ne sont obligatoires que d'un côté ; comme une promesse ou billet, lequel n'oblige que celui qui le souscrit. Il y a au contraire des actes ou contrats synallagmatiques, c'est-à-dire, qui sont obligatoires des deux côtés ; comme un bail, un contrat de vente, &c. Voyez BAIL, CONTRAT, OBLIGATION, SYNALLAGMATIQUE. (A)


OBLIGÉadj. pris subst. (Jurisprud.) est celui qui a contracté quelque obligation ou autre engagement, soit par écrit, soit verbalement ou autrement. Voyez CONTRAT, ENGAGEMENT, OBLIGATION. (A)

OBLIGE, s. m. (Comm.) acte par lequel un jeune homme se met en apprentissage chez un maître pour le nombre d'années portées par les réglemens de chacun des corps & communautés des marchands ou des arts & métiers. Ces actes doivent être passés par-devant deux notaires, & enregistrés par les jurés sur le registre du corps & communauté.

L'obligé porte un engagement réciproque des apprentifs envers leurs maîtres, & des maîtres envers leurs apprentifs ; aux uns, de servir fidelement & assiduement tout le tems de leur apprentissage ; aux autres, de leur montrer leur profession ou métier, les garder chez eux & les nourrir tant qu'ils sont apprentifs. Voy. APPRENTIF.

Un maître peut engager un apprentif à plus d'années qu'il n'est ordonné par les statuts, mais jamais à moins. Diction. de comm.

OBLIGE, adj. en Musique, on appelle partie obligée celle qu'on ne sauroit retrancher sans gâter l'harmonie ou le chant, à la différence des parties de remplissage qui ne sont ajoutées que pour une plus grande perfection d'harmonie, mais par le retranchement desquelles la piece n'est point mutilée.

Brossard dit qu'obligé se prend aussi pour contraint ou assujetti. Je ne sache pas que ce mot ait aujourd'hui un pareil sens en Musique. Voy. CONTRAINT. (S)


OBLIGERv. a. (Gramm.) ce verbe a plusieurs acceptions diverses. Obliger, c'est contraindre ou lier. Voyez les articles OBLIGATIONS. Révolter un poltron, c'est l'obliger à se défendre ; obliger quelqu'un ou lui rendre un service, c'est la même chose. Voyez les articles suivans.

OBLIGER UN APPRENTIF, (Comm.) c'est l'engager chez un maître de quelque corps ou communauté, pour y apprendre pendant un certain nombre d'années réglées par les statuts la profession ou métier du maître chez qui il entre.

On dit aussi qu'un maître ne peut obliger qu'un ou deux apprentifs à-la-fois, pour dire qu'il ne peut avoir que ce nombre d'apprentifs, suivant les réglemens. Dictionn. de comm. Voyez l'article OBLIGE.

OBLIGER, s'obliger pour quelqu'un, c'est lui servir de caution, s'engager à payer pour lui, répondre des pertes & dommages qui peuvent arriver par sa faute. Voyez CAUTION & CAUTIONNEMENT.


OBLIQUANGLEadj. (Géom.) triangle obliquangle est celui dont tous les angles sont obliques, c'est-à-dire ou aigus ou obtus. Voyez TRIANGLE. De même un parallelogramme obliquangle est un parallelogramme, dont aucun angle n'est droit. Voy. PARALLELOGRAMME, RHOMBE, LOZANGE, RHOMBOÏDE. (O)


OBLIQUATIONS. f. terme en usage dans les anciens auteurs de Catoptrique. Cathete d'obliquation, cathetus obliquationis, est une ligne droite perpendiculaire au miroir, dans le point d'incidence ou de réflexion du rayon. Voyez CATHETE, MIROIR, &c. (O)


OBLIQUEadj. (Gramm.) ce mot en Grammaire est opposé à direct ; on s'en sert pour caractériser certains cas dans les langues transpositives, & dans toutes pour distinguer certains modes & certaines propositions.

1. Il y a six cas en latin : le premier est le nominatif, qui sert à désigner le sujet de la proposition dont le nom ou le pronom fait partie ; & comme la principale cause de l'institution des noms a été de présenter à l'esprit les différens sujets dont nous appercevons les attributs par nos pensées, ce cas est celui de tous qui concourt le plus directement à remplir les vûes de la premiere institution : de-là le nom qu'on lui a donné de cas direct, rectus. Les autres cas servent à présenter les êtres déterminés par les noms ou les pronoms sous des aspects différens ; ils vont moins directement au but de l'institution, & c'est pour cela qu'on les a nommés obliques, obliqui. Voyez CAS.

Priscien & les autres Grammairiens ont imaginé d'autres causes de cette dénomination, mais elles sont si vagues, si peu raisonnables, & si peu fondées, qu'on ne peut s'empêcher d'être surpris du ton serieux avec lequel on les expose, ni gueres moins de celui avec lequel Scaliger (de caus. l. l. lib. IV. cap. lxxx.) en fait la réfutation.

2. On distingue dans les verbes deux especes générales de modes, les uns personnels, & les autres impersonnels. Les premiers sont ceux qui servent à énoncer des propositions, & le verbe y reçoit des terminaisons par lesquelles il s'accorde en personne avec le sujet ; les autres ne servent qu'à exprimer des idées partielles de la proposition, & non la proposition même ; c'est pourquoi ils n'ont aucune terminaison relative aux personnes.

C'est entre les modes personnels que les uns sont directs, & les autres obliques. Les modes directs sont ceux dans lesquels le verbe sert à énoncer une proposition principale, c'est-à-dire l'expression immédiate de la pensée que l'on veut manifester : tels sont l'indicatif, l'impératif & le suppositif, voyez ces mots. Les modes obliques sont ceux qui ne peuvent servir qu'à énoncer une proposition incidente subordonnée à un antécédent, qui n'est qu'une partie de la proposition principale. Voyez MODE & INCIDENTE. Tels sont le subjonctif qui est presque dans toutes les langues, & l'optatif qui n'appartient guere qu'aux Grecs. Voyez OPTATIF, SUBJONCTIF.

Le verbe a été introduit dans le systême de la parole pour énoncer l'existence intellectuelle des sujets sous leurs attributs, ce qui se fait par des propositions. Quand le verbe est donc à un mode où il sert primitivement à cette destination, il va directement au but de son institution, le mode est direct ; mais si le mode est exclusivement destiné à exprimer une énonciation subordonnée & partielle de la proposition primitive & principale, le verbe y va d'une maniere moins directe à la fin pour laquelle il est institué, le mode est oblique.

3. On distingue pareillement des propositions directes & des propositions obliques.

Une proposition directe est celle par laquelle on énonce directement l'existence intellectuelle d'un sujet sous un attribut : Dieu est éternel ; soyez sage ; il faut que la volonté de Dieu soit faite ; nous serions ineptes à tout sans le concours de Dieu, &c. Le verbe d'une proposition directe est à l'un des trois modes directs, l'indicatif, l'impératif ou le suppositif.

Une proposition oblique est celle par laquelle on énonce l'existence d'un sujet sous un attribut, de maniere à présenter cette énonciation comme subordonnée à une autre dont elle dépend, & à l'intégrité de laquelle elle est nécessaire, il faut que la volonté de Dieu soit faite ; quoi que vous fassiez, faites-le au nom du Seigneur, &c. Le verbe d'une proposition oblique est au subjonctif ou en grec à l'optatif : il n'est pas vrai, même en latin, que le verbe à l'infinitif constitue une proposition oblique, puisque n'étant & ne pouvant être appliqué à aucun sujet, il ne peut jamais énoncer par soi-même une proposition qui ne peut exister sans sujet. Voyez INFINITIF.

Toute proposition oblique est nécessairement incidente, puisqu'elle est nécessaire à l'intégrité d'une autre proposition dont elle dépend : il faut que la volonté de Dieu soit faite, la proposition oblique, que la volonté de Dieu soit faite, est une incidente qui tombe sur le sujet il dont elle restraint l'étendue ; il (cette chose) que la volonté de Dieu soit faite, est nécessaire ; quoi que vous fassiez, faites-le au nom du Seigneur, la proposition oblique, que vous fassiez, est une incidente qui tombe sur le complément objectif le du verbe faites, & elle en restraint l'étendue, c'est pour dire, faites au nom du Seigneur le quoi que vous fassiez.

Mais toute proposition incidente n'est pas oblique, parce que le mode de toute incidente n'est pas lui-même oblique, ce qui est nécessaire à l'obliquité, si on peut le dire, de la proposition. Ainsi quand on dit : Les savans qui sont plus instruits que le commun des hommes, devroient aussi les surpasser en sagesse ; la proposition incidente, qui sont plus instruits que le commun des hommes, n'est point oblique, mais directe, parce que le verbe sont est à l'indicatif, qui est un mode direct.

La proposition opposée à l'incidente, c'est la principale ; la proposition opposée à l'oblique, c'est la directe : l'incidente peut être ou n'être pas nécessaire à l'intégrité de la principale, selon qu'elle est explicative ou déterminative, voy. INCIDENTE ; mais l'oblique l'est à l'intégrité de la principale d'une nécessité indiquée par le mode du verbe ; la principale peut être ou directe ou oblique, & la directe peut être ou incidente ou principale, selon l'occurrence. Voy. PRINCIPALE. (B. E. R. M.)

OBLIQUE se dit en Géométrie de ce qui s'écarte de la situation droite ou perpendiculaire. Voyez DROIT & PERPENDICULAIRE.

Angle oblique est un angle qui est ou aigu ou obtus, c'est-à-dire toute sorte d'angle, excepté l'angle droit. Voyez ANGLE.

Ligne oblique est une ligne qui tombant sur une autre, fait avec elle un angle oblique. Voyez LIGNE.

Une ligne qui tombe sur une autre obliquement, fait d'un côté un angle aigu, de l'autre un angle obtus ; & la somme de ces angles est égale à deux droits.

Plans obliques se dit dans la Gnomonique des plans qui s'écartent du zénith, & qui s'inclinent vers l'horison. Voyez CADRAN & PLAN.

L'obliquité d'un tel plan ou la quantité de son écartement du zénith se mesure aisément par un quart de cercle, puisqu'elle n'est autre chose que l'arc de quelque azimuth ou cercle vertical, intercepté entre le zénith & le plan proposé. Cet azimuth ou cercle vertical est toujours perpendiculaire au plan dont on veut mesurer l'obliquité.

Percussion oblique est celle dans laquelle la direction du corps choquant n'est point perpendiculaire au corps choqué, ou n'est point dans la ligne du centre de gravité de ce dernier corps. Voyez PERCUSSION.

Projection oblique en Méchanique est celle par laquelle un corps est jetté suivant une ligne qui fait avec l'horison un angle oblique. Voyez PROJECTILE, BALISTIQUE, JET DES BOMBES, &c.

Sphere oblique en Géographie est cette situation de la sphere, dans laquelle l'horison coupe l'équateur obliquement, & dans laquelle l'un des poles est élevé au-dessus de l'horison d'un angle moindre que 90 degrés, mais qui n'est pas zéro ou nul. Voyez SPHERE & DROIT.

C'est cette obliquité qui occasionne l'inégalité des jours & des nuits. Voyez NUIT & JOUR.

Ceux qui ont la sphere oblique, comme nous & tous les habitans des zones tempérées, n'ont jamais les jours égaux aux nuits que dans les équinoxes. Voyez EQUINOXE.

Ascension oblique en Astronomie est l'arc de l'équateur, compris entre le premier point d'aries & le point de l'équateur qui se leve avec une étoile, &c. dans la sphere oblique. Voyez ASCENSION.

Descension oblique est l'arc de l'équateur, compris entre le premier point d'aries & le point de l'équateur qui se couche avec une étoile &c. dans la sphere oblique ; cet arc se compte de l'occident vers l'orient. Voyez DESCENSION.

Pour trouver, par le moyen du globe, l'ascension & la descension oblique, voyez GLOBE.

Navigation oblique se dit de la route que fait un vaisseau lorsque courant sous quelque rhumb intermédiaire entre les quatre points cardinaux, il fait un angle oblique avec le méridien, & change à chaque instant de latitude & de longitude. Voyez RHUMB, NAVIGATION & LOXODROMIE.

La navigation oblique est de trois sortes ; savoir la navigation plane, la navigation de Mercator, & la navigation par un grand cercle. Voyez NAVIGATION.

OBLIQUE, en Anatomie, nom de différentes parties dont la situation est oblique, par rapport aux différens plans du corps. Voyez CORPS. C'est dans ce sens, qu'on dit les apophyses obliques des vertebres, voyez OBLIQUES. Les muscles obliques ou simplement les obliques supérieurs & inférieurs de la tête, le grand & petit oblique de l'oeil, les grands & petits obliques du bas-ventre, &c. Voyez VERTEBRE, MUSCLE, VENTRE, &c.

L'oblique inférieur de la tête part de l'apophyse épineuse de la seconde vertebre du cou, & va en se grossissant s'insérer obliquement à l'apophyse transverse de la premiere. Quelques auteurs le rangent au nombre des muscles du cou. Voyez COU.

L'oblique supérieur ou le petit oblique de la tête part de l'apophyse transverse de la premiere vertebre du cou, & va en montant obliquement s'insérer latéralement à la partie inférieure de l'occipital, au-dessous de la tubérosité.

L'oblique supérieur ou le grand oblique de l'oeil. Voyez OEIL.

Il a son origine dans le fond de l'orbite ; & venant gagner le grand angle de l'oeil, il passe à travers une membrane en partie cartilagineuse située à la partie latérale externe de l'apophyse angulaire interne, & qu'on appelle trochlée ou poulie, ce qui le fait appeller lui-même trochléateur ; de-là il se réfléchit dans son extrêmité vers la sclérotique, sur la partie postérieure du globe de l'oeil où il se termine.

L'oblique inférieur ou le petit oblique de l'oeil, sort du bord extérieur de la partie inférieure de l'orbite, près de l'angle interne ; & de-là s'élevant vers l'angle externe, il se termine auprès de l'autre.

Oblique descendant, paire de muscles de l'abdomen, fort larges, & dont chacun couvre une moitié de l'abdomen & une partie du thorax. On le nomme de la sorte par rapport à l'obliquité de ses fibres. Il vient des deux ou trois dernieres vraies côtes & des cinq fausses ; & il est entrelacé par sa partie supérieure avec le grand pectoral, le grand dentelé, au moyen de cinq à six digitations, dont chacune reçoit un nerf des interstices de la côte. Il s'attache inférieurement au bord de la levre externe ou de l'os des isles ; de-là plusieurs de ses fibres tendineuses étant parvenues à l'épine antérieure supérieure, le réfléchissent en formant un replis intérieurement, auquel on a donné le nom de ligament de Fallope ou de Poupart ; elles s'inserent à l'os pubis, & forment le pilier postérieur, tandis que les fibres tendineuses qui se remarquent au-dessus de celle-ci, vont s'attacher à l'os pubis du côté opposé, & former le pilier antérieur. C'est l'écartement qui se remarque entre ces fibres, qu'on appelle l'anneau. Les plans tendineux des digitations supérieures vont se croiser avec celles du côté opposé. Voyez nos Planches anatomiques & leur explication.

L'oblique ascendant est au-dessous de la partie inférieure de l'autre ; il va précisément en sens contraire, c'est-à-dire, de la partie inférieure & postérieure à la partie supérieure & antérieure. Il prend son origine à la crête de l'os des isles, aux apophyses transverses des vertebres des lombes, & se termine au bord cartilagineux formé par la derniere des vraies côtes & par toutes les fausses, & antérieurement à la ligne blanche en formant une espece de gaîne dans laquelle une grande partie du muscle droit est placée. Voyez nos Pl.

L'oblique de l'oreille est attaché dans la partie extérieure du canal de l'aqueduc ; d'où montant par derriere, il entre dans le tambour par une sinuosité oblique qui se trouve immédiatement audessous du cercle osseux, auquel le timpan est attaché, & il s'insere ensuite dans la petite apophyse du marteau.

L'oblique du nez ou latéral est étroitement uni avec le pyramidal ; il vient de l'apophyse nasale de l'os maxillaire, & se termine en cartilage mobile près l'os maxillaire.

Oblique ascendant du nez. Voyez MYRTI-FORME.

OBLIQUE, (Ecrivains) se dit aussi, dans l'Ecriture, des lignes de pente gauche & droite, sur lesquelles se trouve placée la plus grande partie des traits de l'écriture.

OBLIQUE, OBLIQUITE. (Morale) Il se dit de toutes les actions qui s'écartent de la vérité, de la justice, de la décence, en un mot de tout ce qui est considéré comme regle de droiture parmi les hommes. Mais outre l'idée d'injustice & d'écart, il s'en trouve encore une autre à l'obliquité, c'est la feinte, la tromperie, la trahison secrette.


OBLIQUITÉS. f. (Géom.) c'est la quantité dont une ligne ou surface est oblique à une autre ligne, une autre surface, &c. Voyez OBLIQUE.

L'obliquité de l'axe terrestre sur l'écliptique est la cause de la différence des saisons, des nuits & des jours. Voyez PARALLELISME.

Obliquité de l'écliptique est l'angle que l'écliptique fait avec l'équateur. Voyez ECLIPTIQUE.

Il est certain, 1°. que cet angle n'est pas toujours le même, & qu'il est sujet à une inégalité provenante de la nutation de l'axe de la terre, & qui est d'environ 18''en 19 ans, voyez NUTATION. 2°. Il est même impossible qu'indépendamment de cette inégalité, l'angle de l'écliptique avec l'équateur ne diminue continuellement ; c'est aujourd'hui le sentiment de plusieurs astronomes, quoiqu'il ne soit peut-être pas encore suffisamment prouvé. Ce qu'il y a de certain, c'est que presque toutes les observations depuis Pythéas, donnent cette obliquité décroissante ; ceux qui adoptent cette opinion, donnent à l'obliquité de l'écliptique une diminution d'environ 30''par siecle. Voyez la Connoissance des tems pour l'année 1760. pag. 140. Voyez ECLIPTIQUE. (O)

OBLIQUITE, terme d'Ecrivains, se dit aussi dans l'Ecriture, des degrés obliques, droits & gauches sur lesquels sont fondées toutes les parties de l'écriture ; majeurs, mineurs, traits & passes. Voyez le volume des Planches, à la table de l'Ecriture.


OBLONGadj. se dit en Géométrie, d'une figure qui est plus longue que large. Voyez FIGURE. Ainsi un parallélogramme rectangle, dont les côtés sont inégaux, est un parallélogramme oblong. Voyez PARALLELOGRAMME : de même une ellipse, un ovale est aussi une figure oblongue. Voyez ELLIPSE & OVALE. (O)

OBLONG, (Géom.) sphéroïde oblong est la même chose que sphéroïde allongé, qui est plus usité. Voyez ALLONGE & APPLATI. Voyez aussi FIGURE DE LA TERRE.


OBMISSIONVoyez OMISSION.

OBMISSION ou OMISSION, en terme de Commerce, se dit des articles de recette & de dépense qu'on a oublié de porter dans un compte.

En fait de finances, lorsque l'omission de recette est frauduleuse & prouvée telle, le comptable est condamné à restituer le quadruple. Dictionnaire de Commerce. Voyez OMISSION.


OBNONCIATION(Hist. anc.) obnuntiatio. S'il arrivoit que les augures remarquassent au ciel quelque signe sinistre, ils faisoient dire, obnuntiabant, à celui qui tenoit les comices, alio die, à un autre jour. La loi Aelia & la loi Fusia avoient institué l'obnonciation ; mais elle fut abolie cent ans après par la loi Clodia, les augures abusant de la liberté qu'ils avoient de remettre les comices, pour conduire les affaires comme ils le jugeoient à propos.


OBOCA(Géog. anc.) en grec , riviere de l'Irlande, selon Ptolémée qui en met l'embouchure dans la partie orientale de l'île. Si le Modonus est, comme on le croit, la Liffe qui coule à Dublin, l'Oboca devroit être la Boyne, & non la riviere d'Arklow, comme le prétendent les interprêtes de ce géographe. (D.J.)


OBOLCOLA(Géog. anc.) ou OBULCOLA, ville des Turdetains, dans la Bétique, selon Ptolémée. liv. II. c. 4. Rodericus Carus dit que c'est il castelio de la Moncloua, château de l'Andalousie. (D.J.)


OBOLES. f. (Monnoie antique) monnoie ancienne d'Athènes, qui faisoit la sixieme partie d'une dragme. L'obole valoit 20 deniers ; trois oboles 60 ; & six oboles faisoient une dragme. La dragme attique pesoit 67 de nos grains ; la sixieme partie de 67 est 11 + 1/6. L'obole pesoit donc 11 de nos grains plus un 6e. de grain ; ensorte que si l'argent étoit à 32 livres le marc, la dragme attique seroit 1 sol 8 den. 5/6, c'est-à-dire, près d'un sol 9. den. Mais comme l'argent est actuellement à 52 liv. le marc, l'obole attique reviendroit à 2. s. & 6. deniers. Le docteur Brerewood estime la dragme d'Athènes environ 15 s. de notre monnoie, ce qui revient à notre même calcul.

Obole est tirée du mot grec qui s'étoit fait de , aiguille ; & cette monnoie avoit pris ce nom, parce qu'elle étoit marquée d'une espece d'aiguille : sa figure étoit ronde comme celle des dragmes & des didragmes. (D.J.)

OBOLE, (Monnoie moderne) monnoie de cuivre valant une maille ou deux pites, ou la moitié d'un denier. Nicod & Borel pensent que maille & obole ne sont qu'une même chose ; mais M. le Blanc estime que sous la seconde race, l'obole ne faisoit que la moitié du denier. On fabriqua des oboles sous Louis VIII. & sous les regnes suivans. Les historiens de France parlent d'oboles d'argent du poids d'un den. 15 grains, & d'oboles d'or qui eurent cours pendant le regne de Philippe-Auguste, de Saint-Louis & de Philippe-le-Bel. Sous ce dernier, l'obole d'or est estimée cinq sous ; le demi-gros tournois étoit appellé maille ou obole d'argent, à cause qu'il valoit la moitié du gros-tournois. Le tiers du gros se nommoit aussi maille ou obole tierce, parce qu'il valoit le tiers du gros-tournois. Il est fait mention des oboles tierces sous l'an 1310. (D.J.)

OBOLE, (Poids anciens) L'obole chez les Juifs étoit une espece de poids nommé gérach qui pesoit 16 grains d'orge ; mais chez les Siciliens l'obole étoit le poids d'une livre, & même une espece de monnoie.

OBOLE, (Poids médicinal) poids dont on se sert en Medecine pour peser les drogues. L'obole pese 10 grains ou un demi-scrupule. Il faut trois scrupules pour faire une dragme ou un gros, & huit dragmes pour faire une once. (D.J.)


OBOLÉE DE TERRE(Jurisprud.) est la quantité de terre que l'on tient sous la redevance d'une obole. Ainsi, comme l'obole étoit la moitié d'un denier, l'obolée de terre est la moitié d'une denrée de terre, c'est-à-dire de la quantité que l'on en tient pour un denier, eu égard au taux courant du cens. Voyez le gloss. de Ducange, au mot obolata. (A)


OBOLLAH(Géog.) ville de Perse dans l'Iraque babylonienne, sur un bras du Tigre, près de Bassora. Les Orientaux la vantent comme un des quatre endroits les plus délicieux de l'Asie, qu'ils appellent paradis, parce que l'on y voyoit une longue suite de jardins & de portiques qui se répondoient symmétriquement les uns aux autres. Long. 65. 50. latit. 30. 15.


OBOTRITESLES, (Géog. anc.) en latin Obotritae ou Obotriti, étoient entre les Varnaves, d'un côté, & de l'autre confinoient à la Trave, riviere qui coule à Lubec. C'étoit un peuple d'entre les Slaves qui avoit ses princes particuliers, ainsi que les Vagriens. On croit qu'ils ont bâti les anciens lieux ou forteresses de leurs pays, comme Mecklenbourg, Werle, Kissim, &c. (D.J.)


OBRANG(Botan. exot.) nom donné par les habitans de Guinée à une plante fort singuliere, dont nous n'avons point encore d'exacte description. Ses feuilles ont une fausse ressemblance avec celles de la réglisse ; d'où vient que Petivier nomme cet arbrisseau glycyrrhizae folio singulari, frutex guineensis, spinis gemellis. Philos. Trans. n°. 232. (D.J.)


OBREPTICEadj. (Jurisprud.) est un terme de palais & de chancellerie qui se dit des lettres dans l'exposé desquelles on a caché quelque fait essentiel, pour obtenir par surprise quelque grace, comme un bénéfice, ou l'admission d'une pension en cour de Rome, ou pour obtenir du prince une commission, des lettres de rescision, &c. Ces lettres sont appellées obreptices, à la différence de celles où l'on a avancé quelque fausseté pour les obtenir plus facilement. Quand la grace est obreptice, c'est-à-dire obtenue sur des lettres obreptices, elle est nulle. Voy. ci-après OBREPTION. (A)


OBREPTIONS. f. (Jurisprud.) est la surprise que l'on fait à quelque supérieur de qui on obtient quelque grace, en lui taisant une vérité dont la connoissance auroit été un obstacle à sa concession. Les lettres où il y a obreption sont appellées obreptices. L'obreption annulle de droit le titre ou la grace qui se trouve ainsi accordée : par exemple, celui qui en demandant un bénéfice n'exprime point ceux dont il est déja pourvu, est déchu, par cette réticence, du bénéfice qu'il a impétré.

Le défaut d'expression d'une chose nécessaire, quoique de bonne foi & sans en avoir connoissance, ne laisse pas d'être fatal & de rendre les provisions nulles, parce que l'on fait attention à la volonté & à l'intention du collateur, & non à la faute de l'impétrant. Voyez Panorme, sur le chapitre constitutus de rescriptis, & le traité de l'usage & pratique de cour de Rome, tome I. page 280. (A)


OBRIMAS(Géog. anc.) riviere d'Asie en Phrygie, qui tomboit dans le Méandre. Pline, liv. V. ch. xxjx. & Tite-Live, liv. XXXVIII. ch. xv. en font mention.


OBRINE(Hist. mod.) chevaliers de l'obrine, ordre militaire institué dans le xiij. siecle par Conrad, duc de Mazovie & de Cujavie, que quelques auteurs appellent aussi duc de Poland.

Il donna d'abord à cet ordre le nom de chevaliers de Jesus-Christ. Leur premier grand-maître fut Bruno. Leur principale destination étoit de défendre le pays des courses des Prussiens, qui étoient pour lors idolâtres, & y commettoient de grandes cruautés.

Le duc Conrad mit ces chevaliers en possession du fort de l'Obrine, d'où ils prirent leur nouveau nom ; & ils convinrent ensemble que toutes les terres qu'ils envahiroient sur les Prussiens seroient également partagées entr'eux.

Mais les Prussiens ayant bloqué le fort de maniere qu'aucun des chevaliers n'en pouvoit sortir, l'ordre dont il s'agit devint inutile, & fut aussi-tôt supprimé, & Conrad appella à son secours l'ordre Teutonique. Voyez TEUTONIQUE.


OBRINGA(Géogr. anc.) riviere ainsi nommée par Ptolémée, liv. II. chap. jx. qui la met dans la Gaule belgique, & la donne pour bornes entre la haute & la basse Germanie. Quoique le savant Adrien de Valois pense que l'Obringa de Ptolémée est la Moselle, il paroît cependant qu'il se trompe, & que c'est vraisemblablement l'Aar. (D.J.)


OBRIZUM AURUM(Hist. nat.) nom donné dans l'antiquité à un or qui avoit été purifié plusieurs fois par le feu. Pline dit, auri experimento ignis est, ut simili colore rubeat quo ignis ; atque ipsum obrizum vocant ; c'est-à-dire c'est le feu qui peut servir à éprouver l'or ; & quand en le faisant rougir il devient de la même couleur que le feu, on l'appelle obrizum. Voyez Pline, Hist. nat. lib. XXXIII. cap. xxiij.


OBRONS. m. terme de Serrurier, morceau de fer percé par le milieu, qui est attaché à l'obronniere du coffre, & dans lequel, par le moyen de la clé, on fait aller le pêne de la serrure quand on ferme le coffre. Il y a d'ordinaire trois ou quatre obrons attachés à l'obronniere du coffre fort.


OBRONNIERES. f. terme de Serrurier, bande de fer à charniere qui est attachée dedans au couvercle d'un coffre-fort.


OBSCENEadj. (Gramm.) il se dit de tout ce qui est contraire à la pudeur. Un discours obscene, une peinture obscene, un livre obscene. L'obscénité du discours marque la corruption du coeur. Il y a peu d'auteurs anciens entierement exempts d'obscénité. La présence d'une honnête femme chasse l'obscénité de la compagnie des hommes. L'obscénité dans la conversation est la ressource des ignorans, des sots & des libertins. Il y a des esprits mal faits qui entendent à tout de l'obscénité. On évite l'obscénité en se servant des expressions consacrées par l'art ou la science de la chose.


OBSCURadj. (Gramm.) privé de lumiere. Il se dit d'un lieu : cette chapelle, ce vestibule est obscur ; d'une couleur qui réfléchit peu de lumiere, ce brun est obscur ; d'un homme qui n'est distingué dans la société par aucune qualité, qu'il est obscur ; d'une vie retirée, qu'on vit obscurément ; d'un auteur difficile à entendre, qu'il est obscur. D'obscur on a fait obscurcir & obscurité.

OBSCUR, (Phys.) Chambre obscure. Voy. CHAMBRE & BOETE CATOPTRIQUE. Voy. aussi LANTERNE MAGIQUE & OEIL ARTIFICIEL.


OBSCURITÉS. f. (Logique & Belles-Lettres) c'est la dénomination d'une chose obscure. L'obscurité peut être ou dans la perception ou la diction.

L'obscurité dans la perception vient principalement de ce qu'on ne conçoit pas les choses comme elles sont ou comme on trouve qu'elles sont, mais comme on juge qu'elles doivent être avant de les avoir connues ; desorte que notre jugement précede alors notre connoissance, & devient la regle & pour ainsi dire l'étendart de nos conceptions : au lieu que la nature & la raison nous disent que les choses ne doivent être adjugées que comme elles sont connues, & que nous les connoissons non comme elles sont en elles-mêmes, mais telles qu'il a plu à Dieu de nous les faire connoitre. Voyez CONNOISSANCE.

L'obscurité dans la diction peut venir en premier lieu de l'ambiguité du sens des mots ; secondement, des figures ou ornemens de rhétorique, 3°. de la nouveauté ou de l'ancienneté surannée des mots.

OBSCURITE, achlys, . Ce mot signifie en général un air épais & rempli de brouillards : de-là un oeil noir & trouble, ou qui ne voit qu'avec peine : ce qu'Hippocrate regarde comme un mauvais symptôme dans les maladies aiguës, Praedic. lib. I. xlvj. & dans les prognostics de Cos 218. Il appelle encore les vents méridionaux, aphor. 5. l. III. à cause qu'ils offusquent la vûe, & comme Celse le remarque, qu'ils émoussent tous les sens, liv. II. ch. j. On appelle encore ceux qui ont la vue trouble de la fievre, coac. praenot. xxxv. Quelques-uns croient cependant qu'Hippocrate veut parler de ceux dont les humeurs sont extrêmement agitées, ou dont la couleur & le tempérament sont altérés & obscurcis par la maladie ; mais Galien donne ce nom à ceux qui pendant la maladie perdent cette vivacité & cet éclat qu'on observe autour de la prunelle lorsque le corps jouit d'une parfaite santé.

Ce terme signifie aussi une petite marque ou cicatrice devant la prunelle de l'oeil, laissée sur la cornée par une ulcération superficielle, suivant l'interprétation de Galien. Enfin, suivant le commun des Medecins, c'est une espece d'obscurité dans les yeux qu'on rapporte à l'amblyopie ou obscurcissement de la vûe.


OBSÉCRATIONS. f. (Belles - Lettres) figure de Rhétorique par laquelle l'orateur implore l'assistance de Dieu ou de quelqu'homme. Voy. FIGURE.

Ciceron fait un admirable usage de cette figure dans la harangue pour le roi Dejotarus, lorsqu'il dit à César : Per dexteram te istam oro, quam regi Dejotaro, hospes hospiti porrexisti ; istam inquam dexteram, non tam in bellis & in praeliis, quam in promissis & fide firmiorem. De même Virgile dit :

Quod te per coeli jucundum lumen & auras,

Per genitorem oro, per spem surgentis Iuli

Eripe me his, invicte, malis. Aeneïd. VI.


OBSÉDERvoyez OBSESSION.


OBSEQUESS. f. pl. (Usages) derniers devoirs ou services, obsequia, qu'on rend à un mort : on trouvera, sous le mot FUNERAILLES, la pratique de cette cérémonie chez plusieurs peuples du monde. " Je ne crois pas, dit Lucien, après en avoir fait la peinture, que les monumens, les colonnes, les pyramides, les inscriptions, & les oraisons funèbres à la mémoire des défunts, puissent leur servir là-bas d'attestations valables de vie & de moeurs ". La pompe des obseques regarde la coutume ou la consolation des vivans, & jamais le besoin des morts. Criton demandoit à Socrate comment il vouloit être enterré. Comme vous voudrez, répondit-il, ou comme vous pourrez, rien ne m'est plus indifférent. La religion chrétienne a eu raison de réprimer en plusieurs lieux la dépense des obseques ; car, comme le remarque l'auteur de l'Esprit des lois, qu'y a-t-il de plus naturel que d'ôter la différence des fortunes dans une chose & dans les momens qui égalisent toutes les fortunes. (D.J.)


OBSERVANCES(Hist. ecclésiast.) ce sont des statuts, des ordonnances ecclésiastiques ; Tertullien de Oratione cap. xij. donne une excellente regle sur la conduite qu'il convient de tenir au sujet des observances : il faut, dit-il, rejetter celles qui sont vaines en elles-mêmes, celles qui ne sont appuyées d'aucun précepte du Seigneur ou de ses apôtres, celles qui ne sont pas l'ouvrage de la religion, mais de la superstition, celles qui ne sont fondées sur aucune raison solide, enfin celles qui ont de la conformité avec les cérémonies payennes. (D.J.)

OBSERVANCE, (Hist. ecclésiast.) se dit en particulier d'une communauté de religieux qui sont obligés à l'observation perpétuelle de la même regle ; ce mot pris en ce sens signifie la même chose que congrégation ou ordre. Voyez ORDRE.

Les Cordeliers prennent le nom de religieux de l'observance, de la grande & de la petite observance. Voyez CORDELIERS.

Parmi les Bernardins, il y a des religieux de l'étroite observance, strictioris observantiae, lesquels font toujours maigre. Voy. BERNARDINS.


OBSERVANTINSS. m. pl. (Hist. eccles.) religieux cordeliers de l'observance : en Espagne il y a des Observantins déchaussés.


OBSERVATEURS. m. (Astronom.) on donne ce nom à un astronome qui observe avec soin les astres & les autres phénomenes célestes. Hipparque & Ptolémée ont été célèbres sous ce nom parmi les anciens. Alboetegnius qui leur a succédé l'an 882, & Ulugh-Beigh, petit-fils du grand Tamerlan l'an 1437, ont aussi mérité ce nom parmi les Sarrasins. En Allemagne les observateurs sont Jean Regiomontant en 1457, Jean Wermer, Bernard Walther en 1475, Nicolas Copernic en 1509, Tycho-Brahé en 1582, Guillaume landgrave de Hesse, & Jean Hévélius dans le siecle précédent. En Italie Galilée & Riccioli ; en Angleterre Horocce, Flamstéed & Bradley ; & en France Gassendi, les Cassini, de la Hire pere & fils, le chevalier de Louville, Maraldi, Delisle.

OBSERVATEUR, (Phys. & Astr.) se dit en général de tous ceux qui observent les phénomenes de la nature ; il se dit plus particulierement des astronomes ou observateurs du mouvement des astres, Voyez ASTRONOMIE & OBSERVATION. (O)

OBSERVATEUR, (Gram. Physiq. Méd.) celui qui observe. Voyez OBSERVATION. On a donné le nom d'observateur au physicien qui se contente d'examiner les phénomenes tels que la nature les lui présente ; il differe du physicien expérimental, qui combine lui-même, & qui ne voit que le résultat de ses propres combinaisons ; celui-ci ne voit jamais la nature telle qu'elle est en effet, il prétend par son travail la rendre plus sensible, ôter le masque qui la cache à nos yeux, il la défigure souvent & la rend méconnoissable ; la nature est toujours dévoilée & nue pour qui a des yeux, ou elle n'est couverte que d'une gase légere que l'oeil & la réflexion percent facilement, & le prétendu masque n'est que dans l'imagination, assez ordinairement bornée, du manouvrier d'expériences. Celui-là au-contraire, lorsqu'il a les lumieres & les talens nécessaires pour observer, suit pas-à-pas la nature, dévoile les plus secrets mysteres, tout le frappe, tout l'instruit, tous les résultats lui sont égaux parce qu'il n'en attend point, il découvre du même oeil l'ordre qui regne dans tout l'univers, & l'irrégularité qui s'y trouve ; la nature est pour lui un grand livre qu'il n'a qu'à ouvrir & à consulter ; mais pour lire dans cet immense livre, il faut du génie & de la pénétration, il faut beaucoup de lumieres ; pour faire des expériences il ne faut que de l'adresse : tous les grands physiciens ont été observateurs. Les académiciens qui allerent déterminer la figure de la terre n'y réussirent que par l'observation ; le fameux Newton a vû tomber une poire d'un arbre sur la terre ; il n'a jamais détourné la nature pour l'approfondir & l'interprêter, ç'a été un des plus grands génies. M. *** qui sait tourner si joliment une expérience, est un très-mauvais physicien ; il n'a, dit-on, de l'esprit qu'au bout des doigts. Je ne suis pas surpris, que la prodigieuse quantité d'expériences qu'il y a, aient si peu éclairci la Physique, & que cette physique qui n'est fondée que sur des expériences ait été si inutile à la vraie philosophie ; mais je suis surpris que les Physiciens négligent l'observation, qu'ils courent après l'expérience, & qu'ils préferent le titre si facile à acquérir de faiseurs d'expériences à la qualité si rare, si lumineuse, & si honorable d'observateurs. Voyez OBSERVATION.

Ce qu'il y a encore de plus étonnant, c'est que nos moralistes soient si peu observateurs, ils composent dans leur cabinet des traités de morale sans avoir jetté un coup-d'oeil sur les hommes ; remplis d'idées vagues, chimériques, ensevelis dans les préjugés les plus grossiers, les plus contraires à la vérité, ils se représentent les hommes tout autrement qu'ils sont & qu'ils doivent être, & dictent des regles, des arrêts qu'ils prétendent être émanés du sein de la divinité, dont l'exécution est très-souvent contraire à la raison, au bon sens, quelquefois impossible. Qu'il seroit à souhaiter qu'on observât, qu'on vît avec des yeux bien disposés & bien organisés les choses telles qu'elles sont ! peut-être se convaincroit-on qu'elles sont comme elles doivent être, & que vouloir les faire aller autrement est une prétention imaginaire & ridicule ; mais le talent d'observateur est plus difficile qu'on ne pense, & sur-tout celui qui a pour objet les moeurs & les actions des hommes. Voyez MORALE. Il est cependant dans ce cas absolument indispensable. Le meilleur traité de morale seroit une peinture de la vie humaine ; la Bruyere n'a fait un si bon ouvrage que parce qu'il a été dans le cas de voir & qu'il a bien observé. Un auteur qui n'auroit jamais vû le monde que par un trou & à travers un verre mal fait, sale, obscurci, peut-il raisonnablement se flatter de le connoître ? est-il en état de l'observer, de le peindre, & de le réformer ?

Le nom d'observateur est en Médecine un titre honorable qui est, ou plutôt qui doit être le partage du médecin, qui assidu auprès de son malade, s'instruit des causes qui l'ont réduit en cet état, observe attentivement la marche réguliere ou anomale de la maladie, les symptômes qui la caractérisent, les changemens qui arrivent dans son cours, ses différentes terminaisons, & qui ne perd de vûe son malade que lorsqu'il est assuré d'une parfaite guérison ; ou si la maladie a eu une issue facheuse, si le malade est mort, il pousse ses observations jusque sur le cadavre, il cherche les causes de la mort, les dérangemens, les altérations qui ont pu l'occasionner, & auxquels, si on les avoit mieux connus, on auroit peut-être pû remédier ; enfin il décrit exactement, avec sincérité & candeur tout ce qu'il a vû : tel est l'emploi de l'observateur en Médecine, qui se réduit à bien voir & à raconter de même ; mais pour remplir & exécuter comme il faut ces deux points, que de qualités paroissent nécessaires ! 1°. Pour bien voir, ou observer (je prends ici ces deux mots comme synonymes), il ne suffit pas d'une application quelconque des sens, il faut que les sens soient bien organisés, bien disposés nonseulement par la nature, mais par l'art & l'habitude, & que cette application se fasse sans passion, sans intérêt, sans préjugés, &c.

Ainsi il faut en premier lieu que l'observateur n'ait dans les organes des sens aucun vice de conformation qui en empêche l'usage libre & complet, que les yeux soient clairvoyans, le tact fin, l'odorat bon : &c. 2°. qu'ils soient propres à recevoir les impressions des phénomenes qui se présentent, quelque difficiles qu'ils soient à appercevoir, & à les transmettre inaltérés au principe du sentiment, de la réflexion & de la mémoire ; c'est l'art & l'habitude qui donnent cette faculté de sentir, cette finesse dans le sentiment, & cette justesse dans la perception. Il y a des symptômes assez enveloppés pour se dérober à la vûe d'un homme qui n'a que des sens, qui exigent des lumieres précédentes appropriées. Tous les phénomenes ne se présentent pas de la même façon que la dureté de la pierre frappe le manoeuvre le plus ignorant, que la couleur jaune du visage dans l'ictere que tout assistant voit, que la violence du pouls, que le dernier chirurgien & la moindre femmelette peuvent appercevoir ; mais la couleur jaune n'est pas frappante dans tous les ictériques, il faut que le médecin la cherche dans les yeux ou les urines ; il y a une infinité de modifications dans le pouls que bien des médecins même peu instruits ne savent pas distinguer. Il y a certaines connoissances préliminaires qui sont indispensables à tout médecin observateur ; quelque teinture d'Anatomie grossiere qui suffise pour connoître le siege des maladies, des blessures, & sur-tout pour les observations cadavériques, une bonne Physiologie qui ne soit qu'un détail des phénomenes que présente l'état de santé, leur méchanisme qui suppose toujours beaucoup d'incertitude est absolument inutile ; cette partie n'est nécessaire que pour mieux faire appercevoir, dans l'état de maladie, en quoi & comment une fonction est dérangée ; mais il doit sur-tout posséder la science des signes, être bien instruit de leur nature, de la maniere dont il faut s'y prendre pour les saisir comme il faut, de leur valeur & de leur signification : c'est par - là que le médecin éclairé differe & se met infiniment au-dessus de tous ceux qui n'ont aucune connoissance ou qui n'en ont que d'imparfaites & fautives ; du reste, pour acquérir encore plus de facilité à saisir les symptômes les plus obscurs, à se former une idée nette de ceux qui sont les plus embrouillés, il faut de l'habitude, il faut familiariser ses sens avec les malades, on les rend plus fins & plus justes ; l'on ne peut mieux prendre ce coup d'oeil observateur, cette expérience si nécessaire que dans les hôpitaux, où la maladie entée sur la misere, attire un grand concours de personnes. L'hôpital de la Charité de Paris est un de ces établissemens avantageux, où le malade indigent est sûr de trouver tous les secours réunis administrés gratuitement avec beaucoup de zèle, de soin, & de propreté, & où les jeunes médecins peuvent très-commodément, favorisés & attirés par les religieux complaisans, examiner les malades & observer les maladies aussi souvent & aussi longtems qu'ils le desirent ; éprouvant nous-mêmes tous les jours ces avantages, nous devons ce témoignage public à la reconnoissance & à la vérité.

Le médecin muni de ces connoissances suit exactement son malade, instruit par sa bouche ou par celle des assistans des causes qui ont donné lieu à sa maladie, de l'erreur qu'il peut avoir commise dans les six choses non-naturelles, il considere lui-même les maladies regnantes, s'il n'y a point quelque épidémie qui ait influé sur la maladie qu'il observe ; il examine après chaque symptôme l'état des différens visceres, manifesté par l'exercice des fonctions appropriées, il consulte le pouls, la langue, les urines, ne dédaigne point de porter sa curiosité jusques sur les excrémens les plus fétides ; il considere aussi attentivement tout l'extérieur du corps, les extrêmités des oreilles, le nez, les yeux, le visage ; il marque exactement le chaud ou le froid, les changemens dans la couleur & dans toutes les autres qualités, la sueur, la transpiration, l'humidité ou la sécheresse de la peau, &c. tous ces signes peuvent donner des lumieres pour le diagnostic, le prognostic, & la guérison des maladies. Voyez tous ces articles particuliers SEMEIOTIQUE.

S'il ordonne quelques remedes il doit en savoir distinguer l'effet d'avec les changemens dûs à la marche de la maladie ; le médecin qui sortant de chez le malade rempli du portrait qu'il s'en est fait, va le mettre sur le papier, peut sans doute en donner un journal fidele ; mais pour que le portrait soit ressemblant, il faut qu'il ait vû les objets tels qu'ils étoient, que l'imagination bouillante ne les ait pas grossis, que la préoccupation ne les ait pas défigurés, que l'attente vive d'un résultat ne l'ait pas fait appercevoir aulieu de la réalité, que la passion n'ait rien changé, que l'envie & l'espérance du succès n'ait pas diminué, ou la crainte augmenté la gravité des symptômes ; que de difficultés, que d'obstacles à vaincre, que d'écueils à éviter ! mais qu'il est rare qu'on y resiste & qu'on y échappe ! Les uns remplis d'idées théoriques, persuadés que l'acrimonie des humeurs est la cause de la maladie qu'ils veulent observer, s'imaginent sentir sous le doigt les petites pointes des humeurs âcres qui picotent l'artere, & substituent ainsi la façon dont ils conçoivent les objets à leur façon propre d'exister ; d'autres emportés par une imagination active, préoccupée, ne voient les choses que comme ils voudroient qu'elles fussent, & souvent tout autrement qu'elles ne sont en effet. Le médecin tant pis verra toujours noir dans les maladies ; le moindre symptôme paroîtra mortel à ses yeux, la crainte lui grossira les objets. Le médecin tant mieux ne fera attention qu'aux symptômes qui peuvent flatter l'espérance ; les signes fâcheux prendront chez lui une signification avantageuse, & la maladie sera toujours douce & favorable. Il y en a qui regardant plusieurs signes comme peu intéressans, négligeront de les consulter ; celui-ci ne tâtera pas le pouls ; celui-là ne regardera pas la langue : l'un trop délicat dédaignera d'aller jetter les yeux sur les excrémens, l'autre n'ajoutera pas foi à l'ouromantie ou n'aura pas la commodité d'examiner les urines, & quelques-uns trop pressés ne jetteront qu'un coup d'oeil en passant sans entrer dans le moindre détail ; il y en a d'autres qui confondront les signes les plus significatifs avec ceux qui ne disent rien, passeront rapidement sur les premiers, & s'étendront minutieusement sur ce dont on n'a que faire ; comme ce médecin allemand, qui regardant le mouvement comme un obstacle à la crise, qui, suivant lui, demande un repos absolu de tous les membres & une extrême tranquillité, avoit soin d'observer scrupuleusement toutes les fois que son malade remuoit les piés ou les mains ; & ainsi pour bien voir, c'est-à-dire tout ce qu'il faut comme il faut, & pas plus qu'il ne faut, il faut des lumieres, de la sagacité, du génie, il faut être instruit, assidu au lit des malades, pénétrant, desintéressé, dépouillé de toute idée théorique, de préjugé, & de passion.

2°. Pour bien raconter ce qu'on a vu ; à ces qualités, qui sont encore pour la plûpart nécessaires ici, il faut joindre beaucoup de candeur & de bonne foi ; le style doit être simple, le détail circonstancié sans être minutieux ; les faits exposés dans l'ordre qu'ils ont suivi, de la maniere dont ils se sont succédés, sans raisonnement, sans théorie. Les mauvais succès doivent être décrits avec la même sincérité que les heureux, même dans le cas où ils pourroient être attribués à l'inopportunité d'un remede ; ces cas sont les plus instructifs. Que la candeur de Sydenham est admirable, lorsqu'il dit, qu'enthousiasmé de l'efficacité du syrop de nerprun dans l'hydropisie, il voulut se servir de ce remede dans tous les cas qui se présentoient ; qu'il l'ordonna à une dame hydropique dont la maladie empiroit toujours ; que lassée d'un remede dont elle éprouvoit de si mauvais effets, elle le congédia, appella un autre médecin, qui suivant une route opposée, vint à-bout de la guérir en peu de tems. Ainsi que l'intérêt ou la passion ne guident jamais la plume du médecin observateur, qu'il les fasse plutôt céder à la vérité ; & sur-tout s'il n'a pas le courage de la publier, qu'il la laisse plutôt ensevelie dans un profond silence, comme ces médecins qui rougissent d'avouer qu'il leur est mort quelque malade entre les mains ; mais qu'ils se gardent bien de la défigurer, de transformer en succès glorieux les suites les plus funestes, à l'exemple de ces charlatans, qui n'ayant jamais la vérité pour eux, sont obligés de recourir au mensonge pour accréditer un remede souvent dangereux, & pour acquérir une réputation qui sera pernicieuse. A cet obstacle qui s'oppose à la fidélité des observateurs, on peut en ajouter un autre encore très-fréquent, c'est que la plûpart ne font des observations que pour confirmer quelque idée, quelqu'opinion, quelque découverte, & alors ou ils voyent mal & racontent de bonne foi, ou ce qui est le plus ordinaire, ils détournent l'observation en leur faveur, ils l'interpretent à leur fantaisie, & arrangent de façon qu'il paroît que le systême a plutôt servi à créer l'observation, que l'observation n'a été faite pour favoriser le systême. C'est pour cela qu'il nous parvient peu d'observations exactes, & que pendant plus de vingt siecles à peine pourroit-on compter huit ou dix médecins observateurs.

Hippocrate a été le premier & le meilleur de tous les médecins observateurs ; nous n'hésitons pas à le proposer pour modele à quiconque veut suivre une semblable route, c'est-à-dire, s'adonner à la partie de la médecine la plus sûre, la plus utile & la plus satisfaisante. Ses ouvrages annoncent à chaque ligne son génie observateur ; peu de raisonnement & beaucoup de faits, voilà ce qu'ils renferment. Ses livres d'épidémie sont un morceau très-précieux & unique en ce genre : il commence par donner une histoire fidele des saisons, des variations qu'il y a eu, des changemens dans l'air, des météores, &c. Il passe au détail des maladies différentes ou analogues qui ont regné : il vient enfin à la description de chaque maladie, telle que chaque malade en particulier l'a éprouvée ; c'est-là sur-tout qu'il est inimitable. Quand on lit ces histoires, on se croit transporté au lit des malades ; on croit voir les symptomes qu'il détaille ; il raconte simplement, sans y mêler rien d'étranger ; & ces narrations simples, fideles, qui, dénuées de tout ornement, paroissent devoir être séches, ennuyeuses, ont un attrait infini, captivent le lecteur, l'occupent & l'instruisent sans le lasser, sans lui inspirer le moindre dégoût. Il n'a point honte de terminer souvent ses observations par ces mots si injustement critiqués, , il est mort ; on voit là une candeur, une bonne foi qu'on ne sçauroit assez louer. Que je l'admire aussi lorsqu'il avoue ses erreurs, lorsqu'il dit, qu'ayant confondu la suture du crâne avec une fente, il fit trépaner mal-à-propos un homme ! A quel point de certitude auroit été portée la médecine, si tous les médecins l'avoient imité ? Que les médecins mériteroient bien ce qu'on dit assez mal-à-propos d'eux, qu'ils sont les hommes qui approchent le plus de la divinité, en conservant la vie & rétablissant la santé ! Que la médecine me paroît belle quand je la vois dans ses écrits ; mais que je reviens de cette bonne opinion quand je jette les yeux sur la maniere dont on la pratique aujourd'hui, sur les bassesses auxquelles on a recours, sur le charlatanisme qui devient dominant, sur les morts qui,.... Mais tirons le rideau sur un spectacle aussi révoltant. Hippocrate a principalement observé la maladie laissée à elle-même, & il nous a laissé tirer cette heureuse conséquence, donc la maladie se guérit souvent par les seuls efforts de la nature. Nous ne dissimulerons cependant pas que ce genre d'observations, quelqu'avantage qu'il ait apporté ensuite, a été quelquefois pernicieux aux malades sur qui il les faisoit. On peut aussi reprocher à Hippocrate qu'il a un peu trop négligé l'anatomie & les observations cadavériques. Galien, son illustre commentateur, a été aussi très-bon observateur ; mais il a trop donné dans la théorie, & ses observations s'en ressentent. Parmi les médecins qui ont marché sur ses traces, on peut compter les Aretée, les Baillou, les Duret, les Baglivi, les Sydenham. Riviere, Fernel, Sennert mériteroient aussi à quelques égards d'être mis dans cette classe. Sydenham a été appellé avec raison l'Hippocrate anglois ; il a comme ce divin législateur, vu exactement & décrit avec beaucoup de simplicité & de naïveté ; il a eu la candeur d'avouer que dans les épidémies, les premiers malades qui étoient confiés à ses soins, couroient un grand danger, qu'ils étoient immolés ou à la force de la maladie, ou à l'irrégularité de sa pratique. Il différe d'Hippocrate, en ce qu'il nous a sur-tout fait connoître ce que peut l'art d'accord avec la nature dans le traitement des maladies ; mais on peut lui passer d'avoir prétendu dans la pleurésie avoir en son pouvoir la matiere morbifique par la saignée, & de regarder le trou fait au bras par la lancette, comme très-propre à suppléer la trachée artere & à en faire la fonction, Sydenh. oper. sect. VI. cap. iv. On pourroit mettre au même rang quelques médecins estimables qui se sont appliqués à des observations particulieres, à constater la valeur de certains signes, à en déterminer la signification, à les classer, &c. De ce nombre sont Prosper Alpin ; Bellini pour les urines ; Solano, Nihell & Bordeu pour le pouls, &c.

On voit par-là combien le nombre des médecins observateurs est petit ; cependant la flatterie, l'abus, l'ignorance avoient avili ce titre honorable en le prodiguant indifféremment à l'ignorant empirique, au praticien routinier, au systêmatique préoccupé, au compilateur d'observations, au descripteur de maladie, &c. mais on n'est pas observateur pour avoir inséré deux ou trois observations dans quelques journaux, collections ou mémoires d'académie ; pour avoir rassemblé, abregé & défiguré des observations, & en avoir composé des suites de volumes sans choix & des gros in-folio. On n'est pas non plus observateur, parce qu'on a vu bien des malades ; il faut voir des maladies. On l'est encore moins quand on n'a vu ni l'un ni l'autre, quoiqu'on donne des descriptions fort méthodiques ; c'est ce qui est arrivé au fameux Boerhaave, qui a composé ses aphorismes dans un tems où quelques mauvais succès lui avoient ôté la confiance du public, & l'avoient relegué dans son cabinet : il lui est arrivé aussi de décrire les maladies, plutôt comme il imaginoit qu'elles devoient être, que comme elles étoient en effet. De-là cette division multipliée à l'infini, ces regles toujours générales, & jamais des particularités : de-là aussi cette grande méthode à classer les maladies, à y rapporter toutes les causes avec une extrême facilité, cet ordre si bien soutenu dans cet ouvrage, qui décele toujours le travail du cabinet, & qui est si différent de l'irrégularité qu'on observe au lit du malade, qui est si bien peinte dans les ouvrages d'Hippocrate & de Sydenham, & dont la description affiche & caracterise infailliblement le médecin observateur. (m)


OBSERVATIONSOBSERVATIONS

Les observations se font avec différens instrumens, dont les principaux sont le télescope, le quart de cercle, l'instrument des passages, le secteur, la machine parallactique, &c. Voyez ces mots, voyez aussi ASTRONOMIQUE & ASTRONOMIE.

Les observations faites de jour ont cet avantage que les fils du micrometre qui sont placés au foyer de l'objectif du télescope, s'apperçoivent sans aucun secours ; au lieu que dans celles qu'on fait la nuit, il faut les éclairer.

Pour y parvenir on se sert d'une lumiere dont on fait tomber obliquement les rayons sur l'objectif, afin que la fumée n'intercepte pas ceux de l'astre qu'on observe, & lorsqu'on en a la commodité, on fait une ouverture à la lunette auprès du foyer de l'objectif, & c'est alors vis-à-vis de cette ouverture qu'on place la lumiere afin d'éclairer les fils.

M. de la Hire, par un moyen fort simple, a beaucoup perfectionné la premiere de ces deux méthodes : il veut qu'on couvre le bout du tube vers l'objectif d'une piece de gase ou de crepe fin de soye blanche ; avec cette seule précaution, il suffit de placer le flambeau à une bonne distance du tube pour rendre visible les fils du micrometre.

Les observations du soleil demandent absolument qu'on place entre l'oeil & l'oculaire du télescope, un verre noirci par la fumée d'une chandelle ou d'une lampe, afin d'intercepter par ce moyen la plus grande partie des rayons du soleil qui troubleroient la vue & endommageroient l'oeil.

Les observations astronomiques se font ordinairement avec des lunettes à deux verres qui renversent les objets ; parce qu'il importe peu pour l'astronomie que les astres soient renversés, & qu'on gagne beaucoup à n'avoir que deux verres.

On peut observer les corps célestes dans toute l'étendue du ciel visible ; mais on distingue ordinairement les observations en deux sortes, celles qui sont faites à leur passage par le méridien, ou à leur passage dans les autres verticaux. Voyez MERIDIEN & VERTICAL.

Les observations des anciens étoient beaucoup moins exactes que les nôtres, faute d'instrumens suffisans & convenables. L'invention du télescope, l'application de la lunette au quart de cercle, & celle du micrometre à la lunette ; enfin la perfection de l'horlogerie pour la mesure du tems, ont rendu les observations astronomiques modernes d'une precision qui semble ne laisser plus rien à desirer. Voyez MICROMETRE, HORLOGE, PENDULE, &c. (O)

OBSERVATION, s. f. en termes de mer, signifie l'action de prendre la hauteur méridienne du soleil, d'une étoile, & principalement du soleil, afin de déterminer la latitude. Voyez HAUTEUR, MERIDIENNE & LATITUDE.

Trouver la latitude par l'observation de la hauteur méridienne, s'appelle chez les marins faire l'observation.

OBSERVATION, (Gram. Physiq. Méd.) c'est l'attention de l'ame tournée vers les objets qu'offre la nature. L'expérience est cette même attention dirigée aux phénomenes produits par l'art. Ainsi, l'on doit comprendre sous le nom générique d'observation l'examen de tous les effets naturels, non-seulement de ceux qui se présentent d'abord, & sans intermede à la vue ; mais encore de ceux qu'on ne pourroit découvrir sans la main de l'ouvrier, pourvu que cette main ne les ait point changés, altérés, défigurés. Le travail nécessaire pour parvenir jusqu'à une mine, n'empêche pas que l'examen qu'on fait de l'arrangement des métaux qu'on y trouve, de leur situation, de leur quantité, de leur couleur, &c. ne soit une simple observation ; c'est aussi par l'observation qu'on connoît la géographie intérieure, qu'on sait le nombre, la situation, la nature des couches de la terre, quoiqu'on soit obligé de recourir à des instrumens pour la creuser & pour se mettre en état de voir ; on ne doit point regarder comme expérience les ouvertures des cadavres, les dissections des plantes, des animaux, & certaines décompositions, ou divisions méchaniques des substances minérales qu'on est obligé de faire pour pouvoir observer les parties qui entrent dans leur composition. Les lunettes des Astronomes, la loupe du Naturaliste, le microscope du Physicien n'empêchent pas que les connoissances qu'on acquiert par ce moyen ne soient exactement le produit de l'observation : toutes ces préparations, ces instrumens ne servent qu'à rendre plus sensibles les différens objets d'observation, emporter les obstacles qui empêchoient de les appercevoir, ou à percer le voile qui les cachoit ; mais il n'en résulte aucun changement, pas la moindre altération dans la nature de l'objet observé ; il ne laisse pas de paroître tel qu'il est ; & c'est principalement en cela que l'observation differe de l'expérience qui décompose & combine, & donne par-là naissance à des phénomenes bien différens de ceux que la nature présente ; ainsi, par exemple, si lorsqu'on a ouvert une mine, le chimiste prend un morceau de métal, & le jette dans quelque liqueur qui puisse le dissoudre ; l'union artificielle de ces deux corps, effet indispensable de la dissolution, formera un nouveau composé, produira des nouveaux phénomenes, & sera proprement une expérience, par laquelle aux résultats naturels on en aura substitué d'arbitraires ; si le physiologiste mêle avec du sang nouvellement tiré d'un animal vivant quelque liqueur, il fera alors une expérience ; & la connoissance qu'on pourra tirer de-là sur la nature du sang, & sur les altérations qu'il reçoit de cette liqueur, ne sera plus le fruit d'une simple observation ; nous remarquerons en passant que les connoissances acquises par ce moyen sont bien médiocres & bien imparfaites, pour ne pas dire absolument nulles, & que les conséquences qu'on a voulu en tirer sur l'action des remedes sont très-fautives, & pour l'ordinaire démenties par l'observation ; &, en général, on tire peu d'utilité de l'expérience dans l'examen des animaux & des végétaux, même des expériences chimiques, qui, de toutes les expériences, sont, sans contredit, les plus sûres & les plus lumineuses, & la partie de la Chimie qui traite des corps organisés est bien peu riche en faits duement constatés, & bien éloignée de la perfection où l'on a porté la Minéralogie ; & l'on ne pourra vraisemblablement parvenir à ce point dans cette partie, que par la découverte des lois du méchanisme de l'organisation, & de ce en quoi elle consiste ; découverte précieuse & féconde, qu'on ne doit attendre que de l'observation. L'expérience sur les corps bruts inanimés est beaucoup plus utile & plus satisfaisante : cette partie de la chimie a été poussée très-loin ; le chimiste est parvenu à décomposer & à récomposer ces corps, soit par la réunion des principes séparés, soit avec des principes tirés d'autres corps en entier, comme dans le soufre artificiel, ou en partie comme cela se pratique à l'égard des métaux qu'on récompose, en ajoutant à la terre métallique déterminée un phlogistique quelconque.

L'observation est le premier fondement de toutes les sciences, la voie la plus sure pour parvenir, & le principal moyen pour en étendre l'enceinte, & pour en éclairer tous les points : les faits, quels qu'ils soient, la véritable richesse du philosophe, sont la matiere de l'observation : l'historien les recueille, le physicien rationnel les combine, & l'expérimental vérifie le résultat de ces combinaisons ; plusieurs faits pris séparément paroissent secs, stériles & infructueux ; dès qu'on les rapproche, ils acquierent une certaine action, prennent une vie qui par-tout résulte de l'accord mutuel, de l'appui réciproque, & d'un enchaînement qui les lie les uns aux autres ; le concours de ces faits, la cause générale qui les enchaîne, sont des sujets de raisonnement, de théorie, de systême, les faits sont des matériaux ; dès qu'on en a ramassé un certain nombre, on se hâte de bâtir ; & l'édifice est d'autant plus solide, que les matériaux sont plus nombreux, & qu'ils trouvent chacun une place plus convenable ; il arrive quelquefois que l'imagination de l'architecte supplée au défaut qui se trouve dans le nombre & le rapport des matériaux, & qu'il vient à bout de les faire servir à ses desseins, quelques défectueux qu'ils soient ; c'est le cas de ces théoriciens hardis & éloquens, qui, dépourvus d'une patience nécessaire pour observer, se contentent d'avoir recueilli quelques faits, les lient tout de suite par quelque systême ingénieux, & rendent leurs opinions plausibles & séduisantes par les coloris des traits qu'ils emploient, la variété & la force des couleurs, & par les images frappantes & sublimes sous lesquelles ils savent présenter leurs idées ; peut-on se refuser à l'admiration, & presque à la croyance, quand on lit Epicure, Lucrece, Aristote, Platon, & M. de Buffon ? Mais quand on s'est trop pressé (c'est un défaut ordinaire) de former l'enchaînement des faits qu'on a rassemblés par l'observation, on risque à tout moment de rencontrer des faits qui ne sauroient y entrer, qui obligent de changer le systême, ou qui le détruisent entierement ; & comme le champ des découvertes est extrêmement vaste, & que ses limites s'éloignent encore à mesure que la lumiere augmente, il paroît impossible d'établir un systême général qui soit toujours vrai, & on ne doit point être étonné de voir des grands hommes de l'antiquité attachés à des opinions que nous trouvons ridicules, parce qu'il y a lieu de présumer que dans le tems elles embrassoient toutes les observations déja faites, & qu'elles s'y accordoient exactement, & si nous pouvions exister dans quelques siecles, nous verrions nos systêmes dominans qui paroissent les plus ingénieux & les plus certains, détruits, méprisés & remplacés par d'autres qui éprouveront ensuite les mêmes vicissitudes.

L'observation a fait l'histoire, ou la science des faits qui regardent Dieu, l'homme & la nature ; l'observation des ouvrages de Dieu, des miracles, des religions &c. a formé l'histoire sacrée ; l'observation de la vie, des actions, des moeurs & des hommes a donné l'histoire civile ; & l'observation de la nature, du mouvement des astres, des vicissitudes des saisons, des météores, des élémens, des animaux, végétaux & minéraux, des écarts de la nature, de son emploi, des arts & métiers, a fourni les matériaux de différentes branches de l'histoire naturelle. Voyez ces mots.

L'observation & l'expérience sont les seules voies que nous ayons aux connoissances, si l'on reconnoît la vérité de l'axiome : qu'il n'y a rien dans l'entendement qui n'ait été auparavant dans le sens ; au-moins ce sont les seuls moyens par lesquels on puisse parvenir à la connoissance des objets qui sont du ressort des sens ; ce n'est que par eux qu'on peut cultiver la physique, & il n'est pas douteux que l'observation même dans la physique des corps bruts ne l'emporte infiniment en certitude & en utilité sur l'expérience ; quoique les corps inanimés, sans vie, & presque sans action, n'offrent à l'observateur qu'un certain nombre de phénomenes assez uniformes, & en apparence aisés à saisir & à combiner ; quoiqu'on ne puisse pas dissimuler que les expériences, sur-tout celles des Chimistes, n'ayent répandu un grand jour sur cette science ; on voit que les parties de cette physique, qui sont entierement du ressort de l'observation, sont les mieux connues & les plus perfectionnées ; c'est par l'observation qu'on a déterminé les lois du mouvement, qu'on a connu les propriétés générales des corps ; c'est à l'observation que nous devons la découverte de la pesanteur, de l'attraction, de l'accélération des graves, & le systême de Newton, celui de Descartes est bâti sur l'expérience. C'est enfin l'observation qui a créé l'Astronomie, & qui l'a portée à ce point de perfection où nous la voyons aujourd'hui, & qui est tel qu'elle surpasse en certitude toutes les autres sciences ; l'éloignement immense des astres qui a empêché toute expérience, sembloit devoir être un obstacle à nos connoissances ; mais l'observation à qui elle étoit totalement livrée, a tout franchi, l'on peut dire aussi que la physique céleste est le fruit & le triomphe de l'observation. Dans la Chimie, l'observation a ouvert un vaste champ aux expériences ; elle a éclairé sur la nature de l'air, de l'eau, du feu, sur la fermentation, sur les décompositions & dégénérations spontanées des corps ; c'est l'observation qui a fourni presque tous les matériaux de l'excellent traité du feu que Boerhaave a rassemblé de divers physiciens ; il y a dans la Minéralogie une partie qui ne pourra être éclairée que par le flambeau de l'observation ; c'est l'accroissement, la maturation & la dégénération des métaux dans les mines ; & si jamais on parvient à la découverte de la pierre philosophale, ce ne peut être que lorsqu'on aura vu les moyens dont la nature se sert pour porter les métaux aux différens points de maturation qui constituent chaque métal en particulier, alors l'art rival & imitateur de la nature pourra peut-être hâter & opérer la parfaite maturité, qui, suivant l'idée assez vraisemblable des adeptes, fait l'or.

En passant de la physique des corps bruts à celle des corps organisés, nous verrons diminuer les droits de l'expérience, & augmenter l'empire & l'utilité de l'observation ; la figure, le port, la situation, la structure, en un mot l'anatomie des plantes & des animaux, les différens états par lesquels ils passent, leurs mouvemens, leurs fonctions, leur vie, &c. n'ont été apperçus que par le naturaliste observateur, & l'histoire naturelle n'a été formée que par un recueil d'observations : les différens systêmes de botanique & de zoologie, ne sont que des manieres différentes de classer les plantes & les animaux en conséquence de quelques propriétés qu'on a observé être communes à un certain nombre, ce sont autant de points où se place l'observateur, & auxquels il vient rapporter & ranger les faits qu'il a rassemblés ; l'effet même de ces corps, pris par l'homme en remede, ou en nourriture, n'est constaté que par l'observation ; les expériences n'ont presque apporté aucune lumiere sur leur maniere d'agir, la pharmacologie rationelle de la plûpart des medicamens est absolument ignorée ; celle que nous avons sur quelques-uns est très-imparfaite, on n'en connoît que les vertus, les propriétés & les usages, & c'est à l'observation que nous devons cette connoissance ; il en a été à-peu-près des autres remedes comme du quinquina, dont la vertu fébrifuge s'est manifestée par hasard à quelques indiens attaqués de fievres intermittentes, qui allerent boire dans une fontaine où étoient tombées des feuilles ou de l'écorce de l'arbre appellé quinquina ; ils furent aussi-tôt guéris, le bruit s'en répandit, l'observateur recueillit ces faits, les vérifia, & ce remede fut d'abord regardé comme spécifique ; d'autres observations en firent appercevoir les inconvéniens, & sur cela, on fixa les cas où il étoit indiqué, ceux où il étoit contr'indiqué, & l'on établit des regles & des précautions pour en prévenir les mauvais effets ; c'est ainsi que notre matiere médicale s'est enrichie, & que la Pharmacologie, produit de l'expérience, est restée si imparfaite.

L'homme enfin de quelque côté qu'on l'envisage, est le moins propre à être sujet d'expérience ; il est l'objet le plus convenable, le plus noble, & le plus intéressant de l'observation, & ce n'est que par elle qu'on peut faire quelque progrès dans les sciences qui le regardent ; l'expérience est ici souvent plus qu'inutile. On peut considérer l'homme sous deux principaux points de vûe, ou comme relatif à la Morale, ou dans ses rapports à la Physique. Les observations faites sur l'homme moral sont, ou doivent être la base de l'histoire civile, de la morale, & de toutes les sciences qui en émanent. Voyez MORALE. L'histoire de l'élévation & de la décadence de l'empire romain, & le livre immortel de l'esprit des lois, excellens traités de morale, ne sont presque qu'un immense recueil d'observations fait avec beaucoup de génie, de choix, & de sagacité, qui fournirent à l'illustre auteur des réflexions d'autant plus justes, qu'elles sont plus naturelles. Les observations faites sur l'homme considéré dans ses rapports à la Physique, forment cette science noble & divine qu'on appelle Médecine, qui s'occupe de la connoissance de l'homme, de la santé, de la maladie, & des moyens de dissiper & prévenir l'une, & de conserver l'autre ; comme cette science est plus importante que toute autre, qu'elle doit beaucoup plus à l'observation, & qu'elle nous regarde personnellement, nous allons entrer dans quelque détail.

L'observation a été le berceau & l'école de la Médecine, en remontant aux siecles les plus reculés où la nécessité l'inventa, où la maladie força de recourir aux remedes, avant que quelques particuliers sacrifiassent leur tranquillité, leur santé, & leur vie à l'intérêt public, en s'adonnant à une science longue, pénible, respectable, & souvent peu respectée, la Médecine étoit entre les mains de tout le monde ; on exposoit les malades à la porte de leurs maisons, dans les rues, ou dans les temples ; chaque passant venoit les examiner, & proposoit les remedes qu'il avoit vû réussir dans une occasion semblable, ou qu'il jugeoit telle : les prêtres avoient soin de copier ces recettes, de noter le remede & la maladie, si le succès étoit favorable ; l'observation des mauvais succès eût été bien avantageuse, & dans quelques endroits on écrivoit ces observations sur les colonnes des temples ; dans d'autres on en formoit des especes de recueils qu'on consulta ensuite lorsqu'ils furent assez considérables. De-là naquit l'empirisme dont les succès parurent d'abord si surprenans, qu'on déïfia les Médecins qui s'y étoient adonnés. Toutes leurs observations sont perdues, & on doit d'autant plus les regretter, qu'elles seroient sûrement simples, dépouillées de toute idée de théorie, de tout systême, & par conséquent plus conformes à la vérité. La Médecine qui se conservoit dans la famille des Asclépiades, & qui se transmettoit de pere en fils, n'étoit sans doute autre chose que ce recueil intéressant ; les premieres écoles de Médecine n'eurent pas d'autres livres, & les sentences cnidienes n'étoient, au rapport d'Hippocrate, que de pareils recueils d'observations. Tel a été l'état de la Médecine clinique jusqu'au tems mémorable de ce divin législateur. Quelques philosophes après Pythagore, avoient essayé d'y joindre le raisonnement ; ils avoient commencé d'y mêler les dogmes de la physique regnante ; ils étoient devenus théoriciens, mais ils n'étoient médecins que dans le cabinet ; ils ne voyoient aucun malade ; les empiriques seuls qui avoient fondé la Médecine, l'exerçoient ; l'observation étoit leur unique guide ; serviles, mais aveugles imitateurs, ils risquoient souvent de confondre des maladies très-différentes, n'en ayant que des descriptions peu exactes, & nullement instruits de la valeur des vrais signes caractéristiques ; l'empirisme étoit alors nécessaire, mais il étoit insuffisant ; la Médecine ne peut absolument exister sans lui, mais il n'est pas seul capable de la former. Le grand & l'immortel Hippocrate rassembla les observations de ses prédécesseurs ; il paroît même s'être presque uniquement occupé à observer lui-même, & il a poussé si loin l'art de l'observation, qu'il est venu à bout de changer la face de la Médecine, & de la porter à un point de perfection, que depuis plus de vingt siecles on n'a pû encore atteindre. Quoique possédant bien des connoissances théoriques, les descriptions qu'il a donné des maladies, n'en sont point altérées, elles sont purement empiriques ; ses observations sont simples & exactes, dépouillées de tout ornement étranger ; elles ne contiennent que des faits & des faits intéressans ; il détaille les observations dans ses livres d'épidémies, ses aphorismes, ses prénotions coaques, & les prorrhétiques, & les livres de prognostics supposent une quantité immense d'observations, & en sont une espece d'extrait précieux. A quel degré de certitude ne seroit point parvenue la Médecine, si tous les Médecins qui l'ont suivi, eussent marché sur ses traces ? Si chacun se fût appliqué à observer & à nous transmettre ses observations avec la simplicité & la candeur d'Hippocrate, quelle immense collection de faits n'aurions-nous pas aujourd'hui ? Quelles richesses pour le médecin ? Quel avantage pour l'humanité ? Mais, avouons-le, la Médecine d'aujourd'hui, & encore plus la Médecine du siecle passé, est bien éloignée, malgré les découvertes anatomiques, l'augmentation de la matiere médicale, les lumieres de la Physique, de la perfection que lui a donné un seul homme. La raison en est bien évidente : c'est qu'au lieu d'observer, on a raisonné, on a préféré le titre brillant de théoricien, au métier pénible & obscur d'observateur ; les erreurs de la Physique ont de tout tems infecté la Médecine ; la théorizo-manie a gagné ; plus on s'y est livré, & moins on a cultivé l'observation ; les théories vicieuses dans leur principe, l'ont été encore plus dans leurs conséquences, Asclépiade médecin hardi & présomptueux, blâma publiquement l'observation qu'avoit suivi Hippocrate, & il eut des sectateurs. Il se forma aussi dans le même tems une nouvelle secte d'empiriques par systême ; mais l'insuffisance de leur méthode les fit bien-tôt disparoître ; long-tems après parut le fameux commentateur d'Hippocrate, Galien qui a beaucoup observé, mais trop raisonné, il a monté la Médecine sur le ton de la Philosophie ; les Grecs l'ont suivi dans ce défaut, & ont négligé l'observation ; ils ont donné dans les hypothèses, & ont été imités en cela par les Arabes, qui ont presque entierement défiguré la Médecine. Nous n'avons d'eux que quelques observations de Chirurgie, & une description très-exacte de la petite vérole qu'on trouve dans Rhasis. La Médecine passa des mains des Galénistes ignorans & servilement attachés aux décisions de leur maître, dans celles des Chimistes médecins actifs, remplis d'imagination que la vapeur de leurs fourneaux échauffoit encore. Les principes de leur médecine étoient totalement opposés à l'observation, à l'étude de la nature ; ils vouloient toûjours agir, & se vantoient de posséder des spécifiques assûrés ; leurs idées étoient très-belles, très-spécieuses : qu'il seroit à souhaiter qu'elles eussent été vraies ? Les Méchaniciens s'emparerent de la Médecine, la dépouillerent de toutes les erreurs qu'y avoit introduit la chimie, mais ce fut pour en substituer de nouvelles. On perdit totalement de vue l'observation, & on prétendit la suppléer par des calculs algébriques, par l'application des Mathématiques au corps humain. La prétendue découverte de la circulation éblouit tous les esprits, augmenta le délire & la fureur des hypothèses, & jetta dans l'esprit des Médecins le goût stérile des expériences toujours infructueuses ; les théories qu'on bâtit sur ces fondemens devinrent la regle de la pratique, & il ne fut plus question de l'observation. Le renouvellement des Sciences procura à la Médecine quelques connoissances étrangeres à la pratique, plus curieuses qu'utiles, plus agréables que nécessaires. L'Anatomie, par exemple, & l'Histoire naturelle, devinrent l'objet des recherches des Médecins, qui furent par-là détournés de l'observation, & la médecine clinique en fut moins cultivée & plus incertaine, & nous n'y gagnâmes d'ailleurs que quelques détails minutieux absolument inutiles ; la Physiologie parut faire quelques progrès ; la connoissance des maladies & la science des signes furent beaucoup plus négligées ; la Thérapeutique s'enrichit du côté des remedes, mais elle en fut moins sûre dans les indications, & moins simple dans les applications ; dans les derniers tems le Chiracisme étant devenu dominant, la médecine active fut mise à la mode, & avec elle l'usage inconsideré des saignées & des purgations. L'observation fut moins suivie que jamais, & elle étoit peu nécessaire, parce que ces remedes s'appliquoient indifféremment dans tous les cas ; ou si l'on donnoit quelques observations, il n'étoit pas difficile de s'appercevoir qu'on voyoit avec des yeux préoccupés, & qu'on avoit des intérêts à ménager en racontant.

Telle a été la Médecine depuis Hippocrate jusqu'à nos jours, passant sans cesse d'un sectaire à l'autre, continuellement altérée & obscurcie par des hypothèses & des systêmes qui se succédoient & s'entre-détruisoient réciproquement, avec d'autant plus de facilité, que le vrai n'étoit d'aucun côté ; plongée par le défaut d'observation dans la plus grande incertitude, quelques médecins observateurs en petit nombre, ont de tems en tems élevé la voix ; mais elle étoit étouffée par les cris des Théoriciens, ou l'attrait des systêmes empêchoit de la suivre. Voyez OBSERVATEUR. Le goût de l'observation paroît avoir repris depuis quelque tems : les écrits de Sydenham, de Baglivi, de Stahl, ont servi à l'inspirer ; le pouvoir de la nature dans la guérison des maladies, rappellé par cet illustre auteur sous le nom impropre d'ame, n'y a pas peu contribué ; ce systême qui n'est vicieux que parce qu'on veut déterminer la qualité de la nature & la confondre avec l'ame, est très-favorable à la Médecine pratique, pourvû qu'on ne le pousse pas à l'excès ; il a fait beaucoup de partisans, qui sont tout autant de sectateurs zelés de l'observation. L'esprit philosophique qui s'introduit heureusement dans la Médecine, qui veut principalement des faits, qui porte à tout voir, à tout examiner, à saisir avec ardeur le vrai & à l'aimer par-dessus tout ; la quantité prodigieuse d'erreurs passées, qui nous en laisse moins à craindre, peut-être aussi les lumieres de notre siecle éclairé, toutes ces causes réunies, favorisent le retour de l'observation, & servent à rallumer ce flambeau. La Médecine paroît être sur le point d'une grande révolution ; les systêmes bien appréciés sont réduits à leur juste valeur ; plusieurs médecins s'appliquent comme il faut à l'observation ; ils suivent la nature, ils ne tarderont pas à faire revivre la Médecine d'Hippocrate, qui est la véritable Médecine d'observation. Ainsi, après bien des travaux, cette science pourra être avancée & portée au point où elle étoit il y a deux mille ans. Heureux encore les hommes, si les Médecins qui viendront après, continuent de suivre cette route, & si toujours guidés par le fil de l'observation, ils évitent des égaremens si honteux pour eux-mêmes, & si funestes aux autres.

En parcourant toutes les parties de la Médecine, nous verrons qu'elles sont toutes formées par l'observation, & qu'elles sont d'autant plus certaines & plus claires, que l'observation y a plus de part ; on pourroit assurer la même chose de toute la Physique ; & de cet examen naîtront les différentes especes d'observations qui sont du ressort des Médecins. 1°. L'Anatomie résulte de l'observation simple, de l'arrangement, de la figure, de la situation &c. des parties qui composent le corps humain ; l'observation des fonctions qui sont produites par le mouvement ou la vie de ces différentes parties bien disposées, constitue la partie historique de la Physiologie & la séméiotique de la santé ; d'où l'on tire plus ou moins directement la Physiologie théorique. L'observation appliquée à l'homme malade, fait connoître les dérangemens qui se trouvent dans les fonctions qui constituent proprement l'état de maladie, & les causes éloignées qui les ont fait naître : c'est la vraie Pathologie, & ses deux branches essentielles l'Aitiologie & la Symptomatologie ; on doit aussi se rapporter à la seméiotique de la maladie. L'observation de l'effet que produisent sur le corps sain l'air, les alimens, le sommeil, l'exercice, les passions, & les excrétions, en un mot, les choses non-naturelles, forme l'Hygiene, & sert de fondement & de principe aux regles diététiques. L'observation des changemens que produisent les remedes sur le corps malade & dans la marche des maladies, a établi la Thérapeutique, ou la science des indications, d'où est née la matiere médicale. Telles sont les différentes sources d'observations qui se présentent au médecin, & dans lesquelles il peut & doit puiser la vraie Médecine : nous allons les suivre chacune en particulier, mais en peu de mots.

1°. Observations anatomiques cadavériques. Ces observations peuvent se faire sur des cadavres d'hommes morts de mort violente dans la simple vûe d'acquérir des connoissances anatomiques ; ou elles peuvent avoir lieu sur ceux qui sont morts de maladie, & elles ont alors pour but de découvrir les causes de la mort & les dérangemens intérieurs qui y ont donné lieu : la premiere espece d'observation, que nous appellerons simplement anatomique, peut aussi se faire sur les animaux, leur structure interne est, à peu de chose près, semblable à celle de l'homme, & c'est par la dissection des animaux que l'anatomie a commencé dans un tems où l'ignorance, la superstition & le préjugé faisoient regarder comme une souillure de toucher aux cadavres humains, & empêchoient à plus forte raison d'y porter le couteau anatomique pour en connoître l'intérieur ; & même dans notre siecle que nous croyons devoir appeller modestement le plus savant, le plus éclairé & le plus exempt de préjugés ; si l'on ne donne pas dans le ridicule outré de se croire souillé par la dissection d'un cadavre ; on se fait une peine d'en accorder au zele louable & aux recherches avantageuses des Anatomistes, & dans quelques endroits où l'on accorde (pour de l'argent) les cadavres des hommes, on refuse ceux des femmes, comme si l'un étoit plus sacré que l'autre pour le médecin, & qu'il ne lui fût pas aussi utile & nécessaire de connoître la structure des femmes que celle des hommes. Hérophile & Erasistrate passent pour être les premiers qui ont osé secouer le préjugé en dissequant non-seulement des cadavres humains, mais des hommes vivans criminels, que les princes zélés pour le bien public & philosophes leur faisoient remettre. Dès que le premier pas a été fait, les médecins qui les ont suivis se sont empressés de marcher sur leurs traces, & les rois éclairés ont favorisé leurs tentatives par les permissions les plus authentiques & les récompenses les plus honorables ; de-là les progrès rapides de l'Anatomie, les découvertes fréquentes qui se sont faites successivement. Voyez -en l'histoire à l'article ANATOMIE, voyez aussi au même endroit les recueils d'observations anatomiques dans les ouvrages qui y sont cités, auxquels on peut ajouter les mémoires des différentes académies, & sur - tout de l'académie royale des Sciences, où l'on trouve dans chaque volume des observations singulieres, curieuses & intéressantes, ces mémoires sont devenus des monumens qui attestent & classent les découvertes qui se font chaque jour. Comme cette science, qui ne demande que de la dextérité dans la main & une bonne vûe, & qui est par conséquent du ressort immédiat & exclusif de l'observation, a été bientôt portée à une certaine perfection, il reste à présent peu d'objets d'observations, peu de chose à découvrir ; aussi n'ajoute-t-on, à présent que la science est faite, que quelques observations de monstres qui ne seront pas encore épuisées, parce que les écarts de la nature peuvent varier à l'infini, que quelques divisions futiles, quelques détails minutieux qui ne sont d'aucune utilité ; on ne peut même dissimuler que les avantages de l'Anatomie ne sont pas aussi grands qu'on devoit se le promettre. Il paroissoit tout naturel de croire que le corps humain étant une machine, plus on en connoîtroit les ressorts, plus il seroit facile de découvrir les causes, les lois, le méchanisme de leurs mouvemens, plus aussi on seroit éclairé sur la maniere d'agir & sur les effets des causes qui dérangeoient ces ressorts & troubloient ces mouvemens, & qu'enfin ces connoissances devoient répandre un grand jour sur l'art de guérir, c'est-à-dire de corriger des altérations si bien connues ; mais l'évenement n'a pas justifié un raisonnement en apparence si juste & si conséquent ; toutes les observations & les découvertes anatomiques ne paroissent avoir servi jusqu'ici qu'à exercer la pénétration, la dextérité & la patience des hommes, & à enrichir la Médecine d'une science très-curieuse, très-satisfaisante, & un des plus forts argumens, selon Hoffman, & tous les médecins & philosophes, de l'existence & de l'opération de Dieu. Cette espece d'observation auroit sans doute été plus utile, si l'on avoit examiné, comme Hérophile, la structure du corps dans l'homme vivant ; l'Anatomie raisonnée ou Physiologique auroit été principalement éclairée sur l'usage & la nécessité des différentes parties. On ne doit point regarder l'exécution de ce projet comme une action barbare & inhumaine ; il y a tant de gens qui ont mérité par leurs crimes de finir leur vie sur un échafaud dans les tourmens les plus cruels, auxquels il seroit au-moins très-indifférent d'être mis entre les mains d'un anatomiste, qui ne regarderoit pas l'emploi de bourreau qu'il rempliroit alors comme déshonorant, mais qui ne le verroit que comme un moyen d'acquérir des lumieres, & d'être utile au public, le crime fait la honte & non pas l'échafaud. Le criminel pourroit encore avoir l'espérance de survivre aux observations qu'on auroit fait sur lui, & on pourroit proportionner le danger & la longueur des épreuves à la gravité des crimes : mais quand même une mort assûrée attendroit ce coupable, ou même un autre, soumis au couteau anatomique, il est des cas où il est expédient qu'un homme meure pour le public, & l'humanité bien entendue, peut adopter cette maxime judicieuse d'un auteur moderne, qu'un homme vis-à-vis de tous les autres n'est rien, & qu'un criminel est moins que rien.

Le seul usage qu'on pût tirer des observations anatomiques, ou de l'Anatomie telle qu'on la cultive aujourd'hui, ce seroit sans doute d'éclairer pour les observations cadavériques, j'appelle ainsi celles qui se font pour découvrir les causes de mort sur des sujets que quelque maladie a mis au tombeau. Nous sommes encore forcés d'avouer ici qu'on n'a pas retiré beaucoup de lumiere sur la connoissance des causes de cette espece d'observation ; la Médecine clinique n'étoit pas moins avancée lorsqu'il ne se faisoit point d'ouverture de cadavres du tems d'Hippocrate qu'elle l'est aujourd'hui ; est-ce un vice attaché à la nature de cette observation, ou un défaut dépendant de la maniere dont on la fait ? Si l'on y fait attention, on verra que ces deux causes y concourent, 1° il est bien certain que les choses ne sont pas dans le même état dans un homme mort de maladie, que dans un homme mort subitement, ou encore vivant ; les gangrenes qu'on trouve à la suite des maladies aiguës inflammatoires sont une suite ordinaire de la cessation de la vie dans ces parties, on en trouve quelquefois des traces dans des parties où il n'y a point eu d'inflammation ; les obstructions, suppurations que présentent les cadavres de ceux qui sont morts de maladie chronique, n'ont souvent eu lieu qu'à la fin de la maladie, lorsqu'elle tendoit à sa fin & qu'elle étoit incurable ; quelles lumieres de pareilles observations peuvent-elles répandre sur la connoissance & la guérison de ces maladies ? On raisonneroit bien mal, & on pratiqueroit bien plus mal encore si l'on établissoit des indications curatives sur les observations cadavériques. Pour avoir quelque chose de certain, il faudroit avoir ouvert cinquante personnes attaquées de la même maladie, & morts dans des tems différens par quelqu'autre cause, on pourroit alors voir les progrès de la maladie & des dérangemens qu'elle occasionne, ou qui l'ont produite ; observation presque impossible à suivre. Un des cas où l'on regarde l'observation cadavérique comme inutile, savoir celui où l'on ne trouve aucun vestige de maladie, aucune cause apparente de mort, où tous les visceres bien examinés paroissent sains & bien disposés : ce cas, dis-je, est précisément celui où cette observation me semble plus lumineuse, parce qu'elle démontre qu'il n'y avoit qu'un vice dans les nerfs, & que la maladie étoit strictement nerveuse : un des cas encore où l'observation peut avoir quelqu'utilité, c'est pour déterminer le siege de la maladie ; il arrive souvent qu'on attribue des toux, des symptomes de phthisie, à des tubercules du poumon, tandis qu'il n'y a que le foie d'affecté : la même chose arrive dans certaines prétendues péripneumonies, & alors l'observation cadavérique peut faire réfléchir dans une occasion semblable, rectifier le jugement qu'on porte sur la maladie, & faire suivre une pratique différente. La seconde cause de l'inutilité des observations cadavériques, c'est qu'on les fait mal. Un malade auroit-il eu une douleur vive au côté, après sa mort le médecin qui croit que c'étoit une pleurésie, fait ouvrir la poitrine, n'y voit aucun dérangement, s'en va tout étonné, & ne s'éclaire point ; s'il eût ouvert le bas-ventre, il eût vû le foie ou la face inférieure du diaphragme enflammée. Un homme meurt dans les fureurs d'un délire phrénétique : on se propose de voir la dure-mere engorgée, tout le cerveau délabré, on scie le crâne, la dure-mere & le cerveau paroîtront dans leur état naturel, & on ne va pas s'imaginer & chercher le siege de la maladie dans le bas-ventre. Quand on veut examiner un cadavre pour y découvrir quelque cause de mort, il faut tout le parcourir, ne laisser aucune partie sans l'observer. On trouve souvent des causes de mort dans des endroits où on les auroit le moins soupçonnées : un autre inconvénient qui s'oppose à la bonté des observations cadavériques, c'est de fouiller les cadavres avec un esprit préoccupé, & avec l'envie d'y trouver la preuve de quelqu'opinion avancée ; cette prévention qui fait trouver tout ce qu'on cherche, est d'une très-grande conséquence en Médecine ; on prépare par-là de nouveaux écueils aux médecins inhabiles, & on taille des matériaux pour des systêmes erronés ; c'est un défaut qu'on reproche à certains infatigables faiseurs d'expériences de nos jours. J'ai vû des médecins qui ayant annoncé dans un malade une suppuration dans la poitrine, & en conséquence une impossibilité de guérison, prétendoient la trouver dans le cadavre, prenoient pour du pus l'humeur écumeuse qui sortit des vesicules bronchiques dans le poumon très-sain : il y en a d'autres qui ayant imaginé le foyer d'une maladie dans quelque viscere, trouvent toujours dans l'ouverture des cadavres quelques vices, mais ils sont les seuls à faire ces observations. Ceux qui seront curieux de lire beaucoup d'observations cadavériques dont je me garde bien de garantir l'exactitude & la vérité, peuvent consulter le Sepulchretum Boneti, les recueils d'observations de Tulpius, Forestus, Hoffman, Riviere, Sennert, Schenckius, Zacutus Lusitanus, Italpart Van-der-vic, les miscellanea natur. curiosor. & le synopsis, & Wepfer histor. apoplectic. cum observat. celebr. medicor. Manget, bibliothec. med. practic. Lieutaud, son précis de la Médecine, remarquable par les observations cadavériques qu'il a faites lui-même, ou qu'il a rassemblé des autres, mais qu'on est fâché de voir si abrégée, Morton, sa Phthisiologie ; Senac, son immortel traité du coeur ; & un petit, mais excellent ouvrage sur les fievres intermittentes & remittentes, où il y a un chapitre particulier qui renferme les observations faites sur les cadavres de ceux qui sont morts de fievres intermittentes, &c. on trouve aussi de ces observations dans une foule de petits traités particuliers sur chaque maladie ; les mémoires de différentes académies ; les essais de la société d'Edimbourg, & le journal de Médecine en renferment aussi beaucoup.

Observations physiologiques. Ce sont des observations sur l'homme vivant & en bonne santé, par lesquelles on s'instruit de tous les phénomenes qui résultent du concours, de l'ensemble & de l'intégrité des fonctions humaines ; le recueil de ces observations, bien fait & tel que je le conçois, formeroit une histoire de l'homme physique très-complete , très-féconde & absolument nécessaire pour bâtir solidement un systême bien raisonné d'économie animale : ce genre d'observations a cependant été presque généralement négligé ; inondés de traités de Physiologie, à peine en avons-nous un qui soit fait d'après l'observation exacte de l'homme, aussi quelle inexactitude dans les descriptions, quelles inconséquences dans les explications ! quel vague, quelles erreurs dans les systêmes ! Tous les physiologistes n'ont fait que se copier dans les descriptions, & semblent n'avoir eu en vûe que de se combattre dans les théories ; loin d'aller examiner la nature, de s'étudier soi-même, de consulter les autres, ils n'ont cherché qu'à se former une liste des fonctions de l'homme, & ils les ont expliqué ensuite chacune en particulier, comme si elles n'avoient pas les unes sur les autres une action, une influence réciproque ; il semble dans leurs écrits qu'il y ait dans l'homme autant d'animaux différens qu'il y a de parties & de fonctions différentes ; ils sont censés vivre séparément, & n'avoir ensemble aucune communication. On lit dans ces ouvrages un traité de la circulation après un chapitre de la digestion, & il n'est plus question de l'estomac, des intestins, de leur action sur le coeur & les arteres après qu'on en a fait sortir le chyle, & qu'on l'a fait monter méchaniquement jusqu'à la souclaviere gauche. On pourroit, suivant l'idée de ces auteurs, comparer l'homme à une troupe de grues qui volent ensemble dans un certain ordre, sans s'entr'aider réciproquement & sans dépendre les unes des autres. Les Médecins ou Philosophes qui ont étudié l'homme & qui ont bien observé par eux mêmes, ont vû cette sympathie dans tous les mouvemens animaux, cet accord si constant & si nécessaire dans le jeu des différentes parties les plus éloignées & les plus disparates ; ils ont vû aussi le dérangement qui résultoit dans le tout du désaccord sensible d'une seule partie. Un médecin célebre (M. de Bordeu) & un illustre physicien (M. de Maupertuis) se sont accordés à comparer l'homme envisagé sous ce point de vûe lumineux & philosophique à un grouppe d'abeilles qui font leurs efforts pour s'attacher à une branche d'arbre, on les voit se presser, se soutenir mutuellement, & former une espece de tout, dans lequel chaque partie vivante à sa maniere, contribue par la correspondance & la direction de ses mouvemens à entretenir cette espece de vie de tout le corps, si l'on peut appeller ainsi une simple liaison d'actions. Le traité intitulé, recherches anatomiques sur la position & l'usage des glandes, où M. de Bordeu donne cette comparaison composée en 1749, fut imprimé & parut au commencement de 1751. La dissertation de M. de Maupertuis où il en est question, a été aussi imprimée à Erlang en 1751 sous ce titre.

Pour faire une bonne physiologie, il faudroit d'abord l'histoire exacte & bien détaillée de toutes les fonctions du corps humain, de la maniere apparente extérieure dont elles s'exécutent, c'est-à-dire des phénomenes qui en sont le produit, & enfin des changemens qu'operent sur l'ordre successif de ces fonctions les causes naturelles de la durée de la vie. Voyez OECONOMIE ANIMALE & PHYSIOLOGIE. On ne peut obtenir cela que par une observation assidue, désintéressée & judicieuse de l'homme ; ce plan a été suivi par l'illustre auteur du specimen medicinae conspectus, de l'idée de l'homme physique & moral &c. qui n'a donné dans ces ouvrages un système très-naturel & très-ingénieux d'économie animale qu'après s'être long-tems étudié & observé lui-même & les autres, nous l'exposerons à l'article OECONOMIE ANIMALE. Ce fameux médecin pense que pour tirer un plus grand parti de l'observation, il faut déja avoir une espece de théorie, un point de vûe général qui serve de point de ralliement pour tous les faits que l'observation vient d'offrir ; mais il est à craindre que cette théorie antérieure dont l'esprit est préoccupé, ne lui déguise les objets qui se présentent ; elle ne peut être indifférente ou même utile qu'entre les mains d'un homme de génie, qui ne sait pas se prévenir, qui voit du même oeil les objets contraires à son système que ceux qui lui sont favorables, & qui est assez grand pour savoir sacrifier quand il le faut les idées les plus spécieuses à la simple vérité.

Nous rapportons aux observations physiologiques la séméiotique de la santé, ou la science des signes qui caractérisent cet état si désirable, & qui peuvent faire promettre qu'il sera constant & durable ; pour déterminer exactement la valeur, la signification & la certitude de ces signes, il faut avoir fait un grand nombre d'observations : la séméiotique n'en est qu'un extrait digéré & rapproché.

Les observations hygiétiques trouvent aussi naturellement leur place ici, parce qu'elles nous apprennent ce que peut, pour maintenir la santé, l'usage réglé des six choses non-naturelles. Cette connoissance, fruit d'une observation suivie, est proprement la Médecine, & ce n'est qu'en l'exerçant qu'on peut l'obtenir. Hippocrate la recommande beaucoup ; il faut principalement, dit ce divin vieillard, s'appliquer à connoître l'homme dans ses rapports avec ce qu'il boit & ce qu'il mange, & les effets qui en résultent dans chaque individu : omni studio annitatur ut percipiat quid sit homo, collatione factâ ad ea quae eduntur & bibuntur, & quid à singulis cuique eventurum sit, lib. de veter. medicin. Ce n'est qu'après avoir rassemblé beaucoup d'observations qu'on a pu établir les différentes regles d'hygiéne, dont la principale, la plus sûre & la plus avantageuse est pour les personnes qui ont un tempérament assez robuste de n'en point observer. Voyez DIETE, HYGIENE, REGIME. On trouvera des observations & des regles d'hygiene dans les ouvrages d'Hippocrate, de Galien & de Celse, dans l'école de Salerne ; on peut consulter aussi deux traités du docteur Arbuthnot, l'un intitulé : an essay concerning the nature of aliments and the choice of them, according to the different constitutions of human bodies in which, &c. London. 1731 ; & l'autre a pour titre : practical rules of diet in the various constitutions and diseases of human bodies. London. 1732, &c.

Observations pathologiques ou pratiques. Ce sont les observations qui se font au lit des malades, & qui ont, ou doivent avoir pour objet, les causes de la maladie, les symptomes qui la caractérisent, la marche qu'elle fait, les bons ou mauvais effets qui resultent de l'administration des remedes, & ses différentes terminaisons ; c'est cette espece d'observation, cultivée dans les tems les plus reculés, si bien & si utilement suivie par le grand Hippocrate, qui a été le fondement de la médecine clinique. Nous ne repéterons pas ce que nous avons dit plus haut sur les avantages de cette observation, & sur les qualités nécessaires à un bon observateur, voyez ce mot. Il ne nous reste plus qu'à donner un exposé des détails que doit embrasser une observation ; nous l'extrairons encore des ouvrages d'Hippocrate, que nous ne pouvons nous lasser de citer, & de proposer pour modele sur-tout dans cette partie : ce n'est point une prévention ridicule pour les anciens, un mépris outré des modernes, ou un enthousiasme aveugle pour cet auteur qui nous conduit, c'est la simple vérité, c'est l'attrait puissant qui en est inséparable, & que sentent très-bien ceux qui ont lu & relu ses écrits. On peut se former un plan très-instructif d'observations, en lisant celles qu'il rapporte dans ses épidémies, & sur-tout dans le premier & le troisieme livres qui ne sont point altérés, & que personne ne lui conteste. Mais il a soin d'avertir lui-même, avant d'entrer dans le récit circonstancié de ses observations, de la maniere dont il faut s'y prendre pour parvenir à la connoissance des maladies, & des points sur lesquels doit rouler l'observation : voici comme il s'exprime. " Nous connoissons les maladies par leur nature commune, particuliere & individuelle ; par la maladie présente ; par le malade ; par les choses qui lui sont offertes, & même par celui qui offre (ce qui n'est pas toujours indifférent), par la constitution partiale ou totale des corps célestes, (& non pas simplement de l'air, comme l'a traduit le D. Freind), & du pays qu'il habite ; par la coutume, le genre de vie, par les études ; par l'âge de chacun ; par les discours que tient le malade, ses moeurs, son silence, ses méditations, ses pensées, son sommeil, ses veilles, ses songes ; par les inquiétudes, les démangeaisons, les larmes, les redoublemens, les déjections, les urines, les crachats, les vomissemens. Il faut aussi voir, continue cet illustre observateur, quelles sont les excrétions, & par quoi elles sont déterminées, ; quelles sont les vicissitudes des maladies, en quoi elles dégénerent ; quels sont les abscès ou métastases nuisibles, quels sont les favorables ; la sueur, les frissons, le refroidissement, la toux, l'éternuement, le hoquet, l'haleine, les renvois, les vents chassés sans bruit, ou avec bruit : les hémorragies, les hémorrhoïdes, doivent encore être mûrement examinées ; il est enfin nécessaire de s'instruire de ce qui arrive de toutes ces choses, & de ce qui en est l'effet ". Morbor. vulgar. l. I. sect. iij. n°. 20. Telle est la table des objets que l'observateur doit recueillir auprès d'un malade. Il nous seroit facile de démontrer combien chaque article est important ; mais ce détail nous meneroit trop loin : il n'est d'ailleurs point de médecins, qui ayant vu des malades & des maladies, n'en sentent toute l'utilité. Les observations qui regardent les corps célestes, l'air, le pays, qui ont paru absolument indifférentes à plusieurs, ne laissent pas d'avoir beaucoup d'utilité ; l'influence des astres n'étant plus regardée comme chimérique lorsqu'elle est restrainte dans des justes bornes, suffit pour constater les avantages des observations de la constitution des corps célestes, voyez INFLUENCE des astres, & plus bas, OBSERVATIONS météorologiques. On pourroit ajouter à l'exposition d'Hippocrate, les observations qui se font sur le pouls, & qu'on a de nos jours beaucoup cultivées, rendues plus justes & plus propres à éclairer la marche des maladies, que tous les autres signes, voyez POULS. Parmi les observations de cette espece, celles qui sont les plus utiles, sont celles qu'on fait sur des maladies épidémiques, dans lesquelles, malgré quelque variété accidentelle, on voit toujours un caractere général ; on observe le génie épidémique, même marche dans les symptomes, même succès des remedes, même terminaison, &c. Mais il faut sur-tout dans ces observations, bannir toute conjecture, tout raisonnement, tout fait étranger ; il n'est pas même nécessaire de rapprocher les faits, de faire voir leur liaison ; il suffit, après avoir exposé la constitution du tems, les saisons, les causes générales, de donner une liste & une notice des maladies qui ont regné, & d'entrer après cela dans le détail. Voyez les épidémies d'Hippocrate, de Baillou, de Sydenham. Les recherches des causes prochaines ne doivent jamais entrer dans les observations. Celse voudroit qu'on les bannît de l'art ; il ne devroit pas permettre qu'on les laissât dans l'esprit des médecins : causis, dit-il, non ab artificis mente, sed ab arte rejectis. Elles sont toujours obscures, incertaines, & plus ou moins systématiques. Si un auteur a fait sur ses observations quelques remarques qu'il juge utiles, il peut en faire part à la fin & en peu de mots ; ces petits corollaires, sans jetter de la confusion dans le cours d'une observation, font quelquefois naître des vûes avantageuses. Quoique les observations dénuées de raisonnement & d'application, paroissent stériles, sans sel & sans usage, elles sont, suivant l'expression de Baglivi, comme les lettres de l'alphabet qui, prises séparément, sont inutiles, & qui dès qu'elles sont rassemblées & diversement rapprochées, forment le vrai langage de la nature. Un avantage bien précieux qu'on peut & qu'on doit tirer des observations recueillies en grande quantité, c'est d'en extraire tout ce qu'on voit d'exactement semblable, de noter les particularités qui ont eu les mêmes signes, les excrétions qui ont eu les mêmes avant-coureurs : on peut former par ce moyen un code extrêmement intéressant, de sentences ou d'aphorismes vérifiés par une observation constante. C'est en suivant ce plan qu'Hippocrate a formé, par un travail immense & avec une sagacité infinie, tous ces ouvrages aphoristiques qui sont la base de la séméiotique, & qui font tant d'honneur au médecin qui en sait profiter : c'est en marchant sur ses traces qu'on peut procurer à l'art des richesses inaltérables & des fondemens assurés. Hippocrate après avoir vu mourir plusieurs phrénétiques qui avoient eu des urines pâles, limpides, &c. il fit cet aphorisme : quibus phreneticis urina alba, limpida, mala, l. IV. aphor. lxxij. L'observation de plusieurs fievres, qui ont été bientôt terminées lorsqu'il est survenu des convulsions, & qu'elles ont cessé le même jour, lui a fait dire : convulsio in febre orta, & eâdem die desinens, bona est, coac. praenot. l. I. ch. iij. n°. 52. & ainsi des autres, par où l'on voit que chaque aphorisme, chaque prédiction est le résultat de plusieurs observations. Quelle quantité n'a-t-il pas été obligé d'en rassembler ! Quand on lit ses ouvrages, & qu'on voit le génie & le travail qu'ils exigent, on a de la peine à croire qu'un seul homme y ait pu suffire.

La table que M. Clifton a proposée, peut servir de modele à ceux qui s'appliquent à l'observation. Une société illustre qui travaille avec fruit aux progrès de notre art l'a adoptée ; elle renferme six colomnes. Il met dans la premiere le sexe, l'âge, le tempérament, les occupations & le genre de vie du malade ; dans la seconde, les jours de la maladie ; dans la troisieme, les symptomes ; dans la quatrieme, les jours du mois ; dans la cinquieme, les remedes administrés ; & dans la sixieme, la terminaison de la maladie. Il y auroit bien des remarques à faire sur la maniere dont il faut remplir chaque colomne ; mais chaque observateur doit consulter là-dessus ses propres lumieres, & ce que nous avons dit dans le courant de cet article, que plus d'une raison nous force d'abréger : je remarquerai seulement qu'il me paroît qu'on devroit ajouter à la tête une colomne qui renfermât les observations météorologiques, l'état de l'air & du ciel pendant que cette maladie a eu son cours, & avant qu'elle se décidât : cette attention est sur-tout nécessaire lorsqu'on décrit les maladies épidémiques. La seconde colomne dans la façon de vivre, comprendroit les causes éloignées, ou un détail des erreurs commises dans les six choses non-naturelles, s'il y en a eu. Enfin on pourroit y joindre une derniere colomne qui contînt les observations cadavériques ; quoique nous ayons dit que ces observations n'avoient pas jetté jusqu'ici beaucoup de lumieres sur le diagnostic des maladies, je n'ai point prétendu décider une absolue inutilité ; j'ai encore moins pensé qu'on ne pourroit jamais perfectionner ce genre d'observations, & le rendre plus utile : je serois bien volontiers de l'avis de ceux qui regardent comme très-avantageuse une loi qui ordonneroit que les cadavres ne fussent remis entre les mains des prêtres, qu'au sortir de celles des Anatomistes ; la connoissance des maladies ne seroit même pas le seul bien qui en resulteroit. Les observations seroient infiniment plus utiles si chaque médecin s'appliquoit à suivre avec candeur, le plan que nous venons d'exposer, ou tel autre semblable ; le lecteur se mettroit d'un coup d'oeil au fait des maladies. Et qu'on ne dise pas qu'il n'y a plus rien de nouveau à observer, & que les sujets d'observations sont épuisés ; car 1°. il y a des maladies qui ne sont pas encore assez bien connues, telles que les maladies de la peau, du nez, des yeux, de la bouche, des oreilles, de l'estomac, du foie, des nerfs, &c. la goutte, la migraine, beaucoup de fievres, &c. Des observations bien suivies sur ces maladies seroient neuves, curieuses & importantes. Il nous manque encore des distinctions bien constatées des maladies nerveuses d'avec les humorales, des maladies incurables d'avec celles où l'art n'est pas absolument inutile ; nous aurions aussi besoin de signes assurés, qui nous fissent connoître ces maladies dès le commencement. Nous ne sommes que très-peu éclairés sur la valeur des signes qu'on tire des urines & des selles, & ce n'est que depuis peu de tems que de nouvelles observations ont perfectionné ceux que le pouls fournit ; elles méritent & ont encore besoin d'être confirmées : nous ne finirions pas si nous voulions suivre tous les sujets nouveaux d'observations. Baglivi en indique quelques-uns, voyez les ouvrages excellens que nous avons de lui, Praxeos medic. l. II. ch. vij. Mais en second lieu, quand les observations qu'on feroit ne serviroient qu'à vérifier celles qui sont dejà faites, à leur donner plus de force, de poids & de célébrité, ne seroit-ce pas un grand avantage, & j'ose même dire plus grand que celui qu'on procureroit par des découvertes qui, quelqu'intéressantes qu'elles soient, ont toujours des contradicteurs dans les commencemens ; & ensuite, qui pis est, des enthousiastes outrés ? Quoique nous n'ayons pas beaucoup de médecins qui méritent le titre glorieux d'observateur, il y a cependant une assez grande quantité d'observations. Plusieurs médecins ont pris la peine d'en former des recueils, & nous leur avons obligation de nous avoir conservé & rassemblé des faits quelquefois intéressans, qui sans cette précaution, se seroient perdus, ou seroient restés épars ça & là, & par conséquent ignorés. La plûpart des auteurs de ces recueils se sont principalement attachés aux observations des faits merveilleux, qui nous montrent plutôt les écarts peu fréquens de la nature, que sa marche uniforme, & qui par-là sont bien moins utiles ; d'autres pour rassembler un plus grand nombre de faits, les ont tronqués, & ont prétendu nous donner des observations en deux ou trois lignes ; quelques-uns pour les plier à leurs opinions, sont allés jusqu'à les défigurer. Les principaux auteurs qui nous ont transmis des collections générales, sont Schenckius, Tulpius, Benivenius, Zacutus & Amatus Lusitanus, Forestus, Riviere, Manget, Stalpart Van-der wiel, Hoffman, Bonet, Chesneau, Albert qui a fait une espece de lexicon d'observations, Gherli auteur italien. On trouve beaucoup d'observations semblables dans les mémoires des différentes académies, dans les acta natur. curiosor. les essais & observations de médecine de la société d'Edimbourg ; dans les miscellanea di medicina, che contiene dissertazioni, lettere, é osservazioni di alcuni celebri professori, &c. dans les medical observations and inquiries, by à society of physicians in London ; dans les ouvrages de Freind ; dans les transactions philosophiques & leurs différens extraits & abregés. Nous avons ensuite des observations sur des maladies particulieres. Hippocrate en a donné sur les maladies épidémiques, de même que Sydenham, Huxham, Baillou, Ramazzini, Cleghorn on the epidemical diseases in minorca from the year 1744, to 1749. Bianchi, sur les maladies du foie ; Morton, sur la phthisie ; Senac, sur les maladies du coeur, dans l'immortel traité qu'il a fait sur cette matiere, &c. On travaille à présent à un recueil d'observations de médecine, sous forme de journal. Le projet en étoit beau, louable ; il étoit dirigé par un célebre médecin, tout sembloit devoir promettre une heureuse exécution, mais l'événement n'y a pas répondu. Nous sommes bien éloignés d'en attribuer la faute à l'auteur ; nous savons que la jalousie peut faire échouer les desseins les plus utiles & les mieux concertés. La plûpart des observations sont très-mal faites, remplies de raisonnemens à perte de vûe, de théorie, de conjectures, & ces défauts ne sont pas pour le journaliste un motif d'exclusion ; elles sont inserées sans choix, & l'on y reçoit également l'observation d'un chirurgien, qui dit avoir guéri une maladie interne, que celle d'un apoticaire qui raconteroit une amputation qu'il auroit faite. Quoique ce défaut n'en soit pas un rigoureusement, on ne peut cependant s'empêcher d'être surpris qu'un chirurgien se vante d'avoir exercé une profession qu'il n'entend pas, & dont l'exercice lui est défendu par les lois & les arrêts les plus formels ; & qu'un médecin publie bonnement ce fait, quoiqu'il ne soit ni rare, ni curieux, ni en aucune maniere intéressant, & qu'il n'ait d'extraordinaire que la qualité de l'auteur.

OBSERVATIONS METEOROLOGIQUES. L'état de l'air, les différens changemens qui arrivent dans l'athmosphere, les météores, la température & la constitution des saisons, sont en général le sujet de ces observations. Le physicien y trouve un objet intéressant de curiosité, de recherches & d'instruction, & elles sont ou peuvent être pour le médecin attentif une source féconde de lumiere dans la connoissance & même la curation de bien des maladies, & surtout des épidémiques. Ce n'est point notre but ni notre dessein de faire voir combien la Physique doit à ces observations, de combien de faits précieux & satisfaisans elle s'est enrichie par-là ; plusieurs physiciens ont écrit sur cette matiere. On trouve d'excellens mémoires là-dessus dans la collection de ceux de l'académie royale des Sciences. Voyez d'ailleurs dans ce Dictionnaire les articles AIR, ATHMOSPHERE, AURORE BOREALE, CHALEUR, FROID, METEORE, PLUIE, TONNERRE, VENT, &c. Physique.

Quant à leur utilité en Médecine, il sera facile de s'en appercevoir, si l'on fait attention que nous vivons dans l'air, que ce fluide pénetre par bien des endroits toutes les parties du corps ; qu'il est un principe de vie & de santé lorsqu'il est bien constitué, & qu'il doit en conséquence devenir nécessairement un principe de maladie lorsqu'il y a quelque changement subit dans sa température, ou qu'il éprouve une altération considérable. Combien de maladies n'observe-t-on pas tous les jours qui doivent évidemment leur origine à un air vicieux, trop chaud, trop froid, sec ou pluvieux (voyez AIR, CHALEUR, FROID, &c.), combien qui dépendent d'un vice inconnu, indéterminé de l'athmosphere ? J'ai démontré par un grand nombre d'observations, que l'état particulier de l'air dans les voisinages de la mer, des étangs, des marais, étoit la principale & presque l'unique cause des fievres intermittentes, Mémoire lu à la société royale des Sciences année 1759. Les maladies épidémiques sont évidemment dûes à quelque vice de l'air. On ne peut, dit Hippocrate, recourir qu'à des causes générales communes à tout le monde (& par conséquent qu'à l'air), pour la production des maladies qui attaquent indifféremment tous les sexes, tous les âges & toutes les conditions, quoique la façon de vivre soit aussi variée qu'il y a d'états différens. C'est aussi dans ces maladies que les Medecins se sont particulierement attachés à ces observations : nous en trouvons le premier exemple dans Hippocrate, qui, avant d'entrer dans le détail des maladies qui ont regné pendant la constitution qu'il va décrire, donne une idée exacte, souvent très-étendue, de l'état de l'air, des saisons, des vents, des pluies, des chaleurs ou des froids qui ont regné. Il a été suivi en cela par Sydenham & les autres auteurs qui ont écrit des maladies épidémiques. Il est très-important de remarquer la température des saisons : on ne sauroit croire jusqu'à quel point elles influent sur les maladies, sur leur genie & sur leur curation. Les maladies qui viendront à la suite d'un été très-chaud, demanderont souvent une autre méthode curative que ces mêmes maladies précédées d'un été tempéré ou pluvieux. J'ai fait principalement cette observation sur les diarrhées & les dyssenteries, qui sont pour l'ordinaire assez fréquentes sur la fin de l'été. Lorsque les chaleurs avoient été douces, modérées par les pluies, & les fruits d'été en conséquence peu murs, aqueux ou glaireux, l'hypécacuana donné dans les dyssenteries les dissipoit avec une extrême promptitude, & comme par enchantement ; lorsqu'au contraire l'été avoit été sec & brûlant, & les fruits mûrs, vifs & spiritueux, tous les dyssenteriques auxquels on ordonnoit inconsidérément l'hypécacuana, mouroient en peu de tems, victimes de cette aveugle & dangereuse routine. Les rafraîchissemens mucilagineux, anti-phlogistiques étoient beaucoup plus efficaces. Voyez SAISONS. Hippocrate ne se contente pas de décrire les maladies propres à chaque saison, il a poussé ses observations assez loin pour pouvoir déterminer les accidens qui sont à craindre lorsque deux ou trois saisons ont été de telle ou telle température. Destitué des instrumens de physique imaginés & exécutés depuis peu, qui sont extrêmement propres à mesurer les différentes altérations de l'athmosphere, il n'y employoit que l'usage de ses sens, & il les appliquoit bien sans se perdre dans les questions inutiles à la Médecine, savoir si l'ascension du mercure dans le barometre est dûe à la gravité ou à l'élasticité de l'air, si elle présage de la pluie ou du vent ; il se contentoit d'observer ces effets & de les décrire. Cependant on ne sauroit disconvenir qu'avec l'aide de ces instrumens, ces observations ne soient devenues plus faciles & moins équivoques : nous connoissons même plus sûrement avec le thermometre les différens degrés de chaleur ; l'hygrometre sert à marquer l'humidité de l'air ; le barometre est une mesure qui me paroît assez suspecte & très-peu nécessaire, car la pluie & le vent ne demandent pour être observés que l'usage des sens ; la girouette bien mobile & située sur un toît ou un clocher bien élevé, sert à déterminer la direction des vents. Il y a quelques machines propres à en évaluer la force, mais elles sont fautives & très-peu d'usage, & ne valent jamais, comme l'a remarqué M. Jurin, le simple usage des sens. On se sert aussi, pour savoir la quantité de pluie tombée dans un mois ou un an, d'un vaisseau cubique ou cylindrique élevé & placé dans un endroit isolé dont on connoît exactement la capacité, & qui est divisé en pouces & en lignes ; & pour éviter dans ce cas toute erreur que pourroit introduire l'évaporation, il faut avoir soin ou de mesurer tous les jours, ou de prendre des précautions pour empêcher l'eau tombée de s'évaporer. Voyez tous ces articles particuliers.

L'observateur muni de tous ces instrumens, peut les consulter à différentes heures de la journée : il y en a d'assez patiens, d'assez scrupuleux pour ne pas laisser passer une ou deux heures sans aller examiner les variations qui peuvent être arrivées dans l'état de leurs mesures. Ces détails minutieux peuvent avoir quelqu'utilité en Physique ; mais pour l'usage medicinal, trois observations par jour sur le thermometre, savoir le matin, à midi & le soir, autant ou même moins sur le barometre & l'hygrometre, sont très-suffisantes. Du reste, on ne peut donner là-dessus aucune regle rigoureuse ; les changemens considérables qu'on peut appercevoir, doivent décider dans bien des cas. On a construit des tables suivant lesquelles on peut disposer les observations qu'on aura faites : l'académie royale des Sciences fait imprimer tous les ans un livre intitulé la connoissance des tems, où l'on trouvera une table commode pour ces observations. La société des medecins d'Edimbourg a regardé ces observations comme un objet intéressant, digne de l'application de ses membres. A la tête de chaque volume qu'elle donne au public, on voit une table très-exacte des observations météorologiques, & une description assez détaillée des maladies qui ont regné pendant ce tems ; & on a fait fort judicieusement précéder ces observations d'une description de la ville d'Edimbourg qui a paru, disent les éditeurs, nécessaire, parce que sa situation & d'autres particularités peuvent influer sur la disposition de l'air ou occasionner des maladies. Essais & observat. tom. I. préface. L'auteur du journal de Medecine a rendu cet ouvrage plus intéressant & plus utile, en y joignant aussi des observations météorologiques faites sur le plan de celles d'Edimbourg, & suivies d'un exposé trop court des maladies épidémiques, & auxquelles il manque la description ou la carte topographique de Paris & des environs, avec une notice des vents les moins salutaires. Recueil périodique d 'observations de Medecine, &c. Janvier 1757, tom. VI. & suiv.

La table dont se servent les medecins d'Edimbourg est composée de huit colomnes ; la premiere contient le jour du mois, dont le nom est mis au-dessus de la table ; la seconde les heures ; la troisieme le barometre ; la quatrieme le thermometre, la cinquieme le hygroscope ; la sixieme la direction & la force du vent ; la septieme les variations du tems ; la huitieme enfin, la quantité de pluie tombée dans le vaisseau. Nous transportons ici, pour donner une idée plus claire de cette table, les premieres lignes qui renferment les observations faites le premier de Juin 1731.

Juin 1731.

Les observations que nous venons de proposer ne peuvent nous instruire que des qualités physiques de l'athmosphere. Il y a lieu de croire qu'il ne seroit pas moins important de connoître la nature des corps hétérogenes, des miasmes vicieux qui la remplissent & l'infectent. Les observations & les expériences chimiques sont les seuls moyens que nous ayons pour parvenir à cette connoissance : déjà elles nous ont appris qu'un acide universel étoit répandu dans l'air, que cet acide étoit le vitriolique, & qu'il étoit plus abondant dans certains pays, comme dans les montagnes des Pyrénées ; que sur les côtes de la mer l'acide marin domine ; que les mouffetes devoient leurs mauvais effets le plus souvent à une surabondance d'acide sulphureux, volatil, constaté par la noirceur de l'argent & du verre de Saturne, &c. On pourroit s'assurer encore mieux & plus utilement de l'état de l'air dans les maladies épidémiques, si on analysoit la pluie, la grêle, la rosée, la neige, &c. si on exprimoit des linges imbibés de ces eaux dans quelque liqueur ; si on exposoit à l'air des fils de soie teints de différentes couleurs. Les Chimistes connoissent que l'air est infecté de miasmes arsénicaux, lorsqu'ils voient les métaux des mines voisines devenir friables & s'en aller en poussiere, & le cuivre acquérir l'éclat de l'argent. Nous proposons ces vûes, que nous présumons pouvoir être utiles à quelque chimiste éclairé qui veuille bien sacrifier une partie de son tems à l'intérêt public : il en résulteroit de-là une nouvelle preuve des avantages que la Medecine même pratique peut tirer de la chimie bien dirigée. M. Broussonnet, illustre medecin de Montpellier, a répondu d'une maniere très-satisfaisante à cette belle question, qui lui fut proposée avec plusieurs autres aussi intéressantes, lors de la dispute d'une chaire dans l'université de Montpellier en 1759, savoir si on peut par les moyens chimiques découvrir les différens états de l'air, & de nuisible le rendre salutaire. L'extrême briéveté du tems accordé dans ces sortes d'occasions, ne l'a pas empêché de discuter savamment & de résoudre exactement ces deux questions. On peut voir le recueil de ses theses, imprimé à Montpellier en 1759 ; l'on ne s'appercevra pas en les lisant qu'elles ont été composées & imprimées, suivant l'usage, en moins de douze jours.

Enfin, pour complete r les observations météorologiques, il me paroît qu'on devroit avoir égard à l'état du ciel, y joindre quelques observations astronomiques : l'influence des astres est une question qui a eu assez de célébrité chez les anciens pour mériter d'être vérifiée. Plusieurs célebres medecins modernes y sont revenus (voyez cet article au mot INFLUENCE), & nous avons prouvé qu'il y avoit assez de réel dans cette prétention pour faire soupçonner qu'il peut y avoir de l'utile, & qu'il ne manque pour l'en retirer que des observations bien suivies. Hippocrate a recommandé & cultivé lui-même ce genre d'observations ; il marque soigneusement au commencement des épidémies, l'état du ciel tel qu'il le connoissoit, le lieu du soleil, la situation des pleïades, de l'arcture, &c. voyez INFLUENCE. Les observations, aujourd'hui que l'Astronomie a été si perfectionnée, sont devenues plus faciles à faire, peuvent être plus sûres & plus détaillées : on pourroit marquer les heures du lever & du coucher du soleil, son lieu dans le ciel, les phases de la lune, les éclipses, la situation & les conjonctions des planetes, &c. il faudroit ensuite comparer ces observations avec celles qu'on feroit sur les maladies ; & quand on en auroit rassemblé un assez grand nombre, on verroit si elles sont contraires ou favorables aux opinions des anciens, si elles confirment ou détruisent leurs prétentions, & l'on se déclareroit conséquemment avec connoissance de cause ou contr'eux ou en leur faveur.

OBSERVATIONS THERAPEUTIQUES, elles ont pour objet l'effet des différens secours tirés de la diete, de la Chirurgie & de la Pharmacie, sur la marche & la guérison des maladies, & pour but ou pour avantage, la connoissance des cas où il faut les employer, & la maniere dont on doit les varier ; la superstition, les préjugés, l'ignorance, l'enthousiasme, la théorisomanie & l'intérêt même ont presque toujours présidé aux observations qui se sont faites sur les remedes, & plus particulierement sur ceux que la Pharmacie fournit, qu'on appelle plus strictement médicamens. Les premiers médecins observateurs, qui étoient des prêtres d'Esculape, attribuoient tous les bons effets qui résultoient de l'application des remedes, à l'opération secrette du dieu dont ils étoient les ministres, guidés en cela par l'intérêt qui leur revenoit de la grande célébrité de leur dieu, & par une aveugle superstition, causes qui ne sont pas sans exemples : par ce moyen on n'avoit aucune observation assurée sur l'effet d'un remede. Quelque tems après l'ignorance & les erreurs dominantes couvrirent les vertus des médicamens sous le voile épais & mystérieux de la magie ; un faux genre d'analogie tiré de la couleur, de la figure, de la dureté de quelques médicamens, leur fit attribuer des vertus spécifiques ; l'esprit prévenu supposa des observations, defigura ou altéra les faits qui se présentoient. Lorsqu'on fut ou qu'on crut être plus éclairé, on s'avisa de raisonner sur les remedes, sur le méchanisme de leur action, & on donna pour des observations les théories les plus absurdes & les moins vraisemblables ; le défaut d'une regle sûre pour évaluer l'effet des remedes, fit tomber les plus prudens dans l'erreur, & donna lieu à une foule d'observations erronnées, quoique fideles en apparence ; parce qu'on attribua à l'effet d'un remede donné, les changemens qui étoient la suite ordinaire de la marche de la maladie ; on regarda certains remedes comme curatifs dans bien des maladies, qu'ils n'auroient pas manqué d'aigrir, s'ils avoient eu quelque efficacité ; c'est ainsi qu'on a vanté la saignée & les purgatifs dans la guérison des fievres inflammatoires & putrides, où ils auroient produit des mauvais effets ; ils en avoient produit quelqu'un, ils avoient été assez forts pour n'être pas indifférens : & nous voyons dans une foule d'observations des guérisons attribuées à ces sortes de remedes, parce qu'elles sont venues à la suite ; on donnoit dans cette mauvaise & pernicieuse Logique, post hoc ergo propter hoc, axiome dont l'usage a été souvent renouvellé par les ignorans & les fripons ; enfin l'espece de fureur avec laquelle on s'est porté à tous les remedes nouvellement découverts, a beaucoup nui à ce genre d'observations ; on les a regardés & donnés comme des remedes merveilleux, polychrestes, pour des panacées infaillibles ; & ce n'est pas seulement en Médecine qu'on a vu cet acharnement & cette confiance démesurée pour le nouveau : quid in miraculo non est, a dit Pline, ubi primum in notitiam venit ? La confiance avec laquelle les malades prenoient ces remedes a, dans les premiers momens, beaucoup contribué à faire naître & à favoriser l'illusion : c'est une des meilleures dispositions pour aider à la vertu des remedes, & qui quelquefois seule suffit pour guérir. Aussi a-t-on vu constamment les remedes faire plus de bien dans les commencemens qu'après quelque tems ; on a vu aussi quelquefois les meilleurs remedes & les plus indifférens, & même les mauvais, avoir dans les momens d'un enthousiasme à-peu-près les mêmes succès ; mais avec le tems la confiance diminue, l'illusion cesse, les masques tombent, les mauvais remedes sont proscrits, & les bons restent & s'accréditent. Ainsi pour faire des observations justes, il faut attendre que ce tems de vogue ait passé. Un des grands défauts de ces observations, c'est de ne contenir que les bons effets d'un remede : l'histoire des événemens fâcheux qui en seroient la suite, auroit bien plus d'utilité ; on pourroit y ajouter celle des précautions qu'il faut prendre dans leur usage. Presque tous les auteurs qui ont écrit sur un remede particulier en font des éloges outrés. M. Geoffroy a donné dans ce défaut ; quoiqu'il ait entrepris un traité général de matiere médicale, il semble à chaque article n'être occupé que d'un seul remede, & que ce remede soit découvert depuis peu, tant il est prodigue en éloges ; il n'y en a presque point qui ne possede toutes sortes de vertus. Nous aurions besoin d'une histoire critique de tous les médicamens, semblable à celle que Tralles a donnée sur les terreux dans son examen rigoureux, &c. M. Bordeu, dans ses recherches sur le pouls, a indiqué quelques moyens de reconnoître par le pouls l'effet de plusieurs remedes, & de distinguer ceux qui sont efficaces d'avec ceux qui sont indifférens. Les regles & les observations qu'il donne là-dessus méritent par leur utilité d'être vérifiées & plus étendues. Le chapitre xxxiv. de son excellent ouvrage doit être sur-tout consulté. Cette méthode, pour évaluer l'effet des remedes, est bien sûre & bien lumineuse pour un observateur éclairé. (m)


OBSERVATOIRES. m. (Astron.) lieu destiné pour observer les mouvemens des corps célestes ; c'est un bâtiment qui est ordinairement fait en forme de tour, élevé sur une hauteur, & couvert d'une terrasse, pour y faire des observations astronomiques.

Les observatoires les plus célebres sont, 1°. l'observatoire de Greenwich, que Chambers, comme écrivain anglois, cite le premier, quoiqu'il ne soit pas le plus ancien. Cet observatoire fur bâti en 1676 par ordre du roi Charles II. à la priere de MM. Jonas Moor & Christophe Wren, & pourvu par ce roi de toutes sortes d'instrumens très-exacts, principalement d'un beau sextant de 7 piés de rayon, & de télescopes.

Le premier qui fut chargé d'observer à Greenwich, fut M. Flamsteed, astronome, qui, selon l'expression de M. Halley, sembloit né pour un pareil travail. En effet, il y observa pendant plusieurs années, avec une assiduité infatigable, tous les mouvemens des planetes, principalement ceux de la Lune, qu'on l'avoit principalement chargé de suivre ; afin que par le moyen d'une nouvelle théorie de cette planete, qui feroit connoître toutes ses irrégularités, on pût déterminer la longitude.

En l'année 1690, ayant fait dresser lui-même un arc mural de 7 piés de diametre, exactement situé dans le plan méridien, il commença à vérifier son catalogue des étoiles fixes, que jusqu'alors il n'avoit dressé que sur les distances des étoiles mesurées avec le sextant : il se proposoit de déterminer de nouveau la position de ces étoiles par une méthode nouvelle & fort différente ; cette méthode consistoit à prendre la hauteur méridienne de chaque étoile, & le moment de sa culmination, ou son ascension droite & sa déclinaison. Voyez ETOILE.

Flamsteed prit tant de goût pour son nouvel instrument qu'il abandonna presqu'entierement l'usage du sextant. Telle fut l'occupation de cet astronome durant 30 ans ; pendant tout ce tems il ne fit rien paroître qui répondit à tant de dépenses & d'apprêts ; desorte que ses observations paroissent avoir été plutôt faites pour lui & pour quelques amis, que pour le public : cependant il étoit certain que les observations qu'il avoit faites étoient en très-grand nombre, & qu'il avoit laissé une prodigieuse quantité de papiers.

C'est ce qui engagea le prince George de Danemarck, époux de la reine Anne, à nommer en 1704, un certain nombre de membres de la société royale, savoir MM. Wren, Newton, Gregory, Arbuthnot, pour examiner les papiers de Flamsteed, & en extraire tout ce qu'ils jugeroient digne d'être imprimé, se proposant de le faire paroître à ses dépens ; mais le protecteur de cet ouvrage étant mort avant que l'impression fût à moitié, elle fut interrompue pendant quelque tems, jusqu'à ce qu'enfin elle fut reprise par l'ordre de la reine Anne, qui chargea le docteur Arbuthnot de veiller à l'impression, & le docteur Halley de corriger & de fournir la copie.

Ainsi parut enfin l'histoire céleste, dont la principale partie contient un catalogue des étoiles fixes, autrement appellé le catalogue de Greenwich. Voyez ÉTOILE & ASTRONOMIE.

La latitude de l'observatoire de Greenwich a été déterminée par des observations très-exactes, de 51d. 28'. 30''. nord.

Après la mort de Flamsteed, sa place fut donnée au célebre M. Halley : elle fut demandée pour lui au feu roi George par les comtes de Macclesfield, chancelier d'Angleterre, & de Sunderland, secrétaire d'état, qui l'obtinrent sur le champ. C'est-là que M. Halley a observé le ciel jusqu'en 1740 ; & qu'il a rassemblé entr'autres une très-grande suite d'observations sur les lieux de la Lune, pour les comparer avec ses calculs, & pour réduire enfin à quelque loi le cours bizarre de cet astre. Voyez LUNE.

M. Halley étant mort en 1742, on lui a donné pour successeur le celebre M. Bradley son ami, si connu par sa belle découverte de l'aberration des étoiles fixes, & par celle de la nutation de l'axe de la Terre. Voyez ABERRATION & NUTATION. L'astronome de Greenwich, qui a le titre d'astronome de sa majesté britannique, est presque le seul savant en Angleterre qui soit pensionné par le gouvernement ; cependant cette nation n'en cultive pas moins les sciences : ce qui prouve à l'honneur des lettres, que ce ne sont pas toujours les récompenses qui en hâtent le succès.

2°. Le deuxieme observatoire célebre, & qui a même la primauté d'existence sur celui de Greenwich, est celui de Paris, bâti par ordre de Louis XIV. au bout du fauxbourg S. Jacques. Il fut commencé en 1664, & achevé en 1672. C'est un fort beau bâtiment, mais d'une architecture singuliere ; les desseins en ont été donnés par Cl. Perrault ; mais les mémoires de Ch. Perrault son frere, imprimés en 1759, nous apprennent que ces desseins n'ont pas été suivis en tout, & on n'en a pas mieux fait. L'observatoire de Paris a 80 piés de haut, & une terrasse au-dessus. C'est-là qu'ont travaillé M. de la Hire, M. Cassini, &c. Sa différence en longitude d'avec l'observatoire de Greenwich est de 20. 2'. vers l'ouest.

Dans l'observatoire de Paris il y a une cave à 170 piés de profondeur, destinée aux expériences qui doivent être faites loin du Soleil, & principalement à celles qui ont rapport aux congélations, réfrigérations, &c.

Il y a dans cette même cave un ancien thermometre de M. de la Hire, qui se soutient toujours dans la même hauteur ; ce qui prouve que la température y est toujours la même. Elle est taillée dans le roc, & l'on y voit les pierres couvertes d'une eau qui à la longue se pétrifie : sur quoi voyez STALACTITE & LABYRINTHE DE CANDIE. Depuis le haut de la plate-forme jusqu'en bas de la cave, il y a une espece de puits dont on s'est servi autrefois pour les expériences de la chûte des corps. Ce puits est une espece de long tuyau de lunette, par lequel on voit les étoiles en plein midi. L'observatoire est garni d'une prodigieuse quantité d'instrumens pour servir aux observations astronomiques. On y a tracé aussi avec beaucoup de soin une méridienne, sur laquelle sont tracés les signes du zodiaque avec leurs divisions. Par malheur ce bâtiment tombe en ruine dans le tems où nous écrivons, & la plûpart de nos astronomes ne l'habitent plus. Il seroit à souhaiter néanmoins qu'on ne laissât pas dépérir un pareil monument.

3°. Le troisieme observatoire célebre, est celui de Tycho-brahé, qui étoit dans la petite île de Ween, ou l'île Scarlet, entre les côtes de Schonen & de Zélande, dans la mer Baltique. Cet astronome avoit fait élever ce bâtiment, & l'avoit fourni d'instrumens à ses dépens, il lui donna le nom d'Uranibourg, & il y passa 20 ans à observer : ses observations produisirent son catalogue & plusieurs autres découvertes utiles à l'Astronomie. Voyez ÉTOILE.

M. Gordon remarque dans les Transactions philosophiques, que l'endroit où étoit l'observatoire de Tycho, n'étoit pas des plus commodes pour certaines observations, principalement pour celles des levers & des couchers, attendu qu'il étoit trop bas, & n'avoit de vue que par trois côtés, & que l'horison n'en étoit pas uni. On trouvera à l'article URANIBOURG un plus grand détail sur cet observatoire.

Enfin le quatrieme observatoire est celui de Pekin. Le pere le Comte nous fait la description d'un grand & magnifique édifice qu'un des derniers empereurs de la Chine a fait élever dans cette capitale, à la priere de quelques jésuites astronomes, principalement du pere Verbiest, que l'empereur fit le premier astronome de cet observatoire.

Les instrumens en sont prodigieusement grands, mais ils sont moins exacts par leurs divisions, & moins commodes que ceux des Européens. Les principaux sont une sphere zodiacale armillaire, c'est-à-dire, dont les poles sont ceux du zodiaque, de 6 piés de diametre ; une sphere équinoxiale, c'est-à-dire, dont les poles sont ceux de l'équateur, de 6 piés de diametre ; un horison azimuthal, de 6 piés de diametre ; un grand quart-de-cercle de 6 piés de rayon ; un sextant, de 8 piés de rayon, & un globe céleste, de 6 piés de diametre. Chambers. (O)

OBSERVATOIRE DE GREENWICH, (Hist. Astr. mod.) c'est une rodomontade d'un étranger établi à Londres, qui a occasionné la belle fondation de l'observatoire de Greenwich. En voici l'histoire qui est fort plaisante.

Le sieur de Saint-Pierre, françois de nation, qui avoit quelque légere connoissance de l'Astronomie, & qui s'étoit acquis la faveur de la duchesse de Portsmouth, ne proposa pas moins que la découverte des longitudes. Il obtint du roi Charles II. une espece de commission à milord Brouncker, aux docteurs Setward, évêque de Salisbury, Christophle Wren, aux chevaliers Charles Scarborough, Jonas Moore, au colonel Titus, au docteur Pell, au chevalier Robert Murray, à M. Hooke, & à quelques autres savans de la ville & de la cour, d'écouter ses propositions, avec le pouvoir de recevoir parmi eux les autres habiles gens qu'ils jugeroient à propos, & ordre de donner leur avis là-dessus au roi. Le chevalier Jonas Moore mena N. Flamsteed dans leurs assemblées, où il fut choisi pour être de leur compagnie.

On lut ensuite les propositions du françois, qui étoient les suivantes : I. Avoir l'année & le jour des observations ; II. la hauteur de deux étoiles, & savoir de quel côté du méridien elles paroissent ; III. la hauteur des deux limbes de la Lune ; IV. la hauteur du pole, le tout en degrés & minutes.

Il étoit aisé de voir, par ces demandes, que le sieur de Saint-Pierre ignoroit que les meilleures tables lunaires different du ciel ; & par conséquent, que ce qu'il demandoit, ne suffisoit pas pour déterminer la longitude du lieu où ces observations auroient été faites ou se feroient, par rapport à celui pour lequel les tables lunaires étoient faites. C'est ce que M. Flamsteed représenta sur le champ à la compagnie. Mais ces messieurs faisant réflexion sur le crédit que la protectrice du sieur de Saint-Pierre avoit à la cour, souhaiterent qu'on lui fournît ce qu'il demandoit. M. Flamsteed s'en chargea, & ayant trouvé le véritable lieu de la Lune par des observations faites à Derby le 23 Février 1673, & le 12 Novembre de la même année, il donna au sieur de Saint-Pierre des observations telles qu'il les demandoit. Comme il avoit cru qu'on ne pourroit pas les lui fournir, il dit qu'elles étoient supposées.

M. Flamsteed les délivra au docteur Pelle le 19 Février 167 4/5 ; & celui-ci lui ayant rendu réponse quelque tems après, M. Flamsteed écrivit une lettre aux commissaires en Anglois, & une autre en latin au sieur de Saint-Pierre, pour l'assurer que les observations n'étoient point supposées, & pour lui prouver, que, quand même elles le seroient, si nous avions seulement des tables astronomiques qui puissent nous donner le véritable lieu des étoiles fixes, tant en longitude qu'en latitude, à moins d'une demi-minute près, nous pourrions espérer de trouver la longitude des lieux, par des observations lunaires, quoique différentes de celles qu'il demandoit ; mais que tant s'en falloit que nous eussions le véritable lieu des étoiles fixes, que les catalogues de Tycho-Brahé erroient souvent de dix minutes & plus ; qu'ils étoient incertains jusqu'à trois ou quatre minutes, parce que Ticho supposoit une fausse obliquité de l'écliptique ; &c. que les meilleures tables lunaires différoient d'un 1/4, sinon d'un 1/3 d'un degré du ciel ; & enfin qu'il auroit pu apprendre de meilleures méthodes de Morin son compatriote, qu'il auroit dû consulter avant que de s'avancer à faire des demandes de cette nature.

M. Flamsteed n'entendit plus parler du sieur de Saint-Pierre après cela ; mais il apprit que ses lettres ayant été montrées au roi Charles II, ce prince avoit été surpris de ce qu'il assuroit que les lieux des étoiles fixes étoient marqués faussement dans les catalogues, & avoit dit avec quelque vivacité " qu'il vouloit qu'on les observât de nouveau, qu'on les examinât, & qu'on les corrigeât pour l'usage de ses mariniers. "

On lui représenta qu'on auroit besoin d'un bon corps d'observations pour corriger les mouvemens de la Lune & des planetes, il repondit avec le même feu, qu'il vouloit que cela se fît ; & comme on lui demanda qui feroit, ou pourroit faire ces observations, il répliqua, " le même homme qui vous en fait connoître la nécessité. " Ce fut alors que M. Flamsteed fut nommé astronome du roi, avec 100 liv. sterlings d'appointement, & il reçut en même tems des assurances qu'on lui fourniroit de plus tout ce qui pourroit être nécessaire pour avancer l'ouvrage.

On pensa donc sans délai au lieu où l'on feroit l'observatoire. On en proposa plusieurs, comme Hyde-Park, & le college de Chelsea. M. Flamsteed vint visiter les ruines de ce dernier ; & jugea qu'on pourroit s'y établir, d'autant plus qu'il seroit proche de la cour. Le chevalier Moore panchoit pour Hyde-Park ; mais le docteur Christophle Wren ayant parlé de Greenwich, on se détermina pour ce dernier endroit. Le roi accorda 500 liv. sterlings en argent, avec des briques de Tilbury-Fort, où il y en avoit un magasin ; il donna aussi du bois, du fer, & du plomb ; & il promit de fournir tout ce qui seroit nécessaire d'ailleurs. Enfin le 10 Août 1675 on posa les fondemens de l'observatoire royal de Greenwich, & il fut achevé très-promptement.

La différence du méridien de l'observatoire de Greenwich à celui de l'observatoire de Paris (qui fut bâti en 1665), est de 2. 1. 15. occid. La latitude de l'observatoire de Greenwich est 51. 28. 30. (D.J.)


OBSERVER(Critiq. sacr.) Ce mot signifie épier, prendre garde à quelque chose. Job, xxiv. 15. L'adultere qui a peur d'être reconnu, observe à ne marcher que dans l'obscurité. Observer la bouche de quelqu'un c'est épier ses paroles pour le surprendre ; observer la bouche du roi, os regis observare, Ecclés. viij. 2. c'est garder ses commandemens. Seigneur, si vous entrez dans un examen rigoureux de nos fautes : si iniquitates observaveris, qui pourra soutenir votre jugement ? dit David, ps. cxxix. 3. (D.J.)


OBSESSIONOBSESSION

Il faut mettre au rang des obsessions ce que le 1er. liv. des Rois, c. xvj. v. 23. raconte de Saül qui de tems en tems étoit agité du mauvais esprit ; de même que ce qui est rapporté dans le livre de Tobie du démon Asmodée qui faisoit mourir tous les maris qui vouloient approcher de Sara, fille de Raguel. Ce mauvais esprit obsédoit proprement cette jeune fille ; mais il n'exerçoit sa malice que contre ceux qui vouloient l'épouser. Il est aussi fort probable que ceux dont il est parlé dans S. Matthieu, c. iv. 24. & c. xvij. 14, & qui étoient principalement tourmentés pendant les lunaisons, étoient plutôt obsédés que possédés.

On regarde à bon droit, tant les obsessions que les possessions du demon, comme des punitions de la justice de Dieu, envoyées ou pour punir des péchés commis, ou pour s'être livré au démon, ou pour exercer la vertu & la patience des gens de bien ; car on sait qu'il y a des personnes obsédées, qui ont vécu d'une maniere très-innocente aux yeux des hommes.

Les marques de l'obsession sont, d'être élevé en l'air, & ensuite d'être rejetté contre terre avec force, sans être blessé ; de parler des langues étrangeres, qu'on n'a jamais apprises ; de ne pouvoir dans l'état de l'obsession, s'approcher des choses saintes, ni des Sacremens ; d'en avoir de l'aversion, jusqu'à n'en pouvoir entendre parler ; de connoître & de prédire des choses cachées, & de faire des choses qui surpassent les forces ordinaires de la personne ; si elle dit ou fait des choses qu'elle n'oseroit ni faire ni dire, si elle n'y étoit poussée d'ailleurs, & si les dispositions de son corps, de sa santé, de son tempérament, de ses inclinations, &c. n'ont nulle proportion naturelle à ce qu'on lui voit faire par la force de l'obsession ; si les meilleurs remedes n'y font rien ; si le malade fait des contorsions de membres extraordinaires, & que ses membres après cela se remettent dans leur état naturel sans violence & sans effort, tous ces symptomes ou une partie d'entr'eux peuvent faire juger qu'une personne est réellement obsédée du démon.

L'Eglise ne prescrit point d'autres remedes contre ces sortes de maux que la priere, les bonnes oeuvres, les exorcismes ; mais elle ne condamne pas les moyens naturels que l'on peut employer pour calmer les humeurs & diminuer les mauvaises dispositions du corps du malade, par exemple, la mélancolie, la tristesse, les humeurs noires, la bile, le défaut de transpiration, l'obstruction de certaines parties, & tout ce qui peut corrompre ou épaissir ou aigrir le sang & les humeurs. Aussi voyons-nous que Saül étoit notablement soulagé dans les accès de son mal par le son des instrumens de musique que David touchoit devant lui. On a d'autres expériences de pareilles guérisons opérées par des herbes, des fumigations, des essences. Calmet, Dictionn. de la Bible.


OBSIDIENNEPIERRE, (Hist. nat.) lapis obsidianus ou marmor obsidianum ; nom donné par Théophraste, par Pline & les anciens naturalistes à un marbre noir, très-dur & prenant un très-beau poli. Ils le tiroient de la haute Egypte & d'Ethiopie ; on en trouvoit aussi, suivant Pline, aux Indes, en Italie & en Espagne. On prétend qu'il se trouve en France, dans le Roussillon, des fragmens d'une pierre noire & luisante, qu'on regarde comme de la même nature que la pierre obsidienne, mais les carrieres n'en sont point ouvertes. Les anciens, à cause du beau poli que prend ce marbre, en faisoient des miroirs de réfléxion. Saumaise & M. Hill croient qu'obsidianus est venu par corruption du mot grec , la vûe. Quelques auteurs ont regardé cette pierre comme la vraie pierre-de-touche. Voyez TOUCHE PIERRE DE. (-)


OBSIDIONALECOURONNE, (Antiq. rom.) Cette couronne s'accordoit pour récompense à celui qui avoit obligé les ennemis de lever le siege d'une ville ou d'un camp, qu'ils assiégeoient : elle n'étoit composée que de gazon, pris dans le lieu même d'où l'on avoit fait lever le siege. Pline, liv. XXII. c. iv, dit que cette couronne, toute méprisable qu'elle étoit en apparence, se préféroit à toutes les autres couronnes, quelque précieuses qu'elles fussent ; parce que les troupes la donnoient au général qui les avoit délivrées, & que les autres couronnes étoient distribuées par le général aux soldats, ou par les soldats à leurs camarades. (D.J.)

OBSIDIONALE, (Monnoie) On appelle ainsi des pieces de monnoie frappées dans une ville assiégée, pour suppléer pendant le siege, au défaut ou à la rareté des especes.

Ce mot est dérivé du latin obsidio qui signifie siege d'une place de guerre. L'usage de frapper des monnoies particulieres, qui pendant le siege ont cours dans les villes assiégées, doit être fort ancien, dit M. de Boze, puisque c'est la nécessité qui l'a introduit. En effet, ces pieces étant alors reçues dans le commerce pour un prix infiniment au-dessus de leur valeur intrinseque, c'est une grande ressource pour les commandans, pour les magistrats, & même pour les habitans de la ville assiégée.

Ces sortes de monnoies se sentent ordinairement de la calamité qui les a produites : elles sont d'un mauvais métal & d'une fabrique grossiere. Il y en a de rondes, d'ovales, de quarrées, d'autres en losange, & d'autres en octogone, en triangle, &c. leur type & leurs inscriptions n'ont pas des regles plus certaines. Les unes sont marquées des deux côtés, mais cela est rare ; d'autres n'ont qu'une seule marque. On y trouve quelquefois le nom de la ville assiégée ou ses armes, ou celles du souverain, ou celles du gouverneur, avec le millésime, & d'autres chiffres qui dénotent la valeur de la piece.

Les plus anciennes monnoies obsidionales qu'on connoisse, ont été frappées en Italie au commencement du xvj. siecle, aux sieges de Pavie & de Cremone, sous François I. On en frappa depuis à Vienne assiégée par Soliman, & à Nicosie en Chypre assiégée par les Turcs en 1570.

Dans les guerres des Pays-bas, après leur révolte contre l'Espagne, on en frappa à Harlem, à Leyde, à Middelbourg, &c. Celle de Campen en 1578, est marquée des deux côtés, & porte dans l'un & dans l'autre, le nom de la ville, le millésime, la note de la valeur de la piece, & au-dessus ces deux mots extremum subsidium, ce qui revient assez au nom de pieces de nécessité qu'on leur donne en Allemagne.

Au reste, ce ne sont pas proprement des monnoies autorisées par la loi & l'usage ; elles en tiennent lieu à la vérité pendant quelque tems ; mais au fond on ne doit les regarder que comme des especes de mereaux, ou de gages publics de la foi & des obligations contractées par le gouverneur ou par les magistrats dans des tems aussi difficiles que ceux d'un siege.

Elles peuvent donc être marquées du nom & des armes d'un gouverneur ; mais il seroit plus convenable d'y mettre le nom du prince, comme firent deux gouverneurs d'Aire, l'un espagnol, l'autre françois, qui firent mettre le nom de Louis XIII. & celui de Philippe IV. sur la monnoie qu'ils firent frapper dans cette ville pendant les deux différens sieges qu'elle soutint en 1641. Il faut se donner de garde de confondre ce qu'on appelle monnoie obsidionale avec les médailles frappées à l'occasion d'un siege, de ses divers évenemens, ou de la prise d'une ville. Mém. de l'acad. des Bell. Lettr. tom. I.


OBSIGNATION(Hist. anc.) obsignatio, scel. On se servoit de cire & d'un cachet pour sceller. Dans les premiers tems, au lieu du cachet, c'étoit un morceau de bois pourri. On scelloit les portes, les armoires, les coffres, les effets des absens, ceux des criminels en fuite, les lettres, les papiers, les actes, les obligations, les testamens, &c.


OBSTACLES. m. (Méchan.) On appelle ainsi en Physique, tout ce qui résiste à une puissance qui le presse. L'effet d'une puissance qui presse un obstacle, l'impulsion par laquelle cet obstacle passe d'un lieu dans un autre, en cas qu'il puisse être mu par la puissance qui le presse.

L'effet d'une puissance qui presse, est momentané. Si l'effet continue, il est composé de diverses pressions qui se succedent, & qui ont toutes produit leur effet dans un moment indivisible : elles se suivent l'une l'autre comme les momens du tems, qui se succedent les uns aux autres sans aucune interruption : par conséquent un effet simple d'une puissance qui presse, dépend d'une action momentanée ; mais un effet continu dépend de l'action continuée d'une puissance : nous ne traiterons ici que de l'action d'une puissance qui presse, laquelle se fait dans chaque moment indivisible.

L'action d'une pression qui pousse un obstacle, peut différer, tant à l'égard de la grandeur de l'obstacle que par rapport à la vîtesse avec laquelle il est mu : par conséquent on peut découvrir l'action d'une puissance par la grandeur de l'obstacle en mouvement, & par la vîtesse avec laquelle l'obstacle est mu. Pour estimer la grandeur d'une pression, il faut en comparer deux l'une avec l'autre : ces deux pressions peuvent alors agir sur des obstacles égaux ou inégaux ; elles peuvent les mouvoir avec une vîtesse égale ou inégale. Si deux pressions poussent deux obstacles égaux, & avec une égale vîtesse ; les actions de ces pressions seront égales, si deux pressions poussent des obstacles inégaux avec une égale vîtesse, leurs actions seront en raison des grandeurs des obstacles.

L'action momentanée d'une puissance dépend de la grandeur de l'obstacle ; desorte que l'action est d'autant plus grande que l'obstacle est plus grand, ou qu'il fait plus de résistance. Or comme la grandeur d'un obstacle peut varier infiniment, l'action momentanée d'une puissance peut aussi varier infiniment.

Voici quelques propositions qui suivent des principes exposés dans cet article. Si deux puissances poussent deux obstacles égaux, mais avec une vîtesse inégale, leurs actions seront en raison des vîtesses. Si deux obstacles de grandeur inégale sont mus avec des vîtesses inégales, les actions des puissances qui pressent, seront en raison composée, tant des vîtesses que des grandeurs des obstacles. Si les actions des deux puissances sont égales, & les obstacles inégaux, les grandeurs des obstacles seront en raison renversée des vîtesses ; & si les grandeurs des obstacles sont en raison renversée des vîtesses, les puissances seront égales. Si l'on divise les actions de deux puissances par les grandeurs des obstacles qui sont poussés, on aura leurs vîtesses : si l'on divise ces mêmes actions par les vîtesses des obstacles, on aura les grandeurs des obstacles. Enfin, si deux puissances qui agissent également fort, se pressent l'une l'autre avec une direction opposée, elles resteront toutes deux dans la même place ; & elles anéantiront leurs pressions mutuelles, tandis qu'elles se presseront. Voyez Musschenbroeck, Essai de Phys. §. 145 & suiv. Article de M. FORMEY. Voyez FORCE & PERCUSSION, & les autres articles épars dans cet ouvrage, & relatifs à la masse, à la vîtesse & au mouvement.

OBSTACLE, (Jurisprud.) dans certaines coutumes, signifie saisie & empêchement, & singulierement la saisie censuelle que le seigneur fait des fruits.

Dans la coutume d'Orléans, art. 103, le seigneur de censive pour les arrérages de son cens, & son défaut, & droits censuels, peut empêcher & obstacler l'héritage tenu de lui à cens, si c'est maison, par obstacle & barreau mis à l'huis, & si c'est terre labourable ou vigne, par brandon mis ès fruits ; les auteurs des notes sur cette coutume observent que dans l'usage on fait mention dans le procès-verbal de saisie de cette apposition de barreaux & brandons, mais qu'on n'en appose point.

La coutume d'Orléans, art. 125, porte aussi que pour être payé des relevoisons à plaisir & arrérages de cens, & d'un défaut qui en seroient dûs, le seigneur censier peut obstacler & barrer l'héritage qui doit lesdites relevoisons jusqu'à payement desdites relevoisons, cens, & un défaut ou provision de justice ; mais la coutume ajoute que le seigneur censier ne peut procéder par obstacle que quinze jours après la mutation, ni enlever les huis & fenêtres obstaclés que huit jours après l'obstacle fait.

Les auteurs des notes observent que ce droit d'enlever les portes & fenêtres est particulier à ces censives ; que par ce terme enlever on entend les ôter de dessus leurs gonds & les mettre en-travers, mais que cet enlevement se pratique peu. Voyez la coutume d'Orléans avec les notes de Fornier, & les nouvelles notes. (A)


OBSTINATIONS. f. (Gramm.) volonté permanente de faire quelque chose de déraisonnable. L'obstination est un vice qui tient au caractere naturel & au défaut de connoissances. Si on se donnoit le tems d'entendre, de regarder & de voir, on se départiroit d'un projet insensé ; on ne formeroit pas ce projet si l'on étoit plus éclairé. Il y a des hommes qui voyent moins d'inconvénient à faire le mal qu'à revenir sur leurs pas. On dit que la fortune s'obstine à poursuivre un homme, qu'il ne faut pas obstiner les enfans ; en ce sens, obstiner signifie s'opposer à leurs volontés sans aucun motif raisonnable.


OBSTRUANS(Médecine) ce sont des remedes qui incrassent & épaississent les humeurs trop subtiles, & qui les arrêtent ; tels sont les narcotiques & les astringens.

Tous les emplâtres, les onguens & les onctueux, sont en cette qualité bons pour attirer la suppuration, parce qu'en fermant les pores ils empêchent la transpiration de la partie, & sont cause que la résolution qui d'ailleurs n'étoit pas possible ne se faisant point, la matiere engorgée fermente, se broie, se divise & devient plus âcre, consomme les parties solides & les vaisseaux qui la contenoient par sa corrosion, & par-là devient une cause de la suppuration. Les suppuratifs sont donc des remedes obstruans. Voyez AGGLUTINATIFS, SARCOTIQUES, SUPPURATIFS.


OBSTRUCTION(Médecine) L'obstruction est une obturation de canal qui empêche l'entrée du liquide vital, sain ou morbifique, qui doit y passer, & qui a pour cause la disproportion qui se trouve entre la masse du liquide, & le diamêtre du vaisseau.

Elle vient donc de l'étroite capacité du vaisseau, de la grandeur de la masse qui doit y passer, ou du concours des deux. Un vaisseau se rétrécit, quand il est extérieurement comprimé par sa propre contraction, ou par l'épaississement de ses membranes. La masse des molécules s'augmente par la viscosité du fluide, ou par le vice du lieu où il coule, & par ces deux causes à la fois, lorsque les causes de l'un & de l'autre mal concourent ensemble.

Les vaisseaux sont extérieurement comprimés, 1°. par une tumeur voisine pléthorique, inflammatoire, purulente, skirrheuse, chancreuse, oedémateuse, empoulée, variqueuse, anévrismale, topheuse, pituiteuse, calculeuse, calleuse : 2°. par la fracture, la luxation, la distorsion, la distraction des parties dures qui compriment les vaisseaux qui sont des parties molles : 3°. par toute cause qui tiraille trop & allonge les vaisseaux, soit une tumeur, soit la pression d'une partie dérangée de sa place, soit l'action d'une force externe : 4°. par des vêtemens étroits, par des bandages, par le poids du corps tranquillement couché sur une partie, par le frottement, par le travail.

La cavité d'un vaisseau se retrécit, quand sa propre contraction, celle des fibres longitudinales, & principalement de ses fibres spirales, augmente. Cette contraction a pour cause 1°. tout ce qui augmente le ressort des fibres, des vaisseaux & des visceres ; 2°. la trop grande plénitude des petits vaisseaux qui forment les parois & la cavité des grands ; 3°. la diminution de la cause qui dilatoit les vaisseaux, soit que ce fût l'inaction ou l'inanition. C'est pourquoi les vaisseaux coupés retiennent bien-tôt leurs liquides.

L'augmentation de l'épaisseur des membranes mêmes du vaisseau, vient 1°. de toute tumeur qui se forme dans les vaisseaux qui composent ces membranes ; 2°. de callosités membraneuses, cartilagineuses, osseuses qui s'y forment.

La masse des parties fluides s'augmente jusqu'au point de devenir imméable, 1°. lorsque leur figure sphérique se change en une autre qui présente plus de surface à l'ouverture du vaisseau ; ou 2°. lorsque plusieurs particules qui étoient auparavant séparées se réunissent en une seule petite masse. Ce changement de figure arrive principalement lorsque les molécules fluides n'étant plus également ni en même tems pressées de toutes parts, sont abandonnées à leur propre ressort, c'est-à-dire, lorsque le mouvement languit, ou que le tissu du vaisseau est relâché, ou que la quantité du fluide est diminuée.

L'union des molécules vient du repos, du froid, de la gelée, du desséchement, de la chaleur, de la violence de la circulation, & de la forte pression du vaisseau, de coagulans acides, austeres, spiritueux, absorbans, de matieres visqueuses, huileuses.

Les parties d'un fluide deviennent imméables par le vice du lieu où il coule, lorsqu'elles ont été poussées avec force dans un vaisseau dilaté vers sa base & trop étroit vers son extrêmité, dans laquelle elles ne peuvent finir leur circulation. La pléthore, l'augmentation du mouvement, la raréfaction des liqueurs, le relâchement du vaisseau, sont les principales causes de cette dilatation, sur-tout lorsqu'elles sont immédiatement suivies des causes contraires.

On connoît par-là les causes & la nature de toutes sortes d'obstructions.

Quand elles se trouvent formées dans un corps vivant, elles s'opposent au passage des humeurs qui y doivent couler, elles arrêtent tout ce qui vient heurter contr'elles, elles en reçoivent l'effort, expriment les parties les plus subtiles, réunissent les plus épaisses, distendent les vaisseaux, les dilatent, les atténuent, les brisent, condensent le fluide dont elles causent la stagnation, suppriment les fonctions qui dépendent de l'intégrité de la circulation, désemplissent & desséchent les vaisseaux qui en doivent être arrosés, diminuent la capacité qui leur est nécessaire pour transmettre les liqueurs, augmentent la quantité & la vélocité des liqueurs dans les vaisseaux libres, & produisent enfin tous les maux qui en peuvent dépendre.

Ces effets se manifestent différemment selon la différente nature du vaisseau obstrué, & de la matiere de l'obstruction.

Elle produit une inflammation du premier genre dans les arteres sanguines, une autre du second genre dans les arteres lymphatiques, un oedeme dans les grands vaisseaux lymphatiques, des douleurs sans tumeur apparente dans les petits ; d'autres effets dans les conduits adipeux, osseux, médullaires, nerveux, biliaires.

Celui qui connoîtra bien le siege, la nature, la matiere, les causes, les effets des différentes obstructions, ne se trompera point aux signes qui manifestent l'obstruction, à ceux qui font prévoir celle qui doit arriver, & ses effets. Toutes les especes de ce mal étant connues, il ne sera pas difficile de trouver la cure propre à chacune.

En effet, celle qui vient d'une compression externe, indique la nécessité d'ôter la cause de cette compression ; &, si la chose est possible, on emploiera la maniere d'y parvenir qui sera indiquée dans la suite.

L'obstruction qui vient de l'augmentation de la contraction des fibres se connoît non-seulement par les signes de la rigidité des fibres des vaisseaux, des visceres, mais encore par les signes clairs de sa cause.

Cette obstruction se dissipe 1°. par les remedes propres à corriger la trop grande rigidité des fibres, des vaisseaux : 2°. principalement, si on peut les appliquer à la partie même affectée sous la forme de vapeurs, de fomentations, de bains, de linimens, de clysteres : 3°. en désemplissant les vaisseaux trop pleins par des évacuans en général, mais sur-tout par des laxatifs, des délayans, des dissolvans, des atténuans, des détersifs, des purgatifs : 4°. par des médicamens qui ont la vertu de fondre les callosités. Mais il est bien rare que l'on guérisse, si on le fait jamais, l'obstruction qui naît de cette cause dans la vieillesse. Les meilleurs remedes sont les émolliens & les relâchans. Tant il est vrai que la mort est inévitable, & qu'il est très-difficile de se procurer une vie longue par le secours de la Médecine.

La difficulté qu'ont les fluides à passer par les vaisseaux, laquelle vient de ce qu'ils ont perdu leur figure sphérique, se fait aisément connoître par l'examen de ses causes ; car elles sont ordinairement sensibles. L'on y remédie en rétablissant cette figure, c'est-à-dire, en augmentant le mouvement des liqueurs dans les vaisseaux & dans les visceres par les irritans, les fortifians, l'exercice.

Quant aux concrétions du sang, elles se forment par tant de causes différentes qu'elles exigent divers remedes, ou diverses méthodes selon la circonstance. C'est cette variété soigneusement recherchée en chaque maladie, qui indique les secours nécessaires & la maniere de s'en servir. Cependant on les guérit en général par le mouvement réciproque du vaisseau ; 2°. par les délayans ; 3°. en y portant une liqueur fluide qui attenue la matiere par son mêlange & son mouvement ; 4°. en faisant cesser la cause coagulante.

On donne du ressort aux vaisseaux 1°. en diminuant leur tension par la saignée ; 2°. par les fortifians ; 3°. par le frottement & l'action des muscles ; 4°. par les irritans.

L'eau délaye sur-tout si on la prend chaude en boisson, en injection, sous la forme de fomentations ou de vapeurs déterminées vers le siege de la concrétion ; les attractifs, dérivatifs, propulsifs sont bons aussi à cet usage.

Les atténuans sont 1°. l'eau ; 2°. le sel marin, le sel gemme, le sel ammoniac, le sel de nitre, le borax, le sel fixe alkali, volatil ; 3°. les savons faits d'alkali & d'huile, naturels, composés, fuligineux, volatils, fixes, la bile ; 4°. les préparations mercurielles qu'on détermine vers la partie affectée par des dérivatifs, des attractifs, des propulsifs. On détruit la cause coagulante en la faisant passer dans une autre qui l'attire. C'est ainsi que les alkalis absorbent les acides, les huiles, &c. & c'est principalement par des expériences chimiques qu'on fait ces découvertes.

Lorsqu'un fluide qui a été poussé dans des lieux étrangers y devient impénétrable, & forme par-là des obstructions, plusieurs maladies malignes s'ensuivent ; c'est pourquoi ce genre de mal mérite d'être examiné attentivement.

On le connoît, lorsqu'on sait 1°. qu'il a été précédé de ses causes qu'il est ordinairement assez aisé d'observer ; 2°. que des causes contraires leur ont ensuite succédé ; 3°. enfin, quand on voit clairement ses effets, il est assez facile d'en prévoir les suites.

La cure consiste 1°. à faire rétrograder la matiere de l'obstruction dans de plus grands vaisseaux ; 2°. à la résoudre ; 3°. à relâcher les vaisseaux ; 4°. à la faire suppurer.

Ce mouvement de rétrogradation se procure 1°. en évacuant par de grandes & subites saignées les liqueurs qui, par leurs mouvemens, forçoient la matiere de s'engager davantage, &, par ce moyen, le vaisseau à force de se contracter, la fait rétrograder ; 2°. par des frictions faites de l'extrêmité du vaisseau vers sa base.

Tel est le systême de Boerhaave sur l'obstruction ; il est le premier médecin qui ait donné des idées claires & de vrais principes sur cette maladie. (D.J.)


OBTEMPÉRERv. n. (Gramm. & Jurisprud.) c'est la même chose qu'obéir ; on dit obtempérer à un commandement ; obtempérer à un ordre, à une loi.


OBTENIRv. act. (Gramm.) est relatif à solliciter. J'ai obtenu du roi la grace que je sollicitois. Il y a des occasions où l'importunité supplée au mérite, & où l'on obtient presqu'aussi sûrement de la lassitude des grands que de leur bienveillance & de leur justice. Et puis, le moyen de ne pas imaginer que celui qui s'obstine à demander, n'ait quelque droit d'obtenir ?

OBTENIR d'un cheval, (Maréchal) c'est venir à bout de lui faire faire ce qu'il refusoit auparavant.


OBTRINCESIMAE-OPPIDO(Géog. anc.) c'est ainsi qu'on lit dans un passage d'Ammien-Marcellin, liv. XX. ch. viij. mais MM. de Valois ne doutent point qu'il ne faille lire Tricesimae-Oppido, & que ce ne soit la même ville que Colonia Trajana, ainsi nommée du séjour de la légion tricesima. (D.J.)


OBTURATEURTRICE, adj. en Anatomie, se dit de certaines parties relatives à l'ouverture du trou ovalaire de l'os des îles, dont quelques-unes le ferment.

Le muscle obturateur interne est attaché à presque toute la circonférence interne du trou ovalaire : toutes ses fibres se réunissent en un fort tendon qui se glisse dans une sinuosité, située entre l'épine & la tubérosité de l'ischium, & va se terminer en passant entre les deux jumeaux avec lesquels il se confine dans la cavité du grand trochanter.

L'obturateur externe vient de la partie antérieure & inférieure de la circonférence externe du trou ovale, & se termine à la partie inférieure de la cavité du grand trochanter.

Le nerf obturateur est formé par des rameaux de la seconde, troisieme & quatrieme paires lombaires ; il sort du bas-ventre par la partie supérieure des muscles obturateurs & du trou ovalaire de l'os innominé ; il donne en sortant plusieurs filets à ces muscles & aux autres muscles voisins.

Le ligament obturateur est un composé de plusieurs fibres ligamenteuses qui se croisent différemment, & qui ferment le trou ovale de l'os des hanches, en laissant des petits intervalles, sur-tout à la partie supérieure, pour le passage de l'artere, de la veine & du nerf.

OBTURATEUR, instrument de chirurgie destiné à boucher un trou contre nature à la voûte du palais. Les plaies d'armes à feu ou d'autres causes extérieures peuvent causer une déperdition de substance à la voûte du palais : elle arrive plus communément par la carie des os & les ulcères que causent le virus vénérien ou le scorbut.

Lorsqu'une ouverture établit contre l'ordre naturel une communication entre les fosses nasales & la bouche, les personnes ne peuvent presque plus se faire entendre en parlant, parce que l'air qui doit former le son de la voix s'échappe par la breche de la voûte du palais, & la déglutition est fort difficile, parce que les alimens que le mouvement de la langue doit porter dans l'arriere-bouche, passent en partie par le nez.

Le traitement le plus méthodique des causes virulentes qui ont occasionné la maladie, l'exfoliation parfaite des os viciés ou l'extraction des esquilles dans les fracas de la voûte du palais par cause extérieure, laissent un vice d'organisation auquel il faut suppléer par une machine qui empêche les inconvéniens que nous venons de décrire. On y réussit par l'application d'une plaque d'argent ou d'or assez mince, qui a un peu plus d'étendue que l'ouverture qu'elle doit boucher. Cette plaque doit être légérement convexe du côté de la voûte du palais, & un peu concave du côté qui regarde la langue. Toute la difficulté est de contenir cette plaque. Ambroise Paré a donné la description des obturateurs du palais, qu'il a imaginés & appliqués avec succès. Du milieu de la surface supérieure de la plaque obturatrice s'élevent deux tiges d'argent plates & élastiques, destinées à embrasser une petite éponge. Elle est portée dans le nez par l'ouverture du palais ; & les humidités du nez gonflant l'éponge, l'instrument est retenu en situation.

M. de Garengeot dans son traité des instrumens de chirurgie ; donne la description d'un autre obturateur. Voyez Planche XXIII. figures 4 & 5. Du milieu de la convexité de la plaque s'éleve une tige haute de huit lignes, & d'une ligne & demie de diamêtre. Elle se termine à son sommet par une petite vis haute de deux lignes ; un petit écrou quarré, de trois lignes de diamêtre en tout sens, est la seconde piece de l'obturateur. Pour s'en servir, on prend une éponge coupée de façon qu'elle ait une surface plate ; avec des ciseaux on donne au reste la figure d'un demi globe, qu'on enfile par le milieu avec la tige de l'instrument, & on fixe l'éponge par le moyen de l'écrou. On trempe l'éponge dans quelque liqueur ; on l'exprime bien ensuite, & on l'introduit avec la tige dans le trou de la voûte du palais.

L'expérience a démontré que l'éponge, par son gonflement, ne retenoit pas l'obturateur avec assez de stabilité, & qu'elle avoit en outre un inconvénient très-désagréable ; c'est de contracter dès le premier jour une odeur insupportable. On doit donc les construire sans éponge ; Ambroise Paré même en a fait graver qui sont retenues dans le nez au moyen d'une plaque qu'on tourne avec un bec de corbin. Cette plaque est comme une traverse ou un verrou dans la fosse nasale. Fauchard, dans son traité du chirurgien dentiste, décrit cinq especes d'obturateurs, qui sont des machines plus ou moins compliquées, & qui, dans certains cas, peuvent avoir leur utilité : mais M. Bourdet, dentiste de la reine, dans un traité qui a pour titre : recherches & observations sur toutes les parties de l'art du dentiste, vient de donner de très-bonnes remarques sur l'usage des obturateurs du palais. Il trouve que dans la plûpart des cas, on fait très-mal de se servir d'un obturateur avec une tige qui passe par le trou de la voûte du palais, parce que cette tige est un corps étranger qui empêche la réunion des parties, lesquelles sont susceptibles de se rapprocher peu-à-peu, & de fermer enfin à la longue le trou qu'un instrument mal construit entretient constamment. On a vu en effet au bout de six mois ou d'un an, plusieurs breches de palais absolument fermées par l'extension des parties molles. Dans cette vue, il faut se contenter d'une plaque, avec deux branches assez étendues pour être attachées avec des fils d'or à une dent de chaque côté. Cette espece d'obturateur remplit parfaitement les intentions qu'on a dans l'usage de cet instrument, & il ne met aucun obstacle au rapprochement des parties qui peuvent diminuer considérablement l'ouverture & même la boucher entierement.

Dans le cas où la partie de l'os maxillaire détruite avoit des alvéoles & portoit des dents, il faut que l'obturateur soit en même tems dentier. On trouve des machines ingénieusement imaginées pour ce cas dans le chirurgien dentiste de Fauchard. Voyez aussi dans le livre cité de M. Bourdet, l'article des palais artificiels ou obturateurs. (Y)


OBTURATIONterme de Chirurgie, qui se dit de la maniere dont les ouvertures se bouchent. La voûte du palais est sujette à être trouée contre l'ordre naturel : on y remedie par l'application d'un instrument. Voyez OBTURATEUR.

On a mis en question utile pour la pratique de savoir comment se referment les ouvertures du crane après l'opération du trépan. Ambroise Paré parle de certains abuseurs qui trompoient les malades, en leur demandant une piece d'or, qu'ils tailloient de la figure convenable à la perte de substance du crane, & qui faisoient croire qu'ils la mettoient au lieu & place de l'os. Ce grand chirurgien pense que la breche de l'os est irréparable ; & les observations les plus exactes sur cet objet font voir que le trou du trépan se bouche par une substance membraneuse, fournie par la dure mere, à laquelle se joignent les bourgeons charnus qui naissent du diploé dans toute la circonférence du trou, & que les tégumens fortifient. Cette espece de tampon calleux, formé de la substance préexistante de toutes les parties qui ont contribué à le produire, a été pris pour une substance nouvelle, une génération particuliere, parce que cette production ressemble à une corne naissante par sa couleur & sa consistance. Dans les grandes déperditions de substance, la dure mere produit des bourgeons charnus, qui, en se dessechant de la circonférence de la plaie vers le centre, deviennent assez fermes pour mettre le cerveau en sureté. On sent le mouvement du cerveau au-travers de cette membrane. Pour éviter les injures extérieures, on doit faire porter aux personnes qui sont dans ce cas une calotte. M. de la Peyronie a vu des inconvéniens d'une calotte d'argent : elle s'échauffe & devient fort incommode. Ambroise Paré a fait porter une calotte de cuir bouilli à un homme, pour mettre la cicatrice en sureté, jusqu'à ce qu'elle fût devenue assez ferme. Il y auroit de la prudence à ne jamais être au moins sans une calotte de carton, après la cure des plaies où l'on a perdu une partie d'os du crane. On peut tenir pour suspecte l'observation d'un auteur, qui dit que pour suppléer à une grande partie du pariétal, on appliqua une plaque d'argent percée de plusieurs trous, à-travers desquels les chairs se joignirent par-dessus la plaque, qu'elles enfermerent. On ajoute qu'on sentoit cette plaque & ses trous, lorsqu'on portoit le doigt sur la cicatrice.

Belloste loue beaucoup dans son traité intitulé le chirurgien d'hôpital, un instrument de son invention pour boucher le trou du crane d'un pansement à l'autre. C'est une plaque de plomb percée de plusieurs trous, pour laisser suinter les matieres purulentes, & qui retient le cerveau très-disposé en certaines occasions à faire hernie par l'ouverture. Mais si l'on fait attention que souvent c'est une excroissance fongueuse de la tumeur qu'on prend pour une hernie du cerveau, on concevra qu'une plaque de plomb ne peut qu'être préjudiciable, & qu'il faut attaquer l'excroissance par des cathéretiques capables de la détruire. En la contenant par la plaque de Belloste, on fait une compression sur le cerveau, dont il peut résulter des accidens. Si c'est la substance même du cerveau qui se tumefie, il faut remédier à cet accident par des saignées, qui diminuent le volume du sang, & l'action impulsive des vaisseaux. Il faut de plus se servir de remedes convenables. M. de la Peyronie a observé que l'usage de l'esprit-de-vin, qui s'oppose à la pourriture dans toutes les parties du corps, qui coagule la lymphe & excite la crispation des vaisseaux, produisoit des effets tout contraires au cerveau. Il rarefie sa substance ; & en lui faisant occuper plus de volume, il en favorise la dissolution putride. L'huile de térébenthine, ou le baume du commandeur, font sur le crane une espece de vernis, qui empêche l'action putréfiante de l'air ; & ces médicamens, en resserrant le tissu de ce viscere, répriment la force expansive qui lui vient de l'action de ses vaisseaux ; la saignée modere efficacement cette action. La plaque obturatrice de Belloste ne produit point ces effets salutaires. (Y)


OBTURATRICE(Anat.) l'artere obturatrice vient quelquefois de l'épigastrique, d'autres fois de l'hypogastrique : elle passe par la sinuosité qui s'observe à la partie supérieure du trou ovale des os des hanches, & se distribue dans toutes ces parties.


OBTUSadj. angle obtus en Géométrie est un angle de plus de 90 degrés, c'est-à-dire, qui contient plus d'un quart de cercle, ou qui est plus grand qu'un angle droit. Voyez ANGLE AIGU & DROIT.

OBTUSANGLE, adj. (Géom.) On appelle triangle obtusangle celui qui a un angle obtus. Voyez ANGLE & OBTUS.


OBULARIAS. f. (Botan.) nom donné par Linnaeus à un genre de plante, dont voici les caracteres. La fleur n'a point de calice, & est monopétale ; c'est un tube en forme de cloche, percé, dont le bord est divisé en quatre quartiers, plus courts que le tuyau. Les étamines sont quatre filets qui s'élevent des segmens de la fleur ; & deux de ces filets sont un peu plus courts que les deux autres. Les bossettes des étamines sont courtes ; le germe du pistil est ovale & applati ; le stile est cylindrique & de la longueur des étamines ; le stigma est oblong, fendu en deux & subsistant ; la capsule est d'une figure ovale comprimée, & renferme quantité de semences aussi menues que la poussiere. (D.J.)


OBULCON(Géog. anc.) en grec, , ville d'Espagne dans la Bétique, selon Ptolémée, lib. II. c. iv. Mariana croit que c'est présentement Porcuna, petite place entre Cordoue & Jaen. On y a trouvé une ancienne inscription rapportée dans le recueil de Gruter, où on lit, Ordo Pontificiensis Obulconensis. (D.J.)


OBUSHAUBITZ ou OBUSIER, c'est dans l'artillerie une espece de mortier, qui se tire horisontalement comme le mortier ordinaire, & qui a un affut à roues de même que le canon. Les Anglois & les Hollandois sont les inventeurs de ces sortes de pieces. Les premiers que l'on vit en France furent pris à la bataille de Nerwinde, que M. le maréchal de Luxembourg gagna sur les alliés en 1693. Outre 77 pieces de fonte qu'ils abandonnerent, on trouva deux obus anglois & six hollandois. Les obus anglois pesoient environ quinze cent livres, & les hollandois neuf cent. (q)


OBVIERv. neut. (Gram.) c'est prévenir, empêcher, aller au-devant. On crie sans cesse contre les formalités, & on ne sait pas à combien de maux elles obvient. Les enregistremens, par exemple, obvient presqu'à borner les actes de despotisme, que les ministres ne seroient que trop souvent tentés d'exercer sur les peuples au nom du souverain.


OBY(Géog.) grande riviere d'Asie. Elle prend sa source dans la grande Tartarie du lac Osero Teleskoi vers les 52 deg. de lat. L'Irtis se jette dans l'Oby, à 60 d. 40 m. de lat. ensuite elle tourne au nord, & va se décharger vers les 65 d. de lat. dans la Guba-Tassaukoya, par laquelle ses eaux sont portées dans la mer glaciale vers les 70 deg. de lat. après une course d'environ 400 lieues. Cette vaste riviere est extrêmement abondante en toutes sortes d'excellens poissons ; ses eaux sont blanches & légeres, & ses bords fort élevés sont par-tout couverts de forêts. On trouve sur ses rives des pierres fines, transparentes, rouges & blanches, dont les Russes font beaucoup de cas. Il n'y a point de villes sur les bords de cette riviere, mais seulement des bourgs, que les Russes y ont bâtis, depuis qu'ils possedent la Siberie. La source de l'Oby est à 160d. 12'. 45''. de long. & à 49d. 50'. de lat. (D.J.)


OCAS. f. (Gram. & Bot.) racine dont les Indiens occidentaux se servent au lieu de maïs dans les provinces où ce dernier ne vient point. L'oca est grosse & longue comme le pouce ; on la mange crue, & est douce au goût ; on la mange aussi crue, séchée au soleil. Elle s'appelle cavi.


OCAIGNEROCAIGNER


OCAK(Géog.) ville ruinée de la Tartarie, sur la rive occidentale du Wolga, & autrefois habitée par les Tartares nogais. (D.J.)


OCALÉE(Géog. anc.) en grec, , ancienne ville de Grece en Béotie, dont parle Homere, & dont Pline, l. IV. c. vij. met la situation sur la côte. Strabon nous apprend qu'elle étoit à distance égale, savoir à trente stades d'Haliarte & d'Alalcomene. (D.J.)


OCANA(Géog.) ville d'Espagne, dans la nouvelle Castille, dans une plaine qui abonde en tout ce qui est nécessaire à la vie, à 9 lieues de Madrid. Long. 14. 36. lat. 39. 56. (D.J.)


OCANGou OCANGA, (Géog.) petite contrée très-peu connue de l'Ethiopie occidentale, à l'orient du Congo, entre le Zaire au N. O. la Zambre au N. & le Coango.


OCCA(Géogr.) ce nom est commun à deux rivieres bien éloignées ; savoir, 1°. à une riviere d'Espagne dans la vieille Castille, qui prend sa source aux montagnes de Burgos, & qui se jette dans la mer au-dessous de Frias : 2°. Occa est une riviere de l'empire russien, qui a sa source dans l'Ukraine, & qui se perd dans le Wolga. (D.J.)


OCCABUSS. m. (Hist. anc.) terme d'inscription que M. de Bose croit être la même chose que le , & le des Grecs, qui répond au circulus ou à l'armilla des Romains ; & en ce cas l'occabus est un ornement de cou ou de bras, un collier ou un bracelet garni de pierres précieuses, & d'où pendoient quelques petites chaînes, que les sacrificateurs portoient dans les cérémonies éclatantes, & sur-tout dans celle du taurobole.


OCCASARY(Hist. mod.) c'est le titre que l'on donne dans le royaume de Bénin, en Afrique, au général en chef des forces de l'état. Quoique dans ce pays l'on ignore l'art de la guerre, la discipline des troupes est extrêmement sévere, & la moindre transgression est punie de mort.


OCCASES. m. (Astronom.) amplitude occase est la même chose qu'amplitude occidentale. Voyez AMPLITUDE.


OCCASIONS. f. (Gram.) moment propre par le concours de différentes circonstances pour agir ou parler avec succès. Je chercherai l'occasion de vous servir ; il a montré de la fermeté dans une occasion difficile ; fuyez l'occasion de faillir ; l'occasion fait le larron.

OCCASION, (Mythologie) les Grecs personnifierent l'Occasion, qu'ils nommerent , & qu'un poëte a dit être le plus jeune des fils de Jupiter. Les Eléens lui avoient érigé un autel. Les Romains en firent une déesse, parce qu'en latin son nom est féminin. On représentoit ordinairement cette divinité sous la figure d'une femme nue & chauve par derriere. Elle portoit un pié en l'air & l'autre sur une roue, tenant un rasoir de la main droite & un voile de la main gauche. Ausone l'a peinte ainsi dans une de ses épigrammes, & l'explication de ces symboles n'est pas difficile. (D.J.)


OCCIDENTS. m. (Astronom.) est la partie de l'horison où le soleil se couche, c'est-à-dire par laquelle le soleil paroit passer pour entrer dans l'hémisphere inférieur & pour se cacher. Voyez ORIENT.

Occident d'été, est le point de l'horison où le soleil se couche lorsqu'il entre dans le signe de l'écrevisse, & que les jours sont les plus longs.

Occident d'hiver, est le point de l'horison où le soleil se couche lorsqu'il entre dans le signe du capricorne, & que les jours sont les plus courts.

Occident équinoxial, est le point de l'horison où le soleil se couche lorsqu'il entre dans le bélier ou dans la balance ; l'occident équinoxial est proprement ce qu'on appelle couchant, parce que le point de l'occident équinoxial est également éloigné du midi & du nord. Voyez COUCHANT & HARRIS. (O)

OCCIDENT, dans la Géographie, s'applique aux pays qui sont situés au coucher du soleil par rapport à d'autres pays, c'est ainsi qu'on appelloit autrefois l'empire d'Allemagne l'empire d'occident par opposition à l'empire d'orient qui étoit celui de Constantinople. L'église romaine s'appelle l'église d'occident, par opposition à l'église grecque, &c. Les François, les Espagnols, les Italiens, &c. sont appellés des nations occidentales à l'égard des Asiatiques, & l'Amérique Indes occidentales à l'égard des Indes orientales. Chambers. (O)


OCCIDENTAL(Gnom.) se dit de tout ce qui a rapport à l'occident, qui est tourné vers l'occident, qui est à l'occident d'un lieu, &c. Voyez OCCIDENT.

Cadran occidental, est un cadran vertical dont la surface regarde directement le couchant. Voyez CADRAN.


OCCIPITALLE, adj. en Anatomie, qui appartient à l'occiput. Voyez OCCIPUT.

On divise l'os occipital en deux faces, une postérieure externe convexe, unie à la partie supérieure, inégale & raboteuse à la partie inférieure ; une antérieure interne concave & inégale.

On remarque à la partie moyenne de la face externe la protubérance ou bosse occipitale, sur les parties latérales de cette protubérance deux arcades transversales qui sont plus ou moins sensibles, au-dessous une ligne perpendiculaire appellée épine ou crête de l'occipital, qui divise la partie inférieure de la face externe, & les deux parties égales & symmétriques jusqu'au grand trou occipital, deux plans raboteux aux parties latérales de cette ligne, les deux condyles de l'occipital sur les parties latérales antérieures du grand trou occipital, deux fossettes condyloïdiennes antérieures, & deux trou ; condyloïdiens antérieurs à la partie antérieure de ces condyles ; deux fosses condyloïdiennes postérieures, & deux trous condyloïdiens postérieurs (ils ne s'y trouvent pas toujours) à leur partie postérieure ; l'apophyse basilaire ou l'apophyse cunéiforme, qui se termine antérieurement & inférieurement ; sur les parties latérales de cette apophyse une échancrure, qui avec celle de l'os des tempes, forme le trou déchiré postérieur. Voyez TROU DECHIRE, &c.

On voit dans la partie moyenne de la face interne un tubercule vis-à-vis la protubérance externe, à la partie supérieure de ce tubercule, & sur ses parties latérales une gouttiere, à sa partie inférieure une crête ou épine occipitale interne (c'est quelquefois une gouttiere) qui répond à l'épine externe ; cette épine & les trois gouttieres forment une espece de croix qui divise la face interne en quatre fosses, deux supérieures & deux inférieures, sur les parties latérales antérieures du grand trou occipital, les trous condyloïdiens antérieurs, sur l'apophyse basilaire, la fosse basilaire. Voyez CRETE, éPINE, &c.

Cet os est articulé avec les pariétaux, les temporaux, le sphénoïde, & la premiere vertebre du cou par ginglyme, il est composé de quatre pieces dans les enfans nouveaux nés ; mais ces pieces s'unissent avec le tems, & n'en forment plus qu'une.

Le sinus occipital postérieur de la dure-mere est quelquefois double & se trouve situé sur les parties latérales d'une espece de petite faux formée par la tente du cervelet tout le long de l'épine interne de l'os occipital ; ce sinus s'abouche avec les sinus occipitaux inférieurs.

Ces sinus forment en partie un sinus circulaire tout-au-tour du rebord supérieur du trou occipital ; ils s'appellent aussi sinus latéraux inférieurs.

L'artere occipitale vient de la carotide externe, elle passe obliquement sur la jugulaire interne, se glisse entre les apophyses stiloïde & mastoïde, & va se distribuer aux tégumens de l'occiput. Voyez OCCIPUT.

OCCIPITAUX, les muscles occipitaux sont au nombre de deux, un de chaque côté, situés obliquement de la partie externe à l'interne, de bas en haut sur l'occipital ; il s'attache par ses fibres charnues à la cime supérieure demi-circulaire de l'occipital, entre la tubérosité & la partie supérieure de l'apophyse mastoïde ; enfin lorsqu'il est parvenu vers la suture lambdoïde, ses fibres sont tendineuses, & vont s'entrelacer avec celles du côté opposé, celles des muscles frontaux, des eleveurs de l'oreille, & se perdent en partie à la peau, qu'ils tirent en haut lorsqu'ils agissent. Voyez nos Pl. anat. & leur explication.


OCCIPUTen Anatomie, la partie postérieure de la tête. Voyez TETE.


OCCITANIA(Géog. anc.) c'est le nom que quelques auteurs du moyen âge ont donné à la province du Languedoc ; mais ce nom étoit commun à tous les peuples qui disoient oc pour oui, c'est-à-dire, aux habitans de la Gascogne, de la Provence, du Dauphiné, ainsi que du Languedoc, dont le nom moderne a été formé. (D.J.)


OCCLIS(Géog. anc.) ancienne ville de l'Arabie heureuse, autrefois marchande, & port de mer fameux par le commerce des Indes ; mais ce n'est aujourd'hui qu'une aiguade. Ptolémée la met à 75d. de long. & à 12d. 30'. de lat. (D.J.)


OCCREL '(Géog.) petite riviere de France en Berry. Elle vient d'auprès de Cernoi, & tombe dans la Loire entre Gien & le canal de Briare. (D.J.)


OCCULTATIONS. f. (Astron.) se dit du tems pendant lequel une étoile ou une planete est cachée à notre vue par l'interposition du corps de la lune, ou de quelqu'autre planete. Voyez ECLIPSE.

Cercle d'occultation perpétuelle est dans la sphere oblique, un parallele aussi éloigné du pole abaissé, que le pole élevé est distant de l'horison.

Toutes les étoiles renfermées entre ce cercle & le pole abaissé, ne se levent jamais sur l'horison ; mais demeurent toujours au-dessous, &c. Ainsi, dans nos climats, toutes les étoiles qui sont à moins de 48°. 50'. de distance du pole austral ou méridional, ne peuvent jamais être vues sur notre horison. C'est ce qui obligea M. Halley de se transporter, en 1677, à l'île de Sainte Helene, pour donner un catalogue de ces étoiles. Voyez ÉTOILES, CIRCUMPOLAIRE, & CERCLE. (O)


OCCULTEse dit de quelque chose de secret, de caché, ou d'invisible. Les sciences occultes sont la Magie, la Nécromancie, la Cabale, &c. sciences toutes frivoles, & sans objets réels. Voyez MAGIE, CABALE, NECROMANCIE, &c.

Agrippa a fait plusieurs livres de philosophie occulte, remplis de folies & de réveries ; & Fludd a fait neuf volumes de cabale, ou science occulte, où presque tout est entortillé de figures & de caracteres hébreux. Voyez ROSECROIX.

Les anciens Philosophes attribuoient à des vertus, à des causes, à des qualités occultes les phénomenes dont ils ne sont pas capables de trouver la raison.

Si par ce mot de qualité occulte ces philosophes n'entendent autre chose, sinon une cause dont la nature & la maniere d'agir est inconnue ; il faut avouer que leur philosophie est, à plusieurs égards, plus sage que la notre. Voyez ATTRACTION & NEWTONIANISME.

OCCULTE, se dit en Géometrie d'une ligne qui s'apperçoit à peine, & qui a été tirée ou avec la pointe du compas, ou au craion.

Les lignes occultes sont fort en usage dans différentes opérations, comme quand on leve des plans, qu'on dessine un bâtiment, un morceau de perspective ; on efface ces lignes quand l'ouvrage est fini. Chambers. (E)

OCCULTE, couvé, se dit des maladies qui ne sont annoncées par aucun symptome avant de se manifester ; qui font sentir toute leur violence dès le premier abord, & dont le malade est accablé brusquement, & sans qu'on puisse lui reprocher d'y avoir donné lieu. Ces sortes de maladies sont causées, pour l'ordinaire, par la disposition pléthorique & cacochyme du malade, qui occasionne l'attaque subite par l'irruption de la matiere morbifique qui se fait tout-à-coup, soit sur un viscere, soit sur un nombre considérable de vaisseaux.


OCCUPANT(Jurisprud.) se dit d'un procureur constitué sur une cause, instance ou procès. Il ne peut pas y avoir deux procureurs occupans en même tems pour une même partie.

Premier occupant se dit de celui qui se saisit le premier d'une chose & qui s'en rend le maître. Les choses abandonnées sont au premier occupant. Voyez les institutes, liv. II. tit. premier, & ci-après OCCUPATION. (A)


OCCUPATIONS. f. figure de Rhétorique, qui consiste à prévenir une objection que l'on prévoit, en se la faisant à soi-même & en y répondant. M. Flechier a mis cette figure en usage dans cet endroit de l'oraison funebre de M. de Turenne. " Quoi donc n'y a-t-il point de valeur & de générosité chrétienne ? L'Ecriture qui commande de se sanctifier, ne nous apprend-elle pas que la piété n'est point incompatible avec les armes ?... Je sai, messieurs, que ce n'est pas en vain que les princes portent l'épée, que la force peut agir quand elle se trouve jointe avec l'équité, que le Dieu des armées préside à cette redoutable justice, que les souverains se font à eux-mêmes, que le droit des armes est nécessaire pour la conservation de la société, & que les guerres sont permises pour assurer la paix, pour protéger l'innocence, pour arrêter la malice qui se déborde, & pour retenir la cupidité dans les bornes de la justice. "

On nomme ainsi cette figure du mot latin occupare, occuper, s'emparer, parce qu'elle sert à s'emparer, pour ainsi dire, de l'esprit de l'auditeur. On l'appelle autrement préoccupation. Voyez PREOCCUPATION.

OCCUPATION, (Jurisprud.) signifie quelquefois habitation, c'est-à-dire, ce qu'un locataire occupe, & le tems qu'il a à garder les lieux. C'est ainsi que l'article 162 de la coutume de Paris porte : que s'il y a des sous-locatifs, leurs biens peuvent être pris pour le loyer & charge de bail, & néanmoins qu'ils leur seront rendus en payant le loyer pour leur occupation. (A)

Occupation est aussi un moyen d'acquérir du droit des gens, suivant lequel les choses appellées nullius, c'est-à-dire, qui n'ont point de maîtres, & les choses appartenantes aux ennemis sont au premier occupant.

Il y a, suivant le droit romain, cinq manieres d'acquérir ainsi par occupation ; savoir, venatus, la chasse aux bêtes fauves ; aucupium, qui est la chasse à l'oiseau ; piscatio, la pêche ; inventio, comme quand on trouve des perles sur le bord de la mer, des choses abandonnées, ou un trésor ; enfin, praeda bellica, c'est-à-dire, le butin que l'on fait sur les ennemis. Voyez les instit. liv. II. tit. 1.

Ces manieres d'acquérir n'ont pas toutes également lieu dans notre usage. Voyez CHASSE, PECHE, INVENTION, TRESOR, ENNEMIS, BUTIN. (A)


OCCURRENCES. f. (Gram.) il est synonyme à conjoncture ; il marque seulement un peu plus de hasard. S'il est prudent, il n'est pas toujours honnête de changer de conduite selon les occurrences.


OCÉANS. m. (Géog.) c'est cette immense étendue de mer qui embrasse les grands continens du globe que nous habitons. Les Grecs nous ont donné le mot Océan, , formé d', rapidement, & de , couler.

On dit la mer simplement pour signifier la vaste étendue d'eaux qui occupent une grande partie du globe. L'Océan a quelque chose de plus particulier, & se dit de la mer en général par opposition aux mers qui sont enfermées dans les terres. L'Océan n'environne pas moins le nouveau monde que l'ancien ; mais dans les mers resserrées dans de certains espaces de terre, le nom d'Océan ne convient plus.

L'Océan lui-même se partage en diverses mers, non qu'il soit divisé par aucune borne, comme les mers enfermées entre des rivages, & où l'on entre par quelques détroits, mais parce qu'une aussi grande étendue de mer que l'Océan est parcourue par des navigateurs qui ont besoin de distinguer en quel lieu ils se sont trouvés, on a imaginé des parties que l'on distingue par des noms plus particuliers.

Mais en général plusieurs géographes ont divisé l'Océan principal en quatre grandes parties, dont chacune est appellée aussi Océan, & qui répondent aux quatre continens ou grandes îles de la terre, telles sont :

1°. L'Océan atlantique, qui est situé entre la côte occidentale du vieux monde, & la côte orientale du nouveau. On l'appelle aussi Océan occidental, parce qu'il est à l'occident de l'Europe. L'équateur le divise en deux parties, dont l'une est contiguë à l'Océan hyperboréen, & l'autre à la mer Glacée ou mer Méridionale.

2°. L'Océan pacifique, ou grande mer du sud, qui est située entre la côte occidentale d'Asie & d'Amérique, & s'étend jusqu'à la Chine, & aux îles Philippines.

3°. L'Océan hyperboréen ou septentrional, qui environne le continent arctique.

4°. L'Océan méridional, qui regne autour du continent méridional, & dont l'Océan indien fait partie.

D'autres géographes divisent aussi l'Océan principal en quatre parties de la maniere suivante : l'Océan atlantique, selon eux, en fait une partie ; mais ils ne l'étendent pas au-delà de l'équateur, où ils font commencer l'Océan éthiopique. Ils comptent aussi avec nous l'Océan pacifique, & ils y ajoutent l'Océan indien. Mais nous avons plus d'égards dans notre division aux quatre grands continens. Quelques-uns ne le divisent qu'en trois parties ; savoir, l'atlantique, le pacifique & l'indien ; mais alors ils donnent plus d'étendue à l'Océan pacifique. Chacun peut s'attacher à la division qui lui semblera la meilleure ; cela n'est pas fort important ; car cette division n'est point faite par la nature même, c'est l'ouvrage de l'imagination seule.

L'Océan dans son étendue continuée environne toute la terre & toutes ses parties. Sa surface n'est interrompue nulle part par l'interposition de la terre ; il y a seulement des endroits où la communication ne se fait que par des trajets plus étroits.

La vérité de cette proposition ne peut se prouver que par l'expérience qu'on a acquise principalement en navigeant autour de la terre ; ce qui a été plusieurs fois entrepris & exécuté heureusement ; premierement par les Espagnols sous le capitaine Magellan, qui a découvert le premier le détroit auquel il a donné son nom ; ensuite par les Anglois, savoir, par François Drak, Thomas Cavendish & autres ; & postérieurement par les Hollandois, &c.

Les anciens n'ont jamais douté que l'Océan ne fût ainsi continué ; car ils supposoient que l'ancien monde étoit élevé au-dessus des eaux qui l'environnoient de toutes parts ; quelques uns même ont cru qu'il étoit flottant. Mais quand on eut découvert l'Amérique, qui a beaucoup d'étendue du nord au sud, & qui semble interrompre la continuité de l'Océan, & que l'on eût trouvé les continens arctique & antarctique ; alors on commença à changer de sentiment ; car on s'imagina que l'Amérique étoit jointe à quelque partie du continent méridional ; ce qui n'étoit pas sans vraisemblance, de même que la plûpart de nos géographes modernes supposent que l'Amérique méridionale est jointe au Groenland. Si ces deux conjectures eussent été justes, il s'en seroit suivi à la vérité que l'Océan n'environnoit pas toute la terre ; mais Magellan a levé tous les scrupules, & écarté tous les doutes à cet égard, en découvrant, en 1520, les détroits qui séparent l'Amérique d'avec le continent du sud, & qui joignent l'Océan atlantique avec la mer pacifique. Ainsi, ce que les anciens avoient supposé par une mauvaise forme de raisonner, l'expérience nous a démontré que c'est une vérité certaine. On en peut dire autant de l'Afrique ; car les Anciens supposoient sans hésiter qu'elle étoit bornée au sud par l'Océan, & qu'elle ne s'étendoit pas si loin au-delà de l'équateur, ce qui s'est trouvé exactement vrai ; mais quand les Portugais eurent navigé le long de la côte occidentale d'Afrique, & découvert qu'elle s'étendoit bien au-delà de l'équateur, on douta alors si on pourroit en faire le tour de maniere à pouvoir y trouver un passage pour aller aux Indes ; c'est-à-dire, si l'Afrique s'étendoit bien loin au midi, & si elle étoit entourée de l'Océan. Mais Vasco de Gama leva encore ce doute ; car, en 1497, il côtoya d'abord la partie la plus méridionale du promontoire d'Afrique, appellé le Cap de bonne espérance ; nom qui lui fut donné par Jean II. roi de Portugal, en 1494, lorsque Barthelemi Diaz, qui d'abord en revint, quoiqu'il n'eut pas doublé ce cap faute de provision, & à cause des temps orageux, lui eût donné une description détaillée de l'état tempestueux & orageux de la mer auprès de ce promontoire.

On fait bien des questions curieuses sur l'Océan ; nous n'en toucherons que quelques-unes d'entre celles que Varenius n'a pas dédaigné de résoudre. Les voici.

I. On recherche pourquoi l'Océan apperçu du rivage paroît s'élever à une grande hauteur, à mesure qu'il s'éloigne ?

Je réponds que c'est une erreur de la vue, ou pour parler plus exactement, une faute de calcul, qui a jetté bien des gens dans l'erreur, & leur a fait croire qu'en beaucoup d'endroits la mer est plus élevée de quelques stades que la terre. Mais il est bien surprenant que ces personnes n'aient jamais pensé à une expérience qu'on est à portée de faire tous les jours, & qui découvre aisément cette tromperie des sens. Quand nous regardons une longue allée d'arbres ou une rangée de colonnes, la partie la plus éloignée nous paroît toujours plus haute que celle qui est auprès de nous ; & toute l'allée semble s'élever petit-à-petit, à mesure que ses parties s'éloignent de nous, quoique réellement elle soit partout au même niveau : c'est ainsi que nous estimons aussi la hauteur de la mer ; car, si nous prenions un niveau, & que du rivage nous observassions les parties éloignées de la mer, nous ne les trouverions pas plus hautes que nous ; au contraire elles se trouveroient un peu plus basses que l'horison sur lequel nous sommes.

II. On demande si l'Océan est partout de la même hauteur ?

Il paroît que les différentes parties de l'Océan & les baies ouvertes sont toutes de la même hauteur ; mais les baies en longueur, & principalement celles que forment des détroits serrés, sont un peu plus basses, surtout à leurs extrêmités. Il seroit cependant à souhaiter que nous eussions des observations meilleures & plus exactes que celles qu'on a faites jusqu'à ce jour sur ce sujet. Il seroit desirable que ceux qui sont à portée de les faire, travaillassent à lever, s'il est possible, les doutes suivans : savoir, 1°. si l'Océan indien, pacifique & atlantique n'est pas plus bas que les deux autres ; 2°. si l'Océan septentrional auprès du pole, & sous la zone froide est plus élevé que l'atlantique ; 3°. si la mer rouge est plus haute que la Méditerranée ; 4°. si la mer pacifique est plus haute que la baie de Mexique ; 5°. si la mer baltique est aussi haute que l'Océan atlantique. Il faudroit encore observer ces différences dans la baie de Hudson, au détroit de Magellan, & dans d'autres endroits.

Le flux & reflux continuel de la mer, & les courans, font changer la face de l'Océan, & rendent les parties d'une hauteur différente dans différens tems : mais ce changement est opéré par des causes étrangeres, & nous n'examinons ici que la constitution naturelle de l'eau ; d'ailleurs, il ne paroît pas que ce changement de hauteur soit si sensible au milieu de l'Océan qu'auprès des côtes.

III. La profondeur de l'Océan n'est-elle pas variable, & telle dans quelques endroits qu'on n'en peut pas trouver le fond ?

La profondeur de l'Océan varie suivant que son lit est plus ou moins enfoncé ; on la trouve quelquefois de 1/10, 1/40, 1/20, 1/4, 1/2, &c. mille d'Allemagne, &c. Il y a des endroits où l'on trouve un mille & plus, & où la sonde ne se trouve pas communément assez longue pour atteindre au fond ; cependant il est assez vraisemblable que, même dans ce cas, le fond n'est pas aussi éloigné qu'on le croit, si ce n'est peut-être aux endroits où il se rencontre des trous extraordinaires, ou des passages souterrains.

La profondeur des baies n'est pas si grande que celle de l'Océan, & leurs lits sont d'autant moins creux, qu'ils se trouvent plus proches de la terre : par la même raison l'Océan n'est pas si profond auprès des côtes que plus avant, ce qui est occasionné par la figure concave de son lit.

Les marins trouvent la profondeur de la mer avec un plomb de figure pyramidale, & d'environ douze livres de pesanteur ; qu'ils attachent à une ligne de 200 perches de longueur ; quelquefois on prend un plomb plus pesant. Cependant ils peuvent bien être trompés dans cette observation lorsque la sonde est entraînée par un courant ou un tournant d'eau : car alors elle ne descend pas perpendiculairement, mais dans une direction oblique. Lorsque la profondeur est si grande que la sonde ne suffit pas pour y parvenir, on peut employer la méthode donnée par le docteur Hook dans les Transactions philosophiques, n°. 9.

Il paroît pourtant que la profondeur de l'Océan est limitée par-tout, & qu'elle ne va pas jusqu'aux Antipodes ; car si deux portions de terre étoient divisées par quelque partie de l'Océan qui pût être continuée à-travers le centre du globe jusqu'au côté opposé, elles tomberoient ensemble au centre, à moins d'être soutenues par les arcades, par la raison que la terre est plus pesante que l'eau. D'ailleurs toute la masse de la terre & de l'eau est limitée, & conséquemment la profondeur de l'Océan ne peut pas être infinie.

D'ailleurs les observations qu'on a faites en divers endroits à ce sujet, prouvent clairement que la profondeur de la mer équivaut à-peu-près à la hauteur des montagnes & des lieux méditerranés, c'est-à-dire qu'autant les unes sont élevées, autant l'autre est déprimée ; & que comme la hauteur de la terre augmente à mesure qu'on s'éloigne des côtes, de même la mer devient de plus en plus profonde en avançant vers son milieu, où communément sa profondeur est la plus grande.

La profondeur de la mer est souvent altérée dans le même lieu par quelques-unes des causes suivantes : 1°. par le flux & reflux ; 2°. par l'accroissement & le décroissement de la lune ; 3°. par les vents ; 4°. par les dépôts du limon qui vient des côtes : ce qui fait qu'avec le tems les sables & le limon rendent petit-à-petit le lit de la mer plus plat.

IV. Pourquoi l'Océan qui reçoit tant de rivieres, ne s'aggrandit-il point ? Cette question est très-curieuse.

Puisque l'Océan reçoit perpétuellement une quantité prodigieuse d'eau, tant des rivieres qui s'y déchargent que de l'air par les pluies, les rosées & les neiges qui y tombent, il seroit impossible qu'il n'augmentât pas considérablement, s'il ne diminuoit de la même quantité par quelqu'autre moyen ; mais comme on n'a remarqué aucun accroissement considérable dans la mer, & que les limites de la terre & de l'Océan sont les mêmes dans tous les siecles, il faut chercher par quel moyen l'Océan perd autant d'eau qu'il en reçoit par les pluies & les rivieres. Il y a à ce sujet deux hypothèses chez les Philosophes : l'une est que l'eau de la mer est portée par des conduits souterrains jusqu'aux sources des rivieres, où se filtrant à-travers les crevasses, elle perd sa salure : l'autre hypothèse est que cette perte se fait par les vapeurs qui s'élevent de sa surface. La premiere opinion est presqu'abandonnée de tout le monde, parce qu'il est bien difficile, pour ne pas dire impossible, d'expliquer comment l'eau de l'Océan, étant plus basse que l'embouchure des rivieres, peut remonter aux sources, qui sont la plûpart sur de hautes montagnes. Mais dans la seconde hypothèse on n'a point cette difficulté à expliquer, ni à empêcher l'accroissement de l'Océan, ni à fournir d'eau les sources : ce qui se doit faire aisément par les vapeurs que nous savons certainement être attirées de la surface de l'Océan.

La quantité de vapeurs qui s'éleve de la mer a été calculée par M. Halley de la maniere suivante. Trans. philos. n°. 189.

Il a trouvé, par une expérience faite avec beaucoup de soin, que l'eau salée au même degré que l'est ordinairement l'eau de mer, & échauffée au degré de chaleur de l'air dans nos étés les plus chauds, exhale l'épaisseur d'un soixantieme de pouce d'eau en deux heures : d'où il paroît qu'une masse d'eau d'un dixieme de pouce se perdra en vapeurs dans l'espace de douze heures. Desorte que connoissant la surface de tout l'Océan ou d'une de ses parties, comme la Méditerranée, on peut aussi connoître combien il s'en éleve d'eau en vapeurs en un jour, en supposant que l'eau soit aussi chaude que l'air l'est en été.

Il s'ensuit de ce qui vient d'être dit, qu'une surface de dix pouces quarrés perd tous les jours un pouce cubique d'eau ; un pié quarré une demi-pinte, le quarré de quatre piés, un gallon ; un mille quarré 6914 tonneaux ; & un degré quarré de 69 milles anglois, 33 millions de tonneaux.

Le savant Halley suppose que la Méditerranée est d'environ 40 degrés de longueur & 4 de largeur, compensation faite des lieux où elle est plus large avec ceux où elle est plus étroite : desorte que toute sa surface peut être estimée à 160 degrés quarrés ; & par conséquent toute la Méditerranée, suivant la proportion ci-devant établie, doit perdre en vapeurs au moins 5 milliars 280 millions de tonneaux d'eau dans un jour d'été. A l'égard de la quantité d'eau que les vents emportent de dessus la surface de la mer, qui quelquefois est plus considérable que celle qui s'exhale par la chaleur du soleil, il me paroît impossible d'établir aucune regle pour la fixer.

Il ne reste qu'à comparer cette quantité d'eau avec celle que les rivieres portent tous les jours à la mer : ce qu'il est difficile de calculer, puisqu'on ne peut mesurer ni la largeur du lit de ces rivieres, ni la vîtesse de leur courant. Il n'y a qu'une ressource, c'est d'établir une comparaison entr'elles & la Tamise ; & en les supposant plus grandes qu'elles ne sont réellement, on peut avoir une quantité d'eau plus considérable qu'elles n'en fournissent réellement dans la Méditerranée.

La Méditerranée reçoit neuf rivieres considérables, savoir l'Ebre, le Rhône, le Tibre, le Pô, le Danube, le Niester, le Boristhène, le Tanaïs & le Nil ; toutes les autres sont peu de chose en comparaison. Cet ingénieux auteur suppose chacune de ces rivieres dix fois plus grande que la Tamise, non qu'il y en ait aucune de si forte, mais afin de compenser toutes les petites rivieres qui vont se rendre dans la même mer.

Il suppose que la Tamise au pont de Kingston, où la marée monte rarement, a 190 aunes de large & trois de profondeur, & que ses eaux parcourent l'espace de deux milles par heure. Si donc on multiplie 190 aunes de largeur de l'eau par trois aunes de profondeur, & le produit 390 aunes quarrées par 48 milles ou 84 milles 480 aunes, qui est la vîtesse que l'eau parcourt en un jour, le produit sera 25 millions 344 mille aunes cubiques d'eau, ou 20 millions 300 mille tonneaux qui se rendent chaque jour dans la mer Méditerranée.

Or si chacune de ces neuf rivieres fournit dix fois autant d'eau que la Tamise, il s'ensuivra que chacune d'elle porte tous les jours dans la mer 203 millions de tonneaux d'eau, & conséquemment toutes les neuf ensemble donneront 1827 millions de tonneaux d'eau par jour.

Or cette quantité ne fait guere plus que le tiers de ce qui s'en exhale en vapeurs de la Méditerranée en douze heures de tems : d'où il paroît que la Méditerranée, bien loin d'augmenter ou de déborder par l'eau des rivieres qui s'y déchargent, seroit bien-tôt desséchée si les vapeurs qui s'en exhalent n'y retournoient pas en partie au moyen des pluies & des rosées qui tombent sur sa surface.

V. Il y a des parties de l'Océan dont la couleur est différente des autres, & l'on en cherche la raison.

On observe que vers le pole du nord la mer paroît être de couleur noire, brune sous la zone torride, & verte dans les autres endroits ; sur la côte de la nouvelle Guinée elle paroît blanche & jaune par endroits, & dans les détroits elle paroît blanchâtre sur la côte de Congo. Vers la baie d'Alvaro, où la petite riviere Gonzales se jette dans la mer, l'Océan est d'une couleur rouge, & cette teinture lui vient d'une terre minérale rouge sur laquelle la riviere coule. Mais l'eau la plus singuliere pour sa couleur, est celle du golfe Arabique, qu'on appelle aussi par cette raison la mer Rouge. Il est probable que ce nom lui a été donné à cause du sable rouge qui se trouve sur son rivage, & qui contre sa nature se mêle souvent avec l'eau par la violence du flux & reflux, qui est extraordinaire dans ce golfe : desorte qu'il le balotte comme des cendres, & l'empêche de tomber au fond par sa violente agitation. Les marins confirment ce fait, & disent que cette mer paroît quelquefois aussi rouge que du sang ; mais que si on met de cette eau dans un vase sans le remuer, le sable rouge se précipite, & qu'on peut le voir dans le fond. Il arrive souvent que de fortes tempêtes exerçant leur furie sur la mer Rouge vers l'Arabie & l'Afrique, emportent avec elles des monceaux de sable rouge capables d'engloutir des caravanes entieres, & des troupes d'hommes & d'animaux, dont par succession de tems les corps se changent en véritables momies.

VI. Pourquoi la mer paroît-elle claire & brillante pendant la nuit, sur-tout quand les vagues sont fort agitées dans une tempête ?

Ce phénomene nous paroît être expliqué par ce passage de l'optique de Newton, pag. 314. " Tous les corps fixes, dit-il ne luisent-ils pas & ne jettent-ils pas de la lumiere lorsqu'ils sont échauffés jusqu'à un certain point ? Cette émission ne se fait-elle pas par le mouvement de vibration de leurs parties ? Tous les corps qui ont beaucoup de parties terrestres & sur-tout de sulphureuses, ne jettent-ils pas de la lumiere toutes les fois que leurs parties sont suffisamment agitées, soit que cette agitation se fasse par la chaleur, par la friction, la percussion, la putréfaction, par quelque mouvement vital, ou autre cause semblable ? Par exemple, l'eau de la mer brille la nuit pendant une violente tempête, &c. "

VII. Comment arrive-t-il que l'Océan abandonne ses côtes en certains endroits, desorte qu'il se trouve de la terre ferme où il y avoit autrefois pleine mer ?

En voici les principales causes : 1°. si la violence des vagues qui s'élancent contre la côte est arrêtée par des rochers, des bas fonds, & des bancs répandus çà & là sous l'eau, la matiere terrestre contenue dans l'eau, comme la boue, la vase, &c. fait un dépôt & augmente la hauteur des bancs de sable, au moyen de quoi ils opposent de plus en plus de la résistance à la violence de l'Océan, ce qui lui fait déposer encore plus de sédiment : desorte qu'à la longue les bancs de sable étant devenus fort hauts, excluent tout-à-fait l'Océan & se changent en terre seche.

2°. Ce qui contribue beaucoup à augmenter les bas-fonds, c'est quand ils sont de sable & de rocher : car alors la mer venant s'y briser & s'en retournant, n'en peut rien détacher ; au lieu que toutes les fois qu'elle en approche elle y laisse un sédiment qui les augmente, comme je l'ai déja dit.

3°. Si quelque rivage voisin est d'une terre legere ; poreuse, & qui se détache aisément, le flux de la mer en emporte des parties qui se mêlent avec l'eau, & qu'elle dépose sur quelqu'autre côte adjacente qui se trouve plus dure. D'ailleurs quand la mer anticipe sur une côte, elle quitte autant de terrein sur une autre voisine.

4°. Les grandes rivieres apportent une grande quantité de sable & de gravier à leurs embouchures ou à l'endroit où elles se déchargent dans la mer, & l'y laissent, soit parce que le lit est plus large & moins profond à cet endroit, soit parce que la mer résiste à leur mouvement. C'est une observation que l'on fait principalement dans les pays où les rivieres débordent tous les ans.

5°. Si les vents soufflent fréquemment de la mer vers les côtes, & que la côte elle-même soit de rocailles ou d'une terre dure sans sable, elle amasse la vase & les sédimens, ce qui la rend plus haute.

6°. Si la marée y monte vîte & sans beaucoup d'effort, & qu'elle descende lentement, elle apporte beaucoup de matieres étrangeres sur le rivage, & n'en remporte point.

7°. Si la côte a une longue pente oblique dans la mer, la violence des vagues se trouve ralentie & diminuée par degrés, au moyen de quoi la mer y dépose sa vase & sa bourbe.

Il y a plusieurs endroits ou cantons de terrein que l'on sait certainement avoir été couverts autrefois par l'Océan. L'endroit où est actuellement l'Egypte étoit une mer autrefois, comme le démontre l'expérience & le témoignage des anciens : car le Nil venant des régions éloignées de l'Ethiopie, quand il est débordé, couvre toute l'Egypte pour un tems ; & ensuite diminuant insensiblement, il dépose de la vase & une matiere terrestre, que le cours violent du fleuve avoit entraînées avec lui ; au moyen de quoi l'Egypte devient plus élevée d'année en année. Mais avant que le Nil eût apporté cette quantité si prodigieuse de matiere, la mer, qui maintenant est repoussée par la hauteur que l'Egypte a acquise, couvroit alors tout son terrein.

Le Gange & l'Inde, deux fameuses rivieres de l'Inde, font le même effet que le Nil par leurs inondations, aussi-bien que le Rio de la Plata au Brésil. Il est probable que la Chine s'est formée de la même maniere, ou du-moins qu'elle s'est considérablement étendue, parce que le fleuve rapide appellé Hoambo, qui coule de la Tartarie dans la Chine, & qui est sujet à des débordemens fréquens, quoique non annuels, contient tant de sable & de gravier, que ces matieres font presque le tiers de ses eaux.

Ces exemples démontrent la quatrieme cause ; savoir que les rivieres font que la mer abandonne la côte ; mais il y a plusieurs pays où la mer elle-même est cause de cet abandon, parce qu'elle apporte & dépose sur le rivage assez de matiere & de sédiment pour augmenter la hauteur de la côte, de maniere qu'elle n'est plus en état de la couvrir de ses eaux. C'est ainsi que la Hollande, la Zélande & la Gueldres ont été formées, car la mer couvroit autrefois ces pays, comme il est démontré, tant par les anciens monumens conservés dans l'Histoire, que par la qualité même de leur terrein. On trouve dans les montagnes de Gueldres, près de Nimegue, des coquillages de mer ; & en creusant la terre en Hollande, on a trouvé à une grande profondeur des arbrisseaux de mer & des matieres marécageuses. Outre cela, la mer même y est plus haute que les terres, qui en seroient submergées si on ne la retenoit par des digues & des écluses. D'un autre côté, il y a des gens qui croient avec assez de vraisemblance que la Hollande & la Zélande ont été formées des sédimens déposés par le Rhin & la Meuse. De même la Prusse & les pays voisins s'aggrandissent de jour en jour, parce que la mer se retire.

VIII. Il n'est pas difficile de comprendre par quelle raison l'Océan couvre la terre dans des lieux où il n'y avoit point d'eau auparavant.

Cela peut arriver de plusieurs manieres : 1°. quand il se fait passage dans les terres en formant des baies & des détroits, comme la Méditerranée, la baie de Bengale, le golfe d'Arabie, &c. Ainsi se sont formés les détroits d'entre la Sicile & l'Italie, entre Ceylan & l'Inde, entre la Grece & le Négrepont ; les détroits de Magellan, de Manille & du Sund. Quelques-uns même prétendent que l'Océan atlantique a été ainsi formé, & qu'il a séparé l'Amérique d'avec l'Europe, afin de pouvoir par ce moyen expliquer plus aisément comment ses habitans descendent d'Adam. Il est certain qu'un prêtre égyptien dit à Solon l'athénien, qu'environ 600 ans avant Jesus-Christ (comme on le voit dans le Timée de Platon) il y avoit vis-à-vis du détroit de Gibraltar une île plus grande que l'Afrique & l'Asie, qu'on appelloit Atlantis, & que par un grand tremblement de terre & une inondation, la plus grande partie fut submergée en un jour & une nuit : ce qui nous fait voir qu'il y avoit parmi les savans d'Egypte une tradition que l'Amérique avoit été séparée du vieux monde plusieurs siecles auparavant.

2°. Quand les eaux de la mer sont poussées par de gros vents sur les côtes, & qu'elles minent les rivages & les bancs formés par la nature ou par l'industrie des hommes, il y a plusieurs exemples d'inondations considérables, comme autrefois en Thessalie, & plus récemment dans la Frise & le pays de Holstein.

3°. Quand par les mêmes causes l'Océan se répand dans les terres, & y forme des îles en plusieurs endroits, comme dans les Indes orientales.

4°. Quand la mer mine ses bords & entre dans les terres, par exemple, la mer Baltique s'est étendue dans la Poméranie, & a détruit Vineta port de mer très-célébre. La mer a miné la côte de Norwege, & séparé du continent quelques îles. L'Océan germanique est entré dans la Hollande auprès du village de Catti, & a submergé un grand espace de terrein. Les ruines de l'ancien château Breton qui étoit un lieu de garnison des Romains, sont fort avancées dans la mer, & ensevelies sous les eaux. Dans la partie méridionale de Ceylan, auprès de l'Inde, la mer a mangé 20 milles de terrein, & forme une petite île ; on pourroit citer encore beaucoup d'autres exemples.

On conçoit aisément, par ce détail historique, que l'Océan occupe maintenant des lieux qui faisoient autrefois partie du continent, & qui pourront retourner à leur premier état, si le monde dure encore des milliers d'années.

IX. Enfin, on demande pourquoi, il y a peu d'îles dans le milieu de l'Océan, & qu'on ne trouve jamais de petites îles ramassées, qu'auprès des grandes îles ou du continent.

L'expérience confirme la vérité de ce fait, & personne n'en doute. On trouve à peine une petite île dans le milieu de l'Océan pacifique ; & il y en a très-peu dans le grand Océan, entre l'Afrique & le Brésil, si ce n'est Sainte-Hélene & l'île de l'Ascension ; mais c'est sur les côtes de l'Océan & du grand continent que se trouvent toutes les îles, excepté celles que je viens de nommer, & sur-tout les bouquets d'îles. Celles de la mer Egée sont auprès de l'Europe & de l'Asie & le continent méridional : il n'y a que les Açores qui semblent être au milieu de l'Océan, entre l'Amérique & le vieux Monde, quoiqu'elles soient plus proches du dernier.

La cause de ce phénomène paroît venir de ce que la mer les a séparées du continent, en se faisant passage dans les terres, & qu'elle n'a pas pû les couvrir, à cause de leur hauteur ; peut-être aussi que quelques-unes ont été formées de la maniere suivante. La mer ayant miné quelque étendue de terrein, & ne pouvant pas en emporter les petites parties, les a déposées insensiblement auprès de la terre, ce qui a formé à la fin des îles : mais on voit peu d'îles dans le milieu de l'Océan. 1°. Parce que la mer n'a pas pû emporter si loin les particules qu'elle détachoit des côtes ; 2°. parce que l'eau y a beaucoup de force & un mouvement qui tend à augmenter la profondeur de la mer, plutôt qu'à former des îles ; 3°. parce que n'y ayant point là de continent, il n'a pas pû se former des grappes d'îles de la maniere dont j'ai dit qu'elles se formoient. Cependant dans les tems reculés, lorsque le milieu de l'Océan n'étoit pas où il est maintenant, il a pû y avoir des grappes d'îles, que la force de l'eau aura pû miner & détruire par la suite des siecles. (D.J.)

OCEAN, (Mythol.) les Poëtes ont jugé à propos d'en faire une divinité : Hésiode nous dit que l'Océan eut de Thétis prise pour la terre, tous les fleuves dispersés dans le monde, & la plûpart des Nymphes qui, par cette raison porterent le nom d'Océanides. Homere va plus loin, il atteste que l'Océan est le premier de tous les dieux ; les hymnes attribués à Orphée nous débitent la même idée. Virgile lui-même l'appelle le pere de toutes choses, Oceanum patrem rerum, suivant la doctrine de Thalès, qui enseignoit d'après les Egyptiens, que l'eau étoit la matiere premiere dont tous les corps étoient composés.

Homere fait faire aux dieux de fréquens voyages chez l'Océan, où ils passoient douze jours de suite dans la bonne chere & les festins : c'est une allusion que le poëte grec fait à une ancienne coutume des peuples qui habitoient sur les bords de l'Océan atlantique, lesquels célébroient dans une certaine saison de l'année des fêtes solemnelles, où ils portoient en procession la statue de Jupiter, de Neptune & des autres dieux, & leur offroient des sacrifices.

Les Grecs & les Romains n'oublierent point de leur côté de sacrifier à la divinité de l'eau, sous le nom de l'Océan, ou sous celui de Poseidon chez les uns, & de Neptune chez les autres. De-là, tant d'autels & de temples que le paganisme éleva à la gloire de ce dernier, dont la souveraineté bornée d'abord à la Méditerranée, s'étendit depuis à toutes les autres mers. Nous apprenons de Diodore de Sicile, que les Egyptiens donnerent le nom d'Océan au Nil, & qu'ils le reconnurent pour une divinité suprême.

D'anciens monumens nous représentent l'Océan sous la figure d'un vieillard, assis sur les ondes de la mer, & ayant près de lui un monstre marin ; ce vieillard tient une urne, dont il verse de l'eau, symbole de la mer, des fleuves & des fontaines. (D.J.)


OCÉANIDESS. f. pl. (Mythol.) c'étoient les filles de l'Océan & de Thétis. Hésiode compte soixante-douze nymphes Océanides, dont il a forgé les noms, qu'il n'est pas nécessaire de transcrire ici. (D.J.)


OCELLIOCELLI


OCELUou OCELUS, (Géog. anc.) ancienne ville ou bourg de la Gaule dans les Alpes, que César dit être la derniere ville de la province citérieure, oppidum citerioris provinciae extremum. MM. de Valois & Sanson croient que c'est Exiles en Dauphiné, dans la vallée de la Doria, entre le mont Genèvre & la ville de Suze. (D.J.)


OCHÉ(Géog. anc.) en grec ; montagne de l'île d'Eubée, selon Strabon, qui met la ville de Caryste au pié de cette montagne. (D.J.)


OCHESS. f. (Charpent.) entailles ou marques que font les Charpentiers sur des regles de bois, pour marquer des mesures. (D.J.)


OCHIO(Géog.) contrée du Japon dans l'île de Niphon, elle comprend onze provinces, & a pour capitale Jedo. (D.J.)


OCHLOCRATIES. f. (Gouvern.) ; abus qui se glisse dans le gouvernement démocratique, lorsque la vile populace est seule maîtresse des affaires. Ce mot vient d', multitude, & , puissance.

L'ochlocratie doit être regardée comme la dégradation d'un gouvernement démocratique : mais il arrive quelquefois que ce nom dans l'application qu'on en fait, ne suppose pas tant un véritable défaut ou une maladie réelle de l'état, que quelques passions ou mécontentemens particuliers qui sont cause qu'on se prévient contre le gouvernement présent. Des esprits orgueilleux qui ne sauroient souffrir l'égalité d'un état populaire, voyant que dans ce gouvernement chacun a droit de suffrage dans les assemblées où l'on traite des affaires de la république, & que cependant la populace y fait le plus grand nombre, appellent à tort cet état une ochlocratie ; comme qui diroit un gouvernement où la canaille est la maîtresse, & où les personnes d'un mérite distingué, tels qu'ils se croyent eux-mêmes, n'ont aucun avantage par-dessus les autres ; c'est oublier que telle est la constitution essentielle d'un gouvernement populaire, que tous les citoyens ont également leur voix dans les affaires qui concernent le bien public. Mais, dit Ciceron, on auroit raison de traiter d'ochlocratie, une république où il se feroit quelque ordonnance du peuple, semblable à celle des anciens Ephésiens, qui, en chassant le philosophe Hermodore, déclarerent que personne chez eux ne devoit se distinguer des autres par son mérite. Nemo de nobis unus excellat. Cic. Tusc. quaest. lib. V. cap. xxxvj. (D.J.)


OCHNA(Botan. exot.) genre de plante que le pere Plumier 32, & Linnaeus, gen. plant. p. 819. caractérisent ainsi.

Le calice de la fleur est composé de cinq petites feuilles ovales, pointues à l'extrêmité, & qui tombent avec la fleur. Cette fleur est formée de deux pétales, arrondis & obtus. Les étamines sont des filets extrêmement déliés qui se réunissent à leur extrêmité. Le germe du pistil est ovale, & se termine en un stile pointu, droit, & plus long que les étamines. Le fruit est un placenta charnu, arrondi, contenant dans chacun de ses côtés, une seule baie ovoïde. Ses semences sont uniques, & pareillement de forme ovale. (D.J.)


OCHRES. f. (Hist. nat. Bot.) ochrus, genre de plante à fleur papilionacée ; le pistil sort du calice & devient dans la suite une silique le plus souvent cylindrique, qui renferme des semences arrondies. Ajoutez aux caracteres de ce genre, que les feuilles sont rangées une à une ou par paire, & toujours terminées par une main. Tournefort, inst. rei herb. Voyez PLANTE. (I)

OCHRES, (Hist. nat. Minéral.) ochrae terrae metallicae ; c'est ainsi qu'on nomme dans l'histoire naturelle des terres colorées & métalliques, formées par la décomposition des métaux qui se vitriolisent, tels que le fer, le cuivre & le zinc ; l'on voit par-là qu'il y a différentes especes d'ochres, & elles varient considérablement pour la couleur, pour la densité & par les autres terres étrangeres avec lesquelles elles sont mêlées.

L'ochre de fer doit être regardée comme une vraie mine de fer, dont on tire ce métal en y joignant une matiere inflammable qui lui rend le phlogistique qu'il avoit perdu. On trouve de l'ochre rouge que l'on nomme quelquefois rubrica ou ochre rouge naturelle ; l'ochre jaune ; elle est quelquefois d'un jaune de safran, d'autres fois elle est d'un jaune moins vif, elle est très-fine & colore les doigts ; on l'appelle quelquefois moëlle de pierre ; l'ochre brune est d'un brun plus ou moins foncé.

Toutes les ochres varient pour la consistance, il y en a qui ont la dureté des pierres, tandis que d'autres sont très-friables & se trouvent même sous la forme d'une poudre légere. Il y a de l'ochre qui a la forme d'écailles minces ou de feuillets ; telle est celle qui forme les enveloppes, dont les étites ou pierres d'aigle sont composées.

Il sera aisé de se former une idée de la formation de l'ochre, si l'on fait attention que le vitriol, toutes les fois qu'on en fait la dissolution dans l'eau, dépose une substance terreuse jaune, qui n'est autre chose que du fer privé de son phlogistique ; cette substance terreuse est une ochre pure. De même dans le sein de la terre les pyrites martiales se décomposent peu-à-peu, se changent en vitriol, qui lui-même, par l'humidité & le contact de l'air, souffre de l'altération & dépose cette terre jaune que nous appellons ochre.

Quelques auteurs parmi lesquels on compte MM. Hill & Emanuel Mendez d'Acosta, ont distingué les ochres & en ont fait différentes classes, suivant qu'elles font ou ne font point effervescence avec les acides, c'est-à-dire, d'après les différentes terres avec lesquelles les ochres se trouvent accidentellement mêlées ; mais l'ochre pure, c'est-à-dire, la terre métallique produite par la décomposition de la pyrite vitriolique, ne fait point d'effervescence avec les acides ; quand cela lui arrive, c'est un signe que l'ochre est jointe avec quelque terre calcaire. Cependant comme l'ochre est une vraie mine de fer que l'on exploite très-souvent, il est à-propos de connoître la nature des terres avec lesquelles elle peut être mêlée, afin de savoir quel fondant il sera àpropos d'y joindre pour en tirer le fer avec profit. En effet, si l'ochre est mêlée, par exemple, avec une terre calcaire, on sent qu'il sera bon de lui joindre une terre argilleuse, parce que la terre argilleuse se vitrifie avec la terre calcaire. Voyez l'art. FONDANT. Cette observation peut être utile, vû que l'ochre est la mine de fer la plus commune en France, & que l'on exploite le plus ordinairement ; en effet, les ochres font des couches souvent très-considérables, & qui s'étendent dans un très-grand espace de terrein.

La substance que les Minéralogistes appellent ochre de cuivre, est un cuivre décomposé & produit par le vitriol cuivreux. Cette ochre est ou verte ou bleue ; la premiere, s'appelle vert de montagne ; la seconde, s'appelle bleu de montagne, & toutes deux sont comprises sous le nom de chrysocolle. Voyez ces différens articles.

Comme le zinc a aussi la propriété de se vitrioliser, on compte aussi une ochre de zinc, c'est la terre ou pierre calaminaire.

L'ochre qui est produite par le fer lorsqu'elle est bien pure, s'emploie dans la peinture pour les jaunes & pour les bruns ; en faisant réverberer ces ochres sous une moufle, elles deviennent d'un rouge plus ou moins vif, suivant que l'ochre est plus ou moins mêlée avec des terres étrangeres, ou suivant que la partie ferrugineuse y domine ; en essayant les ochres de nos pays de cette maniere, on verroit que souvent on fait venir de bien loin des couleurs que l'on pourroit se procurer à beaucoup moins de frais, sur-tout si on vouloit un peu examiner la terre. Le giallolino ou jaune de Naples, n'est autre chose que de l'ochre. L'ochre de rue est une ochre d'un jaune tirant sur le rouge : la couleur qu'on appelle brun rouge, est aussi une espece d'ochre. Quant à la terre d'ombre, on la regarde plutôt comme une terre bitumineuse, que comme de l'ochre.

Dans la Médecine, l'ochre comme toutes les substances ferrugineuses, est regardée comme désiccative & comme astringente. (-)


OCHRIDALAC D ', (Géog.) lac de la Turquie en Europe, entre l'Albanie au couchant, & le Coménolitari au levant. Ce lac n'a qu'une demi-lieue de large sur dix lieues de long, & une seule ville du même nom, autrement dite Giustandil. Les anciens ont connu ce lac sous le nom de lacus Lycuicus.


OCHSENFURT(Géogr.) ville d'Allemagne en Franconie, dans l'évêché de Wurtzbourg. Elle est sur le Mein, à 5 lieues S. E. de Wurtzbourg. Long. 27. 50. lat. 49. 40.


OCHUMS(Géog.) riviere de la Mingrelie, qui, selon le pere Archange Lamberti, a deux sources dans le Caucase, & se jette dans la mer Noire.


OCHUS(Géog. anc.) riviere d'Asie dans la Bactriane, selon Ptolémée, l. VI. c. xj. Il en met sa source à 110 degrés de long. & 59 degrés de lat. Cette riviere se perd dans l'Oxus à 119 degrés de long. & 44 degrés 20'de lat. Strabon parle de ce fleuve d'une maniere inintelligible. Selon M. Delisle, le Zotale est l'Ochus de Strabon. Arrien parle de l'Ochus, montagne de la Perse proprement dite. (D.J.)


OCKERL ', (Géog.) riviere d'Allemagne en basse-Saxe, dans les états de la maison de Brunswick. Elle se perd dans l'Aller, environ trois lieues audessous de Gifhorn.


OCNUS(Littér.) c'étoit un homme laborieux, dit Pausanias, qui avoit une femme fort peu ménagere ; desorte qu'elle dépensoit en un moment tout ce qu'il pouvoit gagner à la sueur de son visage. Dans le fameux tableau de Polignote, il est représenté assis, faisant une corde avec du jonc ; une ânesse qui est auprès, mange cette corde à mesure, & rend inutile tout le travail du cordier. Ce tableau donna lieu à un proverbe chez les Grecs : pour dire, c'est bien de la peine perdue, on disoit, c'est la corde d'Ocnus. (D.J.)


OCOCOLINS. m. (Hist. nat. Orn.) perdrix de montagne, perdix montana, oiseau de la grosseur de la perdrix grise. Il a près de dix pouces de longueur depuis la pointe du bec jusqu'au bout des ongles : la tête, la gorge & le haut du cou sont fauves ; le bas du cou, la poitrine, la partie antérieure du ventre, les côtés du corps & les plumes du dessous de la queue ont une couleur de marron clair : celle des plumes du dos, du croupion, des épaules & du dessus de la queue est la même, excepté que le bord de chaque plume est brun ; le bas-ventre & les jambes sont d'un fauve très-clair : la fausse aîle & les grandes plumes de l'aîle ont une couleur grise, mêlée de brun, à l'exception du bord extérieur qui a un peu de roussâtre. La queue est composée de vingt plumes ; les six du milieu sont de couleur de marron, mêlée de brun, & à l'extrêmité est un peu blanchâtre : les sept autres de chaque côté ont une couleur de marron clair. On trouve cette espece de perdrix sur les montagnes ; elle descend quelquefois dans les plaines, & elle se mêle avec les perdrix grises. Ornit. de M. Brisson, tom. I. Voyez OISEAU.

OCOCOLIN du Mexique, perdrix de montagne du Mexique, seu perdix montana Hernandezii Raii ; cet oiseau est plus gros que la perdrix grise, il a un pié à neuf pouces de longueur, depuis la pointe du bec jusqu'à l'extrêmité des ongles. Les couleurs dominantes de cet oiseau sont le brun, le jaunâtre & le fauve mêlés ensemble. Il y a quelques plumes grises & blanches sur la tête & sur le cou, dont la couleur est fauve. Le dessus de la tête, la gorge & les côtés du corps ont des taches noires ; la face intérieure des aîles est cendrée, & la face supérieure est grise, avec des taches blanches & des taches rousses. Le bec & les piés sont d'un rouge pâle. On trouve cet oiseau au Mexique. Ornit. de M. Brisson, tom. I. V. OISEAU.


OCOSOQUA, ou OCQUE, (Comm.) poids de Turquie qui pese quatre cent dragmes, ou trois livres deux onces, poids de Marseille. quarante-quatre ocques, & en quelques échelles du Levant, quarante-cinq, composent le quintal de Turquie de cent rottes ou rotons. Voyez ROTTES, Dictionn. de Comm.


OCOSCOL(Hist. nat.) nom d'un arbre qui croît en Amérique, dans la nouvelle Espagne. Ses feuilles ressemblent à celles du lierre ; son écorce est grise & épaisse. Lorsqu'on y fait une incision, il en sort une substance résineuse, rougeâtre & transparente, qui est le liquidambar. Voyez cet article.


OCRA(Géogr. anc.) montagne qui fait partie des Alpes, & qui, selon Strabon, servoit de bornes entre les peuples Carni & le Norique. Ce sont aujourd'hui les Alpes entre Gorice, Laubach & Trieste.


OCRÉATULES. f. (Hist. nat.) nom donné par Llwyd à une pierre inconnue, semblable à la jambe d'un homme.


OCRICULUM(Géogr. anc.) ville qui étoit sur la voie Flaminienne & dans l'Apennin. Strabon, Tite-Live, liv. XX. ch. xj. Tacite liv. III. c. lxxviij. Pline le jeune, epist. xxv. l. VI. & Ptolémée, l. III. t. j. en font mention. Le nom vulgaire est aujourd'hui Otricoli.


OCRINUMPROMONTORIUM, (Géog. anc.) promontoire de l'île d'Albion, dont parle Ptolémée, liv. II. ch. ij. Quelques-uns croient que c'est aujourd'hui Landsend, & d'autres la pointe du Lésard.


OCTAÉTÉRIDECYCLE, (Chronol.) en grec , c'étoit chez les Grecs, un cycle ou terme de huit ans, au bout desquels on ajoutoit trois mois lunaires. Ce cycle fut en usage, jusqu'à ce que Meton l'Athénien réforma le calendrier, en inventant le nombre d'or, ou le cycle de dix-neuf ans. Voyez Potter, Archaeol. graec. tom. I. p. 460. (D.J.)


OCTAHEDREou OCTAEDRE, s. m. nom qu'on donne en Géométrie à l'un des cinq corps réguliers, qui consiste en huit triangles égaux équilatéraux. Voyez CORPS REGULIER.

On peut regarder l'octahedre comme composé de deux pyramides quadrangulaires, qui s'unissent par leurs bases (voyez PYRAMIDE) : ainsi on peut trouver la solidité de l'octahedre en multipliant la base quarrée d'une de ces pyramides par le tiers de sa hauteur, & en doublant ensuite le produit.

Le quarré du côté de l'octahedre est la moitié du quarré du diamêtre de la sphere circonscrite.

Euclide a donné dans ses élémens une méthode pour inscrire un cube dans un octahedre. Le pere Lamy, dans ses élémens de Géométrie, ayant voulu résoudre ce problême d'une autre maniere qu'Euclide, a commis un parallogisme. On en peut voir la preuve & le détail dans les mémoires de l'académie de 1726. M. de Mairan y prouve que le prétendu octahedre inscrit par le pere Lamy n'en est pas un, & fait sur cette matiere plusieurs autres remarques utiles & curieuses. (E)

Le cube inscrit par Euclide a ses angles appuyés sur les faces de l'octahedre ; le prétendu cube inscrit par le pere Lamy, a au contraire ses angles contigus aux angles de l'octahedre. M. de Mairan fait voir, & cela est très-facile, qu'on peut corriger le cube du pere Lamy, en laissant ses angles appuyés à ceux de l'octahedre, & qu'on peut d'ailleurs inscrire une infinité de cubes dans l'octahedre dont les angles seront placés sur les faces de l'octahedre, & placés dans une courbe. Ainsi M. de Mairan a non-seulement corrigé le pere Lamy, mais étendu la théorie d'Euclide. (O)


OCTANou OCTILE, s. m. se dit en Astronomie, d'une espece d'aspect ou position de deux planetes, dans laquelle elles sont distantes l'une de l'autre de la huitieme partie d'un cercle, c'est-à-dire de 45 degrés. Voyez ASPECT.

On appelle aussi octant un instrument d'Astronomie qui renferme 45 degrés. Voyez INSTRUMENT DE M. HADLEY. (E)

On dit que la Lune est dans les octans, lorsqu'elle est à 45, 135, 225, 315 degrés du lieu du Soleil, c'est-à-dire à 45° + 0, 45° + 90°, ou 45° + 180, ou 45 + 270. C'est dans ces octans que l'inégalité découverte par Ticho, & appellée variation, est la plus grande qu'il est possible. En effet, cette inégalité est proportionnelle au sinus du double de la distance de la Lune au Soleil, qui dans les octans devient égal au sinus total. (O)


OCTAPLES(Littér. sacrée) les octaples étoient une espece de bible polyglotte d'Origene à huit colonnes. Elle contenoit 1°. le texte hébreu en caracteres hébraïques ; 2°. le même texte en caracteres grecs ; 3°. la version d'Aquila ; 4°. celle de Symmaque ; 5°. celle des septante ; 6°. celle de Théodotion ; 7°. celle qui s'appelloit la cinquieme grecque ; 8°. enfin celle qu'on nommoit la sixieme. Voyez pour vous éclairer sur toutes les différentes versions des livres sacrés, rassemblées par ce pere de l'Eglise en plusieurs colonnes, le mot ORIGENE, HEXAPLES, Critique sacrée. (D.J.)


OCTATEUQUES. m. en Théologie & en littérature sacrée, signifie les huit premiers livres de l'ancien Testament ; savoir, la Genese, l'Exode, le Lévitique, les Nombres, le Deuteronome, le livre de Josué, le livre des Juges & de Ruth. Ce mot est formé du grec , huit & , livre ; ouvrage. Voyez BIBLE & PENTATEUQUE. Procope de Gaze a fait dix livres de commentaires sur l'Octateuque.


OCTAVA substf. (Hist. anc.) le huitieme du gain des porteurs. Sous le triumvirat d'Antoine, d'Auguste & de Lépide, les affranchis étoient tenus de donner le huitieme de leurs revenus. Dans la suite, on exigea le même impôt de toutes les marchandises qui entroient. On appella les receveurs, octaviarici, octaviaires. Les soldats qu'on assignoit à quelqu'un pour le défendre des insultes du peuple, s'appellerent aussi octaviarici.


OCTAVANORUMOCTAVANORUM


OCTAVES. f. (Hist. eccl.) se dit dans l'église romaine d'un espace de tems de huit jours destiné à la célébration d'une fête, dont on en répete en grande partie l'office ; comme les hymnes, les antiennes, les versets, & toujours à matines une leçon relative à cette fête. L'office dans l'octave est ordinairement semi-double, excepté le huitieme & dernier jour, qu'on nomme proprement l'octave, où il est double majeur. Ainsi il y a l'octave de Noël, de Pâques, de la Pente côte, de la fête Dieu, de la dédicace, &c. Voyez DOUBLE, SEMI-DOUBLE, &c.

OCTAVE, se dit aussi d'une station de prédicateur qui prêche plusieurs sermons pendant l'octave de la fête-Dieu. Cette coutume a été établie en France, sur-tout depuis l'hérésie des sacramentaires, pour instruire les peuples plus particulierement sur le sacrement de l'Eucharistie, & les affermir dans la foi de la présence réelle. Ainsi l'on dit que tel prédicateur a prêché l'octave dans telle ville, telle cathédrale, telle paroisse.


OCTAVIERv. n. en Musique, quand on force le vent dans un instrument à vent, le son monte aussi-tôt à l'octave, c'est ce qu'on appelle octavier. En renforçant ainsi l'inspiration, l'air renfermé dans le tuyau & contraint par l'air extérieur, est obligé, pour céder à la vîtesse des oscillations, de se partager en deux colonnes égales, ayant chacune la moitié de la longueur du tuyau : & c'est ainsi que chacune de ces moitiés sonne l'octave du tout. Une corde de violon celle octavie par un principe semblable, quand le coup d'archet est trop brusque ou trop voisin du chevalet. C'est un défaut dans l'orgue quand un tuyau octavie, cela vient de ce qu'il prend trop de vent. (S)


OCTAVINES. f. (Musique) cet instrument de musique est une espece de petite épinette, qui, pour être transportée plus commodément, n'a que la petite octave, ou le petit jeu du clavecin. (D.J.)


OCTAVOS. m. (Comm. Monnoie) monnoie de cuivre qui a cours en Espagne. L'octavo ou ochavo vaut deux maravédis de vellon, & il en faut dix-sept pour une réale aussi de vellon. Il y a des octavos de quatre ou de huit maravédis ; mais on les appelle ordinairement les uns des quartas, & les autres des doubles quartas.


OCTAVUM(Géog. anc.) ville d'Afrique & siege épiscopal en Numidie. Il ne faut pas confondre celui-ci avec un autre siége épiscopal de même nom, situé dans la Byzacene. (D.J.)


OCTILou OCTANT, s. m. terme d'Astrologie, qui signifie l'aspect de deux planetes éloignées l'une de l'autre de 45 degrés, ou de la huitieme partie de la circonférence du zodiaque, c'est-à-dire d'un signe & demi. Voyez OCTANT & TRIOCTILE.


OCTIREMEoctoremis, s. f. (Marine des anc.) bâtiment des anciens, selon les uns, à huit rangs de rames ; & selon les autres, ou à huit rangs de rameurs, ou à huit rameurs sur chaque rame ; car les sentimens des savans sont fort partagés ; nous traiterons ailleurs cette matiere.


OCTOBRE(Calendrier de l'ancienne Rome) huitieme mois de l'année dans le calendrier de Romulus, & le dixieme dans celui de Numa ; il a toujours gardé son premier nom, malgré les noms différens que le sénat & les empereurs romains lui ont voulu donner. En vain le sénat desira qu'on appellât ce mois Faustinus, en l'honneur de Faustine, femme de l'empereur Antonin. Commode ne réussit pas mieux en le nommant Invictus, ni Domitien en l'appellant Domitianus. Ce mois étoit sous la protection de Mars.

Le 4 Octobre, on faisoit la solemnité du Mundus patens.

Le 12 fut consacré par un autel à la Fortune de retour, Fortunae reduci, pour flatter Auguste qui revenoit à Rome après avoir pacifié la Sicile, la Grece, la Syrie, l'Asie & les Parthes.

Le 13 arrivoit la fête Fontinalia, les Fontinales.

Le 15, on sacrifioit un cheval à Mars, nommé October equus.

Le 19, on solemnisoit dans les armées la fête nommée Armilustrium.

Le 28 & les suivans, se donnoient les jeux de la victoire, institués par Sylla.

On célébroit à la fin de ce mois les vortumnales & les jeux sarmatiques. (D.J.)

OCTOBRE, (Calendrier des modernes) nom du dixieme mois de notre année. Il a 31 jours ; & c'est le 23 que le Soleil entre dans le signe du Scorpion. Le nom d'Octobre qu'il a vient de ce qu'il étoit le huitieme de l'année romaine, qui n'étoit composée que de dix. (D.J.)


OCTODORUou OCTODURUS, (Géogr. anc.) village dont parle Jules César de bello Gallico, l. III. c. j. & le donne au peuple Veragri. Sanson estime que c'est Martigny ou Martignach, comme disent les Allemands, sur les côtes de la Dranse, qui tombe incontinent dans le Rhône. Ce lieu a été la capitale du bas Vallais, comme Sion du haut Vallais. Voyez les mém. des Inscrip. tome XIV. le plan d'un camp que Galba établit autrefois à Octodurum. Stewechius avoit tiré ce plan sur les lieux, & le fit le premier graver dans son commentaire sur Végece. (D.J.)


OCTOGENAIREadj. & subst. (Gramm.) qui a atteint l'âge de 80 ans, on dit c'est un octogenaire.


OCTOGESA(Géogr. anc.) ancienne ville de l'Espagne Tarragonoise au pays des Itergetes. César en parle de bello civili, l. I. c. lxj. M. de Marca pense qu'Octogésa devoit être au lieu où est aujourd'hui Mequicenza au confluent de la Segre & de l'Ebre : cette conjecture est des plus vraisemblables. (D.J.)


OCTOGONES. m. (Géom.) se dit en Géométrie d'une figure de huit côtés & de huit angles. Voyez FIGURE & POLYGONE.

Quand tous les côtés & les angles de cette figure sont égaux, on l'appelle octogone régulier ou octogone inscriptible dans un cercle. (E)

Le côté de l'octogone régulier est la corde de 45 degrés ; or nommant 1 le rayon, le sinus de 45 degrés est (1/2), & la corde est (1/2+[1-1/2]2) = (2 - 2). Par cette formule on peut calculer ou le côté d'un octogone dont le rayon est donné, ou le diamêtre d'un octogone dont on connoît le côté. Je me souviens d'avoir employé, il y a plus de 25 ans, cette derniere méthode pour trouver le diamêtre du grand bassin octogone du jardin des Tuileries, j'ai trouvé, s'il m'en souvient bien, par la mesure actuelle le côté de 77 piés, d'où j'ai conclu le diamêtre de 32 à 33 toises ; car les nombres précis ne sont plus présens à ma mémoire. On prétend que ce diamêtre est égal à la hauteur des tours de Notre-Dame, mais je le crois plus petit de quelques toises. (O)


OCTOPHORES. m. (Hist. anc.) litiere portée par huit esclaves ; elle étoit plus encore à l'usage des femmes que des hommes ; on s'en servoit à la ville, quand on étoit indisposé, pour aller en visite, & en tout tems pour aller à la campagne.


OCTOPODES. m. (Antiq. ecclés.) c'étoit une banniere des papes divisée en huit flammes ou huit languettes. Voyez Bollandus, Act. SS. Febr. tome II. page 26.


OCTOSTYLES. m. (Archit. civile) face d'un bâtiment orné de huit colonnes ; c'est une ordonnance de huit colonnes disposées sur une ligne droite, comme le temple pseudo-diptere de Vitruve, & le portique du Panthéon à Rome, ou sur une ligne circulaire, comme le monoptere rond ou temple d'Apollon Pythien à Delphes, & toute autre tour de dôme ayant huit colonnes en son pourtour. Le mot octostyle est dérivé de deux mots grecs, dont l'un signifie huit, & l'autre colonne.


OCTROIS. m. (Jurisprud.) signifie concession de quelque grace ou privilege faite par le prince.

Les octrois ou deniers d'octrois sont des levées de certains droits en deniers, que le prince permet à des communautés de faire sur elles-mêmes pour leurs besoins & nécessités, comme pour les fortifications des villes, réparations des bâtimens, entretien du pavé, &c.

Ces octrois se levent sur la vente du vin, du charbon, du bois à brûler, & autres denrées & marchandises, selon ce qui a été octroyé par le prince.

Les deniers d'octrois & autres deniers communs & patrimoniaux des villes & communautés sont perçus par le receveur de la ville ou communauté.

Ces receveurs des octrois ont été érigés en titre d'office dans les villes par divers édits ; on leur a aussi donné des contrôleurs, mais tous ces offices ont été supprimés & rétablis par divers édits : l'édit du mois de Juin 1725, qui les a rétablis, forme le dernier état ; la ville de Paris a été exceptée de ces créations.

Les comptes des deniers d'octrois se rendent à la chambre des comptes. Sur les fonctions, créations & suppressions des receveurs des octrois, voyez le Dictionnaire des arrêts au mot Octrois.


OCTULAINS(Géog. anc.) en latin Octulani, anciens peuples d'Italie dans le Latium, & l'un de ceux qui avoient part à la distribution des viandes sur le mont Albano, selon Pline, l. III. c. v. (D.J.)


OCTUPLEadj. (Gramm. & Arith.) qui est huit fois plus grand.


OCULAIREadj. en Anatomie, qui appartient à l'oeil. Nerfs oculaires communs, nerfs oculaires externes. Voyez MOTEURS.

OCULAIRE, s. m. (Dioptr.) on appelle ainsi celui des verres d'une lunette, ou d'un microscope qui est tourné vers l'oeil. Voyez LUNETTE, MICROSCOPE, TELESCOPE, &c. voyez aussi OBJECTIF. (O)

OCULAIRE, pierre, (Hist. nat.) lapis ocularis. Mercati a donné ce nom à une espece d'opercule de coquille qui est l'umbilicus maximus.

Les anciens semblent aussi avoir donné indifféremment le nom de pierres oculaires à toutes les pierres dans lesquelles ils trouvoient ou croyoient trouver la ressemblance d'un oeil. Les pierres qu'ils nommoient lapides ocellati, paroissent n'avoir été que des boules avec lesquelles les enfans jouoient comme les nôtres font avec les gobilles. (-)


OCULATIONS. f. (Jardinage) c'est l'action d'ébourgeonner ou d'ôter les bourgeons inutiles des plantes, & sur-tout de la vigne : ce mot vient d'oculus, qui veut dire oeil ou bourgeon. (K)


OCULÉEPIERRE, (Hist. nat.) lapis oculatus, nom donné par Mercati à une pierre formée par l'assemblage d'un grand nombre de petits cailloux, telles que les pierres que les Anglois nomment pudding ; ce nom vient, suivant toute apparence, des cailloux ronds & roulés, renfermés dans cette pierre qui ressemblent à des yeux. Voyez Mercati, Metallotheca.


OCULISTES. m. chirurgien qui s'applique particulierement à toutes les maladies des yeux, ocularius chirurgus, ophthalmiater.

Dans les statuts des Chirurgiens de Paris il y a un article qui porte, que ceux qui voudront être reçus pour exercer seulement la partie de la Chirurgie qui concerne la vûe, subiront un examen, dans lequel ils seront interrogés sur la théorie & sur la pratique, & qu'ils auront le titre d'expert pour les yeux, sans pouvoir y joindre celui de chirurgien.

Celui qui se destine aux maladies des yeux devroit néanmoins avoir toutes les connoissances qu'on exige dans les autres Chirurgiens, car les maladies sont presque toutes les mêmes, c'est les lieux qu'elles occupent qui en font la différence : l'inflammation de l'oeil n'est pas d'une autre nature que l'inflammation du foie & des poumons. Les principes généraux sont les mêmes, il faut seulement en faire des applications particulieres aux différentes parties, & les maladies y ont des symptômes relatifs aux fonctions lésées. On ne peut guere attendre de grands progrès de ceux qui se sont livrés spécialement à un genre d'exercice, sans avoir puisé dans les sources de l'art les grands principes qui doivent les diriger : le public qui n'est pas au fait des choses, croit aisément qu'un homme qui s'applique uniquement à la connoissance des maladies d'un organe doit avoir des lumieres supérieures à un autre, & cela seroit vrai s'il étoit d'ailleurs profondément instruit des principes de l'art. Mais souvent on ne choisit une partie que par l'incapacité où l'on se sent de s'adonner à l'exercice complet de l'art : il est certain que les auteurs qui ont le mieux traité des maladies des yeux, étoient des chirurgiens également versés dans la connoissance de toutes les maladies, & qui pratiquoient indistinctement toutes les grandes opérations de la Chirurgie : parmi les anciens, Guillemeau, éleve d'Ambroise Paré, & premier chirurgien du roi après son maître. Au commencement de ce siecle, Antoine Maître-Jean, chirurgien à Mery-sur-Seine, qui termine son traité des maladies de l'Oeil, le plus estimé que nous ayons, par ces mots.... " Je sais que la plûpart des chirurgiens négligent de s'appliquer aux maladies des yeux, parce qu'elles sont si nombreuses qu'on s'en est fait un monstre, & que l'on croit qu'elles demandent toute l'application d'un homme, & une adresse toute singuliere pour exécuter toutes les opérations qui leur conviennent. Il n'est rien de tout cela ; elles sont nombreuses à la vérité, mais elles sont très-faciles à apprendre à un chirurgien déjà éclairé dans sa profession : elles n'ont point d'autres regles pour leur traitement que celles que l'on suit pour traiter les autres maladies, pourvû seulement qu'on ait égard à la nature de l'oeil : & il n'est besoin que d'une adresse médiocre & d'un peu de jugement pour en faire les plus difficiles opérations ". Voilà l'avis d'un très-habile oculiste sur un point où il ne doit pas être suspect. Il pouvoit mettre à un très-haut degré d'estime les talens nécessaires pour exercer convenablement cette partie de l'art, & personne n'avoit plus mérité d'en être cru sur sa parole. Il a été excellent oculiste, parce qu'il étoit très-bon chirurgien, & personne n'ignore que les opérations les mieux concertées de la chirurgie oculaire, sont dûes à des chirurgiens qui n'en ont point fait leur capital ; la fistule lacrymale par M. Petit, la cataracte dont M. Chery a connu la possibilité de l'extraction, pratiquée si heureusement de nos jours par M. Daviel, &c. (Y)

Voici la notice des auteurs qu'un bon oculiste doit connoître.

Anel, Méthode pour guérir les fistules lacrymales. Turin 1713 & 1714, in-4°. Item, Dissertation sur la nouvelle découverte de l'hydropisie du conduit lacrymal. Paris 1716, in-12.

Aquapendente (Hieronymus Fabricius ab), Tractatus de oculo visus organo. Patav. 1601, fol. Francof. 1605, 1613, fol. & dans ses ouvrages anatom. & physiol. Lips. 1687, fol. cum Albini praefatione, L. B. 1738, fol.

Bailly, on the preservation of the Sigh. London, 1560, in-12.

Banister (Richard), Traité des yeux, contenant la connoissance & la cure de onze cent treize maladies, auxquelles cette partie & les paupieres sont sujettes. Londres, 1622, in -4°. en anglois.

Bastisch, des maladies des yeux. Dresdae 1583, fol. fig. en allemand.

Beddevole, remarques sur les yeux des oiseaux. Genève 1680, in-8 °.

Beneventus Hierosolimitanus, de oculis, corumque aegritudinibus & curis. Venetiis 1550, in-fol. & in -4°.

Boye, à disquisition about the final causes of natural things, &c. with some uncommon observations about vitiated sight. Lond. 1689, in-8 °. rare.

Brisseau, de la cataracte & du glaucoma. Paris 1709, in-12. fig.

Briggs (Guillelm.) ophthalmographia. Cantabridgiae 1675, in -8°. il y donne une exacte description de l'oeil avec la méthode de le disséquer.

Burgos (Joh. de), de pupillâ oculi. Romae 1543, in-8 °. Le P. Paul, Fra Paolo, beau génie, est le premier, pour le dire en passant, qui ait observé la contraction & la dilatation de la prunelle de l'oeil.

Barrhus (Joseph Frider.) epistola de artificio humores oculorum restaurandi. Hafn. 1669, in-4 °.

Carcanus (Joh. Bapt.) de cordis vasorum in foetu unione, & de musulis palpebrarum & oculorum. Ticini 1764, in-8 °.

Cocchi (Anton.) epistola ad Morgagnum de lente crystalinâ oculi humani, verâ suffusionis sede. Romae 1721, in-8 °.

Coward (Guillelm.) ophthalmomiatria, sive oculorum medela. London. 1706. in-8 °.

Dubois, des maladies qui arrivent à l'oeil, & des remedes les plus convenables pour les guérir sans opération manuelle. Paris 1733, in-12.

Friderici (Petri), tractatus de oculis. Lips. 1576, in-8 °.

Guenelloni, epistola ad D. Carletonum, &c. de anatome oculorum, &c. Amstael. 1686, in-8 °.

Heisteri (Laurent.) de cataracta, glaucomate, & amaurosi. Altorf. 1713, in-8 °.

Henricus (Joh.) de morbis oculorum, aurium, nasi, dentium. Antverp. 1608, in -4.

Hodierna (Joh. Bapt.) de oculo muscae. Pauormi 1644, in-4 °. cet ouvrage rare est fort bon.

Hoferus (Tobias), de ophthalmia tractatus. Basileae 1653, in-8 °.

Hovius (Jacobus), de circulari humorum motu in oculis. Lugd. Bat. 1716, cum fig. c'est un bon ouvrage.

Huyghens (Chrétien), opera varia. Lugd. Bat. 1682, in -4°. & opera reliqua. Amstael. 1728, 2 vol. in-4 °.

Kennedy, ophthalmographia, &c. Lond. 1713, in-8 °. en anglois.

Maître-Jan (Antoine), des maladies de l'oeil. Troyes 1707, in 4°. prem. édit. c'est le meilleur auteur sur cette matiere.

Manelphi (Johannis), tractatus de fletu & lacrymis. Romae 1618, in-8 °.

Marini (Girol.) pratique des opérations chirurgicales sur les yeux, & dans la lithotomie. Rome 1723, in-8 °. en Italien.

Michael (Joh.) oculi fabrica, actio, usus, &c. Lugd. Bat. 1649, in-8 °.

Monavius (Frider.) elenchus affectuum ocularium. Cryphiswaldiae 1644, in-4 °, 1654, in -4°.

Moaline (Antoine), à relation of new anatomical observations in the eyes of animals. Lond. 1682, in-4 °. c'est un ouvrage très-curieux.

Newton (le chev. Isaac), optique, livre immortel.

Petit (le médecin), lettre où l'on démontre que le crystallin est fort près de l'uvée, avec de nouvelles preuves concernant l'opération de la cataracte. Paris 1729, in-4 °. rare & curieuse.

Panamusali de Buldac, liber super praeparationibus rerum quae ad oculorum medicinas faciunt. Venet. 1500, in-fol.

Plempii (Vopisc. Fortun.) ophthalmographia. Lovani 1648, fol. il a fait sa réputation par cet ouvrage.

Read (Guillelm.) on the diseases of the eyes. Lond. 1704, in-8 °.

Ruschius (Joh. Bapt.) super visus organo, libri quatuor. Pisis, 1631, in-4 °.

Schelhammeri (Christoph.) ophthalmographia & opsioscopia, &c. Jenae 1640, in -4°.

Severus (Nicolaus), observationes anatomicae de glandulis oculorum, novisque eorum vasis. Hafniae 1664, in -4°.

Taylor (Joh.) of the cataract and glaucoma. London 1736, in-8°. Item, le méchanisme du globe de l'oeil. Paris 1738, opérateur adroit & charlatan habile.

Trinchusii, dissertatio de caecis sapientiâ & eruditione claris. Jenae 1672, in-4 °. c'est un ouvrage pour les Littérateurs.

Varolius (Constantius), de nervis opticis. &c. Patavii 1573 Francof. 1591, in-8 °.

Woolhouse, dissertationes de cataracta & glaucomate. Francof. 1719, in-8 °.

Yves (Saint) traité des maladies des yeux. Paris 1722, in-8 °.

Zahu, oculus artificialis teledriopticus, &c. Norimb. 1722. in-fol. fig.

Thé perfect oculist. 1603, in-8 °. par un anonyme.

A tous ces traités particuliers il faut joindre les observations qui se trouvent éparses dans les Mémoires de l'académie des Sciences, les Transactions philosophiques, le Recueil d'Edimbourg, les Actes des curieux de la nature, & autres ouvrages de ce genre.

Boerhaave avoit donné dans des leçons publiques un traité sur la structure de l'oeil, & ses principales maladies ; c'est un morceau précieux que messieurs Van-Swieten & Tronchin pourroient mettre au jour. (D.J.)


OCULUS BELou OCULUS SOLIS, (Hist. Botan.) Voyez OEIL DE CHAT.

OCULUS MUNDI. Voyez OEIL DU MONDE.

OCULUS MARIS ou OCULUS VENERIS, nom d'une coquille que l'on connoît mieux sous le nom d'umbilicus veneris.

OCULUS CHRISTI, (Botan.) espece d'astérisque, nommé par Tournefort asteriscus annuus, foliis ad florem rigidis. Voyez ASTERISQUE.

On le cultive quelquefois dans les jardins à cause de sa fleur ronde, radiée & de couleur jaune, qui sert à embellir les parterres ; mais l'astérisque préférable pour ce dessein est l'espece qui fleurit la plus grande partie de l'année, & que Tournefort appelle asteriscus maritimus, perennis, patulus. (D.J.)


OCYMOPHILLONS. m. (Botan.) nom donné par Buxbaum à un nouveau genre de plante dont voici les caracteres. La fleur est sans pétale ; elle porte sur un embrion qui devient ensuite un vaisseau séminal, oblong, quadrangulaire, divisé en quatre loges, qui contiennent des graines arrondies & très-petites. Les feuilles de ce genre de plante sont semblables à celles du basilique, ocymum, d'où lui vient son nom. Elle croît dans les lieux humides. Bocconé la décrit sous le nom impropre de glaux, en l'appellant la grande glaux de marais, à fleur jaune. Act. petropol. vol. IV. pag. 421.


OCYMUMS. m. (Botan.) genre de plante que nous appellons en françois basilic, & c'est sous ce nom que vous la trouverez caractérisée. Tournefort en compte dix-neuf especes, & Boerhaave vingtquatre ; elles possedent une qualité balsamique & tempérée.


OCZAKOW(Géogr.) ville forte de Turquie, dans la Bessarabie, capitale d'un pays de même nom, & fameuse par la bataille de 1644 : c'est où sont les galeres turques qui gardent l'embouchure du Niéper contre les courses des Cosaques. Elle est défendue par plusieurs châteaux, & est à 126 lieues S. O. de Bialogrod, 164 N. E. de Constantinople. Long. 47. 35. lat. 46. 30.

La ville d'Oczakow, nommée par les Turcs Dsian-Crimenda, est située à l'embouchure du Borysthène qui s'y jette dans la mer Noire ; on nommoit autrefois cette ville Obia ou Miletopole, & elle étoit alors le centre du commerce des Milésiens avec les peuples septentrionaux de ces quartiers.

Le pays d'Oczakow est séparé de la Tartarie Crimée par le Borysthène ; il a l'Ukraine au N. O. la mer Noire au S. E. le Budziac au S. O. & la Moldavie au couchant. (D.J.)


ODAS. f. terme de relation, chambre, classe des pages du grand-seigneur dans le serrail : voici ce qu'en dit du Loir.

Les pages du grand-seigneur sont divisés en cinq classes, qui sont autant de chambres appellées oda. La premiere plus basse en dignité porte la qualité de grande, pour le nombre de ceux qui la composent : ce sont les plus jeunes à qui on enseigne à lire & à écrire, à bien parler les langues, qui sont la turque pour ce monde, l'arabe pour le paradis, & la persane pour l'enfer, à cause, disent les Turcs, de l'hérésie de la nation qui la parle.

La seconde s'appelle la petite oda, où depuis l'âge de 14 ou 15 ans, jusqu'à 20 ou environ, ils sont exercés aux armes, à piquer des chevaux, à l'étude des sciences dont les Turcs ont quelque teinture, comme est l'Arithmétique, la Géométrie & l'Astrologie. Dans chacune de ces chambres il y a un page de la chambre privée, qui leur commande.

La troisieme chambre nommée kilan-oda, comprend bien deux cent pages, qui outre leurs exercices ordinaires, sont commandés par le kilerdgibachi, pour le service de la sommellerie & de la fruiterie.

La quatrieme n'en a que vingt-quatre, qui sous le khazinéda-bachi, ont soin du trésor qui est dans l'appartement du grand-seigneur, où ils n'entrent jamais avec des habits qui aient des poches.

La cinquieme chambre appellée kas-oda, c'est-à-dire classe privée, est composée de quarante pages qui servent à la chambre du prince.

Toutes les nuits un nombre fixe de pages de ces chambres sont de garde, quand leur prince est couché ; ils sont posés en divers endroits, les uns plus près de lui que les autres, selon le degré de leur chambre ; & ceux qui sont de la chambre privée les commandent. Ils prennent garde aussi que la lumiere, qu'ils tiennent toujours dans sa chambre, ne lui donne point dans les yeux, craignant qu'il ne s'éveille ; & s'ils le voient travaillé de quelque songe qui l'inquiete & qui le tourmente, ils en avertissent l'aga pour qu'il le réveille. (D.J.)


ODABACHou ODDOBASSI, s. m. (Hist. mod.) est un officier de l'armée des Turcs, qui répond à-peu-près à ce que nous appellons parmi nous un sergent, ou un caporal.

Les simples soldats & les janissaires, appellés oldachis, lorsqu'ils ont servi un certain nombre d'années, sont avancés, & deviennent biquelars : de biquelars ils sont faits odabachis, c'est-à-dire, caporaux de compagnie, ou chefs de certaines divisions dont le nombre n'est pas fixé, étant quelquefois de dix hommes, quelquefois de vingt.

Leur paye est de six doubles par mois, & ils portent pour marque distinctive un grand feutre, large d'un pié, & encore plus long que large, qui pend par derriere, & orné par devant de deux grandes plumes d'autruches.

L'odabachi est proprement un chef de chambrée des janissaires, comme le porte son nom composé de deux mots turcs savoir, oda, chambre, & bachi, chef. Lorsque les janissaires entrent pour la premiere fois dans cette chambre, l'odabachi les frappe sur le cou, & leur fait baisser la tête pour preuve de l'obéissance à laquelle ils sont engagés. Ils ne peuvent s'absenter sans sa permission, & lorsqu'ils négligent de la lui demander, il leur fait donner par le cuisinier de la chambrée des coups de baguette sur les fesses & non sur les piés, afin de ne pas les mettre hors d'état de marcher où le bien du service le requiert. S'ils commettent quelque crime grave, il les fait étrangler mais secrettement, & jetter leurs corps dans la mer. Que s'il est forcé de rendre leur punition publique, il doit auparavant les dégrader de leur qualité de janissaire, ce qui se fait en mettant en pieces le collet de leur habit. Guer, moeurs des Turcs, tome II.

On donne encore en Turquie le nom d'odabachi au directeur de chaque chambre des ichoglans ou pages du grand-seigneur. Il veille à leur conduite, à leurs exercices, & les fait châtier lorsqu'il leur échappe quelque faute.


ODAGLANDARIS. m. (Hist. mod. terme de relation) on écrit aussi odeglandari, odoglandari, oddoglandari. Ce sont les pages de la cinquieme chambre ou oda ; voyez ODA.

Ces pages sont au nombre de quarante qui servent à la garderobe du grand-seigneur. Ils ont dix aspres par jour, bouche à cour, & deux habits de velours, satin ou damas, tous les ans. Vigenere, illustrat. sur chalcondyle, p. 359. (D.J.)


ODALIQUEou ODALISQUES, s. f. (Hist. mod.) c'est ainsi qu'on nomme en Turquie les simples favorites du grand-seigneur, renfermées dans le serrail pour servir à ses plaisirs. Elles y sont gardées par des eunuques, & occupent chacune un appartement où elles sont servies par des femmes. Les odaliques qui n'ont eu que des filles, ont la liberté de sortir & de se marier à qui il leur plaît ; mais celles qui ont donné des fils au grand-seigneur, & sont arrivées par-là au titre d'asekis, sont renvoyées dans le vieux serrail quand le sultan se dégoûte d'elles, & n'en sortent jamais à-moins que leur fils ne monte sur le trone, & pour-lors on les nomme validé ou sultane-mere. Ce mot odalique vient d'oda, qui en turc signifie une chambre, parce que toutes ces femmes sont logées séparément. C'est entr'elles à qui employera le plus de manege pour plaire au sultan, & d'intrigues pour supplanter ses rivales.


ODAXISME(Médecine) mot grec dérivé de , je mords, & employé par différens auteurs pour désigner une sensation desagréable, plus forte que la démangeaison, & fort analogue à celle qui est l'effet d'une morsure. C'est dans ce sens général que van-Helmont l'emploie ; Dioscoride l'applique aussi à une affection des reins où le malade ressentoit cette espece de douleur, il dit qu'alors les reins étoient , comme mordus. Hippocrate, suivi en cela par le plus grand nombre de médecins, restreint le nom d'odaxisme à cette démangeaison vive & quelquefois douloureuse que les enfans éprouvent aux gencives, lorsqu'elles sont un peu percées & déchirées par les dents qui font effort pour sortir : pendant la dentition, dit-il, non-seulement il y a odaxisme, mais encore il survient des convulsions, &c. aphorism. 25. lib. III. d'où il paroît que ce mot seul signifie une affection des gencives, que presque tous les auteurs ont rendu par démangeaison.


ODES. f. (Poësie lyriq.) Dans la poësie grecque & latine, l'ode est une piece de vers qui se chantoit, & dont la lyre accompagnoit la voix. Le mot ode signifie chant, chanson, hymne, cantique.

Dans la poësie françoise, l'ode est un poëme lyrique, composé d'un nombre égal de rimes plates ou croisées, & qui se distingue par strophes qui doivent être égales entr'elles, & dont la premiere fixe la mesure des autres.

L 'ode avec plus d'éclat, & non moins d'énergie,

Elevant jusqu'au ciel son vol ambitieux,

Entretient dans ses vers commerce avec les dieux ;

....

Chante un vainqueur poudreux au bout de la carriere ;

Mene Achille sanglant au bord du Simoïs,

Ou fait fléchir l'Escaut sous le joug de Louis ;

....

Son style impétueux souvent marche au hasard,

Chez elle un beau desordre est un effet de l'art.

C'est M. Boileau qui parle, & qui dans ses beaux vers si dignes de la sublime matiere qu'il traite, donne sur cette espece de poësie des préceptes excellens qu'il a essayé de pratiquer lui-même avec assez peu de succès.

Comme l'ode est une poësie faite pour exprimer les sentimens les plus passionnés, elle admet l'enthousiasme, le sublime lyrique, la hardiesse des débuts, les écarts, les digressions, enfin le desordre poëtique. Nous pouvons en croire Rousseau sur ce sujet : écoutons-le.

Si pourtant quelque esprit timide

Du Pinde ignorant les détours,

Opposoit les regles d'Euclide

Au desordre de mes discours ;

Qu'il sache qu'autrefois Virgile

Fit même aux Muses de Sicile

Approuver de pareils transports :

Et qu'enfin cet heureux délire

Des plus grands maîtres de la lyre

Immortalise les accords.

L'enthousiasme ou fureur poëtique est ainsi nommée, parce que l'ame qui en est remplie est toute entiere à l'objet qui le lui inspire. Ce n'est autre chose qu'un sentiment quel qu'il soit, amour, colere, joie, admiration, tristesse, &c. produit par une idée.

Ce sentiment n'a pas proprement le nom d'enthousiasme, quand il est naturel, c'est-à-dire, qu'il existe dans un homme qui l'éprouve par la réalité même de son état ; mais seulement quand il se trouve dans un artiste, poëte, peintre, musicien ; & qu'il est l'effet d'une imagination échauffée artificiellement par les objets qu'elle se représente dans la composition.

Ainsi l'enthousiasme des artistes n'est qu'un sentiment vif, produit par une idée vive, dont l'artiste se frappe lui-même.

Il est aussi un enthousiasme doux qu'on éprouve quand on travaille sur des sujets gracieux, délicats, & qui produisent des sentimens forts, mais paisibles.

Le sublime qui appartient à l'ode est un trait qui éclaire ou qui brûle. Voici comment il se forme, dit l'auteur des Beaux-Arts réduits au même principe.

Un grand objet frappe le poëte : son imagination s'éleve & s'allume : elle produit des sentimens vifs qui agissent à leur tour sur l'imagination & augmentent encore son feu. De-là les plus grands efforts pour exprimer l'état de l'ame : de-là les termes riches, forts, hardis, les figures extraordinaires, les tours singuliers. C'est alors que les prophetes voient les collines du monde qui s'abaissent sous les pas de l'éternité ; que la mer fuit ; que les montagnes tressaillissent. C'est alors qu'Homere voit le signe de tête que Jupiter fait à Thétis, & le mouvement de son front immortel qui fait balancer l'univers.

Le sublime de l'ode consiste donc dans l'éclat des images & dans la vivacité des sentimens. C'est cette vivacité qui produit la hardiesse des débuts, les écarts, les digressions & le desordre lyrique, dont nous allons maintenant parler.

Le début de l'ode est hardi, parce que quand le poëte saisit sa lyre, on le suppose fortement frappé des objets qu'il se représente. Son sentiment éclate, part comme un torrent qui rompt la digue : & en conséquence il n'est guere possible que l'ode monte plus haut que son début ; mais aussi le poëte, s'il a du goût, doit s'arrêter précisément à l'endroit où il commence à descendre.

Les écarts de l'ode sont une espece de vuide entre deux idées, qui n'ont point de liaison immédiate. On sait quelle est la vîtesse de l'esprit. Quand l'ame est échauffée par la passion, cette vîtesse est incomparablement plus grande encore. La fougue presse les pensées & les précipite : & comme il n'est pas possible de les exprimer toutes, le poëte seulement saisit les plus remarquables, & les exprimant dans le même ordre qu'elles avoient dans son esprit, sans exprimer celles qui leur servoient de liaison, elles ont l'air d'être disparates & décousues. Elles ne se tiennent que de loin, & laissent par conséquent entr'elles quelques vuides qu'un lecteur remplit aisément, quand il a de l'ame & qu'il a saisi l'esprit du poëte.

Les écarts ne doivent se trouver que dans les sujets qui peuvent admettre des passions vives, parce qu'ils sont l'effet d'une ame troublée, & que le trouble ne peut être causé que par des objets importans.

Les digressions dans l'ode sont des sorties que l'esprit du poëte fait sur d'autres sujets voisins de celui qu'il traite, soit que la beauté de la matiere l'ait tenté, ou que la stérilité de son sujet l'ait obligé d'aller chercher ailleurs dequoi l'enrichir.

Il y a des digressions de deux sortes : les unes qui sont des lieux communs, des vérités générales, souvent susceptibles des plus grandes beautés poëtiques ; comme dans l'ode où Horace, à-propos d'un voyage que Virgile fait par mer, se déchaîne contre la témérité sacrilege du genre humain que rien ne peut arrêter. L'autre espece est des traits d'histoire ou de la fable, que le poëte emploie pour prouver ce qu'il a en vûe. Telle est l'histoire de Régulus, & celle d'Europe dans le même poëte. Ces digressions sont plus permises aux lyriques qu'aux autres, pour la raison que nous avons dite.

Le desordre poëtique de l'ode consiste à présenter les choses brusquement & sans préparation, ou à les placer dans un ordre qu'elles n'ont pas naturellement : c'est le desordre des choses. Il y a celui des mots d'où résulte des tours qui, sans être forcés, paroissent extraordinaires & irréguliers.

En général les écarts, les digressions, le desordre, ne doivent servir qu'à varier, animer, enrichir le sujet. S'ils l'obscurcissent, le chargent, l'embarassent, ils sont mauvais. La raison ne guidant pas le poëte, il faut au-moins qu'elle puisse le suivre : sans cela l'enthousiasme n'est qu'un délire, & les égaremens qu'une folie.

Des observations précédentes, on peut tirer deux conséquences.

La premiere est que l'ode ne doit avoir qu'une étendue médiocre. Car si elle est toute dans le sentiment, & dans le sentiment produit à la vûe d'un objet, il n'est pas possible qu'elle se soutienne longtems : animorum incendia, dit Ciceron, celeriter extinguuntur. Aussi voit-on que les meilleurs lyriques se contentent de présenter leur objet sous les différentes faces qui peuvent produire ou entretenir la même impression ; après quoi ils l'abandonnent presqu'aussi brusquement qu'ils l'avoient saisi.

La seconde conséquence est qu'il doit y avoir dans une ode, unité de sentiment, de même qu'il y a unité d'action dans l'épopée & dans le drame. On peut, on doit même varier les images, les pensées, les tours, mais de maniere qu'ils soient toûjours analogues à la passion qui regne : cette passion peut se replier sur elle-même, se développer plus ou moins, se retourner ; mais elle ne doit ni changer de nature, ni céder sa place à une autre. Si c'est la joie qui a fait prendre la lyre, elle pourra bien s'égarer dans ses transports, mais ce ne sera jamais en tristesse : ce seroit un défaut impardonnable. Si c'est par un sentiment de haine qu'on débute, on ne finira point par l'amour, ou bien ce sera un amour de la chose opposée à celle qu'on haïssoit : & alors c'est toûjours le premier sentiment qui est seulement déguisé. Il en est de même des autres sentimens.

Il y a des odes de quatre especes. L'ode sacrée qui s'adresse à Dieu, & qui s'appelle hymne ou cantique. C'est l'expression d'une ame qui admire avec transport la grandeur, la toute-puissance, la sagesse de l'être suprême, & qui lui témoigne son ravissement. Tels sont les cantiques de Moïse, ceux des prophetes, & les pseaumes de David.

La seconde espece est des odes héroïques, ainsi nommées, parce qu'elles sont consacrées à la gloire des héros. Telles sont celles de Pindare sur-tout, quelques-unes d'Horace, de Malherbe, de Rousseau.

La troisieme espece peut porter le nom d'ode morale ou philosophique. Le poëte frappé des charmes de la vertu ou de la laideur du vice, s'abandonne aux sentimens d'amour ou de haine que ces objets produisent en lui.

La quatrieme espece naît au milieu des plaisirs, c'est l'expression d'un moment de joie. Telles sont les odes anacréontiques, & la plûpart des chansons françoises.

La forme de l'ode est différente suivant le goût des peuples où elle est en usage. Chez les Grecs elle étoit ordinairement partagée en stances, qu'ils appelloient formes, .

Alcée, Sapho, & d'autres lyriques, avoient inventé avant Pindare d'autres formes, où ils mêloient des vers de différentes especes, avec une symmétrie qui revenoit beaucoup plus souvent. Ce sont ces formes qu'Horace a suivies. Il est aisé de s'en faire une idée d'après ses poësies lyriques.

Les François ont des odes de deux sortes : les unes qui retiennent le nom générique, & les autres qu'on nomme cantates, parce qu'elles sont faites pour être chantées, & que les autres ne se chantent pas.

Le caractere de l'ode de quelque espece qu'elle soit, ce qui la distingue de tous les autres poëmes, consiste dans le plus haut degré de pensée & de sentiment dont l'esprit & le coeur de l'homme soient capables. L'ode choisit ce qu'il y a de plus grand dans la religion, de plus surprenant dans les merveilles de la nature, de plus admirable dans les belles actions des héros, de plus aimable dans les vertus, de plus condamnable dans les vices, de plus vif dans les plaisirs de Bacchus, de plus tendre dans ceux de l'amour ; elle ne doit pas seulement plaire, étonner, elle doit ravir & transporter.

Les cantiques de l'Ecriture & les pseaumes de David célebrent de grandes merveilles ; cependant Rousseau & les autres poëtes judicieux n'ont pas traduit toutes ces odes sacrées, ils n'ont choisi que celles qui leur ont paru les plus propres à notre poësie lyrique. Tout est admirable dans l'univers : mais tous ses phénomenes ne doivent pas entrer également dans l'ode. Il faut préférer dans chaque espece les premiers êtres aux êtres moins sensibles & moins bienfaisans ; le soleil, par exemple, aux autres astres. Il faut rassembler dans leur description les circonstances les plus intéressantes, & placer, pour ainsi dire, ces êtres dans l'excès des biens & des maux qu'ils peuvent produire. Si vous décrivez un tremblement de terre, il doit paroître seul plus terrible que ceux que l'Histoire a jamais fait connoître : si vous peignez un paysage, il faut qu'il réunisse tous les charmes de ceux que la Peinture a jamais représentés. Une ode doit parler à l'esprit, au jugement, aux sens, au coeur, & leur offrir tour à tour les objets les plus capables de les occuper entierement.

Autant Erato est rebelle à ceux qui, sans autre guide que l'esprit, osent mettre un pié profane dans son sanctuaire, autant elle est favorable à ceux qui y sont introduits par le génie. Elle leur ouvre le champ le plus vaste, le plus noble & le plus beau ; elle leur permet & leur ordonne même de lâcher la bride à leur imagination, de prendre l'essor le plus rapide & le plus élevé, de se dérober aux regards des foibles mortels à-travers les feux & les éclairs, de s'élancer jusqu'au plus haut des cieux, tels que des aigles intrépides, d'aller prendre la foudre dans les mains de Jupiter pour en frapper les impies Salmonées & les orgueilleux Titans, &c.

Des mouvemens imprévus, des idées saillantes, des expressions hardies, des images fortes, mais gracieuses, un ordre qui soit caché avec art sous le voile d'un désordre apparent, beaucoup d'harmonie, des écarts éclatans, mais réglés par la raison, des transports sublimes, de nobles fureurs, &c. voilà les ornemens qui conviennent à l'ode : elle abhorre la médiocrité ; si elle n'échauffe, elle glace. Si elle ne nous enleve, si elle ne nous transporte par son divin enthousiasme, elle nous laisse transis & morfondus. C'est dans ce genre qu'on peut presque affirmer qu'il n'est point de degré du médiocre au pire. Le poëte, pour donner de la vie aux sujets qu'il traite, doit les animer par la fiction, & les soutenir par les peintures & par la cadence nombreuse. Tous les trésors de la fable, de la poësie, de l'imagination, & de toute la nature, lui sont ouverts ; il peut y puiser à son gré tout ce qu'ils renferment de plus frappant & de plus précieux.

J'ai déja pris soin d'insinuer, & je le répete encore ici, que tous les sublimes transports de l'ode doivent être réglés par la raison, & que tout ce désordre apparent ne doit être en effet qu'un ordre plus caché. Il ne s'agit point de lancer au hasard des idées éblouissantes, ni d'étaler avec emphase un galimatias pompeux. Ce désordre même que l'ode exige, ce qui est une de ses plus grandes beautés, ne doit peut-être avoir pour objet que le retranchement des liaisons grammaticales, & de certaines transitions scrupuleuses qui ne feroient qu'énerver la poësie lyrique. Quoi qu'il en soit, c'est à l'art de régler le désordre apparent de l'ode. Toutes les figures si variées & si hardies doivent tendre à une même fin, & s'entreprêter des beautés mutuelles.

L'ode où l'on chante les dieux ou les héros, doit briller dès le début même. L'hyperbole est son langage favori. Le poëte y peut promettre des miracles. La carriere qu'il doit fournir est si courte, qu'il n'aura pas le tems de perdre haleine, ni de réfroidir ses lecteurs : c'est là l'ode pindarique. Elle commence souvent dans Pindare par la description sublime de quelques phénomenes naturels, dont il fait ensuite l'application à son sujet. La surprise est le sentiment qu'elle doit produire. Toutes les odes de ce genre qui ne portent pas ces caractères, ne meritent que le nom de stances.

Il est un autre genre d'odes moins superbe, moins éclatant, mais non moins agréable ; c'est l'ode anacréontique. Elle chante les jeux, les ris folâtres, les plaisirs & les agrémens de la vie champêtre, &c. Jamais la lyre du voluptueux Anacréon ne résonne pour célébrer les héros & les combats. Partagé entre Bacchus & l'Amour, il ne produit que des chansons inspirées par ces deux divinités.

Il tient parmi les Poëtes le même rang qu'Epicure parmi les Philosophes. Toutes ses odes sont courtes, pleines de douceur, d'élégance, de naïveté, & animées d'une fiction toujours galante, ingénieuse & naturelle. Son imagination livrée toute entiere aux plaisirs, ne lui fournit que des idées douces & riantes, mais souvent trop capables d'allarmer la vertu.

La dixieme muse, la tendre & fidele Sapho, a composé un petit nombre d'odes consacrées aussi à l'amour. On connoît celle qui a été traduite si élégamment par Catulle, Despréaux & Adisson ; trois traductions admirables sans qu'on ait pu dire laquelle méritoit la préférence. Le lecteur les trouvera, je pense, au mot GRADATION.

Horace s'est montré tantôt Pindare, & tantôt Anacréon ; mais s'il imite Pindare dans ses nobles transports, il le suit aussi quelquefois un peu trop dans son désordre ; s'il imite la délicatesse & la douceur naïve d'Anacréon, il adopte aussi sa morale voluptueuse, & la traite d'une maniere encore plus libre, mais moins ingénue.

Malherbe s'est distingué par le nombre & l'harmonie ; il est inimitable dans la cadence de ses vers, & l'on doit excuser la foiblesse de ceux qu'il n'a fait que pour servir de liaisons aux autres. Il faut encore avoir la force de lui passer ses expressions surannées.

Rousseau a été tout-à-la-fois Pindare, Horace, Anacréon, Malherbe, &c. Il a rassemblé tous les talens partagés entre ces grands poëtes ; son génie vigoureux, né pour la lyre, en a embrassé tous les genres, & y a excellé.

Avant lui M. de la Motte avoit composé des odes pleines d'élégance & de délicatesse dans le goût d'Anacréon. Je ne reprocherai point à cet aimable poëte d'avoir été trop moral dans le genre lyrique, parce que Rousseau ne l'est pas moins. Je dirai seulement que l'un moralise en poëte, & l'autre en philosophe ; l'un est sublime dans ses sentences, & l'autre n'est qu'ingénieux ; l'un éclairant, échauffe & transporte ; l'autre en instruisant se contente d'amuser.

Il est sans doute permis dans le lyrique d'étaler de belles & solides maximes ; mais il faut qu'elles soient revêtues des brillantes couleurs qui conviennent à ce genre de poësie. Ainsi le vrai défaut de M. de la Motte est de n'être pas assez animé ; ce défaut se trouve dans ses descriptions & dans ses peintures qui sont trop uniformes, froides & mortes en comparaison de la force, de la variété, & des belles images de celles du célebre Rousseau. Mais j'entrerai dans d'autres détails sur les poëtes dont je viens de parler, au mot POETE LYRIQUE, & je tâcherai en même tems de ne me pas répéter.

Les Anglois seroient sans doute les premiers poëtes lyriques du monde, si leur goût & leur choix répondoient à la force de leur esprit & à la fécondité de leur imagination. Ils apperçoivent ordinairement dans un objet plus de faces que nous n'en découvrons ; mais ils s'arrêtent trop à celles qui ne méritent point leur attention : ils éteignent & ils étouffent le feu de notre ame à force d'y entasser idées sur idées, sentimens sur sentimens.

Jamais la Gréce & la république Romaine n'ont fourni un aussi vaste champ pour l'ode, que celui que l'Angleterre offre à ses poëtes depuis deux siécles. Le regne florissant d'Elisabeth ; la mort tragique de la reine d'Ecosse ; les trois couronnes réunies sur la tête de Jacques I. le despotisme qui renversa le trône de Charles & qui le fit périr sur un échafaud ; l'interregne odieux, mais brillant de l'usurpateur ; le rétablissement du roi légitime ; les divisions & les guerres civiles renaissantes sous ce prince ; une nouvelle révolution sous son successeur ; la nation entiere divisée en autant de sectes dans la religion, que de partis dans le gouvernement ; le roi chassé de son trône & de sa patrie ; un étranger appellé pour régner en sa place ; une nation épuisée par des guerres & des défaites malheureuses ; mais qui se releve tout-à-coup, & qui monte au plus haut point de sa gloire sous le regne d'une femme : en faudroit-il davantage pour livrer toutes les muses à l'enthousiasme ? Rousseau auroit-il été réduit, s'il eût vêcu en Angleterre, à dresser une ode à M. Duché sur les affaires de sa famille, & une autre à M. de Pointis, sur un procès que lui firent les Flibustiers ? (D.J.)


ODÉES. m. (Archit. & antiq. Grecq.) Odéon, & en latin Odeum, mot dérivé du grec , chant, parce que c'étoit chez les anciens un lieu destiné pour la répétition de la musique qui devoit être chantée sur le théâtre ; c'est du moins la signification que Suidas donne de ce terme.

Le plus superbe odée de l'antiquité étoit celui d'Athènes, où tant de grands musiciens disputerent le prix que la république décernoit aux plus habiles. Pausanias, Plutarque, Appian, Vitruve & autres écrivains grecs & latins en ont célébré la grandeur & la magnificence.

Ce bâtiment étoit une espece de théâtre élevé par Périclès ; l'intérieur en étoit orné de colonnes & garni de sieges. Il étoit couvert en pointe de mâts & d'antennes de navires pris sur les Perses ; & il se terminoit en cône sous la forme d'une tente ou d'un pavillon royal.

Avant la construction du grand théâtre d'Athènes, les musiciens & les poëtes s'assembloient dans l'Odeum pour y jouer & représenter leurs pieces, d'où le lieu fut surnommé . On avoit placé à l'entrée une statue de Bacchus pour rappeller l'origine de la tragédie qui commença chez les Grecs par des hymnes en l'honneur de ce dieu. On continua de réciter dans l'Odeum les nouvelles pieces avant que de les représenter sur le théâtre. Comme l'édifice étoit vaste & commode, les archontes y tenoient quelquefois leur tribunal, & l'on y faisoit au peuple la distribution des blés & des farines.

Ce bâtiment fut brûlé l'an de Rome 668, 86 ans avant l'ere chrétienne, pendant le siege d'Athènes par Sylla. Aristion qui défendoit la ville pour Mithridate, craignant que le général romain ne se servît des bois & autres matériaux de l'Odeum pour attaquer l'acropole ou le château, y fit mettre le feu. Dans la suite Ariobarzane le fit rebâtir. C'étoit Ariobarzane Philopator, second du nom, qui regna en Cappadoce depuis l'an 690 de Rome, jusque vers l'an 703. Ce prince n'épargna aucune dépense pour rendre à cet édifice sa premiere splendeur. Strabon, Plutarque, Pausanias qui ont écrit depuis le rétablissement de cet édifice, le mettent au nombre des plus magnifiques ornemens d'Athènes. Le rhéteur Hérodès Atticus, qui vivoit sous les Antonins, ajouta de nouveaux embellissemens à l'Odeum. Athènes, il est vrai, n'étoit plus la souveraine de la Gréce ; mais elle conservoit encore quelque empire dans les Sciences & dans les Arts ; titre qui lui mérita l'amour, le respect & la bienveillance des princes & des peuples étrangers.

L'édifice d'Ariobarzane étoit d'une grande solidité, si l'on en juge par les vestiges qui subsistent encore après dix-huit siecles. Voici la description que Whéler en a faite dans son voyage d'Athènes. " Les fondemens, dit-il, en sont de prodigieux quartiers de roche taillés en pointe de diamans, & bâtis en demi cercle, dont le diamêtre peut être de 140 pas ordinaires ; mais ses deux extrêmités se terminent en angle obtus sur le derriere qui est entiérement taillé dans le roc, & élevé de cinq à six pieds. On y monte par des degrés, & à chaque côté sont des bancs ciselés pour s'asseoir le long des deux branches du demi cercle. " Ainsi l'édifice de forme semi-circulaire pouvoit avoir dans son diamêtre, suivant notre mesure, 350 pieds, ou 58 toises. Whéler prouve d'après ce témoignage de Pausanias, & par les circonstances locales, que ce monument dont il donne le plan est l'Odeum d'Ariobarzane. On ne doit pas le confondre avec le théâtre qui s'appelle encore le théâtre de Bacchus, & dont notre savant voyageur anglois a fait aussi la description.

Il y avoit cinq bâtimens à Rome portant le nom d'Odeum. Ils servoient à instruire les musiciens & les joueurs d'instrumens, ainsi que ceux qui devoient jouer quelque personnage aux comédies & tragédies, avant que de les produire au théâtre devant le peuple. (D.J.)


ODENSÉE(Géog.) ville considérable de Danemark dans l'île de Funen, avec un évêché suffragant de Lunden. Elle est à 18 lieues de Sleswig, 26 S. O. de Copenhague. Long. 28. 2. lat. 55. 28.

On prétend que cette ville reçut le nom d'Odensée, ou plutôt Ottensée, en latin Ottonia, de l'empereur Otton I. l'an 948, ainsi que le passage du Belte, Ottensund, ou détroit d'Otton.

Baugias (Thomas), professeur en Théologie, & homme versé dans les langues orientales, étoit d'Odensée. Il finit ses jours en 1661, après avoir donné quantité d'ouvrages théologiques qu'on ne lit plus aujourd'hui.


ODERL '(Géog.) riviere considérable d'Allemagne, qui prend sa source dans la Moravie au village de Giebe, passe à Oder, bourgade, d'où elle a tiré son nom ; arrose ensuite plusieurs pays, entre dans la Silésie, traverse Breslaw, coule dans le Brandebourg qu'elle sépare de la Lusace, passe à Francfort, arrive ensuite à Gartz & à Stetin, & se jette enfin dans la mer par trois embouchures.

ODER, l '(Géog.) petite riviere de France en Bretagne. Elle a sa source au village de Corai, passe à Quimpercorentin, & se perd dans la mer trois lieues au-dessous de cette ville.


ODERZO(Géog.) c'est l'Opitergium des anciens, petite ville d'Italie dans l'état de Venise, dans la marche Trevisane, sur le ruisseau de Motégan, & à dix milles de Ceneda. Long. 29. 45. lat. 46. 10.


ODESSUS(Géog. anc.) ville bâtie par les Milésiens au rapport de Pline, liv. IV. c. ij. Elle étoit entre Calatis & Apollonie. C'est l'Odyssus de Ptolémée, liv. III. chap. xj. Entr'autres médailles, il y en a une d'Antonin Severe dans le recueil de Patin, sur laquelle on lit ce mot, OHCCEITON. (D.J.)


ODEUMS. m. , étoit chez les anciens un lieu destiné à la répétition de la musique qui devoit être chantée sur le théatre.

On donnoit quelquefois le nom d'odeum à des bâtimens qui n'avoient point de rapport au théatre. Périclès fit bâtir à Athènes un odeum, où l'on disputoit les prix de Musique. Pausanias dit que Hérode l'athénien fit construire un magnifique odeum pour le tombeau de sa femme.

Les écrivains ecclésiastiques désignent aussi quelquefois le choeur d'une église par le mot odeum. Voyez CHOEUR, ODEE. (S)


ODEURS. f. (Physique) sensation dont le siége est dans l'intérieur du nez, & qui est produite par des particules très-subtiles, qui s'échappant des corps, viennent frapper le siége de cette sensation.

L'intérieur du nez est revêtu d'une membrane appellée pituitaire ; elle est composée en grande partie des fibres du nerf olfactif. Voyez NERF. Ces fibres ébranlées par l'action des corpuscules odorans, produisent la sensation de l'odorat. On peut voir un plus grand détail sur cette membrane dans les livres d'Anatomie, & dans les articles anatomiques de ce Dictionnaire, qui y ont rapport, comme NEZ, MEMBRANE PITUITAIRE. On perd le sentiment de l'odorat dans les engorgemens de cette membrane, comme dans les rhumes de cerveau.

Les sensations de l'odorat & du goût, ont beaucoup de rapport entr'elles ; non-seulement les organes de l'un & de l'autre sont voisins, & se communiquent, mais on peut même regarder l'odorat comme une espece de goût ; ordinairement le premier des sens avertit le second de ce qui pourroit lui être desagréable. Voyez GOUT.

Le principal objet de l'odorat consiste vraisemblablement dans les sels volatils ; ces corpuscules capables d'ébranler l'organe de l'odorat, sont d'une extrême divisibilité ; c'est ce que l'expérience journaliere démontre. Un morceau d'ambre ou de musc mis successivement dans plusieurs chambres, les remplit d'odeur en un instant ; & cette odeur subsiste très-long-tems sans qu'on apperçoive de diminution sensible dans le poids de ce morceau d'ambre, ni par conséquent dans la substance. Quand on met dans une cassolette de verre une liqueur odorante, & que la liqueur commence à bouillir, il en sort une vapeur très-forte qui se répand en un instant dans toute la chambre, sans que la liqueur paroisse avoir rien perdu de son volume. Voyez l'article DIVISIBILITE, & la premiere leçon de l'introductio ad veram physicam de Keill, où la divisibilité de la matiere est prouvée par des calculs tirés de la propagation même des odeurs. (O)

Voici un abrégé de ce calcul : il y a, dit M. Keill, plusieurs corps dont l'odeur se fait sentir à cinq piés à la ronde : donc ces corps répandent des particules odorantes au-moins dans toute l'étendue de cet espace ; supposons qu'il n'y ait qu'une seule de ces parties dans chaque quart de pouce cubique. Cette supposition est vraisemblablement fort au-dessous de la vérité, puisqu'il est probable qu'une émanation si rare n'affecteroit point l'odorat ; on trouvera dans cette supposition, qu'il y a dans la sphere de cinq piés de rayon 57839616 particules échappées du corps, sans que ce corps ait perdu sensiblement de sa masse & de son poids.

M. Boyle a observé que l'assa foetida exposée à l'air, avoit perdu en six jours une huitieme partie de grain de son poids ; d'où M. Keill conclut qu'en une minute elle a perdu 1/69120 de grain, & par un calcul auquel nous renvoyons, il fait voir que chaque particule est 2/10000 000 000 000 000 d'un pouce cube.

Dans ce calcul, on suppose les particules également distantes dans toute la sphere de cinq piés de rayon ; mais comme elles doivent être plus serrées vers le centre, (voyez QUALITE) en raison inverse du quarré de la distance, M. Keill recommence son calcul d'après cette supposition, & trouve qu'en ce cas il faut multiplier par 21 le nombre de particules 57839616 ci-dessus trouvé ; ce qui donne 1214631-936 ; il trouve de plus que la grandeur de chaque particule est 38/1000 000 000 000 000 000 de pouce. Voyez les articles DIVISIBILITE & DUCTILITE. Voyez aussi ÉCOULEMENS, ÉMANATIONS, &c. (O)

1°. Du mêlange de deux corps, qui par eux-mêmes n'ont aucune odeur, on peut tirer une odeur d'urine, en broyant de la chaux vive avec du sel ammoniac.

2°. Au moyen du mêlange de l'eau commune, qui par elle-même ne sent rien avec un autre corps sans odeur, il peut en résulter une bien mauvaise odeur : ainsi le camphre dissous dans l'huile de vitriol, n'a point d'odeur ; mais si on y mêle de l'eau, il répand aussi-tôt une odeur très-forte.

3°. Les corps composés peuvent répandre des odeurs qui ne ressemblent en rien à l'odeur des corps simples dont ils sont composés. Ainsi l'huile de térébenthine mêlée avec une double quantité d'huile de vitriol, & ensuite distillée, ne répand qu'une odeur de soufre après la distillation. Mais si on met sur un feu plus violent ce qui est resté dans la retorte, il en résultera une odeur semblable à celle de l'huile de cire.

4°. Il y a plusieurs odeurs qu'on ne tire des corps que par l'agitation & le mouvement. Ainsi le verre, les pierres, &c. qui ne répandent point d'odeur, même quand elles sont échauffées, en répandent cependant une forte, quand on les frotte, & qu'on les agite d'une maniere particuliere : principalement le bois d'hêtre quand on le travaille au tour, laisse une espece d'odeur de rose.

5°. Un corps dont l'odeur est forte étant mêlée avec un autre qui ne sent rien, peut perdre tout-à-fait son odeur. Ainsi si on répand de l'eau-forte dont on n'a pas bien ôté le phlegme, sur du sel de tartre, jusqu'à ce qu'il ne fermente plus, la liqueur, lorsqu'elle est évaporée, laisse un crystal sans odeur, qui ressemble beaucoup au sel de nitre ; mais en le brûlant il répand une très-mauvaise odeur.

6°. Du mêlange de deux corps, dont l'un sent très-mauvais, & l'autre ne sent pas bon, il peut résulter une odeur aromatique très-gracieuse : par exemple, du mêlange de l'eau-forte ou de l'esprit de nitre avec l'esprit-de-vin inflammable.

7°. L'esprit-de-vin, mêlé avec le corps qui a le moins d'odeur, peut former une odeur aromatique bien agréable. Ainsi l'esprit-de-vin inflammable, & l'huile de vitriol de Dantzic mêlés ensemble en égale quantité, & ensuite digérés, & enfin distillés, donnent un esprit d'une odeur bien gracieuse.

8°. Le corps le plus odoriférant peut dégénérer en une odeur puante, sans y rien mêler. Ainsi si on garde dans un vase bien fermé, l'esprit dont il est parlé dans la premiere expérience, elle se changera aussi-tôt en une odeur d'ail.

9°. De deux corps dont l'un n'a point d'odeur, & l'autre en a une mauvaise, il peut résulter une odeur agréable, semblable à celle du musc : par exemple, en jettant des perles dans l'esprit de vitriol : car quand les perles sont dissoutes, le tout répand une fort bonne odeur.

On employe souvent les odeurs dans les maladies hystériques & hypocondriaques ; ce sont, par exemple, l'assa foetida, le camphre, &c.

Les odeurs sont pernicieuses aux uns, & sur-tout aux femmes : cependant cela varie selon les tems & les modes. Autrefois qu'en cour les odeurs étoient proscrites, les femmes ne les pouvoient supporter ; aujourd'hui qu'elles sont à la mode, elles en sont infatuées ; elles se plaisent à se parfumer & à vivre avec ceux qui sont parfumés.

Les odeurs ne produisent donc pas toujours l'effet qu'on leur a attribué depuis long-tems, qui est de donner des vapeurs ; puisqu'aujourd'hui toutes les femmes sont attaquées de vapeurs, & que d'ailleurs elles aiment si fort les odeurs ; qui plus est, c'est qu'on ordonne aujourd'hui le musc pour l'épilepsie, les mouvemens convulsifs, & les spasmes. Il faut donc que l'on lui reconnoisse quelque chose d'anti-spasmodique.

Il faut convenir que les odeurs fortes, disgracieuses, & fétides, tels que le castoreum, l'assa foetida, la savatte brûlée, & autres de cette nature, sont excellentes dans les accès de vapeurs, de quelque maniere qu'elles produisent leur effet. Cela ne peut arriver, qu'en remettant les esprits dans leur premier ordre, & en leur rendant leurs cours ordinaires. Voyez MUSC.

ODEUR, (Critique sacrée) ce mot signifie figurément plusieurs choses dans l'Ecriture : par exemple, 1°. un sacrifice offert à Dieu : Non capiam odorem coetuum vestrorum, Amos, v. 21. je n'accepterai point les victimes que vous m'offririez dans vos assemblées. Odoratus est Dominus odorem suavitatis, Genèse, viij. 21. Dieu agréa le sacrifice de Noé. 2°. Il signifie une mauvaise réputation, Exode, v. 21. Jacob se plaint pareillement à ses fils, de ce que par le meurtre de Sichem, ils l'avoient mis en mauvaise odeur, chez les Cananéens. 3°. Odor ignis, l'odeur du feu, se met pour la flamme même, quoniam odor ignis non transiisset per eos, ils n'avoient point senti l'activité du feu, Daniel, iij. 94. 4°. Le mot bonne odeur, veut dire une chose excellente : sicut balsamum aromatisans odorem dedi, Ecclés. xxiv. 20. J'ai répandu une bonne odeur, l'odeur d'un baume précieux ; cette bonne odeur étoit celle de la doctrine & des préceptes de la loi. (D.J.)


ODIEL(Géog.) riviere d'Espagne, dans l'Andalousie : elle a sa source aux frontieres de l'Estramadure & du Portugal, & son embouchure dans le golfe de Cadix. (D.J.)


ODIEUX(Gramm.) digne de haine. Voyez HAINE. Les méchans sont odieux même les uns aux autres : de tous les méchans, les tyrans sont les plus odieux, puisqu'ils enlevent aux hommes des biens inaliénables, la liberté, la vie, la fortune, &c. On déguise les procédés les plus odieux sous des expressions adroites qui en dérobent la noirceur : ainsi un homme leste est un homme odieux, qui sait faire rire de son ignominie. Si un homme se rend le délateur d'un autre, celui-ci fût-il coupable, le délateur fera toujours aux yeux des honnêtes gens un rôle odieux. Combien de droits odieux que le souverain n'a point prétendu imposer, & dont l'avidité des traitans surcharge les peuples ! Le dévolu est licite, mais il a je ne sais quoi d'odieux : celui qui l'exerce paroît envier à un autre le droit de faire l'aumône ; & au lieu d'obéir à l'Evangile qui lui ordonne d'abandonner son manteau à celui qui lui en disputera la moitié, il ne me montre qu'un homme intéressé qui cherche à s'approprier le manteau d'un autre. Mais n'est-ce pas une chose fort étrange, que dans un gouvernement bien ordonné, une action puisse être en même-tems licite & odieuse ? N'est-ce pas une chose plus étrange encore, que les magistrats chargés de la police, soient quelquefois forcés d'encourager à ces actions ? & n'est-ce pas là sacrifier l'honneur de quelques citoyens mal nés, à la sécurité des autres ? Odieux vient du mot latin odium ; les médisans sont moins insupportables & plus odieux que les sots. Il se dit des choses & des personnes ; un homme odieux, des procédés odieux, des applications, des comparaisons odieuses, &c.


ODINOTHEN, ou VODEN, s. m. (Mythol.) c'est ainsi que les anciens Celtes qui habitoient les pays du nord, appelloient le plus grand de leurs dieux, avant que la lumiere de l'évangile eût été portée dans leur pays. On croit que dans les commencemens les peuples du septentrion n'adoroient qu'un seul Dieu, suprême auteur & conservateur de l'univers. Il étoit défendu de le représenter sous une forme corporelle, on ne l'adoroit que dans les bois ; de ce Dieu souverain de tout, étoient émanés une infinité de génies ou de divinités subalternes, qui résidoient dans les élémens, & dans chaque partie du monde visible qu'ils gouvernoient sous l'autorité du Dieu suprême. Ils faisoient à lui seul des sacrifices, & croyoient lui plaire, en ne faisant aucun tort aux autres, & en s'appliquant à être braves & intrepides. Ces peuples croyoient à une vie à venir ; là des supplices cruels attendoient les méchans, & des plaisirs ineffables étoient réservés pour les hommes justes, religieux & vaillans. On croit que ces dogmes avoient été apportés dans le nord par les Scythes. Ils s'y maintinrent pendant plusieurs siecles : mais enfin ils se lasserent de la simplicité de cette religion. Environ soixante-dix ans avant l'ere chrétienne, un prince scythe, appellé Odin, étant venu faire la conquête de leur pays, leur fit prendre des idées nouvelles de la divinité, & changea leurs lois, leurs moeurs & leur religion. Il paroît même que ce prince asiatique fut dans la suite confondu avec le Dieu suprême qu'ils adoroient auparavant, & à qui ils donnoient aussi le nom d'Odin. En effet ils semblent avoir confondu les attributs d'un guerrier terrible & sanguinaire & d'un magicien, avec ceux d'un Dieu tout puissant, créateur & conservateur de l'univers. On prétend que le véritable nom de ce scythe étoit Sigge, fils de Tridulphe, & qu'il prit le nom d'Odin, qui étoit le nom du Dieu suprême des Scythes, dont il étoit peut-être le pontife. Par-là il voulut peut-être se rendre plus respectable aux yeux des peuples qu'il avoit envie de soumettre à sa puissance. On conjecture que Sigge ou Odin quitta la Scythie ou les Palus méotides au tems où Mithridate fut vaincu par Pompée, à cause de la crainte que cette victoire inspira à tous les alliés du roi de Pont. Ce prêtre conquérant quitta sa patrie ; il soumit une partie des peuples de la Russie ; & voulant se faire un établissement au septentrion de l'Europe, il se rendit maître de la Saxe, de la Westphalie & de la Franconie, & par conséquent d'une grande portion de l'Allemagne, où l'on prétend que plusieurs maisons souveraines descendent encore de lui. Après avoir affermi ses conquêtes, Odin marcha vers la Scandinavie par la Cimbrie, le pays de Holstein. Il bâtit dans l'île de Fionie la ville d'Odensée, qui porte encore son nom : de-là il étendit ses conquêtes dans tout le nord. Il donna le royaume de Danemark à un de ses fils. Le roi de Suede Gulfe se soumit volontairement à lui, le regardant comme un dieu. Odin profita de sa simplicité, & s'étant emparé de son royaume, il y exerça un pouvoir absolu, & comme souverain, & comme pontife. Non content de toutes ces conquêtes, il alla encore soumettre la Norwege. Il partagea tous ses royaumes à ses fils, qui étoient, dit-on, au nombre de vingt-huit, & de trente-deux, selon d'autres. Enfin, après avoir terminé ces exploits, il sentit approcher sa fin : alors ayant fait assembler ses amis, il se fit neuf grandes blessures avec une lance, & dit qu'il alloit en Scythie prendre place avec les dieux à un festin éternel, où il recevroit honorablement tous ceux qui mouroient les armes à la main. Telle fut la fin de ce législateur étonnant, qui, par sa valeur, son éloquence & son enthousiasme, parvint à soumettre tant de nations, & à se faire adorer comme un dieu.

Dans la mythologie qui nous a été conservée par les Islandois, Odin est appellé le dieu terrible & sévere, le pere du carnage, le dépopulateur, l'incendiaire, l'agile, le bruyant, celui qui donne la victoire, qui ranime le courage dans les combats, qui nomme ceux qui doivent être tués, &c. tantôt il est dit de lui, qu'il vit & gouverne pendant les siecles ; qu'il dirige tout ce qui est haut & tout ce qui est bas, ce qui est grand & ce qui est petit : il a fait le ciel & l'air & l'homme, qui doit toujours vivre ; & avant que le ciel & la terre fussent, ce dieu étoit déja avec les géans, &c.

Tel étoit le mêlange monstrueux de qualités que ces peuples guerriers attribuoient à Odin. Ils prétendoient que ce dieu avoit une femme appellée Frigga ou Fréa, que l'on croit être la même que la déesse Hertus ou Hertha, adorée par des Germains, & qui étoit la terre. Il ne faut point la confondre avec Frey ou Freya, déesse de l'amour. V. FRIGGA. De cette femme Odin avoit eu le dieu Thor. Voyez THOR.

Selon ces mêmes peuples, Odin habitoit un palais céleste appellé Valhalla, où il admettoit à sa table ceux qui étoient morts courageusement dans les combats. Voyez VALHALLA. Malgré cela, Odin venoit dans les batailles se joindre à la mêlée, & exciter à la gloire les guerriers qui combattoient. Ceux qui alloient à la guerre, faisoient voeu de lui envoyer un certain nombre de victimes.

Odin étoit représenté une épée à la main ; le dieu Thor étoit à sa gauche, & Frigga étoit à la gauche de ce dernier. On lui offroit en sacrifice des chevaux, des chiens & des faucons ; & par la suite des tems, on lui offrit même des victimes humaines. Le temple le plus fameux du nord étoit celui d'Upsal en Suede ; les peuples de la Scandinavie s'y assembloient pour faire faire des sacrifices solemnels tous les neuf ans.

On voit encore des traces du culte rendu à Odin par les peuples du nord, le quatriéme jour de la semaine, ou le mercredi, appellé encore onsdag, vonsdog, vodensdag, le jour d'Odin. Les Anglois l'appellent wednes-day. Voyez l'introduction à l'histoire de Danemark par M. Mallet, & l'art. EDDA des Islandois.


ODOMANTICA(Géog. anc.) contrée de la Thrace, dont parle Tite-Live, l. XLV. c. iv. ainsi qu'Hérodote & Thucydide. Elle étoit presque toute à l'orient du Strymon, au nord de la Bisaltie & de l'Edonide. (D.J.)


ODOMETREen Arpentage, est un instrument pour mesurer les distances par le chemin qu'on a fait. On l'appelle aussi pédometre ou compte-pas, & roue d'arpenteur. Voyez PEDOMETRE, &c. Ce mot vient des deux mots grecs , chemin, & , mesure.

L'avantage de cet instrument consiste en ce qu'il est d'un usage fort facile & sort expéditif. Sa construction est telle qu'on peut l'attacher à une roue de carrosse. Dans cet état, il fait son office, & mesure le chemin, sans causer aucun embarras.

Il y a quelques différences dans la maniere de construire cet instrument. Voici l'odometre qui est à présent le plus en usage, & qui paroît le plus commode.

Construction de l'odometre. Celui qui est réprésenté, Planche de l'arpent. fig. 23. consiste en une roue de deux piés sept pouces & demi de diamêtre, & dont la circonférence est par conséquent d'environ huit piés trois pouces. A un des bouts de l'axe est un pignon de trois quarts de pouces de diamêtre, divisé en huit dents, qui viennent quand la roue tourne s'engrener dans les dents d'un autre pignon c, fixé à l'extrêmité d'une verge de fer, de maniere que cette verge tourne une fois, pendant que la roue fait une révolution. Cette verge qui est placée le long d'une rainure pratiquée sur le côté de l'affut B de cet instrument, porte à son autre bout un trou quarré, dans lequel est placé le bout b du petit cylindre P. Ce cylindre est disposé sous un cadran à l'extrêmité de l'affut B, de telle maniere qu'il peut se mouvoir autour de son axe. Son extrêmité a est faite en vis sans fin, & s'engrene dans une roue de trente-deux dents, qui lui est perpendiculaire. Quand l'instrument est porté en avant, la roue fait une révolution à chaque sixieme perche. Sur l'axe de cette roue est un pignon de six dents, qui rencontre une autre roue de soixante dents, & lui fait faire un tour sur cent soixante perches ou un demi mille.

Cette derniere roue porte un index ou aiguille, qui peut tourner sur la surface du cadran, dont le limbe extérieur est divisé en cent soixante parties répondantes aux cent soixante perches, & l'aiguille indique le nombre de perches que l'on a faites. De plus, sur l'axe de cette derniere roue est un pignon de vingt dents, qui s'engrene dans une troisieme roue de quarante dents, & lui fait faire un tour sur trois cent vingt perches ou un mille. Sur l'axe de cette roue est un pignon, lequel s'engrenant dans une autre roue, qui a soixante-douze dents, lui fait faire un tour en douze milles.

Cette quatrieme roue porte un autre index, qui répond au limbe intérieur du cadran. Ce limbe est divisé en douze parties pour les milles, & chaque mille est subdivisé en moitiés, en quarts, &c. & sert à marquer les révolutions de l'autre aiguille, ainsi qu'à connoître les demi-milles, les milles, &c. jusqu'à douze milles, que l'on a parcourus.

Usage de l'odometre. La maniere de se servir de cet instrument est facile à comprendre par sa construction. Il sert à mesurer les distances dans les cas où l'on est pressé, & où l'on ne demande pas une si grande exactitude.

Il est évident qu'en faisant agir cet instrument, & observant les tours des aiguilles, on a la longueur de l'espace qu'on veut mesurer, comme si on l'arpentoit à la chaîne ou à la toise. Chambers. (E)

L'odometre ci-dessus est celui qui est destiné à compter le chemin par les tours de roue d'un carrosse ou d'une voiture.

L'odometre à compter les pas s'ajuste dans le gousset, où il tient à un cadran qu'on fait passer au-dessous du genou, & qui, à chaque pas, fait avancer l'aiguille. Du reste, ces deux odometres different peu l'un de l'autre.

C'est par le moyen d'un odometre que Fernel mesura les degrés de Paris à Amiens ; & malgré la grossiereté de ce moyen, il le trouva très-approchant du vrai. Voyez FIGURE DE LA TERRE & DEGRE.

M. Meynier présenta à l'académie des Sciences en 1724 un odometre qui parut fort bien construit, & dans lequel chaque pas & chaque tour de roue donnoit exactement un pas d'aiguille, & n'en donnoit qu'un : cependant cet odometre avoit un inconvénient, c'est que dans le recul il s'arrêtoit ; & reprenant ensuite son mouvement, donnoit sur le cadran autant de tours de roue ou de pas de trop en avant qu'on avoit eus en arriere. M. l'abbé Outhier a remédié à cet inconvénient dans un odometre qu'il a présenté à l'académie en 1742, & dans lequel l'aiguille recule quand le voyageur recule ; ensorte que l'odometre décompte de lui-même tous les pas de trop que l'on a fait en arriere. Voyez Hist. acad. 1742, pag. 145. (O)


ODONTALGIES. f. terme de Médecine & de Chirurgie, douleur de dents. Ce mot est composé du grec , dent, & de , douleur. Le mal de dents est des plus ordinaires & des plus cruels, au point qu'on a vu des gens attenter à leur vie pour s'en délivrer. Les violentes douleurs de dents sont presque toujours occasionnées par la carie, qui, mettant le nerf de la dent à découvert, permet sur ce nerf l'action des causes extérieures qui excitent la douleur. Les auteurs admettent une odontalgie idiopathique, qui dépend d'une fluxion sur les nerfs & les vaisseaux nourriciers de la dent. Mauquest de la Motte, dans son traité de chirurgie, assure avoir délivré des personnes qui souffroient violemment de la douleur de dents, en les faisant saigner du bras ; ce qui prouve qu'une fluxion inflammatoire étoit la cause formelle de cette douleur. Charles le Pois, dans son excellent traité de morbis a colluvie serosâ, met l'engorgement séreux au nombre des causes de l'odontalgie, & il rapporte un cas qui s'est passé sur lui-même. Il prit un remede purgatif contre une douleur de dents, qui le tourmentoit depuis plusieurs jours ; il vomit une assez grande quantité d'eaux, avec un tel succès, qu'il fut plus de dix ans sans être incommodé du même mal. On a remarqué que les dents arrachées dans le tems de la douleur, avoient leurs vaisseaux fort engorgés, & le tissu cellulaire qui les soutient, comme oedemateux. On peut faire cette observation quand ces vaisseaux se rompent dans le fond de l'alvéole, & non pas précisément à l'extrêmité des racines de la dent dont on fait l'extraction.

Les causes externes de la douleur de dents sont, l'air froid & humide, la trop grande chaleur qui raréfie le sang & les humeurs, les intempérances dans le boire & dans le manger, la négligence de se chausser tout en sortant du lit, &c.

S'il n'y a aucune dent cariée, il faut procéder à la guérison du mal de dents par les remedes généraux, qui consiste à diminuer le volume des humeurs, & à discuter celles qui font l'engorgement local. Dans les fluxions inflammatoires, la saignée, les boissons délayantes, la diete humectante & rafraîchissante détruiront la cause de la douleur. La saignée sera moins indiquée que la purgation, si l'engorgement est formé par des sucs pituiteux. On fait ensuite usage extérieurement des remedes odontalgiques qui sont en très-grand nombre. Voyez ODONTALGIQUE. On peut avoir recours aux narcotiques pris intérieurement pour calmer la vive douleur, lorsqu'on a suffisamment diminué le volume redondant du sang & des humeurs, suivant les diverses indications.

Quoique les dents ne paroissent pas cariées, il n'est pas sûr que la douleur des dents ne soit pas causée par la carie occulte de la partie de la dent qui est cachée dans l'alvéole. Il est à propos de frapper les dents sur leur couronne avec un instrument d'acier, tel que seroit un poinçon obtus, ou autre corps semblable. Ce contact a souvent découvert le mal, par la sensation douloureuse qu'il a exercée sur une dent saine en apparence. Dans ce cas il faut faire sans hésiter le sacrifice de la dent, pour pouvoir faire cesser efficacement le mal présent, & en prévenir de plus grands, tels que l'abscès du sinus maxillaire. Voyez ce que nous avons dit de cette maladie, en parlant de celles qui attaquent les gencives à la suite du mot GENCIVES.

Quand la carie des dents est apparente, si elle est disposée de façon que l'on puisse plomber la dent avec succès, on peut la conserver par ce moyen. Voyez PLOMBER. Lorsque cela n'est pas possible, les personnes timides, qui craignent de s'exposer à la douleur de l'extraction de la dent, en laissent détruire le nerf par le cautere actuel. Voyez CAUTERE & CAUTERISATION. Mais hors le cas où le plomb peut conserver la dent, les odontalgiques ne sont que des secours palliatifs dans le cas de carie ; & le parti le plus sûr est de faire ôter la dent, pour s'épargner les douleurs cruelles, si sujettes à récidive, pour se délivrer de la puanteur de la bouche, qui est causée par une dent gâtée, & empêcher la communication de la carie à d'autres dents.

La carie est une suite assez ordinaire de leur érosion, maladie nouvellement découverte, & dont l'étiologie est due aux observations du feu sieur Bunon, dentiste des enfans de France, & expert reçu à saint Côme. Le séjour des alimens dans le creux de l'érosion, le chaud & le froid alternatif des boissons, la qualité des liqueurs, &c. alterent l'émail, & causent la carie des dents.

Les académiciens curieux de la nature, decad. xj. parlent d'une odontalgie qui fut guérie par un soufflet que reçut la personne souffrante. Bien des gens sont délivrés de la douleur d'une façon bien plus surprenante : ils cessent de sentir leur mal, lorsqu'ils voient le dentiste qui doit leur arracher la dent. (Y)


ODONTALGIQUES. m. & adj. terme de Chirurgie concernant la matiere médicale externe, remede propre pour calmer la douleur des dents.

Ces remedes sont en très-grand nombre, & il n'y a presque personne qui n'en vante un dont il assure l'efficacité.

On applique avec succès un emplâtre de mastic ou de gomme élemi à la région des tempes. L'emplâtre d'opium a souvent produit un très-bon effet, de même que le cataplasme de racine de grande consoude pour réprimer la fluxion.

Quelques-uns appliquent des médicamens dans l'oreille du côté de la douleur. L'huile d'amandes ameres, ou la vapeur du vinaigre dans lequel on a fait bouillir du pouillot ou de l'origan. Le vinaigre est recommandé contre les fluxions chaudes ou inflammatoires : & quand l'engorgement vient d'une cause froide ou humorale, on coule dans l'oreille du jus d'ail cuit avec de la thériaque, & employé chaudement, ou bien un petit morceau de gousse d'ail cuit sous la cendre, & introduit dans l'oreille en forme de tente.

Il n'y a sorte de cataplasmes astringens, émolliens, résolutifs, discussifs, dont on ne trouve des formules pour appliquer sur la machoire & la joue, contre les fluxions qu'occasionne la douleur des dents. On conseille aussi des gargarismes, avec des noix de galles cuites dans le vinaigre ; avec du vinaigre dans lequel on a éteint des cailloux rougis au feu ; de la décoction de verveine, de la décoction de gayac dans l'eau ou le vin, en y ajoutant un peu de sel. D'autres font mâcher de la racine de pyrethre pour faire dégorger les glandes salivaires ; la racine de calamus aromaticus a produit souvent de très-bons effets : mais c'est sur-tout les remedes qu'on applique sur la dent, dans le creux que forme la carie, qui méritent essentiellement le nom d'odontalgiques. L'huile de gayac, celles de buis, de gerofle, de camphre, de canelle, portées dans le creux de la dent avec un peu de coton, dessechent la carie, empêchent ses progrès, & brûlent le nerf. C'est un préparatif à l'opération de plomber une dent. Si la douleur est très-violente, le coton trempé dans les gouttes anodynes, calme puissamment : on peut même introduire avec succès dans la dent deux ou trois grains d'opium. Mais l'extraction de la dent est le moyen le plus sûr, comme nous l'avons dit à l'article ODONTALGIE.

Les personnes du peuple mettent dans le creux d'une dent cariée un morceau d'encens : ce remede pourrit la dent & la fait tomber par parcelles ; mais on a remarqué que cela étoit dangereux pour les dents voisines. Les autres parlent d'un trochisque fait avec le lait de tithymale, l'encens en poudre & temperé d'amidon, pour procurer la chute spontanée de la dent. L'adresse de nos dentistes doit faire préferer leurs secours, tout douloureux qu'ils sont, à des remedes incertains, qui ont tant d'inconveniens d'ailleurs. (Y)


ODONTOIDE, en Anatomie, apophyse dans le milieu de la seconde vertebre, à laquelle on a donné ce nom par rapport à la ressemblance qu'elle a avec une dent. Voyez PYRENOÏDE & VERTEBRE.

Ce mot est formé du grec , dent, & de , forme.

Sa surface est un peu inégale, afin que le ligament qui en sort & qui la lie avec l'occiput, s'y attache mieux.

Elle est aussi environnée par un ligament solide & rond, fait d'une maniere industrieuse, pour empêcher que la moëlle de l'épine ne soit comprimée par cette apophyse. (L)


ODONTOIDESODONTOIDES


ODONTOLOGIES. f. partie de l'Anatomie qui traite des dents, ce mot est composé des deux grecs , dent & , traité. (L)


ODONTOPETRES(Hist. nat.) nom donné par quelques naturalistes aux dents de poissons que l'on appelle communément glossopetres ou langues de serpent ; on les appelle aussi bufonites, crapaudines, ichthyodontes, chelonite, &c.


ODONTOTECHNIES. f. terme de Chirurgie, dérivé du mot grec , dent, & , art, ce qui signifie à proprement parler l'art du dentiste en général : quelques-uns entendent particulierement par ce terme, la partie de l'art du dentiste qui a pour objet les dents artificielles.

La perte des dents à l'occasion d'un coup, d'une chûte, ou de leur extraction indiquée par la carie dont elles étoient gâtées, défigure la bouche, nuit à la mastication & à la prononciation. L'art a des ressources efficaces pour réparer cette perte.

Les dents qu'on emploie ne sont pas toujours artificielles ; on peut faire porter dans l'alvéole une dent naturelle semblable en dimension & de la même espece que celle qu'on a perdue. Les dentistes ont à cet effet beaucoup de dents tirées des mâchoires des personnes mortes, qui avoient les dents fort saines. Pour placer une dent naturelle, il faut le faire immédiatement après l'extraction de la mauvaise ; & on l'assujettit pendant quelque tems aux dents voisines avec des liens de soie cirés, ou avec des fils d'or. On monte quelquefois une dent artificielle à vis sur la racine qui remplit l'alvéole, lorsque la couronne seule étoit cariée, & qu'on a cru pouvoir se contenter de la scier sans faire l'extraction de sa racine. La matiere dont on forme les dents artificielles, est la dent d'hippopotame ; elle est bien préférable à l'ivoire dont on se servoit anciennement, qui n'est ni si dure, ni si blanche que la dent de cheval marin, & qui jaunit très-promptement. On en fait des rateliers complets d'une seule piece, lorsque toutes les dents manquent ; (voyez RATELIER). Guillemeau donne la recette d'une composition pour faire des dents artificielles ; (voyez le tome IV. de l'Encyclopédie à l'article DENT, pag. 840). Cette pâte servira plus utilement à remplir une dent cariée, " afin d'empêcher, suivant l'expression de l'auteur, qu'il ne tombe & se cache quelque viande en mangeant, qui la pourrit davantage, & excite souvent grande douleur ". Au défaut d'artiste capable de bien plomber une dent, on pourroit se servir de cette composition, après les précautions que nous avons indiquées à l'article ODONTALGIQUE, & que nous exposerons à l'article PLOMBER. (Y)


ODORANTPRINCIPE, (Chimie, Pharmac. & Mat. médic.) partie odorante, principe ou partie aromatique, parfum, odeur, gas, esprit recteur, ens, esprit, mercure.

Les Chimistes ont désigné sous tous ces noms un principe particulier dont un grand nombre de plantes & un très-petit nombre de substances animales sont pourvues, qui est l'objet propre du sens de l'odorat, ou le principe matériel du sens de cette sensation. Voyez ODORAT, Physiologie.

Le principe aromatique des végétaux réside ou dans une huile essentielle, dont quelques substances végétales sont pourvues (voyez HUILE ESSENTIELLE) ; ou il adhere au parenchyme de quelques autres qui ne contiennent point d'huile essentielle ; ou même il est logé chez ces derniers dans de petits reservoirs insensibles. Il peut fort bien être encore que les plantes qui ont de l'huile essentielle, contiennent leur principe aromatique de ces deux manieres.

Les baumes & les racines n'étant autre chose que des huiles essentielles, plus ou moins épaissies, qui se sont séparées d'elles-mêmes de certains végétaux, il est évident qu'elles ne méritent aucune considération particuliere, par rapport à leur principe aromatique.

Le petit nombre de substances animales aromatiques ; le musc, la civette, le castor, sont aussi exactement analogues à cet égard aux baumes & aux résines, & par conséquent aux huiles essentielles.

L'union naturelle du principe aromatique & de l'huile essentielle est bien évidente, puisqu'une pareille huile retirée sans la moindre altération d'un végétal, par exemple, l'huile retirée de l'écorce de citron en en exprimant des zests, est abondamment chargée de ce principe, & qu'elle peut ensuite le perdre absolument étant gardée à l'air libre, ou dans un vaisseau négligemment fermé.

Quant à la partie odorante des plantes qui ne contiennent point d'huile essentielle, tout ce qu'on sait de sa façon d'être dans les plantes, c'est qu'elle adhere assez à leur substance, pour que la dessiccation ne le dissipe pas entierement ; quoiqu'il soit vrai que les plantes aromatiques qui ne contiennent point d'huile essentielle, telles que les muguets, les jacintes, le jasmin, &c. perdent infiniment plus de leur odeur par la dessiccation, que celles qui contiennent de l'huile essentielle.

Ce principe est le plus mobile de tous ceux que renferment les plantes. Il doit être regardé comme étranger à leur texture & même à leurs sucs propres ou fondamentaux (voyez VEGETAL), & comme étant répandu à leur surface & dans leurs pores, comme adhérent à ces parties en les mouillant, ou tout au plus comme étant déposé dans de petits reservoirs particuliers, soit seul & pur, soit mêlé à de l'huile essentielle. Il n'est pas permis de croire que ce principe nage dans l'eau de la végétation, puisqu'il est plus volatil que ce dernier principe, qu'on peut néanmoins dissiper tout entier par la dessiccation, sans que la meilleure partie du principe aromatique soit dissipée en même tems. Ce fait est très-sensible, par exemple, dans les feuilles de menthe, qui étant bien seches, contiennent encore une quantité considérable de principes aromatiques.

Le principe aromatique est si subtil & si léger, si peu corporel, s'il est permis de s'exprimer ainsi, qu'il n'est pas possible de le déterminer par le poids ni par mesure ; car, selon l'expérience de Boerhaave, une eau distillée très-chargée de parfum, qui ayant été exposée à l'air, a perdu absolument toute odeur, n'a pas diminué sensiblement de poids ni de volume.

Il est cependant évident que le principe aromatique est un être composé, puisqu'il y en a autant d'especes distinctes, qu'il y a de substances odorantes : or ces divers principes odorans ne peuvent être spécifiés que par des diversités dans leurs mixtions.

Quant à l'essence propre à la constitution intérieure ou chimique du principe aromatique, elle est encore absolument inconnue ; mais malgré l'extrême subtilité de ce principe, qui le dérobe aux sens & aux instrumens chimiques, on peut cependant avancer, d'après le petit nombre de notions que nous avons sur cet objet, que la connoissance intime de sa composition n'est pas une découverte audessus de l'art.

Il semble qu'on ne doit pas confondre avec le principe aromatique une certaine vapeur qui s'exhale de presque toutes les substances végétales & animales appellées inodores, & qui est pourtant capable de faire reconnoître ces substances par l'odorat ; car quoiqu'on peut soutenir avec quelque vraisemblance qu'elles ne different à cet égard des substances aromatiques que par le plus ou le moins, cependant comme l'odeur de ces substances est presque commune à de grandes divisions ; par exemple, à toutes les herbes, à toutes les chairs, à tous les laits, &c. il est plus vraisemblable que ce principe mobile n'est qu'une foible émanation de toute leur substance, & non point un principe particulier. On peut assurer la même chose avec encore plus de vraisemblance du soufre commun, du cuivre & du plomb, qui ont chacun une odeur propre très-forte. L'odeur de la transpiration des divers animaux, & même des divers individus de la même espece, paroît être aussi un être fort distinct du principe qui fait le sujet de cet article.

La partie odorante a été regardée par les pharmacologistes, comme le principe le plus précieux des plantes qui en étoient pourvues. Boerhaave a surtout poussé si loin ses prétentions à cet égard, qu'il regarde tous les autres principes des plantes aromatiques comme absolument dépouillés de vertus. Voici comme il s'en exprime : quin etiam scire refert hominum industriam deprehendisse tenui huic stirpium vapori deberi stupendos effectus quos in corpore hominis excitant concreta vegetantia tàm evacuando quàm mutando : quoniam co solo de medicamentis venenisque penitus separato sine ullâ ferè ponderis jacturâ caret omni illâ efficaciâ. Cette prétention est certainement outrée, sur-tout si on veut la généraliser ; car certainement il y a plusieurs substances aromatiques qui exercent d'ailleurs des effets médicamenteux très-manifestes par des principes fixes. Il est cependant vrai en général que le principe aromatique doit être ménagé dans la préparation des médicamens odorans, comme un agent médicamenteux très-efficace : aussi est-ce une loi constante de manuel pharmaceutique, de ne soumettre aucune substance aromatique à un degré de feu capable de dissiper le principe odorant ; or le degré de l'eau bouillante, & même celui du bain-marie étant plus que suffisant, pour dissiper ce principe, on ne doit point traiter les substances aromatiques par la décoction, ni même par la chaleur du bain-marie très-chaude dans les vaisseaux ouverts, & lorsque la décoction est d'ailleurs nécessaire pour retirer en même tems d'autres principes de la même substance ; il faut faire cette décoction dans un appareil convenable de distillation, & réunir le principe aromatique qui s'est élevé & qu'on a retenu à la décoction refroidie. On en use ainsi dans la préparation de certains syrops (voyez SYROP.) Si l'on est obligé de faire essuyer la chaleur d'un bain-marie très chaud à une liqueur chargée de principes aromatiques ; comme par exemple, pour la disposer à dissoudre une très-grande quantité de sucre, on doit lui faire essuyer cette chaleur dans un vaisseau exactement fermé. On trouvera encore des exemples de cette manoeuvre à l'article SYROP.

Il ne faut pas imaginer cependant que toutes les substances aromatiques soient absolument dépouillées de leur partie odorante par une décoction même très-longue, comme beaucoup de chimistes & de médecins le pensent, sur la foi de Boerhaave & de la théorie. Il est sûr au contraire que la plûpart des substances qui ont beaucoup d'odeur, telles que presque tous les aromates exotiques, la racine de benoite, celle d'iris de Florence, & même quelques fleurs, comme les fleurs d'orange, les oeillets, conservent beaucoup d'odeur après de longues décoctions : mais malgré cette observation, il est toujours très-bon de s'en tenir à la loi générale. L'excès de circonspection n'est point blâmable dans ce cas. Le principe aromatique résidant dans un véhicule que l'on doit regarder comme sans vertu, c'est-à-dire, dans de l'eau, étant aussi concentré qu'il est possible dans ce véhicule, en un mot, réduit sous la forme d'eau distillée très-chargée (voyez EAU DISTILLEE), & qui peut être regardé dans cet état comme pur, relativement à ses effets sur le corps humain ; ce principe, dis-je, a une saveur générique vive, active, irritante, qui le rend propre à exercer la vertu cordiale, stomachique, fortifiante, nervine, sudorifique : c'est principalement pour ces vertus connues qu'on ordonne les différentes eaux distillées aromatiques ; mais outre cela, quelques-uns de ces principes aromatiques ont des qualités particulieres & distinctes, manifestées par les sens ou par l'observation médicinale. L'amertume singuliere de l'eau de fleurs d'orange, & la saveur piquante de l'eau de chardon-béni des parisiens, sont très-sensibles ; par exemple, l'eau distillée de laurier-cerise est un poison ; l'eau rose est purgative ; l'eau distillée de rue est hystérique ; celle de menthe éminemment stomachique, &c. Boerhaave qui, en établissant la différence spécifique des eaux aromatiques, a dit du principe aromatique de la lavande, & de celui de la melisse, que chacun avoit, outre leurs propriétés communes, vim adhuc penitùs singularem, a, ce me semble, mal choisi ses exemples. Nous rapporterons dans les articles particuliers les qualités médicinales propres de chaque substance aromatique usuelle. (b)

ODORANTE, substance, (Chimie) substance ou matiere aromatique. Les Chimistes appellent ainsi toutes les substances qui contiennent un principe particulier qu'ils appellent aromatique, odorant, esprit recteur, &c. Voyez ODORANT PRINCIPE.

C'est principalement dans le regne végétal qu'on trouve ces substances odorantes. Il n'y a aucune partie des végétaux qui soit exclue de l'ordre des substances aromatiques. On trouve des fleurs, des calices, des feuilles, des écorces, des bois, des racines, &c. qui sont chargés de parfums : ce principe est quelquefois répandu dans toutes les parties d'une plante, par exemple, dans l'oranger ; quelquefois il est propre à une partie seulement, comme aux fleurs dans le rosier, à la racine dans l'iris, &c. Le petit nombre de substances animales aromatiques que nous connoissons, sont des humeurs particulieres déposées dans des reservoirs particuliers ; tels sont le musc, la civette, le castor, &c. car il ne faut pas compter tous les animaux vivans parmi les substances aromatiques, quoique la plûpart ont une odeur particuliere, quelquefois même très-forte, comme le bouc. Voyez l'article ODORANT PRINCIPE.

On ne comprend pas non plus dans la classe des substances odorantes certaines matieres minérales qui ont une odeur propre, telles que le soufre, le cuivre, &c. Voyez encore article ODORANT PRINCIPE. (b)

ODORANTES, pierres, (Hist. nat.) nom générique des pierres à qui la nature a fait prendre de l'odeur sans le secours de l'art ; telles sont les jolites, les pierres puantes, le lapis suillus, le lapis felinus. Voyez ces différens articles. Ces odeurs sont purement accidentelles à la pierre, elles ne tiennent point de sa combinaison, mais des matieres qui les accompagnent, telles que les bitumes, certaines plantes, les débris des animaux qui ont été ensevelis dans le sein de la terre, &c. Voyez PIERRES. (-)


ODORATS. m. (Physiolog.) olfactus, sens destiné par la nature pour recevoir & discerner les odeurs. L'odorat cependant paroît moins un sens particulier qu'une partie ou un supplément de celui du goût, dont il est comme la sentinelle : c'est le goût des odeurs & l'avant-goût des saveurs.

L'organe de cette sensation est la membrane qui revêt le nez, & qui se trouve être une continuation de celle qui tapisse le gosier, la bouche, l'oesophage & l'estomac : la différence des sensations de ces parties est à-peu-près comme leurs distances du cerveau ; je veux dire que l'odorat ne differe pas plus du goût que le goût de la faim & de la soif : la bouche a une sensation plus fine que l'oesophage ; le nez l'a encore plus fine que la bouche, parce qu'il est plus près de l'origine du sentiment ; que tous les filets de ses nerfs, de leurs mamelons font déliés, remplis d'esprits ; au lieu que ceux qui s'éloignent de cette source deviennent par la loi commune des nerfs plus solides, & leurs mamelons dégénerent, pour ainsi parler, en excroissances, relativement aux autres mamelons.

Tout le monde sait que l'intérieur du nez est l'organe de l'odorat, mais peu de gens savent l'artifice avec lequel cet intérieur est construit pour recevoir cette sensation ; & il manque encore aux plus habiles bien des connoissances sur cet artifice merveilleux. Nous n'envisagerons ici que ce qui est nécessaire à l'intelligence de cette sensation.

Méchanisme de l'organe de l'odorat. Immédiatement après l'ouverture des narines, qui est assez étroite, l'intérieur du nez forme deux cavités toujours séparées par une cloison ; ces cavités s'élargissent ensuite, se réunissent finalement en une seule qui va jusqu'au fond du gosier, par où elles communiquent avec la bouche.

Toute cette cavité est tapissée de la membrane pituitaire, ainsi nommée par les anciens, à cause de la pituite qui en découle. Nous ne savons rien autre chose de cette membrane, sinon qu'elle est spongieuse, & que sa surface offre un velouté très-ras. Le tissu spongieux est fait d'un lacis de vaisseaux, de nerfs, & d'une grande quantité de glandes : le velouté est composé de petits mamelons nerveux qui font l'organe de l'odorat & des extrêmités de vaisseaux d'où découle la pituite & la mucosité du nez : ces liqueurs tiennent les mamelons nerveux dans la souplesse nécessaire à leur fonction ; & elles sont encore aidées dans cet office par les larmes que le canal lacrymal charrie dans le nez.

Le nerf olfactif, qui est la premiere paire des nerfs qui sortent du crâne, se jette dans la membrane pituitaire. On nommoit le nerf olfactif apophyse mammiforme avant Piccolomini ; ses filets sont en grand nombre, & ils y paroissent plus mous & plus découverts qu'en aucun autre organe. Cette structure des nerfs de l'odorat, qui dépend de leur grande proximité du cerveau, contribue sans doute à les rendre plus propres à recevoir l'impression de ces odeurs.

La grande multiplicité des filets du nerf olfactoire est ce qui produit la grande quantité de glandes de la membrane pituitaire, car ces glandes ne sont que celles des extrêmités nerveuses épanouies au-dessous des mamelons.

Outre le nerf olfactoire, il entre dans le nez une branche du nerf ophthalmique, c'est-à-dire d'un des nerfs de l'oeil. C'est la communication de ce petit nerf avec celui de l'odorat qui est cause qu'on pleure quand on a reçu de fortes odeurs.

Le velouté de la membrane pituitaire est tout propre à s'imbiber des vapeurs odorantes ; mais il y a encore un autre artifice pour arrêter ces vapeurs sur leur organe. L'intérieur du nez est garni de chaque côté de deux especes de cornets doubles : ces cornets s'avancent très-loin dans cette cavité, en embarrassent le passage, & obligent par-là les vapeurs à se répandre & à séjourner un certain tems dans leur contour. Cette structure fait que ces vapeurs agissent plus long-tems, plus fortement sur une grande étendue de la membrane, & par conséquent la sensation en est plus parfaite. Aussi voit-on que les chiens de chasse & les autres animaux qui excellent par l'odorat, ont ces cornets du nez beaucoup plus considérables que ceux de l'homme.

Ces mêmes cornets, en arrêtant un peu l'air qu'on respire par le nez, en adoucissent la dureté dans l'hiver : c'est ce bon office qu'ils rendent aux poumons qui expose la membrane pituitaire à ces engorgemens nommés enchifrenemens de la membrane schneidérienne, qui ferment le passage à l'air, parce que les parois devenues plus épaisses se touchent immédiatement : ce qui prouve que quoique la cavité du nez soit très-grande, le labyrinthe que la nature y a construit pour y savourer les odeurs, y laisse peu d'espace vuide.

Méchanisme des odeurs, objet de l'odorat. Les vapeurs odorantes qui font l'objet de l'odorat, sont, en fait de fluides, ce que les saveurs sont parmi les liqueurs & les sucs ; mais les vapeurs odorantes, dont la nature nous est inconnue, doivent être très-volatiles ; & la quantité prodigieuse de ces fluides volatiles qui s'exhalent sans cesse d'un corps odorant sans diminuer sensiblement son poids, prouve une division de la matiere qui étonne l'imagination. Cette partie des végétaux, des animaux ou des fossiles qui réside dans leurs esprits, dans leurs huiles, dans leurs sels, dans leurs savons, pourvu qu'elle soit assez divisée pour pouvoir voltiger dans l'air, est l'objet de l'odorat.

Parmi les minéraux, le soufre allumé a le plus d'odeur, ensuite des sels de nature opposée dans l'acte même de leur effervescence, comme les métaux dans celui de leur érosion. Quelle odeur pénétrante n'ont point les sels alkalis volatils des corps animés durant la vie, des particules odorantes que le chien distingue mieux que l'homme ? du sein de la putréfaction quelle odeur fétide ne s'éleve-t-il pas ? Les corps putréfiés donnent une odeur désagréable, malgré ce que Plutarque dit du corps d'Alexandre le grand, & ce que le bon Camérarius dit d'une jeune fille. La plûpart des végétaux ont de l'odeur, & dans certaines classes ils ont presque tous une bonne odeur. Les sucs acides, simples ou fermentés en ont de pareilles, ensuite la putréfaction alkaline d'un petit nombre de plantes n'en manque pas. Le feu & le broyement, qui n'est qu'une espece de feu plus doux, tire des odeurs du regne animal & végétal. La Chimie nous fournit sur ce sujet quantité de faits curieux. On sait par une suite d'expériences, que cette matiere subtile qu'on nomme esprit, & qui est contenue dans l'huile, est la principale chose qui excite le sentiment de l'odeur. En effet, si l'on sépare des corps odoriférans tout l'esprit qu'ils contiennent, ils n'ont presque plus d'odeur ; & au contraire les matieres qui ne sont point odoriférantes le deviennent lorsqu'on leur communique quelques particules de ce même esprit.

Boyle a écrit un traité curieux sur l'émanation des corpuscules qui forment les odeurs : celle du romarin fait reconnoître les terres d'Espagne à 40 milles, suivant Bartholin, à quelques milles, suivant la vérité. Diodore de Sicile dit à-peu-près la même chose de l'Arabie, que Bartholin de l'Espagne. Un chien qui a bon nez reconnoît au bout de six heures la trace d'un animal ou de son maître ; desorte qu'il s'arrête où les particules odoriférantes le lui conseillent. Je supprime ici quantité d'observations semblables ; je ne dois pas cependant oublier de remarquer que l'odeur de plusieurs corps odoriférans se manifeste ou s'accroît par le mouvement & par la chaleur : le broyement donne de l'odeur à tous les corps durs qui n'en ont point, ou augmente celle qu'ils ont ; c'est ce qu'on a tant de fois éprouvé sur le succin, sur l'aloës. Il est des bois qui prennent de l'odeur dans les mains du tourneur.

Cette odeur des corps odoriférans augmente aussi quand on en mêle plusieurs ensemble, ou quand on mêle des sels avec des corps huileux odoriférans. Le sel ammoniac & le sel alkali, l'un & l'autre sans odeur, mêlés ensemble, en ont une très-forte. Un grain de sel fixe donne un goût brûlant & nulle odeur, à-moins qu'il ne rencontre une salive acide & qui aide l'alkali à le dégager. L'esprit de sel, l'huile de vitriol dulcifiés, ont une odeur fort agréable, différente de celle de l'alcohol & d'une liqueur acide. L'eau de mélilot, qui est presque inodorante, augmente beaucoup plus les odeurs des corps qui en ont. L'odeur de l'ambre lorsqu'il est seul, est peu de chose, mais elle s'exalte par le mêlange d'un peu de musc.

C'est dans ce mêlange de divers corps que consistent les parfums, hors de mode aujourd'hui, & si goûtés des anciens, qu'ils les employoient à table, dans les funérailles, & sur les tombeaux pour honorer la mémoire des morts. Antoine recommande de répandre sur ses cendres des herbes odoriférantes, & de mêler des baumes à l'agréable odeur des roses.

Sparge mero cineres, & odoro perlue nardo

Hospes, & adde rosis balsama puniceis.

Maniere dont se fait l'odorat. Le véhicule général des corpuscules odorans, est l'air où ces corpuscules sont répandus ; mais ce n'est pas assez que l'air soit rempli des particules odorantes des corps, il faut qu'il les apporte dans les cavités du nez, & c'est ce qui est exécuté par le mouvement de la respiration, qui oblige sans cesse l'air à passer & repasser par ces cavités pour entrer dans les poumons ou pour en sortir. C'est pourquoi ceux qui ont le passage du nez fermé par l'enchifrenement & qui sont obligés de respirer par la bouche, perdent en même tems l'odorat. M. de la Hire le fils a vu un homme qui s'empêchoit de sentir les mauvaises odeurs en remontant sa luette, ensorte qu'elle bouchoit la communication du nez à la bouche, & il respiroit par cette derniere voie. On peut croire que les odeurs ne laissent pas pour cela de venir toujours frapper le nez, où est le siége du sentiment ; mais comme on ne respire point alors par le nez, elles ne sont point attirées par la respiration, & ont trop peu de force pour se faire sentir.

Ce même passage de l'air dans les cavités du nez, sert quelquefois à nettoyer ces cavités de ce qui les embarrasse, comme lorsqu'on y pousse l'air des poumons avec violence, soit qu'on veuille se moucher, soit que l'on éternue, après quoi l'odorat se fait beaucoup mieux. Un animal qui respire par la trachée-artere coupée, ne sent point du tout les odeurs les plus fortes : c'est une expérience de Lower. On sait que quand l'air sort du poumon par les narines, on a beau présenter au nez un corps odoriférant, il ne fait aucune impression sur l'odorat. Lorsqu'on retient son haleine, on ne sent aussi presque point les odeurs ; il faut pour les sentir les attirer avec l'air par les narines. Varolius l'a fort bien remarqué, tandis que Cassérius l'a nié mal-à-propos : car plus l'inspiration est forte & fréquente, plus l'odorat est exquis. Il faut cependant avouer, & c'est peut-être ce qui a jetté Cassérius dans l'erreur ; il faut, dis-je, avouer qu'on ne laisse pas de sentir dans l'expiration. La sensation n'est pas entierement abolie, ainsi qu'elle l'est lorsque la respiration est absolument retenue : elle est seulement très-foible ; la raison de ce fait est que toutes les particules odorantes n'ayant pû être réunies & ramassées dans le tems que l'air passe dans la cavité du nez pendant l'inspiration, il reste encore dans l'air quelques particules odorantes qui repassent dans l'expiration, qui ne peuvent produire qu'une legere sensation.

L'odorat se fait donc quand les particules odoriférantes contenues dans l'air sont attirées avec une certaine force dans l'inspiration par les narines : alors elles vont frapper vivement les petites fibres olfactives que le nez par sa figure, & les osselets par leur position, leur présentent ; c'est de cette impression, communiquée ensuite au sensorium commune, que résultent les différentes odeurs d'acide, d'alkali, d'aromatique, de pourri, de vineux, & autres dont la combinaison est infinie.

Explication des phénomenes de l'odorat. On peut comprendre, par les principes que nous venons d'établir, les phénomenes suivans :

1°. L'affinité qui se trouve entre les corps odoriférans & les corps savoureux, ou entre les objets du goût & de l'odorat. L'odorat n'est souvent que l'avant goût des saveurs, la membrane qui tapisse le nez étant une continuation de celle qui tapisse le palais : de-là naît une grande liaison entre ces deux organes. Les narines ont leurs nerfs très-déliés & découverts ; la langue a un réseau épais & pulpeux ; ainsi l'odorat doit être frappé avant le goût. Mais il y a quelque chose de plus : les corpuscules qui font les odeurs, retiennent souvent quelque chose de la nature des corps dont ils sortent : en voici des preuves. 1°. Les corpuscules qui s'exhalent de l'absinthe font sur la langue les mêmes impressions que l'absinthe même. Boyle dit la même chose du succin dissout dans l'esprit-de-vin. 2°. Le même auteur ajoute qu'un de ses amis ayant fait piler de l'hellébore noir dans un mortier, tous ceux qui se trouverent dans la chambre furent purgés. Sennert assure la même chose au sujet de la coloquinte. 3°. Quand on distille des matieres somniferes, on tombe souvent dans un profond sommeil. 4°. On prétend que quelques personnes ont prolongé quelque tems leur vie par l'odeur de certaines matieres. Le chancelier Bacon rapporte qu'un homme vécut quatre jours soutenu par l'odeur seule de quelques herbes mêlées avec de l'ail & des oignons. Tous ces faits justifient qu'il se trouve une grande liaison entre les odeurs & les saveurs de beaucoup de corps, parce qu'ils produisent les mêmes effets à ces deux égards.

Puisqu'il regne tant d'affinité entre les odeurs & le goût, d'où vient que des odeurs desagréables, comme celles de l'ail, des choux, du fromage, & de plusieurs autres choses corrompues, ne choquent point quand elles sont dans des alimens dont le goût plaît ? c'est parce qu'on s'y est habitué de bonne heure sans accident, & sans que la santé en ait souffert. Ceux qui se sont efforcés à goûter, à sentir des choses qui les révoltoient d'abord, viennent à les souffrir & finalement à les aimer. Il arrive aussi quelquefois que les aversions & les inclinations qu'on a pour les odeurs & les saveurs, ne sont pas toujours fondées sur des utilités & des contrariétés bien effectives, parce que les idées qu'on a de l'agréable ou du desagréable, peuvent avoir été formées par des jugemens précipités que l'ame réforme à la fin par des réflexions philosophiques.

2°. Pourquoi ne sent-on point les odeurs quand on est enrhumé ? parce que l'humeur épaisse qui est sur la membrane pituitaire arrête les corpuscules odoriférans qui viennent du dehors, & leur bouche les passages par où ils peuvent arriver jusqu'aux nerfs olfactifs & les agiter.

3°. Pourquoi les odeurs rendent-elles souvent la vie dans un instant, & fortifient-elles quelquefois d'une façon singuliere ? Par exemple, il n'est rien de plus puissant dans certains cas que l'esprit volatil du sel ammoniac préparé avec de la chaux vive : cela vient de ce que les parties des corps odoriférans, en agitant les nerfs olfactifs, agitent ceux qui communiquent avec eux & y portent le suc nerveux ; d'ailleurs elles entrent peut-être dans les vaisseaux sanguins sur lesquels elles agissent, & dans lesquels par conséquent elles font couler les liqueurs rapidement. Toutes ces causes nous font revenir des syncopes, puisqu'elles ne consistent que dans une cessation de mouvement. Enfin, il y a un rapport inconnu entre le principe vital & les corps odorans.

4°. Mais d'où vient donc que les odeurs causent quelquefois des maladies, la mort, & presque tous les effets des médicamens & des poisons ? c'est lorsque l'agitation produite par les corps odoriférans est trop violente : alors elle pourra porter les convulsions dans les parties dont les nerfs communiquent avec ceux du nez ; ces convulsions pourront donner des maladies, & finalement la mort. La puanteur des cadavres a quelquefois causé des fievres malignes. Méad parle d'une eau qui sortit d'un cadavre, dont le seul attouchement, tant elle étoit corrosive, excitoit des ulceres. On prépare des poisons si subtils, que leur odeur fait mourir ceux qui les inspirent : l'Histoire n'en fournit que trop d'exemples.

On connoît le danger du soufre allumé dans des endroits privés d'air ; les vapeurs mortelles de certaines cavernes souterreines, celles du foin échauffé dans des granges fermées ; les vapeurs du vin & des liqueurs qui fermentent : cependant dans tous ces cas il y a une autre cause nuisible que celle des odeurs, c'est qu'on est suffoqué par la perte du ressort de l'air qu'on respire ; car l'air plus léger qu'il ne doit être, ou privé de son élasticité, tue par l'empêchement même de la respiration.

Enfin, des odeurs produiront les effets des médicamens, quand elles retiendront quelque chose de la nature des corps dont elles sortent, qui se trouvent être purgatifs ou vomitifs ; c'est pourquoi l'odeur des pilules cochiées purgeoit un homme dont parle Fallope. Dans Schneider & Boyle, on lit divers exemples semblables. Plusieurs purgatifs n'agissent que par leur esprit recteur, selon Pechlin, un des hommes qui a le mieux écrit sur cette matiere. Or de quelle volatilité, de quelle subtilité n'est point cet esprit recteur, puisque le verre d'antimoine communique au vin une vertu émétique sans perdre de son poids ?

5°. Pour quelle raison la même odeur du même corps odoriférant produit-elle des effets opposés en différentes personnes ? Guy-Patin parle d'un médecin célebre que l'odeur agréable des roses jettoit en foiblesse. On ne voit en effet que des sensations différentes en fait d'odeurs : c'est que chacun a sa disposition nerveuse inconnue, & des esprits particuliers qui gouvernent l'ame & le corps, comme s'il étoit sans ame ; les nerfs olfactifs sont moins sensibles dans les uns que dans les autres : ainsi les mêmes corpuscules pourront faire des impressions fort différentes. Et voilà la cause pourquoi les odeurs qui ne sont pas sensibles pour certaines personnes, produisent en d'autres des effets surprenans.

Ces effets mêmes sont quelquefois fort bisarres, car dans l'affection hystérique les femmes reviennent par la force de certaines odeurs desagréables & très-pénétrantes, au lieu que les bonnes odeurs aigrissent leur mal. Nous ne dirons pas, pour expliquer ce phénomene, que les bonnes odeurs arrêtent un peu le cours du suc nerveux, & doivent par conséquent produire un dérangement. Nous n'attribuerons pas non plus cet effet des bonnes odeurs à la vertu somnifere : ces sortes d'explications sont de vains raisonnemens qu'aucun principe ne sauroit appuyer.

N'oublions pas cependant de remarquer que l'habitude a beaucoup d'influence sur l'odorat, & que l'imagination ne perd rien de ses droits sur tous les sens. D'où vient ce musc, si recherché jadis, donne-t-il aujourd'hui des vapeurs à toutes les dames, & même à une partie des hommes, tandis que le tabac, odeur ammoniacale & venimeuse, fait le délice des odorats les plus susceptibles de délicatesse ? Est-ce que les organes sont changés ? Ils peuvent l'être à quelques égards, mais il en faut sur-tout chercher la cause dans l'imagination, l'habitude & les préjugés de mode.

6°. Pourquoi l'odorat est-il si fin dans les animaux qui ont de longs becs, de longues narines, & les os spongieux considérables ? Parce que les vrais & premiers organes de l'odorat paroissent être les cornets osseux ; ces cornets par leur nombre de contours en volute, multiplient les parties de la sensation, donnent plus d'étendue à la membrane qui reçoit les divisions infinies des nerfs olfactifs, & par conséquent rendent l'odorat plus exquis. Plus un animal a de nez, plus ses cornets ont de lames. Petham dit que dans le chien de chasse, les nerfs ont une plus vaste expansion dans les narines, & que les lames y sont plus entortillées, que dans aucune autre bête. Dans le lievre, animal qui a du nez, & un nez qu'il remue toujours, les petits os sont à cellules en-dedans, avec plusieurs cornets ou tuyaux. L'os spongieux du boeuf a intérieurement un tissu réticulaire ; cet os dans le cheval, forme des cornets entortillés avec des cellules à rets, selon les observations de Cassérius, de Schneïder & de Bartholin. C'est par le même méchanisme que le cochon sent merveilleusement les racines qu'il cherche en terre. La main de l'éléphant n'est qu'un nez très-long, & sa trompe, dont Duverney a seulement décrit la fabrique musculeuse, n'est presque qu'un assemblage de nerfs olfactifs : cet organe a donc une énorme surface dans cet animal.

Sténon a démontré la même chose dans les poissons, dont les nerfs olfactifs ressemblent aux nerfs optiques, & se terminent en un semblable hémisphere. Ainsi regle générale, à proportion de la longueur des narines, des cornets osseux & contournés, la finesse & l'étendue de l'odorat se multiplient dans l'homme & dans les autres animaux. Quant aux oiseaux, ils ont dans les narines des vessies à petits tubes, & garnies de nerfs visibles, qui viennent des processus mamillaires par l'os cribleux. Il y en a beaucoup dans le faucon, l'aigle & le vautour. On dit qu'après la bataille qui décida de l'empire du monde entre César & Pompée, les vautours passoient de l'Asie à Pharsale.

7°. Comment des corps odoriférans, très-petits, peuvent-ils répandre si long-tems des odeurs si fortes, sans que les corps dont ils s'exhalent paroissent presque avoir perdu de leur masse à en juger par leur pesanteur ? Un morceau d'ambre gris ayant été suspendu dans une balance, qu'une petite partie d'un grain faisoit trébucher, ne perdit rien de son poids pendant 3 jours, ni l'assa foetida en 5. Une once de noix muscade ne perdit en 6 jours que cinq grains & demi ; & une once de clous de gérofle sept grains & trois huitiemes : ce sont des expériences de Boyle. Une seule goutte d'huile de canelle dans une pinte de vin, lui donne un goût aromatique. On fait avec cette même huile un esprit très-vif, lequel évaporé laisse le reste sans odeur ni diminution. Une goutte d'huile de Galanga embaume une livre de thé. Les plus subtiles particules odoriférantes ne passent cependant point au-travers du verre, ce corps que pénétrent le feu, la lumiere & la matiere de l'aimant : donc elles sont d'une nature plus grossiere. Mais les sels fixes, les terres les plus arides, l'alun, le vitriol, démontrent avec quelle facilité la partie humide de l'air va pénétrer différens corps, & constitue un tout avec eux. Tout cela porte à croire que les petits corpuscules odoriférans reçoivent des parties d'air commun, qui les remplacent à mesure qu'ils s'exhalent ; & c'est la raison pour laquelle cette évaporation se fait sans diminution de la masse.

8°. Pourquoi la puanteur qui s'exhale de parties d'animaux, ou de végétaux putréfiés, fait-elle sur les narines une impression si longue, si opiniâtre & si désagréable ? La fétidité d'une maladie mortelle porte au nez pendant plusieurs jours. L'odorat n'est-il pas long-tems affecté des rapports nidoreux d'une matiere indigeste qui croupit dans l'estomac ? Comme il y a beaucoup de détours dans la membrane pituitaire, & qu'il s'y trouve toûjours de la mucosité, cette mucosité vicieuse y retient, & prend pour-ainsi-dire à sa glu, ces corpuscules empoisonnés qui s'exhalent des corps malades, des parties d'animaux, ou de végétaux putréfiés. On a besoin de prendre beaucoup de matiere sternutatoire pour dissiper ces corpuscules ; l'agitation qui survient alors à la membrane pituitaire, & l'humeur muqueuse qui coule en abondance produit cet effet ; si de pareilles odeurs étoient portées au nez après l'éternuement, elles feroient encore plus d'impression, comme on l'éprouve à son lever.

9°. Pourquoi l'odorat est-il émoussé quand on s'éveille le matin, & devient-il plus vif après qu'on a éternué ? Nous venons de l'expliquer. Alors, c'est-à-dire au reveil, une humeur épaisse couvre la membrane pituitaire, parce que la chaleur a évaporé la partie aqueuse, & a laissé la matiere grossiere qui n'a pu être chassée durant le repos de la nuit ; cette humeur visqueuse arrête les corpuscules odoriférans, mais quand on l'a rejettée par la force de la sternutation ou l'émonction, les nerfs se trouvent libres & pleins de suc nerveux, ils sont plus sensibles qu'auparavant.

10°. Pourquoi les plus forts odoriférans sont-ils sternutatoires ? Parce qu'en ébranlant fortement les nerfs olfactifs, ils ébranlent les nerfs qui servent à la respiration & qui communiquent avec eux.

11°. Pourquoi ne sent-on rien quand on court contre le vent ? Parce que le vent desséche le mucus qui lubrefie la membrane pituitaire, & qu'aucun nerf n'a de sentiment s'il n'est humecté.

12°. Enfin il y a des odeurs si fortes, comme celle de l'oignon, du vinaigre, du soufre allumé, de l'esprit de nitre, qu'elles n'agissent pas seulement sur l'organe de l'odorat, mais qu'elles blessent les yeux. On en peut trouver la cause dans la communication du nerf ophthalmique avec celui de l'odorat.

Le sentiment que les yeux souffrent des odeurs fortes, est un sentiment du toucher, pareil à celui que la lumiere ramassée cause sur la peau, ou à celui que des saveurs très vives, telles que les âcres & les acides exaltés, causent sur la langue ; mais comme la peau n'est émue par les objets de la vûe & du goût, que quand ils agissent avec une véhémence extraordinaire ; de même les yeux ne souffrent de la douleur des odeurs, que lorsqu'elles ont une force assez grande pour blesser leur délicatesse ; & comme les odeurs en général sont d'une nature particuliere qui ébranle toûjours leur propre organe, ceux de la vûe & du goût ne sont point ébranlés de la même maniere, & par conséquent ne sont point affectés de la sensation de l'odorat.

Le sens de l 'odorat est plus parfait dans les animaux. Les hommes ont l'odorat moins bon que les animaux ; & la raison en est évidente par l'examen de la construction de l'organe. Je sais que le P. du Tertre, dans son voyage des Antilles, & le P. Laffitau, dans son livre des moeurs des Sauvages, nous parlent, l'un de negres & l'autre de sauvages qui avoient l'odorat plus fin qu'aucun chien de chasse, & qui distinguoient de fort loin la piste d'un noir, d'un françois & d'un anglois : mais ce sont des faits trop suspects pour y donner confiance. Il en est de même d'un garçon dont parle le chevalier Digby, qui élevé dans une forêt où il n'avoit vécu que de racines, pouvoit trouver sa femme à la piste, comme un chien fait son maître. Pour ce qui est du religieux de Prague, qui connoissoit par l'odorat les différentes personnes, distinguoit une fille ou une femme chaste de celles qui ne l'étoient point, c'est un nouveau conte plus propre à fournir matiere à quelque bon mot, qu'à la créance d'un physicien.

Je conviens que les hommes par leur genre de vie, par leur habitude aux odeurs fortes dont ils sont sans cesse entourés, usent l'organe de leur odorat ; mais il est toûjours vrai que s'ils l'ont beaucoup moins fin que les animaux, ce n'est point à l'abus qu'ils en font que l'on doit en attribuer la cause, c'est dans le défaut de l'organe qu'il la faut chercher. La nature ne l'a point perfectionné dans l'homme, comme dans la plûpart des quadrupedes. Voyez le nombre de leurs cornets en volute, le merveilleux tissu du réseau qui les accompagne, & vous conclurez de là la distance qui doit se trouver entre l'homme & la bête pour la finesse de l'odorat ! Considerez de quelle étendue sont les os spongieux dans les brutes ; comme leur cerveau est plus petit que celui de l'homme, cet espace qui manque vient augmenter leur nez : car la multiplicité des plis & des lames rend la sensation plus forte ; & c'est cette augmentation qui en fait la différence dans les bêtes mêmes. L'odorat est le seul organe par lequel elles savent distinguer si sûrement, & sans expérience sur tant de végétaux dont les montagnes des Alpes sont couvertes, ceux qui sont propres à leur nourriture, d'avec ceux qui leur seroient nuisibles. La nature, dit Willis, a moins perfectionné dans l'homme les facultés inférieures, pour lui faire cultiver davantage les supérieures ; mais si telle est la vocation de l'homme, on doit avouer qu'il ne la remplit guere. (D.J.)

ODORAT, (Séméiotiq.) les signes que l'odorat fournit, n'ont pas jusqu'ici beaucoup enrichi la séméiotique, & attiré l'attention des praticiens. Hippocrate observateur si scrupuleux & si exact à saisir tout ce qui peut répandre quelque lumiere sur la connoissance & le pronostic des maladies, ne paroît avoir tiré aucun parti de l'odorat : ce signe ne doit être ni bien étendu, ni bien lumineux. Riviere & quelques autres praticiens, assurent avoir observé que la perte totale de l'odorat, étoit dans le cas de foiblesse extrême, signe d'une mort très-prochaine ; que les malades qui trouvoient une odeur forte & désagréable à la boisson, aux alimens & aux remedes, enfin à tout ce qu'on leur présentoit, étoient dans un danger pressant ; que ceux pour qui toutes les odeurs étoient fétides, avoient des ulceres dans le nez ou dans les parties voisines, ou l'estomac farci de mauvais sucs, ou toutes les humeurs sensiblement alterées. (m)


ODORIFÉRANTse dit des choses qui ont une odeur forte, agréable & sensible à une certaine distance, voyez ODEUR. Le jasmin, la rose, la tubéreuse, sont des fleurs odoriférantes. Voyez PARFUM.


ODOWARA(Géog.) petite ville du Japon dans l'île de Niphon, à 3 journées d'Iedo. Ce n'est que dans cette ville & à Méaco, qu'on prépare le cachou parfumé, au rapport du P. Charlevoix.


ODRISAE(Géog. anc.) ancien peuple de Thrace, qui devoit y tenir un rang considérable, puisque les Poëtes ont appellé la Thrace Odrisiae tellus. La capitale de ce peuple se nommoit Odryssus, Odrysse ; ensuite Odrestiade, à-présent Adrianople.

Cette capitale de la Thrace est célebre par la naissance de Thamyris, poëte & musicien, dont l'histoire & la fable ont tant parlé. Ce fut la plus belle voix de son siecle, si nous en croyons Plutarque, qui ajoute qu'il composa un poëme de la guerre des Titans contre les dieux. Ce poëme existoit encore lorsque Suidas travailloit à son dictionnaire. Homere parle du défi que Thamyris fit aux muses, & de la punition de son audace. Pausanias dit que Thamyris perdit la vûe, non en punition de sa dispute contre les muses, mais par maladie. Pline prétend qu'il fut l'inventeur de la musique qu'on nommoit dorique. Platon a feint, suivant les principes de la métempsycose, que l'ame de Thamyris passa dans le corps d'un rossignol. (D.J.)


ODYSSÉES. f. (Belles-lettres) poëme épique d'Homere, dans lequel il décrit les aventures d'Ulysse retournant à Itaque après la prise de Troie. Voyez EPIQUE. Ce mot vient du grec , qui signifie la même chose, & qui est dérivé d', Ulysse.

Le but de l'iliade, selon le P. le Bossu, est de faire voir la différence de l'état des Grecs réunis en un seul corps, d'avec les Grecs divisés entre eux ; & celui de l'odyssée est de nous faire connoître l'état de la Grece dans ses différentes parties. Voyez ILIADE.

Un état consiste en deux parties, dont la premiere est celle qui commande, la seconde celle qui obéit. Or il y a des instructions nécessaires & propres à l'une & à l'autre ; mais il est possible de les réunir dans la même personne.

Voici donc, selon cet auteur, la fable de l'odyssée. Un prince a été obligé de quitter son royaume, & de lever une armée de ses sujets, pour une expédition militaire & fameuse. Après l'avoir terminée glorieusement, il veut retourner dans ses états, mais malgré tous ses efforts il en est éloigné pendant plusieurs années, par des tempêtes qui le jettent dans plusieurs contrées, différentes par les moeurs, les coutumes de leurs habitans, &c. Au milieu des dangers qu'il court, il perd ses compagnons, qui périssent par leur faute, & pour n'avoir pas voulu suivre ses conseils. Pendant ce même tems les grands de son royaume, abusant de son absence, commettent dans son palais les désordres les plus criants, dissipent ses trésors, tendent des pieges à son fils, & veulent contraindre sa femme à choisir l'un d'eux pour époux, sous prétexte qu'Ulysse étoit mort. Mais enfin il revient, & s'étant fait connoître à son fils & à quelques amis qui lui étoient restés fideles, il est lui-même témoin de l'insolence de ses courtisans. Il les punit comme ils le méritoient, & rétablit dans son île la paix & la tranquillité qui en avoient été bannis durant son absence. Voyez FABLE.

La vérité, ou pour mieux dire la moralité enveloppée sous cette fable, c'est que quand un homme est hors de sa maison, de maniere qu'il ne puisse avoir l'oeil à ses affaires, il s'y introduit de grands désordres. Aussi l'absence d'Ulysse fait dans l'odyssée la partie principale & essentielle de l'action, & par conséquent la principale partie du poëme.

L'odyssée, ajoute le P. le Bossu, est plus à l'usage du peuple que l'iliade, dans laquelle les malheurs qui arrivent aux Grecs viennent plutôt de la faute de leurs chefs que de celle des sujets ; mais dans l'odyssée le grand nom d'Ulysse représente autant un simple citoyen, un pauvre paysan, que des princes, &c. Le petit peuple est aussi sujet que les grands à ruiner ses affaires & sa famille par sa négligence, & par conséquent il est autant dans le cas de profiter de la lecture d'Homere que les rois mêmes.

Mais, dira-t-on, à quel propos accumuler tant de fictions & de beaux vers pour établir une maxime aussi triviale que ce proverbe : Il n'est rien tel que l'oeil du maître dans une maison. D'ailleurs pour en rendre l'application juste dans l'odyssée, il faudroit qu'Ulysse pouvant se rendre directement & sans obstacles dans son royaume, s'en fût écarté de propos déliberé ; mais les difficultés sans nombre qu'il rencontre lui sont suscitées par des divinités irritées contre lui. Le motif de la gloire qui l'avoit conduit au siege de Troie, ne devoit pas passer pour condamnable aux yeux des Grecs, & rien ce me semble ne paroît moins propre à justifier la bonté du proverbe, que l'absence involontaire d'Ulysse. Il est vrai que les sept ans qu'il passe à soupirer pour Calypso, ne l'exemptent pas de reproche ; mais on peut observer qu'il est encore retenu là par un pouvoir supérieur, & que dans tout le reste du poëme il ne tente qu'à regagner Ithaque. Son absence n'est donc tout au plus que l'occasion des désordres qui se passent dans sa cour, & par conséquent la moralité qu'y voit le P. le Bossu paroît fort mal fondée.

L'auteur d'un discours sur le poëme épique, qu'on trouve à la tête des dernieres éditions du Télémaque, a bien senti cette inconséquence, & trace de l'odyssée un plan bien différent & infiniment plus sensé. " Dans ce poëme, dit-il, Homere introduit un roi sage, revenant d'une guerre étrangere, où il avoit donné des preuves éclatantes de sa prudence & de sa valeur : des tempêtes l'arrêtent en chemin, & le jettent dans divers pays dont il apprend les moeurs, les lois, la politique. Delà naissent naturellement une infinité d'incidens & de périls. Mais sachant combien son absence causoit de désordre dans son royaume, il surmonte tous ces obstacles, méprise tous les plaisirs de la vie, l'immortalité même ne le touche point, il renonce à tout pour soulager son peuple ".

Le vrai but de l'odyssée, considerée sous ce point de vûe, est donc de montrer que la prudence jointe à la valeur, triomphe des plus grands obstacles ; & envisagé de la sorte, ce poëme n'est point le livre du peuple, mais la leçon des rois. A la bonne heure que la moralité qu'y trouve le pere le Bossu s'y rencontre, mais comme accessoire & de la même maniere qu'une infinité d'autres semblables, telles que la nécessité de l'obéissance des sujets à leurs souverains, la fidélité conjugale, &c. Gérard Croës hollandois, a fait imprimer à Dort en 1704, un livre intitulé OMHPO EBPAIO, dans lequel il s'efforce de prouver qu'Homere a pris tous ses sujets dans l'Ecriture, & qu'en particulier l'action de l'odyssée n'est autre chose que les pérégrinations des Israélites jusqu'à la mort de Moïse, & que l'odyssée étoit composée avant l'iliade, dont le sujet est la prise de Jéricho. Quelles visions !


ODYSSIA(Géog. anc.) promontoire de Sicile vers l'extrêmité orientale de la côte méridionale, selon Ptolémée, l. III. c. iv. ses interpretes disent que c'est aujourd'hui Capo-Marzo.


OEANTHE(Géog. anc.) ville de Grece dans la Locride ; mais comme les Locres & les Etoliens étoient voisins, Polybe donne cette ville à l'Etolie. Son nom moderne est Pentagii.


OEBALIEOebalia, (Géog. anc.) surnom donné au pays de Lacédémone à cause d'Oebalus, compagnon de Phalante : mais ce surnom n'a pas été borné au pays des Lacédémoniens dans le Péloponnèse, car Virgile appelle Tarente, colonie lacédémonienne, du même nom d'Oebalie.

Namque sub Oebaliae memini me turribus altis

Quâ niger humectat flaventia culta Galesus

Corytium vidisse senem, &c.

Georg. l. IV. vers. 125.

" Près de la superbe ville de Tarente, dans cette contrée fertile qu'arrose le Galese, je me souviens d'avoir vû autrefois un vieillard de Cilicie ".


OEBAN D'OR(Monnoie.) autrement ouban d'or, espece de monnoie de compte du Japon. Les mille oebans font 45 mille taels d'argent.


OECALIE(Géog. anc.) en grec , nom commun à plusieurs villes de Grece, suivant la remarque de Strabon. 1°. Oecalie étoit une ville de Grece dans la Thessalie, dont parle Homere, Iliad. B. v. 730. 2°. Oecalie, dans l'Euboée ; 3°. Oecalie, ville du Péloponnèse dans la Messénie ; 4°. Oecalie, ville d'Arcadie ; 5°. Oecalie, ville de l'Etolie chez les Euristanes. (D.J.)


OECONOMATS. m. (Jurisprud.) signifie regle & administration ; ce terme n'est guere usité que pour exprimer la fonction & administration de ceux qui sont préposés à la régie du temporel des évêchés & abbayes pendant la vacance.

On entend aussi quelquefois par le terme d'oeconomat le bureau des oeconomes sequestres.

Les oeconomats tirent leur origine des commandes que l'on donnoit autrefois à des ecclésiastiques, & même à des séculiers, lesquels à ce titre avoient la garde & la régie des revenus d'une église cathédrale ou abbatiale.

En France, cette régie n'a lieu présentement pour les bénéfices de nomination royale que pendant la vacance en régale.

Il y a un directeur général des oeconomats, & deux oeconomes sequestres du clergé.

Le tiers des revenus qui se portent aux oeconomats est employé à l'entretien des nouveaux convertis, ce qui a été ainsi ordonné pour obliger les nouveaux titulaires à obtenir leurs bulles, au lieu qu'auparavant plusieurs, pour éviter le coût des bulles, s'arrangeoient avec les oeconomats pour jouir sous leur nom des fruits du bénéfice.

Il y a un des bureaux du conseil destiné pour examiner les affaires des oeconomats.

Les comptes des oeconomats se rendent à la chambre des comptes. Voyez ci-après OECONOME. (A)


OECONOMES. m. (Jurisprud.) est celui qui est préposé pour régir & administrer les revenus de quelque église, communauté ou particulier.

Les hôpitaux & communautés ont des oeconomes, qui ont soin d'en faire la dépense, & particulierement celle de bouche.

Les oeconomes sequestres du clergé sont ceux qui font la régie du temporel des évêchés & abbayes pendant la vacance.

Le roi avoit créé en 1691 des oeconomes sequestres en titre d'office dans chaque diocese pour avoir l'administration des bénéfices, dont les fruits seroient sequestrés par sentence ou arrêt ; mais par l'édit du mois de Décembre 1714, ces offices ont été supprimés, & les fonctions d'oeconomes sequestres sont remplies par des personnes préposées par le conseil. Voyez ci-devant OECONOMATS.

OECONOME SPIRITUEL étoit autrefois un ecclésiastique qui avoit le gouvernement d'une église pendant la vacance ; ces sortes d'oeconomes furent établis lors des différends de la cour de France avec celle de Rome, on créa dans chaque diocese des oeconomes en titre d'office, lesquels non contens de régir le temporel, entreprirent aussi de nommer des vicaires, conférer les bénéfices, donner des dimissoires, & faire généralement toutes les fonctions qui appartiennent aux légitimes titulaires ; mais la paix étant faite entre les deux puissances, tous ces oeconomes, appellés vulgairement oeconomes spirituels, furent révoqués par l'édit de Melun en 1580. Voyez les définitions canoniques au mot Oeconomes. (A)


OECONOMIEconduite sage & prudente que tient une personne en gouvernant son propre bien ou celui d'un autre.

Il y a l'oeconomie politique. Voyez ce mot à l'orthographe ÉCONOMIE.

Il y a l'oeconomie rustique ; c'est ce qui a rapport à toute la vie rustique.

Pour encourager les hommes à l'oeconomie, un auteur moderne observe qu'en Angleterre on afferme pour 20 schellings par an un acre de tout ce qu'il y a de meilleur en terre, & qu'on la vend pour 20 livres sterlings ; qu'un acre de terre contient 43560 piés en quarré, & qu'il y a 4800 sols dans une livre sterling ; que par la division on trouve le quotient de 9, & pour restant 360, ce qui fait voir qu'un sol nous met en état d'acheter 9 piés & presque 13 pouces de terre en quarré, savoir une piece de terre de 3 piés de long & de 3 piés de large, & quelque chose de plus.

D'où il s'ensuit que pour 2 schellings on peut acheter une piece de terre de 216 piés, ou de 18 piés de long & de 12 piés de large, ce qui suffit pour bâtir dessus une maison passable, & pour avoir un petit jardin.

OECONOMIE, (Critiq. sacrée) ; les Théologiens distinguent deux oeconomies, l'ancienne & la nouvelle, ou, pour m'exprimer en d'autres termes, l'oeconomie légale & l'oeconomie évangélique ; l'oeconomie légale est celle du ministere de Moïse, qui comprend les lois politiques & cérémonielles du peuple juif ; l'oeconomie evangélique, c'est le ministere de Jesus-Christ, sa vie & ses préceptes. (D.J.)

OECONOMIE ANIMALE, (Médec.) le mot oeconomie signifie littéralement lois de la maison ; il est formé des deux mots grecs , maison, & , loi ; quelques auteurs ont employé improprement le nom d'oeconomie animale, pour désigner l'animal lui-même ; c'est de cette idée que sont venues ces façons de parler abusives, mouvemens, fonctions de l'oeconomie animale ; mais cette dénomination prise dans le sens le plus exact & le plus usité ne regarde que l'ordre, le méchanisme, l'ensemble des fonctions & des mouvemens qui entretiennent la vie des animaux, dont l'exercice parfait, universel, fait avec constance, alacrité & facilité, constitue l'état le plus florissant de santé, dont le moindre dérangement est par lui-même maladie, & dont l'entiere cessation est l'extrême diamétralement opposé à la vie, c'est-à-dire la mort. L'usage, maître souverain de la diction, ayant consacré cette signification, a par-là même autorisé ces expressions usitées, lois de l'oeconomie animale, phénomenes de l'oeconomie animale, qui sans cela & suivant l'étymologie présenteroient un sens absurde, & seroient un pléonasme ridicule. Les lois selon lesquelles ces fonctions s'operent, & les phénomenes qui en résultent ne sont pas exactement les mêmes dans tous les animaux ; ce défaut d'uniformité est une suite naturelle de l'extrême variété qui se trouve dans la structure, l'arrangement, le nombre, &c. des parties principales qui les composent ; ces différences sont principalement remarquables dans les insectes, les poissons, les reptiles, les bipedes ou oiseaux, les quadrupedes, l'homme, & dans quelques especes ou individus de ces classes générales. Nous ne pouvons pas descendre ici dans un détail circonstancié de toutes les particularités sur lesquelles portent ces différences ; nous nous bornerons à poser les lois, les regles les plus générales, les principes fondamentaux, dont on puisse faire l'application dans les cas particuliers avec les restrictions & les changemens nécessaires. Nous choisirons parmi les animaux l'espece qui est censée la plus parfaite, & nous nous attacherons uniquement à l'homme qui dans cette espece est sans contredit l'animal le plus parfait, le seul d'ailleurs qui soit du ressort immédiat de la Médecine. On trouvera indiqué aux articles INSECTES, POISSON, REPTILE, OISEAU, QUADRUPEDE, ce qu'il peut y avoir de particulier dans ces différentes especes d'animaux ; on observe aussi dans l'homme beaucoup de variété, il n'est pas toujours semblable à lui-même ; l'ordre & le méchanisme de ses fonctions varie dans plusieurs circonstances & dans les différens âges ; plusieurs causes de maladie font naître des variétés très-considérables, qui n'ont point encore été suffisamment observées, & encore moins bien expliquées ; mais la principale différence qu'on remarque, c'est celle qui se rencontre entre un enfant encore contenu dans le ventre de la mere, & ce même enfant peu de tems après qu'il en est sorti, & sur-tout lorsqu'il est parvenu à l'âge d'adulte, on peut assûrer que ces enfans vivent d'une maniere extrêmement différente ; la vie du foetus paroît n'être qu'une simple végétation : celle d'un enfant jusqu'à l'âge de 3 ou 4 ans, & dans plusieurs sujets jusqu'à un âge plus avancé, paroît peu différer de celle des animaux : enfin l'adulte a sa façon particuliere de vivre, qui est proprement la vie de l'homme, & sans contredit la meilleure ; il revient insensiblement à mesure qu'il vieillit & qu'il meurt à la vie des enfans & du foetus. Il n'est pas douteux que cet âge le plus parfait & le plus invariable ne soit aussi le plus propre à y examiner, & y fonder les lois de l'oeconomie animale ; les variétés qui naissent de la différence des âges & des circonstances sont exposées aux articles FOETUS, ENFANT, VIEILLARD, voyez ces mots. Celles qui sont occasionnées par quelque maladie sont marquées dans le cours du dictionnaire aux différens articles de MEDECINE ; elles ont principalement lieu dans les cas d'amputation de quelque partie considérable, de défaut, de dérangement dans la situation, le nombre & la grosseur de quelques visceres. Quant aux causes générales de maladie, leur façon d'agir entre dans le plan que nous nous sommes formé, il en sera fait mention à la fin de cet article.

L'oeconomie animale considérée dans l'homme ouvre un vaste champ aux recherches les plus intéressantes ; elle est de tous les mysteres de la nature celui dont la connoissance touche l'homme de plus près, l'affecte plus intimement, le plus propre à attirer & à satisfaire sa curiosité ; c'est l'homme qui s'approfondit lui-même, qui pénetre dans son intérieur ; il ôte le bandeau qui le cachoit à lui-même, & porte des yeux éclairés du flambeau de la Philosophie sur les sources de sa vie, sur le méchanisme de son existence ; il accomplit exactement ce beau précepte qui servoit d'inscription au plus célebre temple de l'antiquité, , connois toi toi-même. Car il ne se borne point à une oisive contemplation de l'assemblage du nombre & de la structure des différens ressorts dont son admirable machine est composée ; il pousse plus loin une juste curiosité, il cherche à en connoître l'usage, à déterminer leur jeu ; il tâche de découvrir la maniere dont ils exécutent leurs mouvemens, les causes premieres qui l'ont déterminé, & sur-tout celles qui en entretiennent la continuité. Dans cet examen philosophique de toutes ces fonctions, il voit plus que par-tout ailleurs la plus grande simplicité des moyens jointe avec la plus grande variété des effets, la plus petite dépense de force suivie des mouvemens les plus considérables ; l'admiration qui s'excite en lui, réfléchie sur l'intelligence suprème qui a formé la machine humaine & qui lui a donné la vie, me paroît un argument si sensible & si convainquant contre l'athéisme, que je ne puis assez m'étonner qu'on donne si souvent au médecin-philosophe cette odieuse qualification, & qu'il la mérite quelquefois. La connoissance exacte de l'oeconomie animale répand aussi un très-grand jour sur le physique des actions morales : les idées lumineuses que fournit l'ingénieux système que nous exposerons plus bas, pour expliquer la maniere d'agir, & les effets des passions sur le corps humain, donnent de fortes raisons de présumer que c'est au défaut de ces connoissances qu'on doit attribuer l'inexactitude & l'inutilité de tous les ouvrages qu'il y a sur cette partie, & l'extrême difficulté d'appliquer fructueusement les principes qu'on y établit : peut-être est-il vrai que pour être bon moraliste, il faut être excellent médecin.

On ne sauroit révoquer en doute que la Médecine pratique ne tirât beaucoup de lumieres & de la certitude d'une vraie théorie de l'homme ; tout le monde convient de l'insuffisance d'un aveugle empirisme, & quoiqu'on ne puisse pas se dissimuler combien les lois de l'oeconomie animale mal interprétée, ont introduit d'erreurs dans la Médecine clinique, il reste encore un problème, dont je ne hasarderai pas la décision ; savoir, si une pratique réglée sur une mauvaise théorie est plus incertaine & plus pernicieuse que celle qu'aucune théorie ne dirige. Quoi qu'il en soit, les écueils qui se rencontrent en foule dans l'un & l'autre cas, les fautes également dangereuses, inévitables des deux côtés, font seulement sentir l'influence nécessaire de la théorie sur la pratique, & le besoin pressant qu'on a d'avoir sur ce point des principes bien constatés, & des régles dont l'application soit simple & invariable. Mais plus le système des fonctions humaines est intéressant, plus il est compliqué, & plus il est difficile de le saisir ; il semble que l'obscurité & l'incertitude soient l'apanage constant des connoissances les plus précieuses & les plus intéressantes : il se présente une raison fort naturelle de cet inconvénient dans le vif intérêt que nous prenons à de semblables questions, & qui nous porte à les examiner plus séverement, à les envisager de plusieurs côtés ; plus les faces sous lesquelles on les apperçoit augmentent, & plus il est difficile d'en saisir exactement & d'en combiner comme il faut les différens rapports ; & l'on observe communément que les écueils se multiplient à mesure qu'on fait des progrès dans les sciences, chaque découverte fait éclorre de nouvelles difficultés ; & ce n'est souvent qu'après des siecles entiers qu'on parvient à quelque chose de certain, lorsqu'il se trouve de ces hommes rares nés avec un génie vif & pénétrant, aux yeux perçans desquels la nature est comme forcée de se dévoiler, & qui savent démêler le vrai du sein de l'erreur.

La connoissance exacte, sans être minutieuse, de la structure & de la situation des principaux visceres, de la distribution des nerfs & des différens vaisseaux, le détail assez circonstancié, mais sur-tout la juste évaluation des phénomenes qui résultent de leur action & de leur mouvement ; & enfin l'observation refléchie des changemens que produit dans ces effets l'action des causes morbifiques, sont les fondemens solides sur lesquels on doit établir la science théorique de l'homme pour la conduire au plus haut point de certitude dont elle soit susceptible ; ce sont en même tems les différens points d'où doivent partir & auxquels doivent se rapporter les lois qu'on se propose d'établir. Ces notions préliminaires forment le fil nécessaire au médecin qui veut pénétrer dans le labyrinthe de l'oeconomie animale, & c'est en le suivant qu'il peut éviter de se perdre dans les routes détournées, remarquables par les égaremens des plus grands hommes. Il ne lui est pas moins essentiel & avantageux de connoître la source des erreurs de ceux qui l'ont précédé dans la recherche de l'oeconomie animale, c'est le moyen le plus assuré pour s'en garantir ; on ne peut que louer le zèle de ceux qui ont entrepris un ouvrage si pénible, applaudir à leurs efforts, & leur avoir obligation du bien réel qu'ils ont apporté, en marquant par leur naufrage les écueils qu'il faut éviter ; on parvient assez souvent à travers les erreurs, & après les avoir pour ainsi dire épuisées au sanctuaire de la vérité. Nous n'entrerons ici dans aucun détail anatomique, nous supposons tous ces faits déja connus ; ils sont d'ailleurs exposés aux articles particuliers d'Anatomie.

Il nous suffira de remarquer en général, que le corps humain est une machine de l'espece de celles qu'on appelle statico-hydraulique, composée de solides & de fluides, dont les premiers élemens communs aux plantes & aux animaux sont des atomes vivans, ou molecules organiques ; représentons-nous l'assemblage merveilleux de ces molécules, tels que les observations anatomiques nous les font voir dans le corps de l'homme adulte, lorsque les solides ont quitté l'état muqueux pour prendre successivement une consistance plus ferme & plus proportionnée à l'usage de chaque partie : représentons-nous tous les visceres bien disposés, les vaisseaux libres, ouverts, remplis d'une humeur appropriée, les nerfs distribués par tout le corps, & se communiquant de mille manieres ; enfin toutes les parties dans l'état le plus sain, mais sans vie ; cette machine ainsi formée ne differe de l'homme vivant que par le mouvement & le sentiment, phénomenes principaux de la vie vraisemblablement réductibles à un seul primitif ; on y observe même avant que la vie commence, ou peu de tems après qu'elle a cessé, une propriété singuliere, la source du mouvement & du sentiment attachée à la nature organique des principes qui composent le corps, ou plutôt dépendante d'une union telle de ces molécules que Glisson a le premier découverte, & appellée irritabilité, & qui n'est, dans le vrai, qu'un mode de sensibilité. Voyez SENSIBILITE.

Dès que le souffle vivifiant de la divinité a animé cette machine, mis en jeu la sensibilité des différens organes, répandu le mouvement & le sentiment dans toutes les parties, ces deux propriétés diversement modifiées dans chaque viscere, se réproduisent sous un grand nombre de formes différentes, & donnent autant de vies particulieres dont l'ensemble, le concours, l'appui mutuel forment la vie générale de tout le corps ; chaque partie annonce cet heureux changement par l'exercice de la fonction particuliere à laquelle elle est destinée ; le coeur, les arteres & les veines, par une action singuliere, constante, jusqu'ici mal déterminée, produisent ce qu'on appelle la circulation du sang, entretiennent le mouvement progressif des humeurs, les présentent successivement à toutes les parties du corps ; de-là suivent 1°. la nutrition de ces parties par l'intus-susception des molécules analogues qui se moulent à leur type intérieur ; 2°. la formation de la semence, extrait précieux du superflu des parties nutritives ; 3°. les sécrétions des différentes humeurs que les organes appropriés sucent, extraient du sang, & perfectionnent dans les follicules par une action propre ou un simple séjour ; 4°. de l'action spéciale, & encore inexpliquée de ces vaisseaux, mais constatée par bien des faits, viennent les circulations particulieres faites dans le foie, les voies hémorrhoïdales, la matrice dans certain tems, le poumon & le cerveau, & peut-être dans tous les autres visceres. Le mouvement alternatif de la poitrine & du poumon, attirant l'air dans les vésicules bronchiques, & l'en chassant successivement, fait la respiration, & contribue beaucoup au mouvement du cerveau suivant les observations de l'illustre de Lamure, (mém. de l'acad. royale des Sc. année 1739) ; l'action des nerfs appliquée aux muscles de l'habitude du corps, donne lieu aux mouvemens nommés volontaires ; les nerfs agissans aussi dans les organes des sens externes, l'oeil, l'oreille, le nez, la langue, la peau, excitent les sensations qu'on appelle vue, ouïe, odorat, goût, & toucher ; le mouvement des fibres du cerveau (de concert avec l'opération de l'ame, & conséquemment aux loix de son union avec le corps), détermine les sensations internes, les idées, l'imagination, le jugement & la mémoire. Enfin, le sentiment produit dans chaque partie des appétits différens, plus ou moins marqués ; l'estomac appete les alimens ; le gosier, la boisson ; les parties génitales, l'éjaculation de la semence ; & enfin tous les vaisseaux sécrétoires, l'excrétion de l'humeur séparée, &c. &c. &c. toutes ces fonctions se prêtent un appui mutuel ; elles influent réciproquement les unes sur les autres, de façon que la lésion de l'une entraîne le dérangement de toutes les autres, plus ou moins promptement, suivant que sa sympathie est plus ou moins forte, avec telle ou telle partie ; le désaccord d'un viscere fait une impression très-marquée sur les autres ; le pouls, suivant les nouvelles observations de M. Bordeu (recherch. sur le pouls par rapport aux crises), manifeste cette impression sur les organes de la circulation. L'exercice quelconque de ces fonctions, établit simplement la vie ; la santé est formée par le même exercice, poussé au plus haut point de perfection & d'universalité ; la maladie naît du moindre dérangement, morbus ex quocumque defectu. La mort n'est autre chose que son entiere cessation. Six causes principales essentielles à la durée de la vie, connues dans les écoles sous le nom des six choses non naturelles, savoir, l'air, le boire & le manger, le mouvement & le repos, le sommeil & la veille, les excrétions, & enfin les passions de l'ame entretiennent par leur juste proportion cet accord réciproque, cette uniformité parfaite dans les fonctions qui fait la santé ; elles deviennent aussi lorsqu'elles perdent cet équilibre, les causes générales de maladie. L'action de ces causes est détaillée aux articles particuliers non naturelles (choses), air, mouvement, repos, boire, &c. Voyez ces mots.

On a divisé en trois classes toutes les fonctions du corps humain : la premiere classe comprend les fonctions appellées vitales, dont la nécessité, pour perpétuer la vie, paroît telle, que la vie ne peut subsister après leur cessation ; elles en sont la cause la plus évidente, & le signe le plus assuré. De ce nombre sont la circulation du sang, ou plutôt le mouvement du coeur & des arteres, la respiration ; &, suivant quelques-uns, l'action inconnue & inapparente du cerveau. Les fonctions de la seconde classe sont connues sous le nom de naturelles ; leur principal effet est la réparation des pertes que le corps a faites ; on y range la digestion, la sanguification, la nutrition & les sécrétions, leur influence sur la vie est moins sensible que celle des fonctions vitales ; la mort suit moins promptement la cessation de leur exercice. Elle est précédée d'un état pathologique plus ou moins long. Enfin, les fonctions animales forment la troisieme classe ; elles sont ainsi appellées, parce qu'elles sont censées résulter du commerce de l'ame avec le corps ; elles ne peuvent pas s'opérer (dans l'homme) sans l'opération commune de ces deux agens ; tels sont les mouvemens nommés volontaires, les sensations externes & internes ; le dérangement & la cessation même entiere de toutes ces fonctions ne fait qu'altérer la santé, sans affecter la vie. On peut ajouter à ces fonctions celles qui sont particulieres à chaque sexe, & qui ne sont pas plus essentielles à la vie, dont la privation même n'est quelquefois pas contraire à la santé : dans cette classe sont comprises l'excrétion de la semence, la génération, l'évacuation menstruelle, la grossesse, l'accouchement, &c. Toutes ces fonctions ne sont, comme nous l'avons dit, que des modifications particulieres, que le mouvement & le sentiment répandus dans toute la machine, ont éprouvées dans chaque organe, par rapport à sa structure, ses attaches & sa situation. L'ordre, le méchanisme, les lois & les phénomenes de chaque fonction en particulier, forment dans ce dictionnaire autant d'articles séparés. Voyez les mots CIRCULATION, DIGESTION, NUTRITION, RESPIRATION, &c. Tous ces détails ne sauroient entrer dans le plan général d'oeconomie animale, qui ne doit rouler que sur les causes premieres du mouvement, considéré en grand & avant toute application (le sentiment n'est vraisemblablement que l'irritabilité animée par le mouvement) ; il y a tout lieu de croire qu'il en est du corps humain comme de toutes les autres machines dont l'art peut assembler, désunir, & appercevoir les plus petits ressorts ; c'est un fait connu des moindres artistes, que dans les machines, même les plus composées, tout le mouvement roule & porte sur une piece principale par laquelle le mouvement a commencé, d'où il se distribue dans le reste de la machine, & produit différens effets dans chaque ressort particulier. Ce n'est que par la découverte d'un semblable ressort dans l'homme qu'on peut parvenir à connoître au juste & à déterminer exactement la maniere d'agir des causes générales de la vie, de la santé, de la maladie, & de la mort. Pour se former une idée juste de l'oeconomie animale, il saut nécessairement remonter à une fonction primitive qui ait précédé toutes les autres, & qui les ait déterminées. La priorité de cette fonction a échappé aux lumieres de presque tous les observateurs ; ils n'ont examiné qu'une fonction après l'autre, faisant sans cesse un cercle vicieux, & oblique à tout moment, dans cette prétendue chaîne de fonctions, de transformer les causes en effets, & les effets en causes. Le défaut de cette connoissance est la principale source de leurs erreurs, & la vraie cause pour laquelle il n'y a eu pendant très-long-tems aucun ouvrage sur l'oeconomie animale dont le titre fût rempli, avant le fameux traité intitulé, specimen novi medicinae conspectûs, qui parut pour la premiere fois en 1749, & qui fut, bien-tôt après, réimprimé avec des augmentations très-considérables en 1751.

En remontant aux premiers siecles de la Médecine, tems où cette science encore dans son berceau, étoit réduite à un aveugle empirisme, mêlé d'une bizarre superstition, produit trop ordinaire de l'ignorance ; on ne voit aucune connoissance anatomique, pas une observation constatée, rédigée, réfléchie, aucune idée théorique sur l'homme ; ce ne fut qu'environ la quarantieme olympiade, c'est-à-dire, vers le commencement du trente-cinquieme siecle, que les Philosophes s'étant appliqués à la Médecine, ils y introduisirent le raisonnement, & établirent cette partie qu'on appelle physiologie, qui traite particulierement du corps humain dans l'état de santé, qui cherche à en expliquer les fonctions, d'après les faits anatomiques & par les principes de la Physique ; mais ces deux sciences alors peu cultivées, mal connues, ne purent produire que des connoissances & des idées très-imparfaites & peu exactes : aussi ne voit-on dans tous les écrits de ces anciens philosophes Médecins, que quelques idées vagues, isolées, qui avoient pris naissance de quelques faits particuliers mal évalués, mais qui n'avoient d'ailleurs aucune liaison ensemble & avec les découvertes anatomiques : Pythagore est, suivant Celse, le plus ancien philosophe qui se soit adonné à la théorie de la Médecine, dont il a en même tems négligé la pratique ; il appliqua au corps humain les lois fameuses & obscures de l'harmonie, suivant lesquelles il croyoit tout l'univers dirigé ; il prétendoit que la santé de même que la vertu, Dieu même, & en général tout bien, consistoit dans l'harmonie, mot qu'il a souvent employé & qu'il n'a jamais expliqué ; peut-être n'entendoit-il autre chose par-là qu'un rapport exact ou une juste proportion que toutes les parties & toutes les fonctions doivent avoir ensemble ; idée très-belle, très-juste, dont la vérité est aujourd'hui généralement reconnue ; il est cependant plus vraisemblable que ce mot avoit une origine plus mystérieuse & fort analogue à sa doctrine sur la vertu des différens nombres. La maladie étoit, suivant lui, une suite naturelle d'un dérangement dans cette harmonie. Du reste, il établissoit de même que les anciens historiens sacrés qui avoient tiré cette doctrine des Chaldéens, une ame étendue depuis le coeur jusqu'au cerveau, & il pensoit que la partie qui étoit dans le coeur étoit la source des passions, & que celle qui résidoit dans le cerveau produisoit l'intelligence & la raison ; on ne sait point quel usage avoient les autres parties, situées entre le coeur & le cerveau.

Alcmeon son disciple, dont le nom doit être célebre dans les fastes de la Médecine, pour avoir le premier anatomisé des animaux (ce ne fut que longtems après lui, qu'Erasistrate & Hérophile oserent porter le couteau sur les cadavres humains). Alcmaeon, dis-je, croyoit que la santé dépendoit d'une égalité dans la chaleur, la sécheresse, le froid, l'humidité, la douceur, l'amertume & autres qualités semblables ; les maladies naissoient, lorsque l'une de ces choses dominoit sur les autres & en rompoit ainsi l'union & l'équilibre : ces idées ont été les premiers fondemens de toutes les théories anciennes, des différentes classes d'intempéries, & des distinctions fameuses reçues encore aujourd'hui chez les modernes, des quatre tempéramens. Héraclite, ce philosophe fameux, par les larmes qu'il a eu la bonnehommie de répandre sur les vices des hommes, établit la célebre comparaison du corps humain avec le monde, que les Alchimistes ont ensuite renouvellée, désignant l'homme sous le nom de microcosme, (petit monde) par opposition à macro-cosme (grand monde) : il prétendoit que les deux machines se ressembloient par la structure, & que l'ordre & le méchanisme des fonctions étoient absolument les mêmes, tout se fait dit-il, dans notre corps comme dans le monde ; l'urine se forme dans la vessie, comme la pluie dans la seconde région de l'air, & comme la pluie vient des vapeurs qui montent de la terre & qui en s'épaississant, produisent les nuées, de même l'urine est formée par les exhalaisons qui s'élevent des alimens & qui s'insinuent dans la vessie. On peut juger par-là de la physiologie d'Héraclite, de l'étendue & de la justesse de ses connoissances anatomiques.

Le grand Hippocrate surnommé à si juste titre, le divin vieillard, joignit à une exacte observation des faits, un raisonnement plus solide : il vit très-bien que les principales sources où l'on pouvoit puiser les vraies connoissances de la nature de l'homme, étoient l'exercice de la médecine, par lequel on avoit les occasions de s'instruire des différens états du corps, en santé & en maladie, des changemens qui distinguoient un état de l'autre, & sur-tout des impressions que faisoient sur l'homme, le boire & le manger, le mouvement & le repos, &c. soit lorsque cet usage étoit modéré, réduit au juste milieu, soit lorsqu'il étoit porté à un excès absolu ou relatif aux dispositions actuelles du corps, lib. de veter. Med. Ces sources sont assurément très-fécondes, & les plus propres à fournir des principes applicables à l'économie animale ; mais Hippocrate persuadé que l'anatomie étoit plus nécessaire au peintre qu'au médecin, négligea trop cette partie, qui peut cependant repandre un grand jour sur la théorie de l'homme. Le livre des chairs ou des principes, qui contient sa doctrine sur la formation du corps & le jeu des parties, est tout énigmatique ; il n'a point été encore suffisamment éclairci par les commentateurs ; les mots de chaud, de froid, d'humide, de sec, &c. dont il se sert à tout moment n'ont point été bien expliqués & évalués ; on voit seulement, ou l'on croit voir qu'il a sur la composition des membranes ou du tissu cellulaire des idées très-justes, il les fait former d'une grande quantité de matiere gluante qui répond au corps muqueux des modernes. Toutes les fonctions du corps humain étoient produites, suivant ce médecin célebre, par l'exercice constant de quatre facultés qu'il appelloit attractrice, retentrice, assimilatrice & expultrice ; la faculté attractrice attiroit au corps tout ce qui pouvoit concourir au bien être de l'homme ; la faculté retentrice le retenoit ; l'usage de la faculté assimilatrice étoit de changer tout corps étranger héterogène, susceptible de changement, & de l'assimiler, c'est-à-dire de le convertir en la nature propre de l'homme : enfin, les matieres qui pouvoient être nuisibles par un trop long séjour, par leur quantité ou leur qualité, étoient chassées, renvoyées dans des reservoirs particuliers, ou hors du corps par la faculté expultrice. Ces facultés appliquées à chaque viscere, à chaque organe, & entretenues dans l'état naturel & dans une juste proportion établissoient la santé ; la maladie étoit déterminée, lorsqu'il arrivoit quelque dérangement dans une ou plusieurs de ces facultés : Hippocrate admettoit aussi pour premier mobile de ces facultés, un principe veillant à la conservation de la machine, qui dans la santé, en regloit & dirigeoit l'exercice, & le conservoit dans l'état nécessaire d'uniformité ; lorsque quelque cause troubloit cet équilibre exact, ce même principe guérissoit des maladies, , faisoit des efforts plus ou moins actifs pour combattre, vaincre & détruire l'ennemi qui travailloit à l'anéantissement de sa machine. Ce principe est désigné dans les écrits d'Hippocrate sous les noms d'ame, de nature, de chaud inné, d'archée, de chaleur primordiale, effective, &c. Sennert a prétendu que le chaud inné n'étoit autre chose que le principal organe dont l'ame se sert pour exercer ses fonctions dans le corps. Fernel remarque, au contraire, fondé sur la décision expresse de Galien, voyez INFLAMMATION, que tous ces noms ne sont que des synonymes d'ame & employés indifféremment par Hippocrate dans la même signification. C'étoit une grande maxime d'Hippocrate, que tout concourt, tout consent, tout conspire ensemble dans le corps : maxime remarquable, très-vraie & très-utile pour l'explication de l'oeconomie animale. Il attribuoit à toutes les parties une affinité qui les fait compatir réciproquement aux maux qu'elles souffrent, & partager le bien qui leur arrive. Nous remarquerons en terminant ce qui le regarde, qu'il plaçoit le siege du sentiment autour de la poitrine, qu'il donne à la membrane qui sépare la poitrine du bas ventre le même nom que celui par lequel les Grecs désignoient l'esprit, ; les plus anciens Médecins avoient ainsi nommé cette partie, parce qu'ils pensoient qu'elle étoit le siége de l'entendement ou de la prudence. Platon avoit imaginé une ame, située dans les environs du diaphragme, qui recherche & appette le boire & le manger & tout ce qui est nécessaire à la vie, & qui est en outre le principe des desirs & de la cupidité. Galien, admirateur enthousiaste d'Hippocrate, n'a rien innové dans sa doctrine sur l'oeconomie animale, il n'a fait que la commenter, l'étendre, la soutenir & la répandre avec beaucoup de zele ; toutes ses opinions ont été pendant plusieurs siecles la théorie régnante, la seule adoptée & suivie dans les écoles sous le nom de Galenisme. Les Médecins chimistes qui parurent dans le treizieme siecle, y apporterent quelques changemens, & Paracelse qui vécut sur la fin du quinzieme, l'abandonna entierement : il avoit l'ambition de changer tout-à-fait la face de la médecine, & d'en créer une nouvelle ; une imagination bouillante, vive, mais préoccupée, ne lui laissa trouver dans le corps humain qu'un assemblage de différens principes chimiques ; le corps de l'homme, s'écria-t-il, paramis. lib. de origin. morbor. n'est autre chose que soufre, mercure & sel ; l'équilibre & la juste proportion de ces trois substances lui parut devoir faire la humain santé ; & les causes de maladie n'agissent suivant lui, qu'en y occasionnant quelqu'altération ; dès que ce premier coup eût été frappé, la Chimie devint la base de la Médecine. Le chimisme se répandit avec beaucoup de rapidité dans toutes les écoles, le galenisme en fut exilé, & elles ne retinrent plus que des noms vagues indéterminés, de sels, d'esprits, de soufre ou d'autres principes, que chaque chimiste varia & multiplia à sa guise, selon les signes qu'il croyoit en appercevoir, ou le besoin qu'il en avoit pour expliquer quelques phénomenes. On fit du corps humain, tantôt un alambic, tantôt un laboratoire entier, où se faisoient toutes les especes d'opérations, les différentes fonctions n'en étoient que le résultat, &c. Voyez CHIMISTE, MEDECINE, Histoire de la.

Lors qu'Harvey eut publié & confirmé par quelques expériences, la circulation du sang, le chimisme perdit beaucoup de son crédit ; la face de la Médecine changea de nouveau : cette découverte, ou soi-disant telle, éblouit tous les esprits, & se répandit peu de tems après dans toutes les Ecoles, malgré les violentes déclamations de la faculté de Paris, trop souvent opposée aux innovations même les plus utiles par le seul crime de nouveauté, & malgré les foibles objections de Riolan ; on ne tarda pas à tomber dans l'excès, la circulation du sang parut jetter un grand jour sur l'oeconomie animale ; elle fut regardée comme la fonction par excellence, la véritable source de la vie : la respiration & l'action du cerveau ne parurent plus nécessaires que par leur influence immédiate sur cette fonction principale : l'enthousiasme général, suite ordinaire de la nouveauté, ne permit pas d'examiner, si la circulation étoit aussi générale & aussi uniforme qu'on l'avoit d'abord annoncé, le mouvement du sang par flux & reflux fut traité de chimere. Les premieres expériences, très-simples & très-naturelles, n'étoient pas en leur faveur, elles firent conclure que tout le sang étoit porté du coeur dans les différentes parties du corps par les artères, & qu'il y étoit rapporté par les veines ; on crut & on le croit encore aujourd'hui, que tout ce sang qui sort du ventricule gauche pour se distribuer dans tout le corps, est versé dans ce même ventricule par les veines pulmonaires, & qu'il passe en entier par le poumon ; le passage libre, égal & facile de tout ce sang par une partie qui n'est pas la dixieme de tout le corps, qui n'est pas plus vasculeuse que bien d'autres visceres, & dans laquelle le sang ne se meut pas plus vîte, n'a point paru difficile à concevoir, parce qu'on ne s'est pas donné la peine de l'examiner sévérement ; la maniere dont le sang circule dans le foie, n'a frappé que quelques observateurs ; les mouvemens du cerveau analogues à ceux de la respiration, découverte importante, n'ont fait qu'une légere sensation ; cependant de toutes ces considérations naissent de violens soupçons, sur l'universalité & l'uniformité généralement admises de la circulation du sang, Voyez CIRCULATION. On peut s'appercevoir par-là combien peu elle mérite d'être regardée, comme la premiere fonction & le mobile de toutes les autres. Mais quand même elle seroit aussi-bien constatée qu'elle l'est peu, il y a bien d'autres raisons, comme nous verrons plus bas, qui empêcheroient de lui accorder cette prérogative. Les Méchaniciens qui ont renversé, sans restriction & sans choix tous les dogmes des chimistes, ont formé une secte particuliere, composée de quelques débris encore subsistans du galenisme & de la découverte de la circulation du sang, d'autant plus fameuse alors, qu'elle étoit plus récente ; le corps humain devint entre leurs mains une machine extrêmement composée, ou plutôt un magasin de cordes, leviers, poulies & autres instrumens de méchanique, & ils pensoient que le but général de tous ces ressorts étoit de concourir au mouvement progressif du sang, le seul absolument nécessaire à la vie ; que les maladies venoient de quelque dérangement dans ce mouvement, & la célebre théorie des fievres est toute fondée sur un arrêt des humeurs dans les extrêmités capillaires. Voyez FIEVRE, INFLAMMATION. On crut que le mouvement s'y faisoit, suivant les lois ordinaires qui ont lieu dans toutes les machines inorganiques ; on traita géométriquement le corps humain ; on calcula avec la derniere sévérité tous les degrés de force requis pour les différentes actions, les dépenses qui s'en faisoient, &c. mais tous ces calculs qui ne pouvoient que varier prodigieusement, n'éclaircirent point l'oeconomie animale. On ne fit pas même attention à la structure organique du corps humain qui est la source de ses principales propriétés. C'est de ces opinions diversement combinées, & surtout très-méthodiquement classées, qu'a pris naissance le Boerhaavisme, qui est encore aujourd'hui la théorie vulgaire ; l'illustre Boerhaave sentit que la constitution de l'oeconomie animale tenoit essentiellement à un ensemble de lois d'actions nécessairement dépendantes les unes des autres ; mais il trouva ce cercle, cet enchaînement d'actions si impénétrable, qu'il ne pouvoit y assigner, comme il l'avoue lui-même, ni commencement, ni fin ; ainsi plutôt que de s'écarter de sa façon, peut-être trop méthodique, d'écrire & d'enseigner, il a négligé d'entrer dans l'examen des premieres lois de la vie, & s'est réduit à n'en considérer que successivement les fonctions à mesure qu'elles paroissoient naître les unes des autres, tâchant de remplacer des principes généraux & des lois fondamentales, par un détail très-circonstancié des faits ; mais isolés, nus, & comme inanimés, manquant de cette vie qui ne peut se trouver que dans la connexion, le rapport & l'appui mutuel des différentes parties. L'impossibilité qu'on crut appercevoir de déduire tous les mouvemens humains d'un pur méchanisme, & d'y faire consister la vie, impossibilité qui est très-réelle, lorsqu'il s'agit des machines composées de parties brutes inorganiques, fit recourir les Médecins modernes à une faculté hyperméchanique intelligente, qui dirigeât, économisât ses mouvemens, les proportionnât aux différens besoins, & entretint par sa vigilance & son action, la vie & la santé, tant que les ressorts subsisteroient unis & bien disposés, & qui pût même corriger & changer les mauvaises dispositions du corps dans le cas de maladie ; ils établirent en conséquence l'ame ouvriere de toutes les fonctions, conservant la santé, guérissant les maladies ou les procurant quand leur utilité paroissoit l'emporter sur leur danger. Ce sentiment est le même à-peu-près qu'Hippocrate avoit soutenu plusieurs siecles auparavant. Stahl est le premier qui ait fait revivre cet ancien système ; on a appellé stahliens, éclectiques ou animistes, ceux qui ont marché sur ses traces. Sans entrer dans le fond du système, dont nous avons prouvé ailleurs l'insuffisance & la fausseté ; il nous suffira de remarquer qu'en remontant à l'ame, pour expliquer la vie & rechercher les lois de l'oeconomie animale ; c'est couper le noeud & non pas le résoudre, c'est éloigner la question & l'envelopper dans l'obscurité, où est plongé par rapport à nous cet être spirituel : d'ailleurs, il ne faudroit pas moins trouver le méchanisme de ce rapport général des mouvemens de la vie dont Stahl lui-même a été vivement frappés, mais qu'il n'a que très-imparfaitement developpé : il resteroit encore à déterminer quelle est la partie premierement mue par ce mobile caché, quelle est la fonction qui précede les autres, & qui en est la source & le soutien.

Toutes ces explications, que les Médecins dans divers tems ont tâché de donner de l'oeconomie animale, quelque spécieuses qu'elles aient paru, sous quel jour avantageux qu'elles se soient montrées, n'ont pu emporter les suffrages des vrais observateurs. Elles sont la plûpart inexactes, d'autres ne sont que trop généralisées, quelques-unes évidemment fausses, toutes insuffisantes ; cette insuffisance frappoit d'abord qu'on les approfondissoit, & jettoit dans l'esprit une sorte de mécontentement qu'on ne pouvoit déterminer, & dont on ignoroit la source immédiate. Enfin, parmi les bons esprits nécessairement peu satisfaits de toutes ces théories, mais plutôt par ce sentiment vague & indéfini que par une notion claire & raisonnée, s'éleva un homme de génie qui découvrit la source de l'ignorance & des erreurs, qui se frayant une route nouvelle, donna à l'art une consistance & une forme qui le rapprochent autant qu'il est possible, de l'état de science exacte & démontrable.

Dès le premier pas, il apperçut les deux vices fondamentaux de la méthode adoptée. 1°. Les sources des connoissances lui parurent mal choisies : les expériences de la physique vulgaire, les analogies déduites des agens méchaniques, la contemplation des propriétés chimiques des humeurs, soit saines soit dégénérées, celles de la contexture des organes, de la distribution des vaisseaux, &c. ces sources de connoissances, dis-je, lui parurent absolument insuffisantes, quoique précieuses en soi, du moins pour la plûpart.

Le second vice essentiel des théories régnantes lui parut être le manque absolu de liaison entre les notions particulieres ; car en partant même de la fausseté des principes sur lesquels la plûpart sont établies, en accordant que les dogmes particuliers reçus fussent des vérités, il est incontestable qu'un amas aussi immense qu'on voudra le supposer, de vérités isolées, ne sauroit former une science réelle. Il conclut de ces deux considérations préliminaires, 1°. qu'il falloit recourir à un autre moyen de recherche ; 2°. qu'il étoit nécessaire de ramener, s'il étoit possible, les connoissances particulieres à un petit nombre de principes, dont il faudroit ensuite tâcher d'établir les rapports ; & se proposa même un objet plus grand, & auquel on doit toujours tendre, savoir, d'établir un principe unique & général, embrassant, ralliant, éclairant tous les objets particuliers, ce qui fait le complément & le faîte de toute science ; car selon un axiome ancien, que l'auteur rappelle d'après Séneque : omnis scientia atque ars debet aliquid habere manifestum, sensu comprehensum, ex quo oriatur & crescat.

Ce nouveau moyen de recherche, ce guide éclairé, & jusqu'alors trop négligé, que notre réformateur a scrupuleusement suivi ; c'est le sentiment intérieur : en effet, quel sujet plus prochain, plus approprié, plus continuellement soumis à nos observations que nous mêmes, & quel flambeau plus fidele & plus sûr que notre propre sentiment, pourroit nous découvrir la marche, le jeu, le méchanisme de notre vie ?

L'auteur du nouveau plan de médecine que nous exposons, s'étudia donc profondement, & appliqua ensuite la sagacité qu'il dut nécessairement acquérir par l'habitude de cette observation, à découvrir chez les autres les mêmes phénomenes qu'il avoit apperçus en lui-même. Il commença par s'occuper des maladies & des incommodités, à s'orienter par la contemplation de l'état contre nature, parce que la santé parfaite consiste dans un calme profond & continu, un équilibre, une harmonie qui permettent à peine de distinguer l'action des organes vitaux, la correspondance & la succession des fonctions. Mais dès que cet état paisible est détruit par le trouble de la maladie ou par la secousse des passions, dèslors la maladie & la douleur, ces sentimens si distincts & si énergiques, manifestent le jeu des divers organes, leurs rapports, leurs influences réciproques. En procédant donc selon cette méthode, & se conduisant avec ordre depuis l'inéquilibre le plus manifeste jusqu'à l'état le plus voisin de l'équilibre parfait, notre ingénieux observateur parvint à se former une image sensible de l'oeconomie animale, tant dans l'état de santé que dans celui de maladie.

Il soumit d'abord à l'examen la vue la plus simple, & en même tems la plus féconde sous laquelle on ait envisagé toute l'oeconomie animale, celle qui la représente comme roulant sur deux pivots ou deux points essentiels & fondamentaux, le mouvement & le sentiment, & il adopta ce principe. Ses observations lui firent admettre cette autre vérité reçue, que le mouvement & le sentiment & les diverses fonctions qui dépendent de chacun, se modifient & se combinent de différentes manieres. Mais dès qu'il fut parvenu à cet autre point de doctrine régnante, savoir, que le système de ces différentes modifications est tel, que par une vicissitude constante les causes & les effets sont réciproques, ou, ce qui revient au même, les premiers agens sont à leur tour mis en jeu par les puissances dont ils avoient eux-mêmes déterminé l'action ; il se convainquit sans peine que c'étoit là un cercle très-vicieux qui exprimoit une absurdité pour les gens qui prendroient littéralement & positivement cette assertion ; & pour le moins un aveu tacite, mais formel, d'ignorance pour ceux qui veulent seulement faire entendre parlà, que l'enchaînement de ces phénomenes leur paroît impénétrable ; car certainement un système d'actions, dans lequel l'effet le plus éloigné devient premiere cause, est absolument & rigoureusement impossible. Ayant ainsi découvert la source des erreurs de tous les médecins philosophes qui s'étoient occupés de l'étude théorique de l'homme ; pleinement convaincu de la necessité d'admettre une fonction premiere le mobile de toutes les autres, il appliqua ce principe lumineux & fécond à ses recherches sur l'oeconomie animale. Il fut donc question de trouver dans le cercle prétendu & apparent ce point primordial & opérateur, ou, pour parler sans figure, dans la suite des fonctions, cette fonction fondamentale & premiere le vrai principe de la vie & de l'animalité.

Cette fonction ne sauroit être la circulation du sang, qui, quand même elle seroit aussi uniforme & aussi universelle qu'on le prétend, est d'ailleurs trop subordonnée, trop passive, s'il est permis de s'exprimer ainsi. Les altérations qu'elle éprouve sont trop lentes & trop peu considérables dans les cas fondamentaux, tels que les événemens communs des passions, des incommodités, des maladies, & la mort même qui arrive très-communément sans dérangement sensible dans le système vasculeux, sans inflammation, sans gangrene, sans arrêts d'humeur, &c. Voyez MORT. D'ailleurs elle existe dans le foetus qui n'a point de vie propre, comme nous l'observerons dans un instant, aussi-bien que dans l'animal qui est devenu un être isolé & à soi, sui juris.

Les principales fonctions, qui par leur importance sensible, mériterent de fixer ensuite son attention, sont la respiration, l'action des organes de la digestion, & celle des organes internes de la tête. La respiration est évidemment celle des trois qui s'est exercée la premiere, & dont l'influence sur toute la machine s'est manifestée dès l'instant de la naissance ; & ce n'est que dès ce moment que l'animal doit être considéré comme ayant une vie propre : tant qu'il est contenu dans la matrice, il ne peut être regardé que comme un être parasite. Notre illustre auteur peint d'une maniere sensible & frappante cette révolution singuliere qu'éprouve un animal qui respire pour la premiere fois, par l'exemple d'une sorte de convulsion générale, d'un soubresaut qui souleve le corps d'un de ces enfans ordinairement foibles & malades, qui restent pendant quelques minutes après leur naissance dans une inaction, une espece de mort, dont ils sortent enfin par l'effort de cette premiere respiration. Or comme on connoît que le diaphragme est l'organe principal, le premier & véritable mobile de la respiration, que cet organe est soulevé, voûté dans le foetus, de maniere qu'il réduit presqu'à rien la cavité de la poitrine, & que dans l'inspiration il est au contraire applani, déprimé, contracté ; on est très-porté à penser que le premier mobile de la vie proprement dite, est le diaphragme ; & à le regarder au-moins d'abord comme une espece de balancier qui donne le branle à tous les organes ; il est au moins bien évident, que commencer à vivre a été pour tout animal respirant, éprouver l'influence de la premiere contraction du diaphragme.

Mais comme il n'y a point d'action sans réaction, & que le point d'appui qui régit principalement celle-ci, qui la borne & qui la favorise par une réciprocation prochaine & immédiate, c'est la masse gastrico-intestinale, soit par son ressort inné, mais principalement par celui qu'elle acquiert en s'érigeant pour sa fonction propre : savoir, la digestion des alimens. Il résulte de ce premier commerce de forces une fonction commune & moyenne, que l'auteur a admirablement suivie, analysée & présentée, sous le nom de forces gastrico-diaphragmatiques, ou de forces épigastriques.

Voilà donc la fonction fondamentale, premiere, modératrice : reste à déterminer quels sont les organes qui la contre-balancent assez victorieusement pour exercer avec elle cette réciprocation ou cet antagonisme, sans lequel nulle force ne peut être exercée, déterminée, contenue ; ces organes sont la tête considérée comme organe immédiatement altéré par les affections de l'ame, les sensations, les passions, &c. & un organe général extérieur dont la découverte appartient éminemment à notre observateur. Un commerce d'action du centre épigastrique à la tête & à l'extérieur du corps, & une distribution constante & uniforme de forces, de mouvemens, de ton aux différens organes secondaires, vivifiés & mis en jeu par ces organes primitifs : voilà la vie & la santé. Cette distribution est-elle interrompue, y a-t-il aberration, ou accumulation de forces dans quelqu'un de ces organes, soit par des résistances vicieuses, soit au contraire par une inertie contre nature ; l'état de maladie ou de convulsion existe dès-lors : car maladie ou convulsion n'est proprement qu'une même chose : in tantum laeditur, in quantum convellitur.

Ce point de vue général doit n'être d'abord que soupçonné, que pressenti : il est de l'essence des apperçues en grand de n'être pas soumises aux voies exactes & rigoureuses de la démonstration ; car ces vérifications de détail arrêtent la marche du génie, qui, dans les objets de cet ordre, ne sauroit être trop libre, prendre un essor trop vaste. D'ailleurs cette façon de concevoir est nécessairement liée à l'essence même du moyen de recherches, dont on a établi la nécessité, savoir, le sentiment intérieur, dont les découvertes ne sauroient s'appliquer à la toise vulgaire de l'art expérimental. Mais cette espece de pressentiment équivaut à la démonstration artificielle pour tout observateur initié, & qui procedera de bonne foi. On n'a rien de valable à objecter à qui vous dit : observez-vous, descendez profondément dans vous-même, apprenez à voir, & vous verrez ; car tous les bons esprits que j'ai accouchés d'après mon plan, ont senti & observé comme moi.

Mais il y a plus, les phénomenes les plus connus de la santé & des maladies, les faits anatomiques, les observations singulieres, inexpliquées des médecins qui nous ont devancé, le qu'Hippocrate trouvoit dans les maladies ; tout cela, disje, se range si naturellement sous le principe établi, qu'on peut l'étayer d'un corps de preuves à l'usage & dans la maniere du théoriste le plus attaché aux méthodes reçues.

Le renouvellement des causes d'activité, le soutien du jeu de la vie par l'action des six choses non naturelles ; les divisions & la saine théorie des maladies découlent comme de soi-même de ce principe fécond & lumineux ; ensorte qu'il naît de cet ensemble un corps de doctrine & un code de pratique, où tout est correspondant, tout est lié, tout est simple, tout est un ; & dès-lors tout médecin qui a appris à manier cet instrument, cette regle de conduite, éprouve pour premier avantage (avantage précieux & trop peu senti) d'être affranchi du souci continuel où laissent les notions vagues, isolées, décousues, souvent disparates d'après lesquelles il étoit obligé d'exercer un art dont l'objet est si intéressant. Cet avantage est si grand, je le répete, que quand même il ne seroit dû qu'à un système artificiel, un pareil système seroit toujours un bien très-réel, à plus forte raison doit-il être accueilli avec la plus grande reconnoissance, étant vrai, réel, puisé dans les sources de la plus vive lumiere qu'on puisse espérer dans les études de cette espece, savoir, le sentiment intérieur & l'observation, & s'appuyant même subsidiairement de tous les autres moyens de connoissance reçus.

Mais un des principaux avantages de ce nouveau plan de médecine, & en quoi il est éminemment préférable & véritablement unique, c'est le grand jour qu'il répand sur l'hygiene, ou la science du régime, cette branche de la médecine si précieuse & si négligée, & d'embrasser le régime des sensations des passions d'une maniere si positive & si claire, qu'il en résulte un traité médical de morale & de bonheur.

La forme de cet ouvrage ne permet pas d'exposer ici les branches particulieres du système ; les théories satisfaisantes qu'il fournit sur les fonctions plus ou moins générales, sur les sécrétions, sur les générations, &c. non plus que le tableau des maladies, le plan général de thérapeutique, &c. parce que ces choses sont traitées dans les articles particuliers. Voyez PASSION, (diete & thérapeut.) D'ailleurs les lecteurs qui ne font pas une étude particuliere des objets de cet ordre, ne desireront pas plus de détail ; & les médecins de profession doivent trouver cette matiere trop intéressante pour ne pas chercher à s'en instruire à fond dans les ouvrages mêmes de l'auteur. Ils doivent consulter pour cela le specimen novi medicinae conspectûs, édit. alter. Paris 1751. les institutiones medicae, faites sur ce nouveau plan, Paris, 1755, l'idée de l'homme physique & moral, & l'extrait raisonné de ce même ouvrage. Le savant auteur du discours sur les animaux carnassiers, qui est le premier morceau du septieme volume de l'histoire du cabinet du roi, a formellement adopté le système d'oeconomie animale que nous venons d'exposer. Cet écrit doit être consulté. (m)

OECONOMIE POLITIQUE, (Hist. Pol. Rel. anc. & mod.) c'est l'art & la science de maintenir les hommes en société, & de les y rendre heureux, objet sublime, le plus utile & le plus intéressant qu'il y ait pour le genre humain.

Nous ne parlerons point ici de ce que font ou de ce que devroient faire les puissances de la terre : instruites par les siecles passés, elles seront jugées par ceux qui nous suivront. Renfermons-nous donc dans l'exposition historique des divers gouvernemens qui ont successivement paru, & des divers moyens qui ont été employés pour conduire les nations.

L'on réduit communément à trois genres tous les gouvernemens établis ; 1°. le despotique, où l'autorité réside dans la volonté d'un seul ; 2°. le républicain, qui se gouverne par le peuple, ou par les premieres classes du peuple ; & 3°. le monarchique, où la puissance d'un souverain, unique & tempérée par des lois & par des coutumes que la sagesse des monarques & que le respect des peuples ont rendu sacrées & inviolables ; parce qu'utiles aux uns & aux autres, elles affermissent le trône, défendent le prince, & protegent les sujets.

A ces trois gouvernemens, nous en devons joindre un quatrieme, c'est le théocratique, que les écrivains politiques ont oublié de considérer. Sans doute qu'ils ont été embarrassés de donner un rang sur la terre à un gouvernement où des officiers & des ministres commandent au nom d'une puissance & d'un être invisible ; peut-être cette administration leur a-t-elle paru trop particuliere & trop surnaturelle, pour la mettre au nombre des gouvernemens politiques. Si ces écrivains eussent cependant fixé des regards plus réfléchis sur les premiers tableaux que présente l'antiquité, & s'ils eussent combiné & rapproché tous les fragmens qui nous restent de son histoire, ils auroient reconnu, que cette théocratie, quoique surnaturelle, a été non-seulement un des premiers gouvernemens que les hommes se sont donnés, mais que ceux que nous venons de nommer en sont successivement sortis, en ont été les suites nécessaires ; & qu'à commencer à ce terme, ils sont tous liés par une chaîne d'événemens continus, qui embrassent presque toutes les grandes révolutions qui sont arrivées dans le monde politique & dans le monde moral.

La théocratie que nous avons ici particulierement en vue, n'est point, comme on pourroit d'abord le penser, la théocratie mosaïque ; mais une autre plus ancienne & plus étendue, qui a été la source de quelques biens & de plus grands maux, & dont la théocratie des Hébreux n'a été dans son tems qu'un renouvellement & qu'une sage réforme qui les a séparés du genre humain, que les abus de la premiere avoient rendu idolâtre. Il est vrai que cette théocratie primitive est presque ignorée, & que le souvenir s'en étoit même obscurci dans la mémoire des anciens peuples ; mais l'analyse que nous allons faire de l'histoire de l'homme en société, pourra la faire entrevoir, & mettre même sur la voie de la découvrir tout-à-fait ceux qui voudront par la suite étudier & considérer attentivement tous les objets divers de l'immense carriere, que nous ne pouvons ici que légérement parcourir.

Si nous voulions chercher l'origine des sociétés & des gouvernemens en métaphysiciens, nous irions trouver l'homme des terres Australes. S'il nous convenoit de parler en théologiens sur notre état primitif, nous ferions paroître l'homme dégénéré de sa premiere innocence ; mais pour nous conduire en simples historiens, nous considérerons l'homme échappé des malheurs du monde, après les dernieres révolutions de la nature. Voilà la seule & l'unique époque où nous puissions remonter ; & c'est là le seul homme que nous devions consulter sur l'origine & les principes des sociétés qui se sont formées depuis ces événemens destructeurs. Malgré l'obscurité où il paroît que l'on doive nécessairement tomber en franchissant les bornes des tems historiques, pour aller chercher au-delà & dans les espaces ténébreux, des faits naturels & des institutions humaines, nous n'avons point cependant manqué de guides & de flambeaux. Nous nous sommes transportés au milieu des anciens témoins des calamités de l'univers. Nous avons examiné comment ils en étoient touchés, & quelles étoient les impressions que ces calamités faisoient sur leur esprit, sur leur coeur & sur leur caractere. Nous avons cherché à surprendre le genre humain dans l'excès de sa misere ; & pour l'étudier, nous nous sommes étudiés nous-mêmes, singulierement prévenus que malgré la différence des siecles & des hommes, il y a des sentimens communs & des idées uniformes, qui se réveillent universellement par les cris de la nature, & même par les seules terreurs paniques, dont certains siecles connus se sont quelquefois effrayés. Après l'examen de cette conscience commune, nous avons réfléchi sur les suites les plus naturelles de ces impressions & sur leur action à l'égard de la conduite des hommes ; & nous servant de nos conséquences comme de principes, nous les avons rapprochés des usages de l'antiquité, nous les avons comparés avec la police & les lois des premieres nations, avec leur culte & leur gouvernement ; nous avons suivi d'âge en âge les diverses opinions & les coutumes des hommes, tant que nous avons cru y connoître les suites, ou au moins les vestiges des impressions primitives ; & par-tout en effet il nous a semblé appercevoir dans les annales du monde une chaîne continue, quoiqu'ignorée, une unité singuliere cachée sous mille formes ; & dans nos principes, la solution d'une multitude d'énigmes & de problêmes obscurs qui concernent l'homme de tous les tems, & ses divers gouvernemens dans tous les siecles.

Nous épargnerons au lecteur l'appareil de nos recherches ; il n'aura que l'analyse de notre travail ; & si nous ne nous sommes pas fait une illusion, il apprendra quelle a été l'origine & la nature de la théocratie primitive. Aux biens & aux maux qu'elle a produit, il reconnoîtra l'âge d'or & le regne des dieux ; il en verra naître successivement la vie sauvage, la superstition & la servitude, l'idolâtrie & le despotisme ; il en remarquera la réformation chez les Hébreux : les républiques & les monarchies paroîtront ensuite dans le dessein de remédier aux abus des premieres législations. Le lecteur pesera l'un & l'autre de ces deux gouvernemens ; & s'il a bien suivi la chaîne des événemens, il jugera, ainsi que nous, que le dernier seul a été l'effet de l'extinction totale des anciens préjugés, le fruit de la raison & du bon sens, & qu'il est l'unique gouvernement qui soit véritablement fait pour l'homme & pour la terre.

Il faudroit bien peu connoître le genre humain, pour douter que dans ces tems déplorables où nous nous supposons avec lui, & dans les premiers âges qui les ont suivis, il n'ait été très-religieux, & que ses malheurs ne lui aient alors tenu lieu de séveres missionnaires & de puissans législateurs, qui auront tourné toutes ses vues du côté du ciel & du côté de la morale. Cette multitude d'institutions austeres & rigides dont on trouve de si beaux vestiges dans l'histoire de tous les peuples fameux par leur antiquité, n'a été sans doute qu'une suite générale de ces premieres dispositions de l'esprit humain.

Il en doit être de même de leur police. C'est sans doute à la suite de tous les événemens malheureux qui ont autrefois ruiné l'espece humaine, son séjour & sa subsistance, qu'ont dû être faits tous ces réglemens admirables, que nous ne retrouvons que chez les peuples les plus anciens, sur l'agriculture, sur le travail, sur l'industrie, sur la population, sur l'éducation, & sur tout ce qui concerne l'oeconomie & publique & domestique.

Ce fut nécessairement sous cette époque que l'unité de principe, d'objet & d'action s'étant rétablie parmi les mortels réduits à petits nombres & pressés des mêmes besoins, ce fut alors que les lois domestiques devinrent la base des lois, ou pour mieux dire, les seules lois des sociétés, ainsi que toutes les plus antiques législations nous le prouvent.

Comme la guerre forme des généraux & des soldats, de même les maux extrêmes du genre humain & de la grandeur de ses nécessités ont donné lieu en leur tems aux lois les plus simples & les plus sages, & aux législations primitives, qui, dans les choses de police, ont eu souverainement pour objet le véritable & le seul bien de l'humanité. L'homme alors ne s'est point laissé conduire par la coutume ; il n'a pas été chercher des lois chez ses voisins ; mais il les a trouvées dans sa raison & dans ses besoins.

Que le spectacle de ces premieres sociétés devoit être touchant ! Aussi pures dans leur morale, que régulieres dans leur discipline, animées d'une fervente charité les unes envers les autres, mutuellement sensibles, étroitement unies, c'étoit alors que l'égalité brilloit, & que l'équité regnoit sur la terre. Plus de tien, plus de mien : tout appartenoit à la société, qui n'avoit qu'un coeur & qu'un esprit. Erat terra labii unius, & sermonum eorumdem. Gen. XI. 1.

Ce n'est donc point une fable dépourvue de toute réalité, que la fable de l'âge d'or, tant célébrée par nos peres. Il a dû exister vers les premieres époques du monde renouvellé, un tems, un ancien tems, où la justice, l'égalité, l'union & la paix ont regné parmi les humains. S'il y a quelque chose à retrancher des récits de la mythologie, ce n'est vraisemblablement que le riant tableau qu'elle nous a fait de l'heureux état de la nature ; elle devoit être alors bien moins belle que le coeur de l'homme. La terre n'offroit qu'un désert rempli d'horreur & de misere, & le genre humain ne fut juste que sur les débris du monde.

Cette situation de la nature, à qui il fallut plusieurs siecles pour se réparer, & pour changer l'affreux spectacle de sa ruine, en celui que nous lui voyons aujourd'hui, fut ce qui retint long-tems le genre humain dans cet état presque surnaturel. La morale & le genre de vie de l'âge d'or n'ont pu regner ensuite au milieu des sociétés aggrandies, parce qu'ils ne conviennent pas plus au luxe de la nature, qu'au luxe de l'humanité, qui n'en a été que la suite & l'effet. A mesure que le séjour de l'homme s'est embelli, à mesure que les sociétés se sont multipliées, & qu'elles ont formé des villes & des états, le regne moral a dû nécessairement faire place au regne politique, & le tien & le mien ont dû paroître dans le monde, non d'abord d'homme à homme, mais de famille à famille & de société à société, parce qu'ils y sont devenus indispensables, & qu'ils font partie de cette même harmonie qui a dû rentrer parmi les nations renouvellées, comme elle est insensiblement rentrée dans la nature après le dernier chaos. Cet âge d'or a donc été un état de sainteté, un état surnaturel digne de notre envie, & qui a justement mérité tous les regrets de l'antiquité : cependant lorsque les législations postérieures en ont voulu adopter les usages & les principes sans discernement, le bien s'est nécessairement changé en mal, & l'or en plomb. Peut-être même n'y auroit-il jamais eu d'âge de fer, si l'on n'eût point usé de cet âge d'or lorsqu'il n'en étoit plus tems ; c'est ce dont on pourra juger par la suite de cet article.

Tels ont été les premiers, & nous pouvons dire les heureux effets des malheurs du monde. Ils ont forcé l'homme à se réunir ; dénué de tout, rendu pauvre & misérable par les désastres arrivés, & vivant dans la crainte & l'attente de ceux dont il se crut long-tems encore menacé, la religion & la nécessité en rassemblerent les tristes restes, & les porterent à être inviolablement unis, afin de seconder les effets de l'activité & de l'industrie : il fallut alors mettre en usage tous ces grands ressorts dont le coeur humain n'est constamment capable que dans l'adversité : ils sont chez nous sans force & sans vigueur ; mais dans ces tristes siecles il n'en fut pas de même, toutes les vertus s'exalterent ; l'on vit le regne & le triomphe de l'humanité, parce que ce sont-là ses instans.

Nous n'entrerons point dans le détail de tous les moyens qui furent mis alors en usage pour réparer les maux du genre humain, & pour rétablir les sociétés : quoique l'histoire ne nous les ait point transmis, ils sont aisés à connoître ; & quand on consulte la nature, elle nous les fait retrouver dans le fond de nos coeurs. Pourroit-on douter, par exemple, qu'une des premieres suites des impressions que fit sur les hommes l'aspect de la ruine du monde, n'ait été d'écarter du milieu des premieres familles, & même du milieu des premieres nations, cet esprit destructeur dont elles n'ont cessé par la suite d'être animées les unes contre les autres ? La violence, le meurtre, la guerre, & leurs suites effroyables ont dû être pendant bien des siecles inconnus ou abhorrés des mortels. Instruits par la plus puissante de toutes les leçons, que la Providence a des moyens d'exterminer le genre humain en un clin d'oeil, sans doute qu'ils stipulerent entr'eux, & au nom de leur postérité, qu'ils ne répandroient jamais de sang sur la terre : ce fut-là en effet le premier précepte de la loi de nature où les malheurs du monde ramenerent nécessairement les sociétés : requiram animam hominis de manu fratris ejus, quicumque effuderit humanum sanguinem, &c. Gen. jx. 5. 6. Les peuples qui jusqu'aujourd'hui ont évité comme un crime de répandre ou de boire le sang des animaux, nous offrent un vestige de cette primitive humanité ; mais ce n'en est qu'une ombre foible : & ces peuples, souvent barbares & cruels à l'égard de leurs semblables, nous montrent bien qu'ils n'ont cherché qu'à éluder la premiere & la plus sacrée de toutes les lois.

Ce n'est point cependant encore dans ces premiers momens qu'il faut chercher ces divers gouvernemens politiques qui ont ensuite paru sur la terre. L'état de ces premiers hommes fut un état tout réligieux ; leurs familles pénétrées de la crainte des jugemens d'en-haut, vécurent quelque tems sous la conduite des peres qui rassembloient leurs enfans, & n'eurent point entr'elles d'autre lien que leurs besoins, ni d'autre roi que le Dieu qu'elles invoquoient. Ce ne fut qu'après s'être multipliées qu'il fallut un lien plus fort & plus frappant pour des sociétés nombreuses que pour des familles, afin d'y maintenir l'unité dont on connoissoit tout le prix, & pour entretenir cet esprit de religion, d'oeconomie, d'industrie & de paix qui seul pouvoit réparer les maux infinis qu'avoit souffert la nature humaine : on fit donc alors des lois ; elles furent dans ces commencemens aussi simples que l'esprit qui les inspira : pour en faire le projet, il ne fallut point recourir à des philosophes sublimes, ni à des politiques profonds ; les besoins de l'homme les dicterent ; & quand on en rassembla toutes les parties, on ne fit sans doute qu'écrire ou graver sur la pierre ou sur le bois ce qui avoit été fait jusqu'à ce tems heureux où la raison des particuliers n'ayant point été différente de la raison publique, avoit été la seule & l'unique loi ; telle a été l'origine des premiers codes ; ils ne changerent rien aux ressorts primitifs de la conduite des sociétés. Cette précaution nouvelle n'avoit eu pour objet que de les fortifier, en raison de la grandeur & de l'étendue du corps qu'ils avoient à faire mouvoir, & l'homme s'y soumit sans peine ; ses besoins lui ayant fait connoître de bonne heure qu'il n'étoit point un être qui pût vivre isolé sur la terre, il s'étoit dès le commencement réuni à ses semblables, en préférant les avantages d'un engagement nécessaire & raisonnable à sa liberté naturelle ; & l'agrandissement de la société ayant ensuite exigé que le contrat tacite que chaque particulier avoit fait avec elle en s'y incorporant, eût une forme plus solemnelle, & qu'il devînt authentique, il y consentit donc encore ; il se soumit aux lois écrites, & à une subordination civile & politique ; il reconnut dans ses anciens des supérieurs, des magistrats, des prêtres : bien plus, il chercha un souverain, parce qu'il connoissoit dès-lors, qu'une grande société sans chef ou sans roi n'est qu'un corps sans tête, & même qu'un monstre dont les mouvemens divers ne peuvent avoir entr'eux rien de raisonné ni d'harmonique.

Pour s'appercevoir de cette grande vérité, l'homme n'eut besoin que de jetter un coup d'oeil sur cette société qui s'étoit déja formée : nous ne pouvons en effet, à l'aspect d'une assemblée telle qu'elle soit, nous empêcher d'y chercher celui qui en est le chef ou le premier ; c'est un sentiment involontaire & vraiment naturel, qui est une suite de l'attrait secret qu'ont pour nous la simplicité & l'unité, qui sont les caracteres de l'ordre & de la vérité : c'est une inspiration précieuse de notre raison par laquelle tel penchant que nous ayons tous vers l'indépendance, nous savons nous soumettre pour notre bien-être & pour l'amour de l'ordre. Loin que le spectacle de celui qui préside sur une société soit capable de causer aucun déplaisir à ceux qui la composent, la raison privée ne peut le voir sans un retour agréable & flatteur sur elle-même, parce que c'est cette société entiere, & nous-mêmes qui en faisons partie, que nous considérons dans ce chef & dans cet organe de la raison publique dont il est le miroir, l'image & l'auguste représentation. La premiere société réglée & policée par les lois, n'a pu sans doute se contempler elle-même sans s'admirer.

L'idée de se donner un roi a donc été une des premieres idées de l'homme sociable & raisonnable. Le spectacle de l'univers seconda même la voix de la raison. L'homme alors encore inquiet, levoit souvent les yeux vers le ciel pour étudier le mouvement des astres & leur accord, d'où dépendoit la tranquillité de la terre & de ses habitans ; & remarquant sur-tout cet astre unique & éclatant, qui semble commander à l'armée des cieux & en être obéi, il crut voir là-haut l'image d'un bon gouvernement, & y reconnoître le modele & le plan que devoit suivre la société sur la terre, pour le rendre heureux & immuable par un semblable concert. La religion enfin appuya tous ces motifs. L'homme ne voyoit dans toute la nature qu'un soleil, il ne connoissoit dans l'univers qu'un être suprême ; il vit donc parlà qu'il manquoit quelque chose à sa législation ; que sa société n'étoit point parfaite ; en un mot qu'il lui falloit un roi qui fût le pere & le centre de cette grande famille, & le protecteur & l'organe des lois.

Ce furent-là les avis, les conseils & les exemples que la raison, le spectacle de la nature & la religion donnerent unanimement à l'homme dès les premiers tems ; mais il les éluda plutôt qu'il ne les suivit. Au lieu de se choisir un roi parmi ses semblables, avec lequel la société auroit fait le même contrat que chaque particulier avoit ci-devant fait avec elle, l'homme proclama le roi de l'âge d'or, c'est-à-dire, l'Etre suprême ; il continua à le regarder comme son monarque ; & le couronnant dans les formes, il ne voulut point qu'il y eût sur la terre, comme dans le ciel, d'autre maître, ni d'autre souverain.

On ne s'est pas attendu sans doute à voir de si près la chûte & l'oubli des sentimens que nous nous sommes plu à mettre dans l'esprit humain, au moment où les sociétés songeoient à représenter leur unité par un monarque. Si nous les avons fait ainsi penser, c'est que ces premiers sentimens vrais & pleins de simplicité sont dignes de ces âges primitifs, & que la conduite surnaturelle de ces sociétés semble nous indiquer qu'elles ont été surprises & trompées dans ce fatal moment. Peut-être quelques-uns soupçonneront-ils que l'amour de l'indépendance a été le mobile de cette démarche, & que l'homme, en refusant de se donner un roi visible, pour en reconnoître un qu'il ne pouvoit voir, a eu un dessein tacite de n'en admettre aucun. Ce seroit rendre bien peu de justice à l'homme en général, & en particulier à l'homme échappé des malheurs du monde, qui a été porté plus que tous les autres à faire le sacrifice de sa liberté & de toutes ses passions. S'il fit donc, en se donnant un roi, une si singuliere application des leçons qu'il recevoit de sa raison & de la nature entiere, c'est qu'il n'avoit point encore épuré sa religion comme sa police civile & domestique, & qu'il ne l'avoit pas dégagée de la superstition, cette fille de la crainte & de la terreur, qui absorbe la raison, & qui prenant la place & la figure de la religion, l'anéantit elle-même pour livrer l'humanité à la fraude & à l'imposture : l'homme alors en fut cruellement la dupe ; elle seule présida à l'élection du dieu monarque, & ce fut-là la premiere époque & la source de tous les maux du genre humain.

Comme nous avons dit ci-devant que les premieres familles n'eurent point d'autre roi que le dieu qu'elles invoquoient, & comme c'est ce même usage qui s'étant consacré avec le tems, porta les nations multipliées à métamorphoser ce culte religieux en un gouvernement politique, il importe ici de faire connoître quels ont été les préjugés que les premieres familles joignirent à leur culte, parce que ce sont ces mêmes préjugés qui pervertirent par la suite la religion & la police de leur postérité.

Parmi les impressions qu'avoit fait sur l'homme l'ébranlement de la terre & les grands changemens arrivés dans la nature, il avoit été particulierement affecté de la crainte de la fin du monde ; il s'étoit imaginé que les jours de la justice & de la vengeance étoient arrivés ; il s'étoit attendu de voir dans peu le juge suprême venir demander compte à l'univers, & prononcer ces redoutables arrêts que les méchans ont toujours craint, & qui ont toujours fait l'espérance & la consolation des justes. Enfin l'homme, en voyant le monde ébranlé & presque détruit, n'avoit point douté que le regne du ciel ne fût très-prochain, & que la vie future que la religion appelle par excellence le royaume de Dieu ne fût prêt à paroître. Ce sont là de ces dogmes qui saisissent l'humanité dans toutes les révolutions de la nature, & qui ramenent au même point l'homme de tous les tems. Ils sont sans doute sacrés, réligieux & infiniment respectables en eux-mêmes ; mais l'histoire de certains siecles nous a appris à quels faux principes ils ont quelquefois conduit les hommes foibles, lorsque ces dogmes ne leur ont été présentés qu'à la suite des terreurs paniques & mensongeres.

Quoique les malheurs du monde, dans les premiers tems, n'ayent eu que trop de réalité, ils conduisirent néanmoins l'homme aux abus des fausses terreurs, parce qu'il y a toujours autant de différence entre quelque changement dans le monde & sa fin absolue dont Dieu seul sait les momens, qu'il y en a entre un simple renouvellement, & une création toute miraculeuse : nous conviendrons cependant que dans ces anciennes époques, où l'homme se porta à abuser de ces dogmes universels, qu'il fut bien plus excusable que dans ces siecles postérieurs où la superstition n'eut d'autre source que de faux calculs & de faux oracles que l'état même de la nature contredisoit. Ce fut cette nature elle-même, & tout l'univers aux abois qui séduisirent les siecles primitifs. L'homme auroit-il pû s'empêcher, à l'aspect de tous les formidables phénomènes d'une dissolution totale, de ne pas se frapper de ces dogmes religieux dont il ne voyoit pas, il est vrai, la fin précise, mais dont il croyoit évidemment reconnoître tous les signes & toutes les approches ? Ses yeux & sa raison sembloient l'en avertir à chaque instant, & justifier ses terreurs : ses maux & ses miseres qui étoient à leur comble, ne lui laissoient pas la force d'en douter : les consolations de la religion étoient son seul espoir ; il s'y livra sans reserve, il attendit avec résignation le jour fatal ; il s'y prépara, le desira même ; tant étoit alors déplorable son état sur la terre !

L'arrivée du grand juge & du royaume du ciel avoient donc été, dans ces tristes circonstances, les seuls points de vue que l'homme avoit considérés avec une sainte avidité ; il s'en étoit entretenu perpétuellement pendant les fermentations de son séjour ; & ces dogmes avoient fait sur lui de si profondes impressions, que la nature, qui ne se rétablit sans doute que peu-à-peu, l'étoit tout-à-fait lorsque l'homme attendoit encore. Pendant les premieres générations, ces dispositions de l'esprit humain ne servirent qu'à perfectionner d'autant sa morale, & firent l'héroïsme & la sainteté de l'âge d'or. Chaque famille pénétrée de ces dogmes, ne représentoit qu'une communauté religieuse qui dirigeoit toutes ses démarches sur le céleste avenir, & qui ne comptant plus sur la durée du monde, vivoit, en attendant les événemens, sous les seuls liens de la religion. Les siecles inattendus qui succéderent à ceux qu'on avoit cru les derniers, auroient dû, ce semble, détromper l'homme de ce qu'il y avoit de faux dans ses principes. Mais l'espérance se rebute-t-elle ? La bonne foi & la simplicité avoient établi ces principes dans les premiers âges ; le préjugé & la coutume les perpétuerent dans les suivans, & ils animoient encore les sociétés aggrandies & multipliées, lorsqu'elles commencerent à donner une forme réglée à leur administration civile & politique. Préoccupées du ciel, elles oublierent dans cet instant qu'elles étoient encore sur la terre ; & au lieu de donner à leur état un lien fixe & naturel, elles persisterent dans un gouvernement, qui n'étant que provisoire & surnaturel, ne pouvoit convenir aux sociétés politiques, ainsi qu'il avoit convenu aux sociétés mystiques & religieuses. Elles s'imaginerent sans doute par cette sublime spéculation, prévenir leur gloire & leur bonheur, jouir du ciel sur la terre, & anticiper sur le céleste avenir. Néanmoins ce fut cette spéculation qui fut le germe de toutes leurs erreurs & de tous les maux où le genre humain fut ensuite plongé. Le dieu monarque ne fut pas plutôt élu, qu'on appliqua les principes du regne d'en-haut au regne d'ici-bas ; & ces principes se trouverent faux, parce qu'ils étoient déplacés. Ce gouvernement n'étoit qu'une fiction qu'il fallut nécessairement soutenir par une multitude de suppositions & d'usages conventionnels ; & ces suppositions ayant été ensuite prises à la lettre, il en résulta une foule de préjugés religieux & politiques, une infinité d'usages bizarres & déraisonnables, & des fables sans nombre qui précipiterent à la fin dans le chaos le plus obscur, la religion, la police primitive & l'histoire du genre humain. C'est ainsi que les premieres nations, après avoir puisé dans le bon sens & dans leurs vrais besoins leurs lois domestiques & oeconomiques, les soumirent toutes à un gouvernement idéal, que l'histoire connoît peu, mais que la Mythologie qui a recueilli les ombres des premiers tems, nous a transmis sous le nom de regne des dieux ; c'est-à-dire, dans notre langage, le regne de Dieu, & en un seul mot, théocratie.

Les historiens ayant méprisé, & presque toujours avec raison, les fables de l'antiquité, la théocratie primitive est un des âges du monde les plus suspects ; & si nous n'avions ici d'autres autorités que celle de la Mythologie, tout ce que nous pourrions dire sur cet antique gouvernement, paroîtroit encore sans vraisemblance aux yeux du plus grand nombre ; peut-être aurions-nous les suffrages de quelques-uns de ceux dont le génie soutenu de connoissance, est seul capable de saisir l'ensemble de toutes les erreurs humaines ; d'appercevoir la preuve d'un fait ignoré dans le crédit d'une erreur universelle, & de remonter ensuite de cette erreur, aux vérités ou aux événemens qui l'ont fait naître, par la combinaison réfléchie de tous les différens aspects de cette même erreur : mais les bornes de notre carriere ne nous permettant point d'employer les matériaux que peut nous fournir la Mythologie, nous n'entreprendrons point ici de réédifier les annales théocratiques. Nous ferons seulement remarquer que si l'universalité & si l'uniformité d'une erreur sont capables de faire entrevoir aux esprits les plus intelligens quelques principes de vérité, où tant d'autres ne voient cependant que les effets du caprice & de l'imagination des anciens poëtes, on ne doit pas totalement rejetter les traditions qui concernent le regne des dieux, puisqu'elles sont universelles, & qu'on les retrouve chez toutes les nations, qui leur font succéder les demi-dieux, & ensuite les rois, en distinguant ces trois regnes comme trois gouvernemens différens. Egyptiens, Chaldéens, Perses, Indiens, Chinois, Japonois, Grecs, Romains, & jusqu'aux Américains mêmes, tous ces peuples ont également conservé le souvenir ténébreux d'un tems où les dieux sont descendus sur la terre pour rassembler les hommes, pour les gouverner, & pour les rendre heureux, en leur donnant des lois, & en leur apprenant les arts utiles. Chez tous ces peuples, les circonstances particulieres de la descente de ces dieux sont les miseres & les calamités du monde. L'un est venu, disent les Indiens, pour soutenir la terre ébranlée ; & celui-là pour la retirer de dessous les eaux ; un autre pour secourir le soleil, pour faire la guerre au dragon, & pour exterminer des monstres. Nous ne rappellerons pas les guerres & les victoires des dieux grecs & égyptiens sur les Typhons, les Pythons, les Géans & les Titans. Toutes les grandes solemnités du paganisme en célébroient la mémoire. Vers tel climat que l'on tourne les yeux, on y retrouve de même cette constante & singuliere tradition d'un âge théocratique ; & l'on doit remarquer qu'indépendamment de l'uniformité de ce préjugé qui décele un fait tel qu'il puisse être, ce regne surnaturel y est toujours désigné comme ayant été voisin des anciennes révolutions, puisqu'en tous lieux le regne des dieux y est orné & rempli des anecdotes littérales ou allégoriques de la ruine ou du rétablissement du monde. Voici, je crois, une des plus grandes autorités qu'on puisse trouver sur un sujet si obscur.

" Si les hommes ont été heureux dans les premiers tems, dit Platon, IV. liv. des Lois, s'ils ont été heureux & justes, c'est qu'ils n'étoient point alors gouvernés comme nous le sommes aujourd'hui, mais de la même maniere que nous gouvernons nos troupeaux ; car comme nous n'établissons pas un taureau sur des taureaux, ni une chevre sur un troupeau de chevres, mais que nous les mettons sous la conduite d'un homme qui en est le berger ; de même Dieu qui aime les hommes, avoit mis nos ancêtres sous la conduite des esprits & des anges ".

Ou je me trompe, ou voilà ce gouvernement surnaturel qui a donné lieu aux traditions de l'âge d'or & du regne des dieux. Platon a été amené à cette tradition par une route assez semblable à celle que je suis. Il dit ailleurs, qu'après le déluge, les hommes vécurent sous trois états successifs : le premier, sur les montagnes errans & isolés les uns des autres : le deuxieme, en familles dans les vallées voisines, avec un peu moins de terreur que dans le premier état : & le troisieme, en sociétés réunies dans les plaines, & vivant sous des lois. Au reste, si ce gouvernement est devenu si généralement obscur & fabuleux, on ne peut en accuser que lui-même. Quoique formé sous les auspices de la religion, ses principes surnaturels le conduisirent à tant d'excès & à tant d'abus, qu'il se défigura insensiblement, & fut enfin méconnu. Peut-être cependant l'histoire qui l'a rejetté, l'a-t-elle admis en partie dans ses fastes, sous le nom de regne sacerdotal. Ce regne n'a été dans son tems qu'une des suites du premier, & l'on ne peut nier que cette administration n'ait été retrouvée chez diverses nations fort historiques.

Pour suppléer à ce grand vuide des annales du monde par une autre voie que la Mythologie, nous avons réfléchi sur l'étiquette & sur les usages qui ont dû être propres à ce genre de gouvernement ; & après nous en être fait un plan & un tableau, nous avons encore cherché à les comparer avec les usages politiques & réligieux des nations. Tantôt nous avons suivi l'ordre des siecles, & tantôt nous les avons retrogradés, afin d'éclaircir l'ancien par le moderne, comme on éclaircit le moderne par l'ancien. Telle a été notre méthode pour trouver le connu par l'inconnu ; on jugera de sa justesse ou de son inexactitude par quelques exemples, & par le résultat dont voici l'analyse.

Le gouvernement surnaturel ayant obligé les nations à recourir à une multitude d'usages & de suppositions pour en soutenir l'extérieur, un de leurs premiers soins fut de représenter au milieu d'elles la maison de leur monarque, de lui élever un trône, & de lui donner des officiers & des ministres. Considérée comme un palais civil, cette maison étoit sans doute de trop sur la terre, mais ensuite considérée comme un temple, elle ne put suffire au culte public de toute une nation. D'abord on voulut que cette maison fût seule & unique, parce que le dieu monarque étoit seul & unique ; mais toutes les différentes portions de la société ne pouvant s'y rendre aussi souvent que le culte journalier qui est dû à la divinité l'exige, les parties les plus écartées de la société tomberent dans une anarchie religieuse & politique, ou se rendirent rébelles & coupables, en multipliant le dieu monarque avec les maisons qu'elles voulurent aussi lui élever. Peu-à-peu les idées qu'on devoit avoir de la divinité se rétrecirent ; au lieu de regarder ce temple comme des lieux d'assemblées & de prieres publiques, infiniment respectables par cette destination, les hommes y chercherent le maître qu'ils ne pouvoient y voir, & lui donnerent à la fin une figure & une forme sensible. Le signe de l'autorité & le sceptre de l'empire ne furent point mis entre des mains particulieres ; on les déposa dans cette maison & sur le siege du céleste monarque ; c'est-à-dire dans un temple & dans le lieu le plus respectable de ce temple, c'est-à-dire dans le sanctuaire. Le sceptre & les autres marques de l'autorité royale n'ont été dans les premiers tems que des bâtons & des rameaux ; les temples que des cabanes, & le sanctuaire qu'une corbeille & qu'un coffret. C'est-ce qui se trouve dans toute l'antiquité ; mais par l'abus de ces usages, la religion absorba la police ; & le regne du ciel lui donna le regne de la terre, ce qui pervertit l'un & l'autre.

Le code des lois civiles & religieuses ne fut point mis non plus entre les mains du magistrat, on le déposa dans le sanctuaire ; ce fut à ce lieu sacré qu'il fallut avoir recours pour connoître ces lois & pour s'instruire de ses devoirs. Là elles s'y ensevelirent avec le tems ; le genre humain les oublia, peut-être même les lui fit-on oublier. Dans ces fêtes qui portoient chez les anciens le nom de fêtes de la législation, comme le palilies & les thesmophories, les plus saintes vérités n'y étoient plus communiquées que sous le secret à quelques initiés, & l'on y faisoit aux peuples un mystere de ce qu'il y avoit de plus simple dans la police, & de ce qu'il y avoit de plus utile & de plus vrai dans la religion.

La nature de la théocratie primitive exigeant nécessairement que le dépôt des lois gardé dans le sanctuaire parût émané de dieu même, & qu'on fût obligé de croire qu'il avoit été le législateur des hommes comme il en étoit le monarque ; le tems & l'ignorance donnerent lieu aux ministres du paganisme d'imaginer que des dieux & des déesses les avoient révélés aux anciens législateurs, tandis que les seuls besoins & la seule raison publique des premieres sociétés en avoient été les uniques & les véritables sources. Par ces affreux mensonges, ils ravirent à l'homme l'honneur de ces lois si belles & si simples qu'il avoit fait primitivement, & ils affoiblirent tellement les ressorts & la dignité de sa raison, en lui faisant faussement accroire qu'elle n'avoit point été capable de les dicter, qu'il la méprisa, & qu'il crut rendre hommage à la divinité, en ne se servant plus d'un don qu'il n'avoit reçu d'elle que pour en faire un constant usage.

Le dieu monarque de la société ne pouvant lui parler ni lui commander d'une façon directe, on se mit dans la nécessité d'imaginer des moyens pour connoître ses ordres & ses volontés. Une absurde convention établit donc des signes dans le ciel & sur la terre qu'il fallut regarder, & qu'on regarda en effet comme les interpretes du monarque : on inventa les oracles, & chaque nation eut les siens. On vit paroître une foule d'augures, de devins & d'aruspices ; en police, comme en religion, l'homme ne consulta plus la raison, mais il crut que sa conduite, ses entreprises & toutes ses démarches devoient avoir pour guide un ordre ou un avis de son prince invisible ; & comme la fraude & l'imposture les dicterent aux nations aveuglées, elles en furent toutes les dupes, les esclaves, les victimes.

De semblables abus sortirent aussi des tributs qu'on crut devoir lui payer. Dans les premiers tems où la religion ni la police n'étoient point encore corrompues par leur faux appareil, les sociétés n'eurent d'autres charges & d'autres tributs à porter à l'Etre suprême que les fruits & les prémices des biens de la terre ; encore n'étoit-ce qu'un hommage de reconnoissance, & non un tribut civil dont le souverain dispensateur de tout n'a pas besoin. Il n'en fut plus de même lorsque d'un être universel chaque nation en eut fait son roi particulier : il fallut lui donner une maison, un trône, des officiers, & enfin des revenus pour les entretenir. Le peuple porta donc chez lui la dixme de ses biens, de ses terres & de ses troupeaux ; il savoit qu'il tenoit tout de son divin roi, que l'on juge de la ferveur avec laquelle chacun vint offrir ce qui pouvoit contribuer à l'éclat & à la magnificence de son monarque. La piété généreuse ne connut point de bornes, on en vint jusqu'à s'offrir soi-même, sa famille & ses enfans ; on crut pouvoir, sans se deshonorer, se reconnoître esclave du souverain de toute la nature, & l'homme ne se rendit que le sujet & l'esclave des officiers théocratiques.

A mesure que la simplicité religieuse s'éteignit, & que la superstition s'augmenta avec l'ignorance, il fallut par gradation renchérir sur les anciennes offrandes & en chercher de nouvelles : après les fruits, on offrit les animaux ; & lorsqu'on se fut familiarisé par ce dernier usage avec cette cruelle idée que la divinité aime le sang, il n'y eut plus qu'un pas à faire pour égorger des hommes, afin de lui offrir le sang le plus cher & le plus précieux qui soit sans doute à ses yeux. Le fanatisme antique n'ayant pu s'élever à un plus haut période, égorgea donc des victimes humaines ; il en présenta les membres palpitans à la divinité comme une offrande qui lui étoit agréable ; bien plus, l'homme en mangea lui-même ; & après avoir ci-devant éteint sa raison, il dompta enfin la nature pour participer aux festins des dieux.

Il n'est pas nécessaire de faire une longue application de ces usages à ceux de toutes les nations payennes & sauvages qui les ont pratiqués. Chez toutes, les sacrifices sanglans n'ont eu primitivement pour objet que de couvrir la table du roi théocratique, comme nous couvrons la table de nos monarques. Les prêtres de Belus faisoient accroire aux peuples d'Assyrie, que leurs divinités mangeoient elles - mêmes les viandes qu'on lui présentoit sur ses autels ; & les Grecs & les Romains ne manquoient jamais dans les tems de calamités d'assembler dans la place publique leurs dieux & leurs déesses autour d'une table magnifiquement servie, pour en obtenir, par un festin extraordinaire, les graces qui n'avoient pu être accordées aux repas réglés du soir & du matin, c'est-à-dire aux sacrifices journaliers & ordinaires ; c'est ainsi qu'un usage originairement établi, pour soutenir dans tous ses points le cérémonial figuré d'un gouvernement surnaturel, fut pris à la lettre, & que la divinité, se trouvant en tout traitée comme une créature mortelle, fut avilie & perdue de vûe.

L'anthropophagie qui a regné & qui regne encore dans une moitié du monde, ne peut avoir non plus une autre source que celle que nous avons fait entrevoir : ce n'est pas la nature qui a conduit tant de nations à cet abominable excès ; mais égaré & perdu par le surnaturel de ses principes, c'est pas à pas & par degré qu'un culte insensé & cruel a perverti le coeur humain. Il n'est devenu anthropophage qu'à l'exemple & sur le modele d'une divinité qu'il a cru anthropophage.

Si l'humanité se perdit, à plus forte raison les moeurs furent-elles aussi altérées & flétries. La corruption de l'homme théocratique donna des femmes au dieu monarque ; & comme tout ce qu'il y avoit de bon & de meilleur lui étoit dû, la virginité même fut obligée de lui faire son offrande. De-là les prostitutions religieuses de Babylone & de Paphos ; de-là ces honteux devoirs du paganisme qui contraignoient les filles à se livrer à quelque divinité avant que de pouvoir entrer dans le mariage ; de-là enfin, tous ces enfans des dieux qui ont peuplé la mythologie & le ciel poëtique.

Nous ne suivrons pas plus loin l'étiquette & le cérémonial de la cour du dieu monarque, chaque usage fut un abus, & chaque abus en produisit mille autres. Considéré comme un roi, on lui donna des chevaux, des chars, des boucliers, des armes, des meubles, des terres, des troupeaux, & un domaine qui devint, avec le tems, le patrimoine des dieux du paganisme ; considéré comme un homme, on le fit séducteur, colere, emporté, jaloux, vindicatif & barbare ; enfin on en fit l'exemple & le modele de toutes les iniquités, dont nous trouvons les affreuses légendes dans la théogonie payenne.

Le plus grand de tous les crimes de la théocratie primitive a sans doute été d'avoir précipité le genre humain dans l'idolâtrie par le surnaturel de ses principes. Il est si difficile à l'homme de concevoir un être aussi grand, aussi immense, & cependant invisible tel que l'être suprême, sans s'aider de quelques moyens sensibles, qu'il a fallu presque nécessairement que ce gouvernement en vînt à sa représentation. Il étoit alors bien plus souvent question de l'être suprême qu'il n'est aujourd'hui : indépendamment de son nom & de sa qualité de dieu, il étoit roi encore. Tous les actes de la police, comme tous les actes de la religion, ne parloient que de lui ; on trouvoit ses ordres & ses arrêts par-tout ; on suivoit ses lois ; on lui payoit tribut ; on voyoit ses officiers, son palais, & presque sa place ; elle fut donc bien-tôt remplie.

Les uns y mirent une pierre brute, les autres une pierre sculptée ; ceux-ci l'image du soleil, ceux-là de la lune ; plusieurs nations y exposerent un boeuf, une chevre ou un chat, comme les Egyptiens : en Ethiopie, c'étoit un chien ; & ces signes représentatifs du monarque furent chargés de tous les attributs symboliques d'un dieu & d'un roi ; ils furent décorés de tous les titres sublimes qui convenoient à celui dont on les fit les emblêmes ; & ce fut devant eux qu'on porta les prieres & les offrandes, qu'on exerça tous les actes de la police & de la religion, & que l'on remplit enfin tout le cérémonial théocratique. On croit déja sans doute que c'est là l'idolâtrie ; non, ce ne l'est pas encore, c'en est seulement la porte fatale. Nous rejettons ce sentiment affreux que les hommes ont été naturellement idolâtres, ou qu'ils le sont devenus de plein gré & de dessein prémédité : jamais les hommes n'ont oublié la divinité, jamais dans leurs égaremens les plus grossiers ils n'ont tout-à-fait méconnu son excellence & son unité, & nous oserions même penser en leur faveur qu'il y a moins eu une idolâtrie réelle sur la terre qu'une profonde & générale superstition ; ce n'est point non plus par un saut rapide que les hommes ont passé de l'adoration du Créateur à l'adoration de la créature ; ils sont devenus idolâtres sans le savoir & sans vouloir l'être, comme nous verrons ci-après, qu'ils sont devenus esclaves sans jamais avoir eu l'envie de se mettre dans l'esclavage. La religion primitive s'est corrompue, & l'amour de l'unité s'est obscurci par l'oubli du passé & par les suppositions qu'il a fallu faire dans un gouvernement surnaturel qui confondit toutes les idées en confondant la police avec la religion : nous devons penser que dans les premiers tems où chaque nation se rendit son dieu monarque sensible, qu'on se comporta encore vis-à-vis de ses emblêmes avec une circonspection religieuse & intelligente ; c'étoit moins dieu qu'on avoit voulu représenter que le monarque, & c'est ainsi que dans nos tribunaux, nos magistrats ont toujours devant eux l'image de leur souverain, qui rappelle à chaque instant par sa ressemblance & par les ornemens de la royauté le véritable souverain qu'on n'y voit pas, mais que l'on sait exister ailleurs. Ce tableau qui ne peut nous tromper, n'est pour nous qu'un objet relatif & commémoratif, & telle avoit été sans doute l'intention primitive de tous les symboles représentatifs de la divinité : si nos peres s'y tromperent cependant, c'est qu'il ne leur fut pas aussi facile de peindre cette divinité qu'à nous de peindre un mortel. Quel rapport en effet put-il y avoir entre le dieu regnant & toutes les différentes effigies que l'on en fit ? Ce ne put être qu'un rapport imaginaire & de pure convention, toujours prêt par conséquent à dégrader le dieu & le monarque si-tôt qu'on n'y joindroit plus une instruction convenable ; on les donna sans doute (ces instructions) dans les premiers tems, mais parlà le culte & la police, de simples qu'ils étoient, devinrent composés & allégoriques, par-là l'officier théocratique vit accroître le besoin & la nécessité que l'on eut de son état ; & comme il devint ignorant lui-même, les conventions primitives se changerent en mysteres, & la religion dégénéra en une science merveilleuse & bizarre, dont le secret devint impénétrable d'âge en âge, & dont l'objet se perdit à la fin dans un labyrinthe de graves puérilités & d'importantes bagatelles.

Si toutes les différentes sociétés eussent au moins pris pour signe de la divinité regnante un seul & même symbole, l'unité du culte, quoique dégénéré, auroit encore pu se conserver sur la terre ; mais ainsi que tout le monde fait, les uns prirent une chose, & les autres une autre ; l'Etre suprême, sous mille formes différentes, fut adoré par-tout sans n'être plus le même aux yeux de l'homme grossier. Chaque nation s'habitua à considérer le symbole qu'elle avoit choisi comme le plus véritable & le plus saint.

L'unité fut donc rompue : la religion générale étant éteinte ou méconnue, une superstition générale en prit la place, & dans chaque contrée elle eut son étendart particulier ; chacun regardant son dieu & son roi comme le seul & le véritable, détesta le dieu & le roi de ses voisins. Bien-tôt toutes les autres nations furent réputées étrangeres, on se sépara d'elles, on ferma ses frontieres, & les hommes devinrent ainsi par naissance, par état & par religion, ennemis déclarés les uns des autres.

Inde furor vulgò, quod numina vicinorum

Odit uterque locus, cum solos credat habendos

Esse deos, quos ipse colit.

Juvenal, Sat. 15.

Tel étoit l'état déplorable où les abus funestes de la théocratie primitive avoient déja précipité la religion de tout le genre humain, lorsque Dieu, pour conserver chez les hommes le souvenir de son unité, se choisit enfin un peuple particulier, & donna aux Hébreux un législateur sage & instruit pour reformer la théocratie payenne des nations. Pour y parvenir, ce grand homme n'eut qu'à la dépouiller de tout ce que l'imposture & l'ignorance y avoient introduit : Moïse détruisit donc tous les emblêmes idolâtres qu'on avoit élevés au dieu monarque, & il supprima les augures, les devins & tous les faux interpretes de la divinité, défendit expressément à son peuple de jamais la représenter par aucune figure de fonte ou de pierre, ni par aucune image de peinture ou de ciselure ; ce fut cette derniere loi qui distingua essentiellement les Hébreux de tous les peuples du monde. Tant qu'ils l'observerent, ils furent vraiment sages & religieux ; & toutes les fois qu'ils la transgresserent, ils se mirent au niveau de toutes les autres nations ; mais telle étoit encore dans ces anciens tems, la force des préjugés & l'excès de la grossiereté des hommes, que ce précepte, qui nous semble aujourd'hui si simple & si conforme à la raison, fut pour les Hébreux d'une observance pénible & difficile ; de-là leurs fréquentes rechûtes dans l'idolâtrie, & ces perpétuels retours vers les images des nations, qu'on n'a pu expliquer jusqu'ici que par une dureté de coeur & un entêtement inconcevables, dont on doit actuellement retrouver la source & les motifs dans les anciens préjugés & dans les usages de la théocratie primitive.

Après avoir parcouru la partie religieuse de cet antique gouvernement jusqu'à l'idolâtrie qu'il a produit & jusqu'à sa réforme chez les Hébreux, jettons aussi quelques regards sur sa partie civile & politique, dont le vice s'est déja fait entrevoir. Tel grand & tel sublime qu'ait paru dans son tems un gouvernement qui prenoit le ciel pour modele & pour objet, un édifice politique construit ici-bas sur une telle spéculation a dû nécessairement s'écrouler & produire de très-grands maux ; entre cette foule de fausses opinions, dont cette théocratie remplit l'esprit humain, il s'en éleva deux fortes opposées l'une à l'autre, & toutes deux cependant également contraires au bonheur des sociétés. Le tableau qu'on se fit de la félicité du regne céleste fit naître sur la terre de fausses idées sur la liberté, sur l'égalité & sur l'indépendance ; d'un autre côté, l'aspect du dieu monarque si grand & si immense réduisit l'homme presqu'au néant, & le porta à se mépriser lui-même & à s'avilir volontairement par ces deux extrêmes : l'esprit d'humanité & de raison qui devoit faire ce lien des sociétés se perdit nécessairement dans une moitié du monde, on voulut être plus qu'on ne pouvoit & qu'on ne devoit être sur la terre ; & dans l'autre, on se dégrada au-dessous de son état naturel ; enfin on ne vit plus l'homme, mais on vit insensiblement paroître le sauvage & l'esclave.

Le point de vûe du genre humain avoit été cependant de se rendre heureux par la théocratie, & nous ne pouvons douter qu'il n'y ait réussi au moins pendant un tems. Le regne des dieux a été célébré par les Poëtes ainsi que l'âge d'or, comme un regne de félicité & de liberté. Chacun étoit libre dans Israël, dit aussi l'Ecriture en parlant des commencemens de la théocratie mosaïque ; chacun faisoit ce qu'il lui plaisoit, alloit où il vouloit, & vivoit alors dans l'indépendance : unusquisque, quod sibi rectum videbatur, hoc faciebat. Jug. xvij. 6. Ces heureux tems, où l'on doit appercevoir néanmoins le germe des abus futurs, n'ont pû exister que dans les abords de cet âge mystique, lorsque l'homme étoit encore dans la ferveur de sa morale & dans l'héroïsme de sa théocratie ; & sa félicité aussi bien que sa justice ont dû être passageres, parce que la ferveur & l'héroïsme qui seuls pouvoient soutenir le surnaturel de ce gouvernement, sont des vertus momentanées & des saillies religieuses qui n'ont jamais de durée sur la terre. La véritable & la solide théocratie n'est réservée que pour le ciel ; c'est-là que l'homme un jour sera sans passion comme la Divinité : mais il n'en est pas de même ici-bas d'une théocratie terrestre où le peuple ne peut qu'abuser de sa liberté sous un gouvernement provisoire & sans consistance, & où ceux qui commandent ne peuvent qu'abuser du pouvoir illimité d'un dieu monarque qu'il n'est que trop facile de faire parler. Il est donc ainsi très-vraisemblable que c'est par ces deux excès que la police théocratique s'est autrefois perdue : par l'un, tout l'ancien occident a changé sa liberté en brigandage & en une vie vagabonde ; & par l'autre, tout l'orient s'est vû opprimé par des tyrans.

L'état sauvage des premiers Européens connus & de tous les peuples de l'Amérique, présente des ombres & des vestiges encore si conformes à quelques-uns des traits de l'âge d'or, qu'on ne doit point être surpris si nous avons été portés à chercher l'origine de cet état d'une grande partie du genre humain dans les suites des malheurs du monde, & dans l'abus de ces préjugés théocratiques qui ont répandus tant d'erreurs par toute la terre. En effet, plus nous avons approfondi les différentes traditions & les usages des peuples sauvages, plus nous y avons trouvé d'objets issus des sources primitives de la fable & des coutumes relatives aux préventions universelles de la haute antiquité ; nous nous sommes même apperçus quelquefois que ces vestiges étoient plus purs & mieux motivés chez les Américains & autres peuples barbares ou sauvages comme eux, que chez toutes les autres nations de notre hémisphere. Ce seroit entrer dans un trop vaste détail, que de parler de ces usages ; nous dirons seulement que la vie sauvage n'a été essentiellement qu'une suite de l'impression qu'avoit fait autrefois sur une partie des hommes le spectacle des malheurs du monde, qui les en dégoûta & leur en inspira le mépris. Ayant appris alors quelle en étoit l'inconstance & la fragilité, la partie la plus religieuse des premieres sociétés crut devoir prendre pour base de sa conduite ici-bas que ce monde n'est qu'un passage ; d'où il arriva que les sociétés en général ne s'étant point donné un lien visible, ni un chef sensible pour leur gouvernement dans ce monde, elles ne se réunirent jamais parfaitement, & que des familles s'en séparerent de bonne-heure & renoncerent tout-à-fait à l'esprit de la police humaine, pour vivre en pélerins, & pour ne penser qu'à un avenir qu'elles desiroient & qu'elles s'attendoient de voir bien-tôt paroître.

D'abord ces premieres générations solitaires furent aussi religieuses qu'elles étoient misérables : ayant toûjours les yeux levés vers le ciel, & ne cherchant à pourvoir qu'à leur plus pressant besoin, elles n'abuserent point sans doute de leur oisiveté ni de leur liberté. Mais à mesure qu'en se multipliant elles s'éloignerent des premiers tems & du gros de la société ; elles ne formerent plus alors que des peuplades errantes & des nations mélancoliques qui peu-à-peu se séculariserent en peuples sauvages & barbares. Tel a été le triste abus d'un dogme très-saint en lui-même. Le monde n'est qu'un passage, il est vrai, & c'est une vérité des plus utiles à la société, parce que ce passage conduit à une vie plus excellente que chacun doit chercher à mériter en remplissant ici-bas ses devoirs ; cependant une des plus grandes fautes de la police primitive est de n'avoir pas mis de sages bornes à ses effets. Ils ont été infiniment pernicieux au bien-être des sociétés, toutes les fois que des événemens ou des terreurs générales ont fait subitement oublier à l'homme qu'il est dans ce monde parce que Dieu l'y a placé, & qu'il n'y est placé que pour s'acquiter envers la société & envers lui-même de tous les devoirs où sa naissance & le nom d'homme l'engagent. En contemplant une vérité on n'a jamais dû faire abstraction de la société. Le dogme le plus saint n'est vrai que relativement à tout le genre humain ; la vie n'est qu'un pélerinage, mais un pélerin n'est qu'un fainéant, & l'homme n'est pas fait pour l'être ; tant qu'il est sur la terre, il y a un centre unique & commun auquel il doit être invisiblement attaché, & dont il ne peut s'écarter sans être déserteur, & un déserteur très-criminel que la police humaine a droit de réclamer. C'est ainsi qu'auroit dû agir & penser la police primitive, mais l'esprit théocratique qui la conduisoit pouvoit-il être capable de précaution à cet égard ? il voulut s'élever & se précipita. Il voulut anticiper sur le regne des justes & n'engendra que des barbares & des sauvages, & l'humanité se perdit enfin parce qu'on ne voulut plus être homme sur la terre. C'est ici sans doute qu'on peut s'appercevoir qu'il en est des erreurs humaines dans leur marche comme des planetes dans leur cours ; elles ont de même un orbite immense à parcourir, elles y sont vûes sous diverses phases & sous différens aspects, & cependant elles sont toûjours les mêmes & reviennent constamment au point d'où elles sont parties pour recommencer une nouvelle révolution.

Le gouvernement provisoire qui conduisit à la vie sauvage & vagabonde ceux qui se séparerent des premieres sociétés, produisit un effet tout contraire sur ceux qui y resterent ; il les réduisit au plus dur esclavage. Comme les sociétés n'avoient été dans leur origine que des familles plutôt soumises à une discipline religieuse qu'à une police civile, & que l'excès de leur religion qui les avoit porté à se donner Dieu pour monarque, avoit exigé avec le mépris du monde le renoncement total de soi-même & le sacrifice de sa liberté, de sa raison, & de toute propriété ; il arriva nécessairement que ces familles s'étant aggrandies & multipliées dans ces principes, leur servitude religieuse se trouva changée en une servitude civile & politique ; & qu'au lieu d'être le sujet du dieu monarque, l'homme ne fut plus que l'esclave des officiers qui commanderent en son nom.

Les corbeilles, les coffres & les symboles, par lesquels on représentoit le souverain n'étoient rien, mais les ministres qu'on lui donna furent des hommes & non des êtres célestes incapables d'abuser d'une administration qui leur donnoit tout pouvoir. Comme il n'y a point de traité ni de convention à faire avec un Dieu, la théocratie où il étoit censé présider a donc été par sa nature un gouvernement despotique, dont l'Etre suprême étoit le sultan invisible & dont les ministres théocratiques ont été les visirs, c'est-à-dire, les despotes réels de tous les vices politiques de la théocratie. Voilà quel a été l'état le plus fatal aux hommes, & celui qui a préparé les voies au despotisme oriental.

Sans doute que dans les premiers tems les ministres visibles ont été dignes par leur modération & par leur vertu de leur maître invisible ; par le bien qu'ils auront d'abord fait aux hommes, ceux-ci se seront accoutumés à reconnoître en eux le pouvoir divin ; par la sagesse de leurs premiers ordres & par l'utilité de leurs premiers conseils, on se sera habitué à leur obéir, & l'on se sera soumis sans peine à leurs oracles ; peu-à-peu une confiance extrême aura produit une crédulité extrême par laquelle l'homme, prévenu que c'étoit Dieu qui parloit, que c'étoit un souverain immuable qui vouloit, qui commandoit & qui menaçoit, aura cru ne devoir point résister aux organes du ciel lors même qu'ils ne faisoient plus que du mal. Arrivé par cette gradation au point de déraison de méconnoître la dignité de la nature humaine, l'homme dans sa misere n'a plus osé lever les yeux vers le ciel, & encore moins sur les tyrans qui le faisoient parler ; fanatique en tout il adora son esclavage, & crut enfin devoir honorer son Dieu & son monarque par son néant & par son indignité. Ces malheureux préjugés sont encore la base de tous les sentimens & de toutes les dispositions des Orientaux envers leurs despotes. Ils s'imaginent que ceux-ci ont de droit divin, le pouvoir de faire le bien & le mal, & qu'ils ne doivent trouver rien d'impossible dans l'exécution de leur volonté. Si ces peuples souffrent, s'ils sont malheureux par les caprices féroces d'un barbare, ils adorent les vûes d'une providence impénétrable, ils reconnoissent les droits & les titres de la tyrannie dans la force & dans la violence, & ne cherchent la solution des procédés illégitimes & cruels dont ils sont les victimes que dans des interprétations dévotes & mystiques, ignorant que ces procédés n'ont point d'autres sources que l'oubli de la raison, & les abus d'un gouvernement surnaturel qui s'est éternisé dans ces climats quoique sous un autre appareil.

Les théocraties étant ainsi devenues despotiques, à l'abri des préjugés dont elles aveuglerent les nations, couvrirent la terre de tyrans ; leurs ministres pendant bien des siecles furent les vrais & les seuls souverains du monde, & rien ne leur résistant ils disposerent des biens, de l'honneur & de la vie des hommes, comme ils avoient déja disposé de leur raison & de leur esprit. Les tems qui nous ont dérobé l'histoire de cet ancien gouvernement, parce qu'il n'a été qu'un âge d'ignorance profonde & de mensonge, ont à-la-vérité jetté un voile épais sur les excès de ses officiers : mais la théocratie judaïque, quoique réformée dans sa religion, n'ayant pas été exempte des abus politiques, peut nous servir à en dévoiler une partie ; l'Ecriture nous expose elle-même quelle a été l'abominable conduite des enfans d'Héli & de Samuel, & nous apprend quels ont été les crimes qui ont mis fin à cette théocratie particuliere où régnoit le vrai Dieu. Ces indignes descendans d'Aaron & de Lévi ne rendoient plus la justice aux peuples, l'argent rachetoit auprès d'eux les coupables, on ne pouvoit les aborder sans présens, leurs passions seules étoient & leur loi & leur guide, leur vie n'étoit qu'un brigandage, ils enlevoient de force & dévoroient les victimes qu'on destinoit au Dieu monarque qui n'étoit plus qu'un prête-nom ; & leur incontinence égalant leur avarice & leur voracité, ils dormoient, dit la Bible, avec les femmes qui veilloient à l'entrée du tabernacle. I. liv. Reg. ch. ij.

L'Ecriture passe modestement sur cette derniere anecdote que l'esprit de vérité n'a pû cependant cacher. Mais si les ministres du vrai Dieu se sont livrés à un tel excès, les ministres théocratiques des anciennes nations l'avoient en cela emporté sur ceux des Hébreux par l'imposture avec laquelle ils pallierent leurs desordres. Ils en vinrent par-tout à ce comble d'impiété & d'insolence de couvrir jusqu'à leurs débauches du manteau de la divinité. C'est d'eux que sortit un nouvel ordre de créatures, qui, dans l'esprit des peuples imbécilles, fut regardé comme une race particuliere & divine. Toutes les nations virent alors paroître les demi-dieux & les héros dont la naissance illustre & les exploits porterent enfin les hommes à altérer leur premier gouvernement, & à passer du regne de ces dieux qu'ils n'avoient jamais pû voir, sous celui de leurs prétendus enfans qu'ils voyoient au milieu d'eux ; c'est ainsi que l'incontinente théocratie commença à se donner des maîtres, & que ce gouvernement fut conduit à sa ruine par le crime & l'abus du pouvoir.

L'âge des demi-dieux a été un âge aussi réel que celui des dieux, mais presque aussi obscur il a été nécessairement rejetté de l'Histoire, qui ne reconnoît que les faits & les tems transmis par des annales constantes & continues. A en juger seulement par les ombres de cette Mythologie universelle qu'on retrouve chez tous les peuples, il paroît que le regne des demi-dieux n'a point été aussi suivi ni aussi long que l'avoit été le regne des dieux, & que le fut ensuite le regne des rois ; & que les nations n'ont point toûjours été assez heureuses pour avoir de ces hommes extraordinaires. Comme ces enfans théocratiques ne pouvoient point naître tous avec des vertus héroïques qui répondissent à ce préjugé de leur naissance, le plus grand nombre s'en perdoit sans doute dans la foule, & ce n'étoit que de tems en tems que le génie, la naissance & le courage réciproquement secondés, donnoient à l'univers languissant des protecteurs & des maîtres utiles. A en juger encore par les traditions mythologiques, ces enfans illustres firent la guerre aux tyrans, exterminerent les brigands, purgerent la terre des monstres qui l'infestoient, & furent des preux incomparables qui, comme les paladins de nos antiquités gauloises, couroient le monde pour l'amour du genre humain, afin d'y rétablir par-tout le bon ordre, la police & la sûreté. Jamais mission sans doute n'a été plus belle & plus utile, sur-tout dans ces tems où la théocratie primitive n'avoit produit dans le monde que ces maux extrêmes, l'anarchie & la servitude.

La naissance de ces demi-dieux & leurs exploits concourent ainsi à nous montrer quel étoit de leur tems l'affreux desordre de la police & de la religion parmi le genre humain : chaque fois qu'il s'élevoit un héros, le sort des sociétés paroissoit se réaliser & se fixer vers l'unité ; mais aussi-tôt que ces personnages illustres n'étoient plus, les sociétés retournoient vers leur premiere théocratie, & retomboient dans de nouvelles miseres jusqu'à ce qu'un nouveau libérateur vint encore les en retirer.

Instruites cependant par leurs fréquentes rechûtes, & par les biens qu'elles avoient éprouvés toutes les fois qu'elles avoient eu un chef visible dans la personne de quelque demi-dieu, les sociétés commencerent enfin à ouvrir les yeux sur le vice essentiel d'un gouvernement qui n'avoit jamais pu avoir de consistance & de solidité, parce que rien de constant ni de réel n'y avoit représenté l'unité, ni réuni les hommes vers un centre sensible & commun. Le regne des demi-dieux commença donc à humaniser les préjugés primitifs, & c'est cet état moyen qui conduisit les nations à desirer les regnes des rois ; elles se dégoûterent insensiblement du joug des ministres théocratiques qui n'avoient cessé d'abuser du pouvoir des dieux qu'on leur avoit mis en main, & lorsque l'indignation publique fut montée à son comble, elles se souleverent contr'eux, & placerent enfin un mortel sur le trône du dieu monarque, qui jusqu'alors n'avoit été représenté que par des symboles muets & stupides.

Le passage de la théocratie à la royauté se cache, ainsi que tous les faits précédens, dans la nuit la plus sombre ; mais nous avons encore les Hébreux dont nous pouvons examiner la conduite particuliere dans une révolution semblable, pour en faire ensuite l'application à ce qui s'étoit fait antérieurement chez toutes les autres nations, dont les usages & les préjugés nous tiendront lieu d'annales & de monumens.

Nous avons déja remarqué une des causes de la ruine de la théocratie judaïque dans les desordres de ses ministres, nous devons y en ajouter une seconde, c'est le malheur arrivé dans le même tems à l'arche d'alliance qui fut prise par les Philistins. Un gouvernement sans police & sans maître ne peut subsister sans doute ; or tel étoit dans ces derniers instans le gouvernement des Hébreux, l'arche d'alliance représentoit le siege de leur suprême souverain, en paix comme en guerre.

Elle étoit son organe & son bras, elle marchoit à la tête des armées comme le char du dieu des combats, on la suivoit comme un général invincible, & jamais à sa suite on n'avoit douté de la victoire. Il n'en fut plus de même après sa défaite & sa prise ; quoiqu'elle fût rendue à son peuple, la confiance d'Israël s'étoit affoiblie, & les desordres des ministres ayant encore aliené l'esprit des peuples, ils se souleverent & contraignirent Samuel de leur donner un roi qui pût marcher à la tête de leurs armées, & leur rendre la justice. A cette demande du peuple on sait quelle fut alors la réponse de Samuel, & le tableau effrayant qu'il fit au peuple de l'énorme pouvoir & des droits de la souveraine puissance. La flatterie & la bassesse y ont trouvé un vaste champ pour faire leur cour aux tyrans ; la superstition y a vû des objets dignes de ses rêveries mystiques, mais aucun n'a peut-être reconnu l'esprit théocratique qui le dicta dans le dessein d'effrayer les peuples & les détourner de leur projet. Comme le gouvernement qui avoit précédé avoit été un regne où il n'y avoit point eu de milieu entre le dieu monarque & le peuple, où le monarque étoit tout, & où le sujet n'étoit rien ; ces dogmes religieux, changés avec le tems en préjugés politiques, firent qu'on appliqua à l'homme monarque toutes les idées qu'on avoit eues de la puissance & de l'autorité suprême du dieu monarque. D'ailleurs comme le peuple cherchoit moins à changer la théocratie qu'à se dérober aux vexations des ministres théocratiques qui avoient abusé des oracles & des emblèmes muets de la divinité, il fit peu d'attention à l'odieux tableau qui n'étoit fait que pour l'effrayer, & content d'avoir à l'avenir un emblème vivant de la divinité, il s'écria : n'importe, il nous faut un roi qui marche devant nous, qui commande nos armées, & qui nous protege contre tous nos ennemis.

Cette étrange conduite sembleroit ici nous montrer qu'il y auroit eu des nations qui se seroient volontairement soumises à l'esclavage par des actes authentiques, si ce détail ne nous prouvoit évidemment que dans cet instant les nations encore animées de toutes les préventions religieuses qu'elles avoient toujours eues pour la théocratie, furent de nouveau aveuglées & trompées par ses faux principes. Quoique dégoûté du ministere sacerdotal, l'homme en demandant un roi n'eut aucun dessein d'abroger son ancien gouvernement ; il crut en cela ne faire qu'une réforme dans l'image & dans l'organe du dieu monarque, qui fut toujours regardé comme l'unique & véritable maître, ainsi que le prouve le regne même des rois hébreux, qui ne fut qu'un regne précaire, où les prophetes élevoient ceux que Dieu leur désignoit, & comme le confirme sans peine ce titre auguste qu'ont conservé les rois de la terre, d'image de la divinité.

La premiere élection des souverains n'a donc point été une véritable élection, ni le gouvernement d'un seul, un nouveau gouvernement. Les principes primitifs ne firent que se renouveller sous un autre aspect, & les nations n'ont cru voir dans cette révolution qu'un changement & qu'une réforme dans l'image théocratique de la divinité. Le premier homme dont on fit cette image n'y entra pour rien, ce ne fut pas lui que l'on considéra directement ; on en agit d'abord vis-à-vis de lui comme on en avoit agi originairement avec les premiers symboles de fonte ou de métal, qui n'avoient été que des signes relatifs, & l'esprit & l'imagination des peuples resterent toujours fixes sur le monarque invisible & suprême ; mais ce nouvel appareil ayant porté les hommes à faire une nouvelle application de leurs faux principes, & de leurs anciens préjugés, les conduisit à de nouveaux abus & au despotisme absolu. Le premier âge de la théocratie avoit rendu la terre idolâtre, parce qu'on y traita Dieu comme un homme ; le second la rendit esclave, parce qu'on y traita l'homme comme un dieu. La même imbécillité qui avoit donné autrefois une maison, une table, & des femmes à la divinité, en donna les attributs, les rayons, & le foudre à un simple mortel ; contraste bizarre, & conduite toujours déplorable, qui firent la honte & le malheur de ces sociétés, qui continuerent toujours à chercher les principes de la police humaine ailleurs que dans la nature & dans la raison.

La seule précaution dont les hommes s'aviserent, lorsqu'ils commencerent à représenter leur dieu monarque par un de leurs semblables, fut de chercher l'homme le plus beau & le plus grand, c'est ce que l'on voit par l'histoire de toutes les anciennes nations ; elles prenoient bien plus garde à la taille & aux qualités du corps qu'à celles de l'esprit, parce qu'il ne s'agissoit uniquement dans ces primitives élections que de représenter la divinité sous une apparence qui répondit à l'idée qu'on se formoit d'elle, & qu'à l'égard de la conduite du gouvernement, ce n'étoit point sur l'esprit du représentant, mais sur l'esprit de l'inspiration du dieu monarque que l'on comptoit toujours, ces nations s'imaginerent qu'il se révéleroit à ces nouveaux symboles, ainsi qu'elles pensoient qu'il s'étoit révélé aux anciens. Elles ne furent cependant pas assez stupides pour croire qu'un mortel ordinaire pût avoir par lui-même le grand privilege d'être en relation avec la divinité ; mais comme elles avoient ci-devant inventé des usages pour faire descendre sur les symboles de pierre ou de métal une vertu particuliere & surnaturelle, elles crurent aussi devoir les pratiquer vis-à-vis des symboles humains, & ce ne fut qu'après ces formalités que tout leur paroissant égal & dans l'ordre, elles ne virent plus dans le nouveau représentant qu'un mortel changé, & qu'un homme extraordinaire dont on exigea des oracles, & qui devint l'objet de l'adoration publique.

Si nous voulions donc fouiller dans les titres de ces superbes despotes de l'Asie qui ont si souvent fait gémir la nature humaine, nous ne pourrions en trouver que de honteux & de deshonorans pour eux. Nous verrions dans les monumens de l'ancienne Ethiopie, que ces souverains qui, selon Strabon, ne se montroient à leurs peuples que derriere un voile, avoient eu pour prédécesseurs des chiens auxquels on avoit donné des hommes pour officiers & pour ministres ; ces chiens pendant de longs âges avoient été les rois théocratiques de cette contrée, c'est-à-dire les représentans du dieu monarque, & c'étoit dans leurs cris, leurs allures, & leurs divers mouvemens qu'on cherchoit les ordres & les volontés de la suprême puissance dont on les avoit fait le symbole & l'image provisoire. Telle a sans doute été la source de ce culte absurde que l'Egypte a rendu à certains animaux, il n'a pû être qu'une suite de cet antique & stupide gouvernement, & l'idolâtrie d'Israël dans le désert semble nous en donner une preuve évidente. Comme ce peuple ne voyoit point revenir son conducteur qui faisoit une longue retraite sur le mont Sina, il le crut perdu tout-à-fait, & courant vers Aaron il lui dit : faites-nous un veau qui marche devant nous, car nous ne savons ce qu'est devenu ce Moïse qui nous a tiré d'Egypte ; raisonnement bizarre, dont le véritable esprit n'a point encore été connu, mais qui justifie, ce semble, pleinement l'origine que nous donnons à l'idolâtrie & au despotisme ; c'est qu'il y a eu des tems où un chien, un veau, ou un homme placés à la tête d'une société, n'ont été pour cette société qu'une seule & même chose, & où l'on se portoit vers l'un ou vers l'autre symbole, suivant que les circonstances le demandoient, sans que l'on crût pour cela rien innover dans le système du gouvernement. C'est dans le même esprit que ces Hébreux retournerent si constamment aux idoles pendant leur théocratie, toutes les fois qu'ils ne voyoient plus au milieu d'eux quelque juge inspiré ou quelque homme suscité de Dieu. Il falloit alors retourner vers Moloch ou vers Chamos pour y chercher un autre représentant, comme on avoit autrefois couru au veau d'or pendant la disparition de Moïse.

Présentement arrivés où commence l'histoire des tems connus, il nous sera plus facile de suivre le despotisme & d'en vérifier l'origine par sa conduite & par ses usages. L'homme élevé à ce comble de grandeur & de gloire d'être regardé sur la terre comme l'organe du dieu monarque, & à cet excès de puissance de pouvoir agir, vouloir & commander souverainement en son nom, succomba presque aussi-tôt sous un fardeau qui n'est point fait pour l'homme. L'illusion de sa dignité lui fit méconnoître ce qu'il y avoit en elle de réellement grand & de réellement vrai, & les rayons de l'être suprême dont son diadème fut orné l'éblouirent à un point qu'il ne vit plus le genre humain & qu'il ne se vit plus lui-même. Abandonné de la raison publique qui ne voulut plus voir en lui un mortel ordinaire, mais une idole vivante inspirée du ciel, il auroit fallu que le seul sentiment de sa dignité lui eût dicté l'équité, la modération, la douceur, & ce fut cette dignité même qui le porta vers tous les excès contraires. Il auroit fallu qu'un tel homme rentrât souvent en lui-même ; mais tout ce qui l'environnoit l'en faisoit sortir & l'en tenoit toujours éloigné. Eh comment un mortel auroit-il pu se sentir & se reconnoître ? il se vit décoré de tous les titres sublimes dûs à la divinité, & qui avoient été ci-devant portés par les idoles & ses autres emblèmes. Tout le cérémonial dû au dieu monarque fut rempli devant l'homme monarque ; adoré comme celui dont il devint à son tour le représentant, il fut de même regardé comme infaillible & immuable ; tout l'univers lui dut, il ne dut rien à l'univers. Ses volontés devinrent les arrêts du ciel, ses férocités furent regardées comme des jugemens d'enhaut, enfin cet emblème vivant du dieu monarque surpassa en tout l'affreux tableau qui en avoit été fait autrefois aux Hébreux ; tous les peuples souscrivirent comme Israël à leurs droits cruels & à leurs privileges insensés. Ils en gémirent tous par la suite, mais ce fut en oubliant de plus en plus la dignité de la nature humaine, & en humiliant leur front dans la poussiere, ou bien en se portant vers des actions lâches & atroces, méconnoissant également cette raison, qui seule pouvoit être leur médiatrice. Il ne faut pas être fort versé dans l'histoire pour reconnoître ici le gouvernement de l'orient depuis tous les tems connus. Sur cent despotes qui y ont regné, à peine en peut-on trouver deux ou trois qui ayent mérité le nom d'homme, & ce qu'il y a de plus extraordinaire, c'est que les antiques préjugés qui ont donné naissance au despotisme subsistent encore dans l'esprit des Asiatiques, & le perpétuent dans la plus belle partie du monde, dont ils n'ont fait qu'un désert malheureux. Nous abrégerons cette triste peinture ; chaque lecteur instruit en se rappellant les maux infinis que ce gouvernement a faits sur la terre, retrouvera toujours cette longue chaîne d'évenemens & d'erreurs, & les suites funestes de tous les faux principes des premieres sociétés : c'est par eux que la religion & la police se sont insensiblement changés en phantômes monstrueux qui ont engendré l'idolâtrie & le despotisme, dont la fraternité est si étroite qu'ils ne sont qu'une seule & même chose. Voilà quels ont été les fruits amers des sublimes spéculations d'une théocratie chimérique, qui pour anticiper sur le céleste avenir a dédaigné de penser à la terre, dont elle croyoit la fin prochaine.

Pour achever de constater ces grandes vérités, jettons un coup-d'oeil sur le cérémonial & sur les principaux usages des souverains despotiques qui humilient encore la plus grande partie des nations ; en y faisant reconnoître les usages & les principes de la théocratie primitive, ce sera sans doute mettre le dernier sceau de l'évidence à ces annales du genre humain : cette partie de notre carriere seroit immense si nous n'y mettions des bornes, ainsi que nous en avons mis à tout ce que nous avons déja parcouru. Historiens anciens & modernes, voyageurs, tous concourent à nous montrer les droits du dieu monarque dans la cour des despotes ; & ce qu'il y a de remarquable, c'est que tous ces écrivains n'ont écrit ou n'ont vû qu'en aveugles les différens objets qu'ils ont tâché de nous représenter.

Tu ne paroîtras jamais devant moi les mains vuides (Exode, xxiij. 15.), disoit autrefois aux sociétés théocratiques, le Dieu monarque par la bouche de ses officiers. Tel est sans doute le titre ignoré de ces despotes asiatiques devant lesquels aucun homme ne peut se présenter sans apporter son offrande. Ce n'est donc point dans l'orgueil ni dans l'avarice des souverains, qu'il faut chercher l'origine de cet usage onéreux, mais dans les préjugés primitifs qui ont changé une leçon de morale en une étiquette politique. C'est parce que toutes choses viennent ici-bas de l'Etre suprême, qu'un gouvernement religieux avoit exigé qu'on lui fit à chaque instant l'hommage des biens que l'on ne tenoit que de lui ; il falloit même s'offrir soi-même : car quel est l'homme qui ne soit du domaine de son créateur ? Tous les Hébreux, par exemple, se regardoient comme les esclaves nés de leur suprême monarque : tous ceux que j'ai tiré des miseres de l'Egypte, leur disoit-il, sont mes esclaves ; ils sont à moi ; c'est mon bien & mon héritage : & cet esclavage étoit si réel, qu'il falloit racheter les premiers nés des hommes, & payer un droit de rachat au ministere public. Ce précepte s'étendoit aussi sur les animaux ; l'homme & la bête devoient être assujettis à la même loi, parce qu'ils appartenoient également au monarque suprême. Il en a été de même des autres lois théocratiques, moralement vraies, & politiquement fausses ; leur mauvaise application en fit dès les premiers tems les principes fondamentaux de la future servitude des nations. Ces lois n'inspiroient que terreur, & ne parloient que châtiment, parce qu'on ne pouvoit que par de continuels efforts, maintenir les sociétés dans la sphere surnaturelle où l'on avoit porté leur police & leur gouvernement. Le monarque chez les Juifs endurcis, & chez toutes les autres nations, étoit moins regardé comme un pere & comme un Dieu de paix, que comme un ange exterminateur. Le mobile de la théocratie avoit donc été la crainte ; elle le fut aussi du despotisme : le dieu des Scythes étoit représenté par une épée. Le vrai Dieu chez les Hébreux, étoit aussi obligé à cause de leur caractere, de les menacer perpétuellement : tremblez devant mon sanctuaire, leur dit-il ; quiconque approchera du lieu où je réside, sera puni de mort ; & ce langage vrai quelquefois dans la bouche de la Religion, fut ensuite ridiculement adopté des despotes asiatiques, afin de contrefaire en tout la Divinité. Chez les Perses & chez les Medes, on ne pouvoit voir son roi comme on ne pouvoit voir son dieu, sans mourir : & ce fut-là le principe de cette invisibilité que les princes orientaux ont affecté dans tous les tems.

La superstition judaïque qui s'étoit imaginé qu'elle ne pouvoit prononcer le nom terrible de Jehovah, qui étoit le grand nom de son monarque, nous a transmis par-là une des étiquettes de cette théocratie primitive, & qui s'est aussi conservée dans le gouvernement oriental. On y a toûjours eu pour principe de cacher le vrai nom du souverain ; c'est un crime de lese-majesté de le prononcer à Siam ; & dans la Perse, les ordonnances du prince ne commencent point par son nom ainsi qu'en Europe, mais par ces mots ridicules & emphatiques, un commandement est sorti de celui auquel l'univers doit obéir, Chardin tome VI. ch. xj. En conséquence de cet usage théocratique, les princes orientaux ne sont connus de leurs sujets que par des surnoms ; jamais les Historiens grecs n'ont pû savoir autrefois les véritables noms des rois de Perse qui se cachoient aux étrangers comme à leurs sujets sous des épithetes attachées à leur souveraine puissance. Hérodote nous dit livre V. que Darius signifioit exterminateur, & nous pouvons l'en croire, c'est un vrai surnom de despotes.

Comme il n'y a qu'un Dieu dans l'univers, & que c'est une vérité qui n'a jamais été totalement obscurcie, les premiers mortels qui le représenterent, ne manquerent point aussi de penser qu'il ne falloit qu'un souverain dans le monde ; le dogme de l'unité de Dieu a donc aussi donné lieu au dogme despotique de l'unité de puissance, c'est-à-dire, au titre de monarque universel, que tous les despotes se sont arrogé, & qu'ils ont presque toûjours cherché à réaliser en étendant les bornes de leur empire, en détruisant autour d'eux ce qu'ils ne pouvoient posséder, & en méprisant ce que la foiblesse de leur bras ne pouvoit atteindre sous ce point de vûe ; leurs vastes conquêtes ont été presque toutes des guerres de religion, & leur intolérance politique n'a été dans son principe qu'une intolérance religieuse.

Si nous portons nos yeux sur quelques-uns de ces états orientaux qui ont eu pour particuliere origine la sécularisation des grands prêtres des anciennes théocraties qui en quelques lieux se sont rendus souverains héréditaires, nous y verrons ces images théocratiques affecter jusqu'à l'éternité même du dieu monarque dont ils ont envahi le trone. C'est un dogme reçu en certains lieux de l'Asie, que le grand lama des Tartares, & que le kutucha des Calmoucs, ne meurent jamais, & qu'ils sont immuables & éternels, comme l'Etre suprême dont ils sont les organes. Ce dogme qui se soutient dans l'Asie par l'imposture depuis une infinité de siecles, est aussi reçu dans l'Abissinie ; mais il y est spirituellement plus mitigé, parce qu'on y a éludé l'absurdité par la cruauté ; on y empêche le chitomé ou prêtre universel, de mourir naturellement ; s'il est malade on l'étouffe ; s'il est vieux on l'assomme ; & en cela il est traité comme l'apis de l'ancienne Memphis que l'on noyoit dévotement dans le Nil lorsqu'il étoit caduc, de peur sans doute que par une mort naturelle, il ne choquât l'éternité du dieu monarque qu'il représentoit. Ces abominables usages nous dévoilent quelle est l'antiquité de leur origine : contraires au bien être des souverains, ils ne sont donc point de leur invention. Si les despotes ont hérité des suprêmes avantages de la théocratie, ils ont aussi été les esclaves & les victimes des ridicules & cruels préjugés dont elle avoit rempli l'esprit des nations. Au royaume de Saba, dit Diodore, on lapidoit les princes qui se montroient & qui sortoient de leurs palais ; c'est qu'ils manquoient à l'étiquette de l'indivisibilité, nouvelle preuve de ce que nous venons de dire.

Mais quel contraste allons-nous présenter ? ce sont tous les despotes commandans à la nature même ; là ils font fouetter les mers indociles, & renversent les montagnes qui s'opposent à leur passage. Ici ils se disent les maîtres de toutes les terres, de toutes les mers, & de tous les fleuves, & se regardent comme les dieux souverains de tous les dieux de l'univers. Tous les Historiens moralistes qui ont remarqué ces traits de l'ancien despotisme, n'ont vu dans ces extravagances que les folies particulieres de quelques princes insensés ; mais pour nous, nous n'y devons voir qu'une conduite autorisée & reçue dans le plan des anciens gouvernemens. Ces folies n'ont rien eu de personnel, mais elles ont été l'ouvrage de ce vice universel qui avoit infecté la police de toutes les nations.

L'Amérique qui n'a pas moins conservé que l'Asie une multitude de ces erreurs théocratiques, nous en présente ici une des plus remarquables dans le serment que les souverains du Méxique faisoient à leur couronnement, & dans l'engagement qu'ils contractoient lorsqu'ils montoient sur le trone. Ils juroient & promettoient que pendant la durée de leur regne, les pluies tomberoient à propos dans leur empire ; que les fleuves ni les rivieres ne se déborderoient point ; que les campagnes seroient fertiles, & que leurs sujets ne recevroient du ciel ni du soleil aucune maligne influence. Quel a donc été l'énorme fardeau dont l'homme se trouva chargé aussitôt qu'à la place des symboles brutes & inanimés de la premiere théocratie, on en eût fait l'image de la Divinité ? Il fallut donc qu'il fût le garant de toutes les calamités naturelles qu'il ne pouvoit produire ni empêcher, & la source des biens qu'il ne pouvoit donner : par-là les souverains se virent confondus avec ces vaines idoles qui avoient encore eu moins de pouvoir qu'eux, & les nations imbécilles les obligerent de même à se comporter en dieux, lorsqu'elles n'auroient dû en les mettant à la tête des sociétés, qu'exiger qu'ils se comportassent toûjours en hommes, & qu'ils n'oubliassent jamais qu'ils étoient par leur nature & par leurs foiblesses égaux à tous ceux qui se soumettoient à eux sous l'abri commun de l'humanité, de la raison & des lois.

Parce que ces anciens peuples ont trop demandé à leurs souverains, ils n'en ont rien obtenu : le despotisme est devenu une autorité sans bornes, parce qu'on a exigé des choses sans bornes ; & l'impossibilité où il a été de faire les biens extrêmes qu'on lui demandoit, n'a pu lui laisser d'autre moyen de manifester son énorme puissance, que celui de faire des extravagances & des maux extrêmes. Tout ceci ne prouve-t-il pas encore que le despotisme n'est qu'une idolâtrie aussi stupide devant l'homme raisonnable, que criminelle devant l'homme religieux. L'Amérique pouvoit tenir cet usage de l'Afrique où tous les despotes sont encore des dieux de plein exercice, ou des royaumes de Totoca, d'Agag, de Monomotapa, de Loango, &c. C'est à leurs souverains que les peuples ont recours pour obtenir de la pluie ou de la sécheresse ; c'est eux que l'on prie pour éloigner la peste, pour guérir les maladies, pour faire cesser la stérilité ou la famine ; on les invoque contre le tonnerre & les orages, & dans toutes les circonstances enfin où l'on a besoin d'un secours surnaturel. L'Asie moderne n'accorde pas moins de pouvoir à quelques uns de ses souverains ; plusieurs prétendent encore rendre la santé aux malades ; les rois de Siam commandent aux élémens & aux génies malfaisans ; ils leur défendent de gâter les biens de la terre ; & comme quelques anciens rois d'Egypte, ils ordonnent aux rivieres débordées de rentrer dans leurs lits, & de cesser leurs ravages.

Nous pouvons mettre aussi au rang des privileges insensés de la théocratie primitive, l'abus que les souverains orientaux ont toûjours fait de cette foible moitié du genre humain qu'ils enferment dans leurs serrails, moins pour servir à des plaisirs que la polygamie de leur pays semble leur permettre, que comme une étiquette d'une puissance plus qu'humaine, & d'une grandeur surnaturelle en tout. En se rappellant ce que nous avons dit ci-devant des femmes que l'incontinente théocratie avoit donné au dieu monarque, & des devoirs honteux auxquels elle avoit asservi la virginité ; on ne doutera pas que les symboles des dieux n'ayent aussi hérité de ce tribut infâme, puisque dans les Indes on y marie encore solemnellement des idoles de pierre, & que dans l'ancienne Libye, au liv. L. au rapport d'Herodote, les peres qui marioient leurs filles étoient obligés de les amener au prince la premiere nuit de leur noce pour lui offrir le droit du seigneur. Ces deux anecdotes suffisent sans doute pour montrer l'origine & la succession d'une étiquette que les despotes ont nécessairement dû tenir d'une administration qui avoit avant eux perverti la morale, & abusé de la nature humaine.

La source du despotisme ainsi connue, il nous reste pour complete r aussi l'analyse de son histoire, de dire quel a été son sort & sa destinée vis-à-vis des ministres théocratiques qui survécurent à la ruine de leur premiere puissance. La révolution qui plaça les despotes sur le trone du dieu monarque, n'a pu se faire sans doute, sans exciter & produire beaucoup de disputes entre les anciens & les nouveaux maîtres : l'ordre théocratique dut y voir la cause du dieu monarque intéressée. L'élection d'un roi pouvoit être regardée en même tems comme une rébellion & comme une idolâtrie. Que de fortes raisons pour inquiéter les rois, & pour tourmenter les peuples ! Cet ordre fut le premier ennemi des empires naissans, & de la police humaine. Il ne cessa de parler au nom du monarque invisible pour s'assujettir le monarque visible ; & c'est depuis cette époque, que l'on a souvent vu les deux dignités suprêmes se disputer la primauté, lutter l'une contre l'autre dans le plein & dans le vuide, & se donner alternativement des bornes & des limites idéales, qu'elles ont alternativement franchies suivant qu'elles ont été plus ou moins secondées des peuples indécis & flottans entre la superstition & le progrès des connoissances.

Un reste de respect & d'habitude ayant laissé subsister les anciens symboles de pierre & de métal qu'on auroit dû supprimer, puisque les symboles humains devoient en tenir lieu, ils resterent sous la direction de leurs anciens officiers, qui n'eurent plus d'autre occupation que celle de les faire valoir de leur mieux, afin d'attirer de leur côté par un culte religieux, les peuples qu'un culte politique & nouveau attiroit puissamment vers un autre objet. La diversion a dû être forte sans doute dès les commencemens de la royauté ; mais les desordres des princes ayant bien-tôt diminué l'affection qu'on devoit à leur trone, les hommes retournerent aux autels des dieux & aux autres oracles, & rendirent à l'ordre théocratique presque toute sa premiere autorité. Ces ministres dominerent bien-tôt sur les despotes eux-mêmes : les symboles de pierre commanderent aux symboles vivans ; la constitution des états devint double & ambiguë, & la réforme que les peuples avoient cru mettre dans leur premier gouvernement ne servit qu'à placer une théocratie politique à côté d'une théocratie religieuse, c'est-à-dire qu'à les rendre plus malheureux en doublant leurs chaînes avec leurs préjugés.

La personne même des despotes ne se ressentit que trop du vice de leur origine ; si les nations se sont avisées quelquefois d'enchaîner les statues de leurs dieux, elles en ont aussi usé de même vis-à-vis des symboles humains, c'est ce que nous avons déja remarqué chez les peuples de Saba & d'Abissinie, où les souverains étoient le jouet & la victime des préjugés qui leur avoient donné une existence funeste par ses faux titres. De plus, comme l'origine des premiers despotes, & l'origine de tous les simulacres des dieux étoit la même ; les ministres théocratiques les regarderent souvent comme des meubles du sanctuaire, & les considérant sous le même point de vue que ces idoles primitives qu'ils décoroient à leur fantaisie, & qu'ils faisoient paroître ou disparoître à leur gré ; ils se crurent de même en droit de changer sur le trône comme sur l'autel ces nouvelles images du dieu monarque, dont ils se croyoient eux seuls les véritables ministres. Voilà quel a été le titre dont se sont particulierement servis contre les souverains de l'ancienne Ethiopie les ministres idolâtres du temple de Meroë.

" Quand il leur en prenoit envie, dit Diodore de Sicile, liv. III. ils écrivoient aux monarques que les dieux leur ordonnoient de mourir, & qu'ils ne pouvoient, sans crime, désobéir à un jugement du ciel. Ils ajoutoient à cet ordre plusieurs autres raisons qui surprenoient aisément des hommes simples, prévenus par l'antiquité de la coutume, & qui n'avoient point le génie de résister à ces commandemens injustes. Cet usage y subsista pendant une longue suite de siecles, & les princes se soumirent à toutes ces cruelles ordonnances, sans autre contrainte que leur propre superstition. Ce ne fut que sous Ptolomée II. qu'un prince, nommé Ergamenes, instruit dans la philosophie des Grecs, ayant reçu un ordre semblable, osa le premier secouer le joug ; il prit, continue notre auteur, une résolution vraiment digne d'un roi ; il assembla son armée, & marcha contre le temple, détruisit l'idole avec ses ministres, & réforma leur culte. ".

C'est sans doute l'expérience de ces tristes excès qui avoit porté dans la plus haute antiquité plusieurs peuples à reconnoître dans leurs souverains les deux dignités suprêmes, dont la division n'avoit pu produire que des effets funestes. On avoit vu en effet dès les premiers tems connus, le sacerdoce souvent uni à l'empire, & des nations penser que le souverain d'un état en devoit être le premier magistrat ; cependant l'union du diadème & de l'autel ne fut pas chez ces nations sans vice & sans inconvenient, parce que chez plusieurs d'entr'elles le trône n'étoit autre chose que l'autel même, qui s'étoit sécularisé, & que chez toutes on cherchoit les titres de cette union dans des préventions théocratiques & mystiques, toutes opposées au bien - être des sociétés.

Nous terminerons ici l'histoire du despotisme ; nous avons vu son origine, son usage & ses faux titres, nous avons suivi les crimes & les malheurs des despotes, dont on ne peut accuser que le vice de l'administration surnaturelle qui leur avoit été donnée.

La théocratie dans son premier âge avoit pris les hommes pour des justes, le despotisme ensuite les a regardé comme des méchans ; l'une avoit voulu afficher le ciel, l'autre n'a représenté que les enfers ; & ces deux gouvernemens, en supposant des principes extrêmes qui ne sont point faits pour la terre, ont fait ensemble le malheur du genre humain, dont ils ont changé le caractere & perverti la raison. L'idolâtrie est venue s'emparer du trône élevé au dieu monarque, elle en a fait son autel, le despotisme a envahi son autel, il en a fait son trône ; & une servitude sans bornes a pris la place de cette précieuse liberté qu'on avoit voulu afficher & conserver par des moyens surnaturels. Ce gouvernement n'est donc qu'une théocratie payenne, puisqu'il en a tous les usages, tous les titres & toute l'absurdité.

Arrivé au terme où l'abus du pouvoir despotique va faire paroître en diverses contrées le gouvernement républicain ; c'est ici que dans cette multitude de nations anciennes, qui ont toutes été soumises à une puissance unique & absolue, on va reconnoître dans quelques-unes, cette action physique qui concourt à fortifier ou à affoiblir les préjugés qui commandent ordinairement aux nations de la terre avec plus d'empire que leurs climats.

Lorsque les abus de la premiere théocratie avoient produit l'anarchie & l'esclavage ; l'anarchie avoit été le partage de l'occident dont tous les peuples devinrent errans & sauvages, & la servitude avoit été le sort des nations orientales. Les abus du despotisme ayant ensuite fait gémir l'humanité, & ces abus s'étant introduit dans l'Europe par les législations & les colonies asiatiques qui y répandirent une seconde fois leurs préjugés & leurs faux principes ; cette partie du monde sentit encore la force de son climat, elle souffrit, il est vrai, pendant quelques-tems ; mais à la fin, l'esprit de l'occident renversa dans la Grece & dans l'Italie le siege des tyrans qui s'y étoient élevés de toute part ; & pour rendre aux Européens l'honneur & la liberté qu'on leur avoit ravie, cet esprit a établi par-tout le gouvernement républicain, le croyant le plus capable de rendre les hommes heureux & libres.

On ne s'attend pas sans doute à voir renaître dans cette révolution les préjugés antiques de la théocratie primitive ; jamais les historiens grecs ou romains ne nous ont parlé de cette chimere mystique, & ils sont d'accord ensemble pour nous montrer l'origine des républiques dans la raison perfectionnée des peuples, & dans les connoissances politiques des plus profonds législateurs : nous craindrions donc d'avancer un paradoxe en disant le contraire, si nous n'étions soutenus & éclairés par le fil naturel de cette grande chaîne des erreurs humaines que nous avons parcourue jusqu'ici avec succès, & qui va de même se prolonger dans les âges que l'on a cru les plus philosophes & les plus sages. Loin que les préjugés théocratiques fussent éteints, lorsque l'on chassa d'Athènes les Pisistrates & les Tarquins de Rome, ce fut alors qu'ils se reveillerent plus que jamais, ils influerent encore sur le plan des nouveaux gouvernemens ; & comme ils dicterent les projets de liberté qu'on imagina de toute part, ils furent aussi la source de tous les vices politiques dont les législations républicaines ont été affectées & troublées.

Le premier acte du peuple d'Athènes après sa délivrance fut d'élever une statue à Jupiter, & de lui donner le titre de roi, ne voulant point en avoir d'autre à l'avenir ; ce peuple ne fit donc autre chose alors que rétablir le regne du dieu monarque, & la théocratie lui parut donc le véritable & le seul moyen de faire revivre cet ancien âge d'or, où les sociétés heureuses & libres n'avoient eu d'autre souverain que le dieu qu'elles invoquoient.

Le gouvernement d'un roi théocratique, & la nécessité de sa présence dans toute société tenoit tellement alors à la religion des peuples de l'Europe, que malgré l'horreur qu'ils avoient conçue pour les rois, ils se crurent néanmoins obligés d'en conserver l'ombre lorsqu'ils en anéantissoient la réalité. Les Athéniens & les Romains en réleguerent le nom dans le sacerdoce, & les uns en créant un roi des augures, & les autres un roi des sacrifices, s'imaginerent satisfaire par-là aux préjugés qui exigeoient que telles ou telles fonctions ne fussent faites que par des images théocratiques. Il est vrai qu'ils eurent un grand soin de renfermer dans des bornes très-étroites le pouvoir de ces prêtres rois ; on ne leur donna qu'un faux titre & quelques vaines distinctions ; mais il arriva que le peuple ne reconnoissant pour maître que des dieux invisibles, ne forma qu'une société qui n'eut de l'unité que sous une fausse spéculation ; & que chacun en voulut être le maître & le centre, & comme ce centre fut partout, il ne se trouva nulle part.

Nous dirons de plus que, lorsque ces premiers républicains anéantirent les rois, en conservant cependant la royauté, ils y furent encore portés par un reste de ce préjugé antique, qui avoit engagé les primitives sociétés à vivre dans l'attente du regne du dieu monarque, dont la ruine du monde leur avoit fait croire l'arrivée instante & prochaine ; c'étoit cette fausse opinion qui avoit porté ces sociétés à ne se réunir que sous un gouvernement figuré, & à ne se donner qu'une administration provisoire. Or, on a tout lieu de croire que les républicains ont eu dans leurs tems quelque motif semblable, parce qu'on retrouve chez eux toutes les ombres de cette attention chimérique. L'oracle de Delphes promettoit aux Grecs un roi futur, & les sibylles des Romains leur avoient aussi annoncé pour l'avenir un monarque qui les rendroit heureux, & qui étendroit leur domination par toute la terre. Ce n'a même été qu'à l'abri de cet oracle corrompu que Rome marcha toujours d'un pas ferme & sûr à l'empire du monde, & que les Césars s'en emparerent ensuite. Tous ces oracles religieux n'avoient point eu d'autres principes que l'unité future du regne du dieu monarque, qui avoit jetté dans toutes les sociétés cette ambition turbulente qui a tant de fois ravagé l'univers, & qui a porté tous les anciens conquérans à se regarder comme dieux, ou comme les enfans des dieux.

Après la destruction des rois d'Israël & de Juda, & le retour de la captivité, les Hébreux en agirent à-peu-près comme les autres républiques ; ils ne rétablirent point la royauté, ni même le nom de roi, mais ils en donnerent la puissance & l'autorité à l'ordre sacerdotal, & du reste ils vécurent dans l'espérance qu'ils auroient un jour un monarque qui leur assujettiroit tous les peuples de la terre ; mais ce faux dogme fut ce qui causa leur ruine totale. Ils confondirent cette attente chimérique & charnelle avec l'attente particuliere où ils devoient être de notre divin Messie, dont le dogme n'avoit aucun rapport aux folies des nations. Au lieu de n'esperer qu'en cet homme de douleur, & ce dieu caché qui avoit été promis à leurs peres, les Juifs ne chercherent qu'un prince, qu'un conquérant & qu'un grand roi politique. Après avoir troublé toute l'Asie pour trouver leur phantome, bientôt ils se dévorerent les uns les autres, & les Romains indignés engloutirent enfin ces foibles rivaux de leur puissance & de leur ambition religieuse. Cette frivole attente des nations n'ayant été autre dans son principe que celle du dieu monarque, dont la descente ne doit arriver qu'à la fin des tems, elle ne manqua pas de rappeller par la suite les autres dogmes qui en sont inséparables, & de ranimer toutes les antiques terreurs de la fin du monde : aussi vit-on dans ces mêmes circonstances, où la république romaine alloit se changer en monarchie, les devins de la Toscane annoncer dès le tems de Sylla & de Marius l'approche de la révolution des siecles, & les faux oracles de l'Asie, semer parmi les nations ces allarmes & ces fausses terreurs qui ont agi si puissamment sur les premiers siecles de notre ére, & qui ont alors produit des effets assez semblables à ceux des âges primitifs.

Par cette courte exposition d'une des grandes énigmes de l'histoire du moyen âge, l'on peut juger qu'il s'en falloit de beaucoup que les préjugés de l'ancienne théocratie fussent effacés de l'esprit des Européens. En proclamant donc un dieu pour le roi de leur république naissante, ils adopterent nécessairement tous les abus & tous les usages qui devoient être la suite de ce premier acte, & en le renouvellant, ils s'efforcerent aussi de ramener les sociétés à cet ancien âge d'or, & à ce regne surnaturel de justice, de liberté & de simplicité qui en avoit fait le bonheur. Ils ignoroient alors que cet état n'avoit été dans son tems que la suite des anciens malheurs du monde, & l'effet d'une vertu momentanée, & d'une situation extrême, qui, n'étant point l'état habituel du genre humain sur la terre, ne peut faire la base d'une constitution politique, qu'on ne doit asseoir que sur un milieu fixe & invariable. Ce fut donc dans ces principes plus brillans que solides, qu'on alla puiser toutes les institutions qui devoient donner la liberté à chaque citoyen, & l'on fonda cette liberté sur l'égalité de puissance, parce qu'on avoit encore oublié que les anciens n'avoient eu qu'une égalité de misere. Comme on s'imagina que cette égalité que mille causes physiques & morales ont toujours écarté, & écarteront toujours de la terre ; comme on s'imagina, dis-je, que cette égalité étoit de l'essence de la liberté, tous les membres d'une république se dirent égaux, ils furent tous rois, ils furent tous législateurs ou participans à la législation. Pour maintenir ces glorieuses & dangereuses chimeres, il n'y eut point d'état républicain qui ne se vit forcé de recourir à des moyens violens & surnaturels. Le mépris des richesses, la communauté des biens, le partage des terres, la suppression de l'or & de l'argent monnoyé, l'abolition des dettes, les repas communs, l'expulsion des étrangers, la prohibition du commerce, les formes de la police & de la discipline, le nombre & la valeur des voix législatives ; enfin une multitude de lois contre le luxe & pour la frugalité publique les occuperent & les diviserent sans cesse. On édifioit aujourd'hui ce qu'il falloit détruire peu après, les principes de la société étoient toujours en contradiction avec son état, & les moyens qu'on employoit étoient toujours faux parce qu'on appliquoit à des nations nombreuses & formées des loix ou plutôt des usages qui ne pouvoient convenir qu'à un âge mystique, & qu'à des familles religieuses.

Les républiques se disoient libres, & la liberté fuyoit devant elles ; elles vouloient être tranquilles, elles ne le furent jamais ; chacun s'y prétendoit égal, & il n'y eut point d'égalité : enfin, ces gouvernemens pour avoir eu pour point de vue tous les avantages extrêmes des théocraties & de l'âge d'or, furent perpétuellement comme ces vaisseaux qui, cherchant des contrées imaginaires, s'exposent sur des mers orageuses, où après avoir été long-tems tourmentés par d'affreuses tempêtes vont échouer à la fin sur des écueils & se briser contre les rochers d'une terre déserte & sauvage. Le système républicain cherchoit de même une contrée fabuleuse, il fuyoit le despotisme, & partout le despotisme fut sa fin ; telle étoit même la mauvaise constitution de ces gouvernemens jaloux de liberté & d'égalité, que ce despotisme qu'ils haïssoient en étoit l'asyle & le soutien dans les tems difficiles : il a fallu bien souvent que Rome, pour sa propre conservation se soumît volontairement à des dictateurs souverains. Ce remede violent, qui suspendoit l'action de toute loi & de toute magistrature, fut la ressource de cette fameuse république dans toutes les circonstances malheureuses, où le vice de sa constitution la plongeoit. L'héroïsme des premiers tems le rendit d'abord salutaire, mais sur la fin, cette dictature se fixa dans une famille ; elle y devint héréditaire, & ne produisit plus que d'abominables tyrans.

Le gouvernement républicain n'a donc été dans son origine qu'une théocratie renouvellée ; & comme il en eut le même esprit, il en eut aussi tous les abus, & se termina de même par la servitude. L'un & l'autre gouvernement eurent ce vice essentiel de n'avoir point donné à la société un lien visible & un centre commun qui la rappellât vers l'unité, qui la représentât dans l'aristocratie. Ce centre commun n'étoit autre que les grands de la nation en qui résidoit l'autorité, mais un titre porté par mille têtes, ne pouvant représenter cette unité, le peuple indécis y fut toujours partagé en factions, ou soumis à mille tyrans.

La démocratie dont le peuple étoit souverain fut un autre gouvernement aussi pernicieux à la société, & il ne faut pas être né dans l'orient pour le trouver ridicule & monstrueux. Législateur, sujet & monarque à la fois, tantôt tout, & tantôt rien, le peuple souverain ne fut jamais qu'un tyran soupçonneux, & qu'un sujet indocile, qui entretint dans la société des troubles & des dissentions perpétuelles, qui la firent à la fin succomber sous les ennemis du dedans & sous ceux qu'on lui avoit faits au dehors. L'inconstance de ces diverses républiques & leur courte durée suffiroient seules, indépendamment du vice de leur origine, pour nous faire connoître que ce gouvernement n'est point fait pour la terre, ni proportionné au caractere de l'homme, ni capable de faire ici bas tout son bonheur possible. Les limites étroites des territoires entre lesquelles il a toujours fallu que ces républiques se renfermassent pour conserver leurs constitutions, nous montrent aussi qu'elles sont incapables de rendre heureuses les grandes sociétés. Quand elles ont voulu vivre exactement suivant leurs principes, & les maintenir sans altération, elles ont été obligées de se séparer du reste de la terre ; & en effet, un desert convient autant autour d'une république qu'autour d'un empire despotique, parce que tout ce qui a ses principes dans le surnaturel, doit vivre seul & se séparer du monde ; mais par une suite de cet abus nécessaire, la multitude de ces districts républicains fit qu'il y eut moins d'unité qu'il n'y en avoit jamais eu parmi le genre humain. On vit alors une anarchie de ville en ville, comme on en avoit vu une autrefois de particulier à particulier. L'inégalité & la jalousie des républiques entr'elles firent répandre autant & plus de sang que le despotisme le plus cruel ; les petites sociétés furent détruites par les grandes, & les grandes à leur tour se détruisirent elles-mêmes.

L'idolâtrie de ces anciennes républiques offriroit encore un vaste champ où nous trouverions facilement tous les détails & tous les usages de cet esprit théocratique qu'elles conserverent. Nous ne nous y arrêterons pas cependant, mais nous ferons seulement remarquer, que si elles consulterent avec la derniere stupidité le vol des oiseaux & les poulets sacrés, & si elles ne commencerent jamais aucune entreprise, soit publique, soit particuliere, soit en paix, soit en guerre, sans les avis de leurs devins & de leurs augures, c'est qu'elles ont toujours eu pour principe de ne rien faire sans les ordres de leur monarque théocratique. Ces républiques n'ont été idolâtres que par-là, & l'apostasie de la raison qui a fait le crime & la honte du paganisme, ne pouvoit manquer de se perpétuer par leur gouvernement surnaturel.

Malgré l'aspect désavantageux sous lequel les républiques viennent de se présenter à nos yeux, nous ne pouvons oublier ce que leur histoire a de beau & d'intéressant dans ces exemples étonnans de force, de vertu & de courage qu'elles ont toutes donnés, & par lesquels elles se sont immortalisées ; ces exemples, en effet, ravissent encore notre admiration, & affectent tous ces coeurs vertueux, c'est là le beau côté de l'ancienne Rome & d'Athènes. Exposons donc ici les causes de leurs vertus, puisque nous avons exposé les causes de leur vice.

Les républiques ont eu leur âge d'or, parce que tous les états surnaturels ont nécessairement dû commencer par-là. Les spéculations théocratiques ayant fait la base des spéculations républicaines, leurs premiers effets ont du élever l'homme au-dessus de lui-même, lui donner une ame plus qu'humaine, & lui inspirer tous les sentimens qui seuls avoient été capables autrefois de soutenir le gouvernement primitif qu'on vouloit renouveller pour faire reparoître avec lui sur la terre la vertu, l'égalité & la liberté. Il a donc fallu que le républicain s'élévât pendant un tems au-dessus de lui-même ; le point de vûe de sa législation étant surnaturel, il a fallu qu'il fût vertueux pendant un tems, sa législation voulant faire renaître l'âge d'or qui avoit été le regne de la vertu ; mais il a fallu à la fin que l'homme redevînt homme, parce qu'il est fait pour l'être.

Les grands mobiles qui donnerent alors tant d'éclat aux généreux efforts de l'humanité, furent aussi les causes de leur courte durée. La ferveur de l'âge d'or s'étoit renouvellée, mais elle fut encore passagere ; l'héroïsme avoit reparu dans tout son lustre, mais il s'éclipsa de même, parce que les prodiges ici bas ne sont point ordinaires, & que le surnaturel n'est point fait pour la terre. Quelques-uns ont dit que les vertus des anciens républicains n'avoient été que des vertus humaines & de fausses vertus ; pour nous nous disons le contraire : si elles ont été fausses, c'est parce qu'elles ont été plus qu'humaines ; sans ce vice elles auroient été plus constantes & plus vraies.

L'état des sociétés ne doit point être en effet établi sur le sublime, parce qu'il n'est pas le point fixe ni le caractere moyen de l'homme, qui souvent ne peut pratiquer la vertu qu'on lui prêche, & qui plus souvent encore en abuse lorsqu'il la pratique, quand il a éteint sa raison, & lorsqu'il a dompté la nature. Nous avons toujours vû jusqu'ici qu'il ne l'a fait que pour s'élever au-dessus de l'humanité, & c'est par les mêmes principes que les républiques se sont perdues, après avoir produit des vertus monstrueuses plutôt que des vraies vertus, & s'être livrées à des excès contraires à leur bonheur & à la tranquillité du genre humain.

Le sublime, ce mobile si nécessaire du gouvernement républicain & de tout gouvernement fondé sur des vûes plus qu'humaines, est tellement un ressort disproportionné dans le monde politique, que dans ces austeres républiques de la Grece & de l'Italie, souvent la plus sublime vertu y étoit punie, & presque toujours maltraitée : Rome & Athènes nous en ont donné des preuves qui nous paroissent inconcevables, parce qu'on ne veut jamais prendre l'homme pour ce qu'il est. Le plus grand personnage, les meilleurs citoyens, tous ceux enfin qui avoient le plus obligé leur patrie, étoient bannis ou se bannissoient d'eux-mêmes ; c'est qu'ils choquoient cette nature humaine qu'on méconnoissoit ; c'est qu'ils étoient coupables envers l'égalité publique par leur trop de vertu. Nous conclurons donc par le bien & le mal extrême dont les républiques anciennes ont été susceptibles, que leur gouvernement étoit vicieux en tout, parce que préoccupé de principes théocratiques, il ne pouvoit être que très-éloigné de cet état moyen, qui seul peut sur la terre arrêter & fixer à leur véritable degré la sûreté, le repos & le bonheur du genre humain.

Les excès du despotisme, les dangers des républiques, & le faux de ces deux gouvernemens, issus d'une théocratie chimérique, nous apprendront ce que nous devons penser du gouvernement monarchique, quand même la raison seule ne nous le dicteroit pas. Un état politique où le trône du monarque qui représente l'unité a pour fondement les lois de la société sur laquelle il regne, doit être le plus sage & le plus heureux de tous. Les principes d'un tel gouvernement sont pris dans la nature de l'homme & de la planete qu'il habite ; il est fait pour la terre comme une république & une véritable théocratie ne sont faites que pour le ciel, & comme le despotisme est fait pour les enfers. L'honneur & la raison qui lui ont donné l'être, sont les vrais mobiles de l'homme, comme cette sublime vertu, dont les républiques n'ont pû nous montrer que des rayons passagers, sera le mobile constant des justes de l'empirée, & comme la crainte des états despotiques sera l'unique mobile des méchans au tartare. C'est le gouvernement monarchique qui seul a trouvé les vrais moyens de nous faire jouir de tout le bonheur possible, de toute la liberté possible, & de tous les avantages dont l'homme en société peut jouir sur la terre. Il n'a point été, comme les anciennes législations, en chercher de chimériques dont on ne peut constamment user, & dont on peut abuser sans cesse.

Ce gouvernement doit donc être regardé comme le chef-d'oeuvre de la raison humaine, & comme le port où le genre humain, battu de la tempête en cherchant une félicité imaginaire, a dû enfin se rendre pour en trouver une qui fût faite pour lui. Elle est sans doute moins sublime que celle qu'il avoit en vûe, mais elle est plus solide, plus réelle & plus vraie sur la terre. C'est-là qu'il a trouvé des rois qui n'affichent plus la divinité, & qui ne peuvent oublier qu'ils sont des hommes : c'est-là qu'il peut les aimer & les respecter, sans les adorer comme de vaines idoles, & sans les craindre comme des dieux exterminateurs : c'est-là que les rois reconnoissent des lois sociales & fondamentales qui rendent leurs trônes inébranlables & leurs sujets heureux, & que les peuples suivent sans peine & sans intrigues des lois antiques & respectables que leur ont donné de sages monarques, sous lesquels depuis une longue succession de siecles, ils jouissent de tous les privileges & de tous les avantages modérés qui distinguent l'homme sociable de l'esclave de l'Asie & du sauvage de l'Amérique.

L'origine de la monarchie ne tient en rien à cette chaîne d'événemens & à ces vices communs qui ont lié jusqu'ici les uns aux autres tous les gouvernemens antérieurs, & c'est ce qui fait particulierement son bonheur & sa gloire. Comme les anciens préjugés, qui faisoient encore par-tout le malheur du monde, s'étoient éteints dans les glaces du Nord, nos ancêtres, tout grossiers qu'ils étoient, n'apporterent dans nos climats que le froid bon sens, avec ce sentiment d'honneur qui s'est transmis jusqu'à nous, pour être à jamais l'ame de la monarchie. Cet honneur n'a été & ne doit être encore dans son principe que le sentiment intérieur de la dignité de la nature humaine, que les gouvernemens théocratiques ont dédaigné & avili, que le despotique a détruit, mais que le monarchique a toujours respecté, parce que son objet est de gouverner des hommes incapables de cette vive imagination qui a toujours porté les peuples du midi aux vices & aux vertus extrêmes. Nos ancêtres trouverent ainsi le vrai qui n'existe que dans un juste milieu ; & loin de reconnoître dans leurs chefs des dons surnaturels & une puissance plus qu'humaine, ils se contentoient en les couronnant de les élever sur le pavoi & de les porter sur leurs épaules, comme pour faire connoître qu'ils seroient toujours soutenus par la raison publique, conduits par son esprit, & inspirés par ses lois. Bien plus : ils placerent à côté d'eux des hommes sages, auxquels ils donnerent la dignité de pairs, non pour les égaler aux rois, mais pour apprendre à ces rois qu'étant hommes, ils sont égaux à des hommes. Leurs principes humains & modérés n'exigerent donc point de leurs souverains qu'ils se comportassent en dieux, & ces souverains n'exigerent point non plus de ces peuples sensés ni ce sublime dont les mortels sont peu capables, ni cet avilissement qui les révolte ou qui les dégrade. Le gouvernement monarchique prit la terre pour ce qu'elle est & les hommes pour ce qu'ils sont ; il les y laissa jouir des droits & des privileges attachés à leur naissance, à leur état & à leur faculté ; il entretint dans chacun d'eux des sentimens d'honneur, qui font l'harmonie & la contenance de tout le corps politique ; & ce qui fait enfin son plus parfait éloge, c'est qu'en soutenant ce noble orgueil de l'humanité, il a su tourner à l'avantage de la société les passions humaines, si funestes à toutes les autres législations qui ont moins cherché à les conduire qu'à les détruire ou à les exalter : constitution admirable digne de tous nos respects & de tout notre amour ! Chaque corps, chaque société, chaque particulier même y doit voir une position d'autant plus constante & d'autant plus heureuse, que cette position n'est point établie sur de faux principes, ni fondée sur des mobiles ou des motifs chimériques, mais sur la raison & sur le caractere des choses d'ici bas. Ce qu'il y a même de plus estimable dans ce gouvernement, c'est qu'il n'a point été une suite d'une législation particuliere ni d'un systême médité, mais le fruit lent & tardif de la raison dégagée de ces préjugés antiques.

Il a été l'ouvrage de la nature, qui doit être à bon titre regardée comme la législatrice & comme la loi fondamentale de cet heureux & sage gouvernement : c'est elle seule qui a donné une législation capable de suivre dans ses progrès le génie du genre humain, & d'élever l'esprit de chaque gouvernement à mesure que l'esprit de chaque nation s'éclaire & s'éleve ; équilibre sans lequel ces deux esprits cherchoient en vain leur repos & leur sureté.

Nous n'entrerons point dans le détail des diversités qu'ont entr'elles les monarchies présentes de l'Europe, ni des événemens qui depuis dix à douze siecles ont produit ces variations. Dans tout, l'esprit primitif est toujours le même ; s'il a été quelquefois altéré ou changé, c'est parce que les antiques préventions des climats où elles sont venues s'établir, ont cherché à les subjuguer dans ces âges d'ignorance & de superstitions qui plongerent pour un tems dans le sommeil le bon sens des nations européennes, & même la religion la plus sainte.

Ce fut sous cette ténébreuse époque que ces mêmes préjugés théocratiques, qui avoient infecté les anciens gouvernemens, entreprirent de s'assujettir aussi les monarchies nouvelles, & que sous mille formes différentes ils en furent tantôt les fléaux & tantôt les corrupteurs. Mais à quoi sert de rappeller un âge dont nous détestons aujourd'hui la mémoire, & dont nous méprisons les faux principes ? qu'il nous serve seulement à montrer que les monarchies n'ont pu être troublées que par des vices étrangers sortis du sein de la nature calme & paisible. Elles n'ont eu de rapport avec les théocraties, filles de fausses terreurs, que par les maux qu'elles en ont reçu. Seules capables de remplir l'objet de la science du gouvernement, qui est de maintenir les hommes en société & de faire le bonheur du monde, les monarchies y réussiront toujours en rappellant leur esprit primitif pour éloigner les faux systêmes ; en s'appuyant sur une police immuable & sur des lois inaltérables, afin d'y trouver leur sureté & celle de la société, & en plaçant entre la raison & l'humanité, comme en une bonne & sure garde, les préjugés théocratiques, s'il y en a qui subsistent encore. Du reste, c'est le progrès des connoissances qui, en agissant sur les puissances & sur la raison publique, continuera de leur apprendre ce qu'il importe pour le vrai bien de la société : c'est à ce seul progrès, qui commande d'une façon invisible & victorieuse à tout ce qui pense dans la nature, qu'il est reservé d'être le législateur de tous les hommes, & de porter insensiblement & sans effort des lumieres nouvelles dans le monde politique, comme il est porté tous les jours dans le monde savant.

Nous croirions avoir obmis la plus intéressante de nos observations, & avoir manqué à leur donner le degré d'autenticité dont elles peuvent être susceptibles, si après avoir suivi & examiné l'origine & les principes des divers gouvernemens, nous ne finissions point par faire remarquer & admirer quelle a été la sagacité d'un des grands hommes de nos jours, qui sans avoir considéré l'origine particuliere de ces gouvernemens, qu'il auroit cependant encore mieux vu que nous, a commencé par où nous venons de finir, & a prescrit néanmoins à chacun d'eux son mobile convenable & ses lois. Nous avons vu que les républiques avoient pris pour modele l'âge d'or de la théocratie, c'est-à-dire le ciel même ; c'est la vertu, dit M. de Montesquieu, qui doit être le mobile du gouvernement républicain. Nous avons vu que le despotisme n'avoit cherché qu'à représenter le monarque exterminateur de la théocratie des nations ; c'est la crainte, a dit encore M. de Montesquieu, qui doit être le mobile du despotisme. C'est l'honneur, a dit enfin ce législateur de notre âge, qui doit être le mobile de la monarchie ; & nous avons reconnu en effet que c'est ce gouvernement raisonnable fait pour la terre, qui laissant à l'homme tout le sentiment de son état & de son existence, doit être soutenu & conservé par l'honneur, qui n'est autre chose que le sentiment que nous avons tous de la dignité de notre nature. Quoi qu'aient donc pu dire la passion & l'ignorance contre les principes du sublime auteur de l'esprit des lois, ils sont aussi vrais que sa sagacité a été grande pour les découvrir & en suivre les effets sans en avoir cherché l'origine. Tel est le privilége du génie, d'être seul capable de connoître le vrai d'un grand tout, lors même que ce tout lui est inconnu, ou qu'il n'en considere qu'une partie. Cet article est de feu M. Boulanger.


OECONOMIQUE(Morale) c'est le nom d'une des parties de la philosophie morale, qui enseigne le ménage & la façon de gouverner les affaires d'une famille ou de régir une maison. Voyez ÉCONOMIE.


OECUMENIQUEadj. (Théologie) c'est-à-dire général ou universel, dérivé d', la terre habitable ou toute la terre, comme qui diroit reconnu par toute la terre.

Ainsi nous disons un concile oecumenique, c'est-à-dire auquel les évêques de toute l'église chrétienne ont assisté ou du-moins ont été convoqués. Voyez CONCILE. Les Africains ont cependant quelquefois donné ce nom à des conciles composés des évêques de plusieurs provinces.

Ducange observe que plusieurs patriarches de Constantinople se sont arrogés la qualité ou le titre de patriarches oecumeniques, & voici à quelle occasion. Les prêtres & les diacres de l'église d'Alexandrie présentant leur requête au concile général de Chalcédoine, tenu en 451, auquel saint Léon présidoit, par ses légats, donnerent ce titre au pape lorsqu'ils s'adresserent à lui, en ces termes, comme s'il eût été présent : Au très-saint & très-heureux patriarche oecumenique de la grande Rome, Léon ; & précédemment en 381, le premier concile de Constantinople ayant statué que l'évêque de Constantinople auroit les prérogatives d'honneur après l'évêque de Rome, parce qu'elle étoit la nouvelle Rome, les patriarches de cette derniere ville prirent aussi le titre de patriarches oecumeniques, sous prétexte qu'on l'avoit donné à saint Léon, quoiqu'on ne lise nulle part que celui-ci l'ait accepté. Dès l'an 518. Jean III. évêque de Constantinople, fut appellé patriarche oecumenique : en 536 Epiphane prit le même titre ; & enfin Jean VI. surnommé le jeûneur, le prit encore avec plus d'éclat dans un concile général de tout l'Orient qu'il avoit convoqué sans la participation du pape Pelage II. qui condamna en vain toutes ces démarches, puisque les successeurs de Jean le jeûneur conserverent toûjours ce titre, & qu'on en vit encore un le prendre au concile de Bâle.

Le pape saint Grégoire le grand fut extrêmement irrité de cette conduite des patriarches de Constantinople, & prétendit que le titre dont ils se paroient étoit un titre d'orgueil & un caractere de l'antechrist. En effet, le terme d'oecumenique est équivoque ; car en disant patriarche oecumenique ou universel, on peut entendre celui dont la jurisdiction s'étend universellement par tout le monde en ce qui regarde le gouvernement général de l'église, ou celui qui seroit seul évêque & patriarche dans le monde, tous les autres n'étant dans l'Eglise que ses vicaires ou substituts ; ou enfin celui qui a pouvoir sur une partie considérable de la terre, en prenant la partie pour le tout, par une figure assez commune à l'Ecriture, qui par cette expression n'entend quelquefois que tout un pays. Le premier de ces trois sens, qui est le plus naturel, est celui qu'adopta le concile de Chalcédoine, quand il permit qu'on donnât ce titre à S. Léon, à cause de sa primauté d'honneur & de jurisdiction sur toute l'Eglise. Les patriarches de Constantinople le prenoient dans le troisieme sens, en qualité de chefs de l'Eglise d'Orient, mais après le pape, de la même maniere que le premier docteur de l'église de Constantinople s'appelloit docteur oecumenique. Pour le second sens, ce n'a été ni celui des peres du concile de Chalcédoine, ni celui des patriarches de Constantinople. Il semble pourtant que saint Grégoire, par une erreur de fait, le leur attribue, puisqu'il n'appelle le titre de patriarche oecumenique un blaspheme contre l'évangile & contre les conciles, que parce que, selon lui, quiconque se disoit patriarche oecumenique, se disoit seul évêque, & privoit tous les autres de leur dignité, qui est d'institution divine. Il est aussi fort probable que les Grecs ou n'expliquerent point ou expliquerent mal leur intention, ce qui fit prendre aux papes cette expression en mauvaise part. Aujourd'hui tous les patriarches grecs prennent le titre d'oecumeniques, ce qui n'emporte qu'une universalité partielle & restreinte à leurs patriarchats respectifs. Ducange, glossar. lat.


OEDÉMATEUXadj. terme de Chirurgie, qui est de la nature de l'oedeme, voyez OEDEME. L'on dit un bras oedémateux, des jambes oedémateuses, &c.

Les tumeurs oedémateuses sont rarement dangereuses d'elles-mêmes. Quand elles sont invétérées, elles sont difficiles à guérir ; & elles sont absolument incurables, si elles sont causées & entretenues par des maladies qu'on ne puisse guérir. Le gonflement oedémateux d'un bras est symptomatique dans l'hydropisie de poitrine, & annonce concurremment avec d'autres signes de quel côté est l'épanchement. La dissipation de cette oedématie ne peut dépendre que de la destruction de la cause qui y donne lieu. Le gonflement oedémateux d'un bras à l'occasion d'un cancer de la mamelle, est ordinairement l'effet de l'engorgement des glandes de l'aisselle ; de-là on peut juger que ce symptome résistera à tous les secours qu'on pourroit donner à l'enflure oedémateuse. Les piés & les mains restent longtems oedémateuses, à la suite des plaies d'armes à feu considérables, qui ont produit de longues suppurations, & pendant le traitement desquelles les membres ont resté long-tems dans l'inaction ; ce sont là des sucs lymphatiques & séreux croupissants dans les cellules du tissu cellulaire, qui causent cette enflure : elle est assez ordinaire après la cure des fractures qui ont exigé le repos du membre, & l'application continuée de bandes par lesquelles la circulation du sang & des humeurs a été gênée. Dans ces cas, les fomentations résolutives discutent la lymphe stagnante, & donnent du ressort aux parties solides : telles sont les lotions avec la lessive de cendres de sarment, ou de solution de sel ammoniac, ou de nitre dans l'eau commune. Un bandage bien méthodiquement appliqué & qui comprime mollement & également les parties oedémateuses de la circonférence vers le centre, favorise beaucoup la résolution de l'enflure oedémateuse consécutive. Il y a beaucoup de cas où on la préviendroit par la situation convenable de la partie malade. Une écharpe mal mise qui laisseroit la main pendante, & qui ne la soutiendroit pas, de façon qu'elle fût un peu plus haut que le coude, donneroit lieu à l'engorgement oedémateux du poignet, de la main & des doigts.

Lorsqu'un chirurgien intelligent connoît la cause d'une enflure oedémateuse, il juge si elle sera curable ou non, & il est en état de faire choix des moyens les plus convenables pour remplir l'indication que présente la nature de la maladie. Dans l'administration des remedes résolutifs, il faut employer d'abord ceux qui sont incisifs, & employer successivement ceux qui ont le plus d'activité. On ne doit pas perdre de vûe le degré d'épaississement de la lymphe & d'atonie des solides. Quand les lotions & fomentations ne suffisent pas, on a recours aux cataplasmes faits avec les quatre farines, où l'on joint les fleurs de camomille & de mélilot, les semences carminatives, les baies de genievre & de laurier, les plantes aromatiques seches. Toutes ces choses pulvérisées, & cuites dans le vin, donnent du ressort aux vaisseaux, & en excitant leur action, sur une humeur lente & visqueuse, la font rentrer dans le torrent de la circulation : il est à propos souvent d'aider les remedes topiques, par l'usage des purgatifs & des remedes apéritifs, tels que les boissons nitrées.

Si la tumeur oedémateuse est accompagnée d'inflammation, & qu'elle dépende de causes permanentes qu'on ne peut détruire, il est à craindre qu'elle ne tombe en gangrene : il faut alors rendre les cataplasmes moins actifs, de peur que la vertu stimulante n'irrite l'inflammation : la farine de graine de lin, ajoutée aux cataplasmes susdits, & la précaution de les faire avec de l'eau de sureau au lieu de vin, seront des moyens de calmer la chaleur de la partie. L'eau de chaux est un excellent antiseptique dans l'oedeme qui menace de gangrene ; l'eau-de-vie camphrée & ammoniacée a aussi son utilité, quand il faut augmenter fortement le ressort de la partie. Si les dispositions gangréneuses se manifestent malgré les soins, il faut se conduire en conséquence. Voyez GANGRENE.

Dans le gonflement oedémateux, si la partie conserve du ressort, & se releve après qu'on l'a comprimée, c'est une simple bouffissure : quand la partie oedémateuse est molle & sans ressort, & que les sucs & stagnation sont au - dessous de la peau dont le tissu n'est pas abreuvé, c'est un empâtement. L'oedeme est une autre espece de la même maladie ; & les soins tant internes qu'externes, doivent être variés relativement aux indications que prescrivent ces différens états, aux causes qui les ont produits, au tempérament des personnes qui en sont attaquées, &c. (Y)


OEDEMES. f. ou m. en terme de Chirurg. tumeur molle, lâche, sans douleur, sans changement de couleur à la peau, & qui retient l'impression du doigt qui la comprime. Ce mot est dérivé du grec, d'un terme qui signifie enflure ; ce qui fait qu'Hippocrate a donné le nom d'oedeme à toute tumeur en général.

L'oedeme est produite par l'engorgement de la lymphe dans les cellules du tissu adipeux ; & comme la peau n'est formée que par la réunion de plusieurs membranes folliculeuses qui composent ce tissu, la lymphe dans le progrès de l'oedeme écarte peu-à-peu ces feuillets membraneux, & se porte enfin jusque sous l'épiderme immédiatement, qu'il suffit d'effleurer, pour procurer l'écoulement des sucs stagnans. Cette éthiologie est sûre & donne les vûes les plus salutaires pour la guérison de cette maladie.

Quand l'oedeme occupe une grande partie du corps, cette maladie s'appelle anasarque ou leucophlegmatie & hydropisie universelle. Voyez ANASARQUE & LEUCOPHLEGMATIE. Le nom d'oedeme reste aux tuméfactions particulieres & bornées à certaines parties, telles que les piés, les mains, les paupieres, les bourses, &c.

Les causes de l'extravasation de la lymphe sont différentes. L'appauvrissement des sucs, & l'inertie des solides produisent l'oedeme dans les vieillards : les personnes les plus robustes y sont sujettes après des évacuations considérables qui les ont fort affoiblies. Les fréquentes saignées, par la spoliation des parties rouges, rendent le sang séreux & disposé à croupir dans les extrêmités principalement. Les femmes grosses sont sujettes à l'oedeme des jambes, par la difficulté du retour du sang des parties inférieures, en conséquence de la pression de la matrice sur les veines iliaques. Le sang retardé dans son cours, cause l'obstruction des vaisseaux lymphatiques qui laissent échapper les sucs blancs dans les tissus cellulaires. Les bandages dans les fractures & les luxations, l'engorgement des glandes axillaires dans le cancer de la mamelle produisent l'oedeme par cette raison. Voyez le mot OEDEMATEUX.

La connoissance des causes de l'oedeme en donnera le prognostic, & réglera les indications curatives qu'il faut suivre dans le traitement. L'oedeme qui vient de l'appauvrissement de la masse du sang, exige l'usage des alimens de prompte & facile digestion : tels que les gelées de viande, les jaunes d'oeufs frais, du bon vin pris modérément & comme cordial, pour passer par degrés à des nourritures plus fortes. Les frictions moderées & un exercice convenable donnent du ressort aux solides, & dissipent les sucs stagnans. Les topiques résolutifs peuvent être employés. L'oedeme qui vient de compression accidentelle & étrangere, tels que sont les bandages, exige des attentions dans l'application des bandes & dans la maniere de situer la partie. Si la compression vient de quelque tumeur incurable, comme d'un cancer qu'on ne peut extirper, il faut se contenter des secours palliatifs. Voyez l'art. OEDEMATEUX. En général, il faut résoudre la lymphe stagnante, & donner du ressort aux fibres ; & si l'on peut, attaquer directement la cause qui a déterminé la maladie. C'est par cette considération qu'on a guéri des oedemes en faisant saigner des malades fort pléthoriques ; parce que l'enflure avoit pour cause la difficulté de la circulation du sang occasionnée par la plénitude excessive des vaisseaux. Les diurétiques qui poussent les sucs blancs par la voie des urines, les sudorifiques qui excitent leur secrétion par les pores de la peau, & les purgatifs hydragogues qui les déterminent par les selles, remplissent l'indication qui se tireroit de la surabondance de sérosités dans le sang. Nous avons indiqué les meilleurs topiques à l'article OEDEMATEUX, pour raffermir le ton des vaisseaux ; & si ces secours sont inutiles, l'on a une ressource très-efficace dans les mouchetures faites avec attention sur la partie oedémateuse. Voyez SCARIFICATION & MOUCHETURE.

L'oedeme des jambes est souvent un effet de l'hydropisie ascite. Voyez HYDROPISIE. (Y)


OEDÉMOSARQUEoedemosarca, terme de Chirurgie, espece de tumeur d'une nature moyenne entre l'oedeme & le sarcoma, voyez OEDEME & SARCOMA. C'est une espece de loupe formée par des sucs blancs, congelés & qui n'ont pas acquis un degré d'épaississement qui les fasse résister à l'impression du doigt. Marc-Aurele Severin, dans son traité de reconditâ abscessuum naturâ, au liv. IV. chap. iv. donne la description d'une tumeur, d'un volume considérable, qui s'étendoit depuis le genou jusqu'au pié, comme une espece de sac. Cette tumeur étoit indolente, remplie d'humeurs assez fluides, pour retenir l'impression du doigt comme l'oedeme, si la surface extérieure, lisse & polie de la tumeur n'avoit pas eu un certain degré de dureté calleuse. Le malade âgé d'environ soixante ans, demandoit avec instance qu'on le délivrât de cette tumeur ; ce que notre auteur, quoique l'un des plus intrépides chirurgiens qui ait existé, crut une entreprise trop dangereuse. Il lui fit un seton à l'aîne du même côté, & après un long usage de décoction de salsepareille, il l'envoya sur le bord de la mer, pour se faire couvrir la jambe de sable, comme on va prendre les boues médicamenteuses à Bourbonne, à Barbotan, &c. Fabrice de Hildan a décrit une maladie de même caractere, dont la résolution spontanée a eu des suites très-fâcheuses. Il y avoit une tumeur sur chaque main ; il l'a nommée oedémateuse dure. On fit long-tems sans succès tous les remedes qu'on crut convenables. A l'âge de treize ans, lorsqu'on pensoit le moins à la guérison sur laquelle on n'avoit plus d'espérance, les tumeurs se dissiperent insensiblement ; mais quelque tems après cette jeune personne eut des douleurs cruelles à une épaule : elles cedérent aux remedes sagement administrés ; la hanche fut attaquée ensuite, & il se fit luxation par la fluxion de l'humeur qui relâcha les ligamens ; enfin il se fit un abscès considérable au talon, & la guérison fut radicale après l'exfoliation d'une petite portion du calcaneum. Ce qu'il y a de surprenant, c'est que tout cela s'est passé en quinze jours de tems. La malade s'est bien portée depuis, a été mariée, & n'a souffert que l'inconvénient d'être un peu boiteuse. (Y)


OEDIPODIA(Géog. anc.) c'est-à-dire, fontaine de Thebes. Plutarque raconte que Sylla y fit dresser un théatre pour donner des jeux de musique, & célébrer une victoire qu'il venoit de remporter. Pausanias dit qu'elle eut ce nom, parce qu'Oedipe s'y lava pour se purifier du meurtre de Laïus. (D.J.)


OEENSISURBS, (Géog. anc.) ville d'Afrique dans la province tripolitaine, & qui devint le siege d'un évêché. Cette ville est une des trois dont l'ancienne Tripoli fut formée ; les deux autres étoient Sabrata, & la grande Leptis ; chacune avoit son évêque. (D.J.)


OEILS. m. (Anatomie) organe de la vûe, & qu'on peut regarder comme le miroir de l'ame, puisque les passions se peignent d'ordinaire dans cet organe nerveux, voisin du cerveau & abondant en esprits qui ne peuvent manquer d'y exprimer les états divers qui les agitent. Mais il ne s'agit ici que de décrire l'oeil & ses appartenances en simple anatomiste. Nous espérons de dévoiler ailleurs les merveilles du sens de la vûe.

Les yeux sont situés au bas du front, un à chaque côté de la racine du nez. Ils sont composés en général de parties dures & de parties molles. Les parties dures sont les os du crâne & de la face qui forment les deux cavités coniques, comme deux entonnoirs appellés orbites. Voyez ORBITES.

Les parties molles sont de plusieurs sortes. La principale & la plus essentielle desdites parties molles, est celle qu'on nomme le globe de l'oeil. Des autres parties molles, les unes sont externes, les autres sont internes. Les externes sont les sourcils, les paupieres, la caroncule lacrymale, les points lacrymaux dont il faut voir les articles en particulier. Les internes sont les muscles, la graisse, la glande lacrymale, les nerfs, les vaisseaux sanguins.

Le globe de l'oeil est de toutes les parties molles qui appartiennent à l'organe de la vûe, la plus essentielle, & celle dont on est obligé de faire mention presque toutes les fois qu'on parle de ses autres parties ; ainsi nous commencerons par en faire l'exposition.

Ce globe est composé de plusieurs parties qui lui sont propres, dont les unes sont plus ou moins fermes, & représentent une espece de coque, formée par l'assemblage & l'union de différentes couches membraneuses, appellées tuniques du globe de l'oeil. Les autres parties sont plus ou moins fluides, & renfermées dans des capsules membraneuses propres, ou dans les intervalles des autres tuniques, sous le nom d'humeurs du globe de l'oeil. On donne aussi le nom de tuniques à ces capsules.

Les tuniques du globe de l'oeil sont de trois sortes ; il y en a qui forment principalement la coque du globe ; il y en a qui sont accessoires, & ne sont attachées qu'à une portion du globe ; il y en a enfin qui sont particulierement capsulaires, & renferment les humeurs.

Les tuniques qui forment la coque sont au nombre de trois. La plus externe & qui seule fait toute la convexité du globe, est appellée sclérotique ou cornée. La moyenne est nommée choroïde ; la troisieme ou interne porte le nom de rétine. Les tuniques accessoires sont deux, la tendineuse ou albuginée, qui fait le blanc de l'oeil ; & la conjonctive. Les tuniques capsulaires sont deux ; savoir la vitrée & la crystalline.

Le globe de l'oeil formé porte en arriere une espece de queue ou pédicule d'une grosseur médiocre, qui est la continuation du nerf optique. Il est situé environ au milieu du pavillon de l'orbite, & il est attaché à l'orbite par le nerf optique, par six muscles, par la tunique conjonctive, & enfin par les paupieres. Le derriere du globe, le nerf optique & les muscles sont environnés & enveloppés d'une graisse mollasse qui occupe tout le reste du fond de l'orbite.

Les humeurs sont au nombre de trois ; savoir l'aqueuse, la vitrée & la crystalline. La premiere est assez proprement appellée humeur. Elle est contenue dans un espace formé par le seul intervalle de la portion antérieure des tuniques. La seconde ou l'humeur vitrée, est renfermée dans une capsule membraneuse particuliere, & occupe plus que les trois quarts de la coque ou capacité du globe de l'oeil ; on la nomme humeur vitrée, parce qu'elle ressemble en quelque façon à une masse de verre fondu : elle ressemble plutôt au blanc d'un oeuf frais.

L'humeur crystalline est ainsi nommée à cause de sa ressemblance avec le crystal : on l'appelle aussi simplement le crystallin. C'est plutôt une masse gommeuse qu'une humeur. Elle est lenticulaire, plus convexe à la face postérieure qu'à la face antérieure, & revêtue d'une membrane très-fine, appellée de même la membrane ou capsule crystalline.

La tunique la plus interne, la plus épaisse & la plus forte du globe de l'oeil, est la sclérotique ou cornée : elle renferme toutes les autres parties dont ce globe est composé. On la divise en deux portions ; une grande appellée cornée opaque, & une petite nommée cornée transparente, qui n'est qu'un petit segment de sphere, & situé antérieurement.

La cornée opaque est composée de plusieurs couches étroitement collées ensemble. Son tissu est fort dur & compacte, semblable à une espece de parchemin. Elle est comme percée vers le milieu de la portion postérieure de sa convexité, où elle porte le nerf optique. Elle est fort épaisse à cet endroit, & son épaisseur diminue par degrés vers la portion opposée. Cette épaisseur est percée d'espace en espace & très-obliquement par de petits vaisseaux sanguins. Elle est encore traversée d'une maniere particuliere par des filets de nerfs, qui entrant dans sa convexité à quelque distance du nerf optique, se glissent dans l'épaisseur de la tunique, & percent sa concavité vers la cornée transparente.

La cornée transparente est percée d'un grand nombre de pores imperceptibles, par lesquels suinte continuellement une rosée très-fine qui s'évapore à mesure qu'elle en sort. C'est cette rosée qui produit sur les yeux des moribonds une espece de pellicule glaireuse, qui quelquefois se fend peu de tems après.

La seconde tunique du globe de l'oeil est la choroïde. Elle est noirâtre, tirant plus ou moins sur le rouge ; elle adhere à la cornée opaque par le moyen de quantité de petits vaisseaux, depuis l'insertion du nerf optique jusqu'à l'union des deux cornées, où elle forme une cloison percée, qui sépare ce petit segment du globe d'avec le grand segment : cette portion est communément appellée uvée.

La lame externe de la choroïde est plus forte que la lame interne. Elle paroît noire ou noirâtre comme l'interne, à cause de sa transparence. Elle est intérieurement abreuvée de vaisseaux nommés par Stenon vasa vorticosa, vaisseaux tournoyans. La lame interne de la choroïde est plus mince que la lame externe : elle est appellée lame Ruyschienne.

On donne particulierement à la portion antérieure, ou cloison percée de la choroïde, le nom d'uvée, & celui de prunelle ou pupille au trou dont à-peu-près le centre de cette cloison est percé. On donne le nom d'iris à la lame antérieure de la même cloison, & enfin celui de procès ciliaires à des plis rayonnés de la lame postérieure. On découvre dans la duplicature de chaque procès ciliaire un réseau vasculaire très-fin.

L'espace qui est entre la cornée transparente & l'uvée renferme la plus grande partie de l'humeur aqueuse, & il communique par la prunelle avec un espace fort étroit qui est derriere l'uvée, ou entre l'uvée & le crystallin : on appelle ces deux espaces les chambres de l'humeur aqueuse.

La troisieme tunique du globe de l'oeil est blanchâtre, mollasse, tendre, comme médullaire, ou semblable à une espece de colle farineuse étendue sur une toile circulaire extrêmement fine. Elle paroit plus épaisse que la choroïde, & elle s'étend depuis l'insertion du nerf optique, jusqu'aux extrêmités des rayons ciliaires. Elle est dans tout ce trajet également collée à la choroïde.

L'insertion du nerf optique dans le globe de l'oeil devient un peu retrecie, & sa premiere enveloppe est une vraie continuation de la dure-mere. Cette insertion du nerf optique dans le globe de l'oeil, est le plus souvent trouvée n'être pas directement à l'opposite de la prunelle ; desorte que la distance de ces deux endroits n'est pas la même tout autour du globe. La plus grande de ces distances est le plus souvent du côté des tempes, & la plus petite du côté du nez.

L'humeur vitrée est une liqueur gélatineuse très-claire & très-limpide, renfermée dans une capsule membraneuse très-fine & transparente, qu'on appelle tunique vitrée, & avec laquelle elle forme une masse à-peu-près de la consistance d'un blanc d'oeuf. Elle occupe la plus grande partie de la capacité du globe de l'oeil, savoir presque tout l'espace qui répond à l'étendue de la rétine, excepté un petit endroit derriere l'uvée, où elle forme une fossette dans laquelle le crystallin est logé. Cette humeur étant tirée hors du globe avec adresse, se soutient dans sa capsule pendant quelque tems en masse, à-peu-près comme le blanc d'oeuf ; mais peu-à-peu elle en découle, & se perd à la fin tout-à-fait.

Le crystallin est un petit corps inégalement lenticulaire, d'une consistance médiocrement ferme, & d'une transparence à-peu-près semblable à celle du crystal. Je viens de dire qu'il est renfermé dans une capsule membraneuse transparente, & logée dans la fossette de la partie antérieure de l'humeur vitrée. On ne le peut compter parmi les humeurs que très-improprement, & seulement par rapport à sa grande facilité de se laisser manier, paîtrir, & quelquefois même presque dissoudre par de différentes compressions réiterées entre les doigts, surtout après l'avoir tiré hors de sa capsule. La structure interne de la masse du crystallin n'est pas encore assez développée pour en parler avec assurance, sur-tout dans l'homme où l'on ne découvre point un certain arrangement de tuyaux crystallins entortillés en maniere de pelotons, qu'on prétend avoir vus dans les yeux des grands animaux.

La couleur & la consistance du crystallin varient naturellement suivant les différens âges. C'est l'observation de M. Petit médecin, démontrée par lui-même à l'académie des Sciences, sur un grand nombre d'yeux humains, & insérée dans les Mémoires de 1726. Il est fort transparent & comme sans couleur jusque vers l'âge de 30 ans, où il commence à devenir jaunâtre, & devient ensuite de plus en plus jaune. La consistance suit à-peu-près les mêmes degrés. Il paroît également mollasse jusqu'à l'âge de 25 ans, & acquiert après cela plus de consistance dans le milieu de la masse. Cela varie comme on le peut voir dans les Mémoires de l'académie des Sciences de 1727.

L'humeur aqueuse est une liqueur très-limpide, très-coulante & comme une espece de lymphe ou sérosité très-peu visqueuse. Elle n'a point de capsule particuliere comme la vitrée & le crystallin ; elle occupe & remplit l'espace qui est entre la cornée transparente & l'uvée, ainsi que l'espace qui est entre l'uvée & le crystallin, de même que le trou de la prunelle. On donne le nom de chambres de l'humeur aqueuse à ces deux espaces, & on les distingue par rapport à la situation, en chambre antérieure & en chambre postérieure.

Ces deux chambres ou capsules communes de l'humeur aqueuse different en étendue. L'antérieure qui est assez visible à tout le monde, entre la cornée transparente & l'uvée, est la plus grande des deux. La postérieure qui est cachée entre l'uvée & le crystallin est fort étroite, sur-tout vers la prunelle où l'uvée touche presque au crystallin. Cette proportion des deux chambres a été assez prouvée & démontrée contre l'opinion de plusieurs anciens, par MM. Heister, Morgagni & Petit.

La tunique albuginée, qu'on appelle communément le blanc de l'oeil, est principalement formée par l'expansion tendineuse de quatre muscles. Cette expansion est très-adhérente à la sclérotique, & la fait paroître là tout-à-fait blanche & luisante ; au lieu qu'ailleurs elle n'est que blanchâtre & terne. Elle est très-mince vers le bord de la cornée, où elle se termine uniformément, & devient comme effacée par la cornée.

Il y a pour l'ordinaire six muscles attachés à la convexité du globe de l'oeil dans l'homme. On les divise selon leur direction en quatre droits & en deux obliques. On distingue ensuite les muscles droits selon leur situation, en supérieur, inférieur, interne, externe, & selon leurs fonctions particulieres, en releveur, abaisseur, adducteur, abducteur. Les deux obliques sont nommés selon leur situation & leur étendue, l'un oblique supérieur ou grand oblique, & l'autre oblique inférieur ou petit oblique. Le grand oblique est aussi appellé trochléateur, du latin trochlea, c'est-à-dire poulie, parce qu'il passe par un petit anneau cartilagineux, comme autour d'une poulie.

Les muscles droits ne répondent pas tout-à-fait à leurs noms, car dans leurs places naturelles ils n'ont pas tous les quatre cette situation droite qu'on leur fait avoir hors de leurs places dans un oeil détaché ; le seul interne des quatre muscles est situé directement, la situation des trois autres est oblique. Ces divers muscles levent les yeux, les abaissent, les tournent vers le nez ou vers la tempe. Quand les quatre muscles droits agissent successivement les uns après les autres, ils font mouvoir la partie antérieure du globe en rond : c'est ce qu'on appelle rouler les yeux.

L'usage des muscles obliques est principalement de contrebalancer l'action des muscles droits, & de servir d'appui au globe de l'oeil dans tous ses mouvemens.

Les paupieres sont une espece de voiles ou rideaux, placés transversalement au-dessus & au-dessous de la convexité antérieure du globe de l'oeil. Il y a deux paupieres à chaque oeil, une supérieure & une inférieure. La paupiere supérieure est la plus grande, & la plus mobile des deux dans l'homme. La paupiere inférieure est la plus petite, & la moins mobile des deux. Les deux paupieres de chaque oeil s'unissent sur les deux côtés du globe. On donne aux endroits de leur union le nom d'angles, & on appelle angle interne ou grand angle, celui qui est du côté du nez, & angle externe ou petit angle, celui qui est du côté des tempes.

Les paupieres sont composées de parties communes & de parties propres. Les parties communes sont la peau, l'épiderme, la membrane cellulaire ou adipeuse. Les parties propres sont les muscles, les tarses, les cils, les points ou trous ciliaires, les points ou trous lacrymaux, la caroncule lacrymale, la membrane conjonctive, la glande lacrymale, & enfin les ligamens particuliers qui soutiennent les tarses. De toutes ces parties des paupieres les tarses & leurs ligamens en sont comme la base. Voyez tous ces mots.

La membrane conjonctive est mise dans l'histoire des tuniques du globe de l'oeil. C'est une membrane très-mince, dont une portion couvre la surface interne des paupieres, ou pour m'exprimer plus précisément, la surface interne des tarses & de leurs ligamens larges. Elle se replie vers le bord de l'orbite, & par l'autre portion se continue sur la moitié antérieure du globe de l'oeil, où elle est adhérente à la tunique albuginée ; ainsi ce n'est qu'une même membrane repliée qui revêt les paupieres & le devant du globe de l'oeil. Dans l'endroit qui tapisse les paupieres, elle est parsemée de vaisseaux capillaires sanguins, & est percée de quantité de pores imperceptibles dont il transsude continuellement une sérosité.

La conjonctive de l'oeil n'est adhérente que par un tissu cellulaire qui la rend lâche & comme mobile. Elle est blanchâtre & forme avec la tunique albuginée ce qu'on appelle le blanc de l'oeil. La plupart des vaisseaux dont elle est parsemée en grande quantité, ne contiennent dans leur état naturel que la portion séreuse du sang, & par conséquent ne sont visibles que par des injections anatomiques, des inflammations, des obstructions, &c.

La glande lacrymale est blanchâtre & du nombre de celles qu'on appelle glandes conglomerées. Elle est située sous l'enfoncement qu'on voit dans la voûte de l'orbite vers le côté des tempes, & latéralement au-dessus du globe de l'oeil. Elle est fort adhérente à la graisse qui environne les muscles, & la convexité postérieure de l'oeil ; on la nommoit autrefois glande innominée.

Vers l'angle interne de l'oeil ou l'angle nasal, est une espece de mamelon percé obliquement d'un petit trou dans l'épaisseur du bord de chaque paupiere ; ces deux petits trous sont assez visibles, & se nomment communément points lacrymaux. Ce sont les orifices des deux petits conduits qui vont s'ouvrir par-delà l'angle de l'oeil dans un reservoir particulier, appellé sac lacrymal.

La caroncule lacrymale est une petite masse rougeâtre, grenue & oblongue, située précisement entre l'angle interne des paupieres & le globe de l'oeil. Elle paroît toute glanduleuse étant vue par un microscope simple. On y découvre quantité de petits poils fins, qui paroissent enduits d'une matiere huileuse plus ou moins jaune.

Les vaisseaux sanguins qui se distribuent d'une maniere merveilleuse dans les parties internes de l'oeil, comme Hovius & Ruysch l'ont démontré, sont des branches d'arteres qui procedent des carotides internes & externes, & dont un grand nombre deviennent enfin arteres lymphatiques. Les veines répondent à-peu-près aux arteres ; les unes se rendent au sinus de la dure-mere, & les autres aux veines jugulaires externes.

Les nerfs de l'oeil & de ses appartenances sont en très-grand nombre. 1°. les nerfs optiques forment la rétine. 2°. la troisieme paire se rend aux muscles releveur, abaisseur, adducteur, oblique inférieur. 3°. le nerf pathétique se jette dans l'oblique supérieur. 4°. la cinquieme paire va aux membranes de l'oeil, à la glande lacrymale, au sac lacrymal, aux paupieres, &c. 5°. Un rameau de la sixieme paire se rend au muscle abducteur.

Telle est la description anatomique, fort abregée de l'oeil : on a taché de la démontrer en sculpture. Un médecin sicilien, nommé Mastiani, l'a assez heureusement executée, par deux pieces en bois de grandeur double de l'oeil ; elles sont dans le cabinet du Roi, & M. Daubenton en a donné la description & les figures. Ces deux pieces peuvent s'emboîter ensemble, pour montrer le rapport que les parties charnues de l'oeil ont avec les parties osseuses de l'orbite ; cependant toutes ces sortes d'imitations sont toûjours très-imparfaites & très-grossieres.

Le jeu de la nature le plus rare, est un sujet qui vient au monde sans yeux. Je n'en connois qu'un seul exemple, rapporté dans l'histoire de l'acad. des Sciences, année 1721. C'étoit un jeune garçon, né en province, sans cet organe, ni nulle apparence de cet organe. Les deux orbites, au rapport du chirurgien qui l'examina, étoient creuses ; les paupieres étoient sans séparation, & par plusieurs plis qu'elles faisoient, elles couvroient un petit trou au grand coin de l'oeil.

Indiquons à-présent les usages de cet organe, & de ses appartenances.

La glande lacrymale humecte continuellement le devant du globe. Le clignotement de la paupiere supérieure étend la sérosité lacrymale, d'autant mieux qu'elle est comme légérement veloutée intérieurement. La rencontre des deux paupieres dirige cette sérosité vers les points lacrymaux. L'onctuosité des trous ciliaires l'empêche de s'échapper entre les deux paupieres. La caroncule, par sa masse & par son onctuosité, l'empêche de passer par-dessus les points lacrymaux, & l'oblige pour ainsi dire d'y couler.

Les sourcils peuvent détourner un peu la sueur de tomber sur l'oeil. Les cils supérieurs plus longs que les inférieurs, peuvent aussi avoir cet usage. Ils peuvent encore de même que les cils inférieurs, empêcher la poussiere, les insectes, &c. d'entrer dans les yeux pendant qu'on les tient seulement entr'ouverts.

Pour ce qui regarde l'oeil en particulier, les parties transparentes du globe modifient par différentes réfractions les rayons de la lumiere. La rétine & la choroïde en reçoivent les impressions. Le nerf optique porte ces impressions au cerveau. La prunelle se dilate dans l'éloignement des objets & dans l'obscurité ; elle se rétrecit dans la proximité des objets & dans la clarté.

Outre que l'oeil reçoit l'impression des images, on doit le regarder comme un instrument d'optique qui donne à ces images les conditions nécessaires à une sensation parfaite. Cette double fonction est distribuée aux différentes parties de cet organe : en un mot tout le corps de l'oeil est une espece de lorgnette qui transmet nettement les images jusqu'à son fond.

Mais pour se former une idée de la structure de l'oeil, & du méchanisme de la vision, on peut employer l'exemple de la chambre obscure dont l'oeil est une espece.

Fermez une chambre de façon qu'elle soit totalement privée de lumiere ; faites un trou au volet d'une des fenêtres ; mettez vis-à-vis de ce trou, à plusieurs piés de distance, une toile ou un carton blanc, & vous verrez avec étonnement que tous les objets de dehors viendront se peindre sur ce carton, avec les couleurs les plus vives & les plus naturelles, dans un sens renversé : par exemple, si c'est un homme on le voit la tête en-bas. Quand on veut rendre ces images encore plus nettes & plus vives, on met au trou de la fenêtre, une loupe, une lentille qui en rassemblant les rayons, fait une image plus petite & plus précise.

Vous pouvez faire les mêmes expériences avec une simple boëte noircie en-dedans, & à l'entrée de laquelle vous ajouterez un tuyau & une lentille ; vous aurez de plus ici la commodité de pouvoir dessiner ces images à la transparence, en fermant le derriere de la boëte où tombera l'image, avec un papier huilé ou un verre mat ; ou bien en plaçant dans la boëte un miroir incliné qui refléchira l'image contre la paroi supérieure, où vous aurez placé un chassis de verre. Il ne manque à cette boëte pour être un oeil artificiel quant à la simple optique, que d'avoir la figure d'un globe, & que la lentille soit placée au-dedans de ce globe.

Enfin l'oeil n'est pas seulement l'organe du sens si précieux que nous nommons la vûe, il est lui-même le sens de l'esprit & la langue de l'intelligence. Nos pensées, nos réflexions, nos agitations secrettes se peignent dans les yeux, on y pouvoit encore lire dans un âge avancé l'histoire de mademoiselle Lenclos, à ce que prétendoit l'abbé Fraguier. Il est dumoins certain que l'oeil appartient à l'ame plus qu'aucun autre organe, il en exprime, dit un physicien de beaucoup d'esprit, les passions les plus vives, & les émotions les plus tumultueuses, comme les mouvemens les plus doux & les sentimens les plus délicats ; il les rend dans toute leur force, dans toute leur pureté, tels qu'ils viennent de naître ; il les transmet par des traits rapides qui portent dans une autre ame, ce feu, l'action, l'image de celle dont ils partent. L'oeil reçoit & réfléchit en même tems la lumiere de la pensée & la chaleur du sentiment.

O miros oculos, animae lampades,

Et quâdam propriâ notâ loquaces,

Illîc sunt sensus, hîc Venus, & Amor !

De plus (dit le même physicien dont je viens de parler, l'auteur de l'histoire naturelle de l'homme), la vivacité ou la langueur du mouvement des yeux fait un des principaux caracteres de la physionomie, & leur couleur contribue à rendre ce caractere plus marqué. Voici les autres observations de M. de Buffon.

" Les différentes couleurs des yeux sont l'orangé foncé, le jaune, le verd, le bleu, le gris & le gris mêlé de blanc ; la substance de l'iris est veloutée & disposée par filets & par flocons ; les filets sont dirigés vers le milieu de la prunelle comme des rayons qui tendent à un centre, les flocons remplissent les intervalles qui sont entre les filets, & quelquefois les uns & les autres sont disposés d'une maniere si réguliere, que le hasard a fait trouver dans les yeux de quelques personnes des figures qui sembloient avoir été copiées sur des modeles connus. Ces filets & ces flocons tiennent les uns aux autres par des ramifications très-fines & très-déliées ; aussi la couleur n'est pas si sensible dans ces ramifications, que dans le corps des filets & des flocons qui paroissent toujours être d'une teinte plus foncée.

Les couleurs les plus ordinaires dans les yeux sont l'orangé & le bleu, & le plus souvent ces couleurs se trouvent dans le même oeil. Les yeux que l'on croit être noirs, ne sont que d'un jaune brun ou d'orangé foncé ; il ne faut, pour s'en assûrer, que les regarder de près, car lorsqu'on les voit à quelque distance, ou lorsqu'ils sont tournés à contre-jour, ils paroissent noirs, parce que la couleur jaune-brune tranche si fort sur le blanc de l'oeil, qu'on la juge noire par l'opposition du blanc. Les yeux qui sont d'un jaune moins brun, passent aussi pour des yeux noirs, mais on ne les trouve pas si beaux que les autres, parce que cette couleur tranche moins sur le blanc ; il y a aussi des yeux jaunes & jaune-clairs, ceux-ci ne paroissent pas noirs, parce que ces couleurs ne sont pas assez foncées pour disparoître dans l'ombre.

On voit très-communément dans le même oeil des nuances d'orangé, de jaune, de gris & de bleu ; dès qu'il y a du bleu, quelque léger qu'il soit, il devient la couleur dominante ; cette couleur paroît par filets dans toute l'étendue de l'iris, & l'orangé est par flocons autour, & à quelque petite distance de la prunelle. Le bleu efface si fort cette couleur que l'oeil paroît tout bleu, & on ne s'apperçoit du mêlange de l'orangé qu'en le regardant de près.

Les plus beaux yeux sont ceux qui paroissent noirs ou bleus, la vivacité & le feu qui font le principal caractere des yeux, éclatent davantage dans les couleurs foncées, que dans les demi-teintes de couleurs. Les yeux noirs ont donc plus de force d'expression & plus de vivacité, mais il y a plus de douceur, & peut-être plus de finesse dans les yeux bleus : on voit dans les premiers un feu qui brille uniformément, parce que le fond qui nous paroît de couleur uniforme, renvoie par-tout les mêmes reflets, mais on distingue des modifications dans la lumiere qui anime les yeux bleus, parce qu'il y a plusieurs teintes de couleur qui produisent des reflets.

Il y a des yeux qui se font remarquer sans avoir, pour ainsi dire, de couleur, ils paroissent composés différemment des autres, l'iris n'a que des nuances de bleu ou de gris, si foibles qu'elles sont presque blanches dans quelques endroits ; les nuances d'orangé qui s'y rencontrent, sont si légeres qu'on les distingue à peine du gris & du blanc, malgré le contraste de ces couleurs ; le noir de la prunelle est alors trop marqué, parce que la couleur de l'iris n'est pas assez foncée ; on ne voit, pour ainsi dire, que la prunelle isolée au milieu de l'oeil ; ces yeux ne disent rien, & le regard paroît être fixe ou effacé.

Il y a aussi des yeux dont la couleur de l'iris tire sur le verd ; cette couleur est plus rare que le bleu, le gris, le jaune & le jaune-brun ; il se trouve aussi des personnes dont les deux yeux ne sont pas de la même couleur. Cette variété qui se trouve dans la couleur des yeux est particuliere à l'espece humaine, à celle du cheval, &c. Dans la plûpart des autres especes d'animaux, la couleur des yeux de tous les individus est la même ; les yeux des boeufs sont bruns, ceux des moutons sont couleur d'eau, ceux des chevres sont gris, &c. Aristote, qui fait cette remarque, prétend que dans les hommes les yeux gris sont les meilleurs, que les bleus sont les plus foibles, que ceux qui sont avancés hors de l'orbite ne voient pas d'aussi loin que ceux qui y sont enfoncés, que les yeux bruns ne voient pas si bien que les autres dans l'obscurité " La remarque d'Aristote est en partie vraie & en partie fausse. (D.J.)

OEIL, humeurs de l ', (Physiolog.) voyez OEIL & HUMEURS DE L'OEIL. Je ne vais répondre ici qu'à une seule question. On demande si les humeurs de l'oeil se régénerent : Hovius le prétend, & a fait un traité pour le prouver. Il est certain que l'humeur aqueuse se dissipe, s'évapore, & que cette évaporation est réparée, mais ce fait n'est pas de la même certitude par rapport aux autres humeurs. Il est pourtant vrai que le même méchanisme paroît nécessaire pour les entretenir dans le même éclat & la même transparence. C'est Nuck qui a le premier apperçu & indiqué la maniere dont la perte accidentelle de l'humeur aqueuse se répare. Il découvrit un canal particulier qui part de l'artere carotide interne, & qui, après avoir serpenté le long de la sclérotique, passe à-travers la cornée aux environs de la prunelle, se disperse en plusieurs branches autour de l'iris, s'y insere, & répare l'humeur aqueuse. Stenon a vû le premier les canaux qui portent l'humidité qui arrose l'oeil & qui en facilitent les mouvemens. (D.J.)

OEIL DES ANIMAUX, (Anat.) il se trouve de la diversité dans les yeux des animaux à l'égard de leur couverture. Ceux qui ont les yeux durs comme les écrevisses n'ont point de paupieres, non plus que la plûpart des poissons, parce qu'ils n'en ont pas besoin.

Le mouvement des yeux est encore très-différent dans les différens animaux ; car ceux qui ont les yeux fort éloignés l'un de l'autre & placés aux côtés de la tête, comme les oiseaux, les poissons, les serpens, ne tournent que très-peu les yeux : au contraire ceux qui, comme l'homme, les ont devant, les tournent beaucoup davantage, & ils peuvent, sans remuer la tête, voir les choses qui sont à côté d'eux en y tournant les yeux. Cependant quoique le caméléon ait les yeux placés aux côtés de la tête, de même que les oiseaux, il ne laisse pas de les tourner de tous les côtés avec un mouvement plus manifeste qu'en aucun autre animal ; & ce qui est de plus particulier, c'est que contre l'ordinaire de tous les animaux qui tournent nécessairement les yeux d'un même côté, les tenant toujours à une même distance ; le caméléon les tourne d'une telle maniere, qu'en même-tems il regarde devant & derriere lui, & lorsqu'un oeil est levé vers le ciel, l'autre est baissé vers la terre. L'extrême défiance de cet animal peut être cause de cette action, de laquelle le lievre, animal aussi fort timide, a quelque chose, mais elle n'est pas remarquable comme dans le caméléon.

La figure du crystallin est différente dans les animaux. On remarque qu'elle est toujours sphérique aux poissons, & lenticulaire aux autres animaux ; cette différence vient de la différente nature du milieu de leur vûe ; car à l'égard des poissons, tout ce qui sert de milieu à leur vûe depuis l'objet jusqu'au crystallin est aqueux, savoir l'eau dans laquelle ils sont, & l'humeur aqueuse de l'oeil qui est au-devant du crystallin. Mais dans les autres animaux, ce milieu est composé de l'air & de l'eau de leur oeil, laquelle commence la réfraction que le crystallin acheve avec l'humeur vitrée : c'est pourquoi il a fallu que le crystallin des poissons fût sphérique, ayant besoin d'une réfraction plus forte, puisqu'il doit suppléer celle qui se fait aux autres animaux dans l'humeur aqueuse ; elle n'est pas capable de faire de réfraction dans les poissons, parce qu'elle est de même nature que celle du milieu. C'est aussi par cette raison que dans les animaux qui vont dans l'eau & sur la terre, comme le veau marin, le cormoran, & les autres poissons qui plongent, le crystallin a une figure moyenne entre la sphérique & la lenticulaire.

La couleur des yeux est toujours pareille aux animaux, chacun de leur espece ; elle ne se trouve différente que dans l'homme & dans le cheval ; dans quelques-uns de ces animaux, la couleur brune, qui est ordinaire à leur espece, se trouve bleue, mais la diversité des couleurs dans l'oeil de l'homme est bien grande, car ils sont noirs, roux, gris, bleus, verds, selon les pays, les âges, les tempéramens. Les passions même ont le pouvoir de les changer, & souvent le gris terne qu'ils ont dans la tristesse se change à un beau bleu ou un brun vif dans la joie.

L'ouverture des paupieres est tantôt plus, tantôt moins ronde dans des animaux différens : elle est plus parfaitement ronde dans la plûpart des poissons ; aux autres animaux, elle forme des angles qui sont presque d'une même hauteur, & comme dans une même ligne à l'homme & à l'autruche : aux autres animaux, les coins de vers le nez sont beaucoup plus bas, mais principalement dans le cormoran, dont les yeux ont une obliquité extraordinaire.

Dans l'oeil de l'homme, les paupieres laissent voir plus de blanc qu'en aucun autre animal. Il y en a, comme le caméléon, qui n'en laissent jamais rien voir du tout, à cause que la paupiere unique qu'il a & qui couvre presque tout son oeil, lui est tellement adhérente, qu'elle suit toujours son mouvement.

Le poisson appellé l'ange, a l'oeil fait avec une méchanique particuliere, & très-propre à rendre ses mouvemens extraordinairement prompts : elle consiste en ce que l'oeil est articulé sur un genou qui est un long stilet osseux qui pose par un bout sur le fond de l'orbite, & par l'autre élargi & applati soutient le fond du globe de l'oeil, qui est osseux en cet endroit. L'effet de cette articulation est que l'oeil étant ainsi affermi, il arrive que pour peu qu'un des muscles tire d'un côté, il y fait tourner l'oeil bien plus promptement étant posé sur le stilet qui n'obéit point, que s'il étoit posé sur des membranes & sur de la graisse, comme à tous les autres animaux.

Il faut à present dire un mot de l'oeil des oiseaux en particulier.

Dans l'homme & les animaux à quatre piés, le muscle qu'on nomme le grand oblique, passe, comme on sait, par un cartilage, qu'on appelle trochlée, qui lui sert de poulie. Mais M. Petit n'a jamais trouvé ce cartilage dans aucun des oiseaux & des poissons qu'il a disséqués. Il faut encore remarquer que dans les oiseaux le petit oblique ou l'oblique inférieur est plus long, plus large & plus épais que le grand oblique, ce qui n'est pas de même dans l'homme & les animaux à quatre piés.

On ne peut appercevoir de mouvement dans le globe de l'oeil des oiseaux. Le même M. Petit a fait passer & repasser des objets devant leurs yeux, il les a touchés avec un stilet, ces moyens n'ont produit aucun effet ; il n'a vû de mouvement que dans les paupieres, & n'a remarqué aucune fibre charnue que dans la paupiere inférieure. Il croyoit d'abord que le nerf optique étant très-court dans les oiseaux, ne pouvoit se prêter au mouvement de l'oeil, mais ayant appuyé le doigt sur le bord externe de la sclérotique, le globe de l'oeil a roulé avec facilité dans tous les endroits du contour où il appuyoit le doigt.

Les oiseaux sont doués d'une excellente vûe, à cause que leur vol les éloigne ordinairement des objets qu'ils ont intérêt de connoître. Mais en outre, ils ont sous les paupieres une membrane attachée à côté du crystallin, & qui est encore plus noire que l'uvée. Cette membrane est de figure rhomboïde & non pas triangulaire, comme MM. Perrault, de la Hire & Hovius l'ont cru ; elle n'a aucune cavité, elle est formée par des fibres paralleles qui tirent leur origine du nerf optique & de la choroïde. La demoiselle de Numidie (qui est, je crois, le célebre Otus des anciens) n'a point cette membrane clignante, mais elle a l'uvée d'une noirceur extraordinaire.

Cette membrane clignante (en latin periophthalmium) des oiseaux & de quelques quadrupedes sert à nettoyer la cornée qui pourroit perdre sa faculté transparente en se séchant. Il faut savoir que dans les oiseaux le canal lacrymal pénetre jusques à la moitié de la paupiere interne, & est ouvert pardessous au-dessus de l'oeil pour humecter la cornée, ce qui arrive lorsque cette paupiere passe & repasse sur elle. L'artifice dont la nature se sert pour étendre & retirer cette membrane clignante, a été expliqué fort au - long dans le Recueil de l'académie des Sciences, année 1693. J'y renvoye le lecteur, ainsi que, pour le crystallin des oiseaux, au mémoire de M. Petit, qui se trouve dans le Recueil de la même académie, année 1730.

La structure de l'oeil des oiseaux & des poissons est proportionnée aux différens milieux où ils vivent, & les met en état de se prêter aux convergences & divergences des rayons qui en résultent. La choroïde dans les oiseaux a un certain ouvrage dentelé placé sur le nerf optique. La partie antérieure de la sclérotique est dure comme de la corne ; la postérieure est mince & fléxible, avec des cordelettes, par le moyen desquelles la cornée & la partie postérieure se conforment à tout le globe de l'oeil.

Le grand but de tout cet appareil est vraisemblablement, 1° afin que les oiseaux puissent voir à toutes sortes de distances, de près aussi-bien que de loin ; 2°. pour les disposer à conformer leurs yeux aux différentes réfractions du milieu où ils sont, car l'air varie dans ses réfractions, selon qu'il est plus ou moins rare, plus ou moins comprimé, comme Hawksbée l'a prouvé par ses expériences. (D.J.)

OEIL POSTICHE, (Chirur.) on a inventé les yeux postiches ou artificiels, pour cacher la difformité que cause la perte des véritables. On les fait aujourd'hui avec des lames d'or, d'argent ou de verre, qu'on émaille de maniere qu'ils imitent parfaitement les yeux naturels. Ils tiennent d'autant mieux dans les orbites qu'ils égalent davantage le volume de ceux qu'on a perdus. Il est bon de les nettoyer souvent, pour empêcher que les ordures qui s'y attachent ne les fassent reconnoître, & même d'en avoir plusieurs pour remplacer ceux qui peuvent se perdre, se rompre ou s'altérer. Le malade doit les ôter lorsqu'il va se coucher, les nettoyer & les remettre le matin à son lever. Mais pour qu'on puisse les ôter & les remettre sans que rien ne paroisse, il faut que le chirurgien qui fait l'opération, retranche autant de l'oeil malade qu'il est nécessaire pour faire place à l'artificiel.

L'oeil postiche exécute d'autant mieux les mouvemens que lui impriment les muscles qui restent, qu'il est mieux adapté aux paupieres. C'est ce qui fait qu'on ne doit retrancher de l'oeil malade que ce qu'il y a d'absolument superflu, à-moins qu'un skirrhe ou un cancer n'oblige à l'extirper totalement ; & dans ce cas, l'oeil artificiel n'a d'autre mouvement que celui qu'il reçoit des paupieres.

On remarque qu'un oeil artificiel irrite souvent les parties, & occasionne des inflammations, des fluxions & autres maladies semblables, sur-tout lorsqu'il est mal fait, de maniere qu'il enflamme & affoiblit quelquefois celui qui est sain. Dans ce cas, le malade doit en chercher un autre qui lui convienne mieux, ou même s'en passer tout-à-fait, plutôt que de s'exposer à perdre l'oeil qui lui reste. Voyez plus bas OEIL ARTIFICIEL. Heister. (D.J.)

OEIL, maladies de cet organe, il n'y a point de partie dans le corps humain sujette à autant de maladies que l'oeil. La structure particuliere de cet organe, & la nature des parties tant solides que fluides qui le composent, peuvent être viciées de différentes manieres qui n'ont que des rapports éloignés, avec les affections contre nature des autres parties du corps. Quoiqu'on soit peu propre à traiter méthodiquement les maladies de l'oeil lorsqu'on n'a point les connoissances lumineuses qui doivent conduire dans le traitement de toutes les maladies, comme nous l'avons observé au mot OCULISTE ; il faut néanmoins convenir que la pathologie des yeux mérite une attention spéciale, & que les méthodes curatives doivent être dirigées sur les principes particuliers que fournit l'étiologie particuliere de chaque maladie.

Les parties extérieures de l'oeil qui ne constituent pas le globe, ont leurs maladies connues assez souvent sous différens noms qui leur sont propres. Les paupieres sont sujettes à des fluxions & inflammations, comme toutes les autres parties du corps. Elles peuvent être réunies par vice de conformation ou accidentellement contre l'ordre naturel. Les paupieres sont éraillées par la section ou l'érosion de leur commissure. Voyez ECTROPION & LAGOPHTHALMIE. Les cils éprouvent la chûte & le dérangement. Quand ils entrent dans l'oeil & en piquent le globe, cette maladie se nomme trichiase, voyez ce mot. Quelquefois il y en a un double rang. Il survient des ulceres prurigineux le long des bords des paupieres. Voyez PSOROPHTHALMIE. Les paupieres peuvent être attaquées de varices, de verrues, de cancers qu'il faut extirper, de tumeurs enkystées, de concrétions lymphatiques dures comme des pierres. Voyez ORGEOLET, &c. L'abscès du grand angle de l'oeil est une maladie particuliere, voyez ANCHILOPS. Les larmes retenues par l'obstruction du conduit nasal causent une tumeur au grand angle, qui finit par s'ulcerer, voyez AEGILOPS, & produire une fistule lacrymale. Voyez ce mot à l'article FISTULE. Il survient au grand angle de l'oeil des excroissances. Voyez ENCANTHIS.

Les graisses qui entourent le globe de l'oeil & qui remplissent le vuide qu'il laisse dans l'orbite, sont susceptibles d'un engorgement qui chasse l'oeil sur la joue. Voyez EXOPHTHALMIE ; maladie qu'on a confondue souvent avec la dilatation du globe. Voyez HYDROPHTHALMIE.

Les muscles de l'oeil & les nerfs dont ils tirent la puissance motrice, ont leurs maladies particulieres. Ces organes sont affectés dans les yeux louches. Voyez STRABISME.

La conjonctive est fort souvent attaquée d'inflammation. Voyez OPHTHALMIE. Dans les ophthalmies invétérées, les vaisseaux restent variqueux. Voyez VARICES. Cette membrane est sujette au gonflement oedémateux. Voyez OEDEMATEUX. Il y survient des ulceres. Voyez STAPHYLOME.

La cornée perd sa transparence par des pustules, des cicatrices, des engorgemens lymphatiques. Voyez TAYE, LEUCOMA, ALBUGO. La cornée s'abscède. Voyez HYPOPYON. Les ulceres restent fistuleux, il se forme sur la cornée une excroissance charnue. Voyez ONGLE & PTERYGION.

Le globe de l'oeil peut être blessé & ouvert par des instrumens piquans, tranchans & contondans. Voyez PLAIES DES YEUX à l'article PLAIE. Il augmente de volume par la plénitude excessive que cause la surabondance des humeurs qu'il contient. Voyez HYDROPHTHALMIE. Il souffre atrophie & diminution, le nerf optique devient paralytique. Voyez GOUTTE SEREINE. La prunelle se dilate par cette cause, ou par le gonflement du corps vitré, ce qu'il ne faut pas confondre : le corps vitré perd sa transparence, voyez GLAUCOME, & le crystallin devient opaque, voyez CATARACTE, & la nouvelle méthode de guérir cette maladie par l'extraction du cristallin, au mot EXTRACTION. La totalité du globe de l'oeil forme quelquefois un cancer, maladie qui requiert absolument l'extirpation complete de cet organe : cette opération, dont les auteurs ont parlé trop superficiellement jusqu'ici, fera le sujet de l'article qui suit. (Y)

OEIL, extirpation de l'oeil, opération de chirurgie. Les auteurs dogmatiques qui se sont acquis la plus grande réputation sur les maladies de l'oeil, sont en défaut sur l'exposition des cas qui exigent l'extirpation. On ne doit pas la tenter dans l'exophthalmie qui vient de cause interne, ni même, dans ce qu'on appelle l'oeil hors de la tête, à l'occasion de coups reçus sur l'orbite, à moins que la nécessité de l'extirpation ne soit bien expressément marquée. Covillard, dans ses observations jatro-chirurgiques, dit s'être opposé à ce qu'un chirurgien coupât avec des ciseaux l'oeil pendant sur la joue, séparé de l'orbite par un coup de bâton de raquette ; & qu'ayant remis l'oeil à sa place le plus proprement & promptement qu'il lui fut possible, il continua ses soins & guérit le blessé, sans aucune altération ou diminution de la vue.

Un fait aussi intéressant dans la chirurgie des yeux, mériteroit d'être examiné avec une scrupuleuse attention. Antoine Maître-Jan ne craint point de dire qu'il est faux & exagéré. Ses raisonnemens ne peuvent prévaloir contre l'expérience. Lamzwerde, médecin de Cologne, rapporte un cas semblable. Spigélius, ce fameux anatomiste, qu'on ne soupçonne pas de s'être laissé tromper par les apparences, voulant prouver que les nerfs sont des parties lâches, susceptibles d'être fort étendues, prend le nerf optique pour exemple, & donne le récit d'une blessure faite à un enfant par un coup de pierre, qui lui avoit fait sortir l'oeil de l'orbite, au point qu'il pendoit jusqu'au milieu du nez. Un habile chirurgien prit soin de cet enfant ; l'oeil se rétablit peu-à-peu, & si bien, qu'il n'en est resté aucune difformité. Guillemeau admet la possibilité de la réduction de l'oeil qui a été poussé hors de l'orbite par une cause violente.

On sent assez que ces principes doivent paroître absurdes à ceux qui prendroient le terme de réduction à la lettre, comme si la chûte de l'oeil étoit simplement une maladie par situation viciée, pour me servir de l'expression des anciens pathologistes, & qu'on parlât de le remettre comme on réduit une luxation. Il est néanmoins certain que les anciens replaçoient l'oeil, & comptoient beaucoup sur une compression violente par le moyen d'un bandage convenable pour le soutenir & favoriser sa réunion.

Ceux qui, à l'exemple de Maître-Jan, n'admettent dans ces faits que ce qu'ils y entrevoient de vraisemblable, auroient peut-être moins douté des principales circonstances qu'on y détaille, s'ils eussent connu bien précisément la disposition relative de l'oeil & de l'orbite dans l'état naturel. Le plan du bord de chaque orbite est oblique, & se trouve plus reculé, ou plus en arriere vers la tempe que vers le nez. Le globe de l'oeil est fixé du côté du nez, & déborde antérieurement le plan de l'orbite. Il est donc manifeste, par la seule inspection, que le globe de l'oeil dans l'état naturel, est en partie hors de l'orbite. Si l'on considere ensuite que le nerf optique est fort lâche, pour suivre avec aisance tous les mouvemens que le globe fait autour de son centre par l'action de ses différens muscles, on n'aura pas de peine à concevoir, qu'au moindre gonflement, l'oeil ne puisse saillir d'une maniere extraordinaire, & qu'il ne faut pas un si grand désordre qu'on pourroit se l'imaginer, pour le faire paroître tout-à-fait hors de l'orbite, sans que le nerf optique soit rompu ou déchiré. Il y auroit donc une grande impéritie de se décider trop précipitamment à faire l'extirpation du globe de l'oeil dans le cas où on le croit tout-à-fait détaché de l'orbite, & comme pendant sur la joue.

Le cancer de l'oeil est une maladie très-formidable par sa nature, & par la difficulté d'user des secours applicables en toute autre partie. De grands chirurgiens ont surmonté ces obstacles ; ils nous ont laissé dans leurs ouvrages, les exemples de leur savoir & de leur habileté dans ces cas épineux. Je vais exposer la doctrine des autres sur l'extirpation de l'oeil, en suivant l'ordre des tems. C'est surtout dans un Dictionnaire encyclopédique qu'on doit placer l'histoire des arts : elle est toujours intéressante ; par elle on rassemble les traits de lumiere qui ont éclairé chaque âge, & l'on dissipe les ténebres, qui, de tems à autre, ont obscurci les meilleures idées. On n'est pas obligé de remonter fort loin pour trouver les premieres notions de l'opération dont il s'agit ; & contre la marche naturelle des arts & des sciences qui vont ordinairement d'un pas plus ou moins rapide vers leur perfection, on voit que ceux à qui nous sommes redevables des premiers détails, ont travaillé plus utilement qu'aucun de leurs successeurs. De-là la nécessité d'étudier les anciens, & de ne pas ignorer leurs découvertes & leurs observations.

C'est dans un traité allemand sur les maladies des yeux, publié à Dresde en 1583, par George Bartisch, qu'on trouve la premiere époque de la pratique d'extirper l'oeil. L'auteur a orné son ouvrage de beaucoup de figures, & y a fait représenter plusieurs maladies qui exigent cette opération. Il propose un instrument en forme de cuillier, tranchante à son bec, pour cerner l'oeil, & le tirer de l'orbite. Treize ans après la publication de cet ouvrage, Fabrice de Hildan eut occasion d'extirper un oeil ; il fit construire l'instrument de Bartisch, & en fit l'essai sur deux animaux. Il reconnut que son usage étoit incommode & dangereux ; qu'il étoit trop large pour pouvoir être porté jusque dans le fond de l'orbite, & y couper le nerf optique, avec les muscles qui y sont implantés : qu'ainsi il faudroit laisser la moitié du mal, ou fracturer les parois de l'orbite, en poussant l'instrument avec violence dans le fond de cette cavité, pour l'extirpation radicale. Fabrice de Hildan imagina un autre instrument, dont il s'est servi avec grand succès. C'est un bistouri, mousse à son extrêmité comme le couteau lenticulaire, de crainte d'offenser les parois de l'orbite. Le tranchant est en-dedans ; la tige qui le porte est un peu courbe, ni plus ni moins, dit l'auteur, que sont les couteaux dont on se sert pour creuser les cuillieres de bois. Il en avoit fait le modele en plomb, en prenant les dimensions nécessaires sur une tête de squelete.

Pour se servir de cet instrument, après avoir mis le malade en situation sur une chaise, Fabrice de Hildan prit tout ce qu'il put saisir de l'excroissance cancereuse de l'oeil dans une bourse de cuir, dont les cordons furent serrés sur la tumeur, afin de pouvoir la tirer un peu en-dehors, & faciliter l'opération. Cette méthode est préférable aux anses de fil, qu'on forme par deux points d'aiguille donnés crucialement, parce que les humeurs contenues dans la tumeur qu'on veut extirper, venant à s'écouler, les membranes s'affaissoient, la tumeur devient flasque, & l'opération plus difficile. L'excroissance saisie dans la bourse, l'opérateur fit une incision à la conjonctive pour couper les attaches de la tumeur avec les paupieres. Il porta alors dans le fond de l'orbite l'instrument que je viens de décrire, avec lequel il coupa derriere le globe de l'oeil le nerf optique & les muscles qui l'entourent, à leur origine. L'opération ne fut ni longue ni douloureuse ; & le malade pansé avec des remedes balsamiques, fut guéri en peu de tems.

Tulpius qui n'ignoroit pas le succès de cette opération, laissa mourir une fille d'un cancer à l'oeil, par l'omission de ce secours. Dans le même tems, les fastes de l'art nous montrent une autre personne qui est la victime d'une opération pratiquée d'une maniere cruelle. Bartholin, dans les histoires anatomiques, fait mention d'un homme à qui on arracha l'oeil carcinomateux avec des tenailles, & qui en mourut le quatrieme jour.

On lit dans la collection posthume des observations médico-chirurgicales de Job à Meckréen, qu'il a fait l'extirpation de l'oeil à Amsterdam à une fille de dix-huit ans. L'instrument qu'on a fait graver est précisément la cuilliere tranchante de Bartisch. Voilà un instrument défectueux qui se trouve entre les mains d'un très-habile homme, cent ans ou environ après avoir été inventé, quoiqu'il eût été proscrit presqu'aussi-tôt par la censure de Fabrice de Hildan ; censure que Job à Meckréen devoit connoître, puisqu'il cite cet auteur en plusieurs occasions.

Bidloo rapporte quatre observations sur l'heureuse extirpation du globe de l'oeil. Il se servit d'un bistouri droit qui faisoit angle avec le manche. Son procédé n'a pas été méthodique ; car il a été obligé d'employer à différentes reprises le bistouri & des ciseaux. Quoi qu'il en soit, il a guéri ses malades, & la réussite est un argument en faveur de l'opération.

Jusqu'ici nous n'avons pu citer que des étrangers. Je n'ai rien trouvé sur l'extirpation de l'oeil dans les écrits de nos compatriotes avant Lavauguyon. Ce médecin, dans un traité d'opération de chirurgie, imprimé en 1696, recommande l'extirpation de l'oeil cancereux, en se contentant de dire qu'il faut le disséquer avec une lancette. Un autre médecin, dans une pathologie de chirurgie regarde comme incurable le cancer de l'oeil ; il ne conseille que la cure palliative. Il cite l'opération pratiquée par Fabrice de Hildan, en disant qu'elle est trop délicate, pour qu'on l'entreprenne sans de grandes précautions. Un chirurgien a commenté ce texte de Verduc, & il dit qu'il faut que l'opérateur, pour entreprendre une telle affaire, y soit comme forcé par instances réitérées du malade & des assistans, à cause de l'incertitude du succès d'une cure presqu'absolument déplorée. Nous reconnoissons là le langage d'un chirurgien timide, qui n'a aucune expérience personnelle, & qui a négligé de s'instruire par celle des autres. Antoine Maître Jan, dont le traité sur les maladies de l'oeil a joui jusqu'ici d'une estime générale, proscrit l'extirpation de l'oeil, ou plutôt il se contente de prescrire quelques remedes palliatifs, pour éloigner autant qu'il est possible les suites funestes du cancer de l'oeil.

Parmi les auteurs françois, il n'y a que Saint-Yves, qui soit entré dans quelques détails très-succincts, sur la pratique de cette opération. Il passoit, au moyen d'une aiguille, une soie à-travers le globe pour le soulever pendant l'extirpation ; il ne décrit point le procédé qu'il suivoit, & il se borne à dire, que les malades sont guéris en peu de tems.

Heister, attentif à recueillir toutes les méthodes qui sont venues à sa connoissance pendant quarante années d'une application continuelle, est fort court sur l'extirpation de l'oeil. En admettant la necessité de cette opération, il prétend qu'il ne faut pas d'autre instrument pour la faire, qu'un bistouri droit ordinaire. L'experience & la raison ne sont pas favorables à une assertion aussi hasardée.

On voit par cet exposé, qu'on n'a point encore de regles précises sur le manuel d'une opération, dont la necessité & l'utilité ne peuvent être équivoques. Fabrice de Hildan est le seul qui ait décrit son procedé avec quelque attention : il n'a point eu d'imitateur ; le silence, la négligence ou la timidité des auteurs modernes sur ce point sont difficiles à concevoir. La perte infaillible des malades à qui l'on ne fera point cette opération, les cures heureuses qu'on lui doit, devoient animer les praticiens à la perfectionner & à la rendre aussi simple & facile qu'elle est avantageuse. Consulté plusieurs fois dans des cas qui exigeoient cette opération, je me suis fait une méthode que la structure de l'oeil, ses attaches & ses rapports avec les parties circonvoisines m'ont fait concevoir comme la plus convenable ; elle a eu l'approbation de l'académie royale de Chirurgie, & plusieurs personnes l'ont pratiquée depuis moi avec succès.

Il faut d'abord inciser les attaches de l'oeil avec les paupieres, comme Hildanus l'a fort bien remarqué. Il ne faut pas d'instrument particulier pour cela : mais cette incision peut être faite avec plus ou moins de méthode. Inférieurement, il suffit de couper dans l'angle ou repli que font la conjonctive & la membrane interne de la paupiere ; on doit penser en même-tems à l'attache fixe du muscle petit oblique, sur le bord inférieur de l'orbite du côté du grand angle : supérieurement il faut diriger la pointe de l'instrument pour couper le muscle releveur de la paupiere supérieure avec la membrane qui le double ; & en faisant glisser un peu le bistouri de haut en bas du côté de l'angle interne, on coupera le tendon du grand oblique. Dès-lors l'oeil ne tient plus à la circonférence antérieure de l'orbite : il ne s'agit plus que de couper dans le fond de cette cavité le nerf optique & les muscles qui l'environnent : cela se fera d'un seul coup de ciseaux appropriés à cette section ; les lames en sont courbes du côté du plat. Il paroît assez indifférent de quel côté on porte la pointe des ciseaux dans le fond de l'orbite. Dans l'état naturel, l'obliquité du plan de l'orbite, & la situation de l'oeil près de la paroi interne, prescrivent de pénetrer dans l'orbite du côté du petit angle, en portant la concavité des lames sur la partie laterale externe du globe ; mais comme la protubérance de l'oeil & sa tumefaction contre nature ne gardent aucunes mesures, & que les végétations fongueuses se font vers les endroits où il y a naturellement le moins de résistance ; c'est le côté du petit angle qui se trouve ordinairement le plus embarrassé. Il sera donc au choix du Chirurgien d'entrer dans l'orbite avec ses ciseaux courbes, du côté qui lui paroîtra le plus commode. Les muscles & le nerf optique étant coupés, les ciseaux fermés servent comme d'une curete pour soulever l'oeil en-dehors ; c'est ce que Bartisch prétendoit faire avec sa cuillier tranchante. L'opération est fort simple de la façon dont je viens de la décrire ; & l'on sent assez qu'ayant pris de la main gauche l'oeil, qui tient encore par des graisses mollasses & extensibles, il faut les couper avec des ciseaux qu'on a dans la droite.

L'extirpation de l'oeil avec tout autre instrument n'est reglée par aucun précepte ; on fait abstraction de tout ordre opératoire relatif à la situation & à l'attache des parties. Au contraire, dans l'opération que je recommande, chaque mouvement de la main est dirigé par les connoissances anatomiques ; il n'y en a aucun qui n'ait un effet déterminé. L'opération se fait promptement & avec précision, chaque procedé est raisonné & va directement au but que l'opérateur se propose ; enfin, il y a une méthode, & l'on n'en voit point dans l'opération pratiquée avec le bistouri seulement.

Si la glande lacrymale étoit engorgée, il faudroit la détacher de sa fosse particuliere avec la pointe des ciseaux courbes ; après que l'oeil seroit extirpé, ainsi que toutes les duretés skirrheuses qui pourroient être restées dans l'orbite. Cette attention tient aux préceptes généraux de l'extirpation des tumeurs cancéreuses : les pansemens doivent être dessicatifs avec des substances balsamiques, afin de réprimer les graisses qui ont grande disposition à se boursouffler, parce que rien ne les contient, & qu'il faut conserver un vuide dans l'orbite pour placer un oeil artificiel. (Y)

OEIL ARTIFICIEL. La Chirurgie ne s'occupe pas seulement du rétablissement de la santé, elle détermine des moyens qui suppléent aux choses qui manquent. La connoissance de ces moyens est un point capital dans la Chirurgie, & la maniere de donner des secours aux parties qui manquent naturellement ou par accident, forme une classe générale des opérations, connue sous le nom de prothese. Voyez PROTHESE.

Le moyen dont nous parlons ici, n'est point curatif, & n'aide à aucune fonction. C'est un objet de pure décoration, sur la construction duquel le chirurgien doit donner ses conseils.

Les yeux artificiels peuvent être faits d'or, d'argent ou d'émail. Les yeux d'or ou d'argent doivent être peints ou émaillés de façon à imiter la couleur naturelle. L'inconvénient d'un oeil de métal est de gêner par son poids, & de procurer un écoulement d'humeur chassieuse fort incommode. L'oeil de verre ou d'émail est bien plus léger, & l'on n'en emploie point d'autres ; il y a des ouvriers à Paris qui les font en imitant si parfaitement les couleurs de l'oeil sain, qu'on ne s'apperçoit pas que celui qui porte un oeil artificiel, soit privé de l'un de ses yeux. Fabrice d'Aquapendente fait le même éloge des yeux de verre qu'on construisoit de son tems à Venise.

L'oeil artificiel doit être différemment configuré, suivant les cas où son application est nécessaire. Lorsqu'on a perdu les humeurs de l'oeil, à l'occasion d'une plaie, ou d'un abscès qu'il a fallu ouvrir, &c. les membranes qui composent le globe sont conservées ; il reste un globe informe, une espece de moignon qui fait les mêmes mouvemens que l'oeil sain par l'action des muscles. Dans ce cas l'oeil artificiel est un hémisphere allongé, dont la partie concave s'adapte sur le moignon de l'oeil. On est bientôt habitué à porter cette machine qu'on glisse très-facilement sous les paupieres ; on la porte tout le jour, & on l'ôte le soir pour la laver, & on la remet le matin. Cette précaution journaliere n'est pas indispensablement nécessaire ; mais la propreté l'exige autant que l'amour-propre. L'oeil artificiel crasseux est comme un vase de porcelaine mal nettoyé ; faute de soin, les moins clairvoyans s'appercevroient de l'artifice.

Si l'on a perdu le globe de l'oeil par extirpation, la cavité de l'orbite est plus ou moins remplie d'une chair vermeille dont les bourgeons ont été fournis par les graisses qui entouroient l'oeil extirpé. Dans ce cas, l'oeil artificiel doit avoir postérieurement une surface plus ou moins convexe ; ordinairement il lui faut à-peu-près la figure d'un noyau d'abricot ; mais si les choses étoient disposées de façon que rien ne pût tenir dans l'orbite, il y auroit encore une ressource pour éviter le desagrément d'être défiguré, faute de pouvoir faire usage d'un oeil artificiel. Ambroise Paré a prévû ce cas ; il fait porter l'oeil artificiel à l'extrêmité d'un fil de fer applati & couvert de ruban qui passera par-dessus l'oreille & autour de la moitié de la tête. Dans le cas où l'on auroit été obligé d'extirper les paupieres cancéreuses avec l'oeil, ou en conservant l'oeil sain, on pourroit, au lieu d'une lame d'acier élastique, porter un oeil garni de paupieres, ou seulement de paupieres artificielles. Le besoin suggérera tous les artifices capables de réparer les difformités.

OEIL SIMPLE, terme de Chirurgie, bandage contentif pour l'oeil. Voyez MONOCULE.

OEIL DOUBLE, terme de Chirurgie, bandage contentif pour les deux yeux. Pour faire ce bandage, après avoir appliqué sur les yeux les plumaceaux, compresses & autres pieces d'appareil nécessaires, on prend une bande de quatre à cinq aunes de long roulée à deux chefs. Le plat de la bande s'applique sur le front ; on conduit le globe qui est dans chaque main à la nuque où on les croise ; on les change de main, on revient de chaque côté par-dessous l'oreille, sur la joue ; on monte obliquement croiser la bande au-dessus de la racine du nez, en changeant encore les globes de main ; on conduit la bande de chaque côté sur les parties latérales de la tête, on va croiser à la nuque ; on revient en devant en faisant un doloire sur la joue, & on continue pour faire comme auparavant un troisieme doloire, & on finit la bande par des circulaires autour de la tête, qui affermissent & soutiennent les trous de bande qui ont passé obliquement sur les pariétaux & sur les joues pour couvrir les deux yeux. Voyez nos Pl. de Chirurgie. (Y)

OEIL DES INSECTES, L ', (Hist. nat. des Insectes) organe de la vûe des insectes. La plûpart des insectes ont la faculté de voir ; leurs yeux sont de forme très-différente : les uns ont le lustre & presque toute la rondeur des perles ; les autres sont hémisphériques, comme sont ceux des grillons sauvages ; & d'autres tiennent de la sphéroïde.

Ils n'ont pas tous la même couleur ; l'on voit plusieurs papillons qui ont les yeux blancs comme la neige ; ceux des araignées sont tout-à-fait noirs ; ceux des pucerons de noisettiers, sont couleur d'ambre jaune ; l'éclat de ceux des petites demoiselles, est semblable à celui de l'or ; ceux des sauterelles vertes, ont la couleur d'une émeraude ; ceux des pucerons de tilleul, sont comme du vermillon. Il y en a une autre espece qui les ont d'un rouge brun de jaspe : enfin, l'on en voit dont les yeux ont autant de feu & d'éclat, que ceux des chats pendant la nuit. La plupart perdent peu-à-peu après la mort, le brillant de ces couleurs ; elles en viennent même au point de se ternir totalement ; c'est ce qu'il est bon de savoir, afin qu'on ne se figure pas que les yeux des insectes vivans soient semblables aux yeux ternis des insectes morts que l'on trouve dans les cabinets.

Il n'est pas surprenant qu'ils se ternissent totalement ; la cornée des yeux des insectes est écailleuse & transparente comme le verre. Ce ne sont que les humeurs colorées qui se trouvent sous cette cornée, qui la font paroître avec les couleurs qu'on lui voit. Ces humeurs venant après la mort de l'insecte à se corrompre & à se sécher, changent de couleur, & donnent à tout l'oeil la couleur terne qu'elles ont prise.

Les yeux des insectes sont ordinairement placés au front sous les antennes : cette regle n'est cependant pas sans exception, puisqu'il y en a qui les ont derriere ces mêmes antennes. Chez les uns, ils avancent un peu hors de la tête ; c'est ainsi qu'ils sont dans les grillons des champs : chez les autres, ils sortent tellement de la tête, qu'on diroit qu'ils n'y tiennent que par une articulation ; c'est ce qu'on remarque dans les petites demoiselles aquatiques.

Le nombre des yeux n'est pas égal chez tous les insectes : la plûpart en ont deux ; mais il y en a aussi qui en ont cinq, comme l'abbé Catelan l'a observé dans les mouches. Ces yeux s'appellent ordinairement des yeux à réseau : M. Lyonnet les a toujours trouvés à toutes les especes d'insectes aîlés, mais rarement aux insectes qui n'avoient pas encore subi leur derniere transformation.

Les araignées ont ordinairement huit yeux, qui ne sont pas rangés chez toutes les especes dans le même ordre. Il en faut cependant excepter quelques araignées à longues jambes, dont les antennes ressemblent aux pattes d'écrevisses, qui n'ont que deux yeux. Il y a quelques insectes dont les yeux ressemblent à deux demi-globes, élevés sur les deux côtés de la tête, & l'on apperçoit dans ces yeux une infinité de petits hexagones de la figure des alveoles des abeilles. Dans chacun de ces hexagones, il y a des cercles en forme de lentilles, qui sont tout autant d'yeux, dont le nombre par - là devient presqu'innombrable. Par ce moyen, ces insectes jouissent, non-seulement des avantages de la vûe, mais il y a apparence, qu'ils l'ont plus claire & plus forte que les autres animaux : cela étoit sans doute nécessaire à cause de la rapidité de leur vol, & de la nécessité où ils sont de chercher leur nourriture de côté & d'autre en volant.

Les yeux des insectes ne sont, ni environnés d'os, ni garnis de sourcils, pour les garantir des accidens extérieurs ; mais en échange la tunique extérieure, qu'on nomme cornée, est assez dure pour mettre leurs yeux hors des dangers qu'ils auroient à craindre sans cela. Aristote en a fait la remarque. L. II. de partib. anim. c. xiij.

Il résulte assez de ce détail, que les yeux des insectes sont des morceaux surprenans de méchanisme ; mais leur structure & leur disposition ne nous auroient jamais été connues, sans le secours du microscope : il nous fait voir que les escarbots, les abeilles, les guèpes, les fourmis, les mouches, les papillons & plusieurs autres insectes, ont deux bourrelets immuables, qui forment la plus grande partie de leur tête & renferment un nombre prodigieux de petits hémispheres ronds, placés avec une extrême régularité en lignes qui se croisent & qui ressemblent à des filets.

C'est un amas de plusieurs yeux, si parfaitement unis & polis, que comme autant de miroirs, ils réfléchissent les images de tous les objets extérieurs. On peut voir à leur surface l'image d'une chandelle, multipliée presque une infinité de fois, changeant la direction de ses rayons vers chaque oeil, selon le mouvement que lui donne la main de l'observateur. Tous ces petits hémispheres sont des yeux réels, qui ont chacun au milieu une petite lentille transparente, une prunelle par où les objets paroissent renversés comme par un verre convexe ; ils forment aussi un petit telescope, lorsqu'on les place à la distance précise du foyer qui leur est commun avec la lentille du microscope. Il y a lieu de croire que chacune de ces petites lentilles répond à une branche distincte des nerfs optiques, & que les objets n'y paroissent qu'un à un, tout comme nous ne voyons pas un objet double, quoique nous ayons deux yeux.

Tous ceux qui ont un microscope, se sont amusés à considerer ces petits yeux ; mais il y en a peut-être peu qui en ayent consideré la nature ou le nombre. M. Hook a trouvé quatorze mille hémispheres dans les deux yeux d'un bourdon, c'est-à-dire, sept mille dans chacun. M. Leuwenhoeck en a compté six mille deux cent trente-six dans les deux yeux d'un vers à soie, lorsqu'il est dans l'état de mouche ; trois mille cent quatre-vingt-un dans chaque oeil de l'escarbot ; & huit mille dans les deux yeux d'une mouche ordinaire. Mais la mouche-dragon est encore plus remarquable par la grandeur & la finesse de ses yeux à réseau. Voyez MOUCHE-DRAGON.

Si l'on coupe l'oeil d'une mouche - dragon, d'un bourdon, d'une mouche commune ; qu'avec un pinceau & un peu d'eau claire on en ôte tous les vaisseaux ; qu'on examine ces vaisseaux au microscope, leur nombre paroîtra prodigieux. M. Leeuwenhoek ayant préparé un oeil de cette maniere, le plaça un peu plus loin de son microscope qu'il ne faisoit, lorsqu'il vouloit examiner un objet ; ensorte qu'il sit concourir le foyer de sa lentille avec le foyer antérieur de cet oeil ; alors regardant à-travers ces deux lentilles qui formoient un telescope, le clocher d'une église qui avoit 300 piés de hauteur, & à la distance de 750 piés, lui parut à-travers de chaque petite lentille renversé, mais pas plus grand que la pointe d'une aiguille fine ; ensuite dirigeant sa vûe vers une maison voisine à-travers ce grand nombre de petits hémispheres, il vit non-seulement le devant de la maison, mais encore les portes & les fenêtres ; & il fut en état de distinguer si les fenêtres étoient ouvertes ou fermées.

On ne peut pas douter que les poux, les mites & plusieurs autres animaux encore plus petits, n'ayent des yeux façonnés de maniere à distinguer des objets quelques milliers de fois plus petits qu'ils ne sont eux-mêmes ; car les petites particules qui les nourrissent, & plusieurs autres choses qu'il leur importe de distinguer, doivent certainement être de cette petitesse. Combien donc leurs yeux ne doivent-ils pas grossir les objets ; & quelle découverte ne feroit-on pas, s'il étoit possible d'avoir des lentilles de cette force, pour découvrir par leur moyen ce que ces petits animaux découvrent clairement.

Jean-Baptiste Hodierna a fait un examen très-curieux des yeux des insectes dans son traité italien : l'occhio della mosca, o discorso fisico intorno all anatomia del occhio di tutti gli animali annulosi detti Jasetti, recentemente scoverta. Panormi 1644.

On peut voir aussi de belles observations curieuses sur les yeux des insectes, par l'abbé Catelan dans le journal des Savans, 1680 & 1681, &c. (D.J.)

OEIL, (Critiq. sacrée) dans le langage de l'Ecriture, l'oeil mauvais, oculus nequam, , signifie l'envie & l'avarice, an oculus tuus nequam est, quia ego sum bonus ? Matth. xx. 15. Marc, vij. 22. Luc, xj. 24. Etes-vous envieux de ce que je suis bon ? Oculus malus ad mala, l'homme avare ne tend qu'au mal, Eccl. xiv. 10. L'oeil simple, , l'oeil bon, marque au contraire la libéralité, l'inclination à la bénéficence, vir boni oculi, une ame liberale, Prov. Mettre ses yeux sur quelqu'un, indique quelquefois la colere ; ponam oculos meos super eos, souvent aussi ces mots désignent les bienfaits ; oculi ejus super gentes respiciunt, Ps. 65. 7. Joseph dit à ses freres de lui amener Benjamin, afin qu'il mette les yeux sur lui, c'est-à-dire, qu'il veut lui faire du bien. Oculo coeco esse dans Job. xxix. 15. c'est une expression qui signifie généralement prendre soin des affligés & les secourir dans leurs besoins. Eruere oculos alterius, Num. vj. 14. se dit métaphoriquement de ceux avec qui on traite comme avec des aveugles. Josephus ponet manus suas super oculos tuos, Genes. xlvj. 4. Joseph vous fermera les yeux à votre mort ; cérémonie en usage chez les anciens. Ad oculum servire, Colos. iij. 22. servir à l'oeil, c'est ne servir un maître avec soin que quand on en est vû. La hauteur des yeux désigne l'orgueil, Eccles. xxiij. 5. Enfin, oculi pleni adulterii, oculi fornicantes, & autres façons de parler semblables de l'Ecriture, viennent de ce que les yeux sont les organes des passions. (D.J.)

OEIL ARTIFICIEL, (Optiq.) cette machine qu'on peut voir, Pl. d'Optique, fig. 9. n°. 2. est une espece de petit globe, à-peu-près comme celui de l'oeil, & traversé dans sa longueur par un tuyau F C qui est garni d'un verre lenticulaire à son extrêmité F. A l'autre extrêmité C est adapté un papier huilé, qu'on place à-peu-près au foyer du verre, & sur lequel viennent se peindre dans l'obscurité les images renversées des objets extérieurs ; cet oeil artificiel est une espece de chambre obscure. Voyez CHAMBRE OBSCURE, & il représente la maniere dont les images des objets extérieurs se peignent au fond de l'oeil, qui est lui-même une chambre obscure naturelle. Voyez VISION. (O)

OEIL, s. m. (Botan. & Jardin.) est un petit point rond qui vient le long des branches des arbres d'où sortent les jeunes pousses, qui produisent les fleurs & les fruits ; il n'y a de différence entre oeil & bourgeon, qu'en ce que l'oeil demeure long-tems en repos jusqu'à l'arrivée de la sève, au lieu qu'alors le bourgeon s'enfle & se manifeste ; desorte qu'on peut dire qu'il est un oeil animé.

On appelle oeil rond, celui qui est enflé & propre à former une branche à fruit.

Oeil plat est celui qui ne donne que du bois ; on dit encore oeil poussant, oeil dormant.

Le premier est employé quand on greffe, dans la pousse ou dans le tems de la sève.

Le second veut dire qu'on greffe entre les deux sèves, tems où les yeux ne sont point animés. (K)

OEIL DE BOEUF, s. m. (Hist. nat. Bot.) buphthalmum, genre de plante à fleur radiée, dont le disque est composé de plusieurs fleurons, séparés les uns des autres par une feuille pliée en gouttiere ; la couronne de cette fleur est composée de demi-fleurons, placés sur des embryons, & soutenus par un calice formé de plusieurs feuilles disposées en écailles. Lorsque la fleur est passée, les embryons deviennent des semences qui sont le plus souvent menues & anguleuses. Ajoutez aux caracteres de ce genre, le port entier de la plante. Tournefort, Inst. rei herb. Voyez PLANTE.

OEIL, (Conchyl.) terme d'usage en parlant du centre de la volute d'une coquille. (D.J.)

OEIL DE BOUC, nom que l'on a donné à une espece de patelle ou de lepas. Voyez LEPAS & COQUILLE.

La coquille de ce poisson, dit Tournefort, dans son voyage du levant, est un bassin d'une seule piece, d'environ un pouce ou deux de diamêtre, presque ovale, haut de huit ou neuf lignes, retréci en pavillon d'entonnoir, terminé en pointe, rempli par un poisson qui présente d'abord un grand muscle pectoral gris-brun, roussâtre sur les bords, & légerement ondé. La surface de ce muscle se remue de telle sorte, qu'on s'apperçoit de certains points ou petits grains qui s'élevent & même s'élancent, comme on le remarque, sur les liqueurs qui commencent à frémir avant que de bouillir. D'ailleurs, cette surface est souple, drapée & couverte d'une liqueur baveuse & gluante : tout cela la rend propre à s'insinuer dans les moindres inégalités des rochers, auxquels ce poisson s'attache si fortement, que ne pouvant lui faire lâcher prise, on se sert d'un couteau pointu pour l'en détacher.

Ce muscle est coriace, épais d'environ trois lignes, & long ordinairement d'un pouce, tout semblable au muscle pectoral des limaçons de terre : la surface intérieure du muscle pectoral de l'oeil de bouc est lisse, luisante, creusée en gouttiere, au fond de laquelle est placée un tendon qui le sépare en deux ventres, & auquel vient aboutir de chaque côté un plan de fibres transverses, chargé verticalement des fibres qui forment le muscle : ce même muscle est entouré d'une bordure ou fraise, laquelle se meut fort vîte indépendamment du muscle, lorsqu'on la pique ; elle est composée, quelque mince qu'elle soit, de fibres transverses, rangées du centre à la circonférence ; ce qui pourroit faire soupçonner, qu'elle seroit détachée, si par son tendon elle n'étoit aussi adherente qu'elle l'est à la coquille ; car pour l'en détacher, il faut la cerner entierement avec un couteau.

La tête du poisson sort d'une espece de coëffe frangée & frisée, produite par l'allongement de la fraise dont on vient de parler ; cette tête qui ressemble en quelque maniere à celle d'un petit cochon, a quatre ou cinq lignes de longueur, sur moitié moins de largeur, arrondie par-dessus, terminée par une bouche roussâtre, large de deux lignes, & bordée d'une grosse levre. Des côtés du front sortent deux cornes qui s'allongent & se racourcissent à-peu-près comme celles des boeufs.

Les autres parties de cet animal sont renfermées dans un sac, où l'oesophage vient aboutir ; ce sac long d'environ un pouce & demi, large de neuf ou dix lignes, arrondi sur le dos, retréci vers la tête, est tout-à-fait couché sur la gouttiere du muscle pectoral, & renferme une substance mollasse, bonne à manger, parsemée de vaisseaux noirâtres, dans laquelle l'oesophage s'allonge en un conduit courbé en plusieurs sinuosités.

Le muscle pectoral tient lieu de jambes & de piés à ces animaux, de même qu'à tous les limaçons & à tous les poissons, dont la coquille est d'une seule piece. Lorsque les yeux de bouc veulent avancer, ils appuient fortement sur le bord anterieur de ce muscle ; c'est le point fixe vers lequel tout le reste du muscle qui est dans le relâchement est amené, au lieu que lorsqu'ils veulent reculer, ils se cramponnent fortement sur le bord postérieur du même muscle ; & alors le devant qui est dans l'inaction est obligé de s'approcher vers cette partie, où le point d'appui se trouve dans ce tems-là.

Nous renvoyons au mot patelle à établir le caractere essentiel de ce genre de coquillage qui forme la premiere famille des coquilles univalves, & là nous en indiquerons les différentes especes. Voyez PATELLE. (D.J.)

OEIL DE BOEUF, (Phys.) le cap de Bonne-Espérance est fameux par ses tempêtes, & par le nuage singulier qui les produit ; ce nuage ne paroît d'abord que comme une petite tache ronde dans le ciel, & les matelots l'ont appellé oeil de boeuf. De tous les voyageurs qui ont parlé de ce nuage, Kolbe paroît être celui qui l'a examiné avec le plus d'attention ; voici ce qu'il en dit, tome I. pag. 224. & suivantes de la description du cap de Bonne-Espérance. " Le nuage que l'on voit sur les montagnes de la Table, ou du Diable, ou du Vent, est composé, si je ne me trompe, d'une infinité de petites particules poussées, premierement contre les montagnes du cap, qui sont à l'est, par les vents d'est qui regnent pendant presque toute l'année dans la zone torride ; ces particules ainsi poussées sont arrêtées dans leurs cours par ces hautes montagnes, & se ramassent sur leur côté oriental ; alors elles deviennent visibles & y forment de petits monceaux ou assemblages de nuages, qui étant incessamment poussés par le vent d'est, s'élevent au sommet de ces montagnes ; ils n'y restent pas long-tems tranquilles & arrêtés, contraints d'avancer, ils s'engouffrent entre les collines qui sont devant eux, où ils sont serrés & pressés comme dans une maniere de canal, le vent les presse au-dessous, & les côtés opposés de deux montagnes les retiennent à droite & à gauche ; lorsqu'en avançant toujours ils parviennent au pié de quelque montagne où la campagne est un peu plus ouverte, ils s'étendent, se déploient, & deviennent de nouveau invisibles ; mais bien-tôt ils sont chassés sur les montagnes par les nouveaux nuages qui sont poussés derriere eux, & parviennent ainsi, avec beaucoup d'impétuosité, sur les montagnes les plus hautes du cap, qui sont celles du Vent & de la Table, où regne alors un vent tout contraire ; là il se fait un conflit affreux, ils sont poussés parderriere & repoussés par-devant, ce qui produit des tourbillons horribles, soit sur les hautes montagnes dont je parle, soit dans la vallée de la Table où ces nuages voudroient se précipiter. Lorsque le vent de nord-ouest a cédé le champ de bataille, celui de sud-est augmente & continue de souffler avec plus ou moins de violence pendant son semestre ; il se renforce pendant que le nuage de l'oeil de boeuf est épais, parce que les particules qui viennent s'y amasser par derriere, s'efforcent d'avancer ; il diminue lorsqu'il est moins épais, parce qu'alors moins de particules pressent par derriere ; il baisse entierement lorsque le nuage ne paroît plus, parce qu'il ne vient plus de l'est de nouvelles particules, ou qu'il n'en arrive pas assez ; le nuage enfin ne se dissipe point, ou plutôt paroît toujours à-peu-près de la même grosseur, parce que de nouvelles matieres remplacent par-derriere celles qui se dissipent par devant.

Toutes ces circonstances du phénomène conduisent à une hypothèse qui en explique si bien toutes les parties ; 1°. derriere la montagne de la Table on remarque une espece de sentier ou une traînée de légers brouillards blancs, qui commençant sur la descente orientale de cette montagne, aboutit à la mer, & occupe dans son étendue les montagnes de Pierre. Je me suis très - souvent occupé à contempler cette trainée qui, suivant moi, étoit causée par le passage rapide des particules dont je parle, depuis les montagnes de Pierre jusqu'à celle de la Table.

Ces particules, que je suppose, doivent être extrêmement embarrassées dans leur marche, par les fréquens chocs & contre-chocs causés, nonseulement par les montagnes, mais encore par les vents de sud & d'est qui regnent aux lieux circonvoisins du cap ; c'est ici ma seconde observation : j'ai déja parlé des deux montagnes qui sont situées sur les pointes de la baie Falzo, ou fausse baie ; l'une s'appelle la LÈvre pendante, & l'autre Norvege. Lorsque les particules que je conçois sont poussées sur ces montagnes par les vents d'est, elles en sont repoussées par les vents de sud, ce qui les porte sur les montagnes voisines ; elles y sont arrêtées pendant quelque tems & y paroissent en nuages, comme elles le faisoient sur les deux montagnes de la baie Falzo, & même un peu davantage. Ces nuages sont souvent fort épais sur la Hollande hottentote, sur les montagnes de Stellenbosch, de Drakenstein, & de Pierre, mais sur-tout la montagne de la Table & sur celle du Diable.

Enfin, ce qui confirme mon opinion, est que constamment deux ou trois jours avant que les vents de sud-est soufflent, on apperçoit sur la tête du lion de petits nuages noirs qui la couvrent ; ces nuages sont, suivant moi, composés des particules dont j'ai parlé ; si le vent de nord - ouest regne encore lorsqu'ils arrivent, ils sont arrêtés dans leur course, mais ils ne sont jamais chassés fort loin jusqu'à ce que le vent de sud-est commence ".

OEIL DE CHAT, (Hist. nat. Minéral.) oculus cati, oculus solis, oculus beli, bellochio, c'est une espece d'opale, assez transparente, ordinairement d'un jaune verdâtre ou d'une couleur rougeâtre & changeante, semblable à celle de la prunelle de l'oeil d'un chat ; tenue au jour & remuée elle semble darder un rayon de lumiere. Quelquefois par des accidens heureux on trouve une tache noire ou d'une autre couleur, accompagnée de plusieurs cercles concentriques, au milieu de cette pierre, ce qui la fait encore plus ressembler à un oeil : souvent aussi les Jouailliers ont des secrets pour aider la nature, & pour perfectionner cette ressemblance qu'elle n'avoit fait qu'ébaucher.

Les anciens lithographes, à qui les noms ne coûtoient rien, ont appellé erytrophtalmus les pierres dans lesquelles il se trouvoit un cercle rouge ; quand ce cercle étoit gris ou blanc ils ont nommé la pierre leucophtalmus ; lorsqu'il y avoit deux yeux représentés sous la même pierre, ils l'ont appellée diophtalmus : c'est ainsi qu'ils ont aussi nommé oegrophthalmus & lycophtalmus les pierres sur lesquelles ils ont vû, ou cru voir la ressemblance d'un oeil de chevre ou de loup. (-)

OEIL DU MONDE, (Hist. nat. Minéralogie) oculus mundi, lapis mutabilis, pierre précieuse qui est une vraie onyx à qui elle ressemble par sa couleur qui est aussi celle d'un ongle.

On dit que cette pierre, qui a peu de transparence, présente un phénomene singulier ; si on la laisse dans l'eau pendant quelques minutes, elle devient beaucoup plus transparente qu'auparavant, & aulieu d'être d'un gris pâle, elle paroît alors d'une couleur jaunâtre, à-peu-près comme celle de l'ambre ; aussi-tôt qu'elle a été retirée de l'eau & sechée, elle redevient opaque comme auparavant : on prétend que cette pierre ne se trouve qu'à la Chine. (-)

OEIL DE SERPENT, (Hist. nat.) en italien occhio di serpe, nom donné par quelques auteurs à la pierre appellée bufonito ou crapaudine. Voyez cet article.

OEIL, (Métallurgie) on appelle ainsi dans les fonderies de métaux une ouverture qui est au bas du fourneau, par laquelle la matiere fondue s'écoule pour être reçue dans le bassin qui est au-dessous. Pendant la fusion le trou se bouche avec un mêlange de glaise & de charbon ; lorsque la fonte est achevée & que la matiere est bien fluide, on perce cet oeil avec une barre de fer. Quelquefois on fond par l'oeil : c'est-à-dire on ne bouche point ce trou, & on laisse découler le métal fondu à mesure qu'il se fond : cela convient sur-tout aux métaux qui se calcinent aisément, comme le plomb ou l'étain. Voyez ÉTAIN & PLOMB. (-)

OEIL, (Architect. civile) nom général qu'on donne à toute fenêtre ronde prise dans un fronton, un attique, ou dans les reins d'une voûte, comme il y en a, par exemple, aux deux berceaux de la grande salle du palais à Paris.

Oeil de boeuf, petit jour pris dans une couverture, pour éclairer un grenier ou un faux comble, fait de plomb ou de poterie : on appelle encore oeil de boeuf les petites lucarnes d'un dôme, telles qu'il y en a, par exemple, à celui de saint Pierre de Rome, qui en a quarante-huit en trois rangs.

Oeil de dôme, c'est l'ouverture qui est au haut de la coupe d'un dôme, comme au Panthéon à Rome, & qu'on couvre le plus souvent d'une lanterne, ainsi que la plûpart des dômes.

Oeil de volute, c'est le petit cercle du milieu de la volute ionique, où l'on marque les treize centres pour en décrire les circonvolutions.

Oeil de pont, terme d'architecture hydraulique, nom qu'on donne à de certaines ouvertures rondes au-dessus des piles, & dans les reins des arches d'un pont, qu'on fait autant pour rendre l'ouvrage léger que pour faciliter le passage des grosses eaux, telles qu'il y en a, par exemple, au pont neuf de la ville de Toulouse, & à ceux que Michel-Ange a bâtis sur l'Arno, à Florence. Daviler. (D.J.)

OEIL DE PIE, (Marine) ce sont les trous ou oeillets qu'on fait le long du bas de la voile au - dessus de la ralingue, pour y passer des garottes de ris. (Z)

OEILS-YEUX, ou trous de la voile de sivadiere, ce sont deux trous aux deux points d'en-bas de la sivadiere, par où s'écoule l'eau que la mer jette dans la sivadiere. (Z)

OEIL, terme de Manufacture, se dit du lustre & de l'éclat des marchandises d'une certaine beauté extérieure qui frappe la vûe, & qui ne fait pourtant pas la plus grande perfection. Néanmoins comme l'on est souvent plus touché de l'oeil & du lustre d'une étoffe que de sa bonne fabrique, c'en est aussi une des meilleures qualités pour le débit, & si les ouvriers doivent être attentifs à donner cet oeil à leurs ouvrages, les marchands ne doivent pas moins l'être à le leur conserver. (D.J.)

OEIL, terme d'Artisans, ce mot s'entend des trous qui servent à emmancher plusieurs de leurs outils, comme l'oeil d'un marteau, d'un pieu, d'un houe, d'une pioche, d'un déceintroir, d'un têtu, &c.

On dit aussi l'oeil d'un étau, pour signifier le trou par où passe sa vis ; & l'oeil d'une louve, instrument de fer qui sert à élever des pierres de taille, pour dire le trou par où passe l'esse du cable.

L'oeil d'une meule à moulin, est le trou qu'elle a dans son centre.

Les grues, les engins, les chevres, & autres semblables machines à élever des fardeaux, ont aussi leurs yeux, ce sont les trous par où passent les cables. (D.J.)

OEIL, en terme d'Eperonnier, sont des trous qui terminent chacune des branches d'un mors par enhaut de quelque espece que ce mors soit, à gorge de pigeon, à canne, &c. c'est dans ces yeux que passent la gourmette & deux corroyes de cuir qui arrêtent le mors sur la tête du cheval en se passant derriere les oreilles. Voyez GOURMETTE, &c. Voyez les planches de l'Eperonnier.

OEIL des caracteres d'Imprimerie ; on entend par oeil la figure de la lettre qui se trouve à un des deux bouts du corps : on dit d'un caractere qu'il est gros oeil ou petit oeil, parce que sur un même corps on y fond des lettres un peu plus ou moins grosses qui se distinguent par gros ou petit oeil. Voyez OEIL, impr.

OEIL, en terme de Fourbisseur, c'est la partie d'une garde qui est entre la poignée & la plaque. On la nomme aussi quelquefois corps. Elle se termine en bas par une batte. Voyez BATTE.

OEIL D'UN RESSORT, s'entend parmi les Horlogers, d'une fente longue faite à chacune des extrêmités du grand ressort d'une montre ou d'une pendule pour le faire tenir aux crochets du barillet & de son arbre. Voyez BARILLET, ARBRE DE BARILLET, RESSORT, &c. (T)

OEIL, terme de Joaillerie ; ce mot signifie, en stile de Lapidaire, le brillant & l'éclat des pierres, quelquefois leur qualité & leur nature. Ce diamant a un oeil admirable, cet autre a l'oeil un peu louche, il l'a un peu noirâtre, &c.

OEIL, en terme d'Imprimerie, s'entend assez généralement des différentes grosseurs des caracteres, considérés par leur superficie, qui est l'oeil ; l'on dit par exemple, le gros romain est à plus gros oeil que le saint-augustin ; ce cicero est d'un oeil plus petit que celui dont est imprimé tel ouvrage : ainsi des autres caracteres supérieurs ou inférieurs. Si on considere ces mêmes caracteres par la force des corps, il faut alors appeller chaque caractere par le nom que leur a donné l'usage. Voyez table des caracteres.

Par oeil de la lettre, les Imprimeurs entendent la partie gravée dont l'empreinte se communique sur le papier par le moyen de l'impression ; & ils distinguent dans cette même partie gravée ou oeil trois sortes de proportion, dimension, ou grosseur ; parce qu'il est possible en effet, & assez fréquent de donner au même corps de caractere une de ces trois différences, qui consistent à graver l'oeil, ou gros ou moyen, ou à petit oeil. Cette différence réelle dans l'art de la gravure propre à la fonderie en caracteres, & apparente au lecteur, n'en produira aucune dans la justification des pages & des lignes, si le moyen ou petit oeil est fondu sur le même corps que le gros oeil, ou celui ordinaire.

OEIL DU CHEVAL, (Maréchal) les yeux de cet animal doivent être grands à fleur de tête, vifs & nets : oeil verron, signifie que la prunelle est d'une couleur approchante du verd : oeil de cochon, se dit d'un cheval qui a les yeux trop petits. La vitre de l'oeil. Voyez VITRE.

OEIL & BATTE, terme de Marchand de poisson ; il signifie tout ce qui est contenu depuis l'ouie ou l'oeil du poisson jusqu'à la queue, qu'on appelle sa batte, à cause qu'il s'en sert à battre l'eau lorsqu'il nage. Le brochet a deux piés entre oeil & batte ; c'est-à-dire, que dans la maniere de mesurer qui s'observe dans le commerce du poisson, il ne doit se vendre que pour être de deux piés de long, quoique la tête & la queue comprises, il y en ait souvent plus de trois.

OEIL DE PERDRIX, instrument du métier d'étoffe de soie : l'oeil de perdrix est un petit anneau de fer rond très-poli, de la grosseur environ d'un oeil de perdrix ; c'est sans doute pourquoi il en porte le nom.

Il sert à passer, ou être enfilé par la corde de rame. On met autant d'yeux de perdrix qu'on veut attacher de semples aux rames ; les cordes de semples sont attachées aux yeux de perdrix, afin que le frottement de la corde de semple contre celle de rame ne l'use pas si vîte.

OEIL, terme de Tireur d'or ; c'est la plus petite ouverture d'une filiere par où passe le lingot de quelque métal pour le réduire en fil.

OEIL DE BOEUF, terme de Verrerie ; c'est ce noeud qu'on nomme communément boudine, qui est au milieu du plat de verre, & qui est inutile pour être employé en vitres, du moins dans les maisons de quelque considération, n'étant propre qu'à être jetté au groisil. (D.J.)


OEILLERESDENTS, (Anat.) Voyez DENTS.

OEILLERES, s. f. terme de Bourrelier, ce sont deux morceaux de cuir, un peu épais, quarrés, attachés par un côté aux montans de la bride, précisément à côté des yeux du cheval. L'usage des oeilleres est d'empêcher le cheval de voir de côté, & l'assujettir à regarder devant. Voyez les Pl. du Bourrelier.

L'oeillere se dit encore de la partie de la têtiere du cheval de harnois. Ce sont aussi des morceaux de cuir posés à côté des yeux, pour les garantir des coups de fouet.


OEILLETcaryophyllus, s. m. (Botan.) genre de plante dont la fleur est composée de plusieurs pétales disposés en rond, qui sortent d'un calice cylindrique, membraneux & écailleux à son origine. Le pistil sort de ce calice, & devient dans la suite un fruit cylindrique qui s'ouvre par la pointe, & qui est enveloppé par le calice. Ce fruit renferme des semences plates, feuilletées, & attachées à un placenta. Tournefort, Inst. rei herb. Voyez PLANTE. (I)

Personne n'ignore combien ce genre de plante est étendu : M. de Tournefort en distingue quatre-vingt-neuf especes, qui different par la grandeur, la couleur & le nombre des pétales, toutes variétés qui viennent de la différente culture ; ainsi dans la diversité qu'on voit de ces agréables fleurs, il suffira de ne décrire ici que l'oeillet commun de nos jardins, & celui de la Chine.

L'oeillet commun de nos jardins est le caryophyllus major de C. B. P. 207. & de Tournefort, I. R. H. 330. Sa racine est simple, fibreuse ; ses tiges sont nombreuses, lisses, cylindriques, hautes d'une coudée, genouillées, noueuses, branchues. Ses feuilles sortent de chaque noeud deux-à-deux ; elles sont étroites comme celles du chien-dent, dures, pointues à leur extrêmité, d'une couleur bleue ou de verd de mer.

Ses fleurs naissent au sommet des tiges, composées de plusieurs pétales de différentes couleurs, d'écarlate, de chair-blanche, noirâtre ou panachée, placées en rond, au nombre de cinq, de six ou davantage, légerement dentelées, d'une odeur douce de clou-de-gérofle ; ayant à leur milieu des étamines garnies de sommets blancs, & un pistil qui se termine par deux ou trois filamens recourbés ; ces filamens sortent d'un calice cylindrique, membraneux, écailleux vers le bas, dentelé dans le haut : le pistil se change en un fruit cylindrique qui s'ouvre par le sommet, enveloppé dans le calice, rempli de petites graines plates & comme feuillées, ridées, noires quand elles sont mûres, & attachées à un placenta.

L'oeillet de la Chine, caryophyllus sinensis, supinus, leviori folio, flore vario, est décrit par Tournefort dans les mém. de l'acad. des Sciences, année 1701. Sa racine est grosse au collet comme le petit doigt, dure, ligneuse, d'un blanc sale tirant sur le jaunâtre dans les especes dont les fleurs n'ont pas les couleurs foncées, mais rougeâtre comme celle de l'oseille dans les piés qui portent les fleurs rouges ou mêlées de purpurin.

Les tiges naissent en foule, longues d'un pié & demi ou deux, cassantes, garnies à chaque noeud de feuilles opposées deux-à-deux, semblables par leur figure & par leur couleur à celles du giroflier jaune : ces tiges se divisent vers le haut en plusieurs brins chargés de fleurs sur les extrêmités.

La même graine produit plusieurs variétés par rapport aux couleurs & au nombre des feuilles : il y a des piés dont les fleurs sont à-demi-doubles ; mais il y a beaucoup d'apparence qu'elles deviendront doubles par la suite.

Les premieres fleurs sont à cinq pétales blanc-de-lait, colorées de verdâtre en-dessous, crenelées & comme dentées.

La calice est un tuyau découpé en cinq pointes, accompagné à sa naissance d'une autre espece de calice, formé de cinq ou six feuilles comme posées par écailles & très pointues ; le pistil est enfermé dans le fond de ce calice : il est surmonté par deux filets blancs & crochus par le bout, accompagné de dix étamines blanches, déliées, chargées chacune d'un sommet cendré.

Lorsque la fleur est passée, le pistil fait crever le calice, & devient un fruit cylindrique qui s'ouvre en cinq pointes, & laisse voir plusieurs graines noires, plates, presqu'ovales, pointues, minces & comme feuilletées sur les bords, & attachées à un placenta blanc & cylindrique. La racine n'est pas tout-à-fait sans acreté : les fleurs n'ont presque pas d'odeur ; elles varient étrangement.

On éleve les oeillets dans les jardins à cause de leur beauté & de leur douce odeur. On les multiplie plus souvent par les marcottes que l'on sépare des piés, que par la graine ; car les fleurs qui naissent sur les piés élevés de graine, deviennent sauvages, & donnent des fleurs plus petites, mais odorantes & simples, quoique la graine ait été tirée d'oeillet à fleur double.

On prépare dans les boutiques un syrop d'oeillet, une conserve, du vinaigre & une eau distillée odorante. Le syrop est de grand usage dans les juleps & les potions. Les fleurs d'oeillet macérées dans le vinaigre lui donnent la couleur rouge, une odeur suave & une saveur agréable. (D.J.)

OEILLET, (Jardin) cette fleur délicieuse par son odeur & ses belles couleurs, fait un des objets de la passion des fleuristes : ils vous indiqueront dans plusieurs traités exprès, la maniere d'élever de beaux oeillets, les pots pour les planter, la terre qui leur est nécessaire, la façon de les marcotter, celle de les oeilletonner & de les empoter, le tems de les mettre dans la serre, celui de les en sortir, leur arrosement, leur culture à mesure qu'ils poussent leurs dards, la maniere d'en ôter les boutons superflus, celle de les aider à fleurir, le lieu qui leur est propre quand ils sont en fleurs, l'art de les soutenir, leur graine & leurs maladies. C'est assez dans cet ouvrage de se borner à quelques remarques particulieres que j'emprunterai de Bradley & de Miller.

Ils ont trouvé qu'on pouvoit assez commodément diviser tout le genre des oeillets en cinq classes, qu'ils distinguent par les noms d'oeillets piquetés, de dames-peintes, (painted ladies), de bizarres, d'étincelans & de flambés.

Les oeillets piquetés ont toujours le fond blanc, & sont tachetés ou imprimés, comme disent les fleuristes, de rouge ou de pourpre. Les dames-peintes ont les pétales colorés en-dessus de rouge ou de pourpre, & tout-à-fait blancs en dessous. Les bizarres sont rayés & diversifiés de quatre couleurs. Les étincelans ne sont que de deux couleurs, mais toujours par rayes. Enfin les flambés ont un fond rouge, toujours rayé de noir, ou de couleur bien brune. Il seroit inutile & même impossible d'indiquer les variétés de chacune de ces classes, puisque la graine en produit sans cesse de nouvelles en tout pays.

Mais de quelque classe & de quelque genre que soit un oeillet, sa valeur est proportionnée à l'assemblage de certaines qualités qu'il doit avoir pour être réputé beau. 1°. La tige de cette fleur doit être forte, & capable de supporter tout le poids de la fleur sans tomber : 2°. les pétales ou feuilles de la fleur doivent être longues, larges, épaisses, fermes, & cependant faciles à se déployer ; 3°. la cosse du milieu de la fleur ne doit pas trop s'élever au-dessus de l'autre partie de la fleur : 4°. les couleurs doivent être brillantes, & marquées également sur toutes les parties de la fleur : 5°. l'oeillet doit être rempli de feuilles qui le rendent, après son épanouissement, haut dans le milieu, & bien rond dans sa circonférence.

Il y a des oeillets qui ont dix, douze, jusqu'à quatorze pouces de tour, & qui sont en même tems garnis de beaucoup de feuilles ; c'est aussi ce qui constitue leur beauté. L'oeillet est beaucoup plus beau quand il pomme en forme de houppe, que lorsqu'il est plat. Plus il est net, plus il est beau ; plus sa fleur est mêlée également de panaches & de couleurs, plus elle est estimée. Quand le panache est bien tranché & point imbibé, c'est toujours le mieux. Les pieces de panaches bien empotées, qui s'étendent depuis leur racine jusqu'à l'extrêmité des feuilles de l'oeillet, sont les plus recherchées : mais on tolere quelques légeres imperfections dans la plûpart de ces fleurs, en faveur de plusieurs beautés.

Les fleuristes font aussi dépendre les qualités de ces fleurs de la forme de leurs cosses : l'espece de celles qui fleurissent sans se crever, est appellée fleur à cosses longues ; l'espece dont les pétales ne peuvent pas se contenir dans les bornes du calice, est nommée fleur à cosses rondes. Il y a telles fleurs des dernieres especes qui ont plus de quatre pouces. Il est difficile d'avoir des oeillets de la grosseur qu'on désire, sans qu'ils crevent. On peut laisser beaucoup de boutons & plusieurs dards sur les plus gros pour qu'ils ne crevent pas si aisément ; mais ils en viennent un peu moins larges.

Ces fleurs ne sont pas d'une certaine hauteur fixe, les unes fleurissant à deux piés, & d'autres à quatre piés de haut : ils fleurissent plus ou moins tôt, suivant les différentes saisons où on les a semés. Cependant le fort de leurs fleurs est en général vers le milieu de Juin ; & c'est alors que les fleuristes en rassemblent beaucoup pour étaler leurs variétés, & donner des noms à leurs especes nouvelles.

Les fleurs doubles portent rarement de la graine, ou parce que les parties mâles ne sont pas parfaites chez elles, ou parce que la multitude des pétales les empêche de faire leurs fonctions, ou par d'autres raisons qui nous sont inconnues. Quoi qu'il en soit, les fleuristes curieux plantent de toutes les bonnes especes de leurs oeillets carnés doubles au milieu des carreaux sur une ligne ; ils mettent de chaque côté au moins deux rangées des especes simples de couleurs choisies, & entr'elles quelques piés d'oeillets de la Chine, qui possedent les différentes variétés de couleurs extraordinaires.

L'oeillet de la Chine est à fleur simple ou double : la premiere sorte est nommée par les Botanistes caryophyllus sinensis, supinus, leucoii folio, flore vario ; en anglois the variable china-pink : la seconde sorte est appellée caryophyllus sinensis, supinus, leucoii folio, flore pleno ; en anglois, the double china-pink.

Il y a une si grande variété de couleurs differentes dans les oeillets de la Chine, qu'on en voit à peine deux exactement semblables dans un très-grand parterre ; & comme leurs couleurs sont en même tems de la derniere beauté, il faut avoir soin de n'employer les graines que des plus beaux ; car ils sont fort sujets à dégénerer. Les graines de l'espece double produiront de nouveau quantité de fleurs doubles, au lieu que les graines de l'espece simple ne donnent presque jamais de fleurs doubles. On ne multiplie l'une & l'autre espece que de graines ; & Miller vous enseignera mieux que personne la maniere d'y réussir.

Je n'ajoute qu'un mot sur les marcottes d'oeillet. Quand on les leve en automne, au lieu du printems, & qu'on les transporte dans des pots ou des plates-bandes où elles doivent fleurir, on est plus assuré qu'elles produiront des fleurs plus fortes, & de meilleure heure, & outre cela les marcottes seront bientôt en état d'être marcottées elles-mêmes. Mais soit qu'on transplante les oeillets en automne ou au printems, il faut les tenir à l'ombre, les garantir du soleil pendant une quinzaine après les avoir plantés, & préparer toujours pour l'hiver des endroits propres à les abriter en cas qu'il survienne de fortes gelées. (D.J.)

OEILLET, (Pharmac. & Mat. méd.) ce n'est que la fleur de cette plante qui est en usage en Médecine, & même seulement dans les préparations officinales.

La plus usitée est le syrop simple d'oeillet, appellé communément dans les pharmacopées latines de tunicâ.

Ce syrop se prépare par infusion & par la dissolution du sucre au bain marie sans cuite. Voyez SYROP. On choisit pour le préparer les oeillets rouges semi-doubles que l'on cultive exprès à Paris, qui ont beaucoup plus d'odeur que tous les autres, & qui donnent une belle couleur au syrop ; car la partie colorante de ces fleurs est soluble par l'eau. On ne prend exactement que les pétales. On peut, si l'on veut, augmenter le parfum de ce syrop en y faisant infuser pendant la préparation deux ou trois clous de gerofle entiers sur huit ou dix livres de syrop. L'odeur de ces oeillets est si exactement analogue à celle du gerofle, qu'on pourroit employer des clous de gerofle seuls à la place des oeillets, sans que personne pût reconnoître cette substitution par le fond du parfum. Aussi est-ce avec le gerofle qu'on prépare le ratafiat, connu sous le nom de ratafiat d'oeillet, qu'on colore avec la cochenille, avec les fleurs de pavot rouge, les roses de Provins, &c. On prépare aussi avec l'oeillet une eau distillée, une conserve & un vinaigre.

Tous ces remedes, & sur-tout le premier, sont regardés comme céphaliques, cordiaux & alexipharmaques. Ils sont spécialement recommandés dans les fievres malignes & pestilentielles pris intérieurement. Le vinaigre qui se prépare en faisant infuser les pétales de ces fleurs dans du fort vinaigre pendant une quinzaine de jours, est aussi célébré comme très-utile en tems de peste, si on le flaire habituellement. (b)

OEILLET D'INDE, tagetes, genre de plante à fleur radiée, dont le disque est composé de plusieurs fleurons découpés de différentes façons, selon les diverses especes ; la couronne de cette fleur est formée de demi-fleurons placés sur des embryons, & soutenus par un calice qui est d'une seule feuille & allongé en forme de tuyau. Les embryons deviennent dans la suite des semences anguleuses, qui ont une sorte de tête formée de petites feuilles. Ces semences sont attachées à un placenta. Il y a quelques especes de ce genre, dont les fleurs sont composées de demi-fleurons fistuleux. Tournefort, inst. rei herb. Voyez PLANTE.

OEILLET DE MER, (Hist. nat.) petit madrepore qui a une sorte de pédicule, & qui est évasé par l'extrêmité supérieure, & épanoui, pour ainsi dire, comme un oeillet. C'est pourquoi on l'a appellé oeillet de mer. Voyez MADREPORE. (I)

OEILLET D'ETAI, (Marine) c'est une grande boucle qu'on fait au bout de l'étai vers le haut. C'est par-dedans cette boucle que passe le même étai après avoir fait le tour du mât.

Oeillets de la tournevire, ce sont des boucles que l'on fait à chacun des bouts de la tournevire, pour les joindre l'un à l'autre avec un quarantenier. (Z)

OEILLET, terme de Tailleur & de Couturiere ; petit trou entouré de soie, de fil, de cordonnet, qu'on fait à divers ouvrages de soie, de laine, ou de toile. (D.J.)

OEILLETS, (Emaill.) ce sont de petits trous ou bouillons qui se forment sur l'émail en se parfondant.


OEILLETONS. m. (Botan.) Les Botanistes, les Fleuristes & les Jardiniers, s'accordent à donner ce nom à des bourgeons qui sont à côté des racines de plusieurs plantes, fleurs ou légumes, comme des artichauts par exemple : on détache les oeilletons pour multiplier ces plantes, parce qu'ils sont, pour ainsi dire, autant de petits oeufs, qui renferment une plante semblable à la mere d'où on les a tirés. (D.J.)


OEILLETONNERv. act. (Jardinage) se dit d'une opération que l'on fait à plusieurs fleurs, particulierement à l'oeillet & à l'oreille d'ours : on cherche au pié des plantes des rejettons, appellés oeilletons, que l'on détache avec la main, & que l'on replante dans des pots. Voyez OEILLETON.

On se sert encore de ce terme en parlant des artichauts, aux piés desquels on ôte des oeilletons pour les multiplier. Voyez ARTICHAUT.


OELAND(Géog.) île considérable de la mer Baltique, sur la côte de Suede, le long de la province de Smaland. Borckholm en est la capitale. Long. 34. 48 - 35. 45. lat. 56. 12 - 57. 24.

Oeland signifie l'île du Foin. Elle a un peu plus de quinze lieues suédoises de longueur, mais elle est fort étroite ; sa côte occidentale n'a que la capitale, mais l'orientale est fort peuplée. (D.J.)

OELAND, MARBRE D ', (Hist. nat.) marmor oelandicum rubrum ; pierre très-dure, qui prend un beau poli d'un rouge matte, très-pesante, & d'un tissu fort compacte. Son nom lui vient de l'île d'Oeland, dans la mer Baltique, vis-à-vis de la ville de Calmar, où il y en a des couches immenses. Cette pierre est très-belle & très-estimée ; on en fait des tables, des chambranles de cheminées, &c. Elle renferme une grande quantité de coquilles, appellées orthoceratites ou tuyau chambré, dont l'intérieur est ordinairement rempli d'une substance spathique. Voyez d'Acosta, natur. hist. of fossils. (-)


OENANTHEoenanthe, s. m. (Hist. nat. Botan.) genre de plante à fleur en rose, en forme de parasol, composée de plusieurs pétales inégaux, en forme de coeur, disposés en rond & soutenus par un calice qui devient dans la suite un fruit composé de deux semences oblongues qui sont relevées en bosse, striées d'un côté & applaties de l'autre. Ces semences ont plusieurs pointes, celle du milieu est la plus forte. Tournefort, inst. rei herb. Voyez PLANTE. (I)

Ajoutons ici ses caracteres, suivant le système de Ray. Sa racine est un gros navet, long, charnu, qui a la figure d'un fuseau : les pétales de la fleur sont inégaux & faits en forme de coeur. Le sommet de l'ovaire est couronné par le placenta qui pousse de longs tuyaux, & qui est environné par le bas de la levre supérieure de l'ovaire ; l'ovaire se déploie en cinq petits lobes, lesquels soutiennent les pétales de la fleur en forme de calice. Ces lobes s'attachent aux semences qui ont atteint leur maturité, comme les épines, & les tuyaux eux-mêmes se durcissent en des substances de même forme.

Tournefort compte dix especes d'oenanthe ; nous parlerons des deux principales, celle qui est à feuilles d'ache, & celle qui est à feuilles de cerfeuil.

L'oenanthe à feuilles d'ache ou de persil, oenanthe apii folio, est une plante dont les racines sont des navets noirs en-dehors, blancs en-dedans, suspendus par des fibres longues, comme par autant de filamens qui s'étendent plus au large, ou sur les côtés, qu'ils ne pénetrent avant dans la terre. Ils sont d'un goût doux & assez agréable, approchant un peu de celui du panais ; ses racines poussent plusieurs tiges à la hauteur d'environ deux piés, bleuâtres, anguleuses, cannelées, rameuses. Ses feuilles jouent beaucoup ; elles sont premierement larges, répandues à terre, & semblables à celles du persil des jardins, du goût duquel elles approchent, si ce n'est qu'elles ont un peu plus d'astriction, d'un verd presque luisant ; ensuite elles prennent la figure de celles de la queue de pourceau. Ses fleurs sont disposées en ombelles aux sommités des branches, petites, composées chacune de cinq pétales rangées en fleurs de lis, de couleur blanche tirant sur le purpurin. Lorsque les fleurs sont passées, il leur succede des semences jointes deux à deux, oblongues, cannelées sur le dos, garnies à leurs extrêmités d'en-haut de plusieurs pointes. Cette plante croît aux lieux marécageux ; on la cultive aussi dans les jardins des curieux ; elle fleurit l'été en Juin, Juillet & Août. Sa racine passe en Médecine pour détersive, apéritive & diurétique.

Il faut bien se garder de confondre l'oenanthe dont nous venons de parler, avec l'espece vénéneuse qui est à feuilles de cerfeuil ou de ciguë, oenanthe chaerophylli foliis, C. B. P. 162. I. R. H. 313. oenanthe cicutae facie, succo viroso, croceo, Lobelii Icon. oenanthe cicutae facie, Lobelii, Raii hist. I. 441. oenanthe succo viroso, I. B. 193. & Wepfer : décrivons cette plante.

Elle a beaucoup de rapport avec la ciguë : elle s'éleve à la hauteur d'environ trois piés : il sort de sa racine plusieurs tiges assez éparses, rondes, rameuses, portant des feuilles qui ressemblent à celles du cerfeuil, de couleur verte-brune, d'un goût âcre, remplies d'un suc qui est au commencement laiteux, mais qui jaunit ensuite & devient ulcérant : ses fleurs sont disposées en ombelles, & composées de plusieurs pétales rangés en rose ou en fleur-de-lis ; elles laissent, après qu'elles sont tombées, un petit fruit contenant deux semences oblongues & cannelées : ses racines sont des navets blancs, attachés immédiatement à leur tête, sans qu'aucune fibre les suspende, & remplis de suc. Cette plante ne croît guere qu'en Angleterre, en Irlande & en Hollande, le long des ruisseaux & des autres lieux aquatiques.

Ce végétable est un poison mortel pour ceux qui ont eu le malheur d'en avoir mangé ; il jette dans des convulsions dont la mort est la prompte suite. On en lit des exemples dans les observations de Vander-Wiel. On en cite en Angleterre d'autres preuves ; mais on n'a rien en ce genre de plus exact & de plus certain que le fait suivant rapporté dans les Transactions philosophiques.

Neuf prisonniers françois, dans la derniere guerre de 1744, eurent la liberté de se promener à Pembroke & aux environs : trois d'entr'eux ayant trouvé dans la campagne une grande quantité de cette plante fatale, qu'ils prirent pour du céleri sauvage, la cueillirent avec les racines, la laverent, & en mangerent sur le champ en petite quantité avec du pain & du beurre. Ils entroient à-peine dans la ville, que l'un d'eux, sans avoir ressenti de mal de tête ni d'estomac, fut tout-d'un-coup attaqué de violentes convulsions ; on le saigna vainement, car il mourut peu de tems après. Ses deux compagnons ignorant la mort de leur camarade & le danger qu'ils couroient, donnerent le reste des mêmes racines qu'ils avoient apportées, à huit autres prisonniers qui en mangerent tous plus ou moins à dîner ; cependant les deux camarades du mort tomberent au sortir de la table en convulsions, & l'un d'eux en mourut : le second réchappa après avoir été saigné & avoir pris un vomitif avec grande peine, par la difficulté qu'on eut de lui ouvrir la bouche pour lui faire avaler le remede ; les autres huit se rétablirent aussi par la prompte saignée & les vomitifs qu'on employa. Il est bon de remarquer qu'aucun d'eux n'eut ces symptomes comateux & ces stupeurs qu'éprouvent ceux qui ont mangé de la ciguë.

La racine de l'oenanthe vénéneuse est fort connue dans le pays de Galles sous le nom de racine à cinq doigts, the five-fingered root, où le petit peuple l'applique extérieurement en cataplasme dans le panaris. Les françois dont nous avons parlé ne mangerent que la racine, & ne toucherent ni aux feuilles, ni à la tige.

Il est extrêmement important, & sur-tout en Angleterre, que cette dangereuse plante soit bien connue, parce qu'elle croît en abondance sur tous les bords de la Tamise ; c'est ce qui a engagé M. Watson à la bien faire graver dans les Transactions philosophiques, n °. 481. conjointement avec la ciguë aquatique de Wepfer, pour qu'on les connût toutes deux & qu'on ne les confondît point, comme il est arrivé à de très-habiles botanistes. Wepfer lui-même s'y est mépris dans son Traité de la ciguë, en nous disant que Lobel a décrit la ciguë aquatique sous le nom d'oenanthe. Hoffman qui généralement est assez exact, n'établit point la différence de ces deux plantes en traitant des poisons des végétaux. Huit jeunes gens en Irlande ont été empoisonnés par l'oenanthe, en la prenant pour la racine du panais aquatique ; deux autres en sont morts, en la prenant pour du persil de Macédoine.

Les racines de l'oenanthe, ainsi que celle de la ciguë aquatique de Wepfer, se ressemblent en ce qu'elles n'ont point d'odeur ni de saveur desagréable, & qu'elles causent également des convulsions & une prompte mort, si l'on n'y remédie sur le champ. Il semble donc que la méthode curative doit être la même, savoir, de vuider promptement l'estomac & les intestins, & ensuite de donner au malade une grande quantité de fluides huileux. Il est certain que quand l'estomac a été délivré de ce poison, les symptomes diminuent sensiblement, & le malade a le bonheur de se rétablir ; la plus grande difficulté est de lui faire avaler quoi que ce soit, ses mâchoires se serrant fortement l'une contre l'autre par la violence des spasmes.

L'oenanthe abonde dans la province de Cumberland, où le peuple l'appelle la langue morte, the dead-tongue, & l'emploie cuite en bouillie pour les galles du dos de leurs chevaux. Les botanistes d'Allemagne ne la connoissent point dans leur pays ; & le savant Haller n'en fait aucune mention dans son catalogue des plantes de la Suisse. Il faut conclure delà qu'on ne la trouve guere qu'en Angleterre, en Hollande, &, à ce qu'on prétend, dans quelques endroits de la France. (D.J.)

OENANTHE, voyez CUL-BLANC.


OENÉIDE(Antiq. grecq.) nom d'une des douze tribus des Athéniens ; elle avoit pris ce nom d'Oenéus, roi de Calydonie, & pere de Déjanire qu'Hercule épousa. (D.J.)


OENELAEUMS. f. (Pharmac.) mixtion composée de gros vin & d'huile rosat. Dans les fractures avec plaie, où l'os n'est pas découvert, les Chirurgiens imbibent d'oenelaeum leurs compresses, afin de tenir les os appliqués, adoucir la douleur, empêcher l'inflammation : de plus, ils ont soin d'arroser tous les jours leurs bandes de cette mixtion ; ils en bassinent aussi quelquefois la partie malade ; ce mot qu'on a francisé est composé d', vin, & , huile. (D.J.)


OENI-PONS(Géog. anc.) c'étoit un pont sur une riviere qui couloit entre la Rhétie & le Norique. Il s'agit d'un pont sur l'Inn ; de-là les uns ont conclu que l'Oeni-Pons des anciens étoit Inspruck. Cluvier pense au contraire, que ce pont étoit un passage sur la route qui va de Munich à Salzbourg. Velzer met le pont de l'Inn à Oetingen en Baviere ; ce qu'il y a de sûr, c'est que ce pont étoit un passage gardé par une garnison romaine, & qu'il ne faut pas le chercher à Inspruck, qui est moderne.


OENIADE(Géog. anc.) en latin Oeniadae, ancienne ville de Grece dans l'Acarnanie, à l'embouchure de l'Acheloüs, & aux confins de l'Etolie. Strabon en marque la situation dans son livre. Il en est aussi parlé dans Diodore de Sicile, dans Polybe, dans Thucydide, l. I. & dans Tite-Live, l. XXXVIII. ch. xj. Il y a de l'apparence que cette ville tira son nom d'Oenéus, pere de Déjanire. Elle fut ensuite nommée Erysiché. (D.J.)


OENISTERIESoenisteria, fêtes que célebroient à Athenes les jeunes gens prêts à entrer dans l'adolescence, avant que de se faire couper pour la premiere fois la barbe & les cheveux. Ils apportoient au temple d'Hercule une certaine mesure de vin, en faisoient des libations, & en offroient à boire aux assistans. Hesychius & Pollux font mention de cette fête, qui prend son nom du vin qu'on y offroit, & que les Grecs appelloient . (G)


OENOÉ(Géog. anc.) nom commun à plusieurs lieux de la Grece ; 1°. c'est le nom de deux bourgs de l'Attique, l'un dans la tribu Aïantide, l'autre dans la tribu Hippothoontide, près de Marathon. 2°. Oenoé étoit une ville de l'Elide au Péloponnèse ; 3°. Oenoé étoit une ville de l'île d'Icaria ; 4°. une ville de la Laconie au Péloponnése, à l'occident d'Epidaure ; 5°. lieu maritime d'Asie dans la Cappadoce ; 6°. lieu des Corinthiens sur le promontoire d'Olénia ; 7°. ville & fontaine d'Arcadie, au Péloponnèse ; 8°. île de l'Archipel, l'une des Sporades dont Pline fait mention, liv. IV. ch. xij. On la nomma ensuite Sicinus. (D.J.)


OENOENDA(Géog. anc.) ancienne ville de la Lycie, dont parle Tite-Live, liv. XXXVIII. chap. xxxvij. Elle devint épiscopale dans la suite des tems. (D.J.)


OENOMANTIES. f. (Divination) , c'est-à-dire divination par le vin ; elle se faisoit dans l'antiquité par des conjectures tirées de la couleur, & autres accidens du vin destiné aux libations. Potter, Archaeol. graec. t. I. p. 319.


OENONE(Géog. anc.) île de la mer Egée. Eaque, fils de Jupiter, & grand-pere d'Achille, regna dans l'île d'Oenone, qu'ensuite du nom de sa mere, il appella Egine, & s'acquit une réputation d'intégrité, qui lui valut l'honneur de juger aux enfers les pâles Européens, & d'avoir sa place entre Minos & Rhadamanthe ; c'est un triumvirat poétique, bien différent de celui d'Octave, d'Antoine & de Lépide.


OENOPIE(Géog. anc.) l'ancienne Oenopie, aujourd'hui Angia, étoit une île de la Grece près d'Athenes, avec une ville de même nom. La peste ayant dévasté ce pays, il fut repeuplé par les Myrmidons. Les habitans de cette île ont été estimés grands athletes & bons marins. Il s'y trouve aujourd'hui une si grande quantité de perdrix rouges, que le peuple est obligé chaque année de s'assembler au printems pour casser les oeufs de peur que les perdreaux qui en naîtroient ne mangeassent les semailles. On voit encore quelques vestiges de deux temples d'Oenopie renommés dans l'antiquité ; l'un étoit dédié à Venus, l'autre à Jupiter.


OENOPTES. f. (Hist. anc.) c'étoit chez les Athéniens une espece de censeur qui veilloit à reprimer toutes les débauches illicites qui pouvoient se glisser dans les festins ; & il déféroit les coupables à l'aréopage. Ce mot signifie proprement inspecteur sur les vins.


OENOTRIDES(Géog. anc.) il y avoit deux îles de ce nom dont Pline parle, liv. III. ch. vij. mais qu'il n'est pas aisé de retrouver aujourd'hui. Le P. Hardouin croit que c'est Ponza & Ischia.


OENOTRIE(Géog. anc.) Oenotria, nom donné à la partie de l'Italie habitée par les Arcadiens, sous la conduite d'Oenotrius. Ce prince, dit Pausanias, fit voile en Italie, y regna, & donna son nom à cette contrée : ce fut, ajoute-t-il, la premiere colonie grecque qui alla habiter une terre étrangere ; & c'est là la peuplade de barbares la plus ancienne. Virgile n'ignoroit pas cette tradition, quand il a parlé de l'Italie.

Est locus, Hesperiam Graii cognomine dicunt,

Terra antiqua, potens armis : atque ubere glebae

Oenotrii coluere viri.

Aeneid. l. I.

(D.J.)


OENOTRIENSLES (Géog. anc.) Oenotri ; anciens peuples d'Italie, dont Denys d'Halicarnasse, liv. I. ch. iij. vous indiquera complete ment l'origine & les divers établissemens. Ils étoient une colonie d'Arcadiens, qui traverserent la mer Ionienne sous la conduite d'Oenotrius fils de Lycaon, & vinrent s'établir en Italie.


OENUS(Géog. anc.) nom latin de l'Inn, riviere d'Allemagne ; de-là vient Instadt, qui se nomme en latin Oenopolis. Le mot Oenus est diversement écrit par les anciens : savoir, tantôt Oenus, tantôt Henus, & même Hinus dans Paul le diacre.


OENUSAE(Géog. anc.) Pline, liv. IV. ch. xij. nomme ainsi trois îles qu'il place vis-à-vis de Messenes. Pausanias, liv. IV. ch. xxxiv. n'en fait qu'une seule, qui se nomme aujourd'hui Carpera.


OEPATAS. m. (Botan. exot.) grand arbre des Indes qui croît au bord de la mer, surtout aux environs de Cochin. Son fruit ressemble beaucoup à l'anacarde. Cet arbre est nommé arbor indica, fructu conoïde, cortice pulvinato, nucleum unicum nullo ossiculo claudente. H. M. part. 4. liv. V.


OES(Mythol. syrienne) nom d'un dieu des anciens Chaldéens ou Babyloniens ; c'est selon Selden & Vossius le même que Oannès. Voyez OANNES. (D.J.)


OESEL(Géog.) en latin Osilia ; île de la mer Baltique sur la côte de Livonie, près du golfe de Riga. Elle appartient à la Russie. Long. 39. 40'. 40-54''. lat. 57. 58-38''.


OESOPHAGES. m. (Anat.) c'est un canal en partie musculeux & en partie membraneux, situé derriere la trachée-artere, & devant les vertebres du dos, depuis environ le milieu du cou jusqu'au bas de la poitrine, où il passe par l'ouverture particuliere du petit muscle ou muscle inférieur du diaphragme, dans le bas-ventre, & se termine à l'orifice supérieur de l'estomac.

Il est composé de plusieurs tuniques à-peu-près comme l'estomac, dont il est la communication. La premiere n'est formée dans la poitrine que par la duplicature de la portion postérieure du médiastin. Elle manque au-dessus de la poitrine & dans le cou, où l'oesophage n'a pour tunique commune que la continuation du tissu cellulaire des parties voisines.

La seconde tunique est musculeuse, composée de différentes couches de fibres charnues. Les plus externes sont pour la plûpart longitudinales, & elles ne sont pas toutes continuées d'un bout à l'autre. Les couches suivantes sont obliquement transversales, celles d'après sont plus transversales, & les internes biaisent à contre sens. Elles se croisent toutes en plusieurs endroits très-irrégulierement, sans être spirales ni annulaires.

La troisieme tunique est appellée nerveuse, & ressemble à celle de l'estomac & des intestins. Elle est différemment plissée en long, étant beaucoup plus ample que la musculeuse, & est environnée d'un tissu filamenteux blanchâtre, mollet & fin, comme une espece de coton. Si l'on met le tissu cotonneux tremper dans de l'eau, il se gonfle & devient épais.

La quatrieme tunique, ou la plus interne, a quelque ressemblance avec celle des intestins, excepté qu'elle a des mamelons très-petits & très-courts, au lieu de velouté. Elle est aussi plissée en long comme la troisieme ; desorte qu'un oesophage coupé en travers représente un tuyau dans un autre. Cette tunique suinte toujours une lymphe visqueuse par les porosités.

L'oesophage dès son origine se porte peu-à-peu vers le côté gauche, & va naturellement le long des extrêmités gauches des cartilages de la trachée-artere.


OESOPHAGIENen Anatomie, un des muscles du pharynx, décrit par M. Albinus sous le nom de constricteur du pharynx. On donne ordinairement ce nom au petit plan de fibres demi-circulaires qui se remarque au-dessous des cricopharingiens, & qui s'attache de même qu'eux aux parties latérales externes du cartilage cricoïde.


OESOPHAGOTOMIEterme de Chirurgie, opération qu'on fait à l'oesophage pour tirer les corps étrangers qui y sont arrêtés, qui ne peuvent être ni retirés ni enfoncés, & dont le séjour dans cette partie seroit une cause d'accidens funestes. Voyez dans l'article précédent les secours qu'on peut donner contre les corps étrangers de l'oesophage ; & l'article BRONCHOTOMIE, où l'on voit que la ponction de la trachée-artere ayant rétabli la respiration, très-gênée par un corps étranger dans l'oesophage, on a pu enfoncer ce corps étranger dans l'estomac par des moyens ordinaires, ce qui a dispensé de l'oesophagotomie.

M. Guattani, chirurgien de l'hôpital général de Rome, & premier chirurgien de sa sainteté en survivance, a communiqué en 1747 à l'académie royale de Chirurgie, dont il est associé, une dissertation imprimée dans le troisieme tome de ses mémoires, dans laquelle il établit la possibilité de l'incision de l'oesophage, d'après plusieurs dissections anatomiques, & plusieurs expériences sur des animaux vivans. Il fait observer que l'incision doit toujours se faire à gauche, parce que l'oesophage, suivant la remarque de M. Winslow, n'est point couché sur le milieu des vertebres, mais est situé à la gauche de la trachée-artere. (Y)


OESTREvoyez HUITRE.


OESTRYMNISPROMONTORIUM, (Géog. anc.) Festus Avienus parle d'un promontoire, d'un golfe & d'îles qu'il nomme Oestrymnides. Il dit que le promontoire a le sommet de roche ; que le golfe commence à ce promontoire, & que les îles sont riches en plomb & en étain. Ce dernier trait ressemble bien à l'idée que les anciens ont eu des îles Cassitérides : en ce cas le golfe peut être le golfe de France. (D.J.)


OESYPES. m. (Commerce) c'est cette espece de graisse ou axonge que l'on nomme plus communément suint, qui est adhérente à la laine de moutons & de brebis, sur-tout à celle d'entre les cuisses & de dessous la gorge.

Ceux qui lavent les laines ont soin de recueillir cette graisse, qui surnage sur l'eau où ils les lavent, & ils la mettent, après l'avoir fait passer par un linge, dans des petits barrils dans lesquels les marchands Epiciers & Droguistes la reçoivent.

Le Berry, la Beauce & la Normandie sont les provinces de France qui fournissent davantage d'oesype, sans doute à cause des nombreux troupeaux qui s'y nourrissent. Les Normands lui donnent le nom de si : en Berry on l'appelle serin, & ailleurs soin.

Cette drogue doit être choisie nouvelle, d'une consistance moyenne, d'un gris de souris, sans saleté, & d'une odeur supportable. Quand elle vieillit elle ressemble à du savon sec, & s'empuantit à l'excès. Cependant elle a une propriété extraordinaire, qui est qu'après un très-long-tems & une insupportable puanteur, elle acquiert une odeur agréable & approchant de celle de l'ambre gris.

OESYPE, (Mat. med.) Les anciens pharmacologistes ont attribué, suivant leur usage, beaucoup de vertus à cette graisse, qu'ils ont principalement recommandée contre les douleurs de la rate & de l'estomac, la dureté du foie, & les nodosités des membres ; contre les ulceres du fondement & de la vulve, &c. L'usage de ce remede est absolument aboli. (b)


OETA(Géogr. anc.) longue chaîne de montagnes dans la Grece, qu'elle traverse depuis le pas des Thermopyles jusqu'au golfe d'Ambracie. L'Oeta commence aux Thermopyles, au bord du golfe Maliac, & se termine dans la mer, auprès des îles Echinades. Sophien dit que le nom moderne est Bunina.

Cette montagne de Thessalie, entre le Pinde & le Parnasse, est célebre dans l'histoire grecque, par le pas des Thermopyles, & dans la Fable, par la mort d'Hercule qui s'y brûla : d'où vient que le peuple qui habitoit au pié de l'Oeta avoit un culte particulier pour ce héros. Ce mont étoit encore renommé par son ellébore. Enfin, comme le mont Oeta se perd dans la mer égée, qui est à l'extrêmité de l'Europe à l'orient, les Poëtes ont feint que le soleil & les étoiles se levoient derriere cette montagne, & que de-là naissoient le jour & la nuit. (D.J.)


OETINou OETINGEN, (Géog.) ville d'Allemagne dans la Souabe, avec titre de comté. Long. 28. 20. lat. 48. 52.

Oetingen est la patrie de Wolfius (Jérôme) un des habiles humanistes du xvj. siecle en Allemagne. On lui doit plusieurs bonnes traductions latines des orateurs grecs & d'autres auteurs. Il mourut de la pierre à Augsbourg en 1580, à 64 ans. Il y a eu plusieurs autres savans hommes de son nom en Allemagne & en Suisse.

OETING ou OTTINGEN, (Géog.) ville d'Allemagne dans la haute Baviere, sous la jurisdiction de Burckhausen. Elle est sur l'Inn, & se divise en ancienne & en nouvelle. Long. 30. 32. lat. 48. 8. (D.J.)


OEUFdans l'Histoire Naturelle, c'est cette partie qui se forme dans les femelles des animaux, & qui, sous une écaille ou écorce qu'on nomme coque, renferme un petit animal de même espece, dont les parties se développent & se dilatent ensuite, soit par incubation, soit par l'accession d'un suc nourricier.

Les especes d'animaux qui produisent des oeufs se nomment en particulier ovipares ; & la partie de la femelle dans laquelle l'oeuf se forme, se nomme ovaire. Voyez OVAIRE.

Comme de tous les oeufs ceux des poules ou ceux dont se forment les poulets sont les plus communs & en même tems ceux qui ont été plus observés, nous dirons quelque chose ici de leur structure & de la maniere dont les poulets s'y engendrent.

La partie extérieure d'un oeuf de poule est donc la coque, écorce blanche, mince, friable, qui renferme & garantit toutes les autres parties des injures qu'elles auroient à craindre du dehors. Immédiatement après la coque il y a une membrane commune, membrana communis, qui tapisse toute la cavité de la coque, & qui lui est attachée très-serrée, excepté dans le gros bout de l'oeuf, où on découvre entre ces deux parties une petite cavité qui peu-à-peu devient plus considérable. Dans cette membrane sont contenus les deux albumina ou blancs, enveloppés chacun dans sa membrane propre. Dans le milieu du blanc est le vitellus ou jaune, enveloppé aussi particulierement dans son enveloppe ou membrane particuliere : l'albumen extérieur est oblong ou ovale, & il suit la figure de la coque ; l'intérieur est sphérique, & d'une substance plus crasse & plus visqueuse, & le jaune est de la même figure. A chacune de ses extrémités est un chalaza, & les deux ensemble sont comme les poles de ce microcosme : ce sont des corps blancs, denses, dont chacun est composé de trois petits globules, semblables à des grains de grêle joints ensemble. Non-seulement c'est dans ces chalazas que les différentes membranes sont jointes ou attachées ensemble, ce qui fait que les différentes liqueurs se tiennent chacune dans sa place ou sa position respective ; mais ils servent encore à tenir toujours une même partie de l'oeuf en en-haut, de quelque côté qu'on se tourne. Voyez CHALAZA.

Vers le milieu, entre les deux chalazas, sur le côté du jaune & dans sa membrane, est une petite vessie de la figure d'une vessie ou lentille, qu'on appelle en latin cicatricula, & en françois germe, & que quelques auteurs nomment aussi l'oeil-de-boeuf, & qui contient une humeur dans laquelle le poulet s'engendre.

Toutes ces parties qu'on distingue dans l'oeuf de poule, se trouvent aussi dans les autres oeufs : l'une des parties de l'oeuf est ce dont l'animal se forme, & le reste est destiné à sa nourriture ; suivant cela, la premiere semence ou stamen du poulet est dans la cicatricule.

L'albumen est le suc nourricier qui sert à l'étendre & à le nourrir jusqu'à ce qu'il devienne gros, & le jaune lui sert de nourriture lorsqu'il est tout-à-fait formé, & même en partie lorsqu'il est éclos ; car il reste après que l'oeuf est éclos une bonne partie du jaune, laquelle est reçue dans le ventre du poulet comme dans un magasin, & portée de-là par les appendicula ou canal intestinal, aussi bien que par entonnoir, dans les boyaux, & qui sert comme de lait. Voyez ECLORE & PUNCTUM SALIENS.

Un oeuf proprement dit est ce du total dequoi l'animal se forme ; tels sont ceux des mouches, des papillons, &c. qu'Aristote appelle vermiculi.

Il y a entre cette derniere espece d'oeufs & la premiere, cette différence, qu'au lieu que ceux de la premiere espece (aussi-tôt que la femelle les a pondus) n'ont plus besoin que de chaleur & d'incubation, sans aucune nourriture extérieure, pour porter le foetus à sa perfection ; ceux de la derniere espece, après qu'ils sont tombés de l'ovaire dans la matrice, ont besoin des sucs nourriciers de la matrice pour s'étendre & grossir : c'est aussi ce qui fait qu'ils restent plus long-tems dans la matrice que les autres.

La principale différence qui se trouve entre les oeufs proprement dits, c'est qu'il y en a qui sont parfaits, c'est-à-dire qu'ils ne manquent d'aucune des parties que nous venons de décrire, lors même qu'ils sont dans l'ovaire ou dans la matrice ; & d'autres imparfaits, qui n'ont toutes ces parties à-la-fois qu'après qu'ils sont pondus : tels sont les oeufs des poissons, où se forme un albumen pour les garantir de l'eau lorsqu'ils sont déja hors du corps de la mere.

Une autre différence, c'est qu'il y en a de fécondés & d'autres qui ne le sont point : les premiers sont ceux qui contiennent un sperme que le mâle injecte dans le coït, pour les disposer à la conception ; les autres ne sont point imprégnés de ce sperme, & ne donnent jamais des petits par incubation, mais seulement par putréfaction. Un oeuf fécondé contient les rudimens du poulet avant même que la poule ait commencé à le couver. Le microscope nous fait voir à découvert dans le milieu de la cicatricule la carcasse du poulet qui nage dans le liquamen ou l'humeur ; elle est composée de cinq petites zones ou cordons que la chaleur de l'incubation future grossit en rarefiant & liquefiant la matiere premiere de l'albumen, & ensuite celle du germe, & les faisant entrer dans les vaisseaux de la cicatricule pour y recevoir encore une préparation, une digestion, une assimilation & une accrétion ultérieure, jusqu'à ce que le poulet devenu trop gros, ait rompu la coque & soit éclos.

On croyoit autrefois qu'il n'y avoit que les oiseaux & les poissons, avec quelques autres animaux, qui fussent produits ab ovo, par des oeufs ; mais le plus grand nombre des modernes inclinent plutôt à penser que tous les animaux & les hommes mêmes sont engendrés de cette maniere. Harvé, Graaf, Kerkringius, & quelques grands anatomistes, ont si bien défendu cette opinion, qu'elle est à-présent généralement reçue.

On voit dans les testicules des femmes de petites vésicules qui sont environ de la grosseur d'un pois verd, qu'on regarde comme des oeufs : c'est ce qui a fait donner par les modernes le nom d'ovaires à ces parties, que les anciens appelloient testicules ; ces oeufs fécondés par la partie la plus volatile & la plus spiritueuse de la semence du mâle, se détachent de l'ovaire & tombent par le conduit de Fallope dans la matrice, où ils se forment & grossissent. Voyez CONCEPTION & GENERATION.

Plusieurs observations & plusieurs expériences concourent pour donner plus de poids à ce système, & pour le confirmer. M. de Saint-Maurice ayant ouvert une femme à Paris en 1682, lui trouva un foetus parfaitement formé dans le testicule.

M. Olivier médecin de Brest, assure qu'en 1684, une femme qui étoit grosse de sept mois accoucha dans son lit d'un grand plat d'oeufs, liés ensemble comme une grappe de raisin, & de différentes grosseurs, depuis celle d'une lentille, jusqu'à celle d'un oeuf de pigeon. Wormius rapporte avoir vu lui-même une femme qui étoit accouchée d'un oeuf ; & Bartholin confirme la même chose, Cent. prim. hist. anat. IV. p. 11. Le même auteur dit qu'il avoit connu à Copenhague une femme, qui au bout de douze semaines de grossesse, avoit jetté un oeuf enveloppé d'une coque mollasse. Lanzonus, Dec. 11. ann. IX. obs. xxxviij. p. 731. des mém. des curieux de la nature, rapporte la même chose d'une autre femme grosse de sept semaines. L'oeuf qu'elle rendit, n'étoit ni aussi gros qu'un oeuf de poule, ni aussi petit qu'un oeuf de pigeon : il étoit couvert de membranes, au lieu de coque. La membrane extérieure appellée chorion, étoit épaisse & sanguinolente ; l'intérieure nommée amnios, étoit déliée & transparente ; & elle renfermoit une humeur blanchâtre, dans laquelle nageoit l'embryon attaché par les vaisseaux umbilicaux, lesquels ressembloient à des fils de soie.

Bonet dans sa lettre à Zwinger, publiée dans les éphémérides des curieux de la nature, Dec. 11. ann. 2. observ. clxxxvj. p. 417. rapporte qu'une jeune fille avoit rendu une grande quantité de petits oeufs. Conrad Virsungius dit qu'en faisant l'anatomie d'une femme qui avoit une descente, il trouva dans une des trompes des oeufs de différentes grosseurs. Enfin, on voit encore de semblables exemples dans Rhodius, Cent. 111. observ. lvij. & dans différens endroits des mémoires des curieux de la nature : de sorte que Berger dans son traité de naturâ humanâ, liv. II. chap. j. p. 461. n'hésite point de penser que la seule différence qu'il y ait entre les animaux qu'on nomme vivipares, & ceux qu'on appelle ovipares, c'est que les derniers jettent leurs oeufs hors de leur corps, & les déposent dans un nid, & que leurs oeufs contiennent toute la nourriture nécessaire à leur fruit ; au lieu que dans les derniers, les oeufs sont déposés des ovaires dans la matrice, qu'ils ont peu de suc, & que la mere fournit le reste de l'aliment.

Il n'y a pas jusqu'aux plantes dont Empedocles, & depuis Malpighi, Rallius, Fabrice d'Aquapendente, Grew, & d'autres, n'ayent prétendu que la génération se fait par des oeufs. Voyez PLANTE.

D'un autre côté, nous avons plusieurs exemples où les animaux ovipares ont produit leurs petits tout vivans & sans oeufs. On en rapporte en particulier d'un corbeau, d'une poule, de serpens, d'un poisson, d'anguilles, &c. Voyez Isibord, ab Amelanxen, breviar. memorabil. n °. 28. in append. Mém. nat. cur. dec. 11. an. 4. pag. 201. Lyserus, observ. VI. envoyée à Bartholin, Aldrovand. hist. serp. & dracon. pag. 309. Seb. Nuremberg, de miraculis naturae in Europ. c. xlj. Franc. Paulin, de anguilla, sect prim. cap. ij. &c.

Ce n'est pas tout : les Physiciens rapportent des exemples de mâles qui ont jetté des oeufs par le fondement. Ce fait paroîtra si ridicule à un lecteur sage, qu'on pourroit nous blâmer de transcrire ici les passages sur lesquels on l'appuie ; & ainsi nous nous contenterons de renvoyer le lecteur qui aura assez de curiosité pour les confronter aux auteurs d'où nous aurions pû les tirer : savoir, Christophe Paulin, Cynograph. curios. sect. I. liv. III. §. 56. M. nat. cur. Dec. 11. ann. 8. observ. cxvij. p. 261. & Dec. 1. ann. 2. observ. ccl. & Dec. 11. ann. 4. append. 199. Scheulk, hist. monast. p. 129. &c.

M. Hotterfort pense qu'il a bien pu se faire au-moins dans quelque cas, que ce qu'on avoit pris pour des oeufs, ne fût que des alimens mal digérés & coagulés, ainsi qu'il l'a trouvé une fois lui-même. Quant aux oeufs des femmes, Wormius & Fromann, lib. III. de fascinat. v. 6. cap. xx. §. 9. pag. 882. ont cru que c'étoit un effet du pouvoir du démon ; mais M. Bartholin & M. Stotterfoht, se moquent avec raison de cette relation.

Gousset, de causis linguae hebraïcae, taxe le sentiment moderne de la génération ab ovo, d'être contraire à l'Ecriture ; & d'autres ont cru voir dans la semence des animaux mâles, l'animal en vie & tout formé. Voyez ANIMALCULE & SEMENCE.

Malpighi fait des observations très-curieuses avec le microscope de tous les changemens qui arrivent dans l'oeuf qu'une poule couve de demi-heure en demi-heure. Vossius & divers autres auteurs sont fort embarrassés de décider cette question, lequel a existé le premier de l'oeuf ou de la poule, de idol. lib. III. cap. lxxviij.

En Egypte, on fait éclorre les oeufs par la chaleur d'un fourneau ou d'un four, & on en fait quelquefois éclorre sept ou huit mille tout-à-la-fois. On trouve la maniere dont on se sert pour cela décrite dans les Transactions philosophiques. Voyez ECLORE. Voyez ces fours, Pl. d'Agricul.

On dit qu'à Tunquin on conserve les oeufs pendans trois ans, en les enveloppant d'une pâte faite de cendre & de saumure. La tortue fait, à ce qu'on dit, jusqu'à quinze cent oeufs qu'elle couvre de sable, & qu'elle abandonne à la chaleur du soleil pour éclorre ; les oeufs d'Autruche éclosent de la même maniere. Villugh. Ornithol. Lib. II. c. viij. §. 1.

Dans les acta eruditorum de Lips. Leypsik, année 1683. p. 221. il est parlé d'un oeuf de poule tout semblable aux oeufs ordinaires, au milieu duquel on en trouva un autre de la grosseur d'un oeuf de pigeon. Voyez SUPERFETATION.

Les oeufs à double coque ne sont pas rares ; Harvey donne fort au long dans son traité de la génération de l'animal, l'explication de cette apparence.

Chez les anciens l'oeuf étoit le symbole du monde, & c'étoit une tradition parmi eux que le monde avoit été fait d'un oeuf, ce qui rendit les oeufs d'une grande importance dans les sacrifices de Cybele, la mere des dieux : quelques-uns de leurs faux-dieux étoient aussi venus d'un oeuf.

OEUF VUIDE voyez VUIDE.

OEUF DE VACHE, c'est un nom que quelques auteurs donnent à une espece de besoard qu'on trouve dans l'estomac de la vache.

OEUF, en Architecture, ornement de forme ovale qu'on pratique de l'echinus ou quart de rond du chapiteau ïonique & composite ; le profil ou le contour de l'échinus s'enrichit d'oeufs & d'ancres placés alternativement. Voyez nos Pl. d'Architecture. Voyez aussi ECHINUS, ORE, &c.

OEUF PHILOSOPHIQUE, en Chimie, voyez PHILOSOPHIQUE.

OEUF, (Physique générale) on trouve quelquefois des oeufs extraordinaires en petitesse, en grosseur, en figure, sans coque, sans jaune ; d'autres qui ont une double coque ; d'autres qui renferment un second oeuf ; d'autres qui contiennent des corps étrangers, comme des pois, des lentilles, des épingles, &c. Enfin, j'ai recueilli beaucoup d'observations en ce genre ; mais il suffira d'en citer quelques-unes.

Le petit oeuf, ou l'oeuf nain, que les Ornithologistes nomment communément, ovum centeninum, est le dernier que la poule ponde de la saison. Cet oeuf pour l'ordinaire ne contient pas de jaune, mais une espece de glaire ou de blanc. Il n'est pas surprenant que ce dernier oeuf soit si petit ; mais il est assez étonnant qu'une poule ne ponde jamais que de ces oeufs nains.

Malpighi vous donnera la raison pourquoi ces oeufs sont stériles, & ne produisent jamais de poulets.

Il y a d'autres oeufs qui surpassent de beaucoup les oeufs communs en grosseur. On les nomme ova gemellifica ; il semble même qu'Aristote s'en soit apperçu : mais il est certain qu'il n'y a que les oiseaux domestiques qui pondent de ces sortes d'oeufs : ils contiennent deux blancs & deux jaunes, & M. Harvey remarque que communément ils renferment deux poulets, qui quoiqu'éclos ne vivent pas.

De tous les oeufs extraordinaires, il n'y en a guere de si remarquables que ceux qui ont une double coque, & que Harvey appelle ovum in ovo : cet habile homme explique en même tems les causes de ce phénomene dans son traité de generatione animalium.

Le petit oeuf renfermé dans un grand, est ordinairement de la grosseur d'une olive, pointu par le bout, couvert d'une membrane dure, épaisse, & cassante. L'humeur qu'il contient est moins jaune que dans les autres oeufs.

M. Méri a montré à l'académie des Sciences un oeuf de poule cuit, dont le blanc renfermoit un autre petit oeuf revétu de sa coque & de sa membrane intérieure, & rempli de la matiere blanche sans jaune.

On a fait voir à la même académie en 1745, un oeuf de poule d'Inde, dans lequel étoit renfermé un autre oeuf garni de sa coque. Ceux qui savent que la coque de l'oeuf ne se forme que dans l'oviductus, ou canal qui conduit l'oeuf de l'ovaire au-dehors de l'animal, sentiront combien doivent être rares les circonstances nécessaires pour produire un pareil effet.

M. Petit porta en 1742 à la même académie un petit corps oviforme d'environ dix lignes de longueur, & de cinq lignes de diametre, qu'il avoit trouvé dans le blanc d'un oeuf. Ce corps qui étoit lui-même une espece de petit oeuf, n'étoit attaché au grand que par un pédicule assez court, & qui avoit peu de consistance : on y voyoit quatre enveloppes : l'extérieure étoit assez solide, puisqu'en étant séparée, elle conservoit sa forme & se soutenoit par elle-même, ce que ne faisoient point les autres. A chaque séparation des trois premiers enveloppes, ainsi prises extérieurement, le petit corps conservoit sa figure ; mais on n'eut pas plutôt séparé la quatrieme, que tout ce qui y étoit renfermé s'échappa en forme de blanc d'oeuf sans jaune.

Il y a des poules qui par un effet de la structure de leur ovaire, pondent toujours des oeufs sans jaune. Il y en a d'autres qui n'en pondent que quelquefois ; savoir, lorsque dans des efforts, ou par quelque cause extérieure, le jaune de l'oeuf se creve dans l'oviductus ; mais la cause n'étant pas constante, elles en font aussi de bien conditionnés.

Quant aux poules qui pondent quelquefois des oeufs sans coque, cela vient ou de quelque maladie qui irritant la trompe, leur fait chasser l'oeuf avant le tems ; ou bien par une grande fécondité qui ne leur donne pas le loisir de les mûrir tous : il y a des poules qui font le même jour un oeuf bien conditionné, & un autre sans coque.

Le défaut d'une suffisante quantité de cette humeur dans certaines poules, peut encore en être la cause. Les oeufs sans coque s'appellent oeufs hardés. Voyez OEUF HARDE.

Quoique beaucoup de personnes, d'ailleurs raisonnables, croyent avec le peuple que les coqs pondent des oeufs, & en particulier les oeufs qui sont sans jaune ; que ces oeufs étant trouvés dans du fumier ou ailleurs, on en voit éclorre des serpens aîlés, qu'on appelle basilics ; cette erreur n'a d'autre fondement qu'une ancienne tradition, que les préjugés de l'éducation & l'amour du merveilleux entretiennent.

On a trouvé quelquefois dans des oeufs de poule des corps étrangers, comme des pois, des lentilles, & même une épingle. Ces pois & ces lentilles qui ont germé & porté du fruit, étoient entre le blanc & le jaune de l'oeuf : peut-être que ces graines, ainsi que l'épingle dont j'ai parlé, se sont insinuées dans les poules pendant l'accouplement qui se sera fait dans un endroit où il y avoit beaucoup de pois & de lentilles : peut-être sont-ils entrés du jabot dans l'ovaire. (D.J.)

OEUF HARDE, (Hist. nat.) il n'est pas rare de trouver des oeufs de poule sans coque : on les appelle des oeufs hardés. Leurs liqueurs ne sont contenues que par la membrane épaisse qui tapisse l'intérieur de la coquille des autres. Cette enveloppe cede sous le doigt en quelqu'endroit qu'on la presse : on tenteroit très-inutilement de faire éclorre le poulet d'un oeuf sans coque ; la transpiration s'y fait avec une trop grande facilité ; bien-tôt la membrane qui est sa seule enveloppe, se plisse, se ride, & se chiffonne très irrégulierement en différens endroits. Au bout de peu de jours l'oeuf a totalement perdu sa forme, & les deux tiers, ou même les trois quarts de son volume : il ne contient plus que des matieres épaissies au point d'être devenues solides & dures. Peut-être néanmoins ne seroit-il pas impossible, dit M. de Réaumur, de faire développer le poulet d'un oeuf hardé : mais il faudroit, ajoute-t-il, que l'art lui donnât l'équivalent de ce que la nature lui a refusé. Il faudroit suppléer par quelque enduit à la coquille qui lui manque, lui en faire une de plâtre, ou de quelque mortier, ou de quelque ciment poreux. Cette expérience qui ne seroit que curieuse, ne réussiroit sans doute, qu'après avoir été tentée bien des fois, & ne nous apprendroit rien de plus que ce que nous savons déja sur la nécessité d'une transpiration mesurée. (D.J.)

OEUFS, conservation des, (Physique générale) il n'est pas indifférent de pouvoir conserver des oeufs, & en particulier des oeufs de poule, frais pendant long-tems. Tous les oeufs que couve une poule, ne sont pas également frais ; si elle les a tous pondus, il y en a tel qui est de quinze à seize jours plus vieux qu'un autre. L'embryon périt dans l'oeuf, lorsque l'oeuf devient trop vieux, parce que l'oeuf se corrompt ; mais il y vivroit quelquefois plus longtems, si on empêchoit l'oeuf de se corrompre.

Malgré la tissure compacte de sa coque écailleuse, malgré la tissure serrée des membranes flexibles qui lui servent d'enveloppe immédiate, l'oeuf transpire journellement, & plus il transpire & plus tôt il se gâte. Il n'est personne qui ne sache que dans un oeuf frais & cuit, soit mollet, soit au point d'être dur, la substance de l'oeuf remplit sensiblement la coque ; & qu'au contraire il reste un vuide dans tout oeuf vieux qui est cuit, & un vuide d'autant plus grand, que l'oeuf est plus vieux. Ce vuide est la mesure de la quantité du liquide qui a transpiré au-travers de la coque. Aussi, pour juger si un oeuf même qui n'est pas cuit, est frais, on le place entre une lumiere & l'oeil ; la transparence de la coque permet alors de voir que l'oeuf vieux n'est pas plein dans sa partie supérieure. Mais des observations faites par les Physiciens, leur ont découvert les conduits par lesquels l'oeuf peut transpirer. Ils ont vu que dans les enveloppes qui renferment le blanc & le jaune de l'oeuf, il y a des conduits à air qui communiquent au-travers de la coque avec l'air extérieur. On voit où sont ces passages, lorsqu'on tient un oeuf sous le récipient de la machine pneumatique dans un vase plein d'eau purgée d'air. A mesure qu'on pompe l'air du récipient, celui qui est dans l'oeuf sort par des endroits où la coque lui permet de s'échapper.

Un fait qui prouve encore très-bien que la coque de l'oeuf est pénétrable à l'air, c'est que le poulet prêt à éclorre fait entendre sa voix avant qu'il ait commencé à becqueter sa coque, & avant qu'il l'ait même filée. On l'entend crier très-distinctement, quoique sa coque soit bien entiere ; malgré sa tissure serrée, l'oeuf transpire ; il est pour nous d'autant plus vieux, ou, pour parler plus exactement, d'autant moins bon, qu'il a transpiré davantage. Les paysans de nos provinces & des autres pays agissent comme s'ils savoient cette physique. Pour conserver longtems leurs oeufs en bon état, ils les tiennent dans des tonneaux où ils sont entourés de toutes parts de cendre bien pressée, de son, de sciure de bois de chêne, &c. cette cendre, ce son, cette sciure de bois de chêne s'applique contre les coques, en bouche les pores & rend leur transpiration difficile. Les oeufs ainsi conservés sont mangeables dans un tems où ils eussent été entierement corrompus sans ces précautions.

M. de Réaumur a imaginé d'abord un meilleur moyen d'empêcher l'insensible transpiration des oeufs ; c'est en les enduisant d'un vernis impénétrable à l'eau ; ce vernis est composé de deux parties de gomme-laque plate, avec une partie de colophone dissoute dans de l'esprit-de-vin. Une pinte d'esprit-de-vin, dans laquelle on dissout une demie livre de laque plate & un quart de livre de colophone, peut vernir 72 douzaines d'oeufs, c'est-à-dire que la dépense en vernis pour chaque douzaine d'oeufs ne sauroit aller à un sol ; & si l'on fait les couches très-minces, cette dépense n'iroit qu'à la moitié du prix.

Quoique la composition de ce vernis & son application soient faciles, M. de Réaumur a trouvé depuis qu'on pouvoit substituer à ce vernis une matiere moins chere encore, plus connue & aisée à avoir par-tout, c'est de la graisse de mouton fraîche. Les oeufs qui ont été enduits de cette graisse, se conservent frais aussi long-tems que ceux qui ont été vernis. Cette graisse ne coûte presque rien de plus que le suif ordinaire, qui réussiroit également, mais qui blesseroit l'imagination. On fait fondre de la graisse de mouton fraîche ; & après l'avoir rendue liquide, on la passe à-travers un linge, on la met dans un pot de terre, on l'échauffe près du feu, on plonge chaque oeuf dans cette graisse, & on le retire sur le champ : s'il est bien frais, il peut se conserver ainsi pendant près d'une année.

On peut plonger l'oeuf dans la graisse avec des pinces, dont l'attouchement ne se feroit que dans deux points ; & quand la graisse seroit figée sur tous les autres endroits, on porteroit avec une plume ou un pinceau une petite goutte de graisse liquide sur les deux endroits qui sont restés découverts. Mais pour n'avoir plus à revenir à l'oeuf après qu'il a été tiré du pot, il sera peut-être plus commode de donner à chaque oeuf un lien d'un brin de fil long de 6 à 7 pouces ; on entourera l'oeuf vers son milieu, c'est-à-dire à distance à-peu-près égale de ses deux bouts avec ce fil, on lui fera une ceinture arrêtée par un double noeud, lequel noeud se trouvera très-près d'un des bouts de ce fil, c'est par l'autre bout du fil qu'on tiendra l'oeuf suspendu pour le plonger dans la graisse liquide. Celle qui s'attachera sur la partie du fil qui entoure l'oeuf, arrêtera aussi-bien toute évaporation dans cet endroit, que celle qui sera immédiatement appliquée contre la coquille. On imaginera peut-être qu'il est difficile de mettre un oeuf en équilibre sur un tour de fil, & de faire que cet oeuf ne s'échappe pas ; mais pour peu qu'on l'éprouve, on trouvera le contraire.

La graisse de mouton ne communique pas le plus léger goût de graisse à l'oeuf ; car quand on le retire de l'eau bouillante, il n'y a que le-dessus de la coquille qui soit un peu gras, & on emporte toute trace de graisse en frottant l'oeuf avec un linge. L'enduit de graisse est préférable au vernis pour les oeufs destinés à être couvés, parce qu'il est difficile de dévernir les oeufs, & que l'enduit de graisse est très-aisé à enlever. Enfin on pourroit par le moyen de l'enduit de graisse transporter dans les divers pays un grand nombre d'oeufs d'oiseaux étrangers, les y faire couver, & peut-être, en naturaliser plusieurs. Cependant, malgré toutes ces vérités, ni le vernis des oeufs, ni leur enduit de graisse proposés l'un & l'autre par M. de Réaumur, n'ont point encore pris faveur dans ce royaume. (D.J.)

OEUF, (Chimie) voyez SUBSTANCES ANIMALES.

OEUF, (Diete, Pharmac. & Mat. méd.) les oeufs les plus employés à titre d'aliment sont ceux de poule. On mange aussi en Europe les oeufs d'oie, de canne, de poule-d'inde, de paon, de faisan, &c. Les Africains mangent les oeufs d'autruche, & ceux de crocodile. Les oeufs de tortue sont un aliment très-usité dans les îles de l'Amérique.

C'est aux oeufs de poule que convient principalement ce que nous allons en observer en général, & cela instruira suffisamment sur les qualités essentielles des autres oeufs qu'on mange quelquefois dans ce pays ; ce qui peut mériter quelque considération particuliere sur les qualités spéciales des autres, par exemple, sur ceux de tortue, sera rapporté à cet article particulier. Voyez TORTUE D'AMERIQUE.

Les oeufs de poule, que nous n'appellerons plus que les oeufs, doivent être choisis les plus frais qu'il se pourra ; on veut encore qu'ils soient bien blancs & longs. On connoît à ce sujet les vers d'Horace.

Longa quibus facies ovis erit, illa memento

Ut succi melioris, & ut magis alba rotundis

Ponere.

Les oeufs nourrissent beaucoup : ils fournissent un bon aliment, utile en santé comme en maladie. Les auteurs de diete s'accordent tous à assûrer qu'ils augmentent considérablement la semence, qu'ils réveillent l'appétit vénérien, & disposent très-efficacement à le satisfaire. On les prépare de bien des manieres, & on en forme différens mets qui sont d'autant plus salutaires qu'ils sont plus simples. Car toutes ces préparations recherchées où les oeufs sont mêlés avec des laitages, du sucre, des parfums, &c. déguisent tellement la vraie nature de l'oeuf qu'il peut y perdre toutes ses bonnes qualités. Il est observé même que les laitages chargés d'oeufs subissant dans les premieres voies, l'altération à laquelle ils sont naturellement sujets, la communiquent aux oeufs, & que la corruption d'un pareil mêlange devient pire que n'auroit été celle du lait seul. On peut donc établir que tous ces mêlanges délicats d'oeufs & de lait, comme crêmes, &c. sont des alimens au-moins suspects, comme le lait. Voyez LAIT. Quant à la meilleure façon de préparer les oeufs seuls, on peut la déterminer d'après cette seule regle ; savoir qu'en général ils doivent être modérement cuits ; la raison en est, dit Louis Lemery, que quand ils le sont trop peu, ils demeurent encore glaireux, & par conséquent difficiles à digérer. Quand au contraire ils sont trop cuits, la chaleur en a dissipé les parties aqueuses, qui servoient à étendre les autres principes de l'oeuf, & à leur donner de la fluidité ; or ces principes se trouvant dépourvûs de leur humidité naturelle, s'approchent & s'unissent étroitement les uns aux autres, & forment un corps compact, resserré en ses parties, pesant à l'estomac. Ainsi l'oeuf ne doit être ni glaireux, ni dur, mais d'une substance molle & humide, comme on le peut voir par ce vers de l'école de Salerne.

Si sumas ovum, molle sit atque novum.

Lemery, Traité des alimens.

Il est assez reçu que les oeufs échauffent beaucoup, quand ils sont vieux ; cette qualité n'est pas annoncée par des effets assez déterminés, mais il est toujours sûr qu'ils sont d'un goût désagréable, & qu'ils sont plus sujets à se corrompre dans l'estomac que les frais.

Les plus mauvais de tous sont donc les vieux oeufs durs, tels que les oeufs de Pâques qu'on vend au peuple à Paris & dans plusieurs autres pays. Ces oeufs sont sujets à peser sur l'estomac, à exciter des rapports fétides & âcres, des coliques, en un mot des vraies indigestions d'autant plus fâcheuses qu'elles sont ordinairement accompagnées de constipation ; car la propriété de resserrer le ventre qu'on attribue communément aux oeufs durs, est très-réelle. Nous ne saurions cependant approuver la pratique fondée sur cette propriété qui fait des oeufs durs un remede populaire & domestique contre les dévoiemens.

Les auteurs de diete ont rapporté plusieurs signes, auxquels on peut reconnoître si les oeufs sont frais ou non ; mais les paysannes & les plus grossieres cuisinieres en savent plus, à cet égard, que n'en peuvent apprendre tous les préceptes écrits.

Mais quant à l'art de les conserver dans cet état de fraicheur, il faut rendre justice à la science, elle a été plus loin que l'économie rustique. Le principal secret qu'avoit découvert celui-ci, & qui est encore en usage dans les campagnes consistoit à les garder sous l'eau ; mais M. de Réaumur ayant considéré que les oeufs ne perdoient leur état de fraîcheur, que par une évaporation qui se faisoit à-travers les pores de leur coquille, laquelle en diminuant le volume des liqueurs dont l'oeuf est formé, exposoit ces liqueurs à une altération spontanée, une espece de fermentation, un commencement de corruption, en un mot aux inconvéniens auxquels sont sujettes les liqueurs fermentables gardées en vuidange ; il pensa que si l'on enduisoit les oeufs d'un vernis qui empêchât cette transpiration, on parviendroit à retarder considérablement leur corruption. Le succès répondit à ses espérances : des oeufs enduits d'un vernis à l'esprit-de-vin quelconque, d'une légere couche de cire, d'un mêlange de cire & de poix résine, de graisse de mouton, &c. se conservent pendant plusieurs mois, & même pendant des années entieres dans l'état de la plus parfaite fraîcheur. Les enduits de colle de poisson, de gomme arabique &c. arrêtent moins parfaitement cette transpiration, parce que la liqueur que l'oeuf exhale étant aqueuse, peut dissoudre une partie de ces dernieres substances, & se frayer ainsi quelques routes. On conserve aussi très-bien les oeufs sous l'huile, mais cette liqueur bouche les pores bien moins exactement que les matieres graisseuses & résineuses concrètes. Le suif y seroit très-bon, mais quoiqu'on puisse l'enlever facilement, l'idée de son emploi est toujours dégoûtante. M. de Réaumur donne la préférence à la graisse de mouton, parce qu'elle coûte très-peu, & qu'elle se sépare facilement de l'oeuf en le faisant tremper dans l'eau chaude. La maniere de les enduire de graisse de mouton proposée par cet académicien, est fort simple & plus facile dans l'exécution, comme il l'observe lui-même, qu'on ne seroit tenté de croire d'abord. Il ne s'agit que de suspendre un oeuf à un fil, dans lequel on l'engage comme dans une espece de ceinture au moyen d'un noeud coulant, & de le tremper une seule fois dans de la graisse fondue sur le feu. Voyez l'Histoire des insectes de M. de Réaumur, tome II. & Mémoires de l'académie royale des Sciences, année 1735.

Ce que nous avons dit des oeufs jusqu'à présent convient à l'oeuf entier, c'est-à-dire au blanc & au jaune mangés ensemble, & se tempérant mutuellement ; car chacune de ces substances considérée en particulier a des qualités diétetiques différentes. Le blanc ou partie glaireuse est beaucoup plus nourrissante, c'est à celle-là que convient principalement l'exagération d'Avicenne qui dit des oeufs qu'ils engendrent autant de sang qu'ils pesent. Le jaune est moins nourrissant & plus échauffant ; c'est à cette substance qu'appartient spécialement la qualité aphrodisiaque ou excitant à l'amour, observée dans les oeufs.

Boerhaave, qui a donné dans sa chimie un long examen du blanc d'oeuf sans dire un mot du jaune, observe que cette matiere albumineuse étant portée jusqu'à la putréfaction vraiment alkaline, produit les plus terribles effets dans le corps animal, prise en la plus petite quantité, pauxillum, & même que sa seule odeur dissout les humeurs de notre corps à l'égal du venin de la peste, solo putrido halitu suo humores corporis nostri mirificè dissolvit instar veneni pestilentialis. Cette proposition ne nous paroît guere moins outrée que celle de ce singulier Hecquet, qui dit dans son Traité des dispenses du carême, qu'un oeuf est une quintessence naturelle, un soufre, un volatile, un feu prêt à s'allumer.

Plusieurs auteurs ont accordé aux oeufs des vertus vraiment médicamenteuses. Hippocrate recommande les blancs d'oeufs battus dans de l'eau de fontaine comme une boisson humectante, rafraîchissante & laxative, très-propre aux fébricitans, &c. Tout le monde connoît l'usage des bouillons à la reine, dont la base est le jaune d'oeuf dans la toux & dans les coliques bilieuses. Ce dernier usage qui est le moins connu, peut être cependant regardé comme le meilleur par l'analogie qu'a le jaune d'oeuf avec la bile, qu'il est capable d'adoucir en s'y unissant.

La même qualité du jaune d'oeuf, savoir, sa qualité analogue à la bile, c'est-à-dire, savonneuse, capable de servir de moyen d'union entre les substances huileuses & les aqueuses, le rend très-propre à appaiser les tranchées violentes, & les autres accidens qui suivent quelquefois l'usage des violens purgatifs résineux : car le jaune d'oeuf est capable de s'unir chimiquement à ces résines, & de les disposer par là à être dissoutes & entraînées par les liqueurs aqueuses, soit celles que fournissent les glandes des intestins, soit celles qu'on peut donner aux malades à dessein, quelque tems après lui avoir fait prendre des jaunes d'oeuf.

On l'emploie d'avance au même usage, c'est-à-dire à prévenir ces accidens, si on ne donne ces résines âcres, qu'après les avoir dissoutes dans une suffisante quantité de jaune d'oeuf, & étendus ensuite en triturant dans suffisante quantité d'eau, ce qui produit l'espece d'émulsion purgative dont il est parlé à la fin de l'article ÉMULSION. Voyez cet article.

Les baumes & les huiles essentielles peuvent aussi commodément être unis aux jaunes d'oeuf, comme au sucre, pour l'usage médicinal : ce composé, qu'on pourroit appeller éléoon, est entierement analogue à l'éléosaccharum. Voyez cet article.

On trouve dans la pharmacopée de Paris un looch d'oeuf, qui est un mêlange d'huile d'amandes douces, de sirop & d'eaux distillées fait par le moyen d'un jaune d'oeuf : l'union que tous ces ingrédiens contractent, est très-légere ; ainsi on peut en évaluer l'action particuliere par les vertus respectives de ces différens ingrédiens : quant à sa qualité commune ou collective, celle qu'elle doit à sa forme, à sa consistance de looch, & à la maniere de l'appliquer, voyez LOOCH.

Le jaune d'oeuf trituré avec de la térébenthine, ou un autre baume naturel pour en composer les digestifs ordinaires des chirurgiens, exerce dans ce mêlange la même propriété : il se combine avec ces baumes, en corrige par-là la ténacité & l'âcreté, les rend en partie miscibles aux sucs lymphatiques & capables d'être enlevés de dessus la peau par des lotions aqueuses. Au reste, il ne leur communique cependant ces propriétés qu'à demi, parce qu'il n'entre point dans ce mêlange en assez grande quantité.

Le jaune d'oeuf employé à la liaison des sausses, y opere encore par la même propriété : il sert à faire disparoître une graisse fondue qui y surnage en la combinant, la liant avec la partie aqueuse qui fait la base de ces sausses.

L'huile par expression retirée des jaunes d'oeufs durcis, passe pour éminemment adoucissante dans l'usage extérieur ; mais elle ne possede évidemment que les qualités communes des huiles par expression. Voyez le mot HUILE.

Le blanc d'oeuf est l'instrument chimique le plus usité de la clarification. Voyez CLARIFICATION.

La propriété qu'a le blanc d'oeuf dur exposé dans un lieu humide, de se resoudre en partie en liqueur, d'éprouver une espece de défaillance, le rend propre à dissoudre certaines substances dont on le remplit après en avoir séparé le jaune : les oeufs durs ainsi chargés de myrrhe, fournissent l'huile de myrrhe par défaillance, voyez MYRRHE ; chargés de vitriol blanc & d'iris de Florence en poudre, un collyre fort usité, &c.

Le blanc d'oeuf entre dans la composition du sucre d'orge, de la pâte de réglisse blanche & de celle de guimauve, &c.

Enfin les coques ou coquilles d'oeufs se préparent sur le porphyre pour l'usage médicinal : c'est un absorbant absolument analogue aux yeux d'écrevisse, aux écailles d'huitre, aux perles, à la nacre (voyez ces articles), & par conséquent on ne peut pas moins précieux. C'est par un pur caprice de mode que quelques personnes se sont avisées depuis quelque tems de porter dans leur poche une boîte de coquilles d'oeufs porphyrisées, qu'on envoie de Louvain. Cette substance terreuse est un des ingrédiens du remede de mademoiselle Stephens. Voyez REMEDE de mademoiselle Stephens.

OEUFS DES INSECTES. (Hist. nat. des insect.) la maniere dont les insectes mâles commercent avec les femelles, quoique très-variée, rend la femelle féconde, & la met en état de pondre des oeufs lorsqu'il en est tems.

La variété qu'il y a entre ces oeufs est incroyable, soit en grosseur, soit en figures, soit en couleurs. Les figures les plus ordinaires de leurs oeufs sont la ronde, l'ovale & la conique : les oeufs des araignées & d'un grand nombre de papillons, quoique ronds, sont encore distingués par bien des variétés ; mais il faut remarquer que dans ces mêmes figures il y a beaucoup de plus ou de moins, & que les unes approchent plus des figures dont on vient de parler que les autres. Pour ce qui regarde les couleurs, la différence est plus sensible. Les uns, comme ceux de quelques araignées, ont l'éclat de petites perles ; les autres, comme ceux des vers-à-soie, sont d'un jaune de millet ; on en trouve aussi d'un jaune de soufre, d'un jaune d'or & d'un jaune de bois. Enfin il y en a de verds & de bruns ; & parmi ces derniers, on en distingue de diverses especes de bruns, comme le jaunâtre, le rougeâtre, le châtain, &c.

La matiere renfermée dans ces oeufs (car la plûpart des insectes sont ovipares) est d'abord d'une substance humide, dont se forme l'insecte même qui en sort quand il est formé.

Tous les insectes ne demeurent pas le même espace de tems dans leurs oeufs. Quelques heures suffisent aux uns, tandis qu'il faut plusieurs jours, & souvent même plusieurs mois aux autres pour éclorre. Les oeufs qui pendant l'hiver ont été dans un endroit chaud, éclosent plus tôt qu'ils ne le devroient, selon le cours de la nature. Les oeufs fraîchement pondus sont très-mous ; mais au bout de quelques minutes ils se durcissent. D'abord on n'y apperçoit qu'une matiere aqueuse, mais bientôt après on découvre dans le milieu un point obscur, que Swammerdam croit être la tête de l'insecte, qui prend la premiere, selon lui, sa consistance & sa couleur.

L'insecte est plié avec tant d'art, que malgré la petitesse de son appartement, il ne manque pas de place pour former tous les membres qu'il doit avoir. On ne peut s'empêcher, en voyant ces merveilles, d'admirer la puissance de celui qui a su mettre tant de choses dans un si petit espace. Un très-grand nombre d'insectes semblent n'avoir presque d'autre soin pour leurs oeufs, que celui de les placer dans des endroits où leurs petits, dès qu'ils seront éclos, trouveront une nourriture convenable. Aussi est-ce alors tout le soin que demandent ces oeufs, & que le plus souvent les meres ne peuvent prendre, puisque quantité d'entr'elles meurent peu après qu'elles ont pondu ; ce soin cependant n'est pas toujours borné-là, bien des fois il est accompagné d'autres précautions.

Plusieurs enveloppent leurs oeufs dans un tissu de cire très-serré ; d'autres le couvrent d'une couche de poils tirés de leur corps. Quelques especes les arrangent dans un amas d'humeur visqueuse, qui se durcissant à l'air, les garantit de tout accident. Il y en a qui font plusieurs incisions obliques dans une feuille, & cachent dans chacune de ces incisions un oeuf. On en voit qui ont soin de placer leurs oeufs derriere l'écorce des arbres, & dans des endroits où ils sont entierement à couvert de la pluie, du mauvais tems & de la trop grande ardeur du soleil. Quelques-uns ont l'art d'ouvrir les nervures des feuilles & d'y pondre leurs oeufs ; de maniere qu'il se forme autour d'eux une excroissance qui leur sert tout-à-la-fois d'abri, & aux petits éclos d'alimens. Il y en a qui enveloppent leurs oeufs d'une substance molle qui fait la premiere nourriture de ces animaux naissans, avant qu'ils soient en état de supporter des alimens plus solides, & de se les procurer. D'autres enfin font un trou en terre, & après y avoir porté une provision suffisante de nourriture, ils y placent leur ponte.

Si un grand nombre d'insectes, après avoir ainsi placé leurs oeufs, les abandonnent au hasard, il y en a d'autres qui ne les abandonnent jamais ; tels sont par exemple quelques sortes d'araignées qui ne vont nulle part, sans porter avec elles dans une espece d'enveloppe tous les oeufs qu'elles ont pondus. L'attachement qu'elles ont pour ces oeufs est si grand, qu'elles s'exposent aux plus grands périls plutôt que de les quitter. Telles sont encore les abeilles, les guêpes, les frélons & plusieurs mouches de cet ordre. Les soins que les fourmis ont de leurs petits va encore plus loin, car ils s'étendent jusqu'aux nymphes dans lesquels ils doivent se changer. Les insectes ayant en général tant de soin de leurs oeufs, il est aisé de comprendre la multitude incroyable de ces petits animaux sur la terre, dont une partie périt au bout d'un certain tems, & l'autre sert à nourrir les oiseaux & autres animaux qui en doivent subsister. (D.J.)

OEUF DE SERPENT, (Littérat.) Une grande superstition des druides regardoit l'oeuf des serpens. Selon ces anciens prêtres gaulois, les serpens formoient cet oeuf de leur propre bave, lorsqu'ils étoient plusieurs entortillés ensemble. Dès que cet oeuf étoit formé, il s'élevoit en l'air au sifflement des serpens, & il falloit, pour conserver sa vertu, l'attraper lorsqu'il tomboit ; mais celui qui l'avoit ainsi pris montoit d'abord à cheval pour s'enfuir, & s'éloignoit au plus vîte, parce que les serpens, jaloux de leur production, ne manquoient pas de poursuivre celui qui la leur enlevoit, jusqu'à ce que quelque riviere arrêtât leur poursuite.

Dès que quelqu'un avoit été assez heureux pour avoir un de ces oeufs, on en faisoit l'essai en le jettant dans l'eau, après l'avoir entouré d'un petit cercle d'or ; & pour être trouvé bon, il falloit qu'il surnageât ; alors cet oeuf avoit la vertu de procurer à celui qui le possédoit gain de cause dans tous ses différends, & de lui faire obtenir, quand il le désiroit, un libre accès auprès des rois mêmes.

Les druides recherchoient avec grand soin cet oeuf, se vantoient souvent de l'avoir trouvé, & en vendoient à ceux qui avoient assez de crédulité pour ajouter foi à toutes leurs rêveries. Pline, en traitant ce manege de vaine superstition, nous apprend que l'empereur Claude fit mourir un chevalier romain du pays des Vocontiens (de la Provence), pour cette seule raison qu'il portoit un de ces oeufs dans son sein, dans la vue de gagner un grand procès. Il nous reste un ancien monument sur lequel sont deux serpens, dont l'un tient dans la gueule un oeuf que l'autre façonne avec sa bave. (D.J.)

OEUF DE MER, (Hist. nat.) ce sont des échinites ou oursins pétrifiés.

OEUFS DE SERPENS, (Hist. natur.) ovum anguium, nom donné par Boëce de Boot & par quelques autres naturalistes à une espece d'échinites ou d'oursins pétrifiés.

OEUF PHILOSOPHIQUE, espece de petit matras ayant la forme d'un oeuf, & portant son cou à l'un de ses bouts, c'est-à dire selon la direction de son grand diamêtre. Ce vaisseau doit être fait d'un verre très-épais & très-fort. On l'emploie aux digestions de certaines matieres peu volatiles, & ordinairement métalliques, qu'on y enferme en le scellant hermétiquement. (b)

OEUF DES DRUIDES, (Hist. anc.) chez les Celtes ou les premiers habitans des Gaules, les druides ou prêtres exerçoient la Médecine ; ils attribuoient sur-tout des vertus merveilleuses à ce qu'ils appelloient l'oeuf des serpens. Cet oeuf prétendu étoit formé, selon eux, par l'accouplement d'un grand nombre de serpens entortillés les uns dans les autres : aussi-tôt que ces serpens commençoient à siffler, l'oeuf s'élevoit en l'air, & il falloit le saisir avant qu'il fût retombé à terre ; aussi-tôt après il falloit monter à cheval, & fuir au galop pour éviter la fureur des serpens, qui ne s'arrêtoient que lorsque le cavalier avoit franchi quelque riviere. Voyez Pline, Hist. nat. liv. XXIX. ch. iij. Voyez plus haut OEUF DE SERPENT.

OEUF D'ORPHEE, (Hist. anc.) symbole mystérieux dont se servoit cet ancien poëte philosophe, pour désigner la force intérieure & le principe de fécondité dont toute la terre est imprégnée, puisque tout y pousse, tout y végete, tout y renaît. Les Egyptiens & les Phéniciens avoient adopté le même symbole, mais avec quelque augmentation ; les premiers en représentant un jeune homme avec un oeuf qui lui sort de la bouche ; les autres en mettant cet oeuf dans celle d'un serpent dressé sur sa queue. On conjecture que par-là les Egyptiens, naturellement présomptueux, vouloient faire entendre que toute la terre appartient à l'homme, & qu'elle n'est fertile que pour ses besoins. Les Phéniciens au contraire, plus retenus, se contentoient de montrer que si l'homme a sur les choses insensibles un empire très-étendu, il en a moins sur les animaux, dont quelques-uns disputent avec lui de force, d'adresse & de ruses. Les Grecs, qui respectoient trop Orphée pour avoir négligé une de ses principales idées, assignerent à la terre une figure ovale. Voyez l'Histoire critique de la Philosophie par M. Deslandes. (G)

OEUF D'OSIRIS, (Hist. anc.) les Egyptiens, si l'on en croit Hérodote, racontoient qu'Osiris avoit enfermé dans un oeuf douze figures pyramidales blanches pour marquer les biens infinis dont il vouloit combler les hommes ; mais que Typhon son frere ayant trouvé le moyen d'ouvrir cet oeuf, y avoit introduit secrettement douze autres pyramides noires, & que par ce moyen le mal se trouvoit toujours mêlé avec le bien. Ils exprimoient par ces symboles l'opposition des deux principes du bien & du mal qu'ils admettoient, mais dont cette explication ne concilioit pas les contrariétés. (G)

OEUFS, en terme de metteur en oeuvre, sont de petites cassolettes ou boîtes de senteur qui sont suspendues à chaque côté de la chaîne d'un étui de piece. Voyez ÉTUI DE PIECE.

OEUF, (Raffin. de sucre) on nomme ainsi dans les moulins à sucre, le bout du pivot du grand tambour, à cause qu'il a la figure de la moitié d'un oeuf d'oye. Cette piece s'ajoute au pivot, & y tient par le moyen d'une ouverture barlongue qu'on y fait ; elle est d'un fer acéré posée sur une platine ou crapaudine de même matiere.


OEUILL ', (Géog.) petite riviere de France dans le Bourbonnois. Elle a sept ou huit sources, qui forment au-dessous de Cosne une petite riviere, laquelle se perd dans le Cher à Valigni, aux confins du Berry.


OEUVRES. m. & f. (Gramm. Critique sacrée) ce terme a plusieurs significations dont voici les principales. 1°. Il se prend pour ouvrage des mains : & adoraverunt opus manuum suarum. Ps. cxxxiv. 15. Il signifie 2°. les productions de la nature : mentietur opus olivae, le fruit de l'olivier manquera. 3°. La délivrance du peuple juif : Domine, opus tuum vivifica ; Seigneur, accomplissez votre ouvrage. 4°. Les bienfaits : meditatus sum in omnibus operibus tuis, Ps. lxvj. 12. j'ai médité sur toutes les graces dont vous nous avez comblé. 5°. Les châtimens. 6°. La récompense & le prix du travail : non morabitur opus mercenarii apud te. Levit. xix. 13. 7°. Les actions morales bonnes ou mauvaises. (D.J.)

OEUVRE, (Métallurgie) lorsque l'on traite dans une fonderie des mines qui contiennent de l'argent, ou ces mines renferment déja par elles-mêmes du plomb, ou l'on est obligé d'y joindre ce métal avant que de faire fondre la mine : après avoir fait ce mêlange, on fond le tout, & de cette fonte il en résulte une matiere qu'on appelle l'oeuvre, en allemand werk ; ce n'est autre chose que du plomb qui s'est chargé de l'argent qui étoit contenu dans la mine avec laquelle on l'a mêlé, aussi-bien que des substances étrangeres, du soufre, de l'arsenic, du cuivre, &c. qui se trouvoient dans cette mine d'argent. Pour dégager ensuite l'argent du plomb & des autres substances avec lesquelles il est joint dans l'oeuvre, on le fait passer par la grande coupelle, après avoir préalablement fait l'essai de l'oeuvre pour savoir combien il contient d'argent.

L'on nomme aussi oeuvre ou plomb d'oeuvre celui qui découle du fourneau dans l'opération appellée liquation, & qui a servi à dégager l'argent qui étoit contenu dans le cuivre noir. Voyez LIQUATION. (-)

OEUVRE, (Hydr.) on dit qu'un bassin a dans oeuvre tant de toises, pour exprimer qu'il tient entre ses murs tant de superficie d'eau. On dit même hors d'oeuvre, quand on parle du dehors d'un ouvrage. Ce terme s'emploie très-à-propos pour les escaliers, perrons, balcons & cabinets qui excedent le bâtiment. (K)

OEUVRE, s. m. (Archit. civile) ce terme a plusieurs significations dans l'art de bâtir. Mettre en oeuvre, c'est employer quelque matiere pour lui donner une forme & la poser en place : dans oeuvre & hors d'oeuvre, c'est prendre des mesures du dedans & du dehors d'un bâtiment : sous oeuvre ; on dit reprendre un bâtiment sous oeuvre, quand on le rebâtit par le pié : hors d'oeuvre ; on dit qu'un cabinet, qu'un escalier, ou qu'une galerie est hors d'oeuvre, quand elle n'est attachée que par un de ses côtés à un corps de logis. Daviler.

OEUVRE D'EGLISE, s. f. (Archit. civile) c'est dans la nef d'une église, un banc où s'assoyent les marguilliers, & qui a au-devant un coffre ou table sur laquelle on expose les reliques : ce banc est ordinairement adossé contre une cloison à jour, avec aîles aux côtés, qui portent un dais ou chapiteau, & le tout est enrichi d'architecture & de sculpture. L'oeuvre de saint Germain l'Auxerrois est une des plus belles oeuvres de Paris. (D.J.)

OEUVRES DE MAREE, (Marine) c'est le radoub & le carénage que l'on donne aux vaisseaux.

Oeuvres vives, ce sont les parties du vaisseau qui entrent dans l'eau.

Oeuvres mortes, comprennent toutes les parties du vaisseau qui sont hors de l'eau, ou bien tous les hauts d'un vaisseau, tels que la dunette, l'acastillage, les galeries, bouteilles, feugnes, couronnement, vergues & hunes.

Quelques-uns disent que les oeuvres vives sont toutes les parties du corps du bâtiment comprises depuis la quille jusqu'au vibord ou au pont d'enhaut. (K)

OEUVRES DU POIDS, (Comm.) on appelle à Paris marchandises d'oeuvres du poids quelques-unes des marchandises qui sont sujettes au droit de poids-le-roi établi dans cette ville. Voyez POIDS-LE-ROI.

OEUVRE, s. m. ce mot est masculin pour signifier un des ouvrages de musique d'un auteur. Voyez OPERA. (S)

OEUVRE, terme d'Artisans ; on dit du bois, du fer, du cuivre mis en oeuvre. Un diamant mis en oeuvre, est celui que le lapidaire a taillé, & à qui il a donné la figure qui lui convient pour en faire une table, un brillant, ou une rose : il se dit aussi par opposition au diamant brut, c'est-à-dire qui est encore tel qu'il est sorti de la carriere. (D.J.)

OEUVRE, main d ', (Manufacture) on appelle main d'oeuvre, dans les manufactures, ce qu'on donne aux ouvriers pour le prix & salaires des ouvrages qu'ils ont fabriqués : ainsi on dit, ce drap coûte quarante sols par aune de main d'oeuvre, pour dire qu'on en a donné quarante sols par aune au tisserand.

OEUVRES BLANCHES, (Taillanderie) ce sont proprement les gros ouvrages de fer tranchans & coupans, qui se blanchissent, ou plutôt qui s'éguisent sous la meule, comme les coignées, besiguës, ébauchoirs, ciseaux, terriers, essettes, tarrots, planes, haches, doloires, arrondissoirs, grandes scies, grands couteaux, serpes, bêches, ratissoires, couperets, faux, faucilles, houes, hoyaux, & autres tels outils & instrumens servant aux Charpentiers, Charrons, Menuisiers, Tourneurs, Tonneliers, Jardiniers, Bouchers, Pâtissiers, &c. On met aussi dans cette premiere classe les griffons, & outils de Tireurs d'or & d'argent, & les marteaux & enclumes pour Potiers d'étain, Orfevres & batteurs de paillettes. (D.J.)

OEUVRES, maîtres des, (Antiq. rom.) les Romains n'avoient qu'un seul maître des oeuvres, il n'étoit pas citoyen, & il ne lui étoit pas permis de demeurer ni de loger dans Rome ; son office consistoit à attacher le criminel au gibet. L'empereur Claude étant à Tivoli, eut la basse curiosité de voir exécuter des criminels, qu'on devoit punir d'un supplice ordinaire ; mais il fut obligé d'attendre jusqu'au soir, parce qu'il fallut aller chercher le maître des oeuvres qui étoit alors occupé à Rome même. Cet office ne paroit pas avoir subsisté dans les premiers tems chez les Romains ; car dans l'affaire d'Horace, c'est à un licteur que le roi s'adresse pour l'attacher à l'arbre funeste, en cas qu'il fût condamné : dans la suite on vit les soldats romains faire la même fonction que les licteurs, fustiger & trancher la tête. (D.J.)


OFANTO L '(Géogr.) les François disent l'Ofante, riviere du royaume de Naples, qui traverse la Pouille de l'ouest à l'est, & tombe dans le golfe de Venise : sa source est dans la principauté ultérieure, proche de Conza, & sépare dans son cours la Capitanate de la terre de Bari & de la Basilicate.

Cette riviere se nomme en latin Aufidus, & Horace en a fait une peinture des plus animées. " C'est ainsi, dit-il, que l'Ofanto, qui baigne les campagnes de la Pouille, enfle ses eaux courroucées, & menace de ruiner par ses débordemens l'espérance du laboureur, en roulant avec furie ses flots mugissans. "

Sic tauriformis volvitur Aufidus

Qui regna Dauni praefluit Appuli,

Cum saevit, horrendamque cultis

Diluviem meditatur agris.

Liv. IV. Ode xiv.

Voilà des images & de la poësie. Tauriformis Aufidus ; l'Ofanto jettant des gémissemens se courrouce, entre en fureur, saevit ; il forme des desseins, meditatur ; quels desseins ? de ramasser un déluge d'eau, diluviem horrendam cultis agris, & de décharger sa colere ; enfin l'exécution suit de près les préparatifs, il franchit ses rives, il se roule au milieu des campagnes, & traîne avec lui le ravage & la désolation. (D.J.)


OFAVAI(Hist. mod. superstition) c'est ainsi que l'on nomme au Japon une petite boîte longue d'un pié & d'environ deux pouces de largeur, remplie de bâtons fort menus, autour desquels on entortille des papiers découpés : ce mot signifie grande purification, ou rémission totale des péchés, parce que les canusi ou desservans des temples de la province d'Isje, donnent ces sortes de boîtes aux pelerins qui sont venus faire leurs dévotions dans les temples de cette province, respectés par tous les Japonois qui professent la religion du Sintos. Ces pelerins reçoivent cette boîte avec la plus profonde vénération, & lorsqu'ils sont de retour chez eux ils la conservent soigneusement dans une niche faite exprès, quoique leurs vertus soient limitées au terme d'une année, parce qu'il est de l'intérêt des canusi que l'on recommence souvent des pelerinages, dont ils reconnoissent mieux que personne l'utilité. Voyez SIAKA.


OFFAOFFA


OFFES. f. (Comm. de pêche) espèce de jonc qui vient d'Alicante en Espagne, & dont on tire un grand usage en Provence, particulierement pour faire des filets à prendre du poisson.


OFFENBURG(Géog.) petite ville impériale d'Allemagne, au cercle de Souabe dans l'Ortuau : les François la prirent en 1689. Elle est à 5 lieues S. E. de Strasbourg, 88 O. de Bade. Long. 25 d. 37'. 14''. lat. 48 d. 28'. 11''. (D.J.)


OFFENDICESS. f. pl. (Hist. anc.) bandes qui descendoient des deux côtés des mitres ou bonnets des flamines & qu'ils nouoient sous le menton : si le bonnet d'un flamine lui tomboit de la tête pendant le sacrifice, il perdoit sa place.


OFFENSES. f. OFFENSER, OFFENSEUR, OFFENSE, (Gramm. & Morale) l'offense est toute action injuste considérée relativement au tort qu'un autre en reçoit, ou dans sa personne ou dans la considération publique, ou dans sa fortune. On offense de propos & de fait. Il est des offenses qu'on ne peut mépriser ; il n'y a que celui qui l'a reçue qui en puisse connoître toute la griéveté ; on les repousse diversement selon l'esprit de la nation. Les Romains qui ne porterent point d'armes durant la paix, traduisoient l'offenseur devant les lois ; nous avons des lois comme les Romains, & nous nous vengeons de l'offense comme des barbares. Il n'y a presque pas un chrétien qui puisse faire sa priere du matin sans appeller sur lui-même la colere & la vengeance de Dieu : s'il se souvient encore de l'offense qu'il a reçue, quand il prononce ces mots : pardonnez-nous nos offenses, comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés ; c'est comme s'il disoit : j'ai la haine au fond du coeur, je brûle d'exercer mon ressentiment ; Dieu que j'ai offensé, je consens que tu en uses envers moi, comme j'en userois envers mon ennemi, s'il étoit en ma puissance. La philosophie s'accorde avec la religion pour inviter au pardon de l'offense. Les Stoïciens, les Platoniciens ne vouloient pas qu'on se vengeât ; il n'y a presque aucune proportion entre l'offense & la réparation ordonnée par les lois. Une injure & une somme d'argent, ou une douleur corporelle, sont deux choses hétérogenes & incommensurables. La lumiere de la vérité offense singulierement certains hommes accoutumés aux ténébres ; la leur présenter, c'est introduire un rayon du soleil dans un nid de hiboux, il ne sert qu'à blesser leurs yeux & à exciter leurs cris. Pour vivre heureux, il faudroit n'offenser personne & ne s'offenser de rien ; mais cela est bien difficile, l'un suppose trop d'attention, & l'autre trop d'insensibilité.


OFFENSIFadj. (Gramm.) corrélatif de défensif ; on dit armes offensives & défensives, c'est-à-dire propres pour l'attaque & pour la défense ; une ligue offensive & défensive, c'est-à-dire que la condition est qu'on se réunira soit qu'il faille attaquer ou se défendre.


OFFEQUE(Hist. nat. Botan.) racine qui croît dans l'île de Madagascar ; elle est fort amère, mais on lui enleve ce goût en la faisant bouillir : on la seche au soleil, après quoi elle se conserve très-long-tems ; lorsqu'on veut la manger on n'a qu'à la faire ramollir dans l'eau.


OFFERTES. f. (Théol.) oblation que le prêtre fait à Dieu dans le sacrifice de la messe, du pain & du vin, avant la consécration : la priere de l'offerte s'appelle secrette.


OFFERTOIRES. f. antienne chantée ou jouée par les orgues dans le tems que le peuple va à l'offrande. Voyez ANTIENNE & OFFRANDE.

Autrefois l'offertoire consistoit dans un pseaume que l'on chantoit avec son antienne, mais il est douteux si l'on chantoit le pseaume tout entier : saint Grégoire, qui en a fait mention, dit que lorsqu'il étoit tems, le pape regardant du côté du choeur où l'on chantoit l'offertoire, faisoit signe de finir.

Offertoire étoit aussi le nom que l'on donnoit à un morceau de toile sur lequel on mettoit les offrandes.

Le docteur Harris dit que c'étoit proprement un morceau d'étoffe de soie, ou de toile fine, dans lequel on enveloppoit les offrandes casuelles qui se faisoient dans chaque église. (G)


OFFICES. m. pris dans son sens moral, marque un devoir, c'est-à-dire, une chose que la vertu & la droite raison engagent à faire. Voyez MORALE, MORALITE, ETHIQUE, &c.

La vertu, selon Chauvin, est le dessein de bien faire ; ce qui suit ou résulte immédiatement de ce dessein, est l'obéissance à la vertu, qu'on appelle aussi devoir, ou officium, ainsi l'office & le devoir est l'objet de l'obéissance qu'on rend à la vertu. Voyez VERTU.

Ciceron, dans son traité des offices, reprend Panaetius, qui avoit écrit avant lui sur la même matiere, d'avoir oublié de définir la chose sur laquelle il écrivoit : cependant il est tombé lui-même dans une semblable faute. Il s'étend beaucoup sur la division des offices ou devoirs ; mais il oublie de les définir. Dans un autre de ses ouvrages, il définit le devoir une action que la raison exige. Quod autem ratione actum sit, id officium appellamus. Definit.

Les Grecs, suivant la remarque de Ciceron, distinguent deux especes de devoirs ou offices : savoir, les devoirs parfaits, qu'ils appellent , & les devoirs communs ou indifférens, qu'ils appellent ; ils les distinguent en disant que ce qui est absolument juste est un office parfait, ou devoir absolu, au lieu que les choses qu'on ne peut faire que par une raison probable, sont des devoirs communs ou indifférens. Voyez RAISON. Voyez DEVOIRS.


OFFICIALofficialis, s. m. (Jurisprud.) suivant sa dénomination latine, signifie en général ministre, serviteur ; il se dit particulierement des clercs qui rendent service à l'église. Mais ce même terme officialis pris pour official, signifie un ecclésiastique qui exerce la jurisdiction contentieuse d'un évêque, abbé, archidiacre ou chapitre ; c'est proprement le lieutenant de la jurisdiction ecclésiastique.

Boniface VIII. appelle les grands-vicaires officiaux, & encore actuellement dans le style de la chancellerie romaine le mot officialis est ordinairement employé pour signifier grand-vicaire ; c'est en ce sens qu'il se trouve employé en plusieurs endroits du droit canonique.

Cependant en France il y a une grande différence entre les fonctions de grand vicaire & celles d'official ; ils sont l'un & l'autre dépositaires de l'autorité de l'évêque, & ministres universels de sa jurisdiction, avec cette différence que le grand-vicaire ne peut exercer que la jurisdiction volontaire, au lieu que l'official n'exerce que la jurisdiction contentieuse.

Il ne faut pas s'étonner si dans les premiers siecles de l'Eglise les évêques n'avoient point d'officiaux, puisqu'ils n'avoient alors aucune jurisdiction contentieuse ; c'est ce qui paroît par la novelle 12 de Valentinien, de episcopali judicio, qui est de l'an 452. Ils étoient juges en matiere de religion ; mais en matiere contentieuse, même entre clercs, ils n'en connoissoient que par la voie du compromis. Suivant cette même novelle, c'étoit une des raisons pour lesquelles il n'y avoit pas d'appel de leurs jugemens. Justinien en ajouta ensuite une autre, en ordonnant que leurs jugemens seroient respectés comme ceux des préfets du prétoire, dont il n'y avoit pas d'appel. Lorsque les évêques & autres prélats commencerent à jouir du droit de jurisdiction contentieuse & proprement dite, ils rendoient eux-mêmes la justice en personne, ce qui se pratiqua ainsi pendant les onze premiers siecles de l'Eglise.

On voit néanmoins dans l'histoire ecclésiastique que quelques évêques se déchargeoient d'une partie du fardeau de l'épiscopat sur certains prêtres dont ils connoissoient le mérite ; tel étoit saint Grégoire de Nazianze, lequel sortit de sa solitude pour soulager son pere dans le gouvernement de son église. Le même dépeint S. Basile comme l'interprete & l'appui d'Eusebe de Césarée qui lui confioit une partie de sa jurisdiction épiscopale.

L'Eglise d'Occident fournit quelques exemples semblables. Valere, évêque d'Hippone, engagea, non sans peine, saint Augustin à partager avec lui le gouvernement de son diocèse. Sidoine Apollinaire parlant du prêtre Claudien, frere de saint Mamert évêque de Vienne, dit qu'il travailloit sous les ordres de son frere dans le gouvernement du diocèse.

Mais il faut convenir que ceux qui soulageoient ainsi les évêques, étoient plutôt des grands-vicaires que des officiaux ; & en effet, c'étoit dans un tems où les évêques n'avoient point encore de jurisdiction contentieuse ; & hors ces exemples, qui sont même assez rares, on ne voit point que dans les onze premiers siecles il y ait eu des clercs dans les églises cathédrales qui aient fait la fonction qu'exercent présentement les officiaux, si ce n'est les archiprêtres & les archidiacres qui, suivant l'usage de chaque diocèse, avoient plus ou moins de part à l'exercice de la jurisdiction contentieuse de l'évêque.

Les archiprêtres dans leur institution étoient les premiers prêtres du diocèse : c'étoit la premiere dignité après l'évêque, & pour l'ordinaire l'archiprêtre étoit, comme le grand-vicaire, chargé de la conduite de l'église en l'absence de l'évêque ; il avoit aussi jurisdiction sur le clergé de son église & du diocèse : ensorte qu'il étoit en cette partie l'official de l'évêque. C'est de-là que les archi-prêtres s'étoient attribué le pouvoir d'accorder des monitoires ; ils établissoient eux-mêmes des officiaux, tellement que le concile de Château-Gontier en 1231, regla que les archiprêtres ne pourroient avoir des officiaux hors le lieu de leur résidence, mais qu'ils seroient tenus d'y aller exercer leur jurisdiction en personne.

Le concile de Pontau-de-mer en 1279, prouve encore bien qu'ils avoient jurisdiction, puisque par le canon 16 il leur est défendu de suspendre & d'excommunier sans mettre leur sentence par écrit.

On voit encore à la principale porte de l'église archipresbytérale de saint Severin de Paris, des vestiges de la jurisdiction qu'exerçoit l'archiprêtre de la ville ; ce sont les deux lions qui sont en relief aux deux côtés du perron ; ces lions étoient alors la marque ordinaire des jurisdictions ecclésiastiques ; & comme elles s'exerçoient en-dehors aux portes des églises, les sentences étoient ainsi datées à la fin, datum inter duos leones.

Encore actuellement dans les îles qui sont sous la domination des Vénitiens, l'archiprêtre est juge en matiere ecclésiastique.

Mais dans la plûpart des églises le pouvoir qui étoit attribué aux archiprêtres, notamment pour la jurisdiction, ne dura pas long-tems. L'archidiacre, qui dans l'origine n'étoit que la seconde dignité des églises cathédrales, & dont la jurisdiction ne s'étendoit que sur les diacres, accrut tellement son pouvoir, que sa jurisdiction prévalut sur celle de l'archiprêtre.

L'archidiacre exerçant ainsi la jurisdiction de l'évêque en tout ou partie, faisoit alors la fonction d'official.

Mais les archidiacres, après avoir agi long-tems comme délégués de l'évêque, se regarderent insensiblement comme juges ordinaires ; ils s'imaginerent que la jurisdiction qu'ils exerçoient leur étoit propre, & qu'elle étoit attachée à leur dignité ; qu'ils étoient les officiaux nés de l'évêque, & qu'ils pouvoient faire exercer en leur nom la jurisdiction. Ils instituerent donc eux-mêmes des officiaux pour rendre la justice à leur décharge, & se sont long-tems maintenus dans cette possession.

Plusieurs conciles ont toléré les officialités des archidiacres, lorsqu'elles n'étoient point établies dans les villes épiscopales. Le douzieme canon du concile de Château-Gontier, tenu en 1231, confirmé par un autre concile de la province de Tours en 1239, défend aux archidiacres d'avoir des officiaux hors le lieu de leur résidence pour y exercer leur jurisdiction, & les oblige de faire dans les campagnes leurs visites en personne.

Quelques archidiacres ont même prétendu qu'ils n'étoient pas tenus de rapporter aux évêques les procès-verbaux de leurs visites ; & qu'ayant eux-mêmes des officialités, ils pouvoient les déposer dans leurs greffes.

Une grande partie des archidiacres s'étoient maintenus dans le droit d'accorder des monitoires à fin de revélation, & cette entreprise a été assez difficile à réformer, quoique plusieurs conciles, tels que celui de Tours en 1583, en eussent expressément réitéré les défenses.

Ces officiaux des archidiacres étoient encore assez communs dans le dernier siecle ; présentement ils sont très-rares.

Suivant la transaction faite au mois de Mai 1636, entre l'évêque de Chartres & ses archidiacres, homologuée au grand-conseil par arrêt du 11 Février 1631, & 18 Juillet 1633, le grand-archidiacre doit avoir deux siéges pour l'exercice de sa jurisdiction, & deux officiaux seulement ; les autres archidiacres un seul. Ces archidiacres & leurs officiaux connoissent des promesses de mariages, mais non pas de la nullité d'iceux ; ils ne peuvent donner aucune dispense de bans de mariages, sinon qu'y ayant cause contestée devant eux, il fût besoin, pour éviter le scandale, de solemniser promptement le mariage, & en ce cas même ils ne peuvent dispenser que des deux derniers bans. Ils ne peuvent accorder des monitoires ; ils connoissent de toutes les causes criminelles en leur archidiaconés, s'ils ne sont prévenus par l'official ou par les vicaires de l'évêque, hors les crimes d'hérésie & de sortilege, à la charge de l'appel, & de faire conduire ès prisons de l'évêque ceux qu'ils condamneront à la prison, trois jours après la condamnation. L'évêque faisant la visite de son diocèse a droit de se faire représenter une fois par chacun an, par les archidiacres ou leurs officiaux, les registres & papiers de leur jurisdiction civile & criminelle, & les sceaux, lesquels il peut retenir pendant cinq jours utiles en chaque siége de jurisdiction desdits archidiaconés, & pendant ce tems il peut exercer ou faire exercer par ses vicaires toute jurisdiction civile & criminelle, & corriger les abus qu'il trouvera en l'exercice desdites jurisdictions.

Les évêques employerent divers moyens dans le xij. siecle & les suivans pour arrêter les entreprises des archidiacres : ils établirent dans cette vûe des grands-vicaires & des officiaux amovibles.

Le P. Thomassin croit que l'usage des officiaux ne s'introduisit que vers le tems du pape Boniface VIII, c'est-à-dire, vers la fin du xiij. siecle. Il paroît néanmoins par les lettres de Pierre de Blois qui vivoit sur la fin du xij. siecle, qu'ils étoient déja établis en France, & qu'il s'étoit même déja introduit beaucoup d'abus dans l'exercice de ces charges. La même chose paroît aussi par le septieme canon d'un concile tenu à Tours en 1163, qui a rapport à ces desordres des officiaux.

Anciennement les évêques n'étoient point obligés d'établir un official ; il leur étoit libre d'exercer en personne leur jurisdiction contentieuse, comme ils peuvent encore eux-mêmes exercer la jurisdiction volontaire.

Il est constant, suivant le droit canonique, qu'ils peuvent tenir eux-mêmes le siege de leur officialité : le concile de Narbonne en 1609 y est conforme. Le clergé de France a obtenu de nos rois plusieurs ordonnances qui prescrivent cette discipline dans le royaume. Les assemblées du clergé de 1655 & de 1665 obtinrent les déclarations de 1657 & de 1666 ; & ces déclarations n'ont pas été enregistrées.

Les évêques se déchargerent d'abord volontairement de la jurisdiction contentieuse, soit sur leurs archiprêtres ou leurs archidiacres, soit sur leurs officiaux. Ils cesserent insensiblement d'exercer en personne leur jurisdiction contentieuse ; soit parce que les affaires du diocèse se multipliant, ils ne pouvoient suffire à tout, & qu'ils préférerent l'exercice de la jurisdiction volontaire ; soit parce que les lois & les formalités judiciaires ayant été multipliées, ils crurent plus convenable de confier l'exercice de leur jurisdiction à des personnes versées dans l'étude de ces matieres ; soit enfin qu'ils aient cru peu convenable à leur dignité & à leur caractere de s'occuper continuellement de toutes les petites discussions qui se présentent dans les officialités.

Quoi qu'il en soit, l'usage s'est établi dans presque toutes les provinces du royaume, que les évêques ne peuvent plus, sans donner lieu à des appels comme d'abus, satisfaire eux-mêmes aux devoirs de la jurisdiction : en quoi ils ont imité la conduite du roi & celle des seigneurs, lesquels rendoient aussi autrefois la justice en personne à leurs sujets ; au lieu que le roi a établi des juges pour rendre la justice à sa décharge ; il a aussi obligé les seigneurs de faire la même chose.

L'édit de 1695. art. xxxj. suppose comme un point constant, que l'évêque doit avoir un official. Il y a néanmoins quelques évêques qui sont en possession d'aller siéger, quand bon leur semble, en leur officialité. Ils y vont ordinairement une fois, à leur avénement au siege épiscopal, & y sont installés avec cérémonie. C'est ainsi que le 2 Juin 1746, M. de Bellefond qui étoit depuis peu archevêque de Paris, prit possession & fut installé à l'officialité de Paris, où il jugea deux causes avec l'avis du doyen & du chapitre.

Le parlement de Paris a même approuvé par ses arrêts l'usage où sont les évêques des diocèses de France, qui ont autrefois appartenu à l'Espagne, de tenir eux-mêmes le siege de leur officialité. Ainsi les évêques des Pays-bas jouissent de ce droit, & notamment l'archevêque de Cambrai, qui en a fait une réserve spéciale lors de la capitulation de cette ville.

C'est à l'évêque à nommer son official : le pape ne peut en établir un dans le diocèse d'un autre évêque. Une telle création faite à Antibes par le pape, fut déclarée abusive par arrêt du Conseil du 21 Octobre 1732.

En général, il ne doit y avoir qu'un official pour un diocèse, parce que la pluralité des officiaux pourroit causer du trouble & de la confusion dans l'exercice de la jurisdiction contentieuse.

Néanmoins, quand un diocèse s'étend dans le ressort de différens parlemens, l'évêque doit nommer un official forain pour la partie de son diocèse qui est du ressort d'un autre parlement que la ville épiscopale dans laquelle l'official ordinaire ou principal doit avoir son siege : ce qui a été ainsi établi afin que les parlemens pussent plus facilement faire les injonctions nécessaires aux officiaux, & faire exécuter leurs arrêts.

On doit à plus forte raison observer la même chose, par rapport aux évêques des pays étrangers qui ont en France quelque partie de leur diocèse.

Le roi donne quelquefois des lettres patentes, pour dispenser les prélats d'établir des officiaux dans les parties de leur diocèse qui sont d'un autre parlement que la ville épiscopale.

Il faut que l'official soit né en France ou naturalisé ; qu'il soit prêtre, licencié en Droit canon ou en Théologie, & qu'il ait pris ses degrés régulierement & dans une université du royaume.

L'official rend la justice étant revêtu de son surplis & couvert de son bonnet quarré.

Il n'y a point de loi qui défende aux évêques de prendre pour official un régulier : il y en a même des exemples.

La fonction d'official est pareillement incompatible avec les offices royaux.

L'official ne peut aussi tenir aucune ferme de l'évêque qui l'a nommé, soit la ferme du sceau ou autre.

Quelques auteurs ont avancé qu'un curé ne peut remplir la fonction d'official. Mais outre qu'il n'y a nulle loi qui l'ordonne ainsi, l'usage est constant que les officiaux peuvent posséder des cures & tous bénéfices à charge d'ames.

Outre l'official, l'évêque peut commettre un autre ecclésiastique pour vice-gérent, lequel est comme le lieutenant de l'official.

Il y a aussi dans quelques officialités un ou plusieurs assesseurs laïcs ordinaires ; dans quelques officialités, on n'en appelle qu'extraordinairement, & dans les affaires majeures où l'official est bien-aise d'avoir l'avis de quelques gradués éclairés.

Le promoteur est dans les officialités ce que les gens du roi ou du seigneur sont dans les tribunaux séculiers.

Il y a aussi dans chaque officialité un greffier pour recevoir & expédier les jugemens qui s'y rendent, des appariteurs qui font les mêmes fonctions que les huissiers, & des procureurs qui occupent pour les parties.

L'évêque doit donner gratuitement les places d'official, de vice-gérent & de promoteur.

Les commissions que l'évêque donne à ces officiers, doivent être par écrit, signées de lui, & insinuées au greffe des insinuations ecclésiastiques du diocèse.

Le pouvoir de l'official finit par la mort ou démission de l'évêque. Le chapitre a droit d'en nommer un le siege vacant.

L'évêque peut, quand bon lui semble, destituer ses officiaux, soit principal ou forain, soit qu'il les ait nommés lui-même ou qu'ils aient été nommés par son prédécesseur ou par le chapitre : la révocation doit être faite par écrit, & insinuée comme la commission.

L'official connoît des matieres personnelles entre ecclésiastiques, & lorsqu'un ecclésiastique est défendeur & un laïc demandeur ; à l'exception néanmoins des causes de l'évêque, dont il ne peut connoître ; il faut s'addresser pour cela à l'official métropolitain.

Il ne peut juger par provision que jusqu'à 25 liv. en donnant caution.

Ses jugemens sont exécutoires, sans pareatis des juges séculiers.

Il ne peut faire défenses aux parties, sous des peines spirituelles, de proceder ailleurs que devant lui, quand le juge royal est saisi de la contestation.

Les officiaux sont en possession de connoître de toutes matieres purement spirituelles, soit entre ecclésiastiques ou laïques, comme de la foi, de la doctrine, des sacremens, même des demandes en nullité de mariage, quoad foedus & vinculum, mais ils ne peuvent prononcer sur les dommages & intérêts.

Ils connoissent pareillement des voeux de religion, du service divin, de la simonie, du pétitoire des dixmes, du crime d'hérésie, de la discipline ecclésiastique.

Quant aux crimes dont l'official peut connoître, il n'y a que le délit commun des ecclésiastiques qui soit de sa compétence ; le cas privilégié doit être instruit conjointement par lui & par le juge royal ; ensuite chaque juge rend séparément son jugement.

Lorsqu'un ecclésiastique n'est accusé que d'un délit commun, c'est-à-dire, d'un délit qui n'est sujet qu'aux peines canoniques, c'est l'official qui en connoît sans le concours du juge royal ; desorte que si l'ecclésiastique est traduit pour un tel fait devant le juge royal, celui-ci doit renvoyer l'accusé devant son juge. Mais il ne le doit pas faire quand il s'agit du délit privilégié, lequel pour le bon ordre, demande toujours à être poursuivi sans aucun retardement. Et si le juge d'église négligeoit de poursuivre le délit commun, la poursuite en seroit dévolue au juge royal, comme exerçant la manutention des canons.

Le juge royal n'est jamais tenu, en aucun cas, soit de délit commun ou de cas privilégié, d'avertir l'official, pour qu'il ait à instruire le procès conjointement avec lui. Mais si le promoteur revendique l'affaire pour le délit commun ; en ce cas le juge royal doit instruire conjointement avec lui. Et pour cet effet, le juge royal doit se transporter au siege de l'officialité avec son greffier. C'est l'official dans ce cas qui a la parole : c'est lui qui prend le serment des accusés & des témoins, qui fait les interrogatoires, récolemens, confrontations & toutes les autres procédures qui se font par les deux juges ; le juge royal peut néanmoins requérir l'official d'interpeller les accusés sur les faits qu'il juge nécessaires.

Quand on fait au parlement le procès à un ecclésiastique, l'évêque doit, si le parlement l'ordonne, nommer pour son vicaire un des conseillers-clercs du parlement, pour faire l'instruction conjointement avec le conseiller-laic qui est commis à cet effet.

Un ecclésiastique accusé devant le juge royal peut, en tout état de cause, demander son renvoi devant l'official, à moins qu'il ne soit question de crime de lese-majesté au premier ou au second chef.

L'official ne peut ordonner qu'il sera passé outre nonobstant & sans préjudice de l'appel, à moins qu'il ne soit question de correction & de discipline, ou de quelque cas exécutoire nonobstant l'appel.

Les appels comme d'abus interjettés des sentences des officiaux n'ont aucun effet suspensif, quand il s'agit du service divin, de la discipline ecclésiastique ou de la correction des moeurs, c'est la disposition de l'article xxxvj. de l'édit de 1605.

Les peines spirituelles que l'official peut infliger, sont les prieres, les jeûnes, les censures ; il ne doit décerner des monitoires que pour des crimes graves & scandales publics, & lorsque les autres preuves manquent.

Les peines temporelles que l'official peut prononcer, sont les dépens, l'amende applicable en oeuvres pieuses. Les peines corporelles se bornent à la prison à tems ou perpétuelle. Il ne peut condamner à aucune autre peine afflictive : autrefois néanmoins il condamnoit aux galeres, au bannissement, à la torture ou question, au pilori, échelle ou carcan, au fouet, à la marque du fer chaud, à l'amende honorable in figuris, mais cela ne se pratique plus.

On ne peut appeller de l'official à l'évêque qui l'a commis : l'appel de l'official ordinaire va à l'official métropolitain, & de celui-ci à l'official primatial. S'il y a appel comme d'abus, l'appel est porté au parlement.

Sur les officiaux, voyez les Mémoires du clergé, l'édit de 1695, le Traité de la jurisdiction ecclésiastique de Ducasse, les lois ecclésiastiques, le Traité des matieres bénéficiales de Fuet, le Dictionnaire des arrêts, & les mots DELIT COMMUN, & JURISDICTION ECCLESIASTIQUE, PROMOTEUR & VICEGERENT.

OFFICIAL D'UN ABBE. Les abbés qui ont jurisdiction, ont droit d'avoir un official.

OFFICIAL DE L'ARCHEVEQUE, est de deux sortes : il a son official ordinaire & son official métropolitain. Voyez ci-après OFFICIAL METROPOLITAIN.

OFFICIAL DE L'ARCHIDIACRE, est celui que commet un archidiacre, qui a une jurisdiction propre attachée à sa dignité.

OFFICIAL DE L'ARCHIPRETRE, étoit celui que commettoit l'archiprêtre, lorsqu'il avoit la jurisdiction. Voyez ce qui est dit ci-devant des OFFICIAUX en général.

OFFICIAL DU CHAPITRE : dans les lieux où le chapitre de la cathédrale a une jurisdiction propre, il a aussi son official ; le chapitre nomme aussi son official, le siege vacant.

OFFICIAL DE L'EVEQUE, est celui qui exerce la jurisdiction ordinaire de l'évêque.

OFFICIAL FORAIN, est celui qui est commis par l'évêque pour exercer sa jurisdiction hors la ville principale de son diocèse. Il y avoit autrefois beaucoup de ces officiaux forains répandus dans les différentes parties de chaque diocése ; présentement il y en a peu d'exemples, si ce n'est dans certains dioceses, dont quelque partie est du ressort d'un autre parlement ou d'une autre domination que la ville épiscopale. En ce cas l'évêque nomme pour cette partie de son diocèse un official forain.

OFFICIAL ad litem, est celui qui est commis pour une affaire particuliere, lorsque l'official est recusé ou se déporte.

OFFICIAL METROPOLITAIN, est l'official établi par un archevêque pour juger les appels interjettés des sentences & des ordonnances rendues par les officiaux des évêques suffragans, dans les églises qui ont le titre de primatie, comme Lyon & Bourges : il juge aussi l'appel des sentences rendues par l'official ordinaire du métropolitain.

OFFICIAL NE, est celui, qui par le droit de sa place, fait les fonctions d'official, comme étoient autrefois la plûpart des archidiacres.

OFFICIAL ORDINAIRE, est celui qui exerce le premier degré de la jurisdiction ecclésiastique, à la différence du métropolitain & du primatial qui sont juges d'appel.

OFFICIAL in partibus, est la même chose qu'official forain.

OFFICIAL PATRIARCHAL, est celui d'un prélat qui a le titre de patriarche. L'archevêque de Bourges qui prend le titre de patriarche d'Aquitaine, a un official patriarchal qui juge les appellations rendues par l'official métropolitain.

OFFICIAL PRIMATIAL, est l'official établi par le primat pour juger les appels interjettés de l'official métropolitain.

OFFICIAL PRINCIPAL, est celui qui est établi dans la ville épiscopale, à la différence des officiaux forains, lesquels sont dans les parties du diocèse qui relevent d'un autre parlement, ou qui sont d'une autre domination. Voyez ce qui a été dit ci-devant sur les OFFICIAUX en général. (A)


OFFICIALITÉS. f. (Jurisprud.) est le tribunal d'un primat, archevêque, évêque, abbé, archidiacre, chapitre ou autre ayant une jurisdiction ecclésiastique contentieuse.

Cette jurisdiction s'exerçoit autrefois aux portes des églises, ensuite dans une chapelle du palais épiscopal. Présentement il y a un auditoire destiné à cet usage ; mais en plusieurs endroits, il est à l'entrée de la chapelle épiscopale, comme à Paris, où l'audience de l'officialité se tient à l'entrée de la chapelle épiscopale inférieure. Voyez l'histoire du diocèse de Paris par M. l'abbé Lebeuf, tome I. page. 32.

Ce tribunal est composé d'un official, un vicegérent & quelquefois plusieurs assesseurs, un greffier, un promoteur, des appariteurs. Voyez ci-devant le mot OFFICIAL. (A)


OFFICIERS. m. (Hist. mod.) homme qui possede un office, qui est revêtu d'une charge. Voyez OFFICE.

Les grands officiers de la couronne ou de l'état sont en Angleterre le grand maître-d'hôtel, le chancelier, le grand trésorier, le président du conseil, le garde du sceau privé, le grand chambellan, le grand connétable, le comte-maréchal & le grand amiral. Voyez chacun sous son article particulier, CHANCELIER, TRESORIER, MARECHAL, &c.

En France on a une notion très-vague de ce qu'on nomme les grands officiers, & d'ailleurs tout cela change perpétuellement. On s'imagine naturellement que ce sont ceux à qui leurs charges donnent le titre de grand, comme grand-écuyer, grand-échanson ; mais le connétable, les maréchaux de France, le chancelier, sont grands officiers, & n'ont point le titre de grand, & d'autres qui l'ont, ne sont point réputés grands officiers. Les capitaines des gardes, les premiers gentilshommes de la chambre, sont devenus réellement de grands officiers, & ne sont pas comptés pour tels par le P. Anselme. En un mot rien n'est décidé sur leur nombre, leur rang & leurs prérogatives.

Les grands officiers de la couronne n'étoient autrefois qu'officiers de la maison du roi. Ils étoient élus le plus souvent par scrutin sous le regne de Charles V. & dans le bas âge de Charles VI. par les princes & seigneurs, à la pluralité des voix. Les pairs n'en vouloient point souffrir avant le regne de Louis VIII. qui régla qu'ils auroient séance parmi eux. Son arrêt donné solemnellement à Paris en 1224 dans sa cour des pairs, porte, que suivant l'ancien usage & les coutumes observées dès long-tems, les grands officiers de la couronne, sçavoir, le chancelier, le bouteiller, le chambrier, &c. devoient se trouver aux procès qui se feroient contre un pair de France, pour le juger conjointement avec les autres pairs du royaume ; en conséquence ils assisterent tous au jugement d'un procès de la comtesse de Flandres.

Il paroît que sous Henri III. les grands officiers de la couronne étoient le connétable, le chancelier, le garde des sceaux, le grand maître, le grand chambellan, l'amiral, les maréchaux de France & le grand écuyer. Ce prince ordonna en 1577, par des lettres patentes vérifiées au Parlement, que les susdits grands officiers ne pourroient être précédés par aucun des pairs nouveaux créés. (D.J.)

Les officiers de justice sont ceux auxquels on a confié l'administration de la justice dans les différentes cours ou tribunaux du royaume. Voyez COUR, JUSTICE, &c.

Les officiers royaux sont ceux qui administrent la justice au nom du roi, comme les juges, &c. Voyez JUGE.

Les officiers subalternes sont ceux qui administrent la justice au nom de quelque seigneur sujet du roi : tels sont les juges qui exercent leurs fonctions sous le comte-maréchal, sous l'amiral, &c.

Les officiers de police sont ceux auxquels on a confié le gouvernement & la direction des affaires d'une communauté ou d'une ville : tels sont les maires, les shérifs, &c. Voyez POLICE.

Les officiers de guerre sont ceux qui ont quelque commandement dans les armées du roi. Voyez ARMEE.

Ces officiers sont généraux ou subalternes.

Les officiers généraux sont ceux dont le commandement n'est point restraint à une seule troupe, compagnie ou régiment ; mais qui ont sous leurs ordres un corps de troupes composé de plusieurs régimens : tels sont les généraux, lieutenans-généraux, majors-généraux & brigadiers. Voyez GENERAL, &c.

Les officiers de l'état-major sont ceux qui ont sous leurs ordres un régiment entier, comme les colonels, lieutenans-colonels & majors.

Les officiers subalternes sont les lieutenans, cornettes, enseignes, sergens & caporaux. Voyez tous ces officiers sous leurs propres articles, CAPITAINE, COLONEL, &c.

Les officiers à commission sont ceux qui ont commission du roi : tels sont tous les officiers militaires, depuis le général jusqu'au cornette inclusivement.

On les appelle officiers à commission, par opposition aux officiers à brevet, ou à baguette, qui sont établis par brevet des colonels ou des capitaines : tels sont les quartier-maîtres, sergens, caporaux, & même les chirurgiens & les chapelains.

Officiers de mer ou de marine, sont ceux qui ont quelque commandement sur les vaisseaux de guerre. Voyez MARINE.

Les officiers à pavillon sont les amiraux, vice-amiraux, contre-amiraux. Voyez PAVILLON, AMIRAL, &c.

Officiers de la maison du roi, sont le grand-maître d'hôtel, le trésorier, le contrôleur, le trésorier de l'épargne, le maître, les clercs du tapis verd, &c. le grand chambellan, le vice chambellan, les gentilshommes de la chambre privée & de la chambre du lit, les gentilshommes huissiers, les garçons de la chambre, les pages, le maître de la garderobe, le maître des cérémonies, &c. le grand écuyer, le contrôleur de l'écurie, les sous écuyers, les intendans, &c. Voyez MAISON DU ROI, & chaque officier sous son article.

Les officiers à baguette sont ceux qui portent une baguette blanche en présence du roi, & devant lesquels un valet de pied, nue tête, porte une baguette blanche quand ils sortent en public, & quand ils ne sont pas en présence du roi : tels sont le grand-maître d'hôtel, le grand chambellan, le grand trésorier, &c.

La baguette blanche est la marque d'une commission, & à la mort du roi ces officiers cassent leur baguette sur le cercueil où l'on doit mettre le corps du roi, pour marquer par cette cérémonie, qu'ils déchargent leurs officiers subalternes de leur subordination.

Dans toutes les autres cours & les autres gouvernemens de l'Europe & du monde, il y a également différentes sortes d'officiers, tant pour le civil & le militaire, que pour les maisons des princes.

Les officiers militaires en France, sont les maréchaux de France, lieutenans-généraux, maréchaux de camp, brigadiers, colonels, lieutenans-colonels, majors, capitaines, lieutenans, sous-lieutenans, enseignes ou cornettes, sergens, maréchaux des logis, & brigadiers dans la cavalerie, pour le service de terre ; & pour celui de mer, l'amiral, les vice-amiraux, le général des galeres, les chefs-d'escadre, capitaines, lieutenans, enseignes de vaisseaux, &c. Voyez MARECHAL DE FRANCE, LIEUTENANT-GENERAL, &c.

Pour le civil, les officiers de justice sont, le chancelier, le garde des sceaux, les conseillers d'état, maîtres des requêtes, présidens à mortier, conseillers au parlement, procureurs & avocats généraux ; & dans les justices subalternes, les présidens & conseillers au présidial, les lieutenans généraux de police, les lieutenans civils & criminels, baillifs, prevôts, avocats & procureurs du roi & leurs substituts, & autres dignités de robe, qu'on peut voir chacun à leur article particulier.

Les principaux officiers de la maison du roi sont le grand-maître, le grand écuyer, le grand veneur, le grand échanson, le grand aumônier, le grand chambellan, les quatre gentilshommes de la chambre, les quatre capitaines des gardes, sans parler de plusieurs autres, & tous les divers officiers qui sont soumis à ces premiers. Voyez GRAND-MAITRE, GRAND ECUYER, &c.

Les grands officiers, ou grades militaires, sont conférés par le bon plaisir du roi, & ne sont point héréditaires ; mais la plûpart des offices de judicature, aussi-bien que les charges chez le roi, passent de pere en fils, pourvu que l'on ait payé les droits imposés sur quelques-unes pour les conserver à sa famille : on achete pourtant un régiment, une compagnie.

Les princes étrangers ont aussi des officiers dans tous ces divers genres. On trouvera les noms & les principales fonctions de leurs charges répandus dans le corps de ce Dictionnaire.

OFFICIERS MUNICIPAUX, voyez MUNICIPAL.

OFFICIERS REFORMES, voyez REFORME.

OFFICIERS DE LA MONNOIE, voyez MONNOIE.

Signaux pour les officiers, voyez SIGNAL.

OFFICIERS GENERAUX, (Hist. mod.) ou commandant des troupes, ceux qui ont autorité sur les soldats. On peut en distinguer de deux sortes, les officiers généraux, & les officiers subalternes.

Parmi tous les anciens peuples, la discipline militaire qui n'a pas été la partie la moins cultivée du gouvernement, exigeant de la subordination dans les troupes, les souverains ont été obligés de confier une partie de leur autorité à des hommes intelligens dans le métier de la guerre ; & ceux-ci pour mettre plus d'ordre dans les armées, ont distribué les troupes en différens corps, commandés par des chefs capables d'exécuter leurs ordres, & de les faire exécuter au reste des soldats.

Nous savons en général, que les Egyptiens avoient de nombreuses troupes sur pied, qu'elles alloient ordinairement à quatre cent mille hommes, & que l'armée de Sesostris étoit de seize cent mille combattans. Nous voyons les rois d'Egypte à la tête de leurs armées ; mais autant il seroit absurde de dire qu'un seul prince, un seul homme commandoit seul en détail à cette multitude ; autant est-il raisonnable de penser qu'il avoit sous lui des officiers généraux, & ceux-ci des subalternes distribués avec plus ou moins d'autorité dans tous les corps.

La milice des Hébreux, dans les premiers tems, ne nous est guère moins inconnue. Cependant on peut inférer de l'ordre que les tribus gardoient dans leurs campemens, chacune sous leur enseigne particuliere, qu'elles avoient aussi leurs officiers subordonnés à un général en chef, tel que fut Josué. Sous les rois des Juifs nous voyons ces princes commander eux-mêmes leurs armées, ou en confier la conduite à des généraux en chef, tels qu'Abner sous Saül, Joab sous David ; & ce dernier avoit dans les troupes plusieurs braves, connus sous le nom de force d'Israël, hommes distingués par leurs exploits, & qui sans doute commandoient des corps particuliers : tels qu'un Banaias, chef de la légion des Pheletes & des Cerethes, & qui devint sous Salomon général en chef. Il est donc plus que probable, que sous les rois d'Israël, & sous ceux de Juda, jusqu'à la captivité de Babylone, les troupes Israëlites furent divisées en petits corps commandés par des officiers, quoique l'Ecriture ne nous ait pas conservé le nom de leurs dignités, ni le détail de leurs fonctions. Sous les Macchabées il est parlé clairement de tribuns, de pentacontarques & de centurions, que ces illustres guerriers établirent dans la milice juive ; il y a apparence que les tribuns commandoient mille hommes, les pentacontarques cinq cent, & les centurions cent hommes.

Pour les tems héroïques de la Grece, nous voyons toujours des rois & des princes à la tête des troupes. Jason est le premier des argonautes ; sept chefs sont ligués contre Thèbes pour venger Polynice ; & dans Homere, les Grecs, confédérés pour détruire Troie, ont tous leurs chefs par chaque nation ; mais Agamemnon est le généralissime, comme Hector l'est chez les Troyens, quoique différens princes commandent les Troyens même, & d'autres leurs alliés, comme Rhesus les Thraces, Sarpedon les Lyciens, &c.

Mais l'histoire en répandant plus de lumieres sur les tems postérieurs de la Grece, nous a conservé les titres & les fonctions de la plupart des officiers, tant des troupes de terre, que de celles de mer.

A Lacédemone les rois commandoient ordinairement les armées ; qu'ils eussent sous eux des chefs, cela n'est pas douteux, puisque leurs troupes étoient divisées par bataillons, & ceux-ci en trois ou quatre compagnies chacun. Mais les historiens n'en donnent point le détail. Comme ils étoient puissans sur mer, ils avoient un amiral & des commandans sur chaque vaisseau ; mais en quel nombre, avec quelle autorité, c'est encore sur quoi nous manquons des détails nécessaires. Il reste donc à juger des autres états de la Grece par les Athéniens, sur le militaire desquels on est mieux instruit.

A Athènes, la république étant partagée en dix tribus, chacune fournissoit son chef choisi par le peuple, & cela chaque année. Mais ce qui n'est que trop ordinaire, la jalousie se mettoit entre ces généraux, & les affaires n'en alloient pas mieux. Ainsi voit-on que dans le tems de crise, les Athéniens furent attentifs à ne nommer qu'un général. Ainsi à la bataille de Marathon on déféra à Miltiade le commandement suprême ; depuis Conon, Alcibiade, Thrasybule, Phocion, &c. commanderent en chef. Ordinairement le troisieme archonte, qu'on nommoit le polemarque ou l'archistrategue, étoit généralissime, & sous lui servoient divers officiers distingués par leurs noms & par leurs fonctions. L'hipparque avoit le commandement de toute la cavalerie. On croit pourtant que comme elle étoit divisée en deux corps, composés chacun des cavaliers des cinq tribus, elle avoit deux hipparques. Sous ces officiers étoient des philarques, ou commandans de la cavalerie de chaque tribu. L'infanterie de chaque tribu avoit à sa tête un taxiarque, & chaque corps d'infanterie de mille hommes, un chiliarque ; chaque compagnie de cent hommes étoit partagée en quatre escouades, & avoit un capitaine ou centurion. Sur mer il y avoit un amiral, ou généralissime appellé ou , & sous lui les galeres ou les vaisseaux étoient commandés par des trierarques, citoyens choisis d'entre les plus riches qui étoient obligés d'armer des galeres en guerre, & de les équiper à leurs dépens. Mais comme le nombre de ces citoyens riches qui s'unissoient pour armer une galere ne fut pas toujours fixe, & que depuis deux il alla jusqu'à seize, il n'est pas facile de décider, si sur chaque galere il y avoit plusieurs trierarques, ou s'il n'y en avoit qu'un seul. Pour la manoeuvre chaque bâtiment avoit un pilote, , qui commandoit aux matelots.

A Rome les armées furent d'abord commandées par les rois, & leur cavalerie par le préfet des celeres, praefectus celerum. Sous la république, le dictateur, les consuls, les proconsuls, les préteurs & les propréteurs, avoient la premiere autorité sur les troupes qui recevoient ensuite immédiatement les ordres des officiers appellés legati, qui tenoient le premier rang après le général en chef, & servoient sous lui, comme parmi nous les lieutenans-généraux servent sous le maréchal de France, ou sous le plus ancien lieutenant-général. Mais le dictateur se choisissoit un général de cavalerie, magister equitum, qui paroît avoir eu, après le dictateur, autorité sur toute l'armée. Les consuls nommoient aussi quelquefois leurs lieutenans-généraux. Ils commandoient la légion, & avoient sous eux un préfet qui servoit de juge pour ce corps. Ensuite étoient les grands tribuns ou tribuns militaires, qui commandoient chacun deux cohortes, chaque cohorte avoit pour chef un petit tribun ; chaque manipule ou compagnie, un capitaine, de deux cent hommes, ducentarius ; sous celui-ci deux centurions, puis deux succenturions ou options, que Polybe appelle tergiducteurs, parce qu'ils étoient postés à la queue de la compagnie. Le centurion qu'on appelloit primipile, étoit le premier de toute la légion, conduisoit l'aigle, l'avoit en garde, la défendoit dans le combat, & la donnoit au porte-enseigne ; mais celui-ci, ni tous les autres, nommés vexillarii, n'étoient que de simples soldats, & n'avoient pas rang d'officier. Tous ces grades militaires furent conservés sous les empereurs, qui y ajouterent seulement le préfet du prétoire, commandant en chef la garde prétorienne ; & en outre les consuls eurent des généraux qui commandoient sur les frontieres pendant tout le cours d'une guerre, tels que Corbulon en Arménie, Vespasien en Judée, &c. Dans la cavalerie, outre les généraux nommés magister equitum, & praefectus celerum, il y avoit des décurions, nom qu'il ne faut pas prendre à la lettre, selon Elien, pour des capitaines de dix hommes, mais pour des chefs de division de cinquante, ou cent hommes. Les troupes des alliés, tant d'infanterie que cavalerie, étoient commandées par des préfets, dont Tite-Live fait souvent mention sous le titre de praefecti sociorum. Dans la marine, outre le commandant général de la flotte, chaque vaisseau avoit le sien particulier, & dans une bataille, les différentes divisions ou escadres avoient leurs chefs comme à celle d'Actium. Voyez MARINE.

OFFICIER, en terme militaire, est un homme de guerre employé à la conduite des troupes, pour les commander & pour y maintenir l'ordre & la regle.

Des officiers des troupes de France. Le plus haut titre d'officier des troupes de France étoit autrefois celui de connétable ; à présent c'est celui de maréchal de France. La fonction principale des maréchaux de France, c'est de commander les armées du roi.

Après les maréchaux de France sont les lieutenans généraux des armées du roi.

Ensuite les maréchaux de camp ; les uns & les autres sont appellés officiers généraux, parce qu'ils ne sont réputés officiers d'aucune troupe en particulier, & que dans leurs fonctions ils commandent indifféremment à toutes sortes de troupes.

Les maréchaux de camp, lorsque le roi les éleve à ce grade, quittent le commandement des régimens qu'ils avoient, ou les charges qu'ils possédoient, à-moins que ce ne soit des régimens étrangers, ou des charges dans les corps destinés à la garde du roi.

Après les maréchaux de camp, le premier grade dans les armées est celui de commandant de la cavalerie. Cette sorte de troupe fait corps dans une armée, c'est-à-dire que tout ce qu'il y a de cavalerie dans cette armée, est unie ensemble sous les ordres d'un seul chef. Elle a trois chefs naturels, qui sont le colonel général, le mestre de camp général, & le commissaire général : en l'absence de ces trois officiers, c'est le plus ancien brigadier de la cavalerie qui la commande.

Les dragons font aussi corps dans l'armée. Ils ont un colonel général & un mestre de camp général ; & en l'absence de ces deux officiers, le plus ancien brigadier des dragons les commande.

L'infanterie a eu autrefois un colonel général. Cette charge qui avoit été abolie sous Louis XIV. fut rétablie pendant la minorité de Louis XV. mais elle a été depuis supprimée en 1730 sur la démission volontaire de M. le duc d'Orléans, qui en étoit pourvû. Aucun officier particulier n'a jamais fait la fonction de cette charge, & l'infanterie n'a point ainsi de commandant particulier dans une armée.

Les brigadiers de cavalerie, d'infanterie & de dragons ont rang après les officiers qu'on vient de nommer. Ils sont attachés à la cavalerie, à l'infanterie & aux dragons. Ils conservent les emplois qu'ils avoient avant que d'être brigadiers, & ils en font les fonctions.

Après les brigadiers sont les colonels ou mestres de camp dans la cavalerie. Le colonel général retient pour lui seul le nom de colonel, & ceux qui commandent les régimens ont le titre de mestre de camp. Il en est aussi de même dans les dragons. L'usage en étoit aussi établi dans l'infanterie, lorsqu'il y avoit un colonel général, mais depuis la suppression de cet officier, les commandans des régimens d'infanterie portent le nom de colonel. Cependant, par les ordonnances, les colonels ou mestres de camp sont égaux en grade ; & dans l'usage ordinaire, on se sert assez indifféremment de l'un & de l'autre terme pour la cavalerie & pour les dragons.

Outre les commandemens des régimens, les capitaines des compagnies de la maison du roi, ou de la gendarmerie, & quelques autres officiers de ce corps, ont rang de mestre de camp ; le roi donne aussi le brevet de mestre de camp à des officiers qu'il veut favoriser, & dont les emplois ne donnent pas ce rang. Les capitaines des gardes françoises & suisses ont aussi rang de colonel d'infanterie.

Après le colonel & mestre de camp est le lieutenant-colonel, lequel doit aider le colonel dans toutes ses fonctions & le remplacer en son absence.

Après les lieutenans-colonels sont les commandans de bataillon, dont le grade est au-dessous de ces officiers, & au-dessus de celui de capitaine. Ils font à l'armée le même service que les lieutenans-colonels.

Les capitaines sont ceux qui ont le commandement particulier d'une compagnie, & qui sont chargés de l'entretenir.

Le roi donne quelquefois le grade de capitaine à des officiers qui n'ont point de compagnie.

Le major d'un régiment est un officier qui est chargé de tous les détails qui ont rapport au régiment en général & à sa police. Il a rang de capitaine, & il n'a point de compagnie. Voyez MAJOR.

Il a sous lui un aide-major ; dans l'infanterie où les régimens sont plus nombreux, il y a plusieurs aides-majors. Le roi n'en entretient point dans les régimens ordinaires, & ceux qui en font les fonctions se nomment communément garçons-majors.

Dans toutes les compagnies il y a un lieutenant pour aider le capitaine dans ses fonctions, & le remplacer en son absence.

Dans la cavalerie & dans les dragons, il y a au-dessous du lieutenant un autre officier, appellé cornette, parce qu'une des principales fonctions est de porter l'étendart que l'on appelloit autrefois cornette, cet officier n'est pas toujours entretenu pendant la paix. Dans l'infanterie à la place du cornette, il y a un sous-lieutenant ou enseigne qui n'est pas non plus entretenu pendant la paix.

Les lieutenans, sous-lieutenans, cornettes ou enseignes, sont nommés officiers subalternes. Ils ont néanmoins une lettre du roi pour être reçus officiers.

Après le cornette, dans la cavalerie & les dragons, est le maréchal de logis : il est chargé des détails de la compagnie, il est comme l'homme d'affaire du capitaine, il a sous lui un brigadier & un sous-brigadier. Ces deux derniers sont compris dans le nombre des cavaliers ou dragons. Ils ont cependant quelque commandement sur les autres.

Dans l'infanterie, après le sous-lieutenant ou enseigne, sont les sergens, dont les fonctions sont les mêmes que celles des maréchaux de logis de la cavalerie & des dragons. Ils ont sous eux des caporaux & anspessades, qui sont du nombre des soldats, mais qui ont cependant quelque commandement sur les autres soldats.

Les maréchaux de logis & les sergens sont nommés seulement suivant l'usage bas-officiers. Ils n'ont point de lettre du roi pour avoir leur emploi, ils ne le tiennent que de l'autorité du colonel & de leur capitaine.

Outre tous les officiers qu'on vient de détailler, le roi a des inspecteurs généraux de la cavalerie & de l'infanterie. Ils sont pris parmi les officiers généraux, brigadiers, ou au-moins colonels ; leurs fonctions consistent à faire des recrues & à examiner si les troupes sont en bon état, si les officiers font bien leur devoir, particulierement pour ce qui concerne l'entretien des troupes.

Tous les officiers en général sont subordonnés les uns aux autres, ensorte que par-tout où il y a des troupes, le commandement se réduit toujours à un seul à qui tous les autres obéissent. Cette subordination bien établie, & l'application de chacun à se bien acquiter de ses fonctions, est ce qui produit l'ordre, la regle & la discipline dans les troupes.

L'officier de grade supérieur commande toujours à celui qui est de grade inférieur. Entre officiers du même grade, s'ils sont officiers généraux de cavalerie ou de dragons, c'est l'ancienneté dans le grade qui donne le commandement.

Dans la maison du roi & dans la gendarmerie, c'est l'officier de la plus ancienne compagnie qui commande ; & dans l'infanterie, c'est l'officier du plus ancien régiment.

Parmi les officiers d'infanterie d'une part, ceux de cavalerie & de dragons d'autre part, à grade égal, c'est l'officier d'infanterie qui commande dans les places de guerre & autres lieux fermés, & en campagne c'est l'officier de cavalerie.

Quoique le roi soit le maître de donner les grades & les emplois comme il lui plaît, voici néanmoins l'ordre qu'il s'est prescrit ou qu'il suit ordinairement.

Ordre dans lequel les officiers montent aux grades. Les maréchaux de France sont choisis parmi les lieutenans généraux, ceux-ci parmi les maréchaux de camp, lesquels sont choisis parmi les brigadiers, & les brigadiers parmi les colonels, mestres de camp ou lieutenans-colonels.

Les colonels ou mestres de camp doivent avoir été au-moins mousquetaires.

Le plus ancien capitaine d'un régiment est ordinairement choisi pour remplir la place de lieutenant colonel lorsqu'elle vaque.

La place de major se donne à un capitaine, suivant les termes de l'ordonnance. Il n'est pas nécessaire de le choisir par rang d'ancienneté.

Les capitaines doivent avoir été mousquetaires, ou bien lieutenans, sous-lieutenans, enseignes ou cornettes. Ceux-ci sont pris parmi les cadets, quand il y en a, ou bien parmi la jeunesse qui n'a pas encore servi.

Les maréchaux des logis & les sergens sont toujours tirés du nombre des cavaliers & soldats. Lorsqu'on est satisfait de leur service, on les fait officiers ; on leur donne plus communément cette marque de distinction dans la cavalerie que dans l'infanterie.

Outre ces officiers qui commandent les troupes, il y en a de particuliers pour l'armée ; tels sont le maréchal-général des logis de l'armée, le major-général, le maréchal-général des logis de la cavalerie, le major-général des dragons, les majors des brigades, le major de l'artillerie ou génie, intendant de l'armée ; le général des vivres, le capitaine des guides, &c. Voyez les articles qui concernent chacun de ces emplois.

Tous les officiers doivent en général s'appliquer à bien remplir leur emploi ; ce n'est qu'en passant par les différens grades, & en les remplissant avec distinction, qu'on peut acquérir la pratique de la guerre, & se rendre digne des charges supérieures. Ce n'est pas seulement des officiers généraux que dépendent les succès à la guerre ; les officiers particuliers peuvent y contribuer beaucoup ; ils peuvent même quelquefois suppléer les officiers généraux, comme ils le firent au combat d'Altenheim en 1675. Voyez sur ce sujet les Mémoires de M. de Feuquiere, tome III. p. 240.

Comme les officiers généraux doivent posséder parfaitement toutes les différentes parties de l'art militaire, & que les colonels peuvent en être regardés comme la pépiniere, il seroit à-propos de les engager par des travaux particuliers, à se mettre au fait de tout ce qui concerne le détail non-seulement de la guerre en campagne, mais encore du génie & de l'artillerie.

Pour cet effet, ils pourroient être obligés de résider en tems de paix six mois à leur régiment ; & pour rendre ce séjour utile à leur instruction, indépendamment de l'avantage d'être éloignés pendant ce tems des plaisirs & de la dissipation de Paris, il faudroit les charger de faire des mémoires raisonnés des différentes manoeuvres qu'ils feroient exécuter à leur régiment. Un régiment de 2 ou de 4 bataillons peut être regardé comme une armée, en considérant chaque compagnie comme un bataillon ; c'est pourquoi on peut lui faire exécuter toutes les manoeuvres que l'armée peut faire en campagne.

On pourroit encore leur demander des observations sur le terrein des environs de la place, d'examiner les avantages & les inconvéniens d'une armée qui se trouveroit obligée de l'occuper & de s'y défendre ; un projet d'attaque & de défense des lieux qu'occupe leur régiment ; ce qu'il faudroit pour approvisionner ces lieux, tant de munitions de bouche que de guerre, pour y soutenir un siége relativement à la garnison qu'ils croiroient nécessaire pour les défendre, &c.

A leur retour à la cour, ils communiqueroient les mémoires qu'ils auroient faits sur ces différens objets, à un comité particulier d'officiers généraux habiles & intelligens, nommés à cet effet par le ministre de la guerre. On examineroit leur travail, on le discuteroit avec eux, soit pour les applaudir, ou pour leur donner les avis dont ils pourroient avoir besoin pour le faire avec plus de soin dans la suite. Ils se trouveroient ainsi dans le cas de se former insensiblement dans toutes les connoissances nécessaires aux officiers généraux ; la cour seroit par-là plus à portée de connoître le mérite des colonels ; & en distribuant les emplois par préférence à ceux qui les mériteroient le mieux par leur travail & leur application, on ne peut guere douter qu'il n'en résultât un très-grand bien pour le service. On ne doit pas penser que notre jeune noblesse puisse regarder l'obligation de s'instruire comme un fardeau pesant & onéreux. Son zèle pour le service du roi est trop connu : elle applaudira sans doute à un projet qui ne tend qu'à lui procurer les moyens de parcourir la brillante carriere des armes avec encore plus de distinction, d'une maniere digne d'elle & des emplois destinés à son état. (Q)

OFFICIERS GENERAUX DE JOUR, c'est le lieutenant général & le maréchal de camp qui sont de service chaque jour. On a vu à l'article de ces officiers, qu'ils ont dans l'armée & dans les sieges alternativement un jour de service. Lorsque ce jour arrive, ils sont officiers généraux de jour.

Il y a aussi un brigadier, un mestre de camp, un colonel & un lieutenant colonel, de service chaque jour ; mais ces officiers qui sont subordonnés aux lieutenans généraux & aux maréchaux de camp, sont appellés leur jour de service, brigadier ou colonel, &c. de piquet. Les fonctions de ces derniers officiers sont de veiller aux piquets, pour qu'ils soient toûjours prêts à faire leur service. Voyez PIQUET. (Q)

OFFICIERS DE LA MARINE, (Marine) ce sont les officiers qui commandent & servent sur les vaisseaux du roi & dans les ports, & composent le corps militaire.

On donne le nom d'officiers de plume aux intendans, commissaires & écrivains employés pour le service de la marine.

Les officiers mariniers, ce sont des gens choisis tant pour la conduite que pour la manoeuvre & le radoub des vaisseaux : savoir, le maître, le bosseman, le maître charpentier, le voilier & quelques autres. Les officiers mariniers forment ordinairement la sixieme partie des gens de l'équipage.

Les officiers militaires, sont les officiers généraux, les capitaines, les lieutenans & les enseignes.

Les officiers généraux, sont actuellement en France, deux vice-amiraux, 6 lieutenans généraux, 16 chefs d'escadre ; ensuite 200 capitaines, 310 lieutenans, 9 capitaines de brûlots, 380 enseignes, 25 lieutenans de frégates, & 4 capitaines de flûtes. Ce nombre peut varier par mort, retraites ou autrement.

OFFICIERS MUNICIPAUX, (Hist. mod.) sont ceux qu'on choisit pour défendre les intérêts d'une ville, ses droits & ses privileges, & pour y maintenir l'ordre & la police ; comme les majors, sherifs, consuls, baillifs, &c. Voyez OFFICE ou CHARGE.

En Espagne, les charges municipales s'achetent. En Angleterre, elles s'obtiennent par l'élection. Voyez OFFICE ou CHARGE VENALE, &c.

En France, les officiers municipaux sont communément les maires & les échevins, qui représentent le corps de ville. Souvent ils sont créés en titre d'office par des édits bursaux ; & souvent aussi ils sont électifs. Quelques villes considérables sont en possession de cette derniere prérogative, & leurs officiers ou magistrats municipaux prennent différens noms. Leur chef à Paris & à Lyon se nomme prevôt des Marchands, & les autres échevins ; en Languedoc, on les appelle consuls. La ville de Toulouse a ses capitouls ; & celle de Bordeaux ses jurats. Voyez CAPITOULS, JURATS.

OFFICIERS DE VILLE : on distingue à Paris deux sortes d'officiers de ville, les grands & les petits. Les grands officiers, sont le prevôt des Marchands, les échevins, le procureur du roi, le greffier, les conseillers, & le receveur. Les petits officiers, sont les mouleurs de bois & leurs aides, les déchargeurs, les mesureurs, les débacleurs & autres telles personnes établies sur les ports pour la police & le service du public. Voyez tous ces mots sous leurs titres particuliers.

OFFICIERS PASSEURS D'EAU, ce sont les maîtres bateliers de Paris, dont les fonctions consistent à passer d'un rivage de la Seine à l'autre les passagers qui se présentent, leurs hardes, marchandises, &c. Ils furent érigés en titre d'office sous Louis XIV. & sont au nombre de vingt, y compris les deux syndics. Voyez BATELIER, dictionnaire de Comm.

OFFICIERS DE LA VENERIE, ceux qui sont à la tête des chasses de sa majesté. L'ordonnance du roi du 24 Janvier 1695, a permis & permet aux capitaines des chasses desdites capitaineries royales de déposseder leurs lieutenans, sous-lieutenans & autres officiers & gardes desdites capitaineries lorsqu'ils le jugeront à propos, en les remboursant ou faisant rembourser des sommes qu'ils justifieront avoir payées ; & où il ne se trouveroit alors des sujets capables de servir, en état de rembourser lesdits officiers & gardes, permet sa majesté auxdits capitaines de les interdire pour raison de contraventions qu'ils pourroient avoir faites aux ordonnances & à leurs ordres, & de commettre à leurs places, pendant tel tems qu'ils jugeront à propos, & qui ne pourra néanmoins exceder celui de 3 mois, sans que lesdits officiers & gardes ainsi interdits puissent faire aucune fonction de leurs charges durant leur interdiction ; voulant seulement sa majesté qu'ils soient payés de leurs gages jusqu'à l'actuel remboursement du prix de leurs charges : & sera la présente ordonnance lue & publiée ès greffes d'icelles, à la diligence des procureurs de sa majesté.

Les officiers des eaux & forêts & chasses, doivent être reçus à la table de marbre où ressortit l'appel de leur jugement ; autrement toutes leurs sentences & actes de jurisdiction sont nuls, & ils ne peuvent pas recevoir de gardes capables de faire des rapports qui fassent foi, puisqu' eux-mêmes ne sont pas institués valablement. Au parlement de Paris on en excepte les anciennes pairies.

Les subalternes, c'est-à-dire le greffier, les gardes, exempts de gardes & arpenteurs, peuvent être reçus en la maîtrise particuliere ; mais ils doivent être tous âgés de 25 ans pour que leurs actes & procès verbaux aient force & foi.

Les officiers sont compris comme les autres dans les défenses de chasser.


OFFICIEUXadj. (Gramm.) qui a le caractere bienfaisant, & qu'on trouve toûjours disposé à rendre de bons offices. Les hommes officieux sont chers dans la société. Le même mot se prend dans un sens un peu différent : on dit un mensonge officieux, c'est-à-dire un mensonge dit pour éviter un plus grand mal qu'on auroit fait par une franchise déplacée. Les officieux à Rome, officiosi, salutantes, salutatores, gens d'anti-chambres, fainéans, flatteurs, ambitieux, empoisonneurs, qui venoient dès le matin corrompre par des bassesses les grands dont ils obtenoient, tôt ou tard, quelque récompense.


OFFICINALadj. (Pharmacie) les Médecins appellent remede ou médicament officinal, tout remede préparé d'avance & conservé dans les boutiques des apoticaires pour le besoin, ad usum. Les médicamens officinaux sont distingués de la simple matiere médicale, ou des drogues simples, par la préparation pharmaceutique ; & des remedes appellés magistraux, par le tems de cette préparation, les derniers ne la recevant que dans le moment même où on doit les administrer aux malades. Voyez MAGISTRAL, PHARMACIE.

Les médicamens officinaux se préparent d'après des regles, lois ou formules consignées dans les pharmacopées ou dispensaires. Voyez DISPENSAIRE. (b)


OFFRAIEvoyez GLORIEUSE.


OFFRANDESS. f. pl. (Théolog.) en terme de religion, sont tous les dons qu'on présente à Dieu ou à ses ministres, dans le culte public, soit en reconnoissance du souverain domaine qu'il a sur toutes choses, & dont on lui consacre spécialement une portion, soit pour fournir à l'entretien de ses temples, de ses autels, de ses ministres, &c.

Les Hébreux avoient plusieurs sortes d'offrandes qu'ils présentoient au temple. Il y en avoit de libres, & il y en avoit d'obligation. Les prémices, les décimes, les hosties pour le péché, étoient d'obligation : les sacrifices pacifiques, les voeux, les offrandes d'huile, de pain, de vin, de sel & d'autres choses que l'on faisoit au temple ou aux ministres du Seigneur, étoient de dévotion. Les Hébreux appellent en général corban, toutes sortes d'offrandes, & nomment mincha, les offrandes de pain, de sel, de fruits, d'huile, de vin, &c. Les sacrifices ne sont pas proprement des offrandes ; mais l'offrande faisoit partie des cérémonies du sacrifice. Voyez SACRIFICE.

Les offrandes étoient quelquefois seules, & quelquefois elles accompagnoient le sacrifice. On distinguoit de plusieurs sortes d'offrandes, comme de pure farine, de gâteaux cuits au four, de gâteaux cuits dans la poële, ou sur le gril, ou dans une poële percée, les prémices des grains nouveaux qu'on offroit ou purs & sans mêlange, ou rotis & grillés dans l'épi ou hors de l'épi. Le pain pour être offert devoit être sans levain, & on ajoutoit ordinairement à ces choses solides du vin ou de l'huile, qui en étoit comme l'assaisonnement. Le prêtre qui étoit de service retiroit les offrandes de la main de celui qui les offroit ; en jettoit une partie sur le feu de l'autel, ou sur la victime, lorsque l'offrande étoit accompagnée d'un sacrifice, afin qu'il fût consumé par le feu ; & réservoit le reste pour sa subsistance. C'étoit-là son droit comme ministre du Seigneur. Il n'y a que l'encens qui étoit brûlé entierement, le prêtre n'en reservoit rien. On peut voir dans le Lévitique toutes les autres cérémonies qu'on pratiquoit pour toutes les diverses offrandes, soit qu'elles fussent faites par des particuliers, soit qu'elles se fissent au nom de toute la nation.

Les offrandes des fruits de la terre, de pain, de vin, d'huile, de sel, sont les plus anciennes dont nous ayons connoissance. Caïn offroit au Seigneur des fruits de la terre, les prémices de son labourage ; Abel lui offroit aussi des prémices de ses troupeaux & de leurs graisses. Genese, iv. 3. 4. Les Payens n'avoient rien dans leur religion que ces sortes d'offrandes, faites à leurs dieux : ils offroient le pur froment, la farine, le pain :

Farra tamen veteres jaciebant, farra metebant,

Primitias Cereri farra resecta dabant.

Ov. Fast. 2.

Numa Pompilius, au rapport de Pline, liv. XVIII. chap. ij. enseigna le premier aux Romains à offrir aux dieux des fruits, du froment, de la farine, ou de la mie de pain avec du sel, du froment grillé & roti. Ovide nous apprend encore, fastor. j. qu'avant les sacrifices sanglans, ils n'offroient que du froment & du sel :

Ante, deos homini quod conciliare valeret,

Far erat, & puri lucida mica salis.

Théophraste remarque que parmi les Grecs la farine mêlée avec du vin & de l'huile, qu'ils appelloient , étoient la matiere des sacrifices ordinaires des pauvres.

La différence qu'il y avoit entre les offrandes de farine, de vin & de sel dont les Grecs & les Romains accompagnoient leurs sacrifices sanglans, & celles dont les Hébreux se servoient dans leur temple, consistoit en ce que les Hébreux jettoient ces oblations sur les chairs de la victime dejà immolée & mise sur le feu, au lieu que les Payens les jettoient sur la tête même de la victime encore vivante, & prête à être sacrifiée. Voyez LIBATION, IMMOLATION & SACRIFICE.

Dans l'Eglise catholique, quoiqu'il n'y ait proprement qu'une seule offrande, qui est le corps de J. C. dans l'eucharistie, cependant dès les premiers tems on a donné le nom d'offrande aux pieuses libéralités des fideles, & aux dons qu'ils faisoient à l'Eglise pour l'entretien de ses ministres, ou pour le soulagement des pauvres. Les moines eux-mêmes étoient obligés de faire leur offrande, si l'on en croit saint Jérôme, & ne pouvoient s'en dispenser sur leur pauvreté. Ammien Marcellin reproche au pape & aux ministres de son église, de recevoir de riches oblations des dames romaines ; cet auteur payen ignoroit le saint usage qu'on en faisoit. S. Augustin parle d'un tronc ou trésor particulier où l'on faisoit les offrandes qu'on destinoit à l'usage du clergé, comme du linge, des habits & d'autres choses semblables. Il est parlé dans les dialogues de S. Grégoire le Grand, des offrandes qu'on faisoit pour les morts. Le concile de Francfort distingue deux sortes d'offrandes : les unes se faisoient à l'autel pour le sacrifice : les sousdiacres, selon S. Isidore de Séville, les recevoient des mains des fideles pour les remettre en celles des diacres qui les plaçoient sur l'autel : les autres étoient portées à la maison de l'évêque, pour l'entretien des pauvres & du clergé. Selon les constitutions faites par Réginon, le prêtre devoit couper en plusieurs morceaux, & mettre dans un vase propre quelque partie des premieres de ces offrandes, pour les distribuer les dimanches & fêtes à ceux qui n'avoient pas communié. On en trouve aussi deux exemples chez les Grecs, & l'on donnoit à ces portions d'offrandes le nom d'eulogies. Voyez EULOGIE.

Le pere Thomassin remarque que si ce n'est point là l'origine du pain benit, c'est du moins une des plus anciennes preuves de son établissement. Voyez PAIN BENIT.

Depuis que les fideles n'ont plus donné le pain & le vin nécessaire au sacrifice, les offrandes les plus ordinaires se sont faites en argent. Divers conciles ont fait des reglemens pour obliger les fideles, & même les Juifs demeurans sur une paroisse, à les payer. Celui de Londres adjuge à l'église matrice, toutes les offrandes faites aux succursales. Dans un autre concile d'Angleterre, il est ordonné à tous les curés d'envoyer à l'église cathédrale, en signe de reconnoissance, les offrandes du jour de la pentecôte. Voyez CATHEDRATIQUE & PENTECOSTALE.

La discipline a extrêmement varié sur ce point, & il n'y a même rien d'uniforme dans les différens diocèses sur les offrandes, ni sur les occasions ou circonstances où on les fait. Si ce n'est : 1°. que dans toutes les paroisses, chaque paroissien à son tour, est obligé d'offrir le dimanche un pain que le prêtre benit : 2°. qu'aux messes des morts ou services, on offre du pain & du vin avec un cierge : 3°. que les autres offrandes se font en argent & appartiennent de droit aux curés, s'il n'y a usage contraire : 4°. que dans les campagnes en certains endroits, on offre des gerbes après la récolte, lesquelles sont vendues au profit de la fabrique. Voyez FABRIQUE. Thomassin, discipl. ecclés. part. I. liv. III. chap. vj. part. III. liv. II. chap. ij. liv. III. chap. iij. & iv. & part. IV. liv. III. chap. v. Calmet, dictionn. de la bible.

OFFRANDE, (Critique sacrée) oblation, en latin oblatio. Les Hébreux en avoient de trois sortes, les offrandes ordinaires, celles qui étoient d'obligation, & celles qui n'étoient que de pure dévotion. Les offrandes ordinaires se faisoient avec un parfum appellé thymiama, qu'on brûloit tous les jours sur l'autel. Les oblations libres & de pure dévotion étoient les sacrifices pacifiques, les voeux, les offrandes de vin, d'huile, de pain, de sel, & d'autres choses, que l'on faisoit aux ministres du temple. Les offrandes prescrites & d'obligation comprenoient les prémices, les dixmes, les hosties pour le péché. Les prémices de toutes choses devoient être offertes à Dieu. On lui offroit les personnes par la consécration ; les fruits de la terre, par l'oblation ; les liqueurs, par la libation ; des aromates, par les encensemens ; des bêtes, par les sacrifices. Il étoit défendu de moissonner qu'on n'eût offert à Dieu l'omer, c'est-à-dire la gerbe nouvelle, le lendemain du jour des azymes. Il étoit défendu de cuire du pain de blé nouveau, qu'on n'eût présenté le jour de la Pentecôte les pains nouveaux. Avant l'offrande de ces prémices, tout étoit immonde ; après cette offrande, tout étoit sain. Enfin, le mot offrande ou oblation marque le sacrifice de Jesus-Christ pour l'expiation de nos péchés. Tradidit semetipsum pro nobis oblationem & hostiam Deo. Eph. v. 2. (D.J.)


OFFRANTadj. & subst. (Gram. & Jurisp.) celui qui offre. On vend à des ventes de meubles, de livres, d'effets à l'encan, au plus offrant & dernier enchérisseur. Les adjudications par decret de terres, de baux judiciaires, de fermes, se donnent au plus offrant.


OFFRES. f. (Gram.) tout ce qu'on propose à quelqu'un qui a la liberté d'accepter ou de refuser. On dit de belles offres, & de mauvais procédés.

OFFRES, s. f. pl. (Jurisp.) est un acte par lequel on se soumet à faire quelque chose, ou par lequel on exhibe à quelqu'un des pieces ou autres choses qu'on est tenu de lui remettre, ou un bien, une somme de deniers qu'on est obligé de lui payer.

On appelle offres labiales, celles qui ne consistent que dans la déclaration que l'on offre & que l'on est prêt de faire telle. Quand même cette déclaration seroit faite par écrit, on appelle ces offres labiales, pour les distinguer des offres réelles qui sont accompagnées de l'exhibition & présentation effective des deniers ou autres choses que l'on offre, soit que ces offres réelles soient faites par un huissier, ou qu'elles soient faites sur le barreau.

En matiere de retrait lignager il faut faire des offres réelles à chaque journée de la cause. Voyez RETRAIT.


OFFRIRv. act. (Gram.) présenter à quelqu'un une chose qu'on seroit bien-aise qu'il acceptât ; si cela n'est pas, au-moins cela devroit toujours être ainsi. On dit offrir à Dieu nos peines ; offrir un combat, un secours, un sacrifice ; s'offrir à la vûe, &c.


OFFUSQUERv. act. (Gram.) cacher à la vûe. Voilà une montagne qui offusque la vûe de votre château ; les nues ont offusqué le soleil. Il signifie aussi blesser les yeux ; la trop grande clarté du jour m'offusque. Il se prend au moral, comme dans ces phrases : la passion offusque le jugement ; ses bonnes qualités sont offusquées par une infinité de mauvaises. On dit au figuré, votre éclat l'offusque ; sa gloire fut un peu offusquée par cet événement.


OGIVEou AUGIVE, s. f. (Coupe des pierres) signifie les voutes gothiques en tiers point : ce mot vient de l'allemand aug, qui signifie oeil ; parce que les arcs des ceintres des voûtes gothiques sont des angles curvilignes A B C, (fig. 20.) semblables à ceux des coins de l'oeil, quoique dans une position différente.


OGLASA(Géog. anc.) île de la Méditerranée, selon Pline, liv. III. chap. vj. on croit par la situation qu'il lui donne, que c'est Monte Christo.


OGLIO L '(Géog.) riviere d'Italie en Lombardie ; elle prend sa source au Bressan dans sa partie la plus septentrionale, aux confins des Grisons & du Trentin. Elle se perd dans le Pô au couchant de Borgoforte. Le nom latin de cette riviere est Ollius.


OGNIUSou OGMIUS, (Hist. anc. Mytholog.) surnom que l'on donnoit chez les Gaulois à Hercule, suivant quelques-uns, & à Mercure, suivant d'autres. On représentoit ce dieu sous les traits d'un vieillard décrepit, chauve, ridé, & comme accablé de fatigue ; il étoit couvert de la peau d'un lion ; dans sa main droite il portoit sa massue, & dans la gauche son arc & son carquois. Il avoit la langue percée, & il en partoit des chaînes d'or par où il attiroit à lui une foule d'auditeurs qui étoient pris par les oreilles. Sous cet emblême, les Gaulois vouloient représenter la force de l'éloquence, qui attire tous les coeurs.


OGOESSEterme de Blason, il se dit des tourteaux de sable, pour les distinguer des autres qui se nomment gulpes, quand ils sont de pourpre ; guses, quand ils sont de gueules ; heurtes, quand ils sont d'azur ; sommes ou volets, quand ils sont de sinople ; cependant ils retiennent tous en général le nom de tourteaux. Voyez TOURTEAU, Blason. (D.J.)


OGRES. m. (Gram.) sorte de monstre, de géant, d'homme sauvage, qu'on a imaginé & introduit dans les contes où il mange les petits enfans : l'ogre est contemporain des fées.


OGYASS. m. (Hist. turque) nom du précepteur des fils du grand-seigneur. Quoique les fils des sultans soient élevés dans la mollesse, au milieu des plaisirs & de l'oisiveté du serrail, on leur choisit pourtant des précepteurs qu'on appelle ogyas, qui sont d'ordinaire les plus savans du pays. Ces précepteurs vivent dans la suite avec éclat, & reçoivent du sultan, autrefois leur disciple, des honneurs, & des distinctions qu'il refuse au grand-visir, au caïmacan, & aux cadilesquers. Un ambassadeur de France, qui avoit résidé fort long-tems à la Porte, M. de Breves, remarque dans ses mémoires, que les Turcs ont souvent à la bouche ces paroles qu'ils attribuent à Soliman : " Dieu donne l'ame toute brute, mais le précepteur la polit & la perfectionne ". (D.J.).


OGYGIE(Géog. anc.) nom de l'île de Calypso. Pline, liv. III. chap. x. parlant du promontoire Lacynium, aujourd'hui capo delle colonne, dit que devant la côte, est entr'autres îles, celle de Calypso, qu'Homere a nommé Ogygie : mais ni cette île, ni les autres que Pline nomme, ne subsistent plus.

Ogygia est aussi un nom donné à divers lieux & pays, comme à la Béotie, à l'Egypte, à la Lycie, & à Thebes. Pausanias dit que les premiers habitans du territoire de cette ville, avoient Ogyge pour roi : rien n'est plus fameux dans l'antiquité, que le déluge d'Ogygès.


OGYRIS(Géog. anc.) île de la mer des Indes : Pline, liv. VI. chap. xxviij. dit qu'elle est en pleine mer, à 125 milles du continent. Comme ce n'est point l'île d'Ormus, ni celle de Mazira, sur les côtes d'Arabie, nous ignorons quelle île ce peut être. (D.J.)


OHinterjection augmentative : Oh, n'en doutez pas ! Oh, oh, j'ai d'autres principes que ceux que vous me supposez, & je ne suis pas un dans mes écrits, & un autre dans ma conduite.

Il parloit fort bien de la guerre,

Des cieux, du globe de la terre,

Du droit civil, du droit canon,

Et connoissoit assez les choses

Par leurs effets & par leurs causes ;

étoit-il honnête homme ? Oh, non.


OHIO L '(Géog.) grande riviere de l'Amérique septentrionale dans la nouvelle France : elle est ainsi nommée par les Iroquois ; & ce nom, dit-on, marque sa beauté. Elle a ses sources à l'orient du lac Erié, baigne les Tongoria, reçoit dans son sein une autre riviere nommée Ouabache, ou de saint Jérome ; & enfin accrue de nouveau par la riviere des Casquinambaux, elle se perd dans le Mississipi, au pays nommé par les François la Louisiane. Mais il faut consulter sur le cours de cette riviere la carte de l'Amérique septentrionale, publiée à Londres en 1754, par le D. Mitchel F. R. S. (D.J.)


OIBO(Géog.) île d'Afrique sur la côte de Zanguebar, l'une des îles de Quisimba : elle est petite, mais arrosée de belles & bonnes fontaines. (D.J.)


OIES. f. anser domesticus, (Hist. nat. Ornithol.) oiseau qui est plus petit que le cygne, & plus gros que le canard : il a environ deux piés dix pouces de longueur depuis la pointe du bec jusqu'à l'extrêmité des piés, & à-peu-près deux piés huit pouces jusqu'au bout de la queue : le bec a deux pouces & demi de longueur depuis la pointe jusqu'aux coins de la bouche, & environ trois pouces & demi jusqu'aux yeux. La queue est longue à-peu-près de dix pouces, & composée de dix-huit plumes, dont les extérieures sont les plus courtes ; les autres augmentent de longueur successivement jusqu'à celles du milieu qui sont les plus longues de toutes. La couleur des oies varie comme dans tous les autres oiseaux domestiques ; elles sont ordinairement brunes, ou cendrées, ou blanches ; on en trouve aussi dont la couleur est en partie brune, & en partie blanche. Le bec & les pattes sont jaunes dans les jeunes oies, & deviennent ordinairement rouges avec l'âge : il y a vingt-sept grandes plumes dans chaque aîle. Quand on irrite cet oiseau, il fait entendre un sifflement semblable à celui d'un serpent : l'oie vit très-long-tems. Willughby rapporte que l'on avoit gardé chez le pere d'un de ses amis pendant quatre-vingt ans une oie qui paroissoit pouvoir vivre encore autant de tems, si l'on n'avoit pas été obligé de la tuer, parce qu'elle faisoit une guerre continuelle aux autres oies. Willughby, Ornith. Voyez OISEAU. (I)

OIE SAUVAGE, anser ferus, oiseau qui ressemble à l'oie domestique par la grosseur & par la forme du corps, & qui en differe un peu par la couleur. Il a toute la face supérieure du corps brune, ou d'une couleur cendrée obscure, excepté les plumes de la racine de la queue qui sont blanches. Toute la face inférieure a une couleur blanchâtre ; cette couleur est de plus en plus blanche, à mesure qu'elle se trouve plus près de la queue, & les plumes qui sont sous la queue ont un très-beau blanc ; le bec a la racine & la pointe noires ; le milieu est de couleur de safran. Raii, synop. meth. avium. Voyez OISEAU. (I)

OIE DE BASSAN, Voyez OIE D'ECOSSE.

OIE DE BRENTA, Brenta anas, torquenta Bellonii, oiseau qui est un peu plus gros & plus allongé que le canard : la tête, le cou, & la partie supérieure de la poitrine sont noires : il y a de chaque côté sur le milieu du cou, une tache ou une petite ligne blanche, en forme de collier ; le dos est d'une couleur brune cendrée, comme dans l'oie domestique ; cependant la partie postérieure a une couleur plus noirâtre ; les plumes qui recouvrent le dessus de la racine de la queue sont blanches ; la poitrine a u