A B C D E F G H I K L M N O P Q R S T U W XYZ

    
LS. f. c'est la douzieme lettre, & la neuvieme consonne de notre alphabet. Nous la nommons èle ; les Grecs l'appelloient lambda, & les Hébreux lamed : nous nous sommes tous mépris, Une consonne représente une articulation ; & toute articulation étant une modification du son, suppose nécessairement un son, parce qu'elle ne peut pas plus exister sans le son, qu'une couleur sans un corps coloré. Une consonne ne peut donc être nommée par elle-même, il faut lui prêter un son ; mais ce doit être le moins sensible & le plus propre à l'épellation : ainsi l doit se nommer le.

Le caractere majuscule L nous vient des Latins qui l'avoient reçu des Grecs ; ceux-ci le tenoient des Phéniciens ou des Hébreux, dont l'ancien lamed est semblable à notre l, si ce n'est que l'angle y est plus aigu, comme on peut le voir dans la dissertation du P. Souciet, & sur les médailles hébraïques.

L'articulation représentée par l, est linguale, parce qu'elle est produite par un mouvement particulier de la langue, dont la pointe frappe alors contre le palais, vers la racine des dents supérieures. On donne aussi à cette articulation le nom de liquide, sans-doute parce que comme deux liqueurs s'incorporent pour n'en plus faire qu'une seule resultée de leur mélange, ainsi cette articulation s'allie si bien avec d'autres, qu'elles ne paroissent plus faire ensemble qu'une seule modification instantanée du même son, comme dans blâme, clé, pli, glose, flûte, plaine, bleu, clou, gloire, &c.

L triplicem, ut Plinio videtur, sonum habet ; exilem, quando geminatur secundo loco posita, ut ille, Metellus ; plenum, quando finit nomina vel syllabas, & quando habet ante se in eâdem syllabâ aliquam consonantem, ut sol, sylva, flavus, clarus ; medium in aliis, ut lectus, lecta, lectum (Prisc. lib. I. de accidentibus litterarum. Si cette remarque est fondée sur un usage réel, elle est perdue aujourd'hui pour nos organes, & il ne nous est pas possible d'imaginer les différences qui faisoient prononcer la lettre l, ou foible, ou pleine, ou moyenne. Mais il pourroit bien en être de cette observation de Pline, répétée assez modestement par Priscien, comme de tant d'autres que font quelques-uns de nos grammairiens sur certaines lettres de notre alphabet, & qui, pour passer par plusieurs bouches, n'en acquierent pas plus de vérité ; & telle est par exemple l'opinion de ceux qui prétendent trouver dans notre langue un i consonne différent de j, & qui lui donnent le nom de mouillé foible. Voyez I.

On distingue aussi une l mouillée dans quelques langues modernes de l'Europe ; par exemple, dans le mot françois conseil, dans le mot italien meglio (meilleur), & dans le mot espagnol llamar (appeller). L'ortographe des Italiens & des Espagnols à l'égard de cette articulation ainsi considérée, est une & invariable ; gli chez les uns, ll chez les autres, en est toujours le caractere distinctif : chez nous, c'est autre chose.

1°. Nous représentons l'articulation mouillée dont il s'agit, par la seule lettre l, quand elle est finale & précédée d'un i, soit prononcé, soit muet ; comme dans babil, cil, mil (sorte de graine), gentil (payen), péril, bail, vermeil, écueil, fenouil &c. Il faut seulement excepter fil, Nil, mil (adjectif numérique) qui n'entre que dans les expressions numériques composées, comme mil-sept-cent-soixante, & les adjectifs en il, comme vil, civil, subtil, &c. où la lettre l garde sa prononciation naturelle : il faut aussi excepter les cinq mots fusil, sourcil, outil, gril, gentil (joli), & le nom fils, où la lettre l est entierement muette.

2°. Nous représentons l'articulation mouillée par ll, dans le mot Sulli ; & dans ceux où il y a avant ll un i prononcé, comme dans fille, anguille, pillage, cotillon, pointilleux, &c. Il faut excepter Gilles, mille, ville, & tous les mots commençant par ill, comme illégitime, illuminé, illusion, illustre, &c.

3°. Nous représentons la même articulation par ill, de maniere que l'i est réputé muet, lorsque la voyelle prononcée avant l'articulation, est autre que i ou u ; comme dans paillasse, oreille, oille, feuille, rouille, &c.

4°. Enfin nous employons quelquefois lh pour la même fin, comme dans Milhaut, ville du Rouergue.

Qu'il me soit permis de dire ce que je pense de notre pretendue l mouillée ; car enfin, il faut bien oser quelque chose contre les préjugés. Il semble que l'i prépositif de nos diphtongues doive par-tout nous faire illusion ; c'est cet i qui a trompé les Grammairiens, qui ont cru démêler dans notre langue une consonne qu'ils ont appellée l'i mouillé foible ; & c'est, je crois, le même i qui les trompe sur notre l mouillée, qu'ils appellent le mouillé fort.

Dans les mots feuillages, gentillesse, semillant, carillon, merveilleux, ceux qui parlent le mieux ne font entendre à mon oreille que l'articulation ordinaire l, suivie des diphtongues iage, iesse, iant, ion, ieux, dans lesquelles le son prépositif i est prononcé sourdement & d'une maniere très-rapide. Voyez écrire nos dames les plus spirituelles, & qui ont l'oreille la plus sensible & la plus délicate ; si elles n'ont appris d'ailleurs les principes quelquefois capricieux de notre ortographe usuelle, persuadées que l'écriture doit peindre la parole, elles écriront les mots dont il s'agit de la maniere qui leur paroîtra la plus propre pour caractériser la sensation que je viens d'analyser ; par exemple feuliage, gentiliesse, semiliant, carilion, merveilieux, ou en doublant la consonne, feuilliage, gentilliesse, semilliant, carillion, merveillieux. Si quelques-unes ont remarqué par hazard que les deux ll sont précédées d'un i, elles le mettront ; mais elles ne se dispenseront pas d'en mettre un second après : c'est le cri de la nature qui ne cede dans les personnes instruites qu'à la connoissance certaine d'un usage contraire ; & dont l'empreinte est encore visible dans l'i qui précede les ll.

Dans les mots paille, abeille, vanille, rouille, & autres terminés par lle, quoique la lettre l ne soit suivie d'aucune diphtongue écrite, on y entend aisément une diphtongue prononcée ie, la même qui termine les mots Blaie (ville de Guienne), paye, foudroye, truye. Ces mots ne se prononcent pas tout-à fait comme s'il y avoit palieu, abélieu, vanilieu, roulieu ; parce que dans la diphtongue ieu, le son post-positif eu est plus long & moins sourd que le son muet e ; mais il n'y a point d'autre différence, pourvu qu'on mette dans la prononciation la rapidité qu'une diphtongue exige.

Dans les mots bail, vermeil, péril, seuil, fenouil, & autres terminés par une seule l mouillée ; c'est encore la même chose pour l'oreille que les précédens ; la diphtongue ie y est sensible après l'articulation l ; mais dans l'ortographe elle est supprimée, comme l'e muet est supprimé à la fin des mots bal, cartel, civil, seul, Saint-Papoul, quoiqu'il soit avoué par les meilleurs grammairiens, que toute consonne finale suppose l'e muet. Voyez remarques sur la prononciation, par M. Hardouin, secrétaire perpétuel de la société littéraire d'Arras, pag. 41. " L'articulation, dit-il, frappe toujours le commencement & jamais la fin du son ; car il n'est pas possible de prononcer al ou il, sans faire entendre un e féminin après l ; & c'est sur cet e féminin, & non sur l'a ou sur l'i que tombe l'articulation désignée par l ; d'où il s'ensuit que ce mot tel, quoique censé monosyllabe, est réellement dissyllabe dans la prononciation. Il se prononce en effet comme telle, avec cette seule différence qu'on appuie un peu moins sur l'e féminin, qui, sans être écrit, termine le premier de ces mots " Je l'ai dit moi-même ailleurs (art. H), " qu'il est de l'essence de toute articulation de précéder le son qu'elle modifie, parce que le son une fois échappé n'est plus en la disposition de celui qui parle, pour en recevoir quelque modification ".

Il me paroît donc assez vraisemblable que ce qui a trompé nos Grammairiens sur le point dont il s'agit, c'est l'inexactitude de notre ortographe usuelle, & que cette inexactitude est née de la difficulté que l'on trouva dans les commencemens à éviter dans l'écriture les équivoques d'expression. Je risquerai ici un essai de correction, moins pour en conseiller l'usage à personne, que pour indiquer comment on auroit pu s'y prendre d'abord, & pour mettre le plus de netteté qu'il est possible dans les idées ; car en fait d'ortographe, je sais comme le remarque très-sagement M. Hardouin (pag. 54.), " qu'il y a encore moins d'inconvénient à laisser les choses dans l'état où elles sont, qu'à admettre des innovations considérables. "

1°. Dans tous les mots où l'articulation l est suivie d'une diphtongue où le son prépositif n'est pas un e muet, il ne s'agiroit que d'en marquer exactement le son prépositif i après les ll, & d'écrire par exemple, feuilliage, gentilliesse, semilliant, carrillion, mervellieux, milliant, &c.

2°. Pour les mots où l'articulation l est suivie de la diphtongue finale ie, il n'est pas possible de suivre sans quelque modification, la correction que l'on vient d'indiquer ; car si l'on écrivoit pallie, abellie, vanillie, rouillie, ces terminaisons écrites pourroient se confondre avec celle des mots Athalie, Cornélie, Emilie, poulie. L'usage de la diérèze fera disparoître cette équivoque. On sait qu'elle indique la séparation de deux sons consécutifs, & qu'elle avertit qu'ils ne doivent point être réunis en diphtongue ; ainsi la diérèze sur l'e muet qui est à la suite d'un i, détachera l'un de l'autre, fera saillir le son i ; si l'e muet final précédé d'un i est sans diérèze, c'est la diphtongue ie. On écriroit donc en effet pallie, abellie, vanillie, roullie, au lieu de paille, abeille, vanille, rouille, parce qu'il y a diphtongue ; mais il faudroit écrire, Athalië, Cornélië, Emilië, poulië, parce qu'il n'y a pas de diphtongue.

3°. Quant aux mots terminés par une seule l mouillée, il n'est pas possible d'y introduire la peinture de la diphtongue muette qui y est supprimée ; la rime masculine, qui par-là deviendroit féminine, occasionneroit dans notre poésie un dérangement trop considérable, & la formation des pluriers des mots en ail deviendroit étrangement irréguliere. L'e muet se supprime aisément à la fin, parce que la nécessité de prononcer la consonne finale les amene nécessairement ; mais on ne peut pas supprimer de même sans aucun signe la diphtongue ie, parce que rien ne force à l'énoncer : l'ortographe doit donc en indiquer la suppression. Or on indique par une apostrophe la suppression d'une voyelle, une diphtongue vaut deux voyelles ; une double apostrophe ; ou plutôt afin d'éviter la confusion, deux points posés verticalement vers le haut de la lettre finale l pourroit donc devenir le signe analogique de la diphtongue supprimée ie, & l'on pourroit écrire bal, vermel, péril, seul, fenoul, au lieu bail, vermeil, péril, seuil, fenouil.

Quoi qu'il en soit, il faut observer que bien des gens, au lieu de notre l mouillée, ne font entendre que la diphtongue ie ; ce qui est une preuve assurée que c'est cette diphtongue qui mouille alors l'articulation l : mais cette preuve est un vice réel dans la prononciation, contre lequel les parens & les instituteurs ne sont pas assez en garde.

Anciennement, lorsque le pronom général & indéfini on se plaçoit après le verbe, comme il arrive encore aujourd'hui, on inséroit entre deux la lettre l avec une apostrophe : " Celui jour portoit l'on les croix en processions en plusieurs lieux de France, & les appelloit l'on les croix noires " Joinville.

Dans le passage des mots d'une langue à l'autre, ou même d'une dialecte de la même langue à une autre, ou dans les formations des dérivés ou des composés, les trois lettres l, r, u, sont commuables entr'elles, parce que les articulations qu'elles représentent sont toutes trois produites par le mouvement de la pointe de la langue. Dans la production de n, la pointe de la langue s'appuie contre les dents supérieures, afin de forcer l'air à passer par le nez dans la production de l, la pointe de la langue s'éleve plus haut vers le palais ; dans la production de r, elle s'éleve dans ses trémoussemens brusqués, vers la même partie du palais. Voilà le fondement des permutations de ces lettres. Pulmo, de l'attique , au lieu du commun ; illiberalis, illecebrae, colligo, au lieu de inliberalis, inlecebrae, conligo ; pareillement lilium vient de , par le changement de en l ; & au contraire varius vient de , par le changement de en r.

L est chez les anciens une lettre numérale qui signifie cinquante, conformément à ce vers latin :

Quinquies L denos numero designat habendos.

La ligne horisontale au-dessus lui donne une valeur mille fois plus grande. vaut 50000.

La monnoie fabriquée à Bayonne porte la lettre L.

On trouve souvent dans les auteurs L L S avec une expression numérique, c'est un signe abrégé qui signifie sextertius le petit sexterce, ou sextertium, le grand sexterce. Celui-ci valoit deux fois & une demi-fois le poids de metal que les Romains appelloient libra (balance), ou pondo, comme on le prétend communément, quoi qu'il y ait lieu de croire que c'étoit plutôt pondus, ou pondum, i (pesée) ; c'est pour cela qu'on le représentoit par LL, pour marquer les deux libra, & par S pour désigner la moitié, semis. Cette libra, que nous traduisons livre, valoit cent deniers (denarius) ; & le denier valoit 10 as, ou 10 s. Le petit sexterce valoit le quart du denier, & conséquemment deux as & un demi- as ; ensorte que le sextertius étoit à l'as, comme le sextertium au pondus. C'est l'origine de la différence des genres : as sextertius, syncope de semistertius, & pondus sestertium, pour semistertium, parce que le troisieme as ou le troisieme pondus y est pris à moitié. Au reste quoique le même signe LLS désignât également le grand & le petit sesterce, il n'y avoit jamais d'équivoque ; les circonstances fixoient le choix entre deux sommes, dont l'une n'étoit que la millieme partie de l'autre. (B. E. R. M.)

L. Dans le Commerce, sert à plusieurs sortes d'abréviations pour la commodité des banquiers, négocians, teneurs de livres, &c. Ainsi L. ST. signifie livres sterlings. L. DE G. ou L. G. signifie livre de gros. L majuscule batarde, se met pour livres tournois, qui se marque aussi par cette figure ff ; deux petites lb liées de la sorte dénotent livre de poids. Voyez le Dictionnaire de Commerce. (G)


L(Ecriture) dans sa forme italienne, c'est la partie droite de l'i doublée avec sa courbe. Dans la coulée, c'est la 6e, 7e, 8e & 1re parties de l'o avec l'i répété ; dans la ronde, c'est la 8e, 1re, 2e parties d'o & l'i répété avec une courbe seulement. Ces l se forment du mouvement mixte des doigts & du poignet. L'l italienne n'a besoin du secours du poignet que dans sa partie inférieure. Voyez nos Planches d'Ecriture.


L'UNL'UN

Caumont en Agenois, d'azur à trois léopards d'or, armés, lampassés & couronnés, l'un sur l'autre.


LA(Grammaire) c'est le féminin de l'article le. Voyez ARTICLE.

LA, est en Musique le nom d'une des notes de la gamme inventée par Guy Aretin. Voyez A MILA, & aussi GAMME. (S)

LA, terme de Serrurier & de Taillandier ; lorsque le fer est chaud, pour appeller les compagnons à venir frapper, le forgeron dit là.


LA FRANQUAIN(Géog.) Michelot, dans son portulan de la Méditerranée, dit la Franquine ; c'est un mouillage de France sur la côte de Roussillon ; ou une anse de sable dans laquelle on peut mouiller avec des galeres ; mais le vent d'est-nord-est y donne à plein, & il ne faut pas s'y laisser surprendre. Concluons de-là que ces sortes de mouillages ne sont bons que dans une nécessité pressante & dans la saison favorable. (D.J.)


LA MOTTHEEAUX DE, (Méd.) eaux chaudes minérales du Dauphiné. Elles sont à cinq lieues de Grenoble, dans une terre de Graisivaudan nommée la Motthe. On vante leurs vertus pour les maladies des nerfs, les rhumatismes, hémiphlégies, paralysies, &c. On compare ordinairement ces eaux à celles de Bourbon, & on les dit plus chaudes que celles d'Aix en Savoie ; mais malgré ces louanges, elles sont peu fréquentées, & nous n'en avons point encore de bonne analyse : d'ailleurs la source des eaux de la Motthe n'est rien moins que pure : elle est sans-cesse altérée par le voisinage du Drac ; torrent impétueux qui la couvre de ses eaux bourbeuses, à-travers desquelles on la voit néanmoins encore bouillonner sur la superficie. Enfin, les environs ne présentent que des débris de terres & de rochers que les torrens y entraînent. Du reste, le chemin qui conduit à la fontaine minérale de la Motthe est très-incommode ; il faut descendre plus d'une demi-lieue entre le rocher & le précipice pour y arriver. (D.J.)


LAAou LAAB ou LAHA, (Géog.) en latin Laha par Cuspinien, & Lava par Bonfinius, petite ville d'Allemagne, dans la basse Autriche, remarquable par la victoire qu'y remporta l'empereur Rodolphe d'Habsbourg en 1278, sur Ottocare roi de Bohéme ; qui y fut tué. C'est ce qui a acquis l'Autriche & la Stirie à la maison qui les posséde aujourd'hui. Les Hongrois & le roi Béla furent aussi défaits près de Laab par les Bohémiens en 1260 ; elle est sur la Téya, à 12 lieues N. E. de Vienne. Long. 33. 36. lat. 48. 43. (D.J.)


LAALEM-Gésule(Géog.) montagne d'Afrique au royaume de Maroc, dans la province de Sus. Le nom de Gésule, est un reste du mot Gétulie, un peu altéré. Cette montagne a au levant la province de son nom, au couchant le mont Henquise, vers le midi les plaines de Sus, & le grand Atlas au nord ; elle contient des mines de cuivre, & est habitée par des Béréberes, de la tribu de Mucamoda. Voyez d'autres détails dans Marmol, liv. III. chap. xxx. (D.J.)


LAAR(Géog.) ville de perse. Voyez LAR.


LABADIA(Géog.) ville d'Italie dans le Polesin de Rovigo, sujette aux Vénitiens, sur l'Adige, à 6 lieues O. de Rovigo, 8 N. O. de Ferrare. Long. 26 3. lat. 45. 5. (D.J.)


LABADISTESS. m. pl. (Théolog.) hérétiques disciples de Jean Labadie, fanatique fameux du xvij. siecle, qui après avoir été jésuite, puis carme, enfin ministre protestant à Montauban & en Hollande, fut chef de secte & mourut dans le Holstein en 1674.

L'auteur du supplément de Morery de qui nous empruntons cet article, fait cette énumération des principales erreurs que soutenoient les Labadistes. 1°. Ils croyoient que Dieu pouvoit & vouloit tromper les hommes, & qu'il les trompoit effectivement quelquefois. Ils alléguoient en faveur de cette opinion monstrueuse, divers exemples tirés de l'Ecriture-sainte, qu'ils entendoient mal, comme celui d'Achab de qui il est dit que Dieu lui envoya un esprit de mensonge pour le séduire. 2°. Ils ne regardoient pas l'Ecriture-sainte comme absolument nécessaire pour conduire les ames dans les voies du salut. Selon eux le saint-Esprit agissoit immédiatement sur elles, & leur donnoit des degrés de révélation tels qu'elles étoient en état de se décider & de se conduire par elles-mêmes. Ils permettoient cependant la lecture de l'Ecriture-sainte, mais ils vouloient que quand on la lisoit, on fût moins attentif à la lettre qu'à une prétendue inspiration intérieure du saint-Esprit dont ils se prétendoient favorisés. 3°. Ils convenoient que le baptême est un sceau de l'alliance de Dieu avec les hommes, & ils ne s'opposoient pas qu'on le conferât aux enfans naissans dans l'église ; mais ils conseilloient de le différer jusqu'à un âge avancé, puisqu'il étoit une marque qu'on étoit mort au monde & ressuscité en Dieu. 4°. Ils prétendoient que la nouvelle alliance n'admettoit que des hommes spirituels, & qu'elle mettoit l'homme dans une liberté si parfaite, qu'il n'avoit plus besoin ni de la loi ni des cérémonies, & que c'étoit un joug dont ceux de leur suite étoient délivrés. 5°. ils avançoient que Dieu n'avoit pas préféré un jour à l'autre, & qu'il étoit indifférent d'observer ou non le jour du repos, & que Jesus-Christ avoit laissé une entiere liberté de travailler ce jour là comme le reste de la semaine, pourvu que l'on travaillât dévotement. 6°. Ils distinguoient deux églises ; l'une où le christianisme avoit dégénéré, & l'autre composée des régénérés qui avoient renoncé au monde. Ils admettoient aussi le regne de mille ans pendant lequel Jesus-Christ viendroit dominer sur la terre, & convertir véritablement les juifs, les gentils & les mauvais chrétiens. 7°. Ils n'admettoient point de présence réelle de Jesus-Christ dans l'eucharistie : selon eux ce sacrement n'étoit que la commémoration de la mort de Jesus-Christ, on l'y recevoit seulement spirituellement lorsqu'on l'y recevoit comme on le devoit. 8°. La vie contemplative étoit selon eux un état de grace & une union divine pendant cette vie, & le comble de la perfection. Ils avoient sur ce point un jargon de spiritualité que la tradition n'a point enseigné, & que les meilleurs auteurs de la vie spirituelle ont ignoré. Ils ajoutoient qu'on parvenoit à cet état par l'entiere abnégation de soi-même, la mortification des sens & de leurs objets, & par l'exercice de l'oraison mentale, pratiques excellentes & qui conduisent véritablement à la perfection, mais non pas des Labadistes. On assure qu'il y a encore des Labadistes dans le païs de Cleves, mais qu'ils y diminuent tous les jours. Voyez le dict. de Morery. (G)


LABANATH(Géog. sacr.) lieu de la Palestine dans la tribu d'Azer, suivant le livre de Josué, ch. XXIX, v. 27. Dom Calmet croit que c'est le promontoire blanc situé entre Ecdippe & Tyrse, selon Pline liv. V. chap. XXI. (D.J.)


LABAPou LAVAPIA, (Géog.) riviere de l'Amérique méridionale au Chili, à 15 lieues de celle de Biopio, & séparée l'une de l'autre par une large baie, sur laquelle est le canton d'Aranco. Le Labapi est à 37. 30. de latitude méridionale selon Herréra. (D.J.)


LABARUMS. m. (Littér.) enseigne, étendart qu'on portoit à la guerre devant les empereurs romains. C'étoit une longue lance, traversée par le haut d'un bâton, duquel pendoit un riche voile de couleur de pourpre, orné de pierreries & d'une frange à-l'entour.

Les Romains avoient pris cet étendart des Daces, des Sarmates, des Pannoniens, & autres peuples barbares qu'ils avoient vaincus. Il y eut une aigle peinte, ou tissue d'or sur le voile, jusqu'au règne de Constantin, qui y fit mettre une croix avec un chiffre, ou monogramme, marquant le nom de Jesus-Christ. Il donna la charge à cinquante hommes de sa garde de porter tour-à-tour le labarum, qu'il venoit de reformer. C'est ce qu'Eusebe nous apprend dans la vie de cet empereur ? il falloit s'en tenir-là.

En effet, comme le remarque M. de Voltaire, puisque le règne de Constantin est une époque glorieuse pour la religion chrétienne, qu'il rendit triomphante, on n'avoit pas besoin d'y joindre des prodiges ; comme l'apparition du labarum dans les nuées, sans qu'on dise seulement en quel pays cet étendart apparut. Il ne falloit pas écrire que les gardes du labarum ne pouvoient être blessés, & que les coups qu'on tiroit sur eux, portoient tous sur le bois de l'étendart. Le bouclier tombé du ciel dans l'ancienne Rome, l'oriflâme apporté à Saint Denis par un ange, toutes ces imitations du palladium de Troie, ne servent qu'à donner à la vérité, l'air de la fable. De savans antiquaires ont suffisamment réfuté ces erreurs, que la philosophie désavoue, & que la critique détruit. (D.J.)


LABDACISMES. m. (Gram.) mot grec, qui désigne une espece de grasseyement dans la prononciation ; ce défaut n'étoit point desagréable dans la bouche d'Alcibiade & de Démosthène, qui avoient trouvé moyen de suppléer par l'art, à ce qui leur manquoit à cet égard, du côté de la nature. Les dames romaines y mettoient une grace, une mignardise, qu'elles affectoient même d'avoir en partage, & qu'Ovide approuvoit beaucoup ; il leur conseilloit ce défaut de prononciation, comme un agrément sortable au beau sexe ; il leur disoit souvent, in vitio decor est quaedam malè reddere verba. (D.J.)


LABEATESS. m. pl. (Géogr. anc.) Labeatae ; ancien peuple d'Illyrie, qui ne subsistoit déja plus du tems de Pline. Il habitoit les environs de Scodra, aujourd'hui Scutari ; ainsi Labeatis palus, est le lac de Scutari. (D.J.)


LABEDou LABADE selon Danville, & LABBEDE selon Dapper, (Géogr.) canton maritime de Guinée sur la côte d'Or, entre le royaume d'Acara & le petit Ningo ; ce canton n'a qu'une seule place qui en tire le nom. (D.J.)


LABER(Géog.) riviere d'Allemagne en Baviere, qui se perd dans le Danube, entre Augsbourg & Straubing. (D.J.)


LABE(Géog.) petite ville d'Allemagne dans la Poméranie, sur la riviere de Rega.

Il y a aussi une ville de ce nom en Afrique, dans le Bugio, dépendante d'Alger.


LABETZAN(Géogr.) contrée de Perse dans le Kilan, le long de la mer Caspienne ; elle est renommée par l'excellence de sa soie. (D.J.)


LABEURS. m. (Gram.) travail corporel, long, pénible & suivi. Il commence à vieillir ; cependant on l'emploie encore quelquefois avec énergie, & dans des occasions où ses synonymes n'auroient pas eu le même effet. On dit que des terres sont en labeur. Les puristes appauvrissent la langue ; les hommes de génie réparent ses pertes ; mais il faut avouer que ces derniers qui ne s'affranchissent des lois de l'usage que quand ils y sont forcés, lui rendent beaucoup moins par leur licence, que les premiers ne lui ôtent par leur fausse délicatesse. Il y a encore deux grandes causes de l'appauvrissement de la langue, l'une c'est l'exagération, qui, appliquant sans-cesse les épithetes & même les substantifs les plus forts à des choses frivoles, les dégrade & les réduit à rien ; l'autre, c'est le libertinage, qui pour se masquer & se faire un idiome honnête, s'empare des mots, & associe à leur acception commune, des idées particulieres qu'il n'est plus possible d'en séparer, & qui empêchent qu'on ne s'en serve ; ils sont devenus obscènes. D'où l'on voit qu'à mesure que la langue du vice s'étend, celle de la vertu se resserre : si cela continue, bien-tôt l'honnêteté sera presque muette parmi nous. Il y a encore un autre abus de la langue, mais qui lui est moins nuisible ; c'est l'art de donner des dénominations honnêtes à des actions honteuses. Les fripons n'ont pas le courage de se servir même entr'eux des termes communs qui désignent leurs actions. Ils en ont ou imaginé ou emprunté d'autres, à l'aide desquels ils peuvent faire tout ce qu'il leur plait, & en parler sans rougir : ainsi un filou dit d'un chapeau, d'une montre qu'il a volée ; j'ai gagné un chapeau, une montre ; & un autre homme dit, j'ai fait une bonne affaire ; je sais me retourner, &c.


LABEZ(Géog.) contrée montagneuse du royaume d'Alger, qui confine à l'est de Couco. Il n'y vient presque que du glayeul, espece de jonc dont on fait les nattes, qu'on appelle en arabe labez, d'où le pays tire son nom. (D.J.)


LABIALLE, adj. (Anat.) qui appartient aux levres. L'artere labiale.

LABIALE, adj. fém. (Gram.) ce mot vient du latin labia, les levres ; labial, qui appartient aux levres.

Il y a trois classes générales d'articulations, comme il y a dans l'organe trois parties mobiles, dont le mouvement procure l'explosion au son ; savoir, les labiales, les linguales & les gutturales. Voyez H & LETTRES.

Les articulations labiales sont celles qui sont produites par les divers mouvemens des levres ; & les consonnes labiales sont les lettres qui représentent ces articulations. Nous avons cinq lettres labiales, v, f, b, p, m, que la facilité de l'épellation doit faire nommer ve, fe, be, pe, me.

Les deux premieres v & f exigent que la levre inférieure s'approche des dents supérieures, & s'y appuie comme pour retenir le son : quand elle s'en éloigne ensuite, le son en reçoit un degré d'explosion plus ou moins fort, selon que la levre inférieure appuyoit plus ou moins fort contre les dents supérieures ; & c'est ce qui fait la différence des deux articulations v & f, dont l'une est foible, & l'autre forte.

Les trois dernieres b, p, & m, exigent que les deux levres se rapprochent l'une de l'autre : s'il ne se fait point d'autre mouvement, lorsqu'elles se séparent, le son part avec une explosion plus ou moins forte, selon le degré de force que les levres réunies ont opposé à son émission ; & c'est en cela que consiste la différence des deux articulations b & p, dont l'une est foible, & l'autre forte : mais si pendant la réunion des levres on fait passer par le nez une partie de l'air qui est la matiere du son, l'explosion devient alors m ; & c'est pour cela que cette cinquieme labiale est justement regardée comme nasale. M. l'abbé de Dangeau, opusc. pag. 55, observant la prononciation d'un homme fort enrhumé, remarque qu'il étoit si enchifrené, qu'il ne pouvoit faire passer par le nez la matiere du son, & qu'en conséquence par-tout où il croyoit prononcer des m, il ne prononçoit en effet que des b, & disoit banger du bouton, pour manger du mouton, ce qui prouve bien, pour employer les termes mêmes de cet habile académicien, que l'm est un b passé par le nez.

L'affinité de ces cinq lettres labiales fait que dans la composition & dans la dérivation des mots, elles se prennent les unes pour les autres avec d'autant plus de facilité, que le dégré d'affinité est plus considérable. Ce principe est important dans l'art étymologique, & l'usage en est très-fréquent, soit dans une même langue soit dans les diverses dialectes de la même langue, soit enfin dans le passage d'une langue à une autre. C'est ainsi que du grec & , les Latins ont fait vivo & vita ; que du latin scribo, ou plûtôt du latin du moyen âge, scribanus, nous avons fait écrivain ; que le b de scribo se change en p, au prétérit scripsi, & au supin scriptum, à cause des consonnes fortes s & t qui suivent ; que le grec changé d'abord en bravium, comme on le trouve dans Saint Paul selon la vulgate, est encore plus altéré dans praemium ; que marmor a produit marbre ; que & ne sont point étranges l'un à l'autre, & ont entr'eux un rapport analogique que l'affinité de & de ne fait que confirmer, &c.

LABIAL, (Jurisprud.) signifie ce qui se dit de bouche seulement ; on appelle offres labiales celles qui ne sont faites que de bouche, ou même par écrit, mais sans exhiber la somme que l'on offre de payer, à la différence des offres réelles qui se font à deniers découverts. Voyez OFFRES. (A)


LABIAW(Géog.) petite ville de la Prusse brandebourgeoise, dans le district de Samland, du cercle de Nadrau.


LABICU(Géog.) ou LAVICUM, ancienne ville d'Italie dans le Latium, aux environs de Tusculum ; c'est présentement selon Holstenius, la colonna, à quinze milles de Rome, à la droite du chemin, auquel ce lieu donnoit le nom de via lavicana. Ce chemin est nettement décrit par Strabon, lib. V.

La voie Lavicane commence, dit-il, à la porte Exquiline, ainsi que fait la voie Prénestine ; ensuite la laissant à gauche, avec le champ exquilin, elle avance au delà de six-vingt stades, & approchant de l'ancien Lavicum, place située sur une hauteur, & à-présent ruinée, elle laisse cet endroit & Tusculum à droite, & va au lieu nommé ad pictas, se terminer dans la voie latine. (D.J.)


LABIZAS. m. (Comm. & Hist. nat.) espece d'ambre ou de succin, d'une odeur agréable, & qui sort par incision d'un arbre qui croît dans la Caroline. Il est jaune ; il se durcit à l'air : on en peut faire des bracelets & des colliers. Labiza signifie dans la partie de l'Amérique où cette substance se recueille, joyau.


LABORATOIRES. m. (Chimie) lieu clos & couvert ; salle, piece de maison, boutique qui renferme tous les ustensiles chimiques qui sont compris sous les noms de fourneaux, de vaisseaux, & (d'instruments voyez ces trois articles) & dans lequel s'exécutent commodément les opérations chimiques. Voyez nos Pl. de Chimie, Pl. I.

Le laboratoire de chimie doit être vaste, pour que les différens fourneaux puissent y être placés commodément, & que l'artiste puisse y manoeuvrer sans embarras : car il est plusieurs procédés, tels que les distillations avec les ballons enfilés, les édulcorations d'une quantité de matiere un peu considérable, les préparations des sels neutres avec les filtrations, les évaporations, les crystallisations qu'elles exigent, &c. Il est, dis-je, bien des procédés qui demandent des appareils embarrassans, des vaisseaux multipliés, & par conséquent de l'espace.

Le laboratoire doit être bien éclairé ; car le plus grand nombre de phénomenes chimiques sont du ressort de la vûe, tels que les changemens de couleur, les mouvemens intestins des liquides, les nuages formés dans un liquide auparavant diaphane par l'effusion d'un précipitant, l'apparition des vapeurs, la forme des crystaux, des sels, &c. or ces objets sont quelquefois très-peu sensibles, même au grand jour ; & par conséquent ils pourroient échapper à l'artiste le plus exercé, ou du moins le peiner, le mettre à la torture dans un lieu mal éclairé.

Le laboratoire doit être pourvû d'une grande cheminée, afin de donner une issue libre & constante aux exhalaisons du charbon allumé, à la fumée du bois, & aux vapeurs nuisibles qui s'élevent de plusieurs sujets, comme sont l'arsenic, l'antimoine, le nitre, &c. Il ne seroit même pas inutile que le toît entier du laboratoire fût une chape de cheminée terminée par une ouverture étroite, mais étendue tout le long du mur opposé à celui où seroit pratiquées la porte ou les portes & les fenêtres, afin que par le courant d'air établi naturellement de ces portes à cette ouverture, par la chaleur intermédiaire du laboratoire, toutes les vapeurs fussent constamment dirigées d'un seul côté. Il seroit pourtant mieux encore que cette cheminée n'occupât que la moitié & un côté du laboratoire partagé dans sa longueur, afin qu'il n'y eût point d'espace dans lequel l'artiste peut passer, agir, avoir affaire entre les fourneaux, exhalant les vapeurs dangereuses, & l'ouverture de la cheminée.

Le laboratoire doit être surmonté d'un grenier, & être établi sur une cave ; ou du moins avoir à portée une cave & un grenier, pour placer dans l'une & dans l'autre certaines matieres qui demandent pour leur conservation l'un & l'autre de ces lieux, dont le premier est sec, & alternativement froid ou chaud, & le second humide, & constamment tempéré : voyez CONSERVATION, (Pharmacie) & encore pour appliquer à certains sujets l'air ou l'atmosphere de ces lieux, comme instrument chimique, l'air chaud du grenier pendant l'été, pour dessécher certaines substances, la fraîcheur de la cave pour favoriser la crystallisation de certains sels, son humidité pour obtenir la défaillance de certains autres, &c. Le grenier ou la cave sont aussi des magasins de charbon, de bois, de terre à faire des luts, & d'autres provisions nécessaires pour les travaux journaliers.

J'ai rapporté à l'article FROID (Chimie) voyez cet article, les avantages qu'un chimiste pourroit trouver à établir son laboratoire entre un fourneau de verrerie, & une glaciere.

Le voisinage d'un ruisseau dont on pourroit employer l'eau à mouvoir certaines machines, comme les moussoires, ou machine à triturer de la garaye, les moulins à porphiriser & à piler, des soufflets, &c. & qu'on pourroit encore détourner & distribuer dans le laboratoire pour rafraîchir des chapiteaux, des serpentins, des ballons, & pour exécuter plusieurs lavages chimiques, pour rincer les vaisseaux, &c. Le voisinage d'un ruisseau, dis-je, seroit un vrai trésor. On peut y suppléer, mais à grands frais, & d'une maniere bien moins commode, & seulement pour le rafraîchissement & les lavages, en portant dans le laboratoire l'eau d'un puits.

Il est aussi nécessaire d'avoir, joignant le laboratoire, un lieu découvert tel qu'une cour, ou un jardin, dans lequel on exécute plus commodément certaines opérations, & l'on tente certaines expériences, telles que celles que les explosions & déflagrations violentes, les évaporations de matieres très puantes, les dessications au soleil, qui peuvent cependant aussi se faire sur les toits ; les besognes grossieres, comme briser la terre, & la pétrir pour en faire des luts, faire des briques, des fourneaux, scier le bois &c. Voyez dans nos Planches de Chimie, la coupe d'un laboratoire. On a étendu par métaphore l'acception du laboratoire à d'autres lieux destinés au travail : ainsi on dit des entrailles de la terre, qu'elles sont le laboratoire de la nature ; un homme de lettres dit dans le style familier, de son cabinet, qu'il se plait dans son laboratoire &c. (b)


LABORIEUXadj. (Gram.) c'est celui qui aime & qui soutient le travail. Montrez un prix, excitez l'émulation, & tous les hommes aimeront le travail, tous se rendront capables de le soutenir. Des taxes sur l'industrie ont plongé les Espagnols dans la paresse où ils croupissent encore, & quelquefois la superstition met la paresse en honneur. Sous le joug du despotisme les peuples cessent d'être laborieux, parce que les propriétés sont incertaines. Si l'amour de la patrie, l'honneur, l'amour des lois avoient été les ressorts d'un gouvernement, & que par la corruption des législateurs, ou par la conquête de l'étranger, ces ressorts eussent été détruits, il faudroit peut-être bien du tems pour que la cupidité & le desir du bien-être physique rendissent les hommes laborieux. Quand on offre de l'argent aux Péruviens pour les faire travailler, ils répondent, je n'ai pas faim. Ce peuple qui conserve encore quelque souvenir de la gloire & du bonheur de ses ancêtres, privé aujourd'hui dans sa patrie des honneurs, des emplois, des avantages de la société, se borne aux besoins de la nature ; la paresse est la consolation des hommes à qui le travail ne promet pas l'espece de biens qu'ils desirent.

Laborieux se dit des ouvrages qui demandent plus de travail que de génie. On dit, des recherches laborieuses.


LABORIOE(Géog.) ancienne contrée fertile de l'Italie, dans la Campanie ; le canton des Labories, dit Pline, liv. XVIII. chap. xj. est borné par deux voies consulaires, par celle qui vient de Pouzzol, & celle qui vient de Cumes, & toutes les deux aboutissent à Capoue ; le même écrivain nomme ailleurs ce canton, laborini campi, & phlegraei campi. Camille Peregrinus prétend que c'est aujourd'hui Campo quarto. Mais laborioe pris dans un sens plus étendu, est la terre de Labour. Voyez LABOUR. (D.J.)


LABOURS. m. (Econom. rust.) c'est le remüement de la terre, fait avec un instrument quelconque. On laboure les champs avec la charrue, les jardins avec la bêche, les vignes avec la houe, &c. les bienfaits de la terre sont attachés à ce travail ; mais sans l'invention des instrumens, & l'emploi des animaux propres à l'accélérer, un homme vigoureux fourniroit à peine à sa nourriture ; la terre refuseroit l'aliment à l'homme foible ou malade ; la société ne seroit point composée de cette variété de conditions dont chacune peut concourir à la rendre heureuse & stable. L'inégalité entre les forces ne feroit naître entre les hommes que différens dégrés d'indigence & d'abrutissement.

Labourer la terre, c'est la diviser, exposer successivement ses molécules aux influences de l'air ; & de plus c'est déraciner les herbes stériles, les chardons, &c. qui sans les labours couvriroient nos champs. Il faut donc, pour que le labour remplisse son objet, qu'il soit fait dans une terre assez trempée pour être meuble, mais qui ne soit pas trop humide. Si elle est trop seche, elle se divise mal ; si elle est trop humide on la corroye, le hâle la durcit ensuite, & d'ailleurs les mauvaises herbes sont mal déracinées. La profondeur du labour doit être proportionnée à celle de l'humus ou terre végétable, aux besoins de la graine qu'on veut semer, & aux circonstances qui déterminent à labourer, premierement à la profondeur de l'humus. Il y a un assez grand nombre de terres propres à rapporter du bled, quoiqu'elles n'ayent que six à sept pouces de profondeur. Si vous piquez plus avant, vous amenez à la superficie une sorte d'argille, qui sans être inféconde, rend votre terre inhabile à rapporter du bled. Je dis sans être inféconde, car l'orge, l'avoine, & les autres menus grains n'en croîtront que plus abondamment dans cette terre. Elle ne se refuse à la production du bled que par une vigueur excessive de végétation. La plante y pousse beaucoup en herbe, graine peu, & sur-tout mûrit tard, ce qui l'expose presque infailliblement à la rouille. La perte des années de bled est assez considérable pour que les cultivateurs ayent à cet égard la plus grande attention. Ils ne sauroient trop se précautionner, quant à cet objet, contre leur propre négligence, ou l'ignorance de ceux qui menent la charrue.

Les terres sujettes à cet inconvénient sont ordinairement rougeâtres & argilleuses. Lorsqu'on y leve la jachere pendant l'été, après une longue sécheresse, la premiere couche soulevée en grosses mottes, entraîne avec elle une partie de la seconde ; & on dit alors que la terre est dessoudée. Les fermiers fripons qu'on force à quitter leur ferme, dessoudent celles de leurs terres qui peuvent l'être pendant les deux dernieres années de leur bail. Par ce moyen ils recueillent plus de menus grains, & nuisent en même tems à celui qui doit les remplacer.

Il faut en second lieu que le labour soit proportionné aux besoins de la graine qu'on veut semer. Si vous préparez votre terre pour de menus grains, tels que l'orge & l'avoine, un labour superficiel est suffisant. Le blé prend un peu plus de terre ; ainsi le labour doit être plus profond. Mais si on veut semer du sainfoin ou de la luserne, dont les racines pénetrent à une grande profondeur ; on ne peut pas piquer trop avant. Cela est nécessaire, afin que les racines de ces plantes prennent un promt accroissement, & acquierent le dégré de force qui les fait ensuite s'enfoncer d'elles-mêmes dans la terre qui n'a pas été remuée.

Enfin le labour doit être proportionné aux circonstances dans lesquelles il se fait. Si vous défrichez une terre, la profondeur du labour dépendra de la nature de la friche que vous voulez détruire. Un labour de quatre pouces suffit pour retourner du gazon, exposer à l'air la racine de l'herbe de maniere qu'elle se desseche & que la plante périsse, mais si la friche est couverte de bruyeres & d'épines, on ne sauroit en essarter trop exactement toutes les racines, & le plus profond labour n'y suffit pas toujours. La levée des jacheres est dans le cas du défrichement léger. Ce premier labour doit être peu profond, mais il faut enfoncer par dégrés proportionnels ceux qui le suivent : par ce moyen les différentes parties de la terre se mêlent, & sont successivement exposées aux influences de l'air : les hersages, comme nous l'avons dit, ajoûtent à l'effet du labour, & en sont comme le complément. Voyez HERSER.

Les campagnes offrent dans les différens pays un aspect différent, par les variétés introduites dans la maniere de mener les labours. Ici une plaine d'une vaste étendue vous présentera une surface unie, dont toutes les parties seront également couvertes de grains. Là vous rencontrerez des sillons relevés, dont les parties basses ne produisent que de la paille courte & des épis maigres. Ces variétés naissent de la nature & de la position du sol ; & il seroit dangereux de suivre à cet égard une autre méthode que celle qui est pratiquée dans le pays où on laboure. Si les sillons plats donnent une plus grande superficie, les sillons relevés sont necessaires par-tout où l'eau est sujette à séjourner : il faut alors perdre une partie du terrein pour conserver l'autre. Au reste, dans quelque terre que ce soit, si l'on veut qu'elle soit bien remuée, les différens labours doivent être croisés & pris par différens côtés. Voyez JACHERE. Voyez aussi sur les détails du labour & du labourage, nos Planches & leurs explications à l 'ECONOMIE RUSTIQUE.

LABOUR, (la terre de) Géog. en latin Laborioe ; en italien terra di Lavoro, grande province d'Italie, au royaume de Naples, peuplée, fertile, & la premiere du royaume.

Elle est bornée au nord par l'Abruzze ultérieure & citérieure ; à l'orient par le comté de Molise & par la principauté ultérieure ; au midi par la même principauté & par le golfe de Naples ; au couchant par la mer Tyrrhène & par la campagne de Rome.

Son étendue le long de la mer est d'environ 140 milles sur 32 dans sa plus grande largeur ; mais cette contrée est d'autant plus importante, que Naples, sa capitale, donne le nom à tout le royaume.

Entre ses principales villes on compte trois archevêchés & divers évêchés. Ses rivieres les plus considérables sont le Gariglan (Liris), le Livigliano (Savo), le Volturne, le Clanio, le Sarno, &c. Ses lacs sont, le lac Laverne, le lago di Collucia (Acherusius des Latins). Ses montagnes sont le Vésuve, le Pausilipe, monte Cistello, monte Christo, monte Dragone, &c. Il y a des bains sans nombre dans cette province.

On y voit deux fameuses grottes ; l'une est la grotte de la sibyle, en latin Baiana ou cumana Crypta, dont les Poëtes ont publié tant de merveilles imaginaires, mais Agrippa, le gendre d'Auguste, ayant fait abattre le bois d'Averne & poussé la fosse jusqu'à Cumes, dissipa les fables que le peuple avoit adoptées sur les ténébres de ce lieu là ; l'autre grotte est celle de Naples ou de Pouzzolles, dont nous parlerons au mot PAUSILIPE.

Cette province est nommée la campagne heureuse, campania felix, à cause de la bonté de son air, de l'aménité de ses bords, & de l'admirable fertilité de son terroir, qui produit en abondance tout ce qu'on peut souhaiter de meilleur au monde.

Si cette contrée est si délicieuse de nos jours, quoique ravagée par les foudres terribles du Vésuve, quoique couverte de cailloux & de pierres ferrugineuses, sa beauté doit avoir été imcomparable dans les siecles passés, lorsque, par exemple, sur la fin de la république, les Romains, vainqueurs du monde sans craindre des feux imprévus, aimoient tant à la fréquenter. Cicéron, qui y avoit une maison de plaisance, parle d'elle comme du grenier de l'Italie ; mais Florus, l. I. c. xvj. en dit bien d'autres choses. Lisez ces paroles : Omnium non modo Italiae, sed toto orbe terrarum pulcherrima Campania, plaga est. Nihil meliùs coelo. Bis floribus vernat. Nihil uberiùs solo. Ideò Liberi, Cererisque certamen, dicitur. Voilà comme cet historien sait peindre. Pline ajoute que les parfums de la Campanie ne le cedent qu'à ceux d'Egypte. Enfin personne n'ignore que ce furent les délices de ce pays enchanteur qui ramollirent le courage d'Annibal, & qui causerent sa défaite. (D.J.)


LABOURABLEadj. (Grammaire) qui peut être labouré. Voyez LABOUR. Il se dit de toute terre propre à rapporter des grains.


LABOURAGES. m. (Econ. rustiq.) est l'action de labourer toutes sortes de terres. V. LABOUR. (K)

LABOURAGE ou AGRICULTURE, (Hist. anc.) l'art de cultiver les terres. C'étoit une profession honorable chez les anciens, mais sur-tout parmi les Romains, à qui il sembloit que la fortune eût attaché à cette condition l'innocence des moeurs & la douceur de la vie. Dans les premiers tems de la république, on voit qu'il étoit ordinaire d'aller prendre des consuls & des dictateurs dans leurs métairies, pour les transporter de l'exercice de conduire des boeufs & une charrue, à l'emploi de commander des légions dans les circonstances les plus critiques ; & l'on voit encore ces mêmes hommes, après avoir remporté des victoires & sauvé l'état, venir, reprendre les travaux de l'Agriculture. Dans les siecles plus florissans on trouve Curius Dentatus, Fabricius, Attilius-Serranus-Licinius Stolo, Caton le censeur, & une infinité d'autres qui ont tiré leurs surnoms de quelques parties de la vie rustique, dans laquelle ils s'étoient distingués par leur industrie ; c'est de-là suivant l'opinion de Varron, de Pline & de Plutarque, que les familles Asinia, Vitellia, Suillia, Porcia, Ovinia, ont été appellées, parce que leurs auteurs s'étoient rendus célebres dans l'art d'élever des brebis, des porcs & d'autres sortes de bestiaux, ainsi que d'autres étoient devenus fameux par la culture de certaines especes de légumes, comme les feves, les pois, les pois-chiches, & delà les noms de Fabius, de Pison, de Cicéron, &c.

On se croyoit si peu deshonoré par les travaux du labourage, même dans les derniers tems de la république, qu'au rapport de Cicéron, les honnêtes gens aimoient mieux être enregistrés dans les tribus de la campagne que dans celles de la ville. La plûpart des sénateurs faisoient un très-long séjour dans leurs métairies, & s'il n'est pas vrai de dire qu'ils s'y occupoient des travaux les plus pénibles de l'Agriculture, on peut assurer qu'ils en entendoient très-bien & le fonds & les détails, comme il paroît par ce qu'on en trouve répandu dans les ouvrages de Cicéron, & par les livres de Caton de re rusticâ.

LABOURAGE, (terme de Riviere) ce sont les deux parties du milieu d'un train dans toute sa longueur, & qui plonge le plus dans l'eau.

Labourage se dit aussi du travail que font les maîtres d'un pont lorsqu'ils descendent ou remontent un bateau. Anciennes ordonnances.

LABOURAGE, (terme de Tonnelier) On appelle labourage & dechargeage des vins, cidres & autres liqueurs, la sortie de ces liqueurs hors des bateaux qui les ont amenées aux ports de Paris. Il n'appartient qu'aux maîtres Tonneliers de faire ce labourage, à l'exclusion de tous les autres déchargeurs établis sur lesdits ports. Voyez DECHARGEUR & TONNELIER. Ainsi labourer les vins, c'est les décharger des bateaux qui les ont amenés & les mettre à terre.


LABOUR(LE) Géog. Capudersis Tractus, petite contrée de France dans la Gascogne, qui fait partie du pays des Basques sur la mer. Le Labourd est borné au nord par l'Adour & par les Landes ; à l'est par la Navarre françoise & par le Béarn, au midi par les Pyrénées, qui le séparent de la Biscaye & de la Navarre espagnole ; au couchant il a l'océan & le golfe de Gascogne. Il prend son nom d'une place nommée Laburdum, qui ne subsiste plus. Les principaux lieux de ce pays stérile sont Bayonne. Andaye & S. Jean-de-Luz. Ce mot de Labourd est basque ; il désigne un pays désert & exposé aux voleurs, suivant M. de Marca dans son hist. de Béarn. l. I. c. viij. Il y a une coûtume de Labourd, qui fut rédigée en 1514. (D.J.)


LABOURERv. act. (Oecon. rustiq.) c'est cultiver la terre ou lui donner les façons, qu'on appelle labours. Voyez LABOUR, LABOURAGE & LABOUREUR.

LABOURER, (Marine) terme dont on se sert à la mer pour dire que l'ancre ou ne prend pas ou ne tient pas bien dans le fond, de sorte que le vaisseau l'entraîne ; ce qui arrive lorsque le fond est d'une vase molle, qui n'a pas assez de consistance pour arrêter l'ancre, de sorte qu'étant entrainée par le mouvement du vaisseau, elle laboure le fond. On dit aussi qu'un vaisseau laboure, lorsqu'il passe sur un fond mou & vaseux, où il n'y a pas assez d'eau, & dans lequel la quille entre légerement, sans cependant s'arrêter. (Z)

LABOURER, (Art. milit.) il se dit du sillon que trace à terre un boulet de canon lorsqu'il est tombé sur la fin de sa portée. Le canon laboure encore un rempart, lorsque plusieurs batteries obliques font dirigées vers un même point, comme centre de leur action commune. Il se dit aussi de l'action de la Bombe qui remue les terres.

LABOURER, (Plomb.) c'est mouiller, remuer & disposer avec un bâton le sable contenu dans le chassis autour du moule. Voyez l'article PLOMB.

LABOURER, (Comm. & Voit.) se dit des vins. C'est les décharger des bateaux sur lesquels ils ont été chargés, & les mettre à terre.


LABOUREURS. m. (Econom. rustiq.) Ce n'est point cet homme de peine, ce mercenaire qui panse les chevaux ou les boeufs, & qui conduit la charrue. On ignore ce qu'est cet état, & encore plus ce qu'il doit être, si l'on y attache des idées de grossiereté, d'indigence & de mépris. Malheur au pays où il seroit vrai que le laboureur est un homme pauvre : ce ne pourroit être que dans une nation qui le seroit elle-même, & chez laquelle une décadence progressive se feroit bientôt sentir par les plus funestes effets.

La culture des terres est une entreprise qui exige beaucoup d'avances, sans lesquelles elle est stérile & ruineuse. Ce n'est point au travail des hommes qu'on doit les grandes récoltes ; ce sont les chevaux ou les boeufs qui labourent ; ce sont les bestiaux qui engraissent les terres : une riche recolte suppose nécessairement une richesse précédente, à laquelle les travaux quelque multipliés qu'ils soient, ne peuvent pas suppléer. Il faut donc que le laboureur soit propriétaire d'un fonds considérable, soit pour monter la ferme en bestiaux & en instrumens, soit pour fournir aux dépenses journalieres, dont il ne commence à recueillir le fruit que près de deux ans après ses premieres avances. Voyez FERME & FERMIER, Economie politique.

De toutes les classes de richesses, il n'y a que les dons de la terre qui se reproduisent constamment, parce que les premiers besoins sont toujours les mêmes. Les manufactures ne produisent que très-peu au-delà du salaire des hommes qu'elles occupent. Le commerce de l'argent ne produit que le mouvement dans un signe qui par lui-même n'a point de valeur réelle. C'est la terre, la terre seule qui donne les vraies richesses, dont la renaissance annuelle assure à un état des revenus fixes, indépendans de l'opinion, visibles, & qu'on ne peut point soustraire à ses besoins. Or les dons de la terre sont toujours proportionnés aux avances du laboureur, & dépendent des dépenses par lesquelles on les prépare : ainsi la richesse plus ou moins grande des laboureurs peut être un thermometre fort exact de la prospérité d'une nation qui a un grand territoire.

Les yeux du gouvernement doivent donc toujours être ouverts sur cette classe d'hommes intéressans. S'ils sont avilis, foulés, soumis à des exigences dures, ils craindront d'exercer une profession stérile & sans honneur ; ils porteront leurs avances sur des entreprises moins utiles ; l'Agriculture languira, dénuée de richesses, & sa décadence jettera sensiblement l'état entier dans l'indigence & l'affoiblissement. Mais par quels moyens assurera-t-on la prospérité de l'état en favorisant l'Agriculture ? par quel genre de faveur engagera-t-on des hommes riches à consacrer à cet emploi leur tems & leurs richesses ? On ne peut l'espérer qu'en assurant au laboureur le débit de ses denrées, en lui laissant pleine liberté dans la culture ; enfin, en le mettant hors de l'atteinte d'un impôt arbitraire, qui porte sur les avances nécessaires à la reproduction. S'il est vrai qu'on ne puisse pas établir une culture avantageuse sans de grandes avances, l'entiere liberté d'exportation des denrées est une condition nécessaire, sans laquelle ces avances ne se feront point. Comment, avec l'incertitude du débit qu'entraine la gêne sur l'exportation, voudroit-on exposer ses fonds ? Les grains ont un prix fondamental nécessaire. Voyez GRAINS (Econom. politiq.). Où l'exportation n'est pas libre, les laboureurs sont réduits à craindre l'abondance, & une surcharge de denrées dont la valeur vénale est au-dessous des fraix auxquels ils ont été obligés. La liberté d'exportation assure, par l'égalité du prix, la rentrée certaine des avances & un produit net, qui est le seul motif qui puisse exciter à de nouvelles. La liberté dans la culture n'est pas une condition moins nécessaire à sa prospérité ; & la gêne à cet égard est inutile autant que dure & ridicule. Vous pouvez forcer un laboureur à semer du blé, mais vous ne le forcerez pas à donner à sa terre toutes les préparations & les engrais sans lesquels la culture du blé est infructueuse : ainsi vous anéantissez en pure perte un produit qui eût été avantageux : par une précaution aveugle & imprudente vous préparez de loin la famine que vous vouliez prévenir.

L'imposition arbitraire tend visiblement à arrêter tous les efforts du laboureur & les avances qu'il auroit envie de faire : elle desseche donc la source des revenus de l'état ; & en répandant la défiance & la crainte, elle étouffe tout germe de prospérité. Il n'est pas possible que l'imposition arbitraire ne soit souvent excessive ; mais quand elle ne le seroit pas, elle a toujours un vice radical, celui de porter sur les avances nécessaires à la production. Il faudroit que l'impôt non-seulement ne fût jamais arbitraire, mais qu'il ne portât point immédiatement sur le laboureur. Les états ont des momens de crise où les ressources sont indispensables, & doivent être promtes. Chaque citoyen doit alors à l'état le tribut de son aisance. Si l'impôt sur les propriétaires devient excessif, il ne prend que sur des dépenses qui par elles-mêmes sont stériles. Un grand nombre de citoyens souffrent & gémissent ; mais au moins ce n'est que d'un mal-aise passager, qui n'a de durée que celle de la contribution extraordinaire ; mais si l'impôt a porté sur les avances nécessaires au laboureur, il est devenu spoliatif. La reproduction diminuée par ce qui a manqué du côté des avances, entraîne assez rapidement à la décadence.

L'état épuisé languit longtems, & souvent ne reprend pas cet embonpoint qui est le caractere de la force. L'opinion dans laquelle on est que le laboureur n'a besoin que de ses bras pour exercer sa profession, est en partie l'origine des erreurs dans lesquelles on est tombé à ce sujet. Cette idée destructive n'est vraie qu'à l'égard de quelques pays dans lesquels la culture est dégradée. La pauvreté des laboureurs n'y laisse presque point de prise à l'impôt, ni de ressources à l'état. Voyez METAYER.

LABOUREUR, (Plomb.) c'est ainsi que le plombier appelle le bâton dont il se sert pour labourer son sable. Voyez LABOURER & PLOMBIER.


LABRADIENadj. (Littérat.) en latin labradius & labradeus, ou bien, selon la correction du P. Hardouin dans ses notes sur Pline, liv. XXXII. c. ij. Labrandeus. C'est un surnom qu'on donnoit au grand Jupiter à Labranda bourg de Carie, où ce maître des dieux avoit un temple, dans lequel on l'honoroit particulierement : il y étoit représenté avec la hache, dit Plutarque, au lieu de la foudre & du sceptre. (D.J.)


LABRADOREstotilandia, (Géog.) grand pays de l'Amérique septentrionale, près du détroit d'Hudson ; il s'étend depuis le 50e d. de latitude, jusqu'au 63, & depuis le 301. d. de longitude jusqu'au 323 ou environ ; c'est une espece de triangle. Il est extrèmement froid, stérile, bordé de plusieurs îles, & habité par des sauvages appellés Eskimaux. Nous n'en connoissons légérement que les côtes, & l'intérieur du pays nous est entierement inconnu. (D.J.)

LABRADOR (mer de) Géog. on appelle ainsi un intervalle de mer qui coupe par la moitié l'Isle royale, à la reserve de mille pas de terre ou environ, qu'il y a depuis le fort S. Pierre jusqu'à cette extrémité de mer de Labrador, qui fait une espece de golphe Voyez la description de l'Amérique septentr. tome I. chap. vj. de M. Denis, qui a été nommé par le roi gouverneur du pays. (D.J.)


LABURNUMS. m. (Bot. exot.) espece de cytise, arbre de médiocre grandeur, ressemblant à l'anagyris, excepté qu'il n'est point puant, d'un bois dur, dont les feuilles sont trois à trois, sans poil, d'un verd assez foncé en-dessus, velues & d'un verd pâle en-dessous, attachées à une queue menue, ronde, velue, & qui a la fleur légumineuse, jaune, & pareille à celle du petit genêt, & succédée par des gousses comme celles du pois ; ces gousses contiennent des semences grosses comme celles des lentilles. On les nomme autrement aubours. Tournefort le décrit cytisus alpinus, lati-folius, flore racemoso pendulo. Inst. rei herb. 648. Diction. de Trévoux.


LABYRINTHES. m. en Anatomie, signifie la seconde cavité de l'oreille interne, qui est creusée dans l'os pierreux, & qui est ainsi nommée à cause de différens contours que l'on y observe.

Cette cavité est divisée en trois parties : la premiere se nomme le vestibule, parce qu'elle conduit dans les deux autres ; la seconde comprend trois canaux courbés en demi-cercle, & appellés à cause de cela canaux demi-circulaires, qui sont placés d'un côté du vestibule, vers la partie postérieure de la tête ; la troisieme appellée le limaçon, est située de l'autre côté du vestibule. Voyez LIMAÇON, VESTIBULE, &c.

Vieussens observe que l'os dans lequel se trouve la labyrinthe est blanc, dur, & fort compact ; afin que la matiere des sons venant à frapper contre, ne perde point ou peu de son mouvement, mais le communique tout entier aux nerfs de l'oreille. Voyez OUIE, SON, &c.

LABYRINTHE, (Architect. antiq.) en latin labyrinthus ; grand édifice dont il est difficile de trouver l'issue.

Les anciens font mention de quatre fameux labyrinthes, qu'il n'est pas possible de passer sous silence.

1°. Le labyrinthe d'Egypte : c'est le premier du monde à tous égards. Il étoit bâti un peu au-dessus du lac Moëris, auprès d'Arsinoé, autrement nommée la ville des crocodiles. Ce labyrinthe, selon Pomponius Méla, qui le décrit brièvement l. I. c. ix. contenoit trois mille appartemens & douze palais, dans une seule enceinte de murailles ; il étoit construit & couvert de marbre ; il n'offroit qu'une seule descente, au bout de laquelle on avoit pratiqué intérieurement une infinité de routes où l'on passoit & repassoit, en faisant mille détours qui jettoient dans l'incertitude, parce qu'on se retrouvoit souvent au même endroit ; desorte qu'après bien des fatigues, on revenoit au même lieu d'où l'on étoit parti, sans savoir comment se tirer d'embarras. Je m'exprimerai plus noblement, en empruntant le langage de Corneille.

Mille chemins divers avec tant d'artifice,

Coupoient de tous côtés ce fameux édifice,

Que, qui pour en sortir, croyoit les éviter,

Rentroit dans les sentiers qu'il venoit de quitter.

Le nombre des appartemens dont parle Méla, paroît incroyable ; mais Hérodote qui avoit vû de ses yeux ce célebre labyrinthe debout & entier, explique le fait, en remarquant qu'il y avoit la moitié de ces appartemens souterrains, l'autre moitié audessus.

Il faut donc lire la description que cet historien a faite de ce pompeux édifice il y a plus de deux mille ans, & y joindre celle de Paul Lucas, qui en a vû les restes au commencement de notre siecle. Ce qu'en rapporte le voyageur moderne, me semble d'autant plus intéressant, que c'est un commentaire & une explication du récit d'Hérodote.

Non-seulement le tems a détruit les trois quarts des restes de ce labyrinthe ; mais les habitans d'Héracléopolis jaloux de ce monument, & ensuite les Arabes, qui ont cru y trouver des trésors immenses, l'ont démoli, & ont renversé quantité d'autres bâtimens des environs qui composoient, selon les apparences, les vastes édifices qu'il falloit parcourir avant que d'entrer dans l'endroit qui subsiste encore de nos jours.

On ne doit pas être surpris de la diversité des relations que les anciens auteurs ont faites de ce labyrinthe, puisqu'il y avoit tant de choses à considérer, tant de chambres à parcourir, tant d'édifices différens par lesquels il falloit passer, que chacun s'attachoit à ce qui lui paroissoit le plus admirable, & négligeoit, ou oublioit dans son recit, ce qui l'avoit le moins frappé.

Une derniere reflexion est que le labyrinthe d'Egypte étoit un temple immense, dans lequel se trouvoient renfermées des chapelles à l'honneur de toutes les divinités de l'Egypte. Les anciens ne parlent que du nombre prodigieux d'idoles qu'on y avoit mises, & dont les figures de différentes grandeurs, s'y voyoient de tous côtés. Mais quoique ce labyrinthe fût une espece de Panthéon consacré à tous les dieux d'Egypte, il étoit cependant dédié plus particulierement au soleil, la grande divinité des Egyptiens. Cela n'empêche pas toutefois qu'on n'y ait pu enterrer des crocodiles & autres animaux consacrés à ces mêmes divinités.

L'histoire ne dit point quel a été le prince qui a fait bâtir le labyrinthe dont nous parlons, ni en quel tems il a été construit. Pomponius Méla en attribue la gloire à Psammétichus : on pourroit penser que c'étoit l'ouvrage du même prince, qui avoit fait creuser le lac Moëris, & lui avoit donné son nom, si Pline ne disoit qu'on en faisoit honneur à plusieurs rois. De plus, Hérodote assure qu'il étoit l'ouvrage des douze rois qui, regnant conjointement, partagerent l'Egypte en autant de parties, & que ces princes avoient laissé de concert ce monument à la postérité.

2°. Le labyrinthe de l'île de Crete parut ensuite sous le regne de Minos. Pline, liv. XXXVI. c. xvij. dit que quoique ce labyrinthe fût de la main de Dédale, sur le modele de celui d'Egypte, il n'en imita pas la centieme partie, & que cependant il contenoit tant de tours & de détours, qu'il n'étoit pas possible de s'en démêler ; il n'en restoit aucun vestige du tems de cet historien. Il avoit été bâti auprès de Gnosse, selon Pausanias, & l'on présume qu'il étoit découvert par l'étrange maniere dont la fable a supposé que Dédale & son fils Icare s'en tirerent, au lieu que celui d'Egypte étoit couvert & obscur.

Ovide, sans avoir jamais vu le labyrinthe de Crete, l'a décrit aussi ingénieusement dans ses métamorphoses, liv. VIII. v. 157. que s'il l'eût bâti lui-même. Voyez la jolie comparaison qu'il en fait avec le cours du Méandre.

C'est ce même labyrinthe que designe Virgile, quand il dit qu'on y trouvoit mille sentiers obscurs & mille routes ambiguës, qui égaroient sans espérance de retour ; mais sa peinture est unique pour la beauté des termes imitatifs.

Parjetibus textum caecis iter, ancipitemque

Mille viis habuisse dolum, quâ signa sequendi

Falleret indeprensus, & irremeabilis error.

Aenéid. liv. V. v. 589.

Qu'on me rende en françois l'indeprensus, & l'irremeabilis error du poëte latin !

Au reste, il est vraisemblable que ce labyrinthe étoit une espece de prison magnifique, dont on ne pouvoit s'évader.

J'ajoute ici que le labyrinthe de Crete, décrit par M. de Tournefort dans ses voyages & dans les mémoires de l'académie des Sciences, année 1702, n'est point le fameux labyrinthe de Dédale ; c'est un conduit soûterrein naturel, en maniere de rues, qui par cent détours pris en tous sens, & sans aucune régularité, parcourt tout l'intérieur d'une colline située au pié du mont Ida, du côté du midi, à trois milles de l'ancienne ville de Gortyne : il ne sert de retraite qu'à des chauve-souris.

3°. Le labyrinthe de l'ile de Lemnos, selon Pline, liv. XXXVI. c. xiij, étoit semblable aux précédens pour l'embarras des routes. Ce qui le distinguoit, c'étoit cent cinquante colonnes, si également ajustées dans leurs pivots, qu'un enfant pouvoit les faire mouvoir, pendant que l'ouvrier les travailloit. Ce labyrinthe étoit l'ouvrage des architectes Zmilus, Rholus, & Théodore de Lemnos : on en voyoit encore des vestiges du tems de Pline.

4°. Le labyrinthe d'Italie fut bâti au-dessous de Clusium, par Porsenna roi d'Etrurie, qui voulut se faire un magnifique tombeau, & procurer à l'Italie la gloire d'avoir en ce genre surpassé la vanité des rois étrangers. Ce qu'on en disoit, étoit si peu croyable, que Pline n'a osé prendre sur soi le recit qu'il en fait, & a mieux aimé employer les termes de Varron. Le monument de Porsenna, dit ce dernier, étoit de pierres de taille : chaque côté avoit trois cent piés de largeur, & cinquante de hauteur. Dans le milieu étoit le labyrinthe, dont on ne pouvoit trouver la sortie, sans un peloton de fil. Au-dessus, il y avoit cinq pyramides de soixante & quinze piés de largeur à leur base, & de cent cinquante de hauteur, &c. Il ne restoit plus rien de ce monument du tems de Pline. (D.J.)

LABYRINTHE, (Jardinage) appellé autrefois dédale, est un bois coupé de diverses allées pratiquées avec tant d'art, qu'on peut s'y égarer facilement. Les charmilles, les bancs, les figures, les fontaines, les berceaux qui en font l'ornement, en corrigent la solitude, & semblent nous consoler de l'embarras qu'il nous cause. Un labyrinthe doit être un peu grand, afin que la vûe ne puisse point percer à travers les petits quarrés de bois, ce qui en ôteroit l'agrément. Il n'y faut qu'une entrée qui servira aussi de sortie.


LAClacus, s. m. (Hist. nat.) c'est le nom qu'on donne à de grands amas d'eau, rassemblés au milieu d'un continent, renfermés dans des cavités de la terre, & qui occupent un espace fort étendu. En général un lac ne differe d'un étang que parce que l'étendue du premier est plus grande & son volume d'eau plus considérable.

On compte des lacs de plusieurs especes ; les uns reçoivent des rivieres & ont un écoulement sensible ; tel est le lac Léman ou lac de Géneve, qui est traversé par le Rhône, qui en ressort ensuite ; d'autres lacs reçoivent des rivieres & n'ont point d'écoulement sensible : la mer Caspienne peut être regardée comme un lac de cette espece ; elle reçoit le Wolga & plusieurs autres rivieres, sans que l'on remarque par où ses eaux s'écoulent. Il est à présumer que les eaux de ces sortes de lacs s'échappent par des conduits souterreins. Il y a des lacs qui ont des écoulemens sensibles sans qu'on s'apperçoive d'où l'eau peut leur venir. Dans ces cas on doit présumer qu'il y a au fond de ces lacs des sources qui leur fournissent sans-cesse des eaux dont ils sont obligés de se débarrasser, faute de pouvoir les contenir. Enfin il y a des lacs qui ne reçoivent point de rivieres & qui n'ont point d'écoulemens ; ceux de cette derniere espece ont ou perpétuellement de l'eau, ou n'en ont qu'en de certains tems. Dans le premier cas, ils sont formés par des amas d'eaux si considérables, qu'ils ne peuvent point entierement s'évaporer ; ou bien cela vient de ce que les cavités dans lesquelles ces eaux sont renfermées, sont trop profondes pour que toutes leurs eaux puissent disparoître avant que les pluies & les orages leur en aient rendu de nouvelles. Quant aux lacs qui n'ont de l'eau que pendant un certain tems, ils sont pour l'ordinaire produits par des inondations passageres des rivieres, qui forment des amas d'eau qui ne subsistent qu'autant qu'il revient de nouveaux débordemens, qui leur rendent ce qu'ils ont perdu par l'évaporation, ou par la filtration au-travers des terres.

Les lacs varient pour la qualité des eaux qu'ils contiennent ; il y en a dont les eaux sont douces, d'autres ont des eaux salées, d'autres sont mêlées de bitume qui nage quelquefois à leur surface, comme le lac de Sodome, que l'on appelle aussi mer morte. D'autres ont des eaux plus ou moins chargées de parties terreuses & propres à pétrifier, comme le lac de Neagh en Irlande. Voyez LOUGH-NEAGH & LOUGH-LENE.

Différentes causes peuvent concourir à la formation des lacs ; telles sont sur-tout les inondations, soit de la mer, soit des rivieres, dont les eaux, portées avec violence par les vents sur des terres enfoncées, ne peuvent plus se retirer. C'est ainsi que paroît avoir été formé le lac connu en Hollande sous le nom de mer de Harlem ; la mer poussée avec force par les vents, a rompu les obstacles que lui opposoient les digues & les dunes ; ayant une fois inondé un pays, dont le niveau est au-dessous de celui de ses eaux, le terrein submergé a dû rester au même état.

Les tremblemens de terre & les embrasemens souterrains ont encore dû produire un grand nombre de lacs. Ces feux, en minant continuellement le terrein, y forment des creux & des cavités plus ou moins grandes, qui venant à se remplir d'eau, soit des pluies, soit de l'intérieur même de la terre, montrent des lacs dans des endroits où il n'y en avoit point auparavant. Il est à présumer que c'est ainsi qu'a pû se former la mer Morte, ou le lac de Sodome en Judée. Il n'est point surprenant que les eaux de ces lacs soient chargés de parties bitumineuses, sulfureuses & salines, qui les rendent d'un goût & d'une odeur desagréables ; ces matieres sont dûes au terrein qui les environne, ce sont les produits des embrasemens qui ont formé ces sortes de lacs.

Toutes les parties de l'univers sont remplies de lacs, soit d'eaux douces, soit d'eaux salées, de différentes grandeurs ; ils présentent quelquefois des phénomènes très-dignes de l'attention des Physiciens. C'est ainsi qu'en Ecosse le lac de Ness ne gele jamais, quelque rigoureux que soit l'hiver, dans un pays déja très-froid par lui-même : ce lac est rempli de sources, & dans les tems de la plus forte gelée ses eaux ne perdent point leur fluidité, elles coulent pendant que tout est gelé aux environs. Voyez les Transactions philosophiques, n °. 253. On voit dans le même pays un lac appellé Loch-Monar, qui ne gele jamais avant le mois de Février, quelque rigoureux que soit l'hiver ; mais ce tems une fois venu, la moindre gelée fait prendre ses eaux. La même chose arrive à un autre petit lac d'Ecosse dans le territoire de Straherrick. Voyez les Transactions philosophiques, n °. 114.

De tous les phénomènes que présentent les différens lacs de l'univers, il n'y en a point de plus singuliers, ni de plus dignes de l'attention des Naturalistes que ceux du fameux lac de Cirknitz en Carniole ; il a la propriété de se remplir & de se vuider alternativement suivant que la saison est séche ou pluvieuse. Les eaux de ce lac se perdent par dix-huit trous ou entonnoirs qui sont au fond de son bassin. En hiver il est ordinairement rempli d'eau, à moins que la saison ne fût très-seche ; mais en été, lorsque la sécheresse a duré quelque tems, il se vuide entierement en vingt-cinq jours ; cependant, pour peu qu'il pleuve fortement pendant deux ou trois jours de suite, l'eau commence à y revenir. Lorsque le lac de Cirknitz est à sec, les habitans du pays vont y prendre, pour ainsi dire à la main, tout le poisson qui s'y trouve privé de son élément ; cela n'empêche point que, lorsque l'eau y revient, l'on n'y retrouve de nouveau une quantité prodigieuse de très-grands poissons, & entr'autres des brochets qui pesent depuis 50 jusqu'à 70 livres. Si la sécheresse dure pendant long-tems, on peut y pêcher, y chasser, & y faire la récolte dans une même année. Ce lac n'a point de saison fixe pour se mettre à sec ; tout dépend uniquement de la sécheresse de la saison, une pluie d'orage suffit quelquefois pour le remplir. Ce lac est fort élevé relativement au terrein des environs ; la terre y est remplie de trous ; cela peut donc aisément faire concevoir la raison pourquoi il est sujet à se vuider, lorsqu'il ne va plus s'y rendre d'eau ; mais comme il est environné de montagnes de tous côtés, pour peu qu'il tombe d'eau de pluie, elle se ramasse dans les cavernes & cavités dont ces montagnes sont remplies ; alors ces eaux, amoncelées dans ces creux, forcent par leur poids les eaux renfermées dans le réservoir souterrein qui est au-dessous du lac à remonter, & à s'élever par les mêmes trous par lesquels elles s'étoient précédemment écoulées. En effet, il faut nécessairement supposer qu'au-dessous du bassin du lac de Cirknitz, il y a un autre lac souterrein ou un réservoir immense, dont les eaux s'élevent lorsque les cavernes qui y communiquent par dessous terre ont été remplies par les pluies. Ces nouvelles eaux, par leur pression & leur poids, forcent les eaux du réservoir souterrein à monter ; cela se fait de la même maniere que dans les jets d'eaux ordinaires qui sont dans nos jardins. En effet, à la suite des grandes pluies, on voit jaillir l'eau par quelques-uns des trous jusqu'à la hauteur de 15 à 20 piés ; & quand la pluie continue, le bassin du lac se trouve rempli de nouveau quelquefois en moins de vingt-quatre heures. C'est par ces mêmes trous que revient le poisson que l'on y retrouve ; quelquefois même on a vû des canards sortir par ces ouvertures, ce qui prouve d'une maniere incontestable la présence du réservoir souterrein, dont on a parlé, & qu'il doit communiquer à des eaux qui aboutissent à la surface de la terre. Ce lac, que les habitans du pays nomment Zirknisku-jeseru, a environ deux lieues de longueur & une lieue de largeur, & sa plus grande profondeur, à l'exception des trous, est d'environ 24 piés.

M. Gmelin, dans son voyage de Sibérie, dit que tout le terrein qui se trouve entre les rivieres d'Irtisch & de Jaik est rempli d'un grand nombre de lacs d'eau douce & d'eau salée ; quelques-uns contiennent des poissons, & d'autres n'en contiennent point ; mais un phénomène très-singulier, c'est que quelques-uns de ces lacs qui contenoient autrefois de l'eau douce, sont devenus amers & salés, & ont pris une forte odeur de soufre, ce qui a fait mourir tous les poissons qui s'y trouvoient. Quelques-uns de ces lacs de Sibérie sont si chargés de sel qu'il se dépose au fond en très-grande quantité, & il y en a d'autres dont on obtient le sel par la cuisson ; celui qui s'appelle schimjaele-kul est si salé, que deux seaux de son eau donnent jusqu'à vingt livres de sel. Quelquefois à très-peu de distance d'un de ces lacs salés, il s'en trouve d'autres dont l'eau est très-douce & bonne à boire. Il se forme dans ce pays des lacs nouveaux dans des endroits où il n'y en avoit point auparavant ; mais cet auteur remarque avec raison que rien n'est plus singulier ni plus digne de l'attention des Naturalistes, que ces changemens qui se font d'un lac d'eau douce en un lac d'eau amere & salée dans une partie du continent fort éloignée de la mer. Il est aussi fort surprenant de voir que quelques-uns de ces lacs se dessechent, tandis qu'il s'en forme de nouveaux en d'autres endroits. Voyez Gmelin, voyage de Sibérie.

LAC, (Hist. anc.) le respect pour les lacs faisoit partie de la religion des anciens Gaulois, qui les regardoient comme autant de divinités, ou au moins de lieux qu'elles choisissoient pour leur demeure ; ils donnoient même à ces lacs le nom de quelques dieux particuliers. Le plus célebre étoit celui de Toulouse, dans lequel ils jettoient, soit en especes, soit en barres ou en lingots l'or & l'argent qu'ils avoient pris sur les ennemis. Il y avoit aussi dans le Gevaudan, au pié d'une montagne, un grand lac consacré à la Lune, où l'on s'assembloit tous les ans des pays circonvoisins, pour y jetter les offrandes qu'on faisoit à la déesse. Strabon parle d'un autre lac très-célebre dans les Gaules, qu'on nommoit le lac des deux corbeaux, parce que deux de ces oiseaux y faisoient leur séjour ; & la principale cérémonie religieuse qui s'y pratiquoit, avoit pour but de faire décider par ces divins corbeaux les différends, soit publics, soit particuliers. Au jour marqué, les deux partis se rendoient sur les bords du lac, & jettoient aux corbeaux chacun un gâteau ; heureux celui dont ces oiseaux mangeoient le gâteau de bon appétit, il avoit gain de cause. Celui au contraire dont les corbeaux ne faisoient que becqueter & éparpiller l'offrande, étoit censé condamné par la bouche même des dieux ; superstition assez semblable à celle des Romains pour leurs poulets sacrés.

LAC DES IROQUOIS, (Géog.) c'est le nom d'un grand lac de l'Amérique septentrionale, au Canada, dans le pays des Iroquois, au couchant de la Nouvelle Angleterre. Il est coupé dans sa pointe occidentale par le 305e degré de longitude, & dans sa partie septentrionale par le 45e degré de latitude. (D.J.)

LAC-MAJEUR ou LAC-MAJOUR, (Géog.) ce lac, que les Italiens appellent lago-maggiore, parce qu'il est le plus grand des trois lacs de la Lombardie, au duché de Milan, a beaucoup de longueur sur peu de largeur en général : c'est le Verbanus-lacus des anciens. Il s'étend du nord au sud ; & dans l'étendue de 10 à 12 milles, il appartient à la Suisse, mais dans tout le reste il dépend du duché de Milan. Il s'élargit considérablement dans le milieu de sa longueur, & forme un golfe à l'ouest, où sont les fameuses îles Borromées. Plusieurs belles rivieres, le Tésin, la Magia ou Madia & la Verzascha se jettent dans le lac-majour. Sa longueur, du septentrion au midi, est de 39 milles sur 5 ou 6 de large. (D.J.)

LAC-MALER, (Géog.) grand lac de Suede, entre le Westmanland & l'Upland au nord, & la Sudermanie au midi. Il s'étend d'occident en orient, reçoit un bon nombre de rivieres, & est coupé de plusieurs îles. (D.J.)

LAC SUPERIEUR, (Géog.) lac immense de l'Amérique septentrionale, au Canada. On l'a vraisemblablement ainsi nommé, parce qu'il est le plus septentrional des lacs de la Nouvelle France. C'est le plus grand que l'on connoisse dans le monde. On peut le considérer comme la source du fleuve de S. Laurent. On lui donne 200 lieues de l'est à l'ouest, environ 80 de large du nord au sud, & 500 de circuit. Son embouchure dans le lac Huron, est au quarante-cinquieme degré 28 minutes de latitude ; il se décharge par un détroit de 22 lieues de longueur. (D.J.)

LAC ou LAS, (Maréchallerie) cordage avec un noeud coulant destiné à abattre un cheval auquel on veut faire quelque opération. On appelle aussi las un cordage qui entre dans l'assemblage des machines qui servent à coupler les chevaux qu'on conduit en voyage.

LAC, (Soirie) partie du métier d'étoffe de soie. Le lac est fait d'un gros fil qui forme d'un seul bout plusieurs boucles entrelacées dans les cordes du semple, voyez SEMPLE & SOIE, & qui tiennent à la gavassine, voyez GAVASSINE. La poignée de boucles s'appelle le lac. Quand la tireuse, voyez TIREUSE, amene le lac à elle, elle amene aussi toutes les cordes de semple qu'elle doit tenir ; ces cordes sont comprises dans le lac. Voilà le lac ordinaire. Le lac à l'angloise est un entrelacement de fil qui prend toutes les cordes du semple les unes après les autres, pour aider à la séparation des prises quand on fait les lacs ordinaires. Le fil de lac à trois bouts, est fort ; il arrête par l'entrelacement suivi les cordes que la liseuse a retenues avec l'embarbe, voyez LIRE & nos Pl. de Soirie.

LACS, (Rubanier) ce sont des ficelles attachées aux marches, & qui de même sont attachées aux lames pour les faire baisser. On peut raccourcir ou allonger les lacs selon le besoin, au moyen d'un noeud pratiqué contre la marche ; il est à propos de dire ici que dans les ouvrages extrêmement lourds, c'est-à-dire sur lesquels il y a beaucoup de charge, ce qui rend le pas très-rude à lever, il faudroit que les lacs fussent doubles, afin que si pendant le travail l'un venoit à casser, l'autre du moins soutienne le fardeau ; précaution d'autant plus necessaire, qu'on éviteroit par-là des accidens funestes qui souvent estropient les ouvriers. Voyez les Pl. de passementier-rubanier.

LAC COULANT, (Chasse) ce sont des filets de corde ou de léton qu'on tend dans les haies, sillons, rigoles ou passages étroits, avec un noeud coulant dans lequel le gibier qui vient à passer se prend. Voyez les Pl. de pêche.

LAC, (Pêche) piége qu'on tend aux oiseaux de mer. Les pêcheurs du bourg de l'Eguillon, dans le ressort de l'amirauté de Poitou ou des Sables d'Olone, font la pêche des oiseaux marins de la maniere suivante. Ils plantent dans les marigots ou petites mares qui restent à la côte de basse mer, deux petits piquets de tamarins de deux à trois piés de haut qu'ils enfoncent dans les vases ; il y a une ficelle qui arrête les piquets par le haut ; au milieu de cette ficelle pend un lac ou noeud coulant de crin ; les oiseaux marins de toute espece, qui sentent le flux & le reflux, restent communément autour des mares pour s'y nourrir de chevrettes & autres petits poissons du premier âge que la marée a laissés, & se prennent dans ces lacs tendus à fleur d'eau jusqu'à deux, trois, quatre, cinq cent, mille par pêche. Les nuits obscures sont favorables ; on ne réussit point aux clairs de lune. Il arrive quelquefois que les oiseaux emportent les lacs avec eux. Les pêcheurs ne ramassent leur prise qu'après que la marée s'est tout-à-fait retirée. Cette pêche ne commence qu'à la toussaint, & finit aux environs du carnaval.


LAC LUNAE(Hist. nat.) Voyez LAIT DE LUNE.


LACCOS, (Antiq. greq.) espece de creux, de fossé, qui tenoit lieu d'autel chez les Grecs, quand ils sacrifioient aux dieux infernaux. Potter, Archaeol. graec. lib. II. c. ij. tome I. p. 192. (D.J.)


    
    
LACÉDÉMONE(Géog.) voilà cette ville si célebre de l'ancienne Grece, au Péloponnèse, située sur la rive droite ou occidentale de l'Eurotas. C'est dans cette ville, dit Terpandre, que regne la valeur, mere de la victoire, la musique mâle qui l'inspire, & la justice qui soutient la gloire de ses armes. Quoiqu'elle fût quatre fois moins grande qu'Athènes, elle l'égaloit en puissance, & la surpassoit en vertu ; elle demeura six cent ans sans murailles, & se crut assez fortifiée par le courage de ses habitans. On la nomma d'abord Sparte, & ensuite Lacédémone. Homere distingue ces deux noms : par Lacédémone, il entend la Laconie ; & par Sparte, il entend la capitale de ce pays-là. Voyez donc SPARTE, où nous entrerons dans les détails.

Nous marquerons l'état présent de cette ville au mot, MISITRA, qui est le nom moderne, & nous aurons peut-être bien des choses à y rapporter.

Consultez, si vous voulez, sur l'ancien état du pays le mot LACONIE, & sur son état actuel, le mot MAINA (Brazo di.).

Enfin, pour ce qui regarde la république de Lacédémone, son gouvernement, ses lois, le caractere, le génie, les moeurs & le mérite de ses citoyens, on verra dans l'article suivant, combien nous en sommes admirateurs. (D.J.)

LACEDEMONE, république de, (Hist. de Grèce) république merveilleuse, qui fut l'effroi des Perses, la vénération des Grecs, & pour dire quelque chose de plus, devint l'admiration de la posterité, qui portera sa gloire dans le monde, aussi loin & aussi long-tems que pourra s'étendre l'amour des grandes & belles choses.

Il semble que la nature n'ait jamais produit des hommes qu'à Lacédémone. Par tout le reste de l'univers, le secours des sciences ou des lumieres de la religion, ont contribué à discerner l'homme de la bête. A Lacédémone on apportoit en naissant, si l'on peut parler ainsi, des semences de l'exacte droiture & de la véritable intrépidité. On venoit au monde avec un caractere de philosophe & de citoyen, & le seul air natal y faisoit des sages & des braves. C'est-là que, par une morale purement naturelle, on voyoit des hommes assujettis à la raison, qui, par leur propre choix, se rangeoient sous une austere discipline, & qui soumettant les autres peuples à la force des armes, se soumettoient eux-mêmes à la vertu : un seul Lycurgue leur en traça le chemin, & les Spartiates y marcherent sans s'égarer pendant sept ou huit cent ans : aussi je déclare avec Procope, que je suis tout lacédémonien. Lycurgue me tient lieu de toutes choses ; plus de Solon ni d'Athènes.

Lycurgue étoit de la race des Héraclides ; l'on sait assez précisément le tems où il fleurissoit, s'il est sûr, comme le prétend Aristote, qu'une inscription gravée sur une planche de cuivre à Olympie, marquoit qu'il avoit été contemporain d'Iphitus & qu'il avoit contribué à la surséance d'armes qui s'observoit durant la fête des jeux olympiques. Les Lacédémoniens vivoient encore alors comme des peuples barbares ; Lycurgue entreprit de les policer, de les éclairer & de leur donner un éclat durable.

Après la mort de son frere Polydecte, roi de Lacédémone, il refusa la couronne que lui offroit la veuve, qui s'engageoit de se faire avorter de l'enfant dont elle étoit grosse, pourvu qu'il voulût l'épouser. Pensant bien différemment que sa belle-soeur, il la conjura de conserver son enfant, qui fut Léobotés ou Labotés ; &, selon Plutarque Charilaüs ; il le prit sous sa tutele, & lui remit la couronne quand il eut atteint l'âge de majorité.

Mais dès le commencement de sa régence il exécuta le projet qu'il avoit formé, de changer toute la face du gouvernement de Lacédémone, dans la police, la guerre, les finances, la religion & l'éducation ; dans la possession des biens, dans les magistrats, dans les particuliers, en un mot, dans les personnes des deux sexes de tout âge & de toute condition. J'ébaucherai le plus soigneusement que je pourrai ces choses admirables en elles-mêmes & dans leurs suites, & j'emprunterai quelquefois des traits d'ouvrages trop connus pour avoir besoin d'en nommer les auteurs.

Le premier soin de Licurgue, & le plus important, fut d'établir un sénat de 28 membres, qui, joints aux deux rois, composoient un conseil de 30 personnes, entre les mains desquels fut déposée la puissance de la mort & de la vie, de l'ignominie & de la gloire des citoyens. On nomma gérontes les 28 sénateurs de Lacédémone ; & Platon dit qu'ils étoient les modérateurs du peuple & de l'autorité royale, tenant l'équilibre entre les uns & les autres, ainsi qu'entre les deux rois, dont l'autorité étoit égale. Voyez GERONTE.

Lycurgue, après avoir formé le sénat des personnes les plus capables d'occuper ce poste, & les plus initiées dans la connoissance de ses secrets, ordonna que les places qui viendroient à vaquer fussent remplies d'abord après la mort, & que pour cet effet le peuple éliroit, à la pluralité des suffrages, les plus gens de bien de ceux de Sparte qui auroient atteint 60 ans.

Plutarque vous détaillera la maniere dont se faisoit l'élection. Je dirai seulement qu'on couronnoit sur le champ le nouveau sénateur d'un chapeau de fleurs, & qu'il se rendoit dans les temples, suivi d'une foule de peuple, pour remercier les dieux. A son retour ses parens lui présentoient une collation, en lui disant : la ville t'honore de ce festin. Ensuite il alloit souper dans la salle des repas publics, dont nous parlerons, & on lui donnoit ce jour-là deux portions. Après le repas il en remettoit une à la parente qu'il estimoit davantage, & lui disoit, je vous offre le prix de l'honneur que je viens de recevoir. Alors toutes les parentes & amies la reconduisoient chez elle au milieu des acclamations, des voeux & des bénédictions.

Le peuple tenoit ses assemblées générales & particulieres dans un lieu nud, où il n'y avoit ni statues, ni tableaux, ni lambris, pour que rien ne détournât son attention des sujets qu'il devoit traiter. Tous les habitans de la Laconie assistoient aux assemblées générales, & les seuls citoyens de Sparte composoient les assemblées particulieres. Le droit de publier les assemblées & d'y proposer les matieres, n'appartenoit qu'aux rois & aux gérontes : les éphores l'usurperent ensuite.

On y délibéroit de la paix, de la guerre, des alliances, des grandes affaires de l'état, & de l'élection des magistrats. Après les propositions faites, ceux de l'assemblée qui tenoient une opinion, se rangeoient d'un côté, & ceux de l'opinion contraire se rangeoient de l'autre ; ainsi le grand nombre étant connu, décidoit la contestation.

Le peuple se divisoit en tribus ou lignées ; les principales étoient celles des Héraclides & des Pitanates, dont sortit Ménélas, & celle des Egides, différente de la tribu de ce nom à Athènes.

Les rois des Lacédémoniens s'appelloient archagètes, d'un nom différent de celui que prenoient les autres rois de la Grece, comme pour montrer qu'ils n'étoient que les premiers magistrats à vie de la république, semblables aux deux consuls de Rome. Ils étoient les généraux des armées pendant la guerre ; présidoient aux assemblées, aux sacrifices publics pendant la paix ; pouvoient proposer tout ce qu'ils croyoient avantageux à l'état, & avoient la liberté de dissoudre les assemblées qu'ils avoient convoquées, mais non pas de rien conclure sans le consentement de la nation ; enfin il ne leur étoit pas permis d'épouser une femme étrangere. Xénophon vous instruira de leurs autres prérogatives ; Hérodote & Pausanias vous donneront la liste de leur succession : c'est assez pour moi d'observer, que dans la forme du gouvernement, Lycurgue se proposa de fondre les trois pouvoirs en un seul, pour qu'ils se servissent l'un à l'autre de balance & de contrepoids ; & l'évenement justifia la sublimité de cette idée.

Ce grand homme ne procéda point aux autres changemens qu'il méditoit, par une marche insensible & lente. Echauffé de la passion de la vertu, & voulant faire de sa patrie une république de héros, il profita du premier instant de ferveur de ses concitoyens à s'y prêter, pour leur inspirer, par des oracles & par son génie, les mêmes vûes dont il étoit enflammé. Il sentit " que les passions sont semblables aux volcans, dont l'éruption soudaine change tout-à-coup le lit d'un fleuve, que l'art ne pourroit détourner qu'en lui creusant un nouveau lit. Il mit donc en usage des passions fortes pour produire une révolution subite, & porter dans le coeur du peuple l'enthousiasme, &, si l'on peut le dire, la fievre de la vertu ". C'est ainsi qu'il réussit dans son plan de législation, le plus hardi, le plus beau & le mieux lié qui ait jamais été conçu par aucun mortel.

Après avoir fondu ensemble les trois pouvoirs du gouvernement, afin que l'un ne pût pas empiéter sur l'autre, il brisa tous les liens de la parenté, en déclarant tous les citoyens de Lacédémone enfans nés de l'état. C'est, dit un beau génie de ce siecle, l'unique moyen d'étouffer les vices, qu'autorise une apparence de vertu, & d'empêcher la subdivision d'un peuple en une infinité de familles ou de petites sociétés, dont les intérêts, presque toujours opposés à l'intérêt public, éteindroient à la fin dans les ames toute espece d'amour de la patrie.

Pour détourner encore ce malheur, & créer une vraie république, Lycurgue mit en commun toutes les terres du pays, & les divisa en 39 mille portions égales, qu'il distribua comme à des freres républicains qui feroient leur partage.

Il voulut que les deux sexes eussent leurs sacrifices réunis, & joignissent ensemble leurs voeux & leurs offrandes à chaque solemnité religieuse. Il se persuada par cet institut, que les premiers noeuds de l'amitié & de l'union des esprits seroient les heureux augures de la fidélité des mariages.

Il bannit des funérailles toutes superstitions ; ordonnant qu'on ne mit rien dans la biere avec le cadavre, & qu'on n'ornât les cercueils que de simples feuilles d'olivier. Mais comme les prétentions de la vanité sont sans bornes, il défendit d'écrire le nom du défunt sur son tombeau, hormis qu'il n'eût été tué les armes à la main, ou que ce ne fût une prêtresse de la religion.

Il permit d'enterrer les morts autour des temples, & dans les temples mêmes, pour accoutumer les jeunes gens à voir souvent ce spectacle, & leur apprendre qu'on n'étoit point impur ni souillé en passant par dessus des ossemens & des sépulchres.

Il abrégea la durée des deuils, & la régla à onze jours, ne voulant laisser dans les actions de la vie rien d'inutile & d'oiseux.

Se proposant encore d'abolir les superfluités religieuses, il fixa dans tous les rits de la religion les lois d'épargne & d'économie. Nous présentons aux dieux des choses communes, disoit un lacédémonien, afin que nous ayons tous les jours les moyens de les honorer.

Il renferma dans un même code politique les lois, les moeurs & les manieres, parce que les lois & les manieres représentent les moeurs ; mais en formant les manieres il n'eut en vûe que la subordination à la magistrature, & l'esprit belliqueux qu'il vouloit donner à son peuple. Des gens toujours corrigeans & toujours corrigés, qui instruisoient toujours & étoient instruits, également simples & rigides, exerçoient plûtôt des vertus qu'ils n'avoient des manieres : ainsi les moeurs donnerent le ton dans cette république. L'ignominie y devint le plus grand des maux, & la foiblesse le plus grand des crimes.

Comme l'usage de l'or & de l'argent n'est qu'un usage funeste, Lycurgue le proscrivit sous peine de la vie. Il ordonna que toute la monnoie ne seroit que de fer & de cuivre : encore Séneque est le seul qui parle de celle de cuivre ; tous les autres auteurs ne nomment que celle de fer, & même de fer aigre, selon Plutarque. Les deniers publics de Lacédémone furent mis en séquestre chez des voisins, & on les faisoit garder en Arcadie. Bientôt on ne vit plus à Sparte ni sophiste, ni charlatan, ni devin, ni diseur de bonne avanture ; tous ces gens qui vendent leurs sciences & leurs secrets pour de l'argent, délogerent du pays, & furent suivis de ceux qui ne travaillent que pour le luxe.

Les procès s'éteignirent avec l'argent : comment auroient-ils pû subsister dans une république où il n'y avoit ni pauvreté ni richesse, l'égalité chassant la disette, & l'abondance étant toujours également entretenue par la frugalité ? Plutus fut enfermé dans Sparte comme une statue sans ame & sans vie ; & c'est la seule ville du monde où ce que l'on dit communément de ce dieu, qu'il est aveugle, se trouva vérifié : ainsi le législateur de Lacédémone s'assura, qu'après avoir éteint l'amour des richesses, il tourneroit infailliblement toutes les pensées des Spartiates vers la gloire & la probité. Il ne crut pas même devoir assujettir à aucunes formules les petits contrats entre particuliers. Il laissa la liberté d'y ajouter ou retrancher tout ce qui paroîtroit convenable à un peuple si vertueux & si sage.

Mais pour préserver ce peuple de la corruption du dehors, il fit deux choses importantes.

Premierement, il ne permit pas à tous les citoyens d'aller voyager de côté & d'autre selon leur fantaisie, de peur qu'ils n'introduisissent à leur retour dans la patrie, des idées, des goûts, des usages, qui ruinassent l'harmonie du gouvernement établi, comme les dissonnances & les faux tons détruisent l'harmonie dans la Musique.

Secondement, pour empêcher encore avec plus d'efficace que le mélange des coûtumes opposées à celles de ses lois, n'altérât la discipline & les moeurs des Lacédémoniens, il ordonna que les étrangers ne fussent reçus à Sparte que pendant la solemnité des fêtes, des jeux publics & autres spectacles. On les accueilloit alors honorablement, & on les plaçoit sur des siéges à couvert, tandis que les habitans se mettoient où ils pouvoient. Les proxènes n'étoient établis à Lacédémone que pour l'observation de cet usage. On ne fit que rarement des exceptions à la loi, & seulement en faveur de certaines personnes dont le séjour ne pouvoit qu'honorer l'état. C'est à ce sujet que Xénophon & Plutarque vantent l'hospitalité du spartiate Lychas.

Il ne s'agissoit plus que de prévenir dans l'intérieur des maisons, les dissolutions & les débauches particulieres, nuisibles à la santé, & qui demandent ensuite pour cure palliative, le long sommeil, du repos, de la diete, des bains & des remedes de la Medecine, qui ne sont eux-mêmes que de nouveaux maux. Lycurgue coupa toutes les sources à l'intempérance domestique, en établissant des phidities, c'est-à-dire une communauté de repas publics, dans des salles expresses, où tous les citoyens seroient obligés de manger ensemble des mêmes mets reglés par la loi.

Les tables étoient de quinze personnes, plus ou moins. Chacun apportoit par mois un boisseau de farine, huit mesures de vin, cinq livres de fromage, deux livres & demie de figues, & quelque peu de monnoie de fer pour acheter de la viande. Celui qui faisoit chez lui un sacrifice, ou qui avoit tué du gibier à la chasse, envoyoit d'ordinaire une piece de sa victime ou de sa venaison à la table dont il étoit membre.

Il n'y avoit que deux occasions, sans maladie, où il fut permis de manger chez soi ; savoir, quand on étoit revenu fort tard de la chasse, ou qu'on avoit achevé fort tard son sacrifice, autrement il falloit se trouver aux repas publics ; & cet usage s'observa très-longtems avec la derniere exactitude ; jusques-là, que le roi Agis, qui revenoit de l'armée, après avoir vaincu les Athéniens, & qui se faisoit une fête de souper chez lui avec sa femme, envoya demander ses deux portions dans la salle, mais les polémarques les lui refuserent.

Les rois seuls, pour le remarquer en passant, avoient deux portions ; non pas, dit Xénophon, afin qu'ils mangeassent le double des autres, mais afin qu'ils pussent donner une de ces portions à celui qu'ils jugeroient digne de cet honneur. Les enfans d'un certain âge assistoient à ces repas, & on les y menoit comme à une école de tempérance & d'instruction.

Lycurgue fit orner toutes les salles à manger des images & des statues du Ris, pour montrer que la joie devoit être un des assaisonnemens des tables, & qu'elle se marioit avec l'ordre & la frugalité.

Le plus exquis de tous les mets que l'on servoit dans les repas de Lacédémone, étoit le brouet noir, du moins les vieillards le préféroient à toute autre chose. Il y eut un roi de Pont qui entendant faire l'éloge de ce brouet, acheta exprès un cuisinier de Lacédémone pour lui en préparer à sa table. Cependant il n'en eut pas plûtôt goûté, qu'il le trouva détestable ; mais le cuisinier lui dit : " Seigneur, je n'en suis pas surpris, le meilleur manque à mon brouet, & je ne peux vous le procurer ; c'est qu'avant que d'en manger, il faut se baigner dans l'Eurotas ".

Les Lacédémoniens, après le repas du soir, s'en retournoient chacun chez eux sans flambeaux & sans lumiere. Lycurgue le prescrivit ainsi, afin d'accoutumer les citoyens à marcher hardiment de nuit & au fort des ténebres.

Mais voici d'autres faits merveilleux de la législation de Lycurgue, c'est qu'elle se porta sur le beau sexe avec des vûes toutes nouvelles & toutes utiles. Ce grand homme se convainquit " que les femmes, qui par-tout ailleurs sembloient, comme les fleurs d'un beau jardin, n'être faites que pour l'ornement de la terre & le plaisir des yeux, pouvoient être employées à un plus noble usage, & que ce sexe, avili & dégradé chez presque tous les peuples du monde, pouvoit entrer en communauté de gloire avec les hommes, partager avec eux les lauriers qu'il leur faisoit cueillir, & devenir enfin un des puissans ressorts de la législation ".

Nous n'avons aucun intérêt à exagérer les attraits des Lacédémoniennes des siecles passés ; mais la voix d'un oracle rapporté par Eusebe, prononce qu'elles étoient les plus belles de l'univers ; & presque tous les auteurs grecs en parlent sur ce ton : il suffiroit même de se ressouvenir qu'Hélene étoit de Lacédémone. Pour l'amour d'elle, Thésée y vint d'Athènes, & Paris de Troye, assurés d'y trouver quelque chose de plus beau que dans tout autre pays. Pénélope étoit aussi de Sparte ; & presque dans le même tems que les charmes d'Hélene y faisoient naître des desirs criminels dans l'ame de deux amans, les chastes regards de Pénélope y allumoient un grand nombre d'innocentes flammes dans le coeur des rivaux qui vinrent en foule la disputer à Ulysse.

Le législateur de Lacédémone se proposant donc d'élever les filles de Sparte au-dessus des coûtumes de leur sexe, leur fit faire les mêmes exercices que faisoient les hommes, afin qu'elles ne leur fussent point inférieures, ni pour la force & la santé du corps, ni pour la grandeur du courage. Ainsi destinées à s'exercer à la course, à la lutte, à jetter le palet & à lancer le javelot, elles portoient des habits qui leur donnoient toute l'aisance nécessaire pour s'acquiter de ces exercices. Sophocle a peint l'habit des filles de Sparte, en décrivant celui d'Hermione, dans un fragment que Plutarque rapporte : " il étoit très-court, cet habit, & c'est tout ce que j'en dois dire. "

Lycurgue ne voulut pas seulement que les jeunes garçons dansassent nuds, mais il établit que les jeunes filles, dans certaines fêtes solemnelles, danseroient en public, parées seulement de leur propre beauté, & sans autre voile que leur vertu. La pudeur s'en allarma d'abord, mais elle céda bien-tôt à l'utilité publique. La nation vit avec respect ces aimables beautés célébrer dans des fêtes, par leurs hymnes, les jeunes guerriers qui s'étoient signalés par des exploits éclatans. " Quel triomphe pour le héros qui recevoit la palme de la gloire des mains de la beauté ; qui lisoit l'estime sur le front des vieillards, l'amour dans les yeux de ces jeunes filles, & l'assurance de ces faveurs dont l'espoir seul est un plaisir ! Peut-on douter qu'alors ce jeune guerrier ne fût ivre de valeur " ? Tout concouroit dans cette législation à métamorphoser les hommes en héros.

Je ne parle point de la gymnopédie des jeunes lacédémoniennes, pour la justifier d'après Plutarque. Tout est dit, selon la remarque d'un illustre moderne, en avançant " que cet usage ne convenoit qu'aux éleves de Lycurgue, que leur vie frugale & laborieuse, leurs moeurs pures & séveres, la force d'ame qui leur étoit propre, pouvoient seules rendre innocent sous leurs yeux un spectacle si choquant pour tout peuple qui n'est qu'honnête.

Mais pense-t-on qu'au fonds l'adroite parure de nos femmes ait moins son danger qu'une nudité absolue, dont l'habitude tourneroit bientôt les premiers effets en indifférence. Ne sait-on pas que les statues & les tableaux n'offensent les yeux que quand un mélange de vêtement rend les nudités obscènes ? Le pouvoir immédiat des sens, est foible & borné ; c'est par l'entremise de l'imagination qu'ils font leurs plus grands ravages ; c'est elle qui prend soin d'irriter les desirs, en prêtant à leurs objets encore plus d'attraits que ne leur en donna la nature. Enfin, quand on s'habille avec tant d'art, & si peu d'exactitude que les femmes font aujourd'hui : quand on ne montre moins que pour faire desirer davantage ; quand l'obstacle qu'on oppose aux yeux, ne sert qu'à mieux irriter la passion ; quand on ne cache une partie de l'objet que pour parer celle qu'on expose : "

Heu malè tùm mites defendit pampinus uvas !

Les femmes de Lacédémone portoient un voile sur le visage, mais non pas les filles ; & lorsqu'un étranger en demanda autrefois la raison à Charilaüs, il répondit que les filles cherchoient un mari, & que les femmes se conservoient pour le leur.

Dès que ce mari étoit trouvé, & agréé par le magistrat, il falloit qu'il enlevât la fille qu'il devoit épouser ; peut-être afin que la pudeur prête à succomber, eût un prétexte dans la violence du ravisseur. Plutarque ajoute, qu'au tems de la consommation du mariage, la femme étoit vêtue de l'habit d'homme. Comme on n'en apporte point de raison, on n'en peut imaginer de plus modeste, ni de plus apparente, sinon que c'étoit le symbole d'un pouvoir égal entre la femme & le mari ; car il est certain qu'il n'y a jamais eu de nation, où les femmes aient été plus absolues qu'à Lacédémone. On sait à ce sujet ce que répondit Gorgo femme de Léonidas, roi de Sparte, à une dame étrangere qui lui disoit : " il n'y a que vous autres qui commandiez à vos maris ; cela est vrai, répliqua la reine, mais aussi il n'y a que nous qui mettions des hommes au monde ".

Personne n'ignore ce qui se pratiquoit aux couches de ces femmes. Prévenues d'un sentiment de gloire, & animées du génie de la république, elles ne songeoient dans ces momens qu'à inspirer une ardeur martiale à leurs enfans. Dès qu'elles étoient en travail, on apportoit un javelot & un bouclier, & on les mettoit elles-mêmes sur ce bouclier, afin que ces peuples belliqueux en tirassent au moins un présage de la naissance d'un nouveau soldat. Si elles accouchoient d'un garçon, les parens élevoient l'enfant sur le bouclier, poussant au ciel ces acclamations héroïques, I tan, I epi tan, mots que les Latins ont rendu, aut hunc, aut in hoc ; c'est-à-dire, ou conservez ce bouclier, ou ne l'abandonnez qu'avec la vie ; & de peur que les enfans n'oubliassent ces premieres leçons, les meres venoient les leur rappeller quand ils alloient à la guerre, en leur mettant le bouclier à la main. Ausone le dit après tous les auteurs Grecs :

Mater Lacaena clypeo obarmans filium,

Cum hoc inquit, aut in hoc redi.

Aristote nous apprend, que ce fut l'illustre femme de Léonidas dont je viens de parler, qui tint la premiere ce propos à son fils, lorsqu'il partoit pour l'armée ; ce que les autres Lacédémoniennes imiterent depuis.

De quelque amour qu'on soit animé pour la patrie dans les républiques guerrieres, on n'y verra jamais de mere, après la perte d'un fils tué dans le combat, reprocher au fils qui lui reste, d'avoir survécu à sa défaite. On ne prendra plus exemple sur les anciennes Lacédémoniennes. Après la bataille de Leuctres, honteuses d'avoir porté dans leur sein des hommes capables de fuir, celles dont les enfans étoient échappés au carnage, se retiroient au fond de leurs maisons, dans le deuil & dans le silence, lorsqu'au contraire les meres, dont les fils étoient morts en combattant, se montroient en public, & la tête couronnée de fleurs, alloient aux temples en rendre graces aux dieux. Il est certain qu'il n'y a jamais eu de pays où la grandeur d'ame ait été plus commune parmi le beau sexe. Lisez, si vous ne m'en croyez point, ce que Plutarque rapporte de Démétria, & de tant d'autres Lacédémoniennes.

Quand elles avoient appris que leurs enfans venoient de périr, & qu'elles étoient à portée de visiter leur corps, elles y couroient pour examiner si leurs blessures avoient été reçues le visage ou le dos tourné contre l'ennemi ; si c'étoit en faisant face, elles essuyoient leurs larmes, & d'un visage plus tranquille, elles alloient inhumer leurs fils dans le tombeau de leurs ancêtres ; mais s'ils avoient été blessés autrement, elles se retiroient saisies de douleur, & abandonnoient les cadavres à leur sépulture ordinaire.

Comme ces mêmes Lacédémoniennes, n'étoient pas moins attachées à leurs maris qu'à la gloire des enfans qu'elles avoient mis au monde, leurs mariages étoient très-heureux. Il est vrai que les lois de Lycurgue punissoient les célibataires, ceux qui se marioient sur l'âge avancé, & même ceux qui faisoient des alliances mal-assorties ; mais après ce que nous avons dit des charmes & de la vertu des Lacédémoniennes, il n'y avoit gueres moyen de garder le célibat auprès d'elles, & leurs attraits suffisoient pour faire desirer le mariage.

Ajoutez qu'il étoit interdit à ceux que la lâcheté avoit fait sauver d'une bataille. Et quel est le Spartiate qui eut osé s'exposer à cette double ignominie !

Enfin, à moins que de se marier, tous les autres remedes contre l'amour pour des femmes honnêtes, étoient à Sparte ou dangereux ou rares. Quiconque y violoit une fille, étoit puni de mort. A l'égard de l'adultere, il ne faut que se souvenir du bon mot de Géradas. Un étranger demandoit à ce Lacédémonien, comment on punissoit cette action à Sparte : Elle y est inconnue, dit Géradas. Mais supposons l'événement, répondit l'étranger ; en ce cas, répliqua le Spartiate, il faudroit que le coupable payât un taureau d'une si grande taille, qu'il pût boire de la pointe du mont Taygete dans la riviere d'Eurotas. Mais, reprit l'étranger, vous ne songez donc pas, qu'il est impossible de former un si grand taureau. Géradas souriant ; mais vous ne songez donc pas vous, qu'il est impossible d'avoir une galanterie criminelle avec une femme de Lacédémone.

N'imaginons pas que les anciens auteurs se contredisent, quand ils nous assurent qu'on ne voyoit point d'adultere à Sparte, & que cependant un mari cédoit quelquefois son lit nuptial à un homme de bonne mine pour avoir des enfans robustes & bienfaits ; les Spartiates n'appelloient point cette cession un adultere. Ils croyoient que dans le partage d'un bien si précieux, le consentement ou la répugnance d'un mari, fait ou détruit le crime, & qu'il en étoit de cette action comme d'un trésor qu'un homme donne quand il lui plaît, mais qu'il ne veut point qu'on lui ravisse. Dans cette rencontre, la femme ne trahissoit pas son époux ; & comme les personnes intéressées ne sentoient point d'offense à ce contrat, elles n'y trouvoient point de honte. En un mot, un Lacédémonien ne demandoit point à sa femme des voluptés, il lui demandoit des enfans.

Que ces enfans devoient être beaux ! Et comment n'auroient-ils point été tels, si on considere outre leur origine, tous les soins qu'on y apportoit ? Lisez seulement ce que le poëte Oppian en a publié. Les Spartiates, dit-il, se persuadant que dans le tems de la conception, l'imagination d'une mere contribue aux beautés de l'enfant, quand elle se représente des objets agréables, étaloient aux yeux de leurs épouses, les portraits des héros les mieux faits, ceux de Castor & de Pollux, du charmant Hyacinthe, d'Apollon, de Bacchus, de Narcisse, & de l'incomparable Nerée, roi de Naxe, qui au rapport d'Homere, fut le plus beau des Grecs qui combattirent devant Troye.

Envisagez ensuite combien des enfans nés de peres & meres robustes, chastes & tempérans, devoient devenir à leur tour forts & vigoureux ! Telles étoient les institutions de Lycurgue, qu'elles tendoient toutes à produire cet effet. Philopoemen voulut contraindre les Lacédémoniennes d'abandonner la nourriture de leurs enfans, persuadé que sans ce moyen ils auroient toujours une ame grande & le coeur haut. Les gardes même des dames de Sparte nouvellement accouchées, étoient renommées dans toute la Grece pour exceller dans les premiers soins de la vie, & pour avoir une maniere d'emmaillotter les enfans, propre à leur rendre la taille plus libre & plus dégagée que par-tout ailleurs. Amicla vint de Lacédémone à Athènes pour alaiter Alcibiade.

Malgré toutes les apparences de la vigueur des enfans, les Spartiates les éprouvoient encore à leur naissance, en les lavant dans du vin. Cette liqueur, selon leur opinion, avoit la vertu d'augmenter la force de la bonne constitution, ou d'accabler la langueur de la mauvaise. Je me rappelle qu'Henri IV. fut traité comme un spartiate. Son pere Antoine de Bourbon, après l'avoir reçu des bras de la sage-femme, lui fit sucer une gousse d'ail, & lui mit du vin dans la bouche.

Les enfans qui sortoient heureusement de cette épreuve, (& l'on en voyoit peu, sans-doute, qui y succombassent) avoient une portion des terres de la république, assignée pour leur subsistance, & jouissoient du droit de bourgeoisie. Les infirmes étoient exposés à l'abandon, parce que selon l'esprit des lois de Lycurgue, un lacédémonien ne naissoit ni pour soi-même, ni pour ses parens, mais pour la république, dont il falloit que l'intérêt fût toujours préféré aux devoirs du sang. Athénée nous assure que de dix en dix jours, les enfans passoient en revue tous nuds devant les éphores, pour examiner si leur santé pouvoit rendre à la république le service qu'elle en attendoit.

Lacédémone ayant, avec une poignée de sujets, à soutenir le poids des armées de l'Asie, ne devoit sa conservation qu'aux grands hommes qui naissoient dans son sein pour la défendre ; aussi toujours occupée du soin d'en former, c'étoit sur les enfans que se portoit la principale attention du gouvernement. Il n'est donc pas étrange que lorsqu' Antipater vint à demander cinquante enfans pour ôtages, ils lui répondirent bien différemment de ce que nous ferions aujourd'hui, qu'ils aimeroient mieux lui donner le double d'hommes faits, tant ils estimoient la perte de l'éducation publique !

Chaque enfant de Sparte avoit pour ami particulier un autre lacédémonien, qui s'attachoit intimement à lui. C'étoit un commerce d'esprit & de moeurs, d'où l'ombre même du crime étoit bannie ; ou comme dit le divin Platon, c'étoit une émulation de vertu entre l'amant & la personne aimée. L'amant devoit avoir un soin continuel d'inspirer des sentimens de gloire à l'objet de son affection. Xénophon comparoit l'ardeur & la modestie de cet amour mutuel aux enchaînemens du coeur qui sont entre le pere & ses enfans.

Malheur à l'amant qui n'eût pas donné un bon exemple à son éleve, & qui ne l'eût pas corrigé de ses fautes ! Si l'enfant vient à faillir, dit Elien, on le pardonne à la foiblesse de l'âge, mais la peine tombe sur son tuteur, qui est obligé d'être le garant des fautes du pupille qu'il chérit. Plutarque rapporte que dans les combats à outrance que les enfans faisoient dans le Platoniste, il y en eut un qui laissa échapper une plainte indigne d'un lacédémonien, son amant fut aussi-tôt condamné en l'amende. Un autre auteur ajoute, que si quelqu'amant venoit à concevoir, comme dans d'autres villes de Grèce, des desirs criminels pour l'objet de ses affections, il ne pouvoit se sauver d'une mort infame que par une fuite honteuse. N'écoutons donc point ce qu'Hésychius & Suidas ont osé dire contre la nature de cet amour ; le verbe laconisein doit être expliqué des habits & des moeurs de Lacédémone, & c'est ainsi qu'Athénée & Démosthene l'ont entendu.

En un mot, on regardoit l'éducation de Sparte comme si pure & si parfaite, que c'étoit une grace de permettre aux enfans de quelques grands hommes étrangers, d'être mis sous la discipline lacédémonienne. Deux célébres athéniens, Xénophon & Phocion, profiterent de cette faveur.

De plus, chaque vieillard, chaque pere de famille avoit droit de châtier les enfans d'autrui comme les siens propres ; & s'il le négligeoit, on lui imputoit la faute commise par l'enfant. Cette loi de Lycurgue tenoit les peres dans une vigilance continuelle, & rappelloit sans-cesse aux enfans qu'ils appartenoient à la république. Aussi se soumettoient-ils de leur propre mouvement à la censure de tous les vieillards ; jamais ils ne rencontroient un homme d'âge, qu'ils ne s'arrêtassent par respect jusqu'à ce qu'il fût passé ; & quand ils étoient assis, ils se levoient sur le champ à son abord. C'est ce qui faisoit dire aux autres peuples de la Grèce, que si la derniere saison de la vie avoit quelque chose de flatteur, ce n'étoit qu'à Lacédémone.

Dans cette république l'oisiveté des jeunes gens étoit mise au rang des fautes capitales, tandis qu'on la regardoit comme une marque d'honneur dans les hommes faits ; car elle servoit à discerner les maîtres des esclaves : mais avant que de goûter les douceurs du repos, il falloit s'être continuellement exercé dans la jeunesse à la lutte, à la course, au saut, aux combats, aux évolutions militaires, à la chasse, à la danse, & même aux petits brigandages. On imposoit quelquefois à un enfant un châtiment bien singulier : on mordoit le doigt à celui qui avoit failli : Hésychius vous dira les noms différens qu'on donnoit aux jeunes gens, selon l'ordre de l'âge & des exercices, je n'ose entrer dans ce genre de détails.

Les peres, en certains jours de fêtes, faisoient enivrer leurs esclaves, & les produisoient dans cet état méprisable devant la jeunesse de Lacédémone, afin de la préserver de la débauche du vin, & lui enseigner la vertu par les défauts qui lui sont opposés ; comme qui voudroit faire admirer les beautés de la nature, en montrant les horreurs de la nuit.

Le larcin étoit permis aux enfans de Lacédémone, pour leur donner de l'adresse, de la ruse & de l'activité, & c'étoit le même usage chez les Crétois. Lycurgue, dit Montagne, considéra au larcin, la vivacité, diligence, hardiesse, ensemble l'utilité qui revient au public, que chacun regarde plus curieusement à la conservation de ce qui est sien ; & le législateur estima que de cette double institution à assaillir & à défendre, il s'en tireroit du fruit pour la science militaire de plus grande considération que n'étoit le désordre & l'injustice de semblables vols, qui d'ailleurs ne pouvoient consister qu'en quelques volailles ou légumes ; cependant ceux qui étoient pris sur le fait, étoient châtiés pour leur mal-adresse.

Ils craignoient tellement la honte d'être découverts, qu'un d'eux ayant volé un petit renard, le cacha sous sa robe, & souffrit, sans jetter un seul cri, qu'il lui déchirât le ventre avec les dents jusqu'à ce qu'il tomba mort sur la place. Ce fait ne doit pas paroître incroyable, dit Plutarque, à ceux qui savent ce que les enfans de la même ville font encore. Nous en avons vû continue cet historien, expirer sous les verges, sur l'autel de Diane Orthia, sans dire une seule parole.

Cicéron avoit aussi été témoin du spectacle de ces enfans, qui pour prouver leur patience dans la douleur, souffroient, à l'âge de sept ans, d'être fouettés jusqu'au sang, sans altérer leur visage. La coutume ne l'auroit pas chez nous emporté sur la nature ; car notre jugement empoisonné par les délices, la mollesse, l'oisiveté, la lâcheté, la paresse, nous l'avons perverti par d'honteuses habitudes. Ce n'est pas moi qui parle ainsi de ma nation, on pourroit s'y tromper à cette peinture, c'est Cicéron lui-même qui porte ce témoignage des Romains de son siecle ; & pour que personne n'en doute, voici ses propres termes : nos umbris delitiis, otio, languore, desidiâ, animum infetimus, maloque more delinitum, mollivimus. Tusc. quaest. liv. V. cap. xxvij.

Telle étoit encore l'éducation des enfans de Sparte, qu'elle les rendoit propres aux travaux les plus rudes. On formoit leur corps aux rigueurs de toutes les saisons ; on les plongeoit dans l'eau froide pour les endurcir aux fatigues de la guerre, & on les faisoit coucher sur des roseaux qu'ils étoient obligés d'aller arracher dans l'Eurotas, sans autre instrument que leurs seules mains.

On reprocha publiquement à un jeune spartiate de s'être arrêté pendant l'orage sous le couvert d'une maison : comme auroit fait un esclave. Il étoit honteux à la jeunesse d'être vue sous le couvert d'un autre toît que celui du ciel, quelque tems qu'il fît. Après cela, nous étonnerons-nous que de tels enfans devinssent des hommes si forts, si vigoureux & si courageux ?

Lacédémone pendant environ sept siecles n'eut point d'autres murailles que les boucliers de ses soldats, c'étoit encore une institution de Lycurgue : " Nous honorons la valeur, mais bien moins qu'on ne faisoit à Sparte ; aussi n'éprouvons-nous pas à l'aspect d'une ville fortifiée, le sentiment de mépris dont étoient affectés les Lacédémoniens. Quelques-uns d'eux passant sous les murs de Corinthe ; quelles femmes, demanderent-ils, habitent cette ville ? Ce sont, leur répondit-on, des Corinthiens : Ne savent-ils pas reprirent-ils, ces hommes vils & lâches ; que les seuls remparts impénétrables à l'ennemi, sont des citoyens déterminés à la mort " ? Philippe ayant écrit aux Spartiates, qu'il empêcheroit leurs entreprises : Quoi ! nous empêcherois-tu de mourir, lui répondirent-ils ? L'histoire de Lacédémone est pleine de pareils traits ; elle est tout miracle en ce genre.

Je sais, comme d'autres, le prétendu bon mot du sybarite, que Plutarque nous a conservé dans Pélopidas. On lui vantoit l'intrépidité des Lacédémoniens à affronter la mort dans les périls de la guerre. Dequoi s'étonne-t-on, répondit cet homme voluptueux, de les voir chercher dans les combats une mort qui les délivre d'une vie misérable. Le sybarite se trompoit ; un spartiate ne menoit point une triste vie, une vie misérable ; il croyoit seulement que le bonheur ne consiste ni à vivre ni à mourir, mais à faire l'un & l'autre avec gloire & avec gaieté. " Il n'étoit pas moins doux à un lacédémonien de vivre à l'ombre des bonnes lois, qu'aux Sybarites à l'ombre de leurs bocages. Que dis-je ! Dans Suze même au milieu de la mollesse, le spartiate ennuyé soupiroit après ses grossiers festins, seuls convenables à son temperament ". Il soupiroit après l'instruction publique des salles qui nourrissoit son esprit ; après les fatiguans exercices qui conservoient sa santé ; après sa femme, dont les faveurs étoient toujours des plaisirs nouveaux ; enfin après des jeux dont ils se délassoient à la guerre.

Au moment que les Spartiates entroient en campagne, leur vie étoit moins pénible, leur nourriture plus délicate, & ce qui les touchoit davantage, c'étoit le moment de faire briller leur gloire & leur valeur. On leur permettoit à l'armée, d'embellir leurs habits & leurs armes, de parfumer & de tresser leurs longs cheveux. Le jour d'une bataille, ils couronnoient leurs chapeaux de fleurs. Dès qu'ils étoient en présence de l'ennemi, leur roi se mettoit à leur tête, commandoit aux joueurs de flûte de jouer l'air de Castor, & entonnoit lui-même l'hymne pour signal de la charge. C'étoit un spectacle admirable & terrible de les voir s'avancer à l'ennemi au son des flûtes, & affronter avec intrépidité, sans jamais rompre leurs rangs, toutes les horreurs du trépas. Liés par l'amour de la patrie, ils périssoient tous ensemble, ou revenoient victorieux.

Quelques Chalcidiens arrivant à Lacédémone, allerent voir Argiléonide, mere de Brasidas, qui venoit d'être tué en les défendant contre les Athéniens. Argiléonide leur demanda d'abord les larmes aux yeux, si son fils étoit mort en homme de coeur, & s'il étoit digne de son pays. Ces étrangers pleins d'admiration pour Brasidas, exalterent sa bravoure & ses exploits, jusqu'à dire que dans Sparte, il n'y avoit pas son égal. Non, non, repartit Argiléonide en les interrompant, & en essuyant ses larmes, mon fils étoit, j'espere, digne de son pays, mais sachez que Sparte est pleine de sujets qui ne lui cedent point ni en vertu ni en courage.

En effet, les actions de bravoure des Spartiates passeroient peut-être pour folles, si elles n'étoient consacrées par l'admiration de tous les siecles. Cette audacieuse opiniatreté, qui les rendoit invincibles, fut toujours entretenue par leurs héros, qui savoient bien que trop de prudence émousse la force du courage, & qu'un peuple n'a point les vertus dont il n'a pas les scrupules. Aussi les Spartiates toujours impatiens de combattre, se précipitoient avec fureur dans les bataillons ennemis, & de toutes parts environnés de la mort, ils n'envisagoient autre chose que la gloire.

Ils inventerent des armes qui n'étoient faites que pour eux ; mais leur discipline & leur vaillance produisoient leurs véritables forces. Les autres peuples, dit Séneque, couroient à la victoire quand ils la voyoient certaine ; mais les Spartiates couroient à la mort, quand elle étoit assurée : & il ajoute élégamment, turpe est cuilibet fugisse, Laconi verò deliberasse ; c'est une honte à qui que ce soit d'avoir pris la fuite, mais c'en est une à un lacédémonien d'y avoir seulement songé.

Les étrangers alliés de Lacédémone, ne lui demandoient pour soutenir leurs guerres, ni argent, ni vaisseaux, ni troupes, ils ne lui demandoient qu'un Spartiate à la tête de leurs armées ; & quand ils l'avoient obtenu, ils lui rendoient avec une entiere soumission toutes sortes d'honneurs & de respects. C'est ainsi que les Siciliens obéirent à Gylippe, les Chalcidiens à Brasidas, & tous les Grecs d'Asie à Lysandre, à Callicratidas & à Agésilas.

Ce peuple belliqueux réprésentoit toutes ses déïtés armées, Vénus elle-même l'étoit : armatam Venerem vidit Lacedemona Pallas. Bacchus qui par-tout ailleurs tenoit le thyrse à la main, portoit un dard à Lacédémone. Jugez si les Spartiates pouvoient manquer d'être vaillans. Ils n'alloient jamais dans leurs temples qu'ils n'y trouvassent une espece d'armée, & ne pouvoient jamais prier les dieux, qu'en même tems la dévotion ne réveillât leur courage.

Il falloit bien que ces gens-là se fussent fait toute leur vie une étude de la mort. Quand Léonidas roi de Lacédémone, partit pour se trouver à la défense du pas des Thermopyles avec trois cent Spartiates, opposés à trois cent mille persans, ils se déterminerent si bien à périr, qu'avant que de sortir de la ville, on leur fit des pompes funebres où ils assisterent eux-mêmes. Léonidas est ce roi magnanime dont Pausanias préfere les grandes actions à ce qu'Achille fit devant Troie, à ce qu'exécuta l'Athénien Miltiade à Marathon, & à tous les grands exemples de valeur de l'histoire grecque & romaine. Lorsque vous aurez lû Plutarque sur les exploits héroïques de ce capitaine, vous serez embarrassé de me nommer un homme qui lui soit comparable.

Du tems de ce héros, Athènes étoit si convaincue de la prééminence des Lacédémoniens, qu'elle n'hésita point à leur céder le commandement de l'armée des Grecs. Thémistocle servit sous Eurybiades, qui gagna sur les Perses la bataille navale de Salamine. Pausanias en triompha de nouveau à la journée de Platée, porta ses armes dans l'Hellespont, & s'empara de Bisance. Le seul Epaminondas Thébain, eut la gloire, long-tems après, de vaincre les Lacédémoniens à Leuctres & à Mantinée, & de leur ôter l'empire de la Grece qu'ils avoient conservé l'espace de 730 ans.

Les Romains s'étant rendus maîtres de toute l'Achaïe, n'imposerent aux Lacédémoniens d'autre sujetion que de fournir des troupes auxiliaires quand Rome les en solliciteroit. Philostrate raconte qu'Apollonius de Thyane qui vivoit sous Domitien, se rendit par curiosité à Lacédémone, & qu'il y trouva encore les lois de Lycurgue en vigueur. Enfin la réputation de la bravoure des Spartiates continua jusques dans le bas-empire.

Les Lacédémoniens se conserverent l'estime des empereurs de Rome, & éleverent des temples à l'honneur de Jules-César & d'Auguste, de qui ils avoient reçus de nouveaux bienfaits. Ils frapperent aussi quelques médailles aux coins d'Antonin, de Marc-Aurele & de Commode. M. Vaillant en cite une de Néron, parce que ce prince vint se signaler aux jeux de la Grece ; mais il n'osa jamais mettre le pié dans Sparte, à cause de la sévérité des lois de Lycurgue, dont il n'eut pas moins de peur, dit-on, que des furies d'Athènes.

Cependant quelle différence entre ces deux peuples ! vainement les Athéniens travaillerent à ternir la gloire de leurs rivaux & à les tourner en ridicule de ce qu'ils ne cultivoient pas comme eux les lettres & la Philosophie. Il est aisé de vanger les Lacédémoniens de pareils reproches, & j'oserai bien moi-même l'entreprendre, si on veut me le permettre.

J'avoue qu'on alloit chercher à Athènes & dans les autres villes de Grece des rhétoriciens, des peintres & des sculpteurs, mais on trouvoit à Lacédémone des législateurs, des magistrats & des généraux d'armées. A Athènes on apprenoit à bien dire, & à Sparte à bien faire ; là à se démêler d'un argument sophistique, & à rabattre la subtilité des mots captieusement entrelacés ; ici à se démêler des appas de la volupté, & à rabattre d'un grand courage les menaces de la fortune & de la mort. Ceux-là, dit joliment la Montagne, s'embesognoient après les paroles, ceux-ci après les choses. Envoyez-nous vos enfans, écrivoit Agésilaüs à Xénophon, non pas pour étudier auprès de nous la dialectique, mais pour apprendre une plus belle science, c'est d'obéir & de commander.

Si la Morale & la Philosophie s'expliquoient à Athènes, elles se pratiquoient à Lacédémone. Le spartiate Panthoidès le sut bien dire à des Athéniens, qui se promenant avec lui dans le Lycée, l'engagerent d'écouter les beaux traits de morale de leurs philosophes : on lui demanda ce qu'il en pensoit, ils sont admirables, repliqua-t-il, mais au reste inutiles pour votre nation, parce qu'elle n'en fait aucun usage.

Voulez-vous un fait historique qui peigne le caractere de ces deux peuples, le voici. " Un vieillard, au rapport de Plutarque, cherchoit place à un des spectacles d'Athènes, & n'en trouvoit point ; de jeunes Athéniens le voyant en peine, lui firent signe ; il s'approche, & pour lors il se serrerent & se moquerent de lui : le bon homme faisoit ainsi le tour du théâtre, toûjours hué de la belle jeunesse. Les ambassadeurs de Sparte s'en apperçurent, & aussi-tôt placerent honorablement le vieillard au milieu d'eux. Cette action fut remarquée de tout le monde, & même applaudie d'un battement de mains général. Hélas, s'écria le bon vieillard d'un ton de douleur, les Athéniens savent ce qui est honnête, mais les Lacédémoniens le pratiquent " !

Ces Athéniens dont nous parlons, abuserent souvent de la parole, au lieu que les Lacédémoniens la regarderent toûjours comme l'image de l'action.

Chez eux, il n'étoit permis de dire un bon mot qu'à celui qui menoit une bonne vie. Lorsque dans les affaires importantes, un homme de mauvaise réputation donnoit un avis salutaire, les éphores respectoient la proposition ; mais ils empruntoient la voix d'un homme de bien pour faire passer cet avis ; autrement le peuple ne l'auroit pas autorisé. C'est ainsi que les magistrats accoutumerent les Spartiates à se laisser plutot persuader par les bonnes moeurs, que par toute autre voie.

Ce n'étoit pas chez eux que manquoit le talent de manier la parole : il regne dans leurs discours & dans leurs reparties une certaine force, une certaine grandeur, que le sel attique n'a jamais su mettre dans toute l'éloquence de leurs rivaux. Ils ne se sont pas amusés comme les citoyens d'Athènes, à faire retentir les théatres de satyres & de railleries ; un seul bon mot d'Eudamidas obscurcit la scene outrageante de l'Andromaque. Ce lacédémonien se trouvant un jour dans l'Académie, & découvrant le philosophe Xénocrate déja fort âgé, qui étudioit la Philosophie, demanda qui étoit ce vieillard. C'est un sage, lui répondit-on, qui cherche la vertu. Eh quand donc en usera-t-il s'il la cherche encore, repartit Eudamidas ? Mais aussi les hommes illustres d'Athènes étoient les premiers à préférer la conduite des Lacédémoniens à toutes les leçons des écoles.

Il est très-plaisant de voir Socrate se moquant à sa maniere d'Hippias, qui lui disoit qu'à Sparte, il n'avoit pas pu gagner un sol à régenter ; que c'étoient des gens sans goût qui n'estimoient ni la grammaire, ni le rythme, s'amusant à étudier l'histoire & le caractere de leurs rois, l'établissement & la décadence des états, & autres choses de cette espece. Alors Socrate sans le contredire, lui fait avouer en détail l'excellence du gouvernement de Sparte, le mérite de ses citoyens, & le bonheur de leur vie privée, lui laissant à tirer la conclusion de l'inutilité des arts qu'il professoit.

En un mot, l'ignorance des Spartiates dans ces sortes d'arts, n'étoit pas une ignorance de stupidité, mais de préceptes, & Platon même en demeuroit d'accord. Cependant malgré l'austérité de leur politique, il y a eu de très-beaux esprits sortis de Lacédémone, des philosophes, des poëtes célebres, & des auteurs illustres, dont l'injure des tems nous a dérobé les ouvrages. Les soins que se donna Lycurgue pour recueillir les oeuvres d'Homere, qui seroient perdues sans lui ; les belles statues dont Sparte étoit embellie, & l'amour des Lacédémoniens pour les tableaux de grands maîtres, montrent qu'ils n'étoient pas insensibles aux beautés de tous les Arts.

Passionnés pour les poésies de Terpandre, de Spendon, & d'Alcman, ils défendirent à tout esclave de les chanter, parce que selon eux, il n'appartenoit qu'à des hommes libres de chanter des choses divines.

Ils punirent à la vérité Timothée de ce qu'aux sept cordes de la Musique il en avoit ajouté quatre autres ; mais c'étoit parce qu'ils craignirent que la mollesse de cette nouvelle harmonie n'altérât la sévérité de leurs moeurs. En même tems ils admirerent le génie de l'artiste ; ils ne brûlerent pas sa lyre, au contraire ils la suspendirent à la voûte d'un de leurs plus beaux bâtimens où l'on venoit prendre le frais, & qui étoit un ouvrage de Théodore de Samos. Ils chasserent aussi le poëte Archiloque de Sparte ; mais c'étoit pour avoir dit en vers, qu'il convenoit mieux de fuir & de sauver sa vie, que de périr les armes à la main. L'exil auquel ils le condamnerent ne procédoit pas de leur indifférence pour la poésie, mais de leur amour pour la valeur.

C'étoit encore par des principes de sagesse que l'architecture de leurs maisons n'employoit que la coignée & la scie. Un Lacédémonien, je puis le nommer, c'étoit le roi Léotichidas, qui soupant un jour à Corinthe, & voyant dans la salle où on le reçut, des pieces de bois dorées & richement travaillées, demanda froidement à son hôte, si les arbres chez eux croissoient de la sorte ; cependant ces mêmes Spartiates avoient des temples superbes. Ils avoient aussi un magnifique théatre qui servoit au spectacle des exercices, des danses, des jeux, & autres représentations publiques. La description que Pausanias a faite des décorations de leurs temples & de la somptuosité de ce théatre, prouve assez que ce peuple savoit étaler la magnificence dans les lieux où elle étoit vraiment convenable, & proscrire le luxe des maisons particulieres où son éclat frivole ne satisfait que les faux besoins de la vanité.

Mais comme leurs ouvriers étoient d'une industrie, d'une patience, & d'une adresse admirable, ils porterent leurs talens à perfectionner les meubles utiles, & journellement nécessaires. Les lits, les tables, les chaises des Lacédémoniens étoient mieux travaillées que par-tout ailleurs. Leur poterie étoit plus belle & plus agréable ; on vantoit en particulier la forme du gobelet laconique nommé cothon, sur-tout à cause du service qu'on en tiroit à l'armée. La couleur de ce gobelet, dit Critias, cachoit à la vûe la couleur dégoutante des eaux bourbeuses, qu'on est quelquefois obligé de boire à la guerre ; les impuretés se déposoient au fond de ce gobelet, & ses bords quand on buvoit arrêtoient en-dedans le limon, ne laissant venir à la bouche que l'eau pure & limpide.

Pour ce qui regarde la culture de l'esprit & du langage, les Lacédémoniens loin de la négliger, vouloient que leurs enfans apprissent de bonne heure à joindre la force & l'élégance des expressions, à la pureté des pensées. Ils vouloient, dit Plutarque, que leurs réponses toûjours courtes & justes, fussent pleines de sel & d'agrément. Ceux qui par précipitation ou par lenteur d'esprit, répondoient mal, ou ne répondoient rien, étoient châtiés : un mauvais raisonnement se punissoit à Sparte, comme une mauvaise conduite ; aussi rien n'en imposoit à la raison de ce peuple. " Un lacédémonien exemt dès le berceau des caprices & des humeurs de l'enfance, étoit dans la jeunesse affranchi de toute crainte ; moins superstitieux que les autres grecs, les Spartiates citoient leur religion & leurs rits au tribunal du bon sens ". Aussi Diogène arrivant de Lacédémone à Athènes, répondit avec transport à ceux qui lui demandoient d'où il venoit : " je viens de quitter des hommes "

Tous les peuples de la Grece avoient consacré des temples sans nombre à la Fortune ; les seuls Lacédémoniens ne lui avoient dressé qu'une statue, dont ils n'approchoient jamais : ils ne recherchoient point les faveurs de cette déesse, & tâchoient par leur vertu de se mettre à l'abri de ses outrages.

S'ils n'étoient pas toûjours heureux,

Ils savoient du-moins être sages.

On sait ce grand mot de l'antiquité, Spartam nactus es, hanc orna : " vous avez rencontré une ville de Sparte, songez à lui servir d'ornement ". C'étoit un proverbe noble, pour exhorter quelqu'un dans les occasions importantes à se regler pour remplir l'attente publique sur les sentimens & sur la conduite des Spartiates. Quand Cimon vouloit détourner ses compatriotes de prendre un mauvais parti : " pensez bien, leur disoit-il, à celui que suivroient les Lacédémoniens à votre place ".

Voilà quel étoit le lustre de cette république célebre, bien supérieure à celle d'Athènes ; & ce fut le fruit de la seule législation de Lycurgue. Mais, comme l'observe M. de Montesquieu, quelle étendue de génie ne fallut-il pas à ce grand homme, pour élever ainsi sa patrie ; pour voir qu'en choquant les usages reçus, en confondant toutes les vertus, il montreroit à l'univers sa sagesse ! Lycurgue mêlant le larcin avec l'esprit de justice, le plus dur esclavage avec la liberté, des sentimens atroces avec la plus grande modération, donna de la stabilité aux fondemens de sa ville, tandis qu'il sembloit lui enlever toutes les ressources, les Arts, le Commerce, l'argent, & les murailles.

On eut à Lacédémone, de l'ambition sans espérance d'être mieux ; on y eut les sentimens naturels : on n'y étoit ni enfant, ni pere, ni mari ; on y étoit tout à l'état. Le beau sexe s'y fit voir avec tous les attraits & toutes les vertus ; & cependant la pudeur même fut ôtée à la chasteté. C'est par ces chemins étranges, que Lycurgue conduisit sa Sparte au plus haut degré de grandeur ; mais avec une telle infaillibilité de ses institutions, qu'on n'obtint jamais rien contr'elle en gagnant des batailles. Après tous les succès qu'eut cette république dans ses jours heureux, elle ne voulut jamais étendre ses frontieres : son seul but fut la liberté, & le seul avantage de sa liberté, fut la gloire.

Quelle société offrit jamais à la raison un spectacle plus éclatant & plus sublime ! Pendant sept ou huit siecles, les lois de Lycurgue y furent observées avec la fidélité la plus religieuse. Quels hommes aussi estimables que les Spartiates, donnerent jamais des exemples aussi grands, aussi continuels, de modération, de patience, de courage, de tempérance, de justice & d'amour de la patrie ? En lisant leur histoire, notre ame s'éleve, & semble franchir les limites étroites dans lesquelles la corruption de notre siecle retient nos foibles vertus.

Lycurgue a rempli ce plan sublime d'une excellente république que se sont fait après lui Platon, Diogène, Zénon, & autres, qui ont traité cette matiere ; avec cette différence, qu'ils n'ont laissé que des discours ; au lieu que le législateur de la Laconie n'a laissé ni paroles, ni propos ; mais il a fait voir au monde un gouvernement inimitable : & a confondu ceux qui prétendroient que le vrai sage n'a jamais existé. C'est d'après de semblables considérations, qu'Aristote n'a pu s'empêcher d'écrire, que cet homme sublime n'avoit pas reçu tous les honneurs qui lui étoient dus, quoiqu'on lui ait rendu tous les plus grands qu'on puisse jamais rendre à aucun mortel, & qu'on lui ait érigé un temple, où du tems de Pausanias, on lui offroit encore tous les ans des sacrifices comme à un dieu.

Quand Lycurgue vit sa forme de gouvernement solidement établie, il dit à ses compatriotes qu'il alloit consulter l'oracle, pour savoir s'il y avoit quelques changemens à faire aux lois qu'il leur avoit données ; & qu'en ce cas, il reviendroit promtement remplir les decrets d'Apollon. Mais il résolut dans son coeur de ne point retourner à Lacédémone, & de finir ses jours à Delphes, étant parvenu à l'âge où l'on peut quitter la vie sans regret. Il termina la sienne secrettement, en s'abstenant de manger ; car il étoit persuadé que la mort des hommes d'état doit servir à leur patrie, être une suite de leur ministere, & concourir à leur procurer autant ou plus de gloire, qu'aucune autre action. Il comprit qu'après avoir exécuté de très-belles choses, sa mort mettroit le comble à son bonheur, & assureroit à ses citoyens les biens qu'il leur avoit faits pendant sa vie, puisqu'elle les obligeroit à garder toûjours ses ordonnances, qu'ils avoient juré d'observer inviolablement jusqu'à son retour.

Dicearque, que Cicéron estimoit à un point singulier, composa la description de la république de Sparte. Ce traité fut trouvé à Lacédémone même, si beau, si exact, & si utile, qu'il fut décidé par les magistrats, qu'on le liroit tous les ans en public à la jeunesse. La perte de cet ouvrage est sans-doute très-digne de nos regrets ; il faut pourtant nous en consoler par la lecture des anciens historiens qui nous restent ; sur-tout par celle de Pausanias & de Plutarque, par les recueils de Meursius, de Cragius, & de Sigonius, & par la Lacédémone ancienne & moderne de M. Guillet, livre savant & très-agréablement écrit. (D.J.)


LACERv. act. (Gramm. & art méchan.) c'est serrer ou fermer avec un lacet ; on lace un corps en passant un lacet dans les oeillets percés sur ses bords à droite & à gauche. On lace une voile en la saisissant avec un quarantenier qui passe dans les yeux du pié & qui l'attache à la vergue, lorsqu'on est surpris de gros tems, & qu'il n'y a point de garcelles au ris. On fait lacer ses lices par de bons chiens, c'est-à-dire couvrir, &c. Quand une lice lacée a retenu, on dit qu'elle est nouée.


LACERATIONS. f. (Jurisprud.) en termes de Palais, signifie le déchirement de quelque écrit ou imprimé. Quand on déclare nulles des pieces qui sont reconnues fausses, on ordonne qu'elles seront lacérées par le greffier : quand on supprime quelque écrit ou imprimé scandaleux ou injurieux à quelque personne ou compagnie constituée en dignité, on ordonne qu'il sera lacéré par l'exécuteur de la haute-justice, & ensuite brûlé. (A)


LACERNES. f. lacerna, lacernum, (Littér.) nom d'une sorte d'habit ou de capote des Romains ; j'en ai déja parlé au mot habit des Romains ; j'ajoute ici quelques particularités moins connues.

La lacerne étoit une espece de manteau qu'on mettoit par-dessus la toge, & quand on quittoit cette robe, par-dessus la tunique ; on l'attachoit avec une agraffe sur l'épaule, ou par-devant. Elle étoit d'abord courte, ensuite on l'allongea. Les pauvres en portoient constamment pour cacher leurs haillons, & les riches en prirent l'usage pour se garantir de la pluie, du mauvais tems, ou du froid aux spectacles, comme nous l'apprenons de Martial.

Amphitheatrales nos commendamur ad usus,

Quùm tegit algentes nostra lacerna togas.

L'usage des lacernes étoit fort ancien dans les armées de Rome ; tous les soldats en avoient. Ovide, liv. II. des Fastes, v. 745, nous apprend que Lucrèce pressoit ses esclaves d'achever la lacerne de son mari Collatinus, qui assiégeoit Ardée.

Mittendo est domino, nunc nunc properate, puellae,

Quà primùm nostrâ facta lacerna manu.

Mais sur la fin de la république, la mode s'en établit à la ville comme à l'armée ; & cette mode dura pour les grands jusqu'aux regnes de Gratien, de Valentinien & de Théodose ; qui défendirent aux sénateurs d'en porter en ville. Les femmes s'en servoient même le soir, & dans certains rendez-vous de galanterie, la clara lacerna d'Horace, satyr. VII. liv. II. v. 48, c'est-à-dire le manteau transparent, vaut tout autant pour la leçon du texte, que la clara lucerna, la lampe allumée de Lambin.

Il y avoit des lacernes à tout prix. Martial parle de quelques-unes qu'on achetoit jusqu'à dix mille sexterces. Enfin si vous êtes curieux d'épuiser vos recherches sur ce sujet, voyez les auteurs de re vestiariâ Romanorum, & Saumaise dans ses notes sur Spartien & sur Lampridius. (D.J.)


LACERTdracunculus, s. m. (Hist. nat. Lytholog.) poisson de mer ainsi nommé parce qu'il ressemble en quelque façon à un lésard. Sa longueur est d'un pié ; il a le museau pointu, la tête grande, large, applatie, & la bouche petite. Au lieu d'une fente à l'endroit des ouies, il y a au-dessous de la tête deux trous qui y suppléent, un de chaque côté. Les yeux sont aussi placés sur la face supérieure de la tête, les nageoires sont en partie de couleur d'or, & en partie de couleur d'argent ; celles qui se trouvent au-dessous des nageoires voisines des ouies, ont plus de longueur, & sont placées fort près de la bouche. Le dos a deux nageoires : la premiere est fort petite, & de couleur d'or, avec des traits de couleur d'argent : la seconde est très-longue, & terminée par cinq pointes ; il se trouve au-delà de l'anus une nageoire dorée dans toute son étendue, excepté le bord qui est noir ; le corps a peu de diametre ; la queue a une nageoire très-longue, & noire sur le bord ; la couleur du dos est d'un jaune verdâtre ; les côtés ont de petites taches argentées & bleuâtres ; le ventre est blanc, large, plat, & revêtu seulement d'une peau déliée ; la chair du lacert a beaucoup de rapport à celle du goujon. On voit des lacerts à Gênes & à Rome. Voyez Rond. Hist. des poissons, liv. X. Voyez POISSON.


LACETS. m. (Art, mécan.) petit cordon ferré par les deux bouts ; qui sert à quelques vêtemens des femmes ou des enfans, & à d'autres usages ; il y a des lacets ronds, des lacets plats, & des lacets de fil & de soie.

Des lacets de fil. On fait avec le fil deux sortes de lacets, les uns de fil de plain, & les autres de fil d'étoupes ; le fil de plain qui provient du chanvre, qui porte le chénevi, & que néanmoins on nomme mâle, parce que c'est le chanvre le plus fort, sert à la fabrique des meilleurs lacets, & ne s'emploie jamais qu'en blanc, parce que ces lacets étant plus fins & plus chers, le débit ne s'en fait qu'aux gens aisés ; le fil d'étoupes qui est fait des matieres grossieres qui restent après que le frotteur a tiré la meilleure filasse, tant du chanvre femelle que du mâle, s'emploie pour la fabrique des lacets d'étoupes que l'on teint de différentes couleurs, parce que les gens de la campagne donnent volontiers dans tout ce qui est apparent ; mais la vraie raison est que la teinture altere beaucoup moins le fil d'étoupes que le blanchissage, qui en abrege considérablement la durée. On fait cependant blanchir la sixieme partie du fil d'étoupes, pour faire un mélange de couleurs dont il sera parlé ci-après ; on teint tout le reste, mais la moindre partie en rouge avec le bois de Bresil & l'alun, & le surplus en bleu avec le bois d'Inde & le verd-de-gris.

Du rouet. Le fil étant blanchi on le devide en bobines sur un rouet ordinaire, tel qu'on le voit à la Planche I. fig. 1. Ce rouet A est composé d'une roue B, de deux montans C qui l. soutiennent, d'une piece de bois D qui sert d'empatement à toute la machine, & de quatre morceaux de bois qui servent de pié pour élever cette piece de bois, au bout de laquelle il y a une espece de coffre E dans lequel on met la bobine F sur laquelle on doit devider le fil. Cette bobine tourne sur son axe, par le moyen d'une broche de fer G, qui parcourt toute la longueur du coffre : cette broche traverse les deux bouts du coffre. Voyez la bobine séparée de cette broche, Planche III. fig. 1. Cette bobine tourne sur elle-même par le moyen d'une petite poulie qui est fixée sur elle, & la corde de boyau passant sur cette poulie, la fait tourner avec la broche. A deux piés de distance se trouve un devidoir H sur lequel le fil qu'on doit devider doit être mis. Ce qui étant disposé comme on le voit à la Planche I. fig. 1. on commence par tirer de la main droite du fil du devidoir, lequel étant parvenu au rouet, on l'attache sur la bobine, l'ouvrier tourne de la main gauche la roue qui par son mouvement fait tourner la broche, & de la droite il tient toujours le fil qu'il dirige & entasse sur la bobine.

Du tri. Le fil étant dévidé sur plusieurs bobines, on les met sur un tri, Planche I. fig. 2. qui est au bas du métier à lacets. Ce tri A est composé de quatre petites colonnes B B B B rangées en ligne droite, & enclavées sur le marche-pié du métier à lacets ; elles sont arrêtées dans le haut par une petite traverse qui les embrasse & leur sert de chapiteau. Ces colonnes sont hautes d'un pié & demi, & éloignées d'un demi-pié l'une de l'autre, elles sont percées sur leur hauteur, à distance égale de quatre pouces. On passe dans ces trous des petites broches de fer dans lesquelles on fait passer des bobines, & on en met entre les colonnes le nombre dont on a besoin, ce qui ne va qu'à trois ou quatre. Voyez Planche I. fig. 2.

Du métier à lacet, Planche I. fig. 3. il est composé de deux colonnes A A, d'un demi-pié d'équarissage, hautes de trois piés chacune. Elles sont soutenues par deux petites pieces de bois B B, longues de deux piés, qui sont couchées, & dans lesquelles sont enclavées les deux colonnes : elles sont éloignées l'une de l'autre de trois piés, & arrêtées dans le bas par deux planches C C, qui sont clouées de chaque côté des colonnes, sur les deux pieces de bois sur lesquelles on met deux poids pesans chacun cent livres ou environ. Voyez ces poids mis séparément, Planche I. fig. 6. A A. Ces deux colonnes soutiennent une traverse D qui est percée à distance égale de vingt-quatre trous F, sur une ligne droite, & de douze autres E rangés également sur une seconde ligne, à l'opposite des vingt-quatre premiers, où l'on place les fers à crochet. Planche III. fig. 2.

Du fer à crochet. Le fer à crochet Planche II. fig. 1. est une manivelle qui sert à tordre le lacet. A en est la poignée, B le coude, C un bouton qui appuie contre la traverse du métier, D le bout du fer à crochet qui ayant passé par la traverse, Planche III. fig. 3. est recourbé à la pointe ; c'est au bout de ce crochet qu'on attache le fil pour le tordre. Derriere cette traverse E, il s'en trouve une autre F, de même longueur, qui est attachée aux deux bouts par deux petits cordons à la premiere traverse, & qui étant percée d'autant de trous que la premiere, reçoit le bout des fers à crochet, & les fait tourner tous ensemble. On observe que cette seconde traverse n'est attachée que foiblement, afin qu'elle puisse se prêter au mouvement. Derriere ce métier est une escabelle C, Planche I. fig. 2. où s'assied l'ouvrier.

Du chariot. Le chariot, Planche I. fig. 4. est un second métier à lacet, qui se met à l'opposite du premier. Il est composé d'un montant A, arrêté par deux goussets montés sur deux roulettes, & terminé au-dessous par une traverse B pareille à celle du premier métier, laquelle est percée de douze trous qui répondent aux douze autres trous de la seconde ligne, Planche III. fig. 4. du premier métier. Il y a derriere cette traverse, comme à celle du premier métier, une autre double traverse C, que les Fabriquans appellent la poignée, Planche III. fig. 5. qui étant percée d'autant de trous que cette premiere traverse, reçoit les fers à crochet, comme je l'ai dit dans celle du premier métier. Cette seconde traverse du chariot sert à accélérer le mouvement des fers à crochet : en les faisant tourner en sens contraire, Planche I. fig. 7. de ceux du premier métier, & par ce moyen on parvient à accélérer du double le tortillement des lacets. On met sur ce second métier un poids A de cent livres pesant, ou environ, pour arrêter la force de l'ourdissement du lacet, qui ne doit se faire sentir qu'imperceptiblement.

Connoissant à présent la disposition du métier à lacet, & les instrumens qu'on y emploie, il faut expliquer comment on le fabrique. On commence à placer le premier métier au bout d'une chambre, voyez Pl. II. figure 1. que l'on rend solide par deux poids A A de cent livres chacun, qui se placent de chaque côté des colonnes, afin qu'il puisse supporter tout l'effort de l'ourdissement des lacets. On met à l'autre bout de la même chambre le second métier, que l'on appelle le chariot B, qu'il faut éloigner du premier métier, en ligne droite, de treize piés, quoique la longueur du lacet ne doive être que d'onze. Car il faut observer que quand les fils ont acquis un certain degré de force élastique par le tortillement, le lacet fait effort pour tourner dans la main de l'ouvrier ; c'est par cette raison qu'on a mis deux roulettes au métier appellé le chariot, qui étant tiré par l'effort que fait le lacet en s'ourdissant, diminue la grandeur que l'on a donné aux fils, en se retirant à mesure que le lacet s'ourdit. On commence ensuite par tirer le fil des bobines C, qui sont placées au bas du premier métier, comme je l'ai déja dit ci-dessus ; & réunissant les trois fils des trois bobines en un seul, l'ouvrier accroche par un noeud ce triple fil au premier fer à crochet de la premiere rangée du premier métier ; il va ensuite accrocher ce même triple fil au premier fer à crochet du second métier appellé le chariot. Ce triple fil est destiné à faire la premiere partie des neufs fils dont le lacet doit être composé. Cela fait, il revient attacher un second triple fil au premier crochet de la seconde rangée, opposé à celui où il a attaché le premier, & va l'arrêter sur le même crochet du chariot sur lequel il a déja attaché le premier triple fil. Ensuite il revient au premier métier, & accroche un troisieme triple fil au second crochet de la seconde rangée ; il retourne l'attacher sur le même crochet du chariot où il a déja attaché les deux autres ; ce qui forme une espece de triangle. Il faut avoir attention que les fils que l'on tire des trois bobines pour n'en former qu'un seul, doivent être de même longueur, de même grosseur & avoir une égale tension. Cette opération étant faite sur les trente-six fers à crochet dont le premier métier est composé, & sur les douze fers à crochet du second métier, l'ouvrier commence par tourner pendant un demi-quart d'heure environ, la double traverse du premier métier, laquelle, par son mouvement, fait tourner tous les fers à crochet de gauche à droite, jusqu'à ce que les neuf fils dont chaque lacet est composé, soient ourdis en trois parties.

Tout étant ainsi disposé, l'ouvrier prend un instrument que l'on appelle le sabot ; voy. Pl. I. fig. 5. où il est placé entre la premiere & la seconde rangée des fers à crochet D du premier métier ; il tourne la double traverse de ce métier pendant cinq minutes, cette traverse faisant agir tous les fers à crochet, ourdit chacun des trois fils en son particulier, & par ce mouvement le sabot A s'avance peu-à-peu du côté du chariot. Quand il y est arrivé, l'ouvrier l'arrête avec une ficelle, qui doit être attachée au milieu du chariot ; ensuite il reprend la double traverse du premier métier, & tournant encore quelques tours, il détache le sabot ; puis faisant tourner la traverse du premier métier pendant qu'une autre main fait tourner celle du chariot, le mouvement qui se fait du côté du chariot, éloigne le sabot, & le renvoie du côté du premier métier ; mais il faut que l'ouvrier qui est du côté du chariot ait soin, pendant qu'il tourne d'une main, de diriger le sabot avec l'autre main, au moyen d'un bâton fourchu, Pl. III. fig. 3. parce que ce sabot se trouve quelquefois arrêté par des noeuds qui se rencontrent dans les fils. On se sert aussi d'un autre bâton crochu, fig. 4, pour l'arrêter lorsqu'il s'éloigne trop vîte. Ce sabot, en s'éloignant, glisse entre les fils jusqu'au premier métier par le mouvement du second métier. La traverse du chariot faisant mouvoir les douze fers à crochet du second métier dont elle est composée, réunit en un seul les trois fils que contient chaque fer à crochet en se roulant les uns sur les autres ; mais il faut observer que pendant cette seconde opération, c'est-à-dire pendant que le lacet s'ourdit, il continue de se raccourcir, & le chariot B remonte d'environ deux piés. Quelquefois il arrive que plusieurs fers à crochet s'embarrassent en tournant, par le frottement qui se fait contre la traverse : c'est à quoi il faut bien prendre garde ; on peut y remédier en prenant soin de les frotter de tems en tems d'huile d'olive, qu'il faut avoir auprès de soi dans un vaisseau ; voyez la Pl. III. fig. 10. Toute l'opération que les ouvriers du pays appellent un tirage, se fait en un quart-d'heure.

Le lacet étant ourdi, on le cire avec un torchon ciré, & on le détache des fers à crochet du métier. On rassemble ces lacets en grosse ; voyez Planche III. fig. 6. La grosse de lacets est composée de douze douzaines, ou de 144 lacets : ceux de fil de plain doivent être garnis de neufs fils, & ceux d'étoupes de six. La grosse de lacets de fils d'étoupes mise en couleur, est composée de 18 lacets blancs, de 18 mêlés de rouge & de blanc, de 36 mêlés de bleu & de blanc, & de 72 entierement bleus. On fabrique des lacets de cinq longueurs, d'une demi-aune, de trois quarts, d'une aune, d'une aune & demie & de trois aunes, qui est la plus grande longueur qu'on puisse leur donner. On en fait d'un seul tirage une douzaine de ceux de trois aunes, deux douzaines de ceux d'une aune, quatre douzaines de ceux de trois quarts, & six douzaines de ceux d'une demi-aune.

Du fer à lacet. Les lacets étant rassemblés en grosse, on les garnit aux deux bouts d'un morceau de fer-blanc, Pl. III. fig. 7. La grosse de lacets d'une aune de long & au-dessous, doit avoir à chaque bout une garniture de fer-blanc de huit lignes de longueur ; celle de trois quarts d'aune, de cinq lignes, & celle d'une demi-aune, de trois lignes. On peut, avec une feuille de fer-blanc ordinaire, garnir trois grosses de lacets ; mais on ne se sert que des retailles des Lanterniers, qui sont à très-bon marché.

On coupe le fer-blanc avec des cisailles, qui sont attachées sur une table, Pl. III. fig. 8, au moyen d'une broche de fer qui les soutient dans la position où il faut qu'elles soient pour ce travail.

Le fer à lacet étant taillé, on le plie ; voyez Planche III. figure 9. L'ouvrier étant assis, tient de la main droite un marteau, & de la main gauche une broche de fer ; voyez cette broche Pl. III. fig. 7. Sous cette broche qu'il tient de la main gauche, il met un des morceaux de fer-blanc taillé, qu'il soutient avec le second doigt de la même main. Il pose le tout ensemble sur l'une des cannelures dont la petite enclume A est garnie sur sa largeur ; voyez fig. 9. L'ouvrier, avec un marteau dont le manche n'a que la longueur qu'il faut pour l'empoigner, frappe légerement sur la broche deux ou trois coups, qui font prendre au fer la forme de la cannelure ; & pour donner à ce fer une demi-rondeur suffisante, il soutient toujours le bout du fer avec le bout du second doigt de la main gauche ; & en le faisant un peu tourner de côté & d'autre, il frappe quelques coups qui achevent de donner au fer-blanc la voussure suffisante. Il y a ordinairement deux cases sur l'établi, l'une pour mettre les morceaux de fer-blanc qui sont plats, & l'autre pour les déposer, à mesure qu'ils sont pliés.

Lorsqu'il est question de ferrer le lacet, l'ouvrier prend une grosse de lacets, qu'il attache sur une petite table garnie d'une enclume, Pl. III. fig. 10. le tout pareil à la table qui sert à plier les fers, & qui peut servir aussi à ce double travail. Il prend l'un des lacets, qu'il tient de la main gauche ; il prend de l'autre main un fer plié, dans lequel il fait entrer le bout du lacet. Il applique l'un avec l'autre sur l'une des cannelures de l'enclume. Il frappe un premier coup pour adapter le fer au lacet ; puis tournant le bout du lacet avec ce fer, il arrondit & assujettit le fer au lacet, en donnant quelques coups avec le marteau.

A onze ou douze ans les jeunes gens sont assez forts pour tourner le métier à lacet, & les enfans de huit ans peuvent plier le fer-blanc & l'appliquer aux lacets. Un ouvrier dans la force de l'âge, ou ce que l'on appelle un bon ouvrier, fait par jour ses dix grosses de lacets d'une aune de long, mais un petit apprentif, ou un foible ouvrier, n'en fait que huit. Un seul homme en un jour coupe assez de fer-blanc pour la garniture de 80 grosses de lacets.

Mémoire sur la fabrique des lacets. 1re Question : Combien se vend le fil, & de quelle qualité on l'emploie pour les lacets. REPONSE. On distingue trois sortes de fil, le fil fin, le fil de plain & le fil d'étoupes, Le fil fin est celui qui provient du meilleur chanvre, improprement appellé femelle, que l'on recueille le premier ; mais on n'emploie point ce fil pour les lacets. Le fil de plain, qui provient du chanvre qui porte le chénevi, & que néanmoins on nomme le mâle, apparemment parce que c'est le plus fort, sert à la fabrique des meilleurs lacets : il coûte ordinairement quinze sols la livre. Le fil d'étoupes, qui est fait des matieres grossieres qui restent après que le frotteur a tiré la meilleure filasse, tant du chanvre femelle que du mâle, s'emploie pour la fabrique des lacets de couleur, & coûte communément neuf sols la livre.

II. Si les fabriquans achetent le chanvre pour le faire frotter & filer, ou s'ils achetent le fil tout fait, & s'ils le font blanchir ou teindre. REP. Ils achetent le fil tout fait, & ils font toujours blanchir le fil de plain, qui ne s'emploie jamais qu'en blanc pour faire les meilleurs lacets. Le fil d'étoupes ne sert jamais qu'à faire des lacets de couleur : on n'en fait blanchir qu'environ la sixieme partie, pour faire un mélange de couleurs dont il sera parlé ci-après, & on teint tout le reste, mais la moindre partie en rouge avec le bois du Brésil & l'alun, & le surplus en bleu avec le bois d'Inde & le verd-de-gris.

III. Si les fabriquans font eux mêmes le blanchissage & la teinture du fil. REP. Les fabriquans teignent le fil par eux-mêmes, mais ils font faire tous leurs blanchissages au village de Marmagne, à une petite demi-lieue de Montbard, où il y a une blanchisserie renommée.

IV. Ce qu'il en coûte pour le blanchissage & pour la teinture du fil. REP. Il en coûte un sol de blanchissage par écheveau de fil, & chaque écheveau pese communément une demi-livre. La teinture en rouge coûte deux sols six deniers par livre de fil ; & en bleu, un sol six deniers, outre la peine, que l'on compte pour rien, attendu que les petits fabriquans qui n'ont pas de fonds pour leur commerce, peuvent teindre le fil à mesure qu'ils l'achetent, & en toute saison, au lieu qu'il n'y a qu'une saison propre pour le blanchissage, qui exige beaucoup plus de tems. Il ne faut que 24 heures pour teindre, mais pour blanchir il faut six semaines au printems, & jusqu'à trois mois dans l'automne ; ce qui fait que les petits fabriquans sont souvent obligés, par cette seule raison, de faire des lacets de couleur, quoique moins lucratifs & moins de défaite que les blancs. Il résulte que, tout considéré, la livre de fil, soit à blanchir, soit à teindre, coûte deux sols.

V. Ce qu'il en coûte pour devider une livre de fil. REP. On paie aux dévideurs trois deniers par chaque écheveau de fil, ce qui fait six deniers par livre ; les deux écheveaux pesent une livre environ.

VI. De combien de longueurs différentes se font les lacets. REP. On en fabrique de cinq longueurs ; d'une demi-aune, de trois quarts, d'une aune, d'une aune & demie & de trois aunes, qui est la plus grande longueur qu'on puisse leur donner ici. On en fait d'un seul tirage une douzaine de ceux de trois aunes, deux douzaines de ceux d'une aune & demie, trois douzaines de ceux d'une aune, quatre douzaines de ceux de trois quarts, & six douzaines de ceux d'une demi-aune.

VII. De combien de fils chaque lacet est composé, & combien il faut de lacets pour faire une grosse. REP. La grosse de lacets est composée de douze douzaines, ou de 144 lacets : ceux de fil plain doivent être garnis de neuf fils, & ceux d'étoupes de six fils seulement.

VIII. Combien il entre de fil pesant dans une grosse de lacets de chaque qualité. REP. Une grosse de lacets de fil de plain d'une aune de long, consomme dix onces de fil, & il en faut onze onces pour ceux de fil d'étoupes.

IX. Quelle matiere emploie-t-on pour garnir le bout des lacets, & combien cette matiere coûte-t-elle à couper pour la garniture d'une grosse de lacets. REP. On se sert de fer-blanc pour garnir le bout des lacets, & un seul homme coupe en un jour de quoi faire la garniture de 80 grosses ; desorte que, en payant sa journée quatorze sols ; il en coûte deux deniers par grosse.

X. Ce qu'il en coûte pour le fer-blanc de la garniture d'une grosse de lacets. REP. La grosse de lacets d'une aune de long & au-dessus, qui doivent avoir à chaque bout une garniture de fer-blanc de huit lignes de longueur, coûte deux sols pour le prix du fer-blanc qui y entre. La grosse de lacets de trois quarts d'aune, qui doivent être garnis de cinq lignes de fer-blanc, coûte un sol six deniers ; & la grosse de lacets d'une demi-aune, dont la garniture ne doit être que de trois lignes, un sol.

XI. D'où se tire le fer-blanc qui s'emploie à Montbard pour la fabrique des lacets. REP. Le fer-blanc se tire de Lorraine, & il coûte, rendu à Montbard, six sols une feuille de grandeur suffisante pour la garniture de trois grosses de lacets d'une aune de long. Mais il est un moyen de faire une épargne sur cette matiere, en se servant des retailles des Lanterniers. Quelques colporteurs qui viennent prendre ici des lacets, apportent de Lyon des rognures de fer-blanc, qui coûtent, rendues ici, neuf sols la livre, & qui fournissent de quoi garnir six grosses de lacets d'une aune de long ; par ce moyen il y a six deniers à gagner par grosses. Mais quoique ces retailles soient d'une forme avantageuse à la fabrique, puisque ce sont des lisieres coupées quarrément, cependant ce fer-blanc étant plus épais & plus dur que celui de Lorraine, il faut plus de tems & de peine pour le couper, le plier & l'appliquer. Il y a encore un meilleur expédient pour tirer à l'épargne, c'est de prendre les retailles des Lanterniers de Paris, qui ne coûtent que trois sols la livre, & huit deniers de transport. Il est vrai que ces retailles étant de formes irrégulieres, il faut beaucoup plus de tems pour les couper ; mais ce fer-blanc étant de bonne qualité, & y ayant beaucoup de petits fabriquans qui ne craignent pas de perdre en tems ce qu'ils gagnent en argent, la plûpart commencent à prendre le parti de faire venir de Paris des retailles, qui leur font un profit de moitié ; ensorte que ce qui coûtoit deux sols en fer-blanc neuf, ne leur coûte qu'un sol en retailles.

XII. A combien revient la façon d'une grosse de lacets. REP. Une grosse de lacets d'une aune de long & de toute qualité, coûte un sol à tourner sur le métier, & un autre sol pour plier le fer-blanc & l'appliquer à chaque bout du lacet.

XIII. Combien les fabriquans vendent-ils la grosse de lacets de chaque qualité & grandeur. REP. La grosse de fil plain, que l'on façonne toujours en blanc, se vend 20 s. lorsque le lacet n'a qu'une aune de long : 30 s. ceux d'une aune & demie, & 3 l. ceux de trois aunes. La grosse de lacets de fil d'étoupes en couleur, se vend 6 s. lorsque le lacet n'a qu'une demi-aune de long ; 10 s. ceux de trois quarts d'aune ; 15. s. ceux d'une aune ; 18 s. ceux d'une aune & demie, & 36 s. ceux de trois aunes.

XIV. Pourquoi met-on toujours en couleur les lacets de fil d'étoupes, & qu'au contraire on ne teint jamais ceux de fil plain. REP. Les lacets de fil de plain ne se façonnent qu'en blanc ; parce qu'étant plus fins & plus chers, le débit ne s'en fait qu'aux gens aisés. Les lacets de fil d'étoupes au contraire, se varient de différentes couleurs, parce que les fabriquans font cette teinture eux-mêmes quand il leur plait, & que les gens de la campagne donnent volontiers dans tout ce qui est apparent. La meilleure raison, c'est que la teinture altere beaucoup moins le fil d'étoupes que le blanchissage, qui en abrege trop la durée.

XV. Comment se fait le mélange dans une grosse de lacets de fil d'étoupes. REP. La grosse de lacets de couleur est composée ordinairement de 18 lacets blancs, de 18 mêlés de rouge & de blanc, de 36 mêlés de bleu & de blanc, & de 72 entierement bleus.

XVI. Si les ouvriers travaillent à la journée, ou s'ils sont à la tâche. REP. Tous les ouvriers sont à la tâche.

XVII. Si les fabriquans travaillent tous pour leur compte. REP. Tous les fabriquans travaillent pour leur compte.

XVIII. A quel âge les enfans sont-ils propres à être employés aux différentes opérations de la fabrique des lacets. REP. A 11 ou 12 ans les jeunes gens sont assez forts pour tourner le métier à lacets, & les enfans de 8 ans peuvent plier le fer-blanc & l'appliquer aux lacets.

XIX. Combien un ouvrier peut-il tourner de grosses de lacets en un jour. REP. Un ouvrier, dans la force de l'âge, & ce qu'on appelle un bon ouvrier, fait par jour ses dix grosses de lacets d'une aune de long, & un petit apprentif, ou un foible ouvrier, n'en fait que huit.

XX. Où se fait le principal débit des lacets. REP. Il s'en fait un grand débit à de petits colporteurs, qui les vont détailler dans l'Orléanois, l'Auvergne, la Franche-Comté, la Savoie, la Suisse, l'Alsace, la Lorraine, &c. mais le principal débit se fait à quelques marchands flamands, qui viennent en enlever jusqu'à deux mille grosses dans des petites voitures ; & ils viennent ordinairement deux fois par an. Il s'en débite aussi aux villes de la basse Bourgogne, de Nuis, Dijon, Auxerre, & aux foires des voisinages.

XXI. Pourquoi cet espece de commerce a-t-il pris faveur plûtôt à Montbard que nulle autre part. REP. C'est la seule bonne chose qu'ait procuré le voisinage de Sainte-Reine. Il y a bien eu de tout tems à Montbard des fabriquans de lacets qui fournissoient à la consommation du pays ; mais depuis environ 30 ans, les colporteurs qui vont aux apports de Sainte-Reine, s'étant avisé de se fournir à Montbard des lacets dont ils eurent bien leur débit, ils en porterent plus loin, où ils trouverent encore leur profit ; & ainsi de suite ce commerce a toujours augmenté, & a été porté jusqu'en Flandres, où deux raisons lui donnent faveur, le médiocre prix de la matiere, & la façon plus simple de cette marchandise. On cultive beaucoup de chanvre à Montbard & aux environs : c'est la nature de récolte qui donne le plus de revenu. Un journal de cheneviere s'afferme au moins 24 liv. par an, & rapporte tous les ans, sans qu'il soit besoin de le laisser reposer, au lieu qu'une pareille continence de pré, qui passe pour la meilleure nature d'héritage, ne s'afferme au plus par an que 12 liv. Il ne faut qu'un seul coup de labourage à la cheneviere : il est vrai qu'elle exige plus d'engrais que les autres sortes de grains. A l'égard de la façon plus simple des lacets, elle résulte de ce que dans les autres provinces, & surtout en Flandres, tous les lacets s'y font de fil fin, & se façonnent au boisseau ; c'est-à-dire, qu'en fabriquant le lacet, on entremêle les fils les uns dans les autres ; au lieu qu'à Montbard on les façonne à-peu-près comme la ficelle ; & c'est en quelque chose de mieux & de plus exact qu'on s'en écarte. C'est particulierement dans la Flandre allemande qu'il y a des manufactures de lacets façonnés au boisseau : on se sert pour cela de machines à l'eau qui coûtent jusqu'à deux mille écus. Des marchands flamands de qui je tiens ces circonstances, m'ont assuré qu'il n'y avoit point de ces machines en France, & que la plus proche étoit à Comines, à trois lieues au-delà de Lille.

XXII. Ce que gagne le fabriquant sur une grosse de lacets, de profit clair, déduction faite du prix des matieres & de toutes les façons nécessaires. REP. Une grosse de lacets de fil de plain d'une aune de long, coûte.

D'où il résulte que la grosse se vendant vingt sols, il y a quatre sols de profit clair pour le fabriquant.

Une grosse de lacets de fil d'étoupe en couleur d'une aune de long, coûte

La grosse de ces lacets se vend quinze sols ; par conséquent il y a deux sols dix deniers de bénéfice pour le fabriquant.

XXIII. Combien il y a de fabriquans à Montbard, & s'il se fait des lacets aux environs. REP. Il y a dix-huit fabriquans à Montbard, qui font ouvrer environ trente métiers ; mais il ne se fait point de lacets dans tous les environs, si ce n'est à Flavigny, où il y a un seul fabriquant, encore est-il natif de Montbard : mais il ne fait aller qu'un métier, & son commerce ne va pas à deux cent livres par an.

XXIV. Combien il se fabrique de grosses de lacets à Montbard en un an ; & à combien peut-on estimer le produit de ce commerce par année commune. REP. Il sera fort aisé de donner une juste idée de ce commerce, par la combinaison que voici. On compte à Montbard trente métiers à lacets, que je réduis à vingt-quatre, parce qu'il y en a une cinquieme partie que l'on ne fait pas ouvrer continuellement ; chaque métier, s'il étoit en bonne main, pourroit fournir jusqu'à dix grosses de lacets par jour, il en fournit ordinairement huit ; mais je restrains le produit de chaque métier à six grosses par jour seulement à cause du desoeuvrement qui peut être occasionné ; des trois cent soixante-cinq jours dont l'année est composée, j'en retranche quatre-vingt pour les fêtes, & trente pour différens cas de cessation des ouvrages : il reste donc 255 jours de travail, lesquels à raison de six grosses pour chacun, doivent rendre pour un métier quinze cent trente grosses en un an, il s'ensuit que vingt-quatre métiers doivent fournir par an trente-six mille sept cent vingt grosses de lacets d'une aune de long, que l'on peut estimer vingt sols l'une parmi l'autre : d'où il résulte que ce commerce peut s'estimer à trente-six mille sept cent vingt livres par an, que nous réduisons à trente-six mille livres pour éviter les fractions dans le détail que nous allons présenter des différentes parties de consommation de matieres & de produit industriel ; mais pour mieux distinguer tout ce qui profite à l'industrie, je dois observer que pour une livre de fil il faut une livre & demie de chanvre, qui vaut communément quatre sols la livre, le frotteur en fait une livre de filasse, dont la façon coûte trois sols, & cette filasse produit une livre de fil, dont le filage coûte cinq sols ; ensorte que dans les quinze sols que coûte une livre de fil, il y a pour six sols de matiere & pour neuf sols de façon.

On peut conclure de ce détail que les deux tiers du commerce de lacets tourne au profit de l'industrie des habitans de Montbard pour une moitié, & pour l'autre au profit des villages circonvoisins, où se fait le frottage du chanvre, le filage & le blanchissage du fil. (c)

LACET, en terme de Boyaudier, c'est une petite corde qui tient à une cheville, à laquelle on attache un bout du boyau qu'on veut retordre.

LACETS, (Chasse) ce sont plusieurs brins de crin de cheval cordelés ensemble ; il s'en fait de fil de soie ou de fil de fer.


LACETANIS. m. pl. (Géogr. anc.) ancien peuple d'Espagne. Pline, liv. III. ch. iij. & Tite-Live, liv. XXI. chap. lx. en parlent. Les Lacetani & les Jaccetani de ce dernier historien répondent à une partie du diocèse de Lérida, & à une partie de la nouvelle Catalogne. Voyez le P. Briet & Sanson. (D.J.)


LACHEadj. (Gramm.) c'est l'opposé de tendu. Une corde est lâche si elle paroît fléchir en quelqu'endroit de sa longueur ; tendue, si elle ne paroît fléchir en aucun point de sa longueur. C'est l'opposé de ferme, & le synonyme de mol ; une étoffe est lâche si elle a été mal frappée ; ferme, si elle est bien fournie de trame. C'est l'opposé d'actif ; un animal est lâche, lorsqu'il se meut nonchalamment & foiblement. C'est l'opposé de serré ; coudre lâche, c'est éloigner ses points, & les faire longs & mous. C'est l'opposé de resserré ; on a le ventre lâche. C'est au figuré l'opposé de brave ; c'est un lâche. Il est synonyme à vil & honteux ; il a fait une action lâche. Celui qui a fait une lâcheté est communément plus méprisé que celui qui a fait une atrocité. On aime mieux inspirer de l'horreur que faire pitié. La trahison est peut-être la plus lâche de toutes les actions. Un stile est lâche lorsqu'il est chargé de mots inutiles, & que ceux qu'on a employés ne peignent point l'idée fortement.

LACHE, (Maréchallerie) cheval lâche. La méthode pour réveiller un cheval naturellement lâche, sourd & paresseux, est de l'enfermer dans une écurie très-obscure, & de l'y laisser durant un mois ou six semaines, sans l'en faire sortir, & de lui donner à manger tant qu'il veut. On prétend que cette maniere de gouverner un cheval lâche, l'éveille & le rend propre à l'exercice. Si on n'en vient pas à bout par-là, il faut avoir recours à la chambriere, à la houssine & à la voix, & si ces aides ne l'animent & ne le réveillent point, il faut le bannir entierement du manege, car c'est un tems perdu que de l'y garder plus long-tems.

LACHE, (Ourdisserie.) se dit de tout ouvrage qui est peu frappé, & par conséquent mal fabriqué, surtout si c'est quelque ouvrage qui demande essentiellement à être frappé. On entend encore par ce mot tout ce qui est lâche dans les soies de la chaîne pendant le travail, au lieu de la tension égale où tout doit être en droit soi.


LACHERv. act. (Gramm.) c'est abandonner à elle-même une chose retenue par un obstacle. On lâche en écartant l'obstacle. On lâche une pierre & elle tombe. On lâche la corde d'une grue & le poids descend. On lâche un robinet & l'eau coule. On lâche un coup de pistolet, ce qui suppose qu'il étoit armé. On lâche tout sous soi, ce qui suppose une foiblesse dans les intestins ; on lâche un chien après un lievre ; on lâche le mot qui nous démasque ; on lâche prise ; on lâche le pié ; on lâche sa proie ; on lâche la bride ; on lâche la mesure ; on lâche la balle ; on lâche l'autour ; on lâche la main, lorsqu'on vend une chose au-dessous de son prix.

LACHER LA MAIN à son cheval, (Manege) c'est le faire courir de toute sa vîtesse. Lâcher la gourmette, c'est l'accrocher au premier maillon lorsqu'elle serre trop le menton du cheval au second. Voyez GOURMETTE. Lâcher la bride, c'est pousser un cheval, ou le laisser aller à sa volonté.


LACHES(Ornith.) Voyez HARENGADES.


LACHÉSISS. f. (Myth.) Lachésis en latin comme en grec ; une des trois parques. C'est, selon Hésiode, Lachésis qui tient la quenouille, c'est Clotho qui file les commencemens de la vie ; & c'est Atropos qui tient en main les fatals ciseaux pour couper le fil de nos jours. Cependant les Poëtes confondent sans difficulté ces fonctions, & font quelquefois filer Lachésis, comme a fait Juvenal, lib. I. sat. 3. v. 27. en disant, dùm super est Lachésis quod torqueat, pendant que Lachésis a encore de quoi filer, pour dire pendant que nous vivons encore. Lachésis est un mot grec, qui signifie sort, de , sortior, je tire au sort. Le système des Poëtes sur les parques est un des plus ingénieux & des plus féconds en belles images ; il leur a fourni mille pensées brillantes ou philosophiques, qu'on ne peut se lasser de lire dans leurs écrits. Voyez PARQUES. (D.J.)


LACHETÉsubst. f. (Morale) Voy. LACHE.


LACHRIMALACHRIMA


LACHRIMELACHRIME


LACHRYMA(LE), adj. (Anat.) se dit de plusieurs parties relatives aux larmes. Voyez LARMES. La grande lachrymale, la glande innominée des anciens & de Warthon est une petite glande, oblongue, située au-dessus de l'oeil près du petit angle. Elle est conglomérée, divisée en plusieurs lobules, entre lesquels il y a de la graisse. Nicolas, fils de Stenon, est le premier qui ait découvert ces conduits en présence de Borrichius, le 11 de Novembre 1661. Ils naissent des intervalles des lobules, & s'ouvrent par des orifices propres dans la partie concave de la paupiere supérieure, beaucoup plus postérieurement que les cils. Il y en a dans le boeuf depuis six jusqu'à douze ; ils sont assez grands pour qu'on y puisse introduire un brin de vergette ; mais dans l'homme ils sont si obscurs, que Morgagni & Haller ne les ont jamais vûs, &c. Comment. Boerh. Voyez OEIL. Il y a aussi près du grand angle de l'oeil, une petite éminence, appellée caroncule lachrymale. Voyez CARONCULE.

Il y a du même côté un petit os, qui est du nombre de ceux de la mâchoire supérieure, & qui est quelquefois nommé os lachrymal ; mais plus ordinairement os unguis. Voyez UNGUIS.

Les points lachrymaux sont deux petites ouvertures au grand angle de l'oeil ; ce sont des tuyaux membraneux assez ouverts, formés dans la substance du muscle orbiculaire & dans l'extrémité des paupieres ; le supérieur descend un peu en se courbant ; selon Monro, l'inférieur est plus transverse. Ils marchent sous la peau & le muscle orbiculaire au sac nasal, auquel ils s'inserent sous l'extrémité supérieure, non par un conduit commun, comme le veulent Bianchi, Anel, Winslow & Petit, mais par deux différens conduits, dans lesquels passe une humeur aqueuse, saline & transparente, qui est séparée du sang par la glande lachrymale. Ensuite cette humeur est portée par les conduits lachrymaux dans une petite poche, appellée sac lachrymal, situé à la partie supérieure du canal nasal. Il est placé en arriere, & en partie en-dedans du tendon de l'orbiculaire ; sa figure est presque ovale, son diametre est assez grand, & va un peu en descendant. Bianchi est le seul qui ait vû des glandes dans ce sac. Il a été fort connu de Morgagni ; c'est pourquoi il est surprenant qu'il l'ait oublié. Haller, Comment. Boerh. Ce sac est suivi d'un conduit qu'on appelle aussi conduit lachrymal, & qui descend par le canal nasal dans le nez, où il va se décharger immédiatement audessous de l'os spongieux inférieur, ou cornet inférieur du nez. Voyez NEZ. On voit par-là pourquoi le nez dégoutte quand on pleure.

L'humeur qui sépare la glande lachrymale sert à humecter & à lubrifier le globe de l'oeil, afin d'empêcher qu'il ne frotte rudement. Lorsque cette humeur est séparée en grande quantité, ensorte qu'elle s'épanche au-delà des paupieres, on la nomme larmes.


LACHRYMATOIREsubst. m. (Antiq. rom.) les lachrymatoires étoient des phioles de terre ou de verre, dans lesquelles on a cru qu'on recevoit les larmes répandues pour quelqu'un à sa mort ; mais la seule figure de ces phioles qu'on enfermoit dans les tombeaux, annonce qu'on ne pouvoit point s'en servir pour recueillir les larmes, & qu'elles étoient faites pour y mettre les baumes ou onguens liquides, dont on arrosoit les ossemens brûlés. Il est même vraisemblable que tout ce qu'on appelle improprement lachrymatoire dans les cabinets des curieux, doit être rapporté à cette espece de phioles, uniquement destinées à ces sortes de baumes. (D.J.)


LACHTERS. m. (Minéral.) mesure suivant laquelle on compte en Allemagne la profondeur des puits des mines, ou les dimensions des galeries ; elle répond à une brasse. Cette mesure se divise en 80 pouces, & fait trois aulnes & demie de Misnie, c'est-à-dire environ sept piés ; cependant elle n'est point par-tout la même. (-)


LACIADESLaciadae, (Géogr. anc.) lieu municipal de Grece dans l'Attique, de la tribu Oenéide. Il y avoit dans cet endroit un temple du héros Lacius, qui avoit donné le nom au peuple qui l'habitoit. Ce lieu étoit la patrie des deux plus grands capitaines de la Grece, Miltiades & son fils Cimon ; Cornelius Nepos & Plutarque ont écrit leurs vies ; elles sont faites pour élever l'ame & pour l'annoblir. (D.J.)


LACINIÉadj. (Gramm. Bot.) il se dit des feuilles. Une feuille laciniée est celle qui est comme déchirée, déchiquetée, découpée en plusieurs autres feuilles étroites & longues. La feuille du fenouil est laciniée. Voyez l'article FENOUIL.


LACINIENNEadj. fem. Lacinia, (Littér.) surnom que l'on donnoit à Junon ; tiré du promontoire Lacinium, où elle avoit un temple respectable par sa sainteté, dit Tite-Live, & célebre par les riches présens dont il étoit orné. Cicéron ne parle guere sérieusement dans le récit qu'il fait, qu'Annibal eût grande envie de voler de ce temple une colonne qui étoit toute d'or massif ; mais qu'il en fut détourné par un songe, où Junon l'avertit de n'en rien faire, s'il vouloit conserver le bon oeil qui lui restoit encore. Voy. LACINIUM. (D.J.)


LACINIUMLACINIUM


LACISsubst. masc. (Art. Méchan.) ouvrage à reseau fait de fil de lin, ou de soie, ou de coton, ou d'autres matieres qu'on peut entrelacer.

LACIS, (Anatom.) Voyez PLEXUS.


LACKMUSS. m. lacca musica, (Arts) nom que les Allemands donnent à une couleur bleue, semblable à celle qu'on tire du tournesol. Elle vient d'Hollande & de Flandres. C'est un mélange composé de chaux vive, de verd-de-gris, d'un peu de sel ammoniac, & du suc du fruit de myrtille épaissi par la coction. Quand ce mélange a été séché, on le met en pastilles ou en tablettes quarrées. Les Peintres en font usage, & l'on en mêle dans la chaux dont on se sert pour blanchir les plafonds & l'intérieur des maisons ; cela donne un coup d'oeil bleuâtre au blanc, ce qui le rend plus beau. (-)


LACOBRIGA(Géogr. anc.) nom de deux anciennes villes d'Espagne dans la Lusitanie, dont l'une étoit dans le promontoire sacré. Lagobrica est encore le nom d'une ville de l'Espagne Tarragonoise, au pays des Vaccéens. Festus dit que ce nom est composé de lacu & de briga. Briga signifie un pont, & ce mot n'entre dans les mots géographiques, que pour exprimer des lieux où il y avoit un pont ; les Anglois ont pris de là leur mot bridge, un pont, mot qui entre dans la composition de plusieurs noms propres géographiques de leurs pays, soit au commencement, soit à la fin de ces mots, comme Cambridge, Tumbridge, Bridgenorth, Bridgewater ; & comme ces lieux sont tous au passage de quelque riviere, il a fallu y poser des ponts. (D.J.)


LACONICONS. m. (Littérat.) le laconique étoit l'étuve seche dans les palestres greques, & l'étuve voûtée pour faire suer, ou le bain de vapeur portoit chez les Latins le nom de tepidarium. Ces deux étuves étoient jointes ensemble, leur plancher étoit creux & suspendu pour recevoir la chaleur de l'hypocauste, c'est-à-dire d'un grand fourneau maçonné au-dessous. On avoit soin de remplir ce fourneau de bois, ou d'autres matieres combustibles, dont l'ardeur se communiquoit aux deux étuves, à la faveur du vuide qu'on laissoit sous leurs planchers.

L'idée d'entretenir la santé par la sueur de ces sortes d'étuves, étoit de l'invention de Lacédémone, comme le mot laconicon le témoigne ; & Martial le confirme dans les vers suivans.

Ritus si placeant tibi laconum,

Contentus potes arido vapore,

Crudâ virgine, Martiaque mergi.

Les Romains emprunterent cet usage des Lacédémoniens ; Dion Cassius rapporte, qu'Agrippa fit bâtir un magnifique laconicon à Rome l'an 729 de sa fondation, ce qui revient à l'année 25 avant Jesus-Christ. L'effet de ces sortes d'étuves, dit Columelle, est de réveiller la soif & de dessécher le corps. On bâtissoit les laconiques avec des pierres brûlées, ou desséchées par le feu. (D.J.)


LACONIE(LA) Géog. anc. ou le pays de Lacédémone, en Latin Laconia ; célebre contrée de la Grece, au Péloponnèse, dont Lacédémone étoit la capitale. La Laconie étoit entre le royaume d'Argos au nord, l'Archipel à l'orient, le golfe Laconique au midi, la Messénie au couchant, & l'Arcadie au nord-ouest. L'Eurotas la partageoit en deux parties fort inégales. Toute la côte de la Laconie s'étendoit depuis le cap Ténarien, Taenarium, jusques au lieu Praesium ou Prasia.

La Laconie s'appelle aujourd'hui Zaconie ou Brazzo di Maina en Morée, & ses habitans sont nommés Magnottes. Mais la Zaconie des modernes ne répond que très-imparfaitement à la Laconie des anciens. (D.J.)

LACONIE, (Golfe de) en latin Laconicus sinus, (Géog. anc.) golfe de la mer de Grece, au midi du Péloponnèse, à l'orient du golfe Messéniaque, dont il est separé par le cap, autrefois nommé Taenarien. C'est proprement une anse, qu'on appelle présentement golfe de Colochine, & qui est séparé du golfe de Coron par le cap Matapan. C'étoit dans cette anse que se pêchoit la pourpre la plus estimée en Europe ; ce qui a fait dire à Horace (ode 18. lib. II.) " Je n'ai point pour clientes des dames occupées à me filer des laines teintes dans la pourpre de Laconie ".

.... Non Laconicas mihi

Trahunt honestae purpuras clientae.

Cette expression hardie d'Horace, trahunt purpuras pour lanas purpurâ infectas, prouve & justifie les libertés que la poésie lyrique a droit de prendre. (D.J.)

LACONIE (marbre de Laconie) Laconium marmor, (Hist. nat.) les anciens donnoient ce nom à un marbre verd d'une grande beauté, mais dont la couleur n'étoit point entierement uniforme ; il étoit rempli de taches & de veines d'un verd ou plus clair ou plus obscur que le fond de la couleur. Sa ressemblance avec la peau de quelques serpens l'a fait appeller ophites par quelques auteurs : il ne faut point confondre ce marbre avec la serpentine, que l'on a aussi appellée ophites. Voyez SERPENTINE.

Le nom de ce marbre sembleroit devoir faire conjecturer qu'on en tiroit de la partie de la Grece qui est aux environs de Lacédémone, cependant on dit que les Romains le faisoient venir d'Egypte. Aujourd'hui on en trouve en Europe près de Vérone en Italie, en Suede & en Angleterre près de Bristol. Il paroît que ce marbre est le même que celui que les Marbriers nomment verd d'Egypte ou verd antique. (-)


LACONIMURGUM(Géog. anc.) ancienne ville d'Espagne chez les Vettons, peuples situés à l'orient de la Lusitanie. Le P. Hardouin croit que c'est présentement Constantina dans l'Andalousie, au-dessus de Penaflor. (D.J.)


LACONISMES. m. (Littérat.) c'est-à-dire en françois, langage bref, animé & sententieux ; mais ce mot désigne proprement l'expression énergique des anciens Lacédémoniens, qui avoient une maniere de s'énoncer succincte, serrée, animée & touchante.

Le style des modernes, qui habitent la Zaconie, ne s'en éloigne guere encore aujourd'hui : mais ce style vigoureux & hardi ne sied plus à de misérables esclaves, & répond mal au caractere de l'ancien laconisme.

En effet, les Spartiates conservoient un air de grandeur & d'autorité dans leurs manieres de dire beaucoup en peu de paroles. Le partage de celui qui commande est de trancher en deux mots. Les Turcs ont assez humilié les Grecs de Misitra, pour avoir droit de leur tenir le propos qu'Epaminondas tint autrefois aux gens du pays : " En vous ôtant l'empire, nous vous avons ôté le style d'autorité ".

Ce talent de s'énoncer en peu de mots, étoit particulier aux anciens Lacédémoniens, & rien n'est si rare que les deux lettres qu'ils écrivirent à Philippe, pere d'Alexandre. Après que ce prince les eut vaincus, & réduit leur état à une grande extrémité, il leur envoya demander en termes impérieux, s'ils ne vouloient pas le recevoir dans leur ville, ils lui écrivirent tout uniment, non ; en leur langue, la réponse étoit encore plus courte, .

Comme ce roi de Macédoine insultoit à leurs malheurs, dans le tems que Denys venoit d'être dépouillé du pouvoir souverain, & réduit à être maitre d'école dans Corinthe, ils attaquerent indirectement la conduite de Philippe par une lettre de trois paroles, qui le menaçoient de la destinée du tyran de Syracuse : , Denys est à Corinthe.

Je sais que notre politesse trouvera ces deux lettres si laconiques des Lacédémoniens extrêmement grossieres ; eh ! bien, voici d'autres exemples de laconisme de la part du même peuple, que nous proposerons pour modele ! Les Lacédémoniens, après la journée de Platée, dont le récit pouvoit souffrir quelque éloge de la valeur de leurs troupes, puisqu'il s'agissoit de la plus glorieuse de leurs victoires, se contenterent d'écrire à Sparte, les Persans viennent d'être humiliés ; & lorsqu'après de si sanglantes guerres, ils se furent rendus maîtres d'Athènes, ils manderent simplement à Lacédémone, la ville d'Athènes est prise.

Leur priere publique & particuliere tenoit d'un laconisme plein de sens. Ils prioient seulement les dieux de leur accorder les choses belles & bonnes, . Voilà toute la teneur de leurs oraisons.

N'espérons pas de pouvoir transporter dans le françois l'énergie de la langue greque ; Eschine, dans son plaidoyer contre Ctésiphon, dit aux Athéniens : " Nous sommes nés pour la paradoxologie " ; tout le monde savoit que ce seul mot signifioit " pour transmettre par notre conduite aux races futures une histoire incroyable de paradoxes " ; mais il n'y a que le grec qui ait trouvé l'art d'atteindre à une briéveté si nerveuse & si forte. (D.J.)


LACOWITZ(Géog.) ville de la Pologne, dans la Russie blanche, au palatinat de Novogorodeck.


LACQUES. f. (Hist. nat. des Drog. Arts, Chim.) espece de cire que des fourmis aîlées, de couleur rouge, ramassent sur des fleurs aux Indes orientales, & qu'elles transportent sur de petits branchages d'arbres où elles font leur nid.

Il est vraisemblable qu'elles y déposent leurs oeufs ; car ces nids sont pleins de cellules, où l'on trouve un petit grain rouge quand il est broyé, & ce petit grain rouge est selon les apparences, l'oeuf d'où la fourmi volante tire son origine.

La lacque n'est donc point précisément du genre des gommes, ni des résines, mais une sorte de cire recueillie en forme de ruche, aux Indes orientales, par des fourmis volantes ; cette cire séchée au soleil devient brune, rouge-clair, transparente, fragile.

On nous l'apporte de Bengale, de Pégu, de Malabar, & autres endroits des Indes. On la nomme trec dans les royaumes de Pégu & de Martaban.

Garcie des Jardins & Bontius sont du nombre des premiers parmi les auteurs qui nous ont appris sa véritable origine. Ceux qui pretendent que la lacque est une partie de la fêve du jujuba indica, suintée à-travers l'écorce, sont dans l'erreur ; car, outre que les bâtons sur lesquels elle a été formée prouvent le contraire, la résine qui distille par incision de cet arbre est en petite quantité & d'une nature toute différente.

Plusieurs écrivains se sont aussi persuadés que la lacque avoit été connue de Dioscoride & de Sérapion ; mais la description qu'ils nous en ont donnée démontre assez le contraire. Quant au nom de gomme qu'elle porte, c'est un nom impropre & qui ne peut lui convenir, puisque c'est un ouvrage de petits insectes.

La principale espece de lacque est celle qu'on nomme lacque en bâtons, parce qu'on nous l'apporte attachée à de petits branchages sur lesquels elle a été formée. Il ne faut pas croire que cette espece de cire provienne des petits rameaux où on la voit attachée, puisqu'en la cassant, & en la détachant de ces petits bâtons, on ne voit aucune issue par où elle auroit pû couler. D'ailleurs, comme cette espece de cire est fort abondante, & que souvent les bâtons sont très-petits, il est visible qu'elle n'en est point produite. Enfin, le sentiment unanime des voyageurs le confirme.

Ils nous disent tous que les bâtons de la lacque ne sont autre chose que des branchages que les habitans ont soin de piquer en terre en grande quantité, pour servir de soutien à l'ouvrage des fourmis volantes, qui viennent y déposer l'espece de cire que nous appellons lacque. Le mérite de la lacque de Bengale sur celle de Pégu ne procede que du peu de soin que les Péguans ont de préparer les bâtons pour recevoir le riche ouvrage de leurs fourmis, ce qui oblige ces insectes de se décharger à terre de la lacque qu'ils ont recueillie, laquelle étant mêlée de quantité d'ordures, est beaucoup moins estimée que celle de Bengale, qui ne vient qu'en bâtons.

Mais tâchons de dévoiler la nature de l'ouvrage de ces insectes ; M. Geoffroy, qui s'en est occupé, semble y être parvenu. Voici le précis de ses observations, insérées dans les Mém. de l'acad. des Sc. année 1714.

Il lui a paru, en examinant l'ouvrage de ces petits animaux, que ce ne pouvoit être qu'une sorte de ruche, approchant en quelque façon de celle que les abeilles & d'autres insectes ont coutume de travailler. En effet, quand on la casse, on la trouve partagée en plusieurs cellules ou alvéoles, d'une figure assez uniforme, & qui marque que ce n'a jamais été une gomme, ni une résine coulante des arbres. Chacune de ces alvéoles est oblongue, à plusieurs pans, quelquefois tout-à-fait ronde, selon que la matiere étant encore molle, a été dérangée, & a coulé autour de la branche qui la soutient.

Les cloisons de ces alvéoles sont extrèmement fines, & toutes pareilles à celles des ruches des mouches à miel ; mais comme elles n'ont rien qui les défende de l'injure de l'air, elles sont recouvertes d'une couche de cette même cire, assez dure & assez épaisse pour leur servir d'abri ; d'où l'on peut conjecturer que ces animaux ne travaillent pas avec moins d'industrie que les abeilles, puisqu'ils ont beaucoup moins de commodités.

Il y a lieu de croire que ces alvéoles sont destinées aux essains de ces insectes comme celles des abeilles ; & que ces petits corps qu'on y trouve sont les embrions des insectes qui en doivent sortir ; ou les enveloppes de ceux qui en sont sortis effectivement, comme on le voit dans la noix de galle, & autres excroissances provenant de la piqûure des insectes.

Ces petits corps sont oblongs, ridés ou chagrinés, terminés d'un côté par une pointe, de l'autre par deux, & quelquefois par une troisieme. En mettant ces petits corps dans l'eau, ils s'y renflent comme la cochenille, la teignent d'une aussi belle couleur, & en prennent à peu-près la figure, ensorte que la seule inspection fait juger que ce sont de petits corps d'insectes ; en quelque état qu'ils soient ce sont eux qui donnent à la lacque la teinture rouge qu'elle semble avoir ; car quand elle en est absolument dépouillée ou peu fournie, à peine en a-t-elle une légere teinture.

Il paroît donc que la lacque n'est qu'une sorte de cire, qui forme pour ainsi dire le corps de la ruche, & cette cire est d'une bonne odeur quand on la brûle. Mais pour ce qui est des petits corps, qui sont renfermés dans les alvéoles, ils jettent, en brûlant, une odeur desagréable, semblable à celle que rendent les parties des animaux. Plusieurs de ces petits corps sont creux, pourris ou moisis ; d'autres sont pleins d'une poudre où l'on découvre, à l'aide du microscope, quantité d'insectes longs, transparens, à plusieurs pattes.

On peut comparer la lacque, qui est sur les bâtons chargés d'alvéoles, à la cire de nos mouches, & dire que sans les fourmis il n'y auroit point de lacque ; car ce sont elles qui prennent soin de la ramasser, de la préparer & de la travailler pendant huit mois de l'année pour leur usage particulier, qui est la production & la conservation de leurs petits. Les hommes ont aussi mis à profit cette lacque, en l'employant pour la belle teinture des toiles qui se fait aux Indes, pour la belle cire à cacheter dont nous nous servons, pour les vernis & pour la peinture.

On a établi différentes sortes de lacques. Premierement, la lacque en branches, dont on peut distinguer deux especes ; une de couleur d'ambre jaune, qui porte des alvéoles remplies de chrysalides, dont la couleur est grise, c'est la lacque de Madagascar : Flacourt en a parlé le premier, & elle ne mérite aucune estime.

La seconde espece est d'une couleur plus obscure à l'extérieur ; mais entierement rouge, lorsqu'on regarde la lumiere à-travers. Cette belle couleur lui vient de ce que ses alvéoles sont bien remplis, & que les parties animales y étant en abondance, ont communiqué leur teinture à la cire à l'aide de la chaleur du soleil. On peut dire que c'est la lacque dans sa maturité, aussi est-elle pesante, plus serrée & plus solide que la précédente ; c'est-là la bonne lacque.

Les Indiens, sur-tout les habitans de Bengale, qui en connoissent tout le prix, & combien les Européens l'estiment, sont attentifs à sa préparation. Pour cet effet ils enfoncent en terre dans les lieux où se trouvent les insectes qui la forment, quantité de petites branches d'arbres ou de roseaux, de la maniere qu'on rame les pois en France. Lorsque ces insectes les ont couvert de lacque, on fait passer de l'eau par-dessus, & on la laisse ainsi exposée quelque tems au soleil, où elle vient dure & seche, telle qu'on nous l'apporte en Europe.

Cette gomme bouillie dans l'eau avec quelques acides, fait une teinture d'un très-beau rouge. Les Indiens en teignent ces toiles peintes si sévérement défendues, & si fort à la mode en France, qui ne perdent point leur couleur à l'eau ? les Levantins en rougissent aussi leurs maroquins. Elle doit être choisie la plus haute en couleur, nette, claire, un peu transparente, se fondant sur le feu, rendant étant allumée une odeur agréable, & quand elle est mâchée, teignant la salive en couleur rouge.

Quelques auteurs de matiere médicale lui attribuent les vertus d'être incisive, apéritive, atténuante ; de purifier le sang, d'exciter les mois aux femmes, la transpiration & la sueur ; mais ces vertus sont si peu confirmées par l'expérience, que l'usage de cette drogue est entierement reservé pour les Arts.

La lacque en grain, est celle que l'on a fait passer légerement entre deux meules, pour en exprimer la substance la plus précieuse : la lacque plate est celle qu'on a fondue & applatie sur un marbre : elle ressemble au verre d'antimoine.

Tout le monde sait que la lacque en grain est employée pour la cire à cacheter, dont celle des Indes est la meilleure de toutes : c'est de la bonne lacque liquefiée & colorée avec du vermillon. Les Indiens font encore avec leur lacque colorée une pâte très-dure, d'un beau rouge, dont ils forment des brasselets appellés manilles.

Pour tirer la teinture rouge de la lacque, au rapport du P. Tachard, on la sépare des branches, on la pile dans un mortier, on la jette dans de l'eau bouillante, & quand l'eau est bien teinte, on en remet d'autre, jusqu'à ce qu'elle ne teigne plus. On fait évaporer au soleil la plus grande partie de l'eau ; on met ensuite cette teinture épaissie dans un linge clair, on l'approche du feu, & on l'exprime au-travers du linge. Celle qui a passé la premiere est en gouttes transparentes, & c'est la plus belle lacque. Celle qui sort ensuite par une plus forte expression, & qu'on est obligé de racler avec un couteau, est plus brune, & d'un moindre prix. Voilà la préparation de la lacque la plus simple, qui n'est qu'un extrait de la couleur rouge que donnent les parties animales.

C'est de cette premiere préparation, dont les autres qui se sont introduites depuis par le secours de l'art, ont pris leur nom. De-là toutes les lacques employées dans la Peinture, pour peindre en mignature & en huile, qui sont des pâtes séches, auxquelles on a donné la couleur de la lacque, selon les degrés nécessaires pour la gradation des teintes.

Ce mot de lacque s'est ensuite étendu à un grand nombre d'autres pâtes séches, ou poudres de différentes couleurs, & teintes avec des matieres bien différentes. Ainsi la lacque fine de Venise est une pâte faite avec de la cochenille mesteque qui reste après qu'on en a tiré le premier carmin. La lacque colombine, ou lacque plate, est une pâte qu'on préparoit autrefois à Venise mieux qu'ailleurs, avec des tontures de l'écarlate bouillie dans une lessive de soude blanchie avec de la craie & de l'alun. La lacque liquide est une certaine teinture tirée du bois de Brésil ; toutes ces lacques s'emploient dans la Peinture & dans les vernis.

Divers chimistes en travaillant la lacque ont observé qu'elle ne se fond ni ne se liquéfie point dans de l'huile d'olive, quoiqu'on les échauffe ensemble sur le feu ; l'huile n'en prend même aucune couleur, & la lacque demeure au fond du vaisseau, en une substance gommeuse, dure, cassante, grumeleuse, rouge & brune ; ce qui prouve encore chimiquement que la lacque n'est point une résine.

Les mêmes chimistes ont cherché curieusement à tirer la teinture de la lacque, & l'on ne sera pas fâché d'en trouver ici le meilleur procédé : c'est à Boerhaave qu'on le doit.

Prenez de la lacque pure, reduisez-la en une poudre très-fine, humectez-la avec de l'huile de tartre par défaillance, faites-en une pâte molle, que vous mettrez dans un matras, exposez ce vaisseau sur un fourneau à une chaleur suffisante, pour sécher peu-à-peu la masse que vous aurez formée. Retirez ensuite votre vaisseau, laissez-le refroidir en plein air, l'huile alkaline se resoudra derechef ; remettez la masse sur le feu une seconde fois, retirez une seconde fois le vaisseau, & réitérez la liquéfaction ; continuez de la même maniere une troisieme fois, desséchant & liquéfiant alternativement, & vous parviendrez finalement à détruire la ténacité de la gomme, & à la mettre en une liqueur d'une belle couleur purpurine. Faites sécher derechef, & tirez la masse seche hors du vaisseau ; cette masse ainsi préparée & pulvérisée, vous fournira la teinture avec l'alcohol.

Mettez-la dans un grand matras, versez dessus autant d'alcohol pur qu'il en faut pour qu'il surnage, fermez votre vaisseau avec du papier ; remettez-le sur votre fourneau, jusqu'à ce qu'y ayant demeuré deux ou trois heures, l'alcohol commence à bouillir ; vous pouvez le faire sans danger, à cause de la longueur & de l'étroitesse du col du matras. Laissez refroidir la liqueur, ôtez la teinture claire, en inclinant doucement le vaisseau que vous tiendrez bien fermé : traitez le reste de la même maniere avec d'autre alcohol, & continuez jusqu'à ce que la matiere soit épuisée, & ne teigne plus l'alcohol.

C'est par ce beau procédé qu'on peut tirer d'excellentes teintures de la myrrhe, de l'ambre, de la gomme de genievre & autres, dont l'efficacité dépendra des vertus résidentes dans les substances d'où on les tirera, & dans l'esprit qui y sera secrettement logé.

Ce même procédé nous apprend 1°. qu'un alkali à l'aide de l'air & d'une chaleur digestive, est capable d'ouvrir un corps dense, & de le disposer à communiquer ses vertus à l'alcohol ; 2°. que l'action de la désiccation sur le feu & de la liquéfaction à l'air, faites alternativement, agit sur les particules les plus insensibles du corps dense, sans toutefois qu'en poussant ce procédé aussi loin qu'il est possible, on parvienne jamais à les dissoudre toutes. (D.J.)

LACQUE ARTIFICIELLE, (Arts) substance colorée qu'on tire des fleurs, soit en les faisant cuire à feu lent dans une lessive convenable, soit en les faisant distiller plusieurs fois avec de l'esprit-de-vin. C'est de ces deux manieres qu'on tire les couleurs de toutes sortes de plantes récentes ; la jaune de la fleur du genêt ; la rouge, du pavot ; la bleue, de l'iris ou de la violette ; la verte, de l'acanthe ; la noire, de la laterne selon Clusius, &c. & cette lacque est d'un grand usage dans la Peinture, sur-tout aux peintres en fleurs, & aux enlumineurs ; nous allons parler de ces deux méthodes ; commençons par celle de la lessive.

Faites avec de la soude & de la chaux une lessive médiocrement forte ; mettez cuire, par exemple, des fleurs de genêts, récentes, à un feu doux, de maniere que cette lessive se charge de toute la couleur des fleurs de genêts ; ce que vous reconnoîtrez, si les fleurs dont on a fait l'extrait sont devenues blanches, & la lessive d'un beau jaune ; vous en retirerez pour lors les fleurs, & vous mettrez la décoction dans des pots de terre vernissés pour la faire bouillir ; vous y joindrez autant d'alun de roche qu'il s'y en pourra dissoudre. Retirez ensuite la décoction, versez-la dans un pot plein d'eau claire, la couleur jaune se précipitera au fond. Vous laisserez alors reposer l'eau, vous la décanterez & y en verserez de nouvelle. Lorsque la couleur se sera déposée, vous décanterez encore cette eau, & vous continuerez de même, jusqu'à ce que tout le sel de la lessive & l'alun ayent été enlevés, parce que plus la couleur sera déchargée de sel & d'alun, plus elle sera belle. Dès que l'eau ne se chargera plus de sel, & qu'elle sortira sans changer de couleur, vous serez assurés que tout le sel & l'alun ont été emportés ; alors vous trouverez au fond du pot, de la lacque pure & d'une belle couleur.

Il faut observer entr'autres choses dans ces opérations, que lorsqu'on a fait un peu bouillir les fleurs dans une lessive, qu'on l'a décantée, qu'on en a versé une nouvelle sur ce qui reste ; qu'après une deuxieme cuisson douce, on a réitéré cette opération jusqu'à trois fois, ou plutôt tant qu'il vient de la couleur, & qu'on a précipité chaque extrait avec de l'alun ; chaque extrait ou précipitation donne une lacque ou couleur particuliere, qui est utile pour les différentes nuances, dont sont obligés de se servir les peintres en fleurs.

On ne doit point cependant attendre cet effet de toutes les fleurs, parce qu'il y en a dont les couleurs sont si tendres, qu'on est obligé d'en mettre beaucoup sur une petite quantité de lessive, tandis qu'il y en a d'autres pour qui on prend beaucoup de lessive sur peu de fleurs ; mais ce n'est que la pratique & l'expérience qui peuvent enseigner quel est le tempérament à garder.

Il ne s'agit plus que de sécher la lacque qu'on a tirée des fleurs. On pourroit l'étendre sur des morceaux de linge blanc, qu'on feroit sécher à l'ombre sur des briques nouvellement cuites ; mais il vaut mieux avoir une plaque de gypse, haute de deux ou trois travers de doigts ; dès qu'on voudra sécher la lacque, on fera un peu chauffer le plateau de gypse, & on étendra la lacque dessus ; ce plateau attire promtement l'humidité. Un plateau de gypse peut servir long-tems à cet usage, pourvu qu'on le fasse sécher à chaque fois qu'on l'aura employé ; au lieu de gypse on pourroit encore se servir d'un gros morceau de craye lisse & unie. Il n'est pas indifférent de sécher la lacque vîte ou lentement ; car il s'en trouve, qui en séchant trop vîte, perd l'éclat de sa couleur, & devient vilaine ; il faut donc en ceci beaucoup de patience & de précaution.

Passons à la méthode de tirer la lacque artificielle par l'esprit-de-vin ; voici cette méthode selon Kunckel.

Je prends, dit-il, un esprit-de-vin bien rectifié & déflegmé, je le verse sur une plante ou fleur, dont je veux extraire la teinture ; si la plante est trop grosse ou seche, je la coupe en plusieurs morceaux ; s'il s'agit de fleurs, je ne les coupe ni ne les écrase.

Aussi-tôt que mon esprit-de-vin s'est coloré, je le décante, & j'en verse de nouveau. Si la couleur qu'il me donne cette seconde fois est semblable à la premiere, je les mets ensemble ; si elle est différente, je les laisse à part, j'en ôte l'esprit-de-vin par la voye de la distillation, & je n'en laisse qu'un peu dans l'alambic pour pouvoir en retirer la couleur ; je la mets dans un vase ou matras, pour la faire évaporer lentement, jusqu'à ce que la couleur ait une consistance convenable, ou jusqu'à ce qu'elle soit entierement seche ; mais il faut que le feu soit bien doux, parce que ces sortes de couleurs sont fort tendres.

Il y a des couleurs de fleurs qui changent & donnent une teinture toute différente de la couleur qu'elles ont naturellement, c'est ce qui arrive sur-tout au bleu ; il faut une grande attention & un soin particulier pour tirer cette couleur : il n'y a même que l'usage & l'habitude qui apprennent la maniere d'y réussir.

Finissons par deux courtes observations ; la premiere que les plantes ou fleurs donnent souvent dans l'esprit-de vin une couleur différente de celle qu'elles donnent à la lessive. La seconde, que l'extraction ne doit se faire que dans un endroit frais ; car pour peu qu'il y eût de chaleur, la couleur se gâteroit ; c'est par la même raison qu'il est très-aisé en distillant, de se tromper au degré de chaleur, & que cette méprise rend tout l'ouvrage laid & disgracieux ; un peu trop de chaleur noircit les couleurs des végétaux ; le lapis lui-même perd sa couleur à un feu trop violent. (D.J.)


LACROME(Géog.) écueil au voisinage du port de Raguse ; & sur cet écueil qui a près d'une lieue de tour, est une abbaye de bénédictins. M. Delisle nomme cet écueil Chirona dans sa carte de la Grece. (D J.)


LACTAIRECOLOMNE, (Littér.) Lactaria, on sousentend columna ; colomne élevée dans le marché aux herbes à Rome, où l'on apportoit les enfans trouvés pour leur avoir des nourrices. Nous apprenons de Juvénal, Satyr. VI. v. 610. que les femmes de qualité y venoient souvent prendre des enfans abandonnés pour les élever chez elles ; ensuite les autres enfans dont personne ne se chargeoit étoient nourris aux dépens du public. (D.J.)


LACTÉEVOIE, (Astron.) est la même chose que GALAXIE ; on l'appelle aussi voie de lait : mais de ces trois dénominations celle de voie lactée est plus en usage, même parmi les Astronomes. Voyez l'article GALAXIE.


LACTÉESVEINES LACTEES, ou VAISSEAUX LACTES, en Anatomie, sont de petits vaisseaux longs, qui des intestins portent le chyle dans le réservoir commun. Voyez CHYLE.

Hippocrate, Erasistrate & Galien, passent pour les avoir connues ; mais Asellius fut le premier qui publia en 1622 une description exacte de celles qu'il avoit vûes dans les animaux, & qui les nomma veines lactées, parce que la liqueur qu'elles contiennent ressemble à du lait. Voyez Dougl. bibl. anat. pag. 236. édit. 1734. Tulpius est le premier qui les ait vûes dans l'homme en 1537. Highmor & Folius en 1739. Veslingius les a souvent vûes dans l'homme, & il en a donné la figure. Celle que Duverney a insérée dans le vol. I. des actes de Petersbourg, est la meilleure de toutes. Ces veines, du tems de Bartholin, ont été tellement confondues avec les vaisseaux lymphatiques, que les uns ont dit qu'elles se jettoient dans le foie, d'autres dans la matrice, d'autres enfin dans différentes parties.

Ces vaisseaux ont des tuniques si minces, qu'ils sont invisibles, excepté lorsqu'ils sont remplis de chyle ou de lymphe. Ils viennent de tous les endroits des intestins grêles, & à mesure qu'ils s'avancent de-là vers les glandes du mesentere, ils s'unissent & forment de plus grosses branches, appellées veines lactées du premier genre. Les orifices par lesquels ces vaisseaux s'ouvrent dans la cavité des intestins, d'où ils reçoivent le chyle, sont si petits qu'il est impossible de les appercevoir avec le meilleur microscope. Il étoit nécessaire qu'ils surpassassent en petitesse les plus petites arteres, afin qu'il n'y entrât rien qui pût arrêter la circulation du sang.

Cette extrémité des veines lactées communique avec les arteres capillaires des intestins, & les veines lactées reçoivent par ce moyen une lymphe qui détrempe le chyle, en facilite le cours, les tiennent nettes elles-mêmes, & aussi les glandes, de peur que le chyle venant à s'y arrêter quand on jeûne, ne les embarrasse & ne les bouche.

Les veines lactées par leur autre extrémité, déchargent le chyle dans les cellules vessiculaires des glandes répandues par tout le mésentere. De ces glandes viennent d'autres veines lactées plus grosses, qui portent le chyle immédiatement dans le reservoir de Pecquet ; & ces dernieres sont appellées veines lactées secondaires.

Les veines lactées ont de distance en distance des valvules qui empêchent le chyle de retourner dans les intestins. Voyez VALVULE.

On doute encore si les gros intestins ont des veines lactées ou non. L'impossibilité de disséquer des corps humains comme il faudroit pour une telle recherche, ne permet pas de l'assurer ou de le nier. Les matieres contenues dans les gros intestins ne sont pas propres à fournir beaucoup de chyle ; de sorte que s'ils ont des veines lactées, ils ne sauroient vraisemblablement en avoir que très-peu. Il est constant qu'on les a observées dans plusieurs animaux. Winslow, Bohne, Folius, Warcher, Higmor les ont vues dans l'homme. Santorini, Leprotti, Drelincourt, Brunner, prétendent qu'il n'y en a point dans les gros intestins ; mais, comme l'observe très-judicieusement M. Haller, les conclusions négatives doivent être soutenues par beaucoup d'expériences.

Dans les animaux, si on les ouvre, un tems raisonnable après qu'ils ont pris de la nourriture, comme au bout de deux ou trois heures, on apperçoit les veines lactées blanches & très-gonflées : & si on les blesse, le chyle en sort abondamment. Mais si on les examine lorsque l'estomac de l'animal a été quelque tems vuide, elles paroissent comme des vaisseaux lymphatiques, étant visibles à la vérité, mais pleines d'une liqueur transparente.

Le chyle contenu dans les veines lactées, montre qu'elles communiquent avec la cavité des intestins. Mais on n'a pas encore découvert comment leurs orifices sont disposés pour le recevoir, & on ne connoît aucun moyen d'injecter les veines lactées par la cavité des intestins. Ainsi leur entrée dans ce canal est probablement oblique, puisque ni l'air, ni les liqueurs n'y peuvent pénétrer de-là ; & comme les veines lactées ne reçoivent rien que pendant la vie de l'animal, il y a lieu de croire que c'est le mouvement péristaltique des intestins qui les met en état de recevoir le chyle. Ce qui peut s'exécuter par le moyen des fibres circulaires & longitudinales des intestins, qui appliquent sans-cesse leurs tuniques internes contre ce qu'ils contiennent ; en conséquence de quoi le chyle est séparé de la matiere excrémentitielle, & se trouve forcé d'entrer par les orifices des veines lactées.


LACTODORUM(Géog. anc.) ou plutôt LACTORODUM, ancien lieu de la grande-Bretagne, qui se trouvoit, selon l'Itinéraire d'Antonin, entre Bennavenna & Magiovintum. M. Gale rend Bennavenna par Weedon, & Magiovintum par Dunstale. Il croit que Lactorodum est Stony-streadfort, un gué sur le chemin pavé. Il aime mieux lire Lactorodum que Lactorodum, parce qu'en langue bretone, lech signifie une pierre, & rhyd, un gué. (D.J.)


LACTURCIE(Littér.) & par d'autres LACTUCINE ou LACTICINIE, déesse des Romains, qui amollissoit les blés en lait, après que Flore en avoit pris soin lorsqu'ils étoient en fleurs. Varron donnoit cette charge au dieu Lactans, & selon les PP. Bénédictins au dieu Lacturne. Tous ces mots qui renferment la même idée, faisoient grand plaisir aux poëtes géorgiques, & ne pouvoient qu'annoblir leurs écrits ; nous n'avons plus ces mêmes avantages. (D.J.)


LACUNESlacunae, chez les Anatomistes, sont certains conduits excrétoires dans les parties naturelles de la femme. Voyez les Planch. anatomiques & leur explication.

Entre les fibres charnues des ureteres & la membrane du vagin, on trouve un corps blanchâtre & glanduleux, d'environ un doigt d'épais, qui s'étend autour du col de la vessie, & qui a un grand nombre de conduits excrétoires, que de Graaf appelle lacunes ; lesquels se terminent à la partie inférieure de l'orifice de la matrice de chaque côté par un petit trou plus visible que tous les autres qui répondent par deux petits tuyaux à ce corps folliculeux, & y apportent une humeur visqueuse qui se mêle avec la semence du mâle. Voyez GENERATION, CONCEPTION, SEMENCE. &c.

LACUNE, (Imprimerie) ce mot s'entend dans la pratique de l'Imprimerie, d'un vuide ou interruption de discours que l'on imite dans l'impression lorsqu'il s'en trouve dans un manuscrit, que l'on n'a pas jugé à propos ou que l'on n'a pu remplir ; assez ordinairement on représente ce défaut d'un manuscrit, à l'impression, par des lignes de points.


LACYDON(Géog. anc.) , c'est proprement le nom du port de Marseille. La ville & le port avoient leurs noms particuliers, comme Athènes. (D.J.)


LADAS. m. (Hist. mod.) du saxon ladian, signifie aussi une purgation canonique ou maniere de se laver d'une accusation, en faisant entendre trois témoins pour sa décharge. Dans les lois du roi Ethelred, il est souvent fait mention de lada simplex, triplex & plena. La premiere étoit apparemment celle où l'accusé se justifioit par son seul serment ; la seconde celle où il produisoit trois témoins, ou comme on les nommoit alors conjuratores, & peut-être étoit-il du nombre. Quant à la troisieme espece, on ignore quel nombre de témoins étoit précisément requis pour remplir la formalité nommée lada plena.


LADANUMS. m. (Hist. nat. des drog. exot.) en Grec , en arabe laden, suc gluant ou substance résineuse, qui transsude des feuilles du ciste ladanifere, que nous appellons lede. Voy. LEDE.

On trouve dans les boutiques deux sortes de ladanum ; l'une en grandes masses molles, qui approchent de la consistance d'emplâtre ou d'extrait, gluantes lorsqu'on les manie avec les doigts, d'une odeur agréable & d'un roux noirâtre ; elles sont enveloppées dans des vessies ou dans des peaux ; c'est ce qu'on nomme communément ladanum en masse.

L'autre sorte est en pains entortillés & roulés, secs, durs, fragiles, s'amollissant cependant à la chaleur du feu, de couleur noire, d'une odeur foible, & mêlés d'une quantité prodigieuse d'un petit sable noir ; c'est l'espece la plus commune, on l'appelle ladanum in tortis. Nous les recevons toutes les deux de l'isle de Candie, & des autres isles de l'Archipel. On le recueille aussi dans l'isle de Chypre du côté de Baffa, qui est l'ancienne Paphos.

Les anciens grecs ont connu comme nous cette résine grasse, & la maniere de la recueillir ; du tems de Dioscoride, & même du tems d'Hérodote, on n'amassoit pas seulement le ladanum avec des cordes, on détachoit encore soigneusement celui qui s'étoit pris à la barbe & aux cuisses des chevres, lorsqu'elles avoient brouté le ciste.

Les Grecs modernes ont pour faire cette récolte un instrument particulier, qu'ils nomment , & dont M. de Tournefort a donné la figure dans son voyage du Levant. Cet instrument est semblable à un rateau qui n'a point de dents ; ils y attachent plusieurs languettes ou courroies de cuir grossier, qui n'a point été préparé. Ils les passent & repassent sur les cistes, & à force de les rouler sur ces plantes, de les secouer, & de les frotter aux feuilles de cet arbuste, leurs courroies se chargent de la glu odoriférante, attachée sur les feuilles ; c'est une partie du suc nourricier de l'arbrisseau, lequel transsude au-travers de la tissure de ses feuilles comme une sueur grasse, dont les gouttes sont luisantes & aussi claires que la térébenthine.

Lorsque les courroies du rateau sont bien chargées de cette graisse, on les ratisse avec un couteau, & l'on met en pain ce que l'on en détache, c'est-là le ladanum. Un homme qui travaille avec application en amasse par jour environ trois livres deux onces, quantité qu'on vendoit un écu de France à Retimo du tems que M. de Tournefort y voyageoit.

Cette récolte n'est rude que parce qu'il faut la faire dans les plus grandes chaleurs, & lorsque le tems est calme ; cela n'empêche pas qu'il n'y ait quantité d'ordures dans le ladanum le plus pur, parce que les vents des mois précédens ont jetté beaucoup de poussiere sur les arbrisseaux : mais pour augmenter le poids de cette drogue, les Grecs la pétrissent avec un sablon noirâtre, ferrugineux & très-fin, qui se trouve sur les lieux, comme si la nature avoit voulu leur apprendre à sophistiquer leur marchandise. Il est difficile de connoître la tromperie lorsque le sablon est bien mêlé avec la résine ; & ce n'est qu'après l'avoir mâché long-tems qu'on sent le ladanum craquer sous la dent ; il y a néanmoins un bon remede, c'est de dissoudre le ladanum, & le filtrer ; car par ce moyen on sépare tout ce qu'on y a ajouté, qui n'est pas peu de chose, puisque sur deux livres de ladanum commun, on en retire ordinairement vingt-quatre onces de sable, & tout au plus quatre onces de vraie résine.

Les femmes grecques portent souvent dans leurs mains des boules faites de ladanum simple ou de ladanum ambré pour les sentir. (D.J.)

LADANUM ou LABDANUM, (Mat. méd.) est une gomme résine selon les auteurs de la table des médicamens, mise à la tête de la Pharmacopée de Paris. On doit choisir le ladanum pur, très-aromatique & qui s'amollisse facilement par la chaleur. Le ladanum en masses ou en pain doit être préféré au ladanum commun ou en tortis ; c'est pourtant cette derniere espece qu'on emploie plus fréquemment.

Le ladanum est fort rarement employé dans les remedes magistraux destinés à l'usage intérieur, il a cependant les vertus génériques des baumes ou des résines molles aromatiques. Voyez BAUMES & RESINE.

Quelques auteurs en ont recommandé l'application extérieure contre la foiblesse d'estomac, & dans le mal des dents ; mais on compte peu aujourd'hui sur de pareilles applications. Sont-elles absolument inutiles ? Voyez TOPIQUE.

On fait entrer le ladanum dans les fumigations odorantes. Voyez FUMIGATION.

Il entre aussi dans le baume hystérique, dans l'emplâtre contra rupturam, l'emplâtre stomacal ; & sa résine séparée par le moyen de l'esprit-de-vin dans la thériaque céleste de la Pharmacopée de Paris.

Les produits de sa distillation qui sont les mêmes que ceux de toute autre résine odorante, ne sont point d'usage. Voyez RESINE. (b)


LADE(Géog. anc.) isle de la mer Egée, devant Milet, sur la côte d'Asie. Hérodote, Thucydide & Pausanias en parlent. (D.J.)


LADENBOURG(Géog.) Ladenburgum, petite ville d'Allemagne au palatinat du Rhin, entre Heidelberg & Manheim sur le Necker. Elle appartient à l'évêché de Worms, & à l'électeur Palatin, Long. 27. 17. lat. 49. (D.J.)


LADIZIN(Géogr.) ville du royaume de Pologne, dans la petite Russie, au Palatinat de Braclow.


LADOGS. m. (Hist. nat. Comm.) c'est ainsi que l'on nomme en Russie un poisson qui ressemble beaucoup au hareng. On le pêche dans le lac de Ladoga, d'où lui vient le nom qu'il porte. Les Russes le salent & le mettent dans des barrils de la même façon que cela se pratique pour les harengs ; & comme ils observent un carême rigoureux & des jeûnes très-austeres, il s'en fait une si grande consommation dans le pays, que la pêche ne suffit pas à la provision, & que l'on a recours aux Anglois & aux Hollandois.


LADOGA(Géogr.) ville de l'empire Russien, sur le bord méridional du lac du même nom. Long. 51. 4. lat. 60. (D.J.)


LADON LE(Géog. anc.) riviere de Grece, au Péloponnèse dans l'Arcadie. Elle avoit sa source dans les marais de la ville de Phénée, & se perdoit dans l'Alphée. Pausanias vante la beauté de ses eaux sur toutes celles de la Grece ; de-là vient que les Mythologistes firent le Ladon pere de la nymphe Daphné & de la nymphe Syrinx. Il étoit couvert de magnifiques roseaux, dont Pan se servit pour sa flûte à sept tuyaux. Ovide n'est point d'accord avec lui-même sur la nature du cours de ce fleuve ; tantôt il entraine tout par sa rapidité, Ladon rapax ; tantôt au contraire, il roule tranquillement ses eaux sur le gravier, arenosus, placidus amnis.

Il y avoit une autre riviere de ce nom dans la Béotie, qu'on appelle depuis Ismenus. (D.J.)


LADREvoyez LEPRE, LEPREUX & ÉLEPHANTIASIS.

LADRE, (Maréchal) se dit d'un cheval qui a plusieurs petites taches naturellement dégarnies de poil, & de couleur brune autour des yeux ou au bout du nez. Les marques de ladre sont des indices de la bonté d'un cheval. Quoi qu'en dise le vulgaire, celui qui en a est très-sensible à l'éperon.

Ces marques au reste se distinguent sur quelque poil que ce soit, mais plus difficilement sur le blanc que sur tout autre.

LADRE, (Vener.) se dit d'un lievre qui habite aux lieux marécageux.


LADRONE(Géog.) ville & comté située dans l'évêché de Trente, sur le lac d'Idro.


LAEHou LEHN, (Géog.) ville d'Allemagne de la basse Silésie, dans la principauté de Jauer, sur la riviere de Bober.


LAEPS. m. (Comm.) poids qui est en usage à Breslau en Silésie, & qui fait 24 liv. du pays, c'est-à-dire 20 livres du poids de Hambourg.


LAEPA(Géog. anc.) ancienne ville d'Espagne dans la Bétique, au pays des Turdetains, selon Ptolomée, qui la surnomme la grande ; cependant nous ignorons le lieu même qui pourroit lui répondre. (D.J.)


LAERTE(Géog. anc.) ; ville de la Cilicie montagneuse, dans la Pamphilie, selon Ptolomée, lib. V. c. v. C'étoit, selon Strabon, une place forte, située sur une colline, & où on entretenoit une garnison. (D.J.)


LAESS. m. (Commerce) espece de monnoie de compte dont on se sert dans quelques endroits des Indes orientales, particulierement à Amadabath.

Un laes vaut 100000 roupies ; cent laes font un crou, & chaque crou vaut quatre arebs. Voyez Dictionn. du Commerce. (G)


LAESZIN(Géog.) petite ville de la Prusse polonoise, de la dépendance du palatinat de Culm.


LAFFAS. m. (Hist. nat. Bot.) arbre de l'île de Madagascar ; on en tire des filamens semblables à du crin de cheval, dont les habitans font des lignes pour la pêche.


LAGAS. m. sorte de feve rouge & noire qui croît en diverses contrées des Indes orientales, & qui sert en quelques endroits de poids pour l'or & l'argent. Les Melais l'appellent conduit.


LAGANS. m. (Droit marit.) terme ancien & hors d'usage ; il designoit le droit que plusieurs nations s'arrogeoient autrefois sur les hommes, les vaisseaux & les marchandises qui avoient fait naufrage, & dont la mer jettoit les personnes ou les débris sur la côte.

S'il en faut croire quelques historiens, les peuples habitans du comté de Ponthieu ne se faisoient point de scrupule, dans le x. & xje. siecle, de déclarer prisonniers tous ceux que le malheur faisoit échouer sur leurs côtes, & d'exiger d'eux une grosse rançon. Mais ce droit barbare, qui s'appelloit en France le lagan (laga maris), loi de mer, étoit reçu chez la plûpart des peuples européens.

Ce fut à Amiens que l'an 1191, le roi Philippe Auguste, le comte de Flandres, Philippe d'Alsace, Jean comte de Ponthieu, Ide comtesse de Boulogne, Bernard seigneur de S. Valery, & Guillaume de Caveu, consentirent conjointement d'abolir cet usage, que d'ailleurs la religion & l'humanité ont abrogé dans toute l'Europe. Il n'en reste, à proprement parler, que ce qu'on appelle en françois le jet ; ce sont les marchandises que le maître d'un vaisseau qui se trouve en danger, jette à la mer pour alléger son bâtiment, & que la mer renvoie à terre. Les princes, seigneurs ou peuples qui les recueillent, se les approprient. (D.J.)


LAGANUMS. n. (Littér.) mot d'Horace. Le laganum n'étoit point précisément un morceau de pâte cuite dans la graisse, une gaufre, une crêpe, un bignet comme traduisent nos dictionnaires. Le laganum étoit une espece de petit gâteau, fait avec de la farine, de l'huile & du miel : c'étoit-là un des trois plats du souper d'Horace, à ce qu'il dit ; les deux autres consistoient, l'un en poireaux & l'autre en feves ; mais Horace savoit bien quelquefois faire meilleure chere, & il paroît assez par ses écrits qu'il s'y connoissoit. (D.J.)

Galien a fait mention de cette espece de gâteau grossier, de aliment. facult. lib. I. cap. jv.


LAGARIA(Géog. anc.) ville ancienne de la grande Grece, dans le territoire des Tituriens. Cette ville ne subsiste plus ; le lieu où elle étoit est desert & sans habitans. (D.J.)


LAGÉNIE(Géog. anc.) nom ancien d'une des quatre provinces de l'Irlande, qu'on appelle aujourd'hui Leinster. C'est le pays où Ptolomée place les Brigantes, les Cauques, les Blaines & les Ménapiens : ses trois rivieres remarquables nommées dans Speed le Shour, le Néor & le Borrao, s'appellent à présent le Shanon, la Nuer & le Barrow. (D.J.)


LAGÉNOPHORIESS. f. pl. (Littér.) réjouissances d'usage chez le menu peuple à Alexandrie du tems des Ptolomées. Ces réjouissances tiroient leur nom de lagena, une bouteille, & fero, je porte, parce que ceux qui les célébroient devoient apporter chacun pour leur écot chez leur hôte, un certain nombre de bouteilles de vin pour égayer la fête. (D.J.)


LAGENTIUou LAGECIUM, (Géog. ancien.) ancien lieu de la grande Bretagne, selon l'itinéraire d'Antonin, sur la route d'Yorck à Londres, à 21 mille pas de la premiere. Gale observe que c'est présentement Castleford, ou plûtôt Casterford, au confluent des rivieres l'Are & la Caulder. Il ajoute qu'on a trouvé près de Castleford un aussi grand nombre de monnoies romaines, que si on les y avoit semées. (D.J.)


LAGHI(Géog.) ville de l'Arabie heureuse, vers les côtes de la mer d'Arabie, au royaume d'Adramont, à 90 mille pas d'Aden. (D.J.)


LAGIASS. m. (Commerce) toiles peintes qu'on appelle, à cause de leur perfection, lagias du Peoy, se fabriquent & se vendent au Pegu. Les torpites, les corpis & les pentadis sont inférieurs aux lagias.


LAGIDESS. m. (Hist. anc.) nom qu'on donna aux rois grecs qui posséderent l'Egypte après la mort d'Alexandre. Les deux plus puissantes monarchies qui s'éleverent alors, furent celle d'Egypte, fondée par Ptolomée, fils de Lagus, d'où viennent les Lagides, & celle d'Asie ou de Syrie, fondée par Séleucus, d'où viennent les Séleucides.


LAGLYou LOUGHLEN, (Géog.) ville d'Irlande dans la province de Leinster, au comté de Catherlagh. Long. 10. 45. lat. 52. 40. (D.J.)


LAGNI(Géog.) Latiniacum, ville de l'île de France, dans le territoire de Paris, sur laquelle on peut consulter Longuerue, description de la France. Lagni est à 6 lieues au-dessus de Paris, & à 4 de Meaux, sur la Marne. La fondation de son abbaye de Bénédictin par S. Fourcy, est du vije. siecle. Long. 20. 20. lat. 48. 50. (D.J.)


LAGNIEU(Géog.) petite ville de France dans le Bugey, au diocèse de Lyon, sur le bord du Rhône, avec une église collégiale érigée en 1476. Long. 23. 20. lat. 45. 44. (D.J.)


LAGNUS-SINUS(Géog. anc.) golfe de la mer Baltique, qui, selon Pline, touche au pays des Cimbres. Le P. Hardouin prétend que c'est cette espece de mer qui baigne le Jutland, le Holstein & le Mecklembourg. (D.J.)


LAGO-NEGRO(Géog.) petite ville d'Italie au royaume de Naples, dans la Basilicate, au pié de l'Apennin. Long. 34. 57. lat. 41. 12. (D.J.)


LAGOPHTHALMIou OEIL DE LIEVRE, subst. fém. (Chirurgie) maladie de la paupiere supérieure retirée en-haut, ensorte que l'oeil n'en peut être couvert. Ce nom est composé de deux mots grecs , lievre, & , oeil, parce qu'on dit que les lievres dorment les paupieres ouvertes.

Les auteurs ont confondu la lagophthalmie avec l'éraillement, de même que l'ectropium qui est à la paupiere inférieure, la même maladie que la lagophthalmie à la supérieure. Les descriptions qu'on a données de ces maux, de leurs causes, de leurs symptômes & de leurs indications curatives, m'ont paru défectueuses à plusieurs égards. Voyez ECTROPIUM.

Quand la peau qui forme extérieurement la paupiere est retirée par quelque cause que ce soit, la membrane intérieure rebroussée, fort saillante, & dans une inversion véritable, se gonfle communément au point de couvrir entierement la cornée transparente. On ne doit pas confondre l'éraillement, qui est la suite d'une plaie simple à la commissure ou au bord des paupieres & qui n'a pas été réunie, avec le boursoufflement de la membrane interne, produit par d'autres causes.

Ce boursoufflement idiopathique qui seroit causé par une fluxion habituelle d'humeurs séreuses, ou par l'usage indiscret des remedes émolliens, prescriroit les remedes astringens & fortifians, comme on l'a dit au mot ECTROPIUM ; mais ces médicamens pourroient être sans effet si l'on ne donnoit aucune attention à la cause. Il faut détourner l'humeur par les purgatifs ; faire usage de la ptisane d'esquine ; appliquer des vésicatoires ou faire un cautere, suivant le besoin : souvent même, avec toutes ces précautions, le vice local exige qu'on fasse dégorger la partie tuméfiée au moyen des scarifications ; & le tissu de la partie dans les tuméfactions invétérées, peut s'être relâché au point qu'il en faut faire l'amputation.

L'usage des remedes ophthalmiques fort astringens ne paroît pas pouvoir être mis au nombre des causes de la lagophthalmie ni de l'ectropium, comme on l'a dit ailleurs. Mais pour ne parler ici que de la paupiere supérieure, les auteurs ont admis quatre causes principales du raccourcissement de cette partie, qui sont ; 1°. un vice de conformation ; 2°. la convulsion du muscle releveur de cette paupiere, & la paralysie simultanée du muscle orbiculaire qui sert à l'abaisser ; 3°. le dessechement de la paupiere ; & 4°. des cicatrices qui suivent les plaies, les ulceres & les brûlures de cette partie.

Maître Jean ne dispute point l'existence des trois premieres causes, quoiqu'il ne les ait jamais rencontrées dans la pratique ; mais il soutient avec raison que l'opération que quelques praticiens ont proposée contre cette maladie n'est point admissible. Cette opération consiste à faire sur la paupiere supérieure une incision en forme de croissant, dont les extrémités seroient vers le bord de la paupiere. On rempliroit la plaie de charpie, & l'on aurait soin d'en entretenir les levres écartées jusqu'à ce que la cicatrice fût formée. Maître Jean prouve très-solidement que toute cicatrice causant un rétrécissement de la peau, & étant toujours beaucoup plus courte que la plaie qui y a donné lieu, l'opération proposée doit rendre la difformité plus grande, parce que la paupiere en sera nécessairement un peu raccourcie. L'expérience m'a montré la verité de cette assertion. Cette opération a été pratiquée sur un homme qui, à la suite d'un abscès, avoit la peau de la paupiere supérieure raccourcie ; la membrane interne étoit un peu saillante & rebroussée. Depuis l'opération elle devint fort saillante, & couvrit tout le globe de l'oeil : je fus obligé d'en faire l'extirpation ; le malade sentit qu'il avoit la paupiere beaucoup plus courte qu'avant l'opération qu'on lui avoit faite pour l'allonger. J'ai traité quelque tems après un homme d'un phlegmon gangreneux à la paupiere supérieure. Pendant le tems de la suppuration, & assez longtems après la chûte de l'escare, on auroit pû craindre que la paupiere ne demeurât de beaucoup trop longue ; le dégorgement permit aux parties tuméfiées de se resserrer au point, que malgré toutes mes précautions, le malade ne guérit qu'avec une lagophthalmie ; preuve bien certaine de l'inutilité de l'opération proposée, & grand argument contre la régénération des substances perdues dans les ulceres. Voyez INCARNATION. La membrane interne forma un bourrelet fort lâche sur le globe de l'oeil au-dessus de la cornée transparente. Le seul usage de lotions avec l'eau de plantain a donné à cette membrane le ressort nécessaire pour ne pas s'éloigner de la peau de la paupiere.

Cet état ne doit pas être confondu avec l'éraillement causé, comme nous l'avons dit, par la simple solution de continuité qui s'étend jusqu'au cartilage qui les borde, comme la fente de la levre dans le bec de lievre. Pourquoi donner le nom de mutilation à une simple fente ? Le renversement de la paupiere, ou l'éraillement qui résulte de ce qu'on a entamé la commissure des paupieres dans l'opération de la fistule lacrymale étant sans déperdition de substance, peut être assez facilement corrigé. On a dit à l'art. ECTROPIUM que la paupiere a trop peu d'épaisseur pour pouvoir être retaillée, unie, consolidée & remise dans l'état qu'elle doit avoir naturellement. La raison montre la possibilité de cette opération, & l'expérience en a prouvé le succès. Le premier tome des mémoires de l'acad. royale de Chirurgie contient une observation de M. Ledran sur un oeil éraillé, dans laquelle il décrit les procédés qu'il a suivis pour corriger efficacement cette difformité. (Y)


LAGOS(Géog.) Lacobrica, ancienne ville de Portugal, au royaume d'Algarve, dans la province de Beyra, & dans l'évêché de Coimbre, à 10 lieues de la ville de Guarda, sur une hauteur, entre deux rivieres & quelques lacs, d'où lui vient son nom de Lagos. Long. 8. 40. lat. 37. (D.J.)


LAGOW(Géog.) ville de la petite Pologne, dans le palatinat de Sendomir.


LAGUES. f. (Marine) lague d'un vaisseau, c'est l'endroit par où il passe. Venir dans la lague d'un vaisseau, c'est quand on approche d'un vaisseau, & qu'on s'est mis côté à-travers de lui, ou proue à son côté, on revire & on se met à son arriere, c'est-à-dire dans ses eaux & dans son sillage.


LAGUNALAGUNA


LAGUNESLAGUNES

Les lagunes du côté de Terre-ferme, sont bornées depuis le Midi jusqu'au Nord par le Dogado, proprement dit ; la mer a son entrée & son issue dans les lagunes par six bouches, dont il y en a deux nommées malomocco & lido, où les vaisseaux peuvent mouiller.

L'on compte une soixantaine d'îles dans toute l'étendue des lagunes ; plus de la moitié sont bâties & bien peuplées. De toutes ces îles qui bordent la mer, la Polestrine est la plus peuplée ; & de toutes celles qui composent le corps de la ville de Venise, Murano est la plus grande & la plus agréable ; elle fait les délices des Vénitiens. Voyez MURANO. (D.J.)


LAGYRA(Géog. anc.) ville de la Quersonnèse taurique, selon Ptolomée, ou ce qui revient au même, ancienne ville de la Crimée ; Niger croit que c'est présentement Soldaia. (D.J.)


LAHELA(Géog. sacrée) pays de la Palestine au delà du Jourdain, où Teglatphalasar roi d'Assyrie, transporta les tribus de Ruben, de Gad, & la demi-tribu de Manassé. Lahela est-il le même pays que Stade, ou que Hévila ? Les curieux peuvent lire sur cet article la dissertation de dom Calmet, sur le pays où les dix tribus furent transportées. (D.J.)


LAHEMou LEHEM, (Géog. sacrée) ville de la Terre-Sainte, dont il est parlé au livre des Paral. ch. jv. vers. 22. C'est la même ville que Béthléem, comme l'ont prouvé Sanctius, Cornelius à Lapide, Tirin, & autres critiques, parce que souvent les Hébreux ôtent par aphérèse une partie des noms propres. (D.J.)


LAHÉRICS. m. (Hist. nat. Botan.) arbre de l'île de Madagascar, dont la souche est droite & creuse ; ses feuilles croissent à l'entour en forme de spirale, ce qui en rend le coup-d'oeil très agréable.


LAHIJON(Géog.) ville de Perse, selon Tavernier, qui la met à 74. 25. de long. & à 37. 15. de latitude. (D.J.)


LAHOLMLaholmia, (Géog.) ville forte de Suede, dans la province de Halland, proche la mer Baltique, avec un château & un port sur le bord septentrional de la riviere de Laga, à 20 lieues N. E. de Helsingborg, 4. S. E. d'Helmstadt. Long. 30. 18. lat. 56. 35. (D.J.)


LAHORLAHOR

Les quatre fleuves dont on vient de parler, fertilisent merveilleusement la province de Lahor. Le ris y croît en abondance, aussi-bien que le blé & les fruits ; le sucre y est en particulier le meilleur de l'Indoustan. C'est aussi de cette province que l'on tire le sel de roche, qu'on transporte dans tout l'empire. On y fait des toiles fines, des pieces de soie de toutes les couleurs, des ouvrages de broderie, des tapis pleins, des tapis à fleurs, & de grosses étoffes de laine.

Enfin, quoique le pays de Lahor soit plutôt une province qu'un royaume, c'est une province de l'Indoustan si considérable, qu'on la divise en cinq sarcats ou provinces, dans lesquelles on compte trois cent quatorze gouvernemens, qui rendent en total au grand mogol deux carols, 33 lacks, & cinq mille roupies d'argent. La roupie d'argent (car il y en a d'or) vaut 38 sols de France. Le lack vaut 100 mille roupies, & le carol vaut cent lacks, c'est-à-dire dix-neuf millions. Il résulte de-là, que l'empereur du Mogol retire de la province de Lahor 44 millions 279 mille 500 livres de notre monnoie. (D.J.)

LAHOR, (Géog.) grande ville d'Asie dans l'Indoustan, capitale de la province du même nom. D'Herbelot écrit Lahawar, & Lahaver ; Thevenot écrit Lahors. C'étoit une très-belle ville, quand les rois du Mogol y faisoient leur résidence, & qu'ils ne lui avoient pas encore préféré Dehly & Agra. Elle a été ornée dans ces tems-là de mosquées, de bains publics, de karavanseras, de places, de tanquies, de palais, de jardins, & de pagodes. Les voyageurs nous parlent avec admiration d'un grand chemin bordé d'arbres, qui s'étendoit depuis Lahor jusqu'à la ville d'Agra, c'est-à-dire l'espace de 150 lieues, suivant Thevenot. Ce cours étoit d'autant plus magnifique, qu'il étoit planté d'arbres, dont les branches aussi grandes qu'épaisses, s'élevoient en berceaux, & couvroient toute la route. C'étoit un ouvrage d'Akabar, embelli encore par son fils Géhanguir : Lahor est dans un pays abondant en tout, près du fleuve Ravy, qui se jette dans l'Indus, à 75 lieues O. de Multan, 100 S. de Dehly, & 150 N. O. d'Agra. Long. suivant le P. Riccioli, 102 30. lat. 32. 40. (D.J.)


LAIadj. (Théologie) qui n'est point engagé dans les ordres ecclésiastiques : ce mot paroît être une corruption ou une abréviation du mot laïque, & est principalement en usage parmi les moines, qui par le nom de frere lai, entendent un homme pieux & non lettré, qui se donne à quelque monastere pour servir les religieux. Voyez FRERE.

Le frere lai porte un habit un peu différent de celui des religieux ; il n'a point de place au choeur, n'a point voix en chapitre ; il n'est ni dans les ordres, ni même souvent tonsuré, & ne fait voeu que de stabilité & d'obéissance.

Frere lai se prend aussi pour un religieux non lettré, qui a soin du temporel & de l'extérieur du couvent, de la cuisine, du jardin, de la porte, &c. Ces freres lais font les trois voeux de religion.

Dans les monasteres de religieuses, outre les dames de choeur, il y a des filles reçues pour le service du couvent, & qu'on nomme soeurs converses.

L'institution des freres lais commença dans l'onzieme siecle : ceux à qui l'on donnoit ce titre, étoient des religieux trop peu lettrés pour pouvoir devenir clercs, & qui par cette raison se destinoient entiere ment au travail des mains, ou au soin du temporel des monasteres ; la plûpart des laïques dans ce tems-là n'ayant aucune teinture des Lettres. De-là vint aussi qu'on appella clercs, ceux qui avoient un peu étudié & qui savoient lire, pour les distinguer des autres. Voyez CLERC. (G)

LAI, s. m. (Littérat.) espece de vieille poésie françoise ; il y a le grand lai composé de douze couplets de vers de mesure différente, sur deux rimes ; & le petit lai composé de seize ou vingt vers en quatre couplets, & presque toûjours aussi sur deux rimes ; ils sont l'un & l'autre tristes ; c'étoit le lyrique de nos premiers poëtes. Au reste cette définition qu'on vient de donner du lai, ne convient point à la piece qu'Alain Chartier a intitulée lai, elle a bien douze couplets, mais le nombre de vers de chacun varie beaucoup ; & la mesure avec la rime encore davantage. Voyez LAI.


LAICOCEPHALESS. m. pl. (Théolog.) nom que quelques catholiques donnerent aux schismatiques anglois, qui, sous la discipline de Samson & Morisson étoient obligés d'avouer, sous peine de prison & de confiscation de biens, que le roi du pays étoit le chef de l'église. Scandera, her. 120. (G)


LAIDadj. (Gram. Mor.) se dit des hommes, des femmes, des animaux, qui manquent des proportions ou des couleurs dont nous formons l'idée de beauté ; il se dit aussi des differentes parties d'un corps animé ; mais quoiqu'en disent les auteurs du dictionnaire de Trévoux, & même ceux du dictionnaire de l'académie, on ne doit pas dire, & on ne dit pas quand on parle avec noblesse & avec précision une laide mode, une laide maison, une étoffe laide. On fait usage d'autres épithetes ou de périphrases, pour exprimer la privation des qualités qui nous rendroient agréables les êtres inanimés ; il en est de même des êtres moraux ; & ce n'est plus que dans quelques proverbes, qu'on emploie le mot de laid dans le sens moral.

Les idées de la laideur varient comme celles de la beauté, selon les tems, les lieux, les climats, & le caractere des nations & des individus ; vous en verrez la raison au mot ORDRE. Si le contraire de beau ne s'exprime pas toûjours par laid, & si on donne à ce dernier mot bien moins d'acceptions qu'au premier, c'est qu'en général toutes les langues ont plus d'expressions pour les défauts ou pour les douleurs, que pour les perfections ou pour les plaisirs.

Laid se dit des especes trop différentes de celles qui peuvent nous plaire, & difforme se dit des individus qui manquent à l'excès des qualités de leur espece, laid suppose des défauts, & difforme suppose des défectuosités ; la laideur dégoûte, la difformité blesse.


LAIDANGERv. act. (Jurisprud.) signifioit anciennement injurier. Voyez ci-après LAIDANGES. (A)


LAIDANGESS. f. (Jurisprud.) dans l'ancien style de pratique signifioit vilaines paroles, injures verbales. Celui qui injurioit ainsi un autre à tort, devoit se dédire en justice en se prenant par le bout du nez ; c'est sans-doute de-là que quand un homme paroît peu assuré de ce qu'il avance, on lui dit en riant votre nez branle. Voyez l'ancienne coûtume de Normandie, ch. 51. 59 & 86 ; le style de juge, c. xv. art. 14. Monstrelet, en son hist. ch. xl. du I. vol. (A)


LAIDEURS. f. (Gramm. & Morale) c'est l'opposé de la beauté ; il n'y a au moral rien de beau ou de laid, sans regles ; au physique, sans rapports ; dans les Arts, sans modele. Il n'y a donc nulle connoissance du beau ou du laid, sans connoissance de la regle, sans connoissance du modele, sans connoissance des rapports & de la fin. Ce qui est necessaire n'est en soi ni bon ni mauvais, ni beau ni laid ; ce monde n'est donc ni bon ni mauvais, ni beau ni laid en lui-même ; ce qui n'est pas entierement connu, ne peut être dit ni bon ni mauvais, ni beau ni laid. Or on ne connoît ni l'univers entier, ni son but ; on ne peut donc rien prononcer ni sur sa perfection ni sur son imperfection. Un bloc informe de marbre, considéré en lui-même, n'offre ni rien à admirer, ni rien à blâmer ; mais si vous le regardez par ses qualités ; si vous le destinez dans votre esprit à quelqu'usage ; s'il a déja pris quelque forme sous la main du statuaire, alors naissent les idées de beauté & de laideur ; il n'y a rien d'absolu dans ces idées. Voilà un palais bien construit ; les murs en sont solides ; toutes les parties en sont bien combinées ; vous prenez un lesard, vous le laissez dans un de ses appartemens ; l'animal ne trouvant pas un trou où se refugier, trouvera cette habitation fort incommode ; il aimera mieux des décombres. Qu'un homme soit boiteux, bossu ; qu'on ajoute à ces difformités toutes celles qu'on imaginera, il ne sera beau ou laid, que comparé à un autre ; & cet autre ne sera beau ou laid que rélativement au plus ou moins de facilité à remplir ses fonctions animales. Il en est de même des qualités morales. Quel témoignage Newton seul sur la surface de la terre, dans la supposition qu'il eût pu s'élever par ses propres forces à toutes les découvertes que nous lui devons, auroit-il pu se rendre à lui-même ? Aucun ; il n'a pu se dire grand, que parce que ses semblables qui l'ont environné, étoient petits. Une chose est belle ou laide sous deux aspects differens. La conspiration de Venise dans son commencement, ses progrès & ses moyens nous font écrier : quel homme que le comte de Bedmard ! qu'il est grand ! La même conspiration sous des points de vûe moraux & relatifs à l'humanité & à la justice, nous fait dire, qu'elle est atroce ! & que le comte de Bedmard est hideux ! Voyez l'article BEAU.

LAIE, (Jurisp.) cour laie c'est une cour séculiere & non ecclésiastique.

Laie en termes d'eaux & forêts, est une route que l'on a ouverte dans une forêt, en coupant pour cet effet le bois qui se trouvoit dans le passage. Il est permis aux arpenteurs de faire des laies de trois piés pour porter leur chaîne quand ils en ont besoin pour arpenter ou pour marquer les coupes. L'ordonnance de 1669 défend aux gardes d'enlever le bois qui a été abattu pour faire des laies. On disoit autrefois lée.

Laie se prend aussi quelquefois pour une certaine étendue de bois.

Laies accenses dans quelques coutumes, sont des baux à rente perpétuelle ou à longues années. (A)

LAIE, s. f. (Maçonnerie) dentelure ou bretelure que laisse sur la pierre le marteau qu'on appelle aussi laie, lorsqu'on s'en sert pour la tailler.


LAIES. f. (Hist. nat.) c'est la femelle du sanglier. Voyez l'article SANGLIER.


LAINAGES. m. (Commerce) il se dit de tous les poils d'animaux qui s'emploient dans l'ourdissage, dont on fait commerce, & qui payent le dixme aux ecclésiastiques. Cet abbé a la dixme des lainages.

Il se dit encore d'une façon qu'on donne aux étoffes de laine qu'on tire avec le chardon. Voyez aux articles suivans LAINE, (manufacture en)


LAINES. f. (Arts, Manufactures, Commerce) poil de beliers, brebis, agneaux & moutons, qui de-là sont appellés bêtes à laine, & quand ce poil coupé de dessus leur corps n'a point encore reçu d'apprêt, il se nomme toison.

La laine est de toutes les matieres la plus abondante, & la plus souple ; elle joint à la solidité le ressort & la mobilité. Elle nous procure la plus sûre défense contre les injures de l'air. Elle est pour les royaumes florissans le plus grand objet de leurs manufactures & de leur commerce. Tout nous engage à le traiter cet objet, avec l'étendue qu'il mérite.

Les poils qui composent la laine, offrent des filets très-déliés, flexibles & moëlleux. Vûs au microscope, ils sont autant de tiges implantées dans la peau, par des radicules : ces petites racines qui vont en divergeant, forment autant de canaux qui leur portent un suc nourricier, que la circulation dépose dans des folécules ovales, composées de deux membranes, l'une est externe, d'un tissu assez ferme, & comme tendineux ; l'autre est interne, enveloppant la bulbe. Dans ces capsules bulbeuses, on apperçoit les racines des poils baignées d'une liqueur qui s'y filtre continuellement, outre une substance moëlleuse qui fournit apparemment la nourriture. Comme ces poils tiennent aux houpes nerveuses, ils sont vasculeux, & prennent dans des pores tortueux la configuration frisée que nous leur voyons sur l'animal.

Mais tandis que le physicien ne considere que la structure des poils qui composent la laine, leur origine, & leur accroissement, les peuples ne sont touchés que des commodités qu'ils en retirent. Ce sentiment est tout naturel. La laine fournit à l'homme la matiere d'un habillement qui joint la souplesse à la solidité, & dont le tissu varié selon les saisons, le garantit successivement du souffle glacé des aquilons, & des traits enflammés de la canicule. Ces précieuses couvertures qui croissent avec la même proportion que le froid, deviennent pour les animaux qui les portent, un poids incommode, à mesure que la belle saison s'avance. L'été qui mûrit pour ainsi dire les toisons, ainsi que les moissons, est le terme ordinaire de la récolte des laines.

Les gens du métier distinguent dans chaque toison trois qualités de laine. 1°. La laine mere, qui est celle du dos & du cou. 2°. La laine des queues & des cuisses. 3°. Celle de la gorge, de dessous le ventre & des autres endroits du corps.

Il est des classes de laines, dont l'emploi doit être défendu dans les manufactures ; les laines dites pelades, les laines cottisées ou sallies, les morelles ou laines de moutons morts de maladies ; enfin les peignons & les bourres (on nomme ainsi la laine qui reste au fond des peignes, & celle qui tombe sous la claie). On donne à toutes ces laines le nom commun de jettices & de rebut. S'il est des mégissiers qui ne souscrivent pas à cette liste de laines rejettables, il ne faut pas les écouter.

Il y a des laines de diverses couleurs, de blanches, de jaunes, de rougeâtres & de noires. Autrefois presque toutes les bêtes à laine d'Espagne, excepté celles de la Bétique (l'Andalousie), étoient noires. Les naturels préféroient cette couleur à la blanche, qui est aujourd'hui la seule estimée dans l'Europe, parce qu'elle reçoit à la teinture des couleurs plus vives, plus variées, & plus foncées que celles qui sont naturellement colorées.

Le soin des bêtes à laine n'est pas une institution de mode ou de caprice ; l'histoire en fait remonter l'époque jusqu'au premier âge du monde. La richesse principale des anciens habitans de la terre consistoit en troupeaux de brebis. Les Romains regarderent cette branche d'agriculture, comme la plus essentielle. Numa voulant donner cours à la monnoie dont il fut l'inventeur, y fit marquer l'empreinte d'une brebis, en signe de son utilité, pecunia à pecude, dit Varron.

Quelle preuve plus authentique du cas qu'on faisoit à Rome des bêtes à laine, que l'attachement avec lequel on y veilloit à leur conservation ? Plus de six siecles après Numa, la direction de tous les troupeaux de bêtes blanches appartenoit encore aux censeurs, ces magistrats suprêmes, à qui la charge donnoit le droit d'inspection sur la conduite & sur les moeurs de chaque citoyen. Ils condamnoient à de fortes amendes ceux qui négligeoient leurs troupeaux, & accordoient des récompenses avec le titre honorable d'ovinus, aux personnes qui faisoient preuve de quelque industrie, en concourant à l'amélioration de leurs laines. Elles servoient chez eux, comme parmi nous, aux vêtemens de toute espece. Curieux de celles qui surpassoient les autres en soie, en finesse, en mollesse, & en longueur, ils tiroient leurs belles toisons de la Galatie, de la Pouille, surtout de Tarente, de l'Attique & de Milet. Virgile célebre ces dernieres laines dans ses Géorgiques, & leurs teintures étoient fort estimées.

Milesia vellera nymphae

Carpebant.

Pline & Columelle vantent aussi les toisons de la Gaule. L'Espagne & l'Angleterre n'avoient encore rien en ce genre qui pût balancer le choix des autres contrées soumises aux conquérans du monde ; mais les Espagnols & les Anglois sont parvenus depuis à établir chez eux des races de bêtes à laine, dont les toisons sont d'un prix bien supérieur à tout ce que l'ancienne Europe a eu de plus parfait.

La qualité de la laine d'Espagne est d'être douce, soyeuse, fine, déliée, & molle au toucher. On ne peut s'en passer, quoiqu'elle soit dans un état affreux de mal-propreté, lorsqu'elle arrive de Castille. On la dégage de ces impuretés en la lavant dans un bain composé d'un tiers d'urine, & de deux tiers d'eau. Cette opération y donne un éclat solide, mais elle coûte un déchet de 53 pour cent. Cette laine a le défaut de fouler beaucoup plus que les autres, sur la longueur & sur la largeur des draps, dans la fabrique desquels elle entre toute seule. Quand on la mêle, ce doit être avec précaution, parce qu'étant sujette à se retirer plus que les autres, elle forme dans les étoffes de petits creux, & des inégalités très-apparentes.

Les belles laines d'Espagne se tirent principalement d'Andalousie, de Valence, de Castille, d'Aragon & de Biscaye. Les environs de Sarragosse pour l'Aragon, & le voisinage de Ségovie pour la Castille, fournissent les laines espagnoles les plus estimées. Parmi les plus fines de ces deux royaumes, on distingue la pile de l'Escurial, celles de Munos, de Mondajos, d'Orléga, de Torre, de Paular, la pile des Chartreux, celle des Jésuites, la grille & le refin de Ségovie ; mais on met la pile de l'Escurial au-dessus de toutes.

La laine est le plus grand objet du commerce particulier des Espagnols ; & non-seulement les François en emploient une partie considérable dans la fabrique de leurs draps fins, mais les Anglois eux-mêmes, qui ont des laines si fines & si précieuses, en font un fréquent usage dans la fabrique de leurs plus belles étoffes. On donne des noms aux laines d'Espagne, selon les lieux d'où on les envoie, ou selon leur qualité. Par exemple, on donne le nom commun de Ségovie aux laines de Portugal, de Roussillon & de Léon, parce qu'elles sont de pareille qualité.

La laine de Portugal a pourtant ceci de particulier, qu'elle foule sur la longueur, & non pas sur la largeur des draps où on l'emploie.

Les autres noms de laines d'Espagne, ou réputées d'Espagne, sont l'albarazin grand & petit, les ségéveuses de Moline, les sories ségovianes, & les sories communes. Les laines moliennes qu'on tire de Barcelone, les fleuretonnes communes de Navarre & d'Aragon, les cabésas d'Estramadoure, les petits campos de Séville : toutes ces laines font autant de classes différentes ; les ouvriers connoissent la propriété de chacune.

Les Espagnols séparent leurs laines en fines, moyennes & inférieures. Ils donnent à la plus fine le nom de prime ; celle qui suit s'appelle seconde ; la troisieme porte le nom de tierce. Ces noms servent à distinguer la qualité des laines de chaque canton ; & pour cela l'on a soin d'ajouter à ces dénominations le nom des lieux d'où elles viennent ; ainsi l'on dit prime de Ségovie, pour désigner la plus belle laine de ce canton, celle de Portugal, de Roussillon, &c. On nomme seconde ou refleuret de Ségovie, celle de la seconde qualité ; on appelle tierce de Ségovie les laines de la moindre espece.

L'Angleterre, je comprends même sous ce nom l'Ecosse & l'Irlande, est après l'Espagne le pays le plus abondant en magnifiques laines.

La laine choisie d'Angleterre, est moins fine & moins douce au toucher, mais plus longue & plus luisante que la laine d'Espagne. Sa blancheur & son éclat naturel la rendent plus propre qu'aucune autre à recevoir les belles teintures.

Les deux genres de laines dont nous venons de parler, les laines d'Angleterre & d'Espagne, sont les plus précieuses que la France emploie dans ses manufactures, en les mélangeant avec celles de son cru ; mais ce ne sont pas les seules dont elle ait besoin pour son commerce & sa consommation. Elle est obligée d'en tirer quantité du Levant & des pays du Nord, quelques inférieures en qualité que soient ces dernieres laines.

Celles du Levant lui arrivent par la voie de Marseille ; on préfere aux autres celles qui viennent en droiture de Constantinople & de Smyrne ; mais comme les Grecs & les Turcs emploient la meilleure à leurs usages, la bonne parvient difficilement jusqu'à nous. Les Turcs sachant que les François sont friands de leurs laines, fardent & déguisent autant qu'ils peuvent, ce qu'ils ont de plus commun, & le vendent aux Négocians pour de véritables laines de Constantinople & de Smyrne. Celles des environs d'Alexandrie, d'Alep, de l'île de Chypre & de la Morée sont passables ; faute d'autres, on les prend pour ce qu'elles valent, & nos marchands sont souvent trompés, dans l'obligation d'en accaparer un certain nombre de balles pour faire leur charge.

Les laines du Nord, les plus estimées dans nos manufactures, sont celles du duché de Weymar. On en tire aussi d'assez bonnes de la Lorraine & des environs du Rhin. Enfin nos fabriques usent des laines de Hollande & de Flandre, suivant leurs qualités.

Mais il est tems de parler des laines du cru du royaume, de leurs différentes qualités, de leur emploi, & du mêlange qu'on en fait dans nos manufactures, avec des laines étrangeres.

Les meilleures laines de France sont celles du Roussillon, de Languedoc, du Berry, de Valogne, du Cotentin, & de toute la basse-Normandie. La Picardie & la Champagne n'en fournissent que d'inférieures à celles des autres provinces.

Les toisons du Roussillon, du Languedoc, & de la basse-Normandie, sont sans difficulté les plus riches & les plus précieuses qu'on recueille en France, quoiqu'elles ne soient pas les seules employées. Le Dauphiné, le Limousin, la Bourgogne & le Poitou fournissent aussi de bonnes toisons.

Le Berry & le Beauvoisis sont de tout le royaume les lieux les plus garnis de bêtes à laines ; mais les toisons qui viennent de ces deux pays, différent totalement en qualité. Les laines de Sologne & de Berry sont courtes & douces à manier, au lieu que celles de Beauvais ont beaucoup de rudesse & de longueur ; heureusement elles s'adoucissent au lavage.

On tire encore beaucoup de laines de la Gascogne & de l'Auvergne : Bayonne en produit de deux sortes. La laine qui croit sur les moutons du pays, est plus semblable à de longs poils, qu'à de véritables toisons. La race des brebis flandrines qu'on y a établie depuis près d'un siecle, y a passablement réussi. Elles fournissent des toisons qui surpassent en bonté celles qui nous viennent du Poitou & des marais de Charante.

Toutes ces laines trouvent leur usage dans nos manufactures, à raison de leur qualité. La laine de Roussillon entre dans la fabrique de nos plus beaux draps, sous le nom de Ségovie. Celles du Languedoc décorées du même titre par les facteurs des Fabriquans, servent au même usage. La laine du Berry entre dans la fabrique des draps de Valogne & de Vire ; & c'est aussi avec ces laines que l'on fait les draps qui portent le nom de Berry, de même que les droguets d'Amboise, en y mêlant un peu de laine d'Espagne. Les laines de Valogne & du Cotentin s'emploient en draps de Valogne & de Cherbourg, & en serges tant finettes que razs de S. Lo. On assortit ces laines avec les belles d'Angleterre.

Les laines de Caux, apprêtées comme il convient, sont propres aux pinchinats de Champagne, que l'on fabrique avec les laines de cette province. L'on en fait des couvertures & des chaînes pour plusieurs sortes d'étoffes, & entr'autres pour les marchandises de Rheims & d'Amiens. Les grosses laines de Bayonne servent aux lisieres des draps noirs, en y mêlant quelques poils d'autruche & de chameau.

L'on voit déja que toutes les qualités de laines ont leur usage, à raison du mérite de chacune. Celles que le bonnetier ou le drapier rejettent comme trop fortes ou trop grossieres, le tapissier les assortit pour ses ouvrages particuliers. Dévoilons donc cet emploi de toutes sortes de laines dans nos différentes manufactures.

On peut partager en trois classes les fabriquans qui consument les laines dans leurs atteliers ; ce sont des drapiers drapans, des bonnetiers, & des tapissiers.

La draperie est, comme l'on sait, l'art d'ourdir les étoffes de laine. On range sous cette classe les serges, les étoffes croisées & les couvertures. Le drap est de tous les tissus le plus fécond en commodités, le plus propre à satisfaire le goût & les besoins des nations : aussi consomme-t-il les laines les plus belles & les plus précieuses.

Les ouvrages de bonnetterie s'exécutent sur le métier ou au tricot. Cette derniere façon est la moins coûteuse ; elle donne à l'homme une couverture très parfaite, qui forme un tout sans assemblage & sans couture.

Les Tapissiers font servir la laine à mille ouvrages divers ; ils l'employent en tapisseries soit au métier, soit à l'aiguille, en matelats, en fauteuils, en moëtes, &c. On en fait du fil à coudre, des chapeaux, des jarretieres, & cent sortes de marchandises qu'il seroit trop long d'énoncer ici.

La laine d'Espagne entre dans la fabrique de nos plus beaux draps en usant de grandes précautions pour l'assortir aux laines qui sont du crû de la France. J'ai déja dit que la laine d'Espagne la plus recherchée, est celle qui vient en droiture de l'Escurial : on l'emploie presque sans mêlange avec succès dans la manufacture des Gobelins. La prime de Ségovie & de Villecassin, sert pour l'ordinaire à faire des draps des ratines, & autres semblables étoffes façon d'Angleterre & de Hollande. La ségoviane ou refleuret sert à fabriquer des draps d'Elboeuf ou autres de pareille qualité. La tierce n'entre que dans les draps communs, comme dans ceux de Rouen ou de Darnetal. Les couvertures & les bas de Ségovie ont beaucoup de débit, parce qu'ils sont moëlleux, doux au toucher, & d'un excellent usé.

Cette laine néanmoins malgré son extrème finesse, n'est pas propre à toutes sortes d'ouvrages. Il en est qui demandent de la longueur dans la laine ; par exemple, il seroit imprudent d'employer la magnifique laine d'Espagne à former les chaînes des tapisseries que l'on fabrique aux Gobelins : la perfection de l'ouvrage exige que les chaînes avec beaucoup de portée soient fortement tendues, & que leur tissu, sans être épais, soit assez ferme, assez élastique pour résister aux coups & au maniement des ouvriers qui sans-cesse les tirent, les frappent & les allongent.

La laine d'Angleterre est donc la seule que sa longueur rende propre à cet usage. Quel effet ne fait point sur nos yeux l'éclat de sa blancheur ? Elle est la seule qui par sa propreté reçoive parfaitement les couleurs de feu & les nuances les plus vives. On assortit très-bien la laine d'Angleterre à la laine de Valogne & du Cotentin. Elle entre dans la fabrique des draps de Valogne, serges façon de londres, &c. On en fait en bonnetterie des bas de bouchons, & de très-belles couvertures : on la carde rarement ; peignée & filée, elle sert à toutes sortes d'ouvrages à l'aiguille & sur le cannevas.

La plûpart des laines du levant ne vaudroient pas le transport si l'on se donnoit la peine de les voiturer jusqu'à Paris. On les employe dans les manufactures de Languedoc & de Provence, à raison de leurs qualités. On fait usage des laines du nord avec la même reserve. Les meilleures toisons de Weymar & les laines d'été de Pologne, servent à la fabrique des petites étoffes de Rheims & de Champagne.

En un mot il n'est aucune espece de laines étrangeres ou françoises que nos ouvriers ne mettent en oeuvre, depuis le drap de Julienne, de Van Robais, de Pagnon, de Rousseau, & le beau camelot de Lille en Flandres, jusqu'aux draps de tricot & de Poulangis, & jusqu'au gros bouracan de Rouen. Il n'est point de qualité de laines que nous n'employons & n'apprêtions avec une variété infinie, en étamine, en serge, en voile, en espagnolette, & en ouvrages de tout genre.

Mais, dira quelqu'un, cet étalage pompeux & mercantile que vous venez de nous faire de l'emploi de toutes sortes de laines, n'est pas une chose bien merveilleuse dans une monarchie où tout se débite ; le bon, le médiocre, le mauvais & le très-mauvais. Il vaudroit bien mieux nous apprendre si l'on ne pourroit pas se passer dans notre royaume des laines étrangeres, notamment de celles d'Espagne & d'Angleterre, en perfectionnant la qualité & en augmentant la quantité de nos laines en France. Voilà des objets de discussion qui seroient dignes d'un Encyclopédiste. Eh bien, sans perdre le tems en discours superflus, je vais examiner par des faits si les causes qui procurent aux Espagnols & aux Anglois des laines supérieures en qualité, sont particulieres à leur pays, & exclusives pour tout autre.

L'Espagne eut le sort des contrées soumises aux armes romaines, de nombreuses colonies y introduisirent le goût du travail & de l'agriculture. Un riche métayer de Cadix, Marc Columelle (oncle du célebre écrivain de ce nom), qui vivoit comme lui sous l'empire de Claude, & qui faisoit ses délices des douceurs de la vie champêtre, fut frappé de la blancheur éclatante des laines qu'il vit sur des moutons sauvages que des marchands d'Afrique débarquoient pour les spectacles. Sur-le-champ il prit la résolution de tenter s'il seroit possible d'apprivoiser ces bêtes, & d'en établir la race dans les environs de Cadix. Il l'essaya avec succès ; & portant plus loin ses expériences, il accoupla des béliers africains avec des brebis communes. Les moutons qui en vinrent avoient, avec la délicatesse de la mere, la blancheur & la qualité de la laine du pere.

Cependant cet établissement ingénieux n'eut point de suite, parce que sans la protection des souverains, les tentatives les mieux conçues des particuliers sont presque toujours des spéculations stériles.

Plus de treize siecles s'écoulerent depuis cette époque, sans que personne se soit avisé en Espagne de renouveller l'expérience de Columelle. Les Goths, peuple barbare, usurpateurs de ce royaume, n'étoient pas faits pour y songer, encore moins les Musulmans d'Afrique qui leur succederent. Ensuite les Chrétiens d'Espagne ne perfectionnerent pas l'Agriculture, en faisant perpétuellement la guerre aux Maures & aux Mahométans, ou en se la faisant malheureusement entr'eux.

Dom Pedre IV. qui monta sur le trône de Castille en 1350, fut le premier depuis Columelle, qui tenta d'augmenter & d'améliorer les laines de son pays. Informé du profit que les brebis de Barbarie donnoient à leurs propriétaires, il résolut d'en établir la race dans ses états. Pour cet effet il profita des bonnes volontés d'un prince Maure, duquel il obtint la permission de transporter de Barbarie en Espagne un grand nombre de béliers & de brebis de la plus belle espece. Il voulut, par cette démarche, s'attacher l'affection des Castillans, afin qu'ils le soutinssent sur le trône contre le parti de ses freres bâtards, & contre Eleonore leur mere.

Selon les regles de l'économie la plus exacte, & selon les lois de la nature, le projet judicieux de Dom Pedre, taillé dans le grand & soutenu de sa puissance, ne pouvoit manquer de réussir. Il étoit naturel de penser qu'en transplantant d'un lieu défavorable une race de bêtes mal nourries, dans des pâturages d'herbes fines & succulentes, où le soleil est moins ardent, les abris plus fréquens, & les eaux plus salutaires, les bêtes transplantées produiroient de nombreux troupeaux couverts de laines fines, soyeuses & abondantes. Ce prince ne se trompa point dans ses conjectures, & la Castille acquit au quatorzieme siecle un genre de richesses qui y étoit auparavant inconnu.

Le cardinal Ximenès, devenu premier ministre d'Espagne au commencement du seizieme siecle, marcha sur les traces heureuses de Dom Pedre, & à son exemple, profita de quelques avantages que les troupes de Ferdinand avoient eu sur les côtes de Barbarie, pour en exporter des brebis & des béliers de la plus belle espece. Il les établit principalement aux environs de Ségovie, où croit encore la plus précieuse laine du royaume. Venons à l'Angleterre.

Non-seulement la culture des laines y est d'une plus grande ancienneté qu'en Espagne, mais elle y a été portée, encouragée, maintenue & perfectionnée avec une toute autre attention.

Si l'Angleterre doit à la température de son climat & à la nature de son sol l'excellente qualité de ses laines, elle commença à être redevable de leur abondance au partage accidentel de ses terres, fait en 830 ; partage qui invita naturellement ses habitans à nourrir de grands troupeaux de toutes sortes de bestiaux. Ils n'avoient d'autre moyen que celui-là pour jouir de leur droit de communes, perpétué jusqu'à nos jours, & ce droit fut longtems le seul objet de l'industrie de la nation. Ce grand terrein, destiné au paturage, s'augmenta par l'étendue des parcs que les seigneurs s'étoient reservés pour leur chasse, leurs daims & leurs propres bestiaux.

Les Anglois ne connurent pas d'abord toute l'étendue de la richesse qu'ils possédoient. Ils ne savoient dans le onzieme & douzieme siecle que se nourrir de la chair de leurs troupeaux ; & se couvrir de la toison de leurs moutons ; mais bientôt après ils apprirent le mérite de leurs laines par la demande des Flamands, qui seuls alors avoient des manufactures. Un auteur anglois, M. Daniel Foc, fort instruit des choses de son pays, dit que sous Edouard III. entre 1327 & 1377, c'est-à-dire dans l'espace de 50 ans, l'exportation des laines d'Angleterre monta à plus dix millions de livres sterling, valeur présente 230 millions tournois.

Dans cet intervalle de 1327 & 1377, Jean Kemp, flamand, porta le premier dans la Grande-Bretagne l'art de travailler des draps fins ; & cet art fit des progrès si rapides, par l'affluence des ouvriers des Pays-bas, persécutés dans leur patrie, qu'Edouard IV. étant monté sur le trône en 1461, n'hésita pas de défendre l'entrée des draps étrangers dans son royaume. Richard III. prohiba les apprêts & mauvaises façons qui pouvoient faire tomber le débit des draps anglois, en altérant leur qualité. L'esprit de commerce vint à se développer encore davantage sous Henri VII. & son fils Henri VIII. continua de protéger, de toute sa puissance, les manufactures de son royaume, qui lui doivent infiniment.

C'est lui qui pour procurer à ses sujets les laines précieuses de Castille, dont ils étoient si curieux pour leurs fabriques, obtint de Charles-Quint l'exportation de trois mille bêtes blanches. Ces animaux réussirent parfaitement bien en Angleterre, & s'y multiplierent en peu de tems, par les soins qu'on mit en oeuvre pour élever & conserver cette race précieuse. Il n'est pas inutile de savoir comment on s'y prit.

On établit une commission pour présider à l'entretien & à la propagation de cette espece. La commission fut composée de personnes intelligentes & d'une exacte probité. La répartition des bêtes nouvellement arrivées de Castille, leur fut assignée ; & l'événement justifia l'attente du souverain, qui avoit mis en eux sa confiance.

D'abord ils envoyerent deux de ces brebis castillanes, avec un bélier de même race, dans chacune des paroisses dont la température & les paturages parurent favorables à ces bêtes. On fit en même tems les plus sérieuses défenses de tuer ni de mutiler aucun de ces animaux pendant l'espace de sept années. La garde de ces trois bêtes fut confiée à peu-près comme celle de nos chevaux-étalons, à un gentleman ou au plus notable fermier du lieu, attachant à ce soin des exemptions de subsides, quelque droit honorifique ou utile.

Mais afin de tirer des conjonctures tout l'avantage possible, on fit saillir des béliers espagnols sur des brebis communes. Les agneaux qui provinrent de cet accouplement, tenoient de la force & de la fécondité du pere à un tiers près. Cette pratique ingénieuse, dont on trouve des exemples dans Columelle, fut habilement renouvellée. Elle fit en Angleterre quantité de bâtards espagnols, dont les mâles communiquerent leur fécondité aux brebis communes. C'est par cette raison qu'il y a actuellement dans la Grande-Bretagne trois sortes précieuses de bêtes à laine.

Voilà comme Henri VIII. a contribué à préparer la gloire dont Elisabeth s'est couronnée, en frayant à la nation angloise le chemin qui l'a conduite à la richesse dont elle jouit aujourd'hui. Cette reine considérant l'importance d'assurer à son pays la possession exclusive de ses laines, imposa les peines les plus rigoureuses à l'exportation de tout bélier, brebis ou agneau vivant. Il s'agit dans ses statuts de la confiscation des biens, de la prison d'un an, & de la main coupée pour la premiere contravention ; en cas de récidive, le coupable est puni de mort.

Ainsi le tems ouvrit les yeux des Anglois sur toutes les utilités qu'ils pouvoient retirer de leurs toisons. Les Arts produisirent l'industrie : on défricha les terres communes. On se mit à enclorre plusieurs endroits pour en tirer un plus grand profit. On les échauffa & on les engraissa, en tenant dessus des bêtes à laine. Ainsi le paturage fut porté à un point d'amélioration inconnu jusqu'alors ; l'espece même des moutons se perfectionna par l'étude de la nourriture qui leur étoit la plus propre, & par le mélange des races. Enfin la laine devint la toison d'or des habitans de la Grande-Bretagne.

Les successeurs d'Elisabeth ont continué de faire des réglemens très-détaillés sur la police des manufactures de laines, soit pour en prévenir la dégradation, soit pour en avancer les progrès ; mais on dit qu'on ne conserve aujourd'hui ces réglemens que par forme d'instruction, & que les Anglois, qui se regardent comme les plus habiles fabriquans du monde, & les plus soutenus par la seule émulation, laissent beaucoup de liberté à leurs manufactures, sans avoir lieu de s'appercevoir encore que leur commerce en soit diminué.

Le seul point sur lequel ils soient un peu séveres, c'est sur le mélange des laines d'une mauvaise qualité dans la tissure des draps larges. Du reste, le gouvernement, pour encourager les manufactures, a affranchi de droits de sortie les draps & les étoffes de lainage. Tout ce qui est destiné pour l'apprêt des laines, a été déchargé sous la reine Anne d'une partie des impositions qui pouvoient renchérir cette marchandise. En même tems le parlement a défendu l'exportation des instrumens qui servent dans la fabrique des étoffes de lainerie.

Ces détails prouvent combien le gouvernement peut favoriser les fabriques, combien l'industrie peut perfectionner les productions de la nature ; mais cette industrie ne peut changer leur essence. Je n'ignore pas que la nature est libérale à ceux qui la cultivent, que c'est aux hommes à l'étudier, à la suivre & à l'embellir ; mais ils doivent savoir jusqu'à quel point ils peuvent l'enrichir. On se préserve des traits enflammés du soleil, on prévient la disette, & on remédie aux stérilités des années ; on peut même, à force de travaux, détourner le cours & le lit des fleuves. Mais qui fera croître le thim & le romarin sur les côteaux de Laponie, qui ne produisent que de la mousse ? Qui peut donner aux eaux des fleuves des qualités médicinales & bienfaisantes qu'elles n'ont pas ?

L'Espagne & l'Angleterre jouissent de cet avantage sur les autres contrées du monde, qu'indépendamment des races de leurs brebis, le climat, les paturages & les eaux y sont très-salutaires aux bêtes à laine. La température & les alimens font sur les animaux le même effet qu'une bonne terre fait sur un arbre qu'on vient d'arracher d'un mauvais terrein, & de transplanter dans un sol favorable : il prospere à vûe d'oeil, & produit abondamment de bons fruits.

On éprouve en Espagne, & sur-tout en Castille, des chaleurs bien moins considérables qu'en Afrique ; le climat y est plus tempéré. Les montagnes de Castille sont tellement disposées, qu'on y jouit d'un air pur & modérement chaud. Les exhalaisons qui montent des vallées, émoussent les rayons du soleil ; & l'hiver n'a point de rigueur qui oblige à renfermer les troupeaux pendant les trois mois de sa durée.

Où trouve-t-on des paturages aussi parfaits que ceux de la Castille & de Léon ? Les herbes fines & odoriférantes, communiquent au sang de l'animal un suc précieux, qui fait germer sur sa peau une infinité de filets, aussi moëlleux, aussi doux au toucher, qu'ils flatent agréablement la vûe par leur blancheur, quand la malpropreté ne les a pas encore salies. Ce n'est pas exagérer de dire que l'Espagne a des eaux d'une qualité presque unique. On y voit des ruisseaux & des rivieres, dont l'eau opere visiblement la guérison des maladies, auxquelles les moutons sont sujets. Les voyageurs & les Géographes citent entr'autres le Xenil & le Daro, qui tous deux tirent leur source de la Sierra-Nevada, montagne de Grenade. Leurs eaux ont une vertu incisive, qui purifie la laine, & rend la santé aux animaux languissans ; c'est pour cela que dans le pays on nomme ces deux fleuves, le bain salutaire des brebis.

L'Angleterre réunit ces mêmes avantages dans un degré très-éminent. Sa température y est aussi salutaire aux brebis, que l'est celle de l'Espagne ; & on y est bien moins sujet qu'en France, aux vicissitudes des saisons. Comme les abris sont fréquens en Angleterre, & que le froid y est généralement doux, on laisse d'ordinaire les bêtes à laine pâturer nuit & jour dans les plaines ; leurs toisons ne contractent aucune saleté, & ne sont point gâtées par la fiente, ni l'air épais des étables. Les Espagnols ni les François ne sauroient en plusieurs lieux imiter les Anglois dans cette partie à cause des loups ; la race de ces animaux voraces, une fois extirpée de l'Angleterre, ne peut plus y rentrer : ils y étoient le fléau des laboureurs & des bergers, lorsque le roi Edgard, l'an 961, vint à bout de les détruire en trois ans de tems, sans qu'il en soit resté un seul dans les trois royaumes.

Leurs habitans n'ont plus besoin de l'avis de l'auteur des Géorgiques pour la garde de leurs troupeaux.

Nec tibi cura canûm fuerit postrema, sed unâ

Veloces Spartae catulo, acremque molossum

Pasce sero pingui ; nunquam custodibus illis

Incursus luporum horrebis.

Les Anglois distinguent autant de sortes de pâturages, qu'ils ont d'especes de bêtes à laine ; chaque classe de moutons a pour ainsi dire son lot & son domaine. Les herbes fines & succulentes que l'on trouve abondamment sur un grand nombre de côteaux & sur les landes, conviennent aux moutons de la premiere espece. N'allez point les conduire dans les grands pâturages, ou la qualité de la laine changeroit, ou l'animal périroit ; c'est ici pour eux le cas de suivre le conseil que donnoit Virgile aux bergers de la Pouille & de Tarente ; " Fuyez les paturages trop abondans : Fuge pabula laeta. "

Les Anglois ont encore la bonne habitude d'ensemencer de faux seigle les terres qui ne sont propres à aucune autre production ; cette herbe plus délicate que celle des prairies communes, est pour les moutons une nourriture exquise ; elle est l'aliment ordinaire de cette seconde espece, à qui j'ai donné ci-dessus le nom de bâtards espagnols.

L'ancienne race des bêtes à laine s'est perpétuée en Angleterre ; leur nourriture demande moins de soin & moins de précaution que celle des autres. Les prés & les bords des rivieres leur fournissent des pâturages excellens ; leur laine, quoique plus grossiere, trouve son emploi, & la chair de ces animaux est d'un grand débit parmi le peuple.

C'est en faveur de cette race, & pour ménager le soin des prairies, qu'on introduisit au commencement de ce siecle l'usage de nourrir ce bétail de navets ou turnipes ; on les seme à peu-près comme le gros seigle dans les friches, & ces moutons naturellement forts, en mangent jusqu'à la racine, & fertilisent les landes sur lesquelles on les tient.

Les eaux en Angleterre ont assez la même vertu que celles d'Espagne ; mais elles y produisent un effet bien plus marqué. Les Anglois jaloux de donner à leurs laines toute la blancheur possible, sont dans la louable coutume de les laver sur pié, c'est-à-dire sur le dos de l'animal. Cette pratique leur vaut un double profit ; les laines tondues sont plus aisées à laver, elles deviennent plus éclatantes, & ne souffrent presque point de déchet au lavage. Voyez LAINE, apprêt des.

Enfin la grande-Bretagne baignée de la mer de toutes parts, jouit d'un air très-favorable aux brebis, & qui differe à leur avantage de celui qu'elles éprouvent dans le continent. Les paturages qu'elles mangent, & l'air qui les environne, imprégnés des vapeurs salines que les vents y charrient sans-cesse, de quelque part qu'ils soufflent, font passer aux poumons & au sang des bêtes blanches, un acide qui leur est salutaire ; elles trouvent naturellement dans ce climat tout ce que Virgile recommande qu'on leur donne, quand il dit à ses bergers :

At cui lactis amor, cytisum, lotosque frequentes,

Ipse manu, salsasque ferat praesepibus herbas ;

Hinc & amant fluvios magis, & magis ubera tendunt,

Et salis occultum referunt in lacte saporem.

Georg. liv. III. v. 392.

Il est donc vrai que le climat tempéré d'Angleterre, les races de ses brebis, les excellens paturages où l'on les tient toute l'année, les eaux dont on les lave & dont on les abreuve, l'air enfin qu'elles respirent, favorisent exclusivement aux autres peuples la beauté & la quantité de leurs bêtes à laine.

Pour donner en passant une idée de la multitude surprenante & indéterminée qu'on en éleve dans les trois royaumes, M. de Foé assure que les 605, 520 livres que l'on tire par année des moutons de Rumney-marsh, ne forment que la deux-centieme partie de la récolte du royaume. Les moutons de la grande espece fournissent depuis cinq jusqu'à huit livres de laine par toison ; les béliers de ces troupeaux ont été achetés jusqu'à douze guinées. Les laines du sud des marais de Lincoln & de Leicester doivent le cas qu'on en fait à leur longueur, leur finesse, leur douceur & leur brillant : les plus belles laines courtes, sont celles des montagnes de Cotswold en Glocester-Shire.

En un mot, l'Angleterre par plusieurs causes réunies, possede en abondance les laines les plus propres pour la fabrication de toutes sortes d'étoffes, si l'on en excepte seulement les draps superfins, qu'elle ne peut fabriquer sans le secours des toisons d'Espagne. Ses ouvriers savent faire en laine depuis le drap le plus fort ou le plus chaud, jusqu'à l'étoffe la plus mince & la plus légere. Ils en fabriquent à raies & à fleurs qui peuvent tenir lieu d'étoffes de soie, par leur légéreté & la vivacité de leurs couleurs. Ils font aussi des dentelles de laine fort jolies, des rubans, des chemises de flanelle, des fichus & des coëffes de crêpes blancs. Enfin ils vendent de leur lainerie à l'étranger, selon les uns, pour deux ou trois millions, & selon d'autres pour cinq millions sterlings.

Mais sans m'arrêter davantage à ces idées accessoires, qui ne nous intéressent qu'indirectement, & sans m'étendre plus au long sur l'objet principal, je crois qu'il résulte avec évidence de la discussion dans laquelle je suis entré au sujet des laines d'Espagne & d'Angleterre, que trois choses concourent à leur procurer des qualités supérieures qu'on ne peut obtenir ailleurs, la race, les paturages & le climat. J'ajoûte même pour surcroît de preuves, que les moutons de Castille & d'Andalousie, transportés dans les belles plaines de Salisbury, n'y donnent pas des laines aussi précieuses, quas baeticus adjuvat aër.

Je conclus donc avec les personnes les plus éclairées de ce royaume, qu'il est tout-à-fait impossible à la France de se passer des laines étrangeres, & que sans le secours des riches toisons qui lui viennent des îles Britanniques & d'Espagne, les manufactures des Gobelins, d'Abbeville & de Sedan, tomberoient bientôt dans le discrédit, & ne pourroient pas même subsister.

Je suis cependant bien éloigné de penser qu'on ne soit maître en France de perfectionner la qualité, & d'augmenter la quantité des laines qu'on y recueille ; mais ce tems heureux n'est pas près de nous, & trop d'obstacles s'opposent à nous flatter de l'espérance de le voir encore arriver. (D.J.)

LAINES, apprêt des (Economie rustique & Manufactures) ce sont les différentes façons qu'on donne aux laines.

Les laines avant que d'être employées reçoivent bien des façons, & passent par bien des mains. Après que la laine a été tondue, on la lave, on la trie, on l'épluche, on la drousse, on la carde, ou on la peigne suivant sa qualité ; ensuite on la mêle, & on la file. Expliquons toutes ces façons ; j'ai lu d'excellens mémoires qui m'en ont instruit.

1°. Tonte. Les anciens arrachoient leurs laines, ils ne la tondoient pas ; vellus à vellendo. Ils prenoient pour cette opération le tems où la laine se sépare du corps de l'animal ; & comme toute la toison ne quitte pas à la fois, ils couvroient de peaux pendant quelques semaines chaque bête à laine, jusqu'à ce que toute la toison fût parvenue au degré de maturité qu'il falloit, pour ne pas causer à ces bêtes des douleurs trop cuisantes. Cette coutume prévaloit encore sous Vespasien dans plusieurs provinces de l'empire ; aujourd'hui elle est avec raison totalement abandonnée.

Quand le tems est venu de décharger les moutons du poids incommode de leur laine, on prend les mesures suivantes. Les laboureurs intelligens préviennent cette opération, en faisant laver plusieurs fois sur pié la laine avant que de l'abattre.

Cette maniere étoit pratiquée chez les anciens ; elle est passée en méthode parmi les Anglois, qui doivent principalement à ce soin l'éclat & la blancheur de leurs laines. Débarrassée du suin & des matieres graisseuses qui enveloppoient ses filets, elle recouvre le ressort & la flexibilité qui lui est propre. Les poils detenus jusques-là dans la prison de leur surge, s'élancent avec facilité, se fortifient en peu de jours, prennent du corps, & se rétablissent dans leur état naturel ; au lieu que le lavage qui succede à la coupe, dégage seulement la laine de ses saletés, sans lui rendre sa premiere qualité & son ancienne consistance.

Pour empêcher que le tempérament de l'animal ne s'altere par le dépouillement de son vêtement, on a soin d'augmenter sa nourriture, à mesure qu'on approche du terme de sa tonte.

Quand l'année a été pluvieuse, il suffit que chaque mouton ait été lavé quelques jours consécutifs, avant celui où on le décharge de sa laine ; mais si l'année a été seche, il faut disposer chaque bête à cette opération, en la lavant quinze jours, un mois auparavant. Cette pratique prévient le déchet de la laine qui est très-considérable, lorsque l'année a été trop seche. On doit préférer l'eau de la mer à l'eau douce, l'eau de pluie à l'eau de riviere ; dans les lieux où l'on manque absolument de ces secours, on mêle du sel dans l'eau qu'on fait servir à ce lavage.

La laine, comme les fruits, a son point de maturité ; on tond les brebis suivant les saisons & selon le climat. Dans le Piémont on tond trois fois l'année, en Mai, en Juillet & en Novembre ; dans les lieux où l'on tond deux fois l'an, la premiere coupe des laines se fait en Mars, la seconde en Août ; les toisons de la seconde coupe sont toujours inférieures en qualité à celles de la premiere. En France on ne fait communément qu'une tonte par an, en Mai ou en Juin ; on tond les agneaux en Juillet.

Si dans le grand nombre il se rencontre quelque bête qui soit attaquée de maladie, il faut bien se garder de la dégarnir, la laine en seroit défectueuse, & l'on exposeroit la vie de l'animal.

Après avoir pris toutes les mesures que je viens d'exposer, il seroit imprudent de fixer tellement un jour pour abattre les laines, qu'on ne fût plus maître de différer l'opération, supposé qu'il survînt quelque intempérie ; il faut en général choisir un tems chaud, un ciel serein, qui semble promettre plusieurs belles journées consécutives. N'épargnez rien pour avoir un tondeur habile ; c'est un abus commun à bien des laboureurs de faire tondre leurs bêtes par leurs bergers, & cela pour éviter une légere dépense, qu'il importe ici de savoir sacrifier, même dans l'état de pauvreté.

C'est une bonne coutume que l'on néglige dans bien des endroits, de couvrir d'un drap l'aire où l'on tond la laine ; il faut que le lieu soit bien sec & bien nettoyé. Chaque robe de laine abattue doit être repliée séparément, & déposée dans un endroit fort aéré. On laisse la laine en pile le moins de tems qu'il est possible ; il convient de la porter sur le champ au lavage, de peur que la graisse & les matieres hétérogènes dont elle est imprégnée, ne viennent à rancir & à moisir, ce qui ne manqueroit pas d'altérer considérablement sa qualité.

Une tonte bien faite est une préparation à une pousse plus abondante. On lave les moutons qu'on a tondus ; afin de donner à la nouvelle laine un essor plus facile ; alors comme avant la tonte, l'eau de la mer est préférable à l'eau douce pour les laver, l'eau de pluie & l'eau salée, à l'eau commune des ruisseaux & des fleuves.

Les forces, en séparant les filets de leurs tiges, laissent à chaque tuyau comme autant de petites blessures, que l'eau salée referme subitement. Les anciens au lieu de laver leurs bêtes après la tonte, les frottoient de lie d'huile ou de vin, de vieux-oint, de soufre, ou de quelqu'autre liniment semblable ; & je crois qu'ils faisoient mal, parce qu'ils arrêtoient la transpiration.

La premiere façon que l'on donne à la toison qui vient d'être abattue, c'est de l'émécher ; c'est-à-dire de couper avec les forces l'extrémité de certains filets, qui surpassent le niveau de la toison ; la qualité de ces filets excédens, est d'être beaucoup plus grossiers, plus durs & plus secs que les autres ; leur mélange seroit capable de dégrader toute la toison.

2°. Lavage. La laine en surge porte avec elle un germe de corruption dans cette crasse, qu'on nomme aesipe, quand elle est détachée de la laine. Elle provient d'une humeur onctueuse, qui en sortant des pores de l'animal, facilite l'entrée du suc nourricier dans les filets de la toison ; sans cette matiere huileuse qui se reproduit continuellement, le soleil dessécheroit le vêtement de la brebis, comme il seche les moissons ; & la pluie qui ne tient pas contre cette huile séjournant dans la toison, pourriroit bientôt la racine de la laine.

Cette secrétion continuelle des parties graisseuses forme à la longue un sédiment, & de petites croûtes qui gâtent la laine, sur-tout pendant les tems chauds.

On lave les laines depuis le mois de Juin jusqu'à la fin d'Août ; c'est le tems le plus favorable de toute l'année, outre qu'il suit immédiatement l'opération de la tonte, il a encore cet avantage, que l'eau adoucie & attiédie en quelque sorte par la chaleur des rayons du soleil, détache & emporte plus facilement les malpropretés qui sont comme adhérentes à la laine.

Plus on differe le lavage des laines ; plus le déchet est considérable ; il est souvent de moitié ; les laines de Castille perdent cinquante-trois pour cent. Ce déchet suit cependant un peu les années ; l'altération est plus forte quand il n'a pas plu vers le tems de la coupe, que quand la saison a été pluvieuse. Le moyen le plus sûr d'éviter le déchet, où de le diminuer beaucoup lorsque la saison a été séche, c'est de laver la laine à dos plusieurs semaines ; & même des mois entiers avant le tems de la tonte.

Je ne puis ici passer sous silence deux abus qui intéressent la qualité de nos laines ; l'un regarde les laboureurs, l'autre concerne les bouchers.

C'est une nécessité indispensable aux premiers de distinguer leurs moutons par quelque marque. Deux troupeaux peuvent se rencontrer & se mêler ; on peut enlever un ou plusieurs moutons ; la marque décele le larcin ; enfin les pâturages de chaque ferme ont des limites, & cette marque est une condamnation manifeste pour le berger qui conduit son troupeau dans un territoire étranger. Ce caractere est donc nécessaire, l'abus ne consiste que dans la maniere de l'appliquer. Nos laboureurs de l'Ile de France & de la Picardie, plaquent ordinairement sans choix des couleurs trempées dans l'huile, sur la partie la plus précieuse de la toison, sur le dos ou sur les flancs ; ces marques ne s'en vont point au lavage ; elles restent ordinairement collées & adhérentes à la toison, & souvent les éplucheurs négligent de séparer de la laine les croûtes qu'elles forment, parce que cette opération demande trop de tems. Que suit-il de-là ? Ces croûtes passant dans le fil & dans les étoffes qu'on en fabrique, les rendent tout-à-fait défectueuses ; il est un moyen fort simple d'obvier à cet abus. On peut marquer les moutons à l'oreille par une marque latérale, perpendiculaire ou transversale, & ces marques peuvent varier à l'infini, en prenant l'oreille gauche ou l'oreille droite, ou les deux oreilles, &c.

Si cependant la nature du lieu demandoit un signe plus apparent, on pourroit marquer les moutons à la tête comme on fait en Berri ; la toison par ce moyen ne souffre aucun dommage.

L'autre abus ne concerne que les pélades, mais il ne mérite pas moins notre attention. Les bouchers, au lieu de ménager les toisons des peaux qu'ils abattent, semblent mettre tout en oeuvre pour les salir ; ils les couvrent de graisse & de tout ce qu'il y a de plus infect. Il est d'autres détails qu'il ne seroit pas amusant de lire ni d'exposer, & que la police pourroit facilement proscrire, sans nuire à ces sortes ne gens, qui d'ailleurs sont les derniers de la lie des hommes ; l'on épargneroit par-là de la peine aux mégissiers, & cette laine dans son espece, seroit d'une meilleure qualité.

On lave la laine par tas dans l'eau dormante, à la manne dans l'eau courante, & dans des cuves pleines d'eau de riviere. Les laines trop malpropres & difficiles à décrasser (comme celles d'Espagne) se dégorgent dans un bain composé d'un tiers d'urine, & de deux tiers d'eau ; ce seroit je pense la meilleure méthode pour toutes nos laines.

Toutes les rivieres ne sont pas également propres au lavage. Les eaux de Beauvais ont une qualité excellente, on pourroit en tirer parti mieux qu'on ne fait, en établissant dans cette ville une espece de buanderie générale pour les laines du pays. Quand la laine a passé par le lavage, on la met égoutter sur des claies.

Les manufacturiers doivent se précautionner, s'il est possible, contre un grand nombre de supercheries frauduleuses. Par exemple, quand l'année a été séche. les Laboureurs ou les Marchands qui tiennent les laines de la premiere main, les font mal laver, afin d'éprouver moins de déchet. Qu'arrive-t-il alors ? Pour empêcher la graisse & les ordures de paroître, ils fardent les toisons qu'ils blanchissent avec de la craye, ou d'autres ingrédiens qu'ils imaginent. Les suites de cette manoeuvre ne peuvent être que très-funestes, soit au fabriquant, soit au public. Si l'on emploie la laine comme on l'achete, l'étoffe n'en vaut rien, les vers & les mites s'y mettent au bout de peu de tems, & l'acheteur perd son drap. Si le fabriquant veut rendre à la laine sa qualité par un second lavage, il lui en coûte sa façon & un nouveau déchet. Il seroit à souhaiter qu'on travaillât sérieusement à la suppression de ces abus.

3°. Triage. Après que la laine a été lavée, on la trie, on l'épluche, on la drousse, on la peigne, ou on la corde suivant sa longueur, on la mêle & on la file.

Le triage des laines consiste à distinguer les différentes qualités, à séparer la mere-laine, qui est celle du dos, d'avec celle des cuisses & du ventre, qui ne sont pas également propres à toutes sortes d'ouvrages. On peut encore entendre par ce terme, le partage du bon d'avec le moindre, & du médiocre d'avec le mauvais.

Les Marchands qui achetent les laines de la premiere main, se chargent ordinairement du soin de les trier, après les avoir fait laver. Les laines lavées, qui ne sont pas triées, se vendent par toisons ; celles qui sont triées, ne se vendent plus qu'au poids. Les bons fabriquans pensent qu'il y a plus d'avantages à acheter les laines toutes triées qu'en toison ; mais cette opinion n'est fondée que sur la mauvaise foi des vendeurs, qui fardent leurs toisons, en roulant le plus fin par-dessus, & en renfermant au-dedans le plus mauvais.

Les Espagnols ont une pratique contraire, surtout les Hyéronimites, possesseurs de la fameuse pile de l'Escurial. Ces religieux vendent leur pile, nonseulement sans séparer la qualité des toisons, mais ils y joignent aussi ce qu'ils nomment laine des agreges ; qui viennent des lieux circonvoisins de l'Escurial.

La bonne foi & la sureté du commerce étant rétablies, ce dernier parti me paroîtroit préférable à celui que prennent nos fabriquans ; & le public & le chef de manufacture y gagneroient pareillement ; celui-ci seroit plus maître de l'assortiment de ses laines, & le public auroit des étoffes plus durables.

Il y auroit ici cent choses à observer au sujet des fraudes & des ruses, qui se perpétuent journellement, tant dans le lavage, que dans le triage des laines ; mais le sordide amour du gain n'est-il pas capable de tout ?

4°. Epluchement. La négligence des éplucheurs occasionne les noeuds & les grosseurs qui se rencontrent dans les étoffes.

Les corps étrangers que l'on sépare de la laine en l'épluchant, sont, ou des ordures qui s'insinuent dans la toison, pendant qu'elle est encore sur le dos de l'animal, ou des molécules de suin qui se durcissent, ou enfin des paillettes, & diverses petites matieres qui s'attachent aux toisons lavées, lorsqu'on les étend au soleil pour les faire sécher sans drap dessous, sans soin & sans attention.

Cette façon comprend encore ce que l'on appelle écharpir, ou écharper la laine, ce qui consiste à déchirer & à étendre les flocons de laine qui sont trop compactes. Cette méthode a l'avantage de dévoiler les imperfections de la portion qu'on épluche, & de préparer la laine à être plus facilement droussée.

5°. Le Droussage. Drousser, ou trousser la laine, c'est l'huiler, l'imbiber d'huile d'olive ou de navette, pour la carder. Je ne puis m'étendre autant que je le voudrois sur les moyens qui sont les plus expédiens pour bien huiler la laine ; je dirai seulement en passant, qu'il est plus à propos d'asperger la laine, que de l'arroser ; de l'huiler par petites portions, que par tas & en monceau.

6°. Cardage & peignage. La longue laine se peigne, la courte se carde. Les cardeurs ont deux excès à éviter ; l'un de trop carder, l'autre de carder moins qu'il ne faut.

Ceux qui cardent trop légérement laissent dans la portion de la laine qu'ils façonnent, de petits flocons plus durs que le reste de la cardée. La laine ainsi préparée, donne un fil inégal & vicieux. Les cardeurs qui ont la main pesante, brisent la laine ; les filets ou coupés ou brisés, ne donnent plus une trême de même consistance, l'étoffe a moins de force. Cette façon, qui est des plus essentielles, est fort négligée dans nos manufactures ; la paye modique qu'on donne aux ouvriers, leur fait préferer la méthode la plus expéditive à la meilleure.

7°. Mélange. Mêler, assortir, ou rompre la laine, c'est faire le mélange des laines de différentes qualités, que l'on veut employer à la fabrique des draps. Nos fabriquans françois étant obligés depuis longtems d'employer toutes sortes de laines pour fournir à la consommation, ont acquis une grande habileté dans l'art de mêler & d'allier les laines du royaume avec celles de leurs voisins.

8°. Filage. Filer la laine c'est réduire en fil les portions que le cardeur ou le peigneur ont disposées à s'étendre & à s'unir ensemble, pour ne former qu'un seul tissu long, étroit, & délié. Le fileur doit se précautionner contre deux défauts bien communs ; l'un de trop tordre son fil, ce qui lui ôte de sa force, & fait fouler le drap ; l'autre de donner un fil inégal, en le filant plus gros dans un endroit que dans l'autre. Il semble qu'on ne peut éviter ces deux défauts que par l'invention de machines qui tordent le fil au point qu'on le désire en le filant également. Voyez l'article suivant sur la main-d'oeuvre de toutes ces opérations. (D.J.)

LAINE, (Mat. méd.) laine de bélier ou de brebis. La laine sale, grasse, imprégnée de la sueur de l'animal, ou d'oesipe (voyez OESIPE), étoit d'un grand usage chez les anciens. Hippocrate la faisoit appliquer sur les tumeurs après l'avoir fait carder, tremper dans de l'huile & dans du vin. Celse & Dioscoride célebrent aussi beaucoup de pareilles applications, & même pour des maladies internes, telles que l'inflammation de l'estomac, les douleurs de tête, &c.

Dioscoride préfere celle du cou & des cuisses, comme étant plus chargée d'oesipe.

Dioscoride décrit aussi fort au long une espece de calcination fort mal entendue de la laine, & sur-tout de la laine teinte en couleur de pourpre, qu'il prétend être un excellent ophtalmique après avoir essuyé cette calcination.

Heureusement la laine & ses préparations ne grossissent plus la liste des inutilités pharmaceutiques assez énormes sans cela ; car on ne compte pour rien l'action de la laine dans l'application des flanelles imbibées de différentes liqueurs, qui est en usage aujourd'hui. Il est évident qu'elle ne fait proprement dans ce cas que la fonction de vaisseau, c'est-à-dire d'instrument retenant le remede sur la partie affectée.

Les vêtemens de laine, & même ceux qu'on applique immédiatement sur la peau (ce qui est une pratique fort salutaire dans bien des cas, voyez TRANSPIRATION), ne doivent aussi leurs effets qu'à la propriété très-commune de couvrir le corps mollement & exactement, & par conséquent ces effets ne dépendent point de la laine comme telle, c'est-à-dire de ses qualités spécifiques. Voyez VETEMENT. (b)

LAINE, MANUFACTURE EN LAINE, ou DRAPERIE, (Art méchan.) la laine habille tous les hommes policés. Les hommes sauvages sont nuds, ou couverts de la peau des animaux. Ils regardent en pitié les peines que nous prenons pour obtenir de notre industrie un secours moins sûr & moins promt que celui que la bonté de la nature leur offre contre l'inclémence des saisons. Ils nous diroient volontiers : Tu as apporté en naissant le vêtement qu'il te faut en été, & tu as sous ta main celui qui t'est nécessaire en hiver. Laisse à la brebis sa toison. Vois-tu cet animal fourré. Prend ta fleche, tue-le, sa chair te nourrira, & sa peau te vêtira sans apprêt. On raconte qu'un sauvage transporté de son pays dans le nôtre, & promené dans nos atteliers, regarda avec assez d'indifférence tous nos travaux. Nos manufactures de couvertures en laine parurent seules arrêter un moment son attention. Il sourit à la vue de cette sorte d'ouvrage. Il prit une couverture, il la jetta sur ses épaules, fit quelques tours ; & rendant avec dédain cette enveloppe artificielle au manufacturier : en vérité, lui dit-il, cela est presqu'aussi bon qu'une peau de bête.

Les manufactures en laine, si superflues à l'homme de la nature, sont les plus importantes à l'homme policé. Aucunes substances, pas même l'or, l'argent & les pierreries, n'occupent autant de bras que la laine. Quelle quantité d'étoffes différentes n'en fabriquons-nous pas ! nous lui associons le duvet du castor, le ploc de l'autruche, le poil du chameau, celui de la chevre, &c.

Quoique la plûpart de ces poils soient très-lians, on n'en forme point une étoffe sans mélange ; ils fouleroient mal.

Si l'on unit la vigogne & le duvet du castor dans une étoffe, elle en aura l'oeil plus brillant. On appelle vigogne la laine de la brebis du Pérou.

Le ploc de l'autruche, le poil du chameau, celui de la chevre, sont des matieres fines, mais dures ; elles n'entrent que dans des étoffes qu'on n'envoie point à la foule, telles que les camelots & autres dont nous faisons nos vêtemens d'été. Ces matieres ne fournissent donc qu'une très-petite partie de ce qu'on appelle étoffe de laine.

La laine de la brebis commune est seule l'objet du travail le plus étendu, & du commerce le plus considérable.

Entre les laines, on place au premier rang celles d'Espagne ; après celles-ci, on nomme les laines d'Angleterre ; les laines de France sont les dernieres. La Hollande en produit aussi d'assez belles ; mais on ne les emploie qu'en étoffes légeres, parce qu'elles ne foulent pas.

On distingue trois qualités dans les laines d'Espagne ; les léonoises, ou sorices ou ségovies ; les belchites ou campos di Riziedos, & les navarroises.

On divise les deux premieres sortes seulement en trois qualités, qu'on appelle prime, seconde & tierce.

Dans les laines d'Angleterre & de Hollande, il y a le bouchon & la laine commune. Ces bouchons ne vont qu'au peigne, le reste passe à la carde.

Les meilleures laines de France sont celles du Berry. On nomme ensuite les laines du Languedoc. Quelques autres provinces fournissent encore des laines fines. Le reste est commun, & ne se travaille qu'en étoffes grossieres.

Travail préliminaire de la laine. Toutes les laines en général doivent être lavées & dégraissées de leur suin. On appelle suin, cette crasse onctueuse qu'elles rapportent de dessus la brebis. Il est si nécessaire d'en purger la laine, qu'on ne fabriquera jamais un beau drap sans cette précaution, à laquelle on n'est pas assez attentif parmi nous, parce qu'elle cause un déchet de trente à quarante pour cent au moins. Cependant il est impossible de dégraisser un drap comme il convient, si la laine dont on l'a manufacturé, n'a pas été bien débarrassée de son suin.

Du lavage des laines. La laine ne se lave pas bien dans l'eau froide. C'est cependant l'usage du Berry & des autres provinces de France, malgré les ordonnances qui enjoignent de se servir de l'eau chaude. C'est toujours la raison d'intérêt qui prévaut. Il est défendu par arrêt du 4 Septembre 1714, de vendre ni exposer en vente aucunes laines, qu'elles n'aient été lavées de maniere à pouvoir être employées en étoffe sans être relavées, & ce à peine de trente livres d'amende pour chaque balle, tant contre le vendeur que contre l'acheteur. On n'excepte que les laines d'Espagne qui auront été lavées sur les lieux, & qui pourront être vendues d'après le lavage d'Espagne.

Cependant les laines d'Espagne qu'on emploie dans les bonnes manufactures sont toutes lavées ou relavées avec de l'eau tiede & de l'urine. Ce dernier ingrédient est absolument nécessaire pour en écarter les parties qui ont été rapprochées & serrées dans l'emballage, de maniere qu'elles feutreroient, si on n'employoit au lavage que l'eau.

La premiere opération du lavage à l'eau chaude se fait dans les baquets ou cuves disposées à cet effet. Il faut observer que l'eau ne soit pas trop chaude, le trop de chaleur amollissant les parties les plus déliées, les rapprocheroit & feroit feutrer. Que l'eau soit seulement tiede. Lorsque l'ouvrier l'aura bien serrée, pressée entre ses mains, il la mettra dans une grande corbeille d'osier, ensuite on la portera dans une eau courante pour la faire dégorger. Pour cet effet, la corbeille étant plongée dans l'eau, qui la pénétrera par-tout, on la relevera, pressera, remuera. Cette manoeuvre lui ôtera la mauvaise odeur qu'elle aura contractée au premier lavage, & achevera de la nettoyer. Voyez ce travail dans nos Planches de Draperie, fig. 1. A est la cuve pour laver les laines dans leur suin. B, le laveur. C, la laine dans la cuve. D, la riviere où l'on rinse & dégorge la laine. E, la manne ou corbeille qui contient la laine qu'on fait dégorger. F, le laveur. G, un petit banc portatif qui soutient le laveur sur les bords du courant.

Une observation qui n'est pas à négliger, c'est que plus l'eau des baquets destinés au lavage des laines est chargée de suin, plus le lavage s'exécute parfaitement. Ainsi le lavage se fait d'autant mieux, qu'il a déja passé plus de laine dans un baquet avant celle qu'on y met.

Du pilotage des laines. Outre cette premiere opération, il est encore une façon de relaver les laines, & de leur donner une blancheur qui convient au genre d'étoffe que le fabriquant se propose de faire. C'est le pilotage.

Le pilotage n'a lieu que sur la laine à employer en étoffes légeres, telles que les flanelles, les molletons fins, &c. dont le dégrais avec la terre glaise altéreroit la qualité, lorsqu'on les feroit passer au moulin comme les draps & autres étoffes qui ont plus de résistance & de corps.

Pour piloter les laines on se sert du savon fondu dans de l'eau un peu chaude. On en remplit les cuves ou baquets semblables au premier lavage. On y ajoute de l'eau de suin, ou du premier lavage ; & deux hommes qui ont des especes de pilons, l'agitent & la remuent avec la laine qui en prend la blancheur qu'on desire. On voit cette opération fig. 2. A, la cuve B, les lissoires, ou bâtons à remuer la laine dans de l'eau de savon. C, les ouvriers qui pilotent.

Après que la laine a été pilotée, on la porte à la riviere pour la rinser & la faire dégorger.

De l'étendage des laines. Lorsque les laines ont été lavées, on les fait sécher ; l'usage dans les campagnes est de les étendre sur les prés, & quelquefois sur la terre ; mais cet usage est mauvais. Les laines se chargent ainsi de poussiere, ou même ramassent de la terre qui s'y attache ; ensorte qu'un manufacturier entendu, lorsqu'il achete des laines qui ont été séchées de cette maniere, & que la proximité des lieux le lui permet, a soin de la faire secouer par les emballeurs, à mesure qu'ils la mettent dans les sacs. On en séparera ainsi la poussiere & les autres ordures qui causeroient un déchet considérable.

Dans les manufactures réglées, on fait sécher les laines sur des perches posées dans des greniers. Il en est de même des laines teintes destinées à des draps & autres étoffes, lorsqu'elles ont besoin de sécher avant que d'être transmises à d'autres opérations relatives à la fabrication. Voyez fig. 3. la disposition des perches sur lesquelles on étend & l'on fait sécher les laines teintes ou en blanc, A, A, A, &c. B, B, B, les perches.

Du triage des laines. Lorsque les laines sont seches, on en fait un triage, c'est-à-dire qu'on divise les laines d'Espagne de la premiere qualité, en prime, seconde & tierce. Pour celle de Navarre & de France & autres plus communes, on sépare seulement les inférieures des autres.

La finesse du drap est proportionnée à la qualité de la laine ; il faut pour les draps d'Abbeville & de Sedan des laines plus belles que pour ceux de Louviers & de d'Arnetat. Les laines qu'on employe aux draps d'Elboeuf, sont inférieures à celles du drap de Louvier. On exige dans la fabrication des ouvrages dont nous venons de parler, l'emploi des laines d'Espagne seules.

Après le premier triage des laines communes de Navarre & de France, on en fait un second qui consiste à séparer les laines les plus longues des plus courtes. Les premieres sont destinées aux chaînes des étoffes, les secondes aux trames. Il faut encore que le trieur soit attentif à en rejetter les ordures qu'il rencontre sous ses mains. Voyez fig. iv. cette opération. A est la claie sur laquelle la laine est posée ; B, la laine ; C, le trieur.

Le manufacturier donne le nom de haute laine à la laine longue, & celui de basse laine à la laine courte. On emploie la haute laine aux chaînes, parce que le fil en aura plus de consistance, & que le travail de l'ourdisseur en sera facilité. On ne distingue point de haute & basse laine dans celles d'Espagne, & l'on n'en fait point de triage.

Le triage & le choix ont lieu pour toutes les autres, quelle que soit leur destination ; qu'elles doivent aller à la carde ou au peigne. Nous allons suivre la main-d'oeuvre sur celles qui passeront à la carde, & dont on fabrique les draps. Nous reviendrons ensuite à celles qui vont au peigne, & nous exposerons leur usage.

Du battage des laines. Lorsque les laines ont été triées, & que la séparation en a été faite, on les porte par petites portions sur une espece de claie, formée de cordes tendues où on les frappe à coups de baguette, comme on voit, fig. v. A est la claie de corde à battre les laines ; les ouvriers B, B sont deux batteurs.

Cette manoeuvre a deux objets. Le premier d'ouvrir la laine ou d'en écarter les brins les uns des autres ; le second d'en chasser la poussiere. Si la poussiere restoit dans la laine, & si ces brins n'étoient pas divisés, l'huile qu'on lui donneroit dans la suite ne s'étendroit pas partout, & elle ne manqueroit pas de former une espece de camboui qui la gâteroit.

Mais l'opération du battage n'expulsant que la poussiere, & laissant après elle les pailles & autres ordures, il faut y faire succéder l'épluchage.

De l'épluchage des laines. L'éplucheur sépare de la laine toute l'ordure qui a échappé à la vigilance du trieur, soit qu'il se soit négligé dans son travail, soit que la laine n'étant pas assez ouverte, il n'eût pu y discerner ce qu'il en falloit rejetter. Pour cette opération, on la remet entre les mains d'enfans ou autres personnes qui la manient brin par brin ; évitant toutefois de la rompre.

Quelques auteurs, entre lesquels on peut, je crois, compter celui du spectacle de la nature, ont avancé que le mélange des laines d'Espagne avec celles de France contribuoit à la fabrication des draps plus fins & plus beaux. Ils n'ont pas conçu que les unes foulant moins que les autres, ils en deviendroient au contraire ce que les ouvriers appellent creux, & que la qualité en seroit très-imparfaite. Ils n'ont qu'à consulter là-dessus les ordonnances & réglemens du mois d'Août 1669, registrés en parlement le 13 du même mois.

Ce qu'on pourroit tenter de mieux ; ce seroit d'employer une qualité de laine à la chaîne, mais sans aucun mélange, & une autre qualité de laine à la trame, mais aussi sans aucun mélange. Cependant cette maniere de fabriquer n'est pas même celle qu'il faut préférer.

Des draps mélangés & des étoffes simples & blanches. Tous les draps mélangés ont été fabriqués avec des laines teintes de différentes couleurs. Les bleus & les verds, quoique sans mélange, ont été faits de laines teintes avant la fabrication. Les draps ainsi fabriqués sont plus chers, mais la couleur en est aussi plus durable.

Pour les draps mélangés, on a soin de prendre une certaine quantité des laines diversement colorées qu'on pese chacune séparément. On les brise & carde ensemble, par ce moyen toutes sont effacées & se fondent en une couleur nouvelle, telle que le fabriquant se proposoit de l'avoir. Il s'en assure par un échantillon qu'on nomme le feutre ; le feutre contient des laines différentes une quantité proportionnée au tout, & sert de guide pour le reste.

Il y a des teintures qui, comme le noir, mordent la laine si rudement, que le travail en deviendroit presqu'impossible, si l'on commençoit par les teindre. Il y en a d'éclatantes qui, comme le rouge de la cochenille, perdroient leur éclat en passant par un grand nombre de manoeuvres, & sur-tout à celle du foulon où l'on emploie la terre à dégraisser & le savon qui ne manqueroient point de déteindre.

Pour prévenir ces inconvéniens, on fabrique l'étoffe en blanc, & c'est en blanc qu'on la livre au teinturier. L'expérience du rapport du profit à la perte, du bien au mieux, a réglé toutes ces choses.

Il résulte de ce qui précede qu'il ne se fabrique que des draps blancs & des draps mélangés ; jamais ou du moins rarement des draps ont la laine teinte.

Les manufacturiers qui travaillent en blanc font peu d'étoffes mélangées, de même que ceux qui fabriquent des draps mélangés en font peu de blancs.

Lorsque les laines ont été lavées, pilotées, séchées, battues, épluchées, & réépluchées, il s'agit de les carder.

Du carder des laines. On ne carde les laines d'Espagne que deux fois. Il faut carder jusqu'à trois fois les laines plus communes ou moins fines.

Mais avant que d'en venir à cette opération, on les arrose ou humecte avec l'huile d'olive. On employe sur la livre de laine qui doit être mise en trame, un quart de livre d'huile, & un huitieme sur la livre de laine qui doit être mise en chaîne pour les draps fins. Quant aux draps grossiers depuis sept & huit jusqu'à neuf francs l'aune, la quantité d'huile est la même pour la trame que pour la chaîne, c'est-à-dire qu'on emploie communément trois livres & demie d'huile ou à peu près sur vingt livres de laine.

L'huile la meilleure qu'on puisse donner à la laine destinée à la carde & à la fabrication des draps fins, est sans contredit celle d'olive. On lui substitue cependant celle de navette, lorsqu'il s'agit des draps les plus grossiers, parce qu'elle coute moins ; mais aussi il en faut davantage, cette huile ne s'étendant ni autant ni aussi facilement, parce qu'elle est moins tenue.

La raison pour laquelle on emploie plus d'huile sur la laine destinée à la trame que sur la laine destinée à la chaîne, c'est que la trame n'étant tordue qu'autant qu'elle a besoin de l'être pour acquérir une consistance, & que s'il étoit possible de l'employer sans la filer, le drap en seroit plus parfait, il est nécessaire de l'humecter davantage : il n'en est pas ainsi de la chaîne qui a besoin d'un tors considérable pour supporter la fatigue de la fabrication, les coups du battant ou de la chasse dont l'ouvrage est frappé, la violence de l'extension dans la levée continuelle des fils, &c.

Les cardes sont des planchettes de bois couvertes d'un cuir de basanne, hérissées de pointes de fer, petites & un peu recourbées. Elles rompent la laine qui passe entr'elles, en parcelles très-menues.

Les hautes & les basses laines ne se cardent pas différemment. L'intention du travail est de préparer une maniere touffue, lâche & propre à former un fil peu dur dont les poils fassent ressort en tous sens les uns contre les autres, & cherchent à s'échapper de toute part. Or les menus poils qui ont passé entre les cardes, étant mêlés d'une infinité de manieres possibles, ne peuvent se tordre ou être pliés sans tendre continuellement à se redresser & à se désunir. Le fil qui en est formé en doit être hérissé, sur-tout s'il est peu tors. Il fournit donc pour la trame une matiere propre à gonfler l'étoffe & à la faire draper, en élançant en dehors des poils engagés du reste par quelque endroit de leur longueur dans le corps de la piece.

La laine se carde à diverses reprises où l'on emploie successivement des instrumens plus fins & des dents plus courtes.

La laine d'Espagne n'est cardée que deux fois ; sa finesse ne pourroit résister à trois opérations de cette espece que la laine grossiere soutient ; elle se briseroit en se divisant.

Au contraire plus la laine commune est cardée, plus elle s'emploie facilement. Cependant on ne la passe & repasse que trois fois ; deux fois avec la grande carde au chevalet, & une fois avec la petite carde sur les genoux.

A cette derniere opération elle sort de dessous la carde en forme de petits rouleaux d'un pouce, plus ou moins de diametre, sur environ douze pouces de long.

Ces rouleaux de laine veules se nomment loquets, ploques ou saucissons, suivant l'usage du pays, & se filent au grand rouet sans le secours de la quenouille. On voit dans nos Planches, fig. vj. A le chevalet, fig. vij. b, b, les grandes cardes ; fig. viij. c, c, les petites cardes ; e, fig. vj. la carde posée sur le chevalet ; f, même fig. la boëte à renfermer la laine que l'ouvrier veut travailler,

Du filage de la laine. L'ouvrier présente de la main gauche l'extrémité du loquet à la broche de la fusée du rouet ; de la droite, il met la roue, la corde & la fusée en mouvement. La laine saisie par le bout de la broche qui tourne, se tortille dans le même sens. L'ouvrier éloigne sa main & allonge de trois ou quatre piés le loquet, qui en s'amincissant & prenant d'un bout à l'autre le mouvement de la fusée, devient un fil assez tors pour avoir quelque résistance, & assez lâche pour laisser en dehors les extrémités de ses poils dégagés.

D'une secousse de revers donnée brusquement à la roue, l'ouvrier détache son fil de la broche & l'enroule aussi-tôt sur la fusée en redonnant à la roue son mouvement ordinaire. Il approche ensuite un nouveau loquet à l'extrémité du fil formé & enroulé ; il applique le point d'union du loquet qui commence au fil formé du loquet précédent ; il continue d'opérer, & il met en fil ce second loquet qu'il enroule comme le précédent.

En accumulant de cette maniere plusieurs saucissons ou loquets filés, il garnit tellement le fond de la fusée diminuant de plus en plus les volumes de l'enroulement jusqu'au bout de la broche, qu'en conséquence le fil se range en cône. Ce cône est vuide au centre ; ce vuide y est formé par la broche qui le traverse. On l'enleve de dessus la broche sans l'ébouler.

L'huile ou la simple humidité dont la laine a été pénétrée, suffit pour en assouplir le ressort, & l'on transporte sans risque le cône de la laine filée sur une autre broche.

Remis sur cette broche, il se distribue sur le devidoir où on l'unit par un noeud léger avec le fil d'une autre fusée ; & le tout se forme ensuite en écheveaux, à l'aide d'un devidoir qui régle plûtôt l'ouvrier que l'ouvrier ne le régle. On voit fig. ix. le grand rouet. A, son banc ; b, marionette ou soutien des fraseaux ; C, roue du grand rouet ; D, moyeu de la roue ; e, broche sur laquelle s'assemble le fil en maniere de cône ; f, esquive qui arrête le volume du fil sur la fusée ; g, fraseaux qui sont deux cordons de natte doubles & ouverts pour recevoir & laisser jouer la broche ; H, arbre ou montant qui supporte la roue.

Du dévidage de la laine. On donne à la cage du dévidoir l'étendue que l'on veut, en écartant ou rapprochant ses barres. Veut-on ensuite que l'écheveau soit formé, par exemple de trois cent tours de fil ? il faut que l'essieu engraine par un pignon de quatre dents sur une roue qui en ait vingt-quatre, & que l'essieu de celle-ci, dont le pignon en a également quatre, engraine par ce pignon dans une grande roue de quarante. Chaque dent du dévidoir emportant une dent de la petite roue, le devidoir fera six tours pour épuiser les quatre fois six dents ou les vingt-quatre dents de la petite roue. Celle-ci fera de même autant de tours que son pignon qui tournera dix fois pour emporter les quarante dents de la grande roue. Ainsi pendant que la grande roue fait un tour, la petite en fait dix, & le devidoir soixante. Il faut donc cinq tours de la grande roue pour avoir cinq fois soixante tours de devidoir. Un petit marteau dont la queue est emportée par une cheville de détente fixée à la grande roue, frappe cinq coups, par cinq chutes, après les cinq tours de la grande roue. C'est-là ce qui fait donner le nom de sons aux soixante fils qui font partie de l'écheveau, qui dans son total est appellé écheveau de cinq sons.

La grande roue est encore traversée d'un essieu qui enroule une corde fine, à laquelle un petit poids est suspendu. Or ce poids se trouvant arrêté après le cinquieme tour, avertit l'ouvrier qu'il a trois cent fils sur son devidoir, puisque le devidoir a fait cinq fois soixante ou trois cent tours.

Les écheveaux formés par une quantité fixe & connue de fils, soit trame soit chaîne, sont assemblés de maniere que tous ont leurs bouts réunis à un même point d'attache, afin d'être retrouvés sans peine.

Cette façon de devider le fil, soit chaîne, soit trame, est d'une telle utilité qu'il est impossible de conduire sûrement une manufacture sans l'usage de cette ingénieuse machine.

Elle a deux objets principaux ; le premier de fournir au manufacturier le moyen de connoître parfaitement la qualité du fil qu'il doit employer à l'étoffe qu'il se propose de faire ; le fil devant être plus ou moins gros, selon la finesse de la laine & celle du drap, ce qu'il découvrira facilement par le poids de l'écheveau dont la longueur est donnée. La différence des poids le réglera. Il ordonnera à sa volonté de filer un écheveau, soit chaîne, soit trame, à tant de poids chaque son ou à tant de sons pour tel poids.

Le second a rapport au payement du fileur & du tisseur qui ne sont payés qu'à tant la longueur de fil & non à tant la livre de poids. Si l'ouvrier étoit payé au poids, celui qui fileroit gros gagneroit plus que celui qui fileroit fin. Il a fallu régler le prix du filage à un poids fixe pour chaque écheveau d'une longueur déterminée.

Il faut en user de même avec les tisseurs, & les payer tant par écheveau, & non pas tant par piece, comme il se pratique dans les manufactures mal dirigées. Il s'ensuit de cette derniere maniere de payer, qu'un ouvrier fait entrer plus ou moins de trame dans son étoffe sans gagner ni plus ni moins. Une chaîne cependant qui ne sera par hasard pas aussi pesante qu'une autre, doit prendre plus de trame pour que l'étoffe soit parfaite. Il est donc juste que celui-ci soit plus payé. Payez-le par piece, & il fournira sa piece le moins qu'il pourra, & conséquemment son ouvrage sera foible & défectueux.

Voyez, dans nos Planches, figures 10 & 11, le devidoir. A, banc ou selle du devidoir. b, b, b, montans. c c, c c, c c, &c. bras du devidoir ; son arbre d d tournant & engrénant par sa petite lanterne e de quatre cannelures dans les dents de la roue D. F, autre roue que la supérieure emporte par un pignon également de quatre dents. G, marteau dont le manche est abaissé par une cheville h de détente attachée à la roue inférieure F, & dont la tête vient frapper après la détente sur le tasseau l ; i, corde qui s'enroule sur l'essieu de la roue inférieure F, & qui soutient un poids K. Ses tours sur l'essieu indiquent ceux du devidoire, & terminent la longueur de l'écheveau. La figure 11 montre le même tour, vû de profil.

Mais avant que d'aller plus loin, il est à propos de parler d'une précaution, legere en apparence, mais qui n'est pas au fond sans quelque importance ; c'est relativement au tors qu'on donne au fil. Ce tors peut contribuer beaucoup à l'éclat des étoffes légeres, & au moelleux des étoffes drapées. Il faut filer & tordre du même sens la chaîne & la trame destinées à la fabrication d'une étoffe luisante, comme l'étamine & le camelot dont nous parlerons dans la suite, & filer & tordre en sens contraire la trame & la chaîne des draps.

Il ne s'agit pas ici du mouvement des doigts, qui est toujours le même, mais de la corde du rouet qu'on peut tenir ouverte ou croisée. La corde ouverte qui enveloppe le tour de la roue, & qui assujettit à son mouvement la fusée & le fil, ira comme la roue, verticalement de bas en haut, & fera pareillement aller tous les tours du fil, en montant verticalement & de bas en haut. Au lieu que si la corde qui embrasse la roue se croise avant que de passer sur la noix de la fusée où le fil s'assemble, elle emportera nécessairement la fusée dans un sens contraire au précédent, verticalement, mais de haut en bas.

Tous les brins de laine qui se tortillent les uns sur les autres, soit au petit rouet, soit au grand, dans le sens qui leur est imprimé par la broche de la fusée, se plieront donc en un sens, quand on file à corde ouverte ; & dans un sens contraire, quand on file à corde croisée.

Mais quel intérêt peut-on prendre à ce que l'un des deux fils soit par rapport à l'autre un fil de rebours, pour parler le langage des ouvriers ? C'est ce que nous expliquerons à l'article de la FOULE DES ÉTOFFES. Nous remarquerons seulement ici que tous les fils destinés pour la chaîne des draps sont filés à corde ouverte, & ceux pour la trame à corde croisée, & que l'auteur du spectacle de la nature s'est trompé sur ce point.

La raison de cette différence de filer est que le fil de la chaîne ayant besoin d'être plus tors & plus parfait que celui de la trame, & la corde croisée étant sujette à plus de variation dans son mouvement que la corde ouverte, le fil filé de cette façon acquiert plus de perfection que celui qui l'est à corde croisée. Il est filé plus également.

De l'ourdissage des chaînes. Lorsque les fils sont ainsi disposés, il s'agit d'ourdir les chaînes destinées à être montées sur les métiers. Pour cet effet, on assemble plusieurs bobines sur lesquelles sont dévidés les fils qui ont été filés pour chaîne. On les distribue ensuite sur des machines garnies de pointes de fil de fer de cinq à six pouces de longueur, en deux rangées différentes, au nombre de huit, plus ou moins, par chaque rangée. Une corde sépare ces deux rangées, dont l'une est plus élevée que l'autre. On prend tous les fils ensemble, tant de la rangée de bobines de dessus que de celles de dessous, avec la main gauche. Après quoi, pour commencer l'ourdissage, l'ouvrier les croise séparément sur ses doigts avec la main droite, & les porte à la cheville de l'ourdissoir où il arrête la poignée de fils, ayant soin de passer deux autres chevilles dans les croisures formées par ses doigts, ce qui s'appelle croisure ou envergeure. On prend cette précaution, & elle est absolument nécessaire, pour que les fils ne soient point dérangés de leur place, lorsqu'il faut monter le métier, & que l'ouvrier puisse prendre chaque fil de suite, lorsqu'il sera question de les passer dans les lames ou lisses.

Cette premiere poignée de fils étant arrêtée & envergée dans le haut de l'ourdissoir qui est fait en forme de devidoire ou de tour posé debout, & que la main fait tourner, la poignée de fils en se dévidant sur sa surface, forme une spirale depuis le haut jusqu'au bas, où elle arrive après un certain nombre de tours, fixés d'après la longueur que l'ouvrier s'est proposée. Il s'arrête-là à une autre cheville, & passant sa poignée dessous une seconde cheville éloignée de la premiere de quatre à cinq pouces, il fait le retour & remonte sur la même poignée de fils, qu'il remet sur la cheville d'en haut, observant de croiser les fils par l'insertion de ses doigts, & de passer la croisiere dans les deux chevilles éloignées de celle où ils sont arrêtés, d'un pié & demi ou environ, afin de descendre comme il a commencé ; il observe dans le nombre des fils & dans les longueurs un ordre & des mesures qui varient d'une manufacture à l'autre.

Nous ne donnons point ici la figure & la description de cet ourdissoir, nous aurons occasion d'en parler à l'article SOIERIE, & à plusieurs articles de PASSEMENTERIE.

Il y a une autre maniere d'ourdir par un ourdissoir composé de deux barres de bois qui sont posées parallelement & un peu en talud contre une muraille. Elles sont hérissées de chevilles, en deux rangées ; & c'est sur ces chevilles que les fils sont reçûs.

Quand on porte les fils sur ces ourdissoirs plats & inclinés contre la muraille, on les réunit tous sur la premiere cheville d'une des deux barres ; & après les avoir croisés ou envergés sur les deux autres chevilles qui en sont éloignées, comme on a fait sur l'ourdissoir tournant, on les conduit de-là tous ensemble d'une barre à l'autre, & successivement d'une cheville à l'autre, jusqu'à ce qu'on ait la longueur qu'on se proposoit. Alors on les arrête ; & en faisant le retour, on les reporte à contre-sens sur la premiere en-haut, en observant de les croiser comme dans l'ourdissoir tournant.

Nous ne donnons pas la représentation de cette maniere d'ourdir, parce que l'ourdissoir tournant est beaucoup plus sûr & d'un usage plus commun, & que l'ourdissoir tournant bien entendu, on concevra l'ourdissoir plat qui n'en est qu'un développement.

La poignée de fils conduite par l'ouvrier sur les ourdissoirs est appellée demi-branche ou portée, & n'est appellée portée entiere ou branche que lorsque le retour en est fait. Il faut donc que l'ouvrier ait soin, lorsqu'il est au bas de l'ourdissoir, de faire passer la demi-branche sur les deux chevilles, de maniere qu'elle puisse, par sa croisiere, être séparée, qu'on en connoisse la quantité, & que le nombre des fils ourdis soit compté. De même que les fils ourdis sont croisés dans le haut de l'ourdissoir à pouvoir être distingués un par un, les branches ou portées sont croisées dans le bas à pouvoir être comptées une par une.

C'est la totalité de ces parties qui forme la poignée de fils à laquelle on donne le nom de chaîne.

Pour rendre cette poignée de longs fils portative & maniable, l'ouvrier en arrondit le bout en une grande boucle, dans laquelle il passe son bras, un amene à lui la poignée de fils. Il en forme ainsi un second chaînon ; puis au-travers de celui-là, un troisieme, & au-travers du troisieme, un quatrieme, & ainsi de suite.

Ces longs assemblages de fils ainsi bouclés & raccourcis en un petit espace, s'appellent chaînes. On leur conserve le même nom, étendus sur le métier, pour le monter, & y passer la trame ou fil de traverse. Il faut deux de ces chaînes pour former la monture d'un drap, attendu que l'ourdissoir ne pourroit contenir la chaîne entiere ; elle a trop de volume. On donne à chacun aussi le nom de chaînons.

Du collage des chaînes. Lorsque les chaines sont ourdies pour les monter sur le métier, il s'agit d'abord de les coller. Cette préparation est nécessaire pour donner au fil la consistance dont il a besoin pour être travaillé en étoffe.

Pour cet effet, on fait bouillir une quantité de peaux de lapin, ou de rognures de gants, ou de la colle forte, ou quelqu'autre matiere qui fasse colle. On la met dans un baquet ou autre ustensile disposé à cette manoeuvre. L'ouvrier y fait tremper la chaîne, tandis qu'elle est chaude. La retirant ensuite par un bout, il la tord poignée par poignée, & la serre entre ses mains d'une force proportionnée à la quantité de colle qu'il veut lui laisser. Voyez fig. 12, un ouvrier occupé à cette manoeuvre ; A, la cuve ; B, la chaîne ; C, la colle ; D, l'ouvrier qui tord la chaîne pour n'y laisser que la quantité de colle qu'elle demande.

De l'étendage des chaînes. Après que la chaîne a été tirée de la colle, on la porte à l'air pour la faire sécher. L'ouvrier passe une branche assez forte d'un bois poli dans la boucle qui a servi à former le premier chaînon d'un côté ; & l'étendant dans toute sa longueur sur des perches posées horisontalement, & soutenus sur des pieux verticaux, il passe à l'autre extrémité une autre perche, & lui donne une certaine extension, afin de pouvoir disposer les portées sur un espace assez large ; opération qui est facilitée par le moyen des cordes que l'ourdisseur a eu l'attention de passer dans les croisieres avant que de lever les chaines de dessus l'ourdissoir. Voy. fig. 13, l'étendoir ; A, ses piliers ; B, ses traverses ; C, une chaîne.

Du montage du métier. Lorsque la chaîne est seche, l'ouvrier la ramasse en chaînon, de la même maniere qu'elle a été levée de dessus l'ourdissoir, pour la disposer à être montée sur le métier.

Il faut pour cela se servir d'un rateau, dont les dents sont placées à distance les unes des autres d'un demi-pouce plus ou moins, suivant la largeur que doit avoir la chaîne. Nous renverrons pour cette opération & pour la figure de l'instrument, aux Planches du Gazier, à celles du Passementier, & à l'article SOIERIE.

On place une portée dans chaque dent du rateau. L'ouverture du rateau étant couverte, les portées arrêtent avec une longue baguette qui les traverse & les enfile, cette premiere brasse de longs fils étendus, & passant sur une traverse du métier qu'on arrondit pour cet effet, on fait entrer la baguette & les portées dans une cannelure pratiquée à un grand rouleau, ou à une ensuple sur laquelle les fils sont reçus & enveloppés à l'aide de deux hommes, dont l'un tourne l'ensuple, tandis que l'autre tire la chaîne, la tend, & la conduit de maniere qu'elle s'enroule juste & ferme.

Dans cette opération toute la chaîne se trouve chargée sur le rouleau jusqu'à la premiere croisiere des fils simples.

Lorsque l'ouvrier est arrivé à cette croisade ou croisiere, qui est fixée par les cordes que l'ourdisseur a eu soin d'y laisser ; il y passe deux baguettes polies & minces, d'une longueur convenable, pour avoir la facilité de choisir les fils qui, en conséquence de la croisiere, se trouvent rangés sur les baguettes, alternativement un dessus, l'autre dessous, & dans l'ordre même qu'on a observé en ourdissant, de maniere qu'un fil premier ne peut passer devant un fil second, ni celui-ci devant le troisieme ; qu'on ne sauroit les brouiller ; qu'ils se succedent exactement, & qu'ils sont pris de suite pour etre passés & mis dans les lames ou lisses.

De la rentrure des fils dans les lames & le rot. Les lames ou lisses sont un composé de ficelles, lesquelles passées sur deux fortes baguettes appellées liets ou lisserons forment une petite boucle dans le milieu de leur longueur où chaque fil de la chaîne est passé. Chaque boucle est appellée maille, & a un pouce environ d'ouverture. La longueur de la ficelle est de quinze ou seize ; c'est la distance d'un lisseron à l'autre. Nous expliquerons ailleurs la maniere de faire les lisses. Voyez les Planches de Passementier, leur explication, & l'article SOIERIE.

Tous les draps en général ne portent que deux lisses, dont l'une en baissant au moyen d'une pedale, appellée par les artistes manche, fait lever celle qui lui est opposée, les deux lames étant attachées à une seule corde dont une des extrémités répond à l'une des lames, & l'autre extrémité, après avoir passé sur une poulie, va se rendre à l'autre.

Du peigne ou rot. Les fils étant passés dans les mailles ou boucles des lisses, il faut les passer dans le rot ou peigne.

Le rot est un composé de petits morceaux minces de roseaux ; ce qui l'a fait appeller rot. Il tient le nom de peigne de sa figure. Les dents en sont liées ou tenues verticales en dessus & en dessous par deux baguettes légeres, qu'on nomme jumelles. Les jumelles sont plates ; elles ont un demi-pouce de large ; un fil gaudronné ou poissé les revêtit : ce fil laisse entre chaque dent l'intervalle qui convient pour passer les fils.

Tous les draps en général ont deux fils par chaque dent de peigne, qui doit être de la largeur des lames, qui est la même que la largeur de la chaîne roulée sur l'ensuple. Tout se correspond également, & le frottement du fil dans les lames & le rot est le moins sensible qu'il est possible, & le cassement des fils très-rare.

De l'arrêt de la chaîne, ou de son extension pour commencer le travail. Lorsque les fils sont passés dans les lames ou dans le rot, on les noue par petites parties ; ensuite on les enfile sur une baguette, dont la longueur est égale à la longueur du drap. Au milieu des fils de chaque partie nouée, on attache la baguette en plusieurs endroits avec des cordes arrêtées à l'ensoupleau. L'ensoupleau est un cylindre de bois couché devant l'ouvrier sous le jeu de la navette. L'ouvrage s'enveloppe sur ce rouleau pendant la fabrication. On donne l'extension convenable à la chaîne, en tournant l'ensoupleau, dont une des extrémités est garnie d'une roue semblable à une roue à crochet, qui est fixée par un fer recourbé, que les ouvriers appellent chien.

La chaine ainsi tendue, l'ensuple est sur l'ensoupleau, le drap est prêt à être fabriqué. Mais pour vous former des idées justes de la fabrication, voyez figure 14, le métier du tisseur tout monté. A, A, A, A, sont les montans du métier ; b, b, les traverses ; c, c, la chasse qui sert à frapper & à serrer plus ou moins le fil de trame ; d, d, le dessus de la chasse ou longue barre que l'ouvrier empoigne des deux mains ; e, e, le dessous de la chasse, contenant le rot ou le peigne ; F, F, planche sur laquelle reposent les fils qui baissent pour donner passage à la navette angloise montée sur ce métier. Nous expliquerons en détail plus bas le méchanisme de cette navette. g, tringle de fer qui soutient l'équerre ou crosse qui chasse la navette d'un côté à l'autre ; h, l'équerre ou crosse ; i, petite piece de bois qui retient la navette entre la planche attachée au battant & la piece même ; k, la navette, l, l, corde qui répond de chacune de ses extrémités à l'équerre que l'ouvrier tire pour faire partir la navette ; m, rot ou peigne. M, planchette de bois alignée avec le peigne ou rot ; n, n, aiguille de la chasse ; o, o, o, porte-lame ou piece à laquelle est suspendue la poulie sur laquelle roule la corde qui tient à deux lames ; p, p, la couloire ou piece de bois plate & équarrie, où l'on a pratiqué une ouverture par laquelle l'étoffe fabriquée se rend sur l'ensoupleau ; q, l'ensuple ou rouleau qui porte le fil de chaîne au derriere du métier ; r, r, liais ou longues baguettes qui soutiennent les lisses qu'on voit ; R R, les lisses ; s s, poulie sur laquelle roule la corde qui est attachée aux deux lames t, t, t, t, la marionette, c'est la corde qui va d'une lame à l'autre, après avoir passé pardessus la poulie s, & qui montant & descendant, fait hausser & baisser les lames ; v, v, moufle ou chape dans laquelle la poulie tourne ; x, x, x, le banc de l'ouvrier ; y, y, les marches ; z, z, l'ensoupleau ; &, &, la roue à rochet avec son chien. Le reste de la figure s'entend de lui-même. On voit que la chasse c, est suspendue à vis 1 & à écrou 2 sur les traverses b, b, & que ces traverses sont garnies de cramaillées à dents 33, qui fixent la chasse au point où l'ouvrier la veut.

Ce métier est vû de face. On auroit pû le montrer de côté ; alors on auroit apperçu la chaîne & d'autres parties ; mais les métiers d'ourdissage ont presque toutes leurs parties communes, & l'on en trouvera dans nos Planches sous toutes sortes d'aspect.

De la fabrication du drap & autres étoffes en laine Quoique le drap soit prêt à être commencé, il est bon néanmoins d'observer qu'encore que les fils soient disposés avec beaucoup d'ordre & d'exactitude sur le métier, il est d'usage de placer sur les deux bords de la largeur un nombre déterminé de fils, ou d'une matiere ou d'une couleur différente de la chaîne ; ce qui sert à caractériser les différentes sortes d'étoffes. Il y a des reglemens qui fixent la largeur & la longueur de la chaîne, la matiere & la couleur des lisieres, en un mot, ce qui constitue chaque espece de tissu, afin qu'on sache ce qu'on achete.

Lorsqu'il s'agit de commencer le drap, on devide en dernier lieu le fil de trame des écheveaux sur de petits roseaux de trois pouces de long, & qu'on nomme épolets, espolets, époulins ou espoulins.

Dans les bonnes manufactures on a soin de mouiller l'écheveau de trame avant que de la devider sur les petits roseaux, afin que le fil de la chaîne, dur par la colle dont il a été enduit, devienne plus flexible dans la partie où la duite se joint, & la fasse entrer plus aisément ; ce qui s'appelle travailler à trame mouillée. On ne peut donner le nom de bonnes manufactures à celles qui travaillent à trame seche.

L'espolin chargé de fil, est embroché d'une verge de fer qui se nomme fuserole, puis couché & arrêté par les deux bouts de la fuserole dans la poche de la navette, d'où le fil s'échappe par une ouverture latérale. Ce fil arrêté sur la premiere lisiere de la chaîne, se prête & se devide de dessus l'espolin à mesure que la navette court & s'échappe par l'autre lisiere. Les fils de chaîne se haussent par moitié, puis s'abaissent tour-à-tour, tandis que les autres remontent, saisissent & embrassent chaque duite ou chaque jet de fil de trame ; desorte que c'est proprement la chaîne qui fait l'appui & la force du tissu, au lieu que la trame en fait la fourniture.

De la maniere de frapper le drap. Le rot ou le peigne sert à joindre chaque duite ou jet de trame contre celui qui a été lancé précédemment, par le moyen de la chasse ou battant dans lequel il est arrêté. Le battant suspendu de maniere qu'il puisse avancer & reculer, est amené par les deux ouvriers tisseurs contre la duite ; & c'est par les différens coups qu'il donne, que le drap se trouve plus ou moins frappé. Les draps communs sont frappés à quatre coups ; les fins à neuf ; les doubles broches à quinze & pas davantage.

Largeur des draps en toile. En général tous les draps doivent avoir depuis sept quarts de large sur le métier, jusqu'à deux aunes & un tiers. Cette largeur doit être proportionnée à celle qu'ils doivent avoir au retour du foulon : toutes ces dimensions sont fixées par les reglemens.

Il y a cependant des draps forts qui n'ont qu'une aune de large sur le métier ; mais ces sortes de draps doivent être réduits à demi-aune seulement au retour du foulon, & sont appellés draps au petit large. Quant aux grands larges, ils sont ordinairement réduits à une aune, une aune & un quart, ou une aune & un tiers, & rien de plus, toujours en raison de la largeur qu'ils ont sur le métier.

La largeur du drap sur le métier a exigé pendant longtems le concours de deux ouvriers pour fabriquer l'étoffe, lesquels se jettant la navette ou la lançant tour-à-tour, la reçoivent & se la renvoient après qu'ils ont frappé sur la duite le nombre de coups nécessaires pour la perfection de l'ouvrage, un seul ouvrier n'ayant pas dans ses bras l'étendue propre pour recevoir la navette d'un côté quand il l'a poussée de l'autre. Un anglois, nommé Jean Kay, a trouvé les moyens de faire travailler les étoffes les plus larges à un seul ouvrier, qui les fabrique aussi-bien, & n'emploie pas plus de tems que deux. Ce méchanisme a commencé à paroître sur la fin de l'année 1737, & a valu à son auteur toute la reconnoissance du Conseil ; reconnoissance proportionnée au mérite de l'invention, qui est déja établie en plusieurs manufactures du royaume.

De la navette angloise, ou de la fabrique du drap par un homme seul. L'usage de cette navette ne dérange en aucune maniere l'ancienne méthode de monter les métiers ; elle consiste seulement à se servir d'une navette qui est soutenue sur deux doubles roulettes, outre deux autres roulettes simples placées sur le côté, qui lors du travail, se trouvent adossées au rot ou peigne. Cette navette devide ou lance avec plus d'activité & en même-tems plus de facilité la duite ou le fil qui fournit l'étoffe, au moyen d'un petit cone ou tambour tournant sur lequel elle passe, afin d'éviter le frottement qu'elle souffriroit en s'échappant par l'ouverture latérale. Elle contient encore plus de trame, & n'a pas besoin d'être chargée aussi souvent que la trame ordinaire. Elle ne comporte point de noeuds, & fabrique par conséquent une étoffe plus unie. Une petite planche de bois bien taillée en forme de lame de couteau, de trois pouces & demi de large, de trois lignes d'épaisseur du côté du battant auquel elle est attachée, & de dix lignes de l'autre côté, de la longueur du large du métier, est placée de niveau à la cannelure du battant, dans son dessous, & à la hauteur de l'ouverture inférieure de la dent du peigne.

Lorsque l'ouvrier foule la marche, afin d'ouvrir la chaîne pour y lancer la navette, la portion des fils qui baissent appuie sur cette planchette, de façon que la navette à roulette ne trouve en passant ni flexibilité ni irrégularités qui la retiennent, & va rapidement d'une lisiere à l'autre sans être arrêtée.

Une piece de bois de deux lignes environ de hauteur, & d'un pié & demi plus ou moins de longueur, posée sur la planche de chaque côté du battant, contient la navette & la dirige, soit en entrant, soit en sortant ; car alors elle se trouve entre la lame du battant & cette petite piece.

Pour donner le mouvement à la navette, une espece de main de bois recourbée à angles droits, dont la partie supérieure est garnie de deux crochets de fil de fer ; dans lesquels entre une petite tringle de fer de la longueur de la navette, à laquelle est attachée une corde que l'ouvrier tient entre ses mains, au milieu du métier, meut une plaque de bois ou crosse qui chasse la navette.

Mais l'inspection de nos figures achevera de rendre tout ce méchanisme intelligible. Voyez donc la figure 15. C'est une partie du rot & de la chasse, avec la navette angloise en place. Il faut imaginer le côté A de cette figure semblable à l'autre côté. c, partie de la chasse ; D, dessus de la chasse, ou la barre que l'ouvrier tient à la main pour frapper l'étoffe ; e, e, la rangée des dents du rot ou peigne ; f, f, la tringle qui soutient la crosse. Cette tringle est attachée à la chasse ; g, la crosse avec ses anneaux, dans lesquels la tringle passe ; h, la navette angloise posée sur la planchette i, i ; k, k, petite piece de bois posée sur la planchette i ; imaginez au milieu du quarré de la planchette ou crosse g, une corde qui aille jusqu'à l'ouvrier, & qui s'étende jusqu'à l'autre bout du métier e, où il faut supposer une pareille crosse, au milieu de laquelle soit aussi attachée l'autre extrémité de la même corde.

Qu'arrivera-t-il après que l'ouvrier aura baissé une marche ? Le voici.

La moitié des fils de la chaîne sera appliquée sur la planchette i ; l'autre sera haussée ; il y aura entre les deux une ouverture pour passer la navette. L'ouvrier tirera sa corde de gauche à droite ; la crosse g glissant sur la tringle de fer, poussera la navette ; la navette poussée coulera sur la planchette & sur les fils de chaîne baissés, & s'en ira à l'autre bout du métier, appuyée dans sa course contre la jumelle d'em-bas du peigne ou rot. Un pareil mouvement de corde, après que l'étoffe aura été frappée, la fera passer, à l'aide d'une pareille crosse, placée au côté où elle est, de ce côté à celui d'où elle est venue, & ainsi de suite.

Mais une piece très-ingénieusement imaginée, & sur laquelle il faut fixer son attention, c'est la petite piece de bois k, k ; elle est taillée en dedans en s, & percée de deux trous m, n. Le trou m est un peu plus grand que le trou n. Il y a dans chacun une pointe de fer fixée dans la jumelle d'em-bas, ou plûtôt dans la planchette sur laquelle la navette est posée.

Qu'arrive-t-il de-là ? Lorsque la navette se présente en k pour entrer, elle arrive jusqu'en n sans effort ; en n elle presse la piece, qui a là un peu plus de hauteur ou de saillie qu'ailleurs ; mais le trou m étant un peu plus grand que le trou n, & ce trou m n'étant pas rempli exactement par sa goupille, la piece cede un peu, & la quantité dont elle cede est égale précisément à la différence du diametre du trou m, & du diametre de la goupille qui y passe. Cela suffit pour laisser entrer la navette qui se trouve alors enfermée ; car la piece k, k ne peut pas se déplacer, passé le point ou trou m, qu'elle ne se déplace de la même quantité passé le trou n ; ainsi la navette ne peut ni toucher, ni avancer, ni reculer. Elle s'arrête contre la crosse ; & poussée ensuite par la crosse, elle a, au sortir de l'espace terminé par la petite piece k, k, une espece d'échappement qui lui donne de la vitesse. Ajoutez à cela que la planchette sur laquelle elle est posée, est un peu en talud vers le rot ou peigne.

On voit, fig. 16. la navette en dessus, & fig. 17, la navette en dessous ; a a est sa longueur ; b b, la poche ; c, la bobine dont le fil va passer sur le petit cylindre ou tambour t, & sortir par l'ouverture latérale l. e e sont deux roulettes horisontales, fixées dans son épaisseur, & qui facilitent son mouvement contre la jumelle inférieure du rot ; ff, ff en font quatre verticales prises aussi dans son épaisseur, mais verticalement & qui facilitent son mouvement sur la planchette qui la soutient.

La figure 18 montre la bobine séparée de la navette, & prête à être mise dans sa poche.

Avec le secours d'une navette semblable, un seul ouvrier peut fabriquer des draps larges, des étoffes larges, des toiles larges, des couvertures, & généralement toutes les étoffes auxquelles on emploie deux ou trois hommes à la fois.

On assure qu'expérience faite avec cet instrument, le travail d'un homme équivaut au travail de quatre autres avec la navette ordinaire.

Quoique la navette angloise convienne particulierement aux étoffes larges, on l'a essayée sur les étoffes étroites, comme de trois quarts ou d'une aune, & l'on a trouvé qu'elle ne réussissoit pas moins bien.

Passer le drap à la perche. Lorsque le drap est fabriqué, le maître de la manufacture le fait passer à la perche pour reconnoître les fautes des tisseurs ; delà il passe à l'épinseur. L'épinseur en tire toutes les pailles & autres ordures. De l'épinsage il est envoyé au foulon.

De l'épinsage des draps. On voit figure 19, la table de l'épinseur. A, le drap en toile ; b b, la table ; c c, les tréteaux qui la soutiennent ; d, tréteaux mobiles pour incliner plus ou moins la table à discrétion.

Il faut avoir grand soin de mettre le drap épinsé sur des perches, si on ne l'envoie pas tout de suite au foulon, parce que le mélange de l'huile de la carde, de la colle & de l'eau qui a servi à humecter les trames, le feroit échauffer & pourrir, si on ne l'étendoit pas pour le faire sécher.

Du dégrais & du foulage des draps. Dans les bonnes manufactures il y a un moulin à dégraisser & un moulin à fouler. C'est le moulin à dégraisser qu'on voit figure 20, & le moulin à fouler qu'on voit figure 21. Dans le premier, les branches ou manches des maillets sont posés horisontalement, & les auges ou vaisseaux toujours ouverts. Dans le second, les branches sont perpendiculaires, & les vaisseaux toujours fermés, afin que le drap n'ayant point d'air, s'échauffe plus vîte & foule plus facilement. Ces derniers moulins sont appellés façon de Hollande, parce que c'est de-là qu'ils nous viennent. Celui de l'hôpital de Paris, situé à Essonne, sur la riviere d'Etampes, est très-bien fait.

Quand on veut qu'un drap soit garni & plus ou moins drappé, on lui donne plus ou moins de largeur sur le métier, & on le réduit à la même au foulage. C'est le foulon qui donne, à proprement parler, aux draperies leur consistance, l'effet principal des coups de maillets étant d'ajouter le mérite du feutre à la régularité du tissu. C'est par une suite de ce principe que les étoffes lisses reçoivent leur dernier lustre sans passer par la foulerie, ou que, si quelques-unes y sont portées, c'est pour être bien dégorgées, & non pour être battues à sec : elles perdroient en s'étoffant la légereté & le brillant qui les caractérisent.

Les étoffes qu'on y portera pour y prendre la consistance de drap, y gagneront beaucoup, si elles ont eû leur chaîne & leur trame de laine cardée ou du moins leur trame faite de fil lâche, & leur chaîne filée de rebours. Plusieurs personnes qui couroient d'un même côté, iroient loin sans se rencontrer ; mais elles ne tarderoient pas à se heurter & à se croiser en marchant en sens contraires. Il n'y a pas non-plus beaucoup d'union à attendre des poils de deux fils lâches, s'ils ont été filés au rouet dans le même sens. Mais si l'un des deux fils a été fait à corde ouverte & l'autre à corde croisée ? si les poils de la chaine sont couchés dans un sens, & ceux de la trame dans un autre, l'insertion & le mélange des poils se fera mieux. Quand les maillets battent & retournent l'étoffe dans la pile du foulon, il n'y a point de poils qui ne s'ébranlent à chaque coup. Les poils qui sous un coup formeront une chambrette en se courbant ou en se séparant des poils voisins, s'affaissent ou s'allongent sous un autre coup qui aura tourné l'étoffe d'un nouveau sens, le propre du maillet & la façon dont la pile est creusée, étant de faire tourner le drap à chaque coup qu'il reçoit. Si donc les poils de la chaîne & de la trame ont été filés en sens contraires, & qu'ils se hérissent, les uns en tendant à droite, & les autres en tendant à gauche, ils formeront déja un commencement de mélange, qui s'achevera sous l'impression des maillets. Mais l'engrenage en sera d'autant plus promt, si les deux fils sont d'une laine rompue à la carde, comme il se pratique pour les draps.

Toute autre étoffe à fil de trame sur étaim, se drappera suffisamment par la simple précaution du fil de rebours, & acquérera au point desiré la contention & la solidité du feutre. On dit jusqu'au point desiré ; car si l'étoffe, soit drap, soit serge, devenoit vraiment feutre, par une suite de son renflement, elle se retireroit trop sur sa largeur & sur sa longueur ; elle se dissoudroit même si on la poussoit trop à la foulerie.

Mais, dira-t-on, ne pourroit-on pas aussi-bien files les chaînes à corde croisée, & les trames à corde ouverte, que les chaînes à corde ouverte, & les trames à corde croisée ?

On peut répondre que toutes les matieres, soit fil de chanvre, soit lin, coton ou soie, filées au petit rouet, ne pouvant l'être qu'à corde ouverte, on a observé la même chose pour les fils filés au grand rouet. Filés au fuseau, ou filés à corde ouverte, c'est la même chose.

L'effet des fouleries est double. Premierement, l'étoffe est dégraissée à fond. Secondement, elle y est plus ou moins feutrée. On y bat à la terre, ou l'on y bat à sec. On y bat l'étoffe enduite de terre glaise bien délayée dans de l'eau : cette matiere s'unit à tous les sucs onctueux. Cette opération dure deux heures : c'est ce qu'on appelle le dégrais.

Lorsque le drap paroît suffisamment dégraissé, on lâche un robinet d'eau dans la pile qui est percée en deux ou trois endroits par le fond. On a eu soin de tenir ces trous bouchés pendant le battage du dégrais. Lorsque leurs bouchons sont ôtés, on continue de faire battre, afin que l'étoffe dégorge, & que l'eau qui entre continuellement dans la pile, & qui en sort à mesure, emporte avec elle la terre unie à l'huile, aux autres sucs graisseux, les impuretés de la teinture, s'il y a des laines teintes, & la colle dont les fils de chaînes ont été couverts. On ne tire le drap de ce moulin que quand l'eau est, au sortir de la pile, aussi claire qu'en y entrant ; ce qui s'apperçoit aisément,

Voyez, fig. 20, le moulin à dégraisser. A, A, le beffroi ; B, B, la traverse ; c, c, c, les manches des maillets ; d, d, les maillets ; e, le vaisseau ou la pile ; f, f, f, les geolieres qui retiennent les maillets & empêchent qu'ils ne vacillent ; g, l'arbre ; h, h, h, h, les levées ou éminences qui font lever les maillets ; i, la selle ; k, le tourillon. Ce méchanisme est simple, & ne demande qu'un coup d'oeil.

Lorsque le drap est dégraissé, on le remet une seconde fois entre les mains de l'énoueuse ou épinceuse, qui le reprend d'un bout à l'autre, & emporte de nouveau les corps terreux ou autres qui seroient capables d'en altérer la couleur ou d'en rendre l'épaisseur inégale. Voyez, figure 22, l'épinsage des draps fins après le dégrais ; a, le drap ; b, b, faudets à grille dans lesquels le drap est placé ; c, l'intervalle entre les deux portions du drap, où se place l'épinceuse pour travailler, en regardant l'étoffe au jour ; d, d, pieces de bois qui tiennent l'étoffe étendue ; f, f, porte-perche. Figure 23, pince de l'épinceuse.

L'étoffe, après cette seconde visite, qui n'est pratiquée que pour les draps fins, retourne à la foulerie.

Les ordonnances qui assujettissent les fabriquans de différentes manufactures à ne donner qu'une certaine longueur aux draps à l'ourdissage, sont faites relativement au vaisseau du foulon, qui doit contenir une quantité d'étoffe proportionnée à sa profondeur ou largeur. Un drap qui remplit trop la pile, n'est pas frappé si fort, le maillet n'ayant pas assez de chûte. Il en est de même de celui qui ne la remplit pas assez, la chûte n'ayant qu'une certaine étendue déterminée.

Remise au foulon, l'étoffe y est battue non à l'eau froide, mais à l'eau chaude & au savon, jusqu'à ce qu'elle soit réduite à une largeur déterminée ; après quoi on la fait dégorger à l'eau froide, & on la tient dans la pile jusqu'à ce que l'eau en sorte aussi claire qu'elle y est entrée : alors on ferme le robinet, qui ne fournissant plus d'eau dans la pile, la laisse un peu dessécher ; cela fait, on la retire sur le champ.

Tous les manufacturiers ne foulent pas le drap avec du savon, sur-tout ceux qui ne sont pas fins. Les uns emploient la terre glaise & l'eau chaude, ce qui les rend rudes & terreux ; les autres l'eau chaude seulement. Les draps foulés de cette maniere perdent de leur qualité, parce qu'ils demeurent plus long-tems à la foule, & que la grande quantité de coups de maillets qu'ils reçoivent, les vuide & les altere. Le mieux est donc de se servir du savon ; il abrege le tems de la foule, & rend le drap plus doux.

Il faut avoir l'attention de tirer le drap de la pile toutes les deux heures, tant pour en effacer les plis, que pour arrêter le rétrécissement.

Plus les draps sont fins, plus promtement ils sont foulés. Ceux-ci foulent en 8 ou 10 heures : ceux de la qualité suivante en 14 heures : les plus gros vont jusqu'à 18 ou 20 heures. Les coups de maillets sont réglés comme les battemens d'une pendule à secondes.

Pour placer les draps dans le vaisseau ou la pile, on les plie tous en deux ; on jette le savon fondu sur le milieu de la largeur du drap ; on le plie selon sa longueur ; on joint les deux lisieres, qui en se croisant de 5 à 6 pouces, enferment le savon dans le pli du drap ; de façon que le maillet ne frappe que sur son côté qui fera l'envers ? c'est la raison pour laquelle on apperçoit toujours à l'étoffe foulée, au sortir de la pile, un côté plus beau que l'autre, quoiqu'elle n'ait reçu aucun apprêt.

Quelques manufacturiers ont essayé de substituer l'urine au savon, ce qui a très-bien réussi ; mais la mauvaise odeur du drap qui s'échauffe en foulant, y a fait renoncer.

Les foulonniers qui veulent conserver aux draps leur longueur à la foule, ont soin de les tordre sur eux-mêmes, lorsqu'ils les placent dans la pile, par portion d'une aune & plus, cette quantité à droite, & la même à gauche, & ainsi de suite, jusqu'à ce que la piece soit empilée. On appelle cette maniere de fouler, fouler sur le large. Au contraire, si c'est la largeur qu'ils veulent conserver, ils empilent double, & par plis ordinaires, ce qui s'appelle fouler en pié.

On ne foule en pié que dans le cas où le drap foulé dans sa largeur ordinaire, ne seroit pas assez fort, ou lorsqu'il n'est pas bien droit, & qu'il faut le redresser.

Voyez figure 21, le moulin à foulon ; a a, la grande roue appellée le hérisson ; b, la lanterne ; c c, l'arbre ; e e e, les levées ou parties saillantes qui font hausser les pelotes ; f f, les tourillons ; g g, les frettes qui lient l'arbre ; h h, les queues des pilons ; i, les pilons ; l l l, les geolieres ; m, les vaisseaux ou piles ; n n, les moises ; o, l'arbre de l'hérisson auquel s'engrene la grande roue qui reçoit de l'eau son mouvement.

Du lainage des draps. Lorsque les draps sont foulés, il est question de les lainer ou garnir : pour cet effet, deux vigoureux ouvriers s'arment de doubles croix de fer ou de chardon, dont chaque petite feuille regardée au microscope, se voit terminée par un crochet très-aigu. Après avoir mouillé l'étoffe en pleine eau, ils la tiennent étalée ou suspendue sur une perche, & la lainent en la chardonnant, c'est-à-dire qu'ils en font sortir le poil en la brossant à plusieurs reprises devant & derriere, le drap étant doublé, ce qui fait un brossage à poil & à contre-poil ; d'abord à chardon mort ou qui a servi, puis à chardon vif ou qu'on emploie pour la premiere fois. On procede d'abord à trait modéré, ensuite à trait plus appuyé, qu'on appelle voies. La grande précaution à prendre, c'est de ne pas effondrer l'étoffe, à force de chercher à garnir & velouter le dehors.

Le lainage la rend plus belle & plus chaude. Il enleve au drap tous les poils grossiers qui n'ont pu être foulés ; on les appelle le jars ; il emporte peu de la laine fine qui reste comprise dans le corps du drap.

On voit ce travail fig. 24. a, porte-perche ; b, les perches ; c c, croix & le drap montés, & ouvriers qui s'en servent ; f, faudets ; fig. 25, croix montée.

Les figures 27 & 28 montrent les faudets séparés. Ce sont des appuis à claires voies, pour recevoir le drap, soit qu'on le tire, soit qu'on le descende en travaillant.

La figure 26 est un instrument ou peigne qui sert à nettoyer les chardons. Ses dents sont de fer, & son manche, de bois. Fig. 27 & 28, faudets.

De la tonte du drap. La tonte du drap succede au lainage ; c'est aux forces ou ciseaux du tondeur, à réparer les irrégularités du chardonnier ; il passe ses ciseaux sur toute la surface. Cela s'appelle travailler en premiere voie. Cela fait, il renvoye l'étoffe aux laineurs : ceux-ci la chardonnent de nouveau. Des laineurs elle revient au tondeur qui la travaille en reparage ; elle repasse encore aux laineurs, d'où elle est transmise en dernier lieu au tondeur qui finit par l'affinage.

Ces mots, premiere voie, repassage, affinage, n'expriment donc que les différens instans d'une même manoeuvre. L'étoffe passe donc successivement des chardons aux forces, & des forces aux chardons, jusqu'à quatre ou cinq différentes fois, plus ou moins, sans parler des tontures & façons de l'envers.

Il y a des manufactures où l'on renvoie le drap à la foulerie, après le premier lainage.

L'étoffe ne soutient pas tant d'attaques réitérées, ni l'approche d'un si grand nombre d'outils tranchans, sans courir quelque risque. Mais il n'est pas de soin qu'on ne prenne pour rentraire imperceptiblement, & dérober les endroits affoiblis ou percés.

Dans les bonnes manufactures, les tondeurs sont chargés d'attacher un bout de ficelle à la lisiere d'un drap qui a quelque défaut. On l'appelle tare. La tare empêche que l'acheteur ne soit trompé.

Voyez figures 29, 30, 31, 32, & 33, les instrumens du lainage & de la tonte ou tonture. La fig. 29 montre les forces ; A, les lames ou taillans des forces ; b, c, le manche ; il sert à rapprocher les lames, en bandant une courroie qui les embrasse.

On voit ce manche séparé, fig. 30. c est un tasseau avec sa vis d ; il y a une plaque de plomb qui affermit la lame dormante ; e, billette ou piece de bois que l'ouvrier empoigne de la main droite, pendant que la gauche fait jouer les fers par le continuel bandement & débandement de la courroie de la manivelle.

L'instrument qu'on voit fig. 31, s'appelle une rebrousse. On s'en sert pour faire sortir le poil.

Les figures 32, sont des cardinaux ou petites cardes de fer pour coucher le poil ; b, vûe en-dessus ; a, vûe en-dessous.

Les figures 33, 34 sont des crochets qui tiennent le drap à tondre étendu dans sa largeur sur la table.

La fig. 35 est une table avec son coussin, ses supports & son marche-pié. C'est sur cette table que le drap s'étend pour être tondu.

De la rame. Après les longues manoeuvres des fouleries, du lainage & de la tonture, manoeuvres qui varient selon la qualité de l'étoffe ou l'usage des lieux, soit pour le nombre, soit pour l'ordre ; les draps lustrés d'un premier coup de brosse, sont mouillés & étendus sur la rame.

La rame est un long chassis ou un très-grand assemblage de bois aussi large & aussi long que les plus grandes pieces de drap. On tient ce chassis debout, & arrêté en terre. On y attache l'étoffe sur de longues enfilades de crochets dont ses bords sont garnis, par ce moyen elle est distendue en tout sens.

La partie qui la tire en large & l'arrête em-bas sur une partie transversale mobile, s'appelle larget ; celle qui la saisit par des crochets, à son chef, s'appelle templet.

Il s'agit d'effacer les plis que l'étoffe peut avoir pris dans les pots des foulons, de la tenir d'équerre, & de l'amener sans violence à sa juste largeur : d'ailleurs en cet état on la brosse, on la lustre mieux, on la peut plier plus quarrément ; le ramage n'a pas d'autre fin dans les bonnes manufactures.

L'intention de certains fabriquans dans le tiraillement du drap sur la rame, est quelquefois un peu différente. Ils se proposent de gagner avec la bonne largeur, un rallongement de plusieurs aulnes sur la piece : mais cet effort relâche l'étoffe, l'amollit, & détruit d'un bout à l'autre le plus grand avantage que la foulerie ait produit. C'est inutilement qu'on a eu la précaution de rendre par la carde le fil de chaîne fort, & celui de trame, velu, de les filer de rebours, & de fouler le drap en fort pour le liaisonner comme un feutre, si on l'étonne à force de le distendre, si on en resout l'assemblage par une violence qui le porte de vingt aulnes à vingt-quatre. C'est ce qu'on a fait aux draps effondrés, mollasses & sans consistance.

On a souvent porté des plaintes au Conseil, contre la rame, & elle y a toujours trouvé des défenseurs. Les derniers réglemens en ont arrêté les principaux abus, en décernant la confiscation de toute étoffe qui à la rame auroit été allongée au-delà de la demi-aulne sur vingt-aulnes, ou qui s'est prêtée de plus d'un seizieme sur sa largeur. La mouillure en ramenant tout d'un coup le drap à sa mesure naturelle, éclaircit l'infidélité, s'il y en a. Le rapport du poids à la longueur & largeur, produiroit le même renseignement.

La figure 36 représente la rame a a, où l'on étend des pieces entieres de drap ; b b, sa traverse d'en-haut où le drap s'attache sur une rangée de clous à crochets, espacés de trois pouces ; c c, la traverse d'em-bas qui se déplace & peut monter à coulisse ; d, montans ou piliers. Fig. 37 e larget ou diable, comme les ouvriers l'appellent. C'est une espece de levier qui sert à abaisser les traverses d'embas, quand on veut élargir le drap ; f, templet garni de deux crochets auxquels on attache la tête ou la queue de la piece ; il sert à l'allonger au moyen d'une corde attachée à un pilier plus éloigné, & qui passe sur la poulie g.

De la brosse & de la tuile. Le drap est ensuite brossé de nouveau, & toujours du même sens, afin de disposer les poils à prendre un pli uniforme. On aide le lustre & l'uniformité du pli des poils, en tuilant le drap, c'est-à-dire, en y appliquant une planche de sapin qu'on appelle la tuile. Voyez fig. 38 la tuile.

Cette planche, du côté qui touche l'étoffe, est enduite d'un mastic de résine, de grais pilé, & de limaille passés au sas. Les paillettes & les résidus des tontures qui altéreroient la couleur par leur déplacement, s'y attachent, ou sont poussés enavant, & déchargent l'étoffe & la couleur qui en a l'oeil plus beau. On acheve de perfectionner le lustre par le cati.

Du cati, du feuilletage, & des cartons. Catir le drap ou toute autre étoffe, c'est le mettre en plis quarrés, quelquefois gommer chaque pli, puis feuilleter toute la piece, c'est-à-dire, insérer un carton entre un pli & un autre, jusqu'au dernier qu'on couvre d'un ais quarré qu'on nomme le tableau, & tenir le paquet ainsi quelque tems sous une presse.

Pour qu'une étoffe soit bien lustrée & bien catie, ce n'est point assez que les poils en soient tous couchés du même sens, ce qui toutefois produit sur toute l'étendue de la piece, la même réflexion de lumiere : il faut de plus qu'ils ayent entierement perdu leur ressort au point où ils sont pliés ; sans quoi ils se releveront inégalement. La premiere goutte de pluie qui tombera sur l'étoffe, venant à sécher, les poils qu'elle aura touchés, reprendront quelqu'élasticité, se redresseront, & montreront une tache où il n'y a en effet qu'une lumiere réfléchie en cet endroit, autrement qu'ailleurs.

On essaie de prévenir cet inconvénient par l'égalité de la presse, on réitere le feuilletage, en substituant aux premiers cartons d'autres cartons ou vélins plus lisses & plus fins ; en y ajoutant de loin en loin des plaques de fer ou de cuivre bien chaudes. Malgré cela, il est presqu'impossible de briser entierement le ressort des poils, & de les fixer couchés si parfaitement d'un coté, que quoiqu'il puisse arriver, ils ne se relevent plus.

Quoique la matiere dont on fabrique les draps, soit mêlée, soit blancs, vienne d'être exposée avec assez d'exactitude & d'étendue, & qu'elle semble devoir former la partie principale de cet article, cependant on fabrique avec la laine peignée une si grande quantité d'étoffes, que ce qui nous en reste à dire, comparé avec ce que nous avons dit des ouvrages faits avec de la laine cardée ; ne paroîtra ni moins curieux, ni moins important, c'est l'objet de ce qui va suivre.

Du travail du peigne. Tous les tissus en général pourroient être compris sous le nom d'étoffes, il y auroit les étoffes en soie, en laine, en poil, en or, en argent, &c. Les draps n'ont qu'une même façon de travail & d'apprêt. Les uns exigent plus de main-d'oeuvre, les autres moins ; mais l'espece ne change point malgré la diversité des noms, relative à la qualité, aux prix, aux lieux, aux manufactures, &c.

Les longues broches de fer qui forment le peigne, rangées à deux étages sur une piece de bois avec laquelle une autre de corne s'assemble, & qui les soutient, de la longueur de sept pouces ou environ ; la premiere rangée à vingt-trois broches ; la seconde à vingt-deux un peu moins longues, & posées de maniere que les unes correspondent sur leur rangée, aux intervalles qui séparent les autres sur la leur, servent d'abord à dégager les poils, & à diviser les longs filamens qu'on y passe de tout ce qui s'y trouve de grossier, d'inégal & d'étranger.

Si la pointe de quelqu'une de ces dents vient à s'émousser à la rencontre de quelque matiere dure qui cede avec peine, on l'aiguise avec une lime douce ; & si le corps de la dent se courbe sous une filasse trop embarrassée, on la redresse avec un petit canon de fer ou de cuivre.

L'application d'un peigne sur un autre, dont les dents s'engagent dans le premier ; l'insertion des fils entre ces deux peignes ; l'attention de l'ouvrier à passer sa matiere entre les dents des peignes en des sens différens, démêlent parfaitement les poils dont chaque peigne a été également chargé.

Ce travail réitéré range le plus grand nombre de poils en longueur, les uns à côté des autres, en couche nécessairement plusieurs sur l'intervalle qui sépare les extrémités des poils voisins, les uns plus hauts, les autres plus bas, dans toute la poignée, selon l'étage des dents qui les saisissent.

Lorsque la laine paroît suffisamment peignée, l'ouvrier accroche le peigne au pilier, pour tirer la plus belle matiere dans une seule longueur, à laquelle il donne le nom de barre ; quant à la partie de laine qui demeure attachée au peigne, on l'appelle retiron, parce qu'étant mêlée avec de la laine nouvelle, elle est retirée une seconde fois. A cette seconde manoeuvre, celle qui reste dans le peigne est appellée peignon, & ne peut être que mêlée avec la trame destinée aux étoffes grossieres. Les réglemens ont défendu de la faire entrer dans la fabrication des draps.

On dispose par ce préparatif les poils de la laine peignée, à se tordre les uns sur les autres sans se quitter, quand des mains adroites les tireront sous un volume toujours égal, & les feront rouler uniment sous l'impression circulaire d'un rouet ou d'un fuseau.

Voyez figure 39, le travail du peigne. a, a, a, le fourneau pour chauffer les peignes ; b, b, l'ouverture pour faire chauffer les peignes ; c, plaque de fer qui couvre l'entrée du fourneau, & conserve sa chaleur. C'est par le même endroit qu'on renouvelle le charbon ; d, piliers qui soutiennent les crochets ; e, fig. 42, crochet ou chevre ; f, fig. 40, le peigne ; g, fig. 39, ouvrier qui peigne ; h, ouvrier qui tire la barre quand la laine est peignée ; i, petite cuve dans laquelle l'ouvrier teint la laine huilée ou humectée par le savon ; K, K, banc sur lequel l'ouvrier est assis en travaillant, & dans la capacité duquel il met le peignon ; Fig. 41, canon ou tuyau de fer ou de laiton, pour redresser les broches du peigne, quand elles sont courbées.

Il y a des manufacturiers qui sont dans l'usage de faire teindre les laines avant que de les passer au peigne. D'autres aiment mieux les travailler en blanc, & ne les mettre en teinture qu'en fils ou même en étoffe.

La méthode de teindre en fils est impraticable dans certaines étoffes, telles que les mélangées & les façonnées, &c.

Si l'on teint le fil quand il est filé, les écheveaux ne prendront pas la même couleur ; la teinture agira diversement sur les fils bien tordus & sur ceux qui le sont trop ou trop peu. Il y a des couleurs qui exigent une eau bouillante, dans laquelle les fils se colleront ensemble ; on ne pourra les devider, & moins encore les mettre en oeuvre.

La laine quelque déliée qu'elle soit, est susceptible de plusieurs nuances dans une même couleur.

Mais tout s'égalisera parfaitement par le mêlange du peigne & l'attention de l'ouvrier.

Il vaut donc mieux pour la perfection des étoffes fabriquées avec la laine peignée, de faire teindre la matiere avant que de la préparer, à moins qu'on ne se propose d'avoir des étoffes en blanc qu'on teindra d'une seule couleur, ou noir, ou bleu, ou écarlate, &c.

Les laines teintes seront lavées ; les blanches seront pilotées, puis battues sur les claies & ouvertes-là à grands coups de baguettes.

Ces manoeuvres préliminaires que nous avons expliquées plus haut, auront lieu, soit qu'on veuille les peigner, ou à l'huile ou à l'eau.

Les étoffes fabriquées avec des laines teintes peignées, vont rarement au foulon ; conséquemment il faut les peigner à l'eau ; pour les laines blanches & destinées à la fabrication d'étoffes sujettes au foulon, on les peignera à l'huile.

Les laines blanches ou de couleur qui seront peignées sans huile, seront après avoir été battues, trempées dans une cuvette où l'on aura délayé du savon blanc ou autre.

La laine retirée par poignée sera attachée d'une part au crochet dormant du dégraissoir, & de l'autre au crochet mobile, qui tourné sur lui-même, à l'aide des branches du moulinet, la tord & la dégorge.

Voyez fig. 43. le dégraissoir que les ouvriers appellent aussi verin. A, A, les montans. B, crochet fixe ou dormant. C, le moulinet. D, crochet mobile. E, fig. 44, roue de retenue. f, même fig. le chien. G, fig. 43, la cuvette.

Toute la pesée de laine est conservée en tas dans une corbeille pour être peignée plus aisément à l'aide de cette humidité.

Si elle doit être tissée en blanc, elle passe de-là au soufroir, qui est une étuve où on la tient sans air, & exposée sur des perches à la vapeur du soufre qui brûle. Le soufre qui macule sans ressource la plûpart des couleurs, dégage efficacement la laine qui n'est pas teinte de toutes ses impuretés, & lui donne la blancheur la plus éclatante. C'est l'effet de l'acide sulfureux volatil qui attaque les choses grasses & onctueuses.

Les laines de Hollande, de Nort-Hollande, d'Est-Frise, du Texel, sont les plus propres à être peignées. On peut y ajouter celles d'Angleterre ; mais il y a des lois séveres qui en défendent l'exportation, & qui nous empêchent de prononcer sur sa qualité. Les laines du Nord de la France, vont aussi fort bien au peigne : mais elles n'ont pas la finesse de celles de Hollande & d'Angleterre. Les laines d'Espagne, du Berry, de Languedoc, se peigneroient aussi, mais elles sont très-basses ; elles feutrent facilement à la teinture chaude, & elles souffrent un déchet au-moins de cinquante par cent ; ce qui ne permet guere de les employer de cette maniere.

La longue laine qui a passé par les peignes, est celle qu'on destine à faire le fil d'étaim qui est le premier fonds de la plûpart des petites étoffes de laine, tant fines que communes ; on en fait aussi des bas d'estame, des ouvrages de Bonnetterie à mailles fortes, & qu'on ne veut pas draper. Nous en avons dit la raison en parlant des laines qui se rompent sous la carde.

Pour disposer la laine peignée & conservée dans une juste longueur à prendre un lustre qui imite celui de la soie, il faut que cette laine soit filée au petit rouet ou au fuseau, & le plus tors qu'il est possible. Si ce fil est serré, il ne laisse échapper que très-peu de poils en-dehors ; d'où il arrive que la réflexion de la lumiere se fait plus également & en plus grande masse, que si elle tomboit sur des poils hérissés en tout sens, qui la briseroient & l'éparpilleroient.

Voyez fig. 45, le petit rouet pour la laine peignée. a, a, a, a, les piliers du banc du rouet. b, les montans. c, la roue. d, sa circonférence large. e, la manivelle. f, la pédale ou marche pour faire tourner la roue. g, la corde qui répond de l'extrémité de la marche à la manivelle. h, la corde du rouet. i, les marionettes soutenant les fraseaux. l, les fraseaux ou morceaux de feutre ou de natte percée, pour recevoir ou laisser jouer la broche. m, la broche. n, la bobine. o, le banc soutenu par les par les piliers a. Le fil d'étaim se dévide de dessus les fuseaux ou de dessus les canelles du petit rouet sur des bobines, ou sur des pelotes, au nombre nécessaire pour l'ourdissage.

Toutes les particules de ce fil ont une roideur ou un ressort qui les dispose à une rétraction perpétuelle ; ce qui à la premiere liberté qu'on lui donneroit, cordelleroit un fil avec l'autre. On amortit ce ressort en pénétrant les pelotes ou bobines de la vapeur d'une eau bouillante.

Cela fait, on distribue les pelotes dans autant de cassetins ou de petites loges, comme on la pratique au fil de la toile. On les tire de-là en les menant par un pareil nombre d'anneaux qu'il y a de pelotes, ou sans anneaux sur un ourdissoir ; cet ourdissoir où se prépare la chaîne est le même qu'aux draps ; & l'ourdissage n'est pas différent.

Dans les lieux où se fabriquent les petites étoffes, comme à Aumale pour les serges ; il est d'usage de mener vingt fils sur les chevilles de l'ourdissoir. L'allée sur toutes les chevilles & le repli au retour sur ces chevilles ou sur l'ourdissoir tournant, produiront un premier assemblage de quarante fils ; c'est ce qu'on nomme une portée. Il faut trente-huit de ces portées, en conformité des réglemens, pour former la totalité de la poignée qu'on appelle chaine. Il y a donc à la chaîne 1520 fils, qui multipliés par la longueur que les réglemens ont enjointe, donnent 97280 aunes de fils, à soixante-quatre aulnes d'attache ou d'ourdissage.

Les apprêts de la laine peignée, filée & ourdie, sont pour une infinité de villages dispersés autour des grandes manufactures, un fonds aussi fécond presque que la propriété des terres. Cependant le laboureur n'y devroit être employé que quand il n'y a point de friche, & que la culture a toute la valeur qu'on en peut attendre. Ces travaux toutefois font revenir sur les lieux une sorte d'équivalent qui remplit ce que les propriétaires en emportent sans retour.

On donne à toutes les étoffes dont la chaîne est d'étaim, des lisieres semblables à celles du drap ; mais elles ne sont pas si larges ni si épaisses : la lisiere est ordonnée dans quelques-unes pour les distinguer.

De l'étoffe de deux étaims ou de l'étamine. Il y a des étoffes dont la trame n'est point velue, mais faite de fil d'étaim ou de laine peignée, ainsi que la chaîne ; ce qui fabrique une étoffe lisse, qui eu égard à l'égalité ou presque égalité de ses deux fils, se nommera étamine, ou étoffe à deux étaims. Au contraire, on appellera étoffe sur étaim, celle dont la chaîne est de laine peignée, & la trame ou fourniture, ou enflure de fil lâche, ou de laine cardée.

De la distinction des étoffes. C'est de ces premiers préparatifs du fil provenu de matieres qui ont passé ou par les peignes, ou par les cardes, que naît la différence d'une simple toile, dont la chaîne & la trame sont d'un chaînon également tors, à une futaine qui est toute de coton, mais à chaîne lisse & à trame velue ; du drap, à une étamine rase. Le drap est fabriqué d'une chaîne & d'une trame qui ont été également cardées, quoique de la plus longue & de la plus haute laine ; au lieu que la belle étamine est faite d'étaim sur étaim, c'est-à-dire d'une chaîne & d'une trame également lisses, l'une & l'autre également serrées, & d'une fine & longue laine qui a passé par le peigne pour être mieux torse & rendue plus luisante. De la serge ou de l'étoffe drapée dont la trame est lâche & velue, aux burats, aux voiles, & aux autres étoffes fines dont le fil de longueur & celui de traverse, sont d'une laine très-fine, l'une & l'autre peignées, & l'une & l'autre presque également serrées au petit rouet. C'est cette égalité ou presque égalité des deux fils & la suppression de tout poil élancé au-dehors, qui, avec la finesse de la laine, donne aux petites étoffes de Rheims, du Mans, & de Châlons sur-Marne, le brillant de la soie.

L'étamine change & prend un nouveau nom avec une forme nouvelle, si seulement on a filé fort doux la laine destinée à la trame, quoiqu'elle ait été peignée comme celle de la chaîne.

Ce ne sera plus une étamine, mais une serge façon d'Aumale, si la trame est de laine peignée & filée lâche au petit rouet, & que la chaîne soit haussée & abaissée par quatre marches au lieu de deux, & que l'entrelas des fils soit doublement croisé.

Si au contraire la trame est grosse & filée au grand rouet, ce sera une serge façon de tricot.

Si la trame est fine, ce sera une serge façon de Saint-Lo, ou Londres ou façon de Londres.

Si la chaîne est filée au grand rouet & la trame de même, comme pour les draps, ce sera une ratine ou serge forte.

A ces premieres combinaisons, il s'en joint d'autres qui naissent ou simplement des degrés du plus au moins, ou des changemens alternatifs soit de couleur, soit de grosseur dans les fils de la chaîne, ou du frapper de l'étoffe sur le métier.

Une étoffe fine d'étaim sur étaim à deux marches, & serrée au métier, fera l'étamine du Mans.

La même frappée moins fort, ou laissée à claire voie, fera du voile.

La trame est elle filée de laine fine, mais cardée ? c'est un beau maroc.

Est-elle un peu grosse ? ce sera une baguette ou une sempiterne, pourvû qu'elle ait de largeur une aune & demie ou deux aunes.

Y a-t-on employé ce qu'il y a de pire en laine ? c'est une revesche.

La chaîne est-elle haussée & baissée par quatre marches, & la trame très-fine ? c'est un maroc double croisé.

La trame est-elle de laine un peu grosse sans croisure ? c'est une dauphine.

La trame est-elle de Ségovie cardée sur étaim fin ? c'est l'espagnolette de Rheims.

Est-elle double croisée ? c'est la flanelle.

La chaîne est-elle d'étaim double & retordu ? c'est le camelot.

Est-elle sur cinq lisses ou lames avec autant de marches ? c'est la calemande de Lisle.

Trame de Berri sur étaim croisé ? c'est le moleton, en le tirant au chardon des deux côtés.

Grosse trame de laine du pays, mêlée avec du peignon, sur chaîne de chanvre ? c'est la tiretaine de Baucamp ou le droguet du Berri & de Poitou.

La serge bien drappée, n'est que le pinchina de Toulon ou de Châlons-sur-Marne.

La serge de grosse laine bien foulée, est le pinchina de Berri.

On rempliroit cent pages des noms qui sont donnés aux étoffes d'une même espece, & qui n'ont de différence que les lieux où elles sont fabriquées.

En un mot, toutes les étoffes unies de laine, sous quelque dénomination qu'elles puissent être, ne se fabriquent que de deux façons, ou à simple croisure ou à double. Tout ce qui est fabriqué à simple croisure est de la nature du drap quand il foule ; tels sont les draps londrins, les soies ou draps façon de Venise, destinés pour le commerce du Levant, auxquels on donne des noms extraordinaires, comme aboucouchou, &c. & quand il ne foule pas, il est de la nature de la toile. Tout ce qui est fabriqué à double croisure est serge, soit qu'il foule ou qu'il ne foule pas. De façon que la Draperie en général, n'est que de drap ou de serge, excepté néanmoins les calemandes qui ont cinq lisses & cinq marches, & qui ne levent qu'une lisse à chaque coup de navette ; ce qui leur donne un envers & un endroit, quoique sans apprêt.

On appelle croisé simple, une étoffe à deux lisses & à deux marches dont les fils parfaitement croisés haussent & baissent alternativement à chaque coup de navette.

On appelle double croisé, une étoffe à quatre lisses & à quatre marches, dont le premier & le second fil levent au premier coup de navette ; le second & le troisieme au second coup de navette ; le troisieme & le quatrieme au troisieme coup de navette ; le quatrieme & le premier, au quatrieme coup, & ainsi de suite ; de maniere qu'un même fil hausse & baisse deux fois pour chaque duite, au lieu qu'il ne hausse & ne baisse qu'une fois au drap.

Après les étoffes de laine viennent les étoffes mélangées de laine & poil.

Des étoffes mélangées de laine & de poil. Tel est le camelot poil qui ne differe du camelot ordinaire, qu'en ce que la chaîne qui est d'un fil d'étaim bien fin est filée & retordue avec un fil de poil de chameau également fin, & la trame d'un fil d'étaim simple.

Les étamines & les camelots en soie, ou étamines jaspées & camelots jaspés, sont fabriqués pour la chaîne d'un fil de soie & d'un fil d'étaim, comme les camelots poil, mais frappés moins fort.

Le camelot & l'étamine jaspée ont la chaîne d'un fil d'étaim & d'un fil de soie de différentes couleurs, & c'est ce qui fait la jaspure.

Le cannelé, façon de Bruxelles, a la moitié de la chaîne d'une couleur, & l'autre moitié d'une autre ; il se travaille avec deux navettes, dont l'une chargée de grosse laine, & l'autre d'étaim fin, des deux mêmes couleurs que la chaîne qui est également retordue à deux fils, pour donner plus de consistance à l'étoffe, & la liberté de la frapper avec plus de force, & avec les battans les plus pesans.

Le drap, façon de Silésie, a sa chaîne & sa trame filées au grand rouet. Quoique cette étoffe soit réellement drap, néanmoins elle n'est pas travaillée à deux marches comme les draps ordinaires. C'est le dessein qui détermine la distribution des fils qui doivent lever & demeurer baissés ; de maniere que le fabriquant est assujetti à composer un dessein qui convienne à l'étoffe, dont la fabrication deviendroit impossible, si le dessein étoit autrement entendu.

Il ne faut pas oublier les camelots fleuris ou droguets façonnés d'Amiens. Ils ont la chaîne composée d'un fil de soie tordu avec un fil d'étaim très-fin, pour leur donner plus de consistance. Cette union du fil de soie & du fil d'étaim devient nécessaire ; car ces étoffes étant travaillées à la marche, la chaîne fatigue davantage.

On avoit entrepris à la manufacture de l'Hôpital de faire des droguets de cette espece tout laine ; ils ont eu quelque succès. Ces étoffes se fabriquoient à la tire ou au bouton, comme les draps de Silésie ; par ce moyen la chaîne étoit moins fatiguée.

Les droguets de Rheims soie & laine, ont la trame d'une laine extrêmement fine.

Ces étoffes qui sont fabriquées de deux matieres différentes, & qui ne foulent point, sont montées avec deux chaînes, dont l'une exécute la figure, & l'autre fournit au corps de l'étoffe ; ce qui ne pourroit se faire avec de la laine ; la grosseur du fil d'étaim, de quelque maniere qu'il soit filé, étant beaucoup plus considérable que celle de la soie, & la quantité qu'il en faudroit employer pour la fabrication dans les deux chaînes, étant d'un volume à ne pouvoir plus passer dans les lisses.

Après ces étoffes viennent les calemandes façonnées, ou à grandes fleurs.

Des calemandes façonnées ou à grandes fleurs. La composition de ces étoffes est semblable à celle des satins tout soie. La tire en est aussi la même ; il n'y a de différence que dans le nombre des fils, qui n'est pas si considerable à la chaîne, où ceux-là sont retordus & doubles.

Des pluches unies & façonnées. Les pluches unies ont été fabriquées à l'imitation des velours. La chaîne est également de fil d'étaim double & retordu, & le poil qui fait la seconde chaîne de la pluche, de poil de chameau tordu & doublé, à deux brins de fil pour les simples, à trois pour les moyennes, & à quatre pour les plus belles. Les pluches ciselées sont fabriquées comme les velours de cette espece ; les unes avec la marche, lorsque le dessein est peint ; les autres à la tire, lorsque le dessein est plus grand.

Il y a des pluches dont le poil est de soie, qu'on appelle pluches mi-soie ; elles ont la trame & la chaîne à l'ordinaire.

On rompoit plus efficacement le ressort du poil de la laine, & l'on donnoit aux étoffes un lustre plus net & plus durable, autrefois qu'on étoit dans l'usage de les passer à la calandre ; mais on s'est apperçu que celles qui étoient foulées n'acquéroient point la fermeté qu'elles devoient avoir, en ne prenant point le cati ; ce qui a conduit à l'emploi de la presse. La presse aidée des plaques de fer ou de cuivre extrêmement échauffées, donne la consistance qu'on exige.

Les ordonnances qui défendent de presser à chaud, sont des années 1508, 1560, 1601, & du 3 Décembre 1697 ; il faut s'y soumettre au moins pour les draps d'écarlate & rouge de garence, dont la chaleur éteint l'éclat. Mais pour éviter cet inconvénient, on tombe dans un autre, & ces étoffes non pressées à chaud, n'offrent jamais une qualité égale aux draps qui ont subi cette manoeuvre.

Les fabriquans contraints d'opter, ont négligé les ordonnances sur la presse à chaud ; ils la donnent même aux couleurs qui la craignent, & ils n'en font pas mieux.

Les étamines & les serges, soit celles qui étant fort lisses ne vont pas à la foulerie, soit celles qui n'ont été que dégraissées ou battues à l'eau, soit celles qui ont été non-seulement dégraissées & dégorgées, mais foulées à sec pour être drapées, doivent toutes être rinsées & aérées. On les retire de la perche pour leur donner les derniers apprêts, dont le but principal est d'achever de détruire les causes de rétraction & de ressort qui troublent l'égalité du tissu, d'incliner d'un même sens tous les poils d'un côté, d'en former l'endroit, & d'établir ainsi une sorte d'harmonie dans l'étoffe entiere, par la suppression des dérangemens & tiraillemens des fibres extérieures, & l'uniformité de la réflexion de la lumiere au-dehors.

C'est ce que l'on observe en faisant passer au bruisage les étamines délicates, & au retendoir ou bien à la calandre, toutes les étoffes foulées.

Du bruisage. Bruir des pieces d'étoffes, c'est les étendre proprement chacune à part, sur un petit rouleau ; & coucher tous ces rouleaux ensemble dans une grande chaudiere de cuivre rouge & de forme quarrée, sur un plancher criblé de trous, & élevé à quelque distance du vrai fond de la chaudiere.

On remplit d'eau l'intervalle du vrai fond, ou faux fond percé de trous ; on fait chauffer, on tient la chaudiere bien couverte. La vapeur qui s'éleve & qui passe par les trous du faux fond, est renvoyée par le couvercle de toutes parts sur les étoffes, les pénetre peu-à-peu, & assouplit tout ce qui est de roide & d'élastique ; la presse acheve de détruire ce qui reste.

Du retendoir. Il en est de même du retendoir. Après avoir aspergé d'une eau gommée tout l'envers de l'étoffe, & l'avoir mise sur un grand rouleau, on en applanit plus efficacement encore tous les plis & toute l'inégalité des tensions, en dévidant lentement l'étoffe de dessus son rouleau, & la faisant passer sur une barre de fer poli, qui la tient en état audessus d'un grand brasier capable d'en agiter jusqu'aux moindres fibres, & en la portant de-là sur un autre rouleau qui l'entraîne uniment à l'aide d'une roue, d'une chevre ou d'un moulinet. L'étoffe va & vient de la sorte à diverses reprises d'un rouleau à l'autre ; c'est l'intelligence de l'apprêteur qui regle la machine & la manoeuvre.

Voyez figure 46. le retendoir. A A A A, le banc ; b b, le rouleau ; c c c, les traverses, dessus & dessous lesquelles passe l'étoffe ; d d d, l'étoffe ; e e, la poële à mettre un brasier, qu'on glisse sous l'étoffe près du rouleau.

Enfin l'étoffe soit bruisée, soit retendue, est plissée, feuilletée, mise à la presse, ou même calandrée, puis empointée, ou empaquetée avec des ficelles qui saisissent tous les plis par les lisieres.

Il y a encore quelques apprêts qui different des précédens ; telle est la gaufre. Voyez l'article GAUFRER.

Il y a des étoffes gaufrées & qui portent ce nom, parce qu'on y a imprimé des fleurons, ou compartimens avec des fers figurés. Il y a des serges peintes qui se fabriquent & s'impriment à Caudebec en Normandie. Le débit en est d'autant plus considérable, que tout dépend du bon goût du fabriquant, du dessein & de la beauté des couleurs.

Il y a des étoffes tabisées ou ondées comme le gros taffetas qu'on nomme tabis, parce qu'ayant été inégalement, & par des méthodes différentes de l'ordinaire, pressées sous la calandre, le cylindre quoique parfaitement uni, a plié une longue enfilade de poils en un sens, & une autre enfilade de poils sur une ligne ou pression différente ; ce qui donne à la soie ou à la laine ces différens effets de lumiere ou sillons de lustre, qui semblent se succéder comme des ondes, & qui se conservent assez long-tems ; parce que ce sont les impressions d'un poids énorme, qui dans ses différentes allées & venues, a plutôt écrasé que plié les poils & le grain de l'étoffe.

On fit il y a plusieurs années à la manufacture de Saint-Denis des expériences sur une nouvelle méthode de fabriquer les étoffes de laine, sans les coller après qu'elles sont ourdies, comme c'est l'usage.

Il s'agit de préparer les fils d'une façon, qui leur donne toute la consistance nécessaire.

Nous ne savons ce que cela est devenu.

Nous finirons cet article en rassemblant sous un même point de vûe quelques arts assez différens, qui semblent avoir un but commun, & presque les mêmes manoeuvres ; ces arts sont ceux du Chapelier, du Perruquier, du Tabletier-Cornetier, du Faiseur de tabatieres en écaille, & du Drapier. Ils emploient tous, les uns les poils des animaux, les autres l'écaille, les cheveux, & tous leurs procédés consistent à les amollir par la chaleur, à les appliquer fortement, & à les lier.

LAINE HACHEE, TAPISSERIE EN LAINE HACHEE, (Art méchan.) Comme nous ne fabriquons point ici de ces sortes d'ouvrages, voici ce que nous en avons pu recueillir.

1. Préparez un mélange d'huile de noix, de blanc de céruse & de litharge ; employez ce mélange chaud.

2. Que votre toile soit bien étendue sur un métier.

3. Prenez un pinceau ; répandez par-tout de votre laine hachée, & que cette laine soit de la couleur dont vous voulez que soit votre tapisserie.

4. Si vous voulez varier de dessein coloré votre tapisserie ; lorsque votre laine hachée tiendra à la toile, peignez toute sa surface comme on peint les toiles peintes : ayez des planches.

5. Si vous voulez qu'il y ait des parties enfoncées & des parties saillantes, & que le dessein soit exécuté par ces parties saillantes & enfoncées, ayez un rouleau gravé avec une presse, comme pour le gaufrer des velours. Un ouvrier enduira le rouleau de couleurs avec des balles ; un autre ouvrier tournera le moulinet ; l'étoffe passera sur le rouleau, sera pressée & mise en tapisserie.


LAINERIEterme de, (Commerce, Manufact.) voici d'après Savary, Ricard & autres, l'explication de la plupart des termes de lainerie ou lainage, qui sont usités dans le Commerce & les Manufactures de France.

Laine d'agnelin, laine provenant des agneaux & jeunes moutons ; ce sont les bouchers & rotisseurs qui en font les abattis. La laine d'agnelin n'est permise que dans la fabrique des chapeaux.

Laine d'autruche, terme impropre ; car ce n'est point une laine provenant de la tonture des brebis ou moutons, c'est le ploc d'autruche, c'est-à-dire le duvet ou poil de cet oiseau. Il y en a de deux sortes, le fin & le gros ; le fin entre dans la fabrique des chapeaux communs ; le gros que l'on appelle ordinairement gros d'autruche, se file & s'emploie dans les manufactures de lainage, pour faire les lisieres des draps noirs les plus fins.

Laines auxi, autrement laine triée, est la plus belle laine filée, qui se tire des environs d'Abbeville.

Laine basse ou basse laine ; c'est la plus courte & la plus fine laine de la toison du mouton ou de la brebis ; elle provient du collet de l'animal qu'on a tondu. Cette sorte de laine filée sert aux ouvrages de bonnetterie, comme aussi à faire la trême des tapisseries de haute & basse lisse, des draps, des ratines & semblables étoffes fines ; c'est pour cela qu'on l'appelle laine-trame. Les Espagnols & les Portugais lui donnent le nom de prime, qui signifie premiere.

Laine cardée ; c'est toute laine, qui après avoir été dégraissée, lavée, séchée, battue sur la claie, épluchée & aspergée d'huile, a passé par les mains des cardeurs, afin de la disposer à être filée, pour en fabriquer des tapisseries, des étoffes, des bas, des couvertures, &c. La laine cardée qui n'a point été aspergée d'huile, ni filée, s'emploie en courtepointes, en matelas, &c.

Laine crue ; c'est de la laine qui n'est point apprétée.

Laine cuisse ; c'est de la laine coupée entre les cuisses des brebis & des moutons.

Laine filée ; c'est de la laine filée, qu'on appelle fil de sayette. Elle vient de Flandres, & particulierement du bourg de Turcoing ; elle entre dans plusieurs fabriques de lainage, & fait l'objet d'un grand commerce de la Flandre françoise.

Laine fine, ou haute laine : c'est la meilleure de toutes les laines, & le triage de la mere- laine.

Laine frontiere ; on appelle ainsi la laine filée des environs d'Abbeville & de Rosieres ; c'est la moindre laine qui se tire de Picardie.

Laine grasse, ou laine en suif, laine en suin, ou laine surge ; tous ces noms se donnent à la laine qui n'a point encore été lavée, ni dégraissée. Les Epiciers-Droguistes appellent oesipe, le suin ou la graisse qui se tire des laines. Voyez OESIPE.

Laine haute, autrement dite laine-chaîne : laine-étaim ; c'est la laine longue & grossiere qu'on tire des cuisses, des jambes, & de la queue des bêtes à laine.

Laine migeau ; on appelle ainsi dans le Roussillon la laine de la troisieme sorte, ou la moindre de toutes les laines, que les Espagnols nomment tierce.

Laine moyenne ; est le nom de celle qui reste du premier triage de la mere laine.

Laine de Moscovie ; c'est le duvet des castors qu'on tire sans gâter ni offenser le grand poil ; le moyen d'y parvenir n'est pas trop connu.

Laine peignée ; est celle que l'on a fait passer par les dents d'une sorte de peigne ou grande carde, pour la disposer à être filée ; on l'appelle aussi en un seul mot estaim.

Laine pelade, ou laine avalie ; est le nom de la laine que les Mégissiers & Chamoiseurs font tomber par le moyen de la chaux, de dessus les peaux de brebis & moutons, provenantes des abattis des bouchers : elle sert à faire les trêmes de certaines sortes d'étoffes.

Laine peignon, ou en un seul mot peignons ; sorte de laine de rebut, comme la bourre ; c'est le reste de la laine qui a été peignée.

Laine riflard ; espece de laine la plus longue de celles qui se trouvent sur les peaux de moutons non apprétées. Elle sert aux Imprimeurs à remplir les instrumens qu'ils appellent balles, avec lesquelles ils prennent l'encre qu'ils emploient à l'Imprimerie.

Laine de vigogne ; laine d'un animal d'Amérique qui se trouve dans les montagnes du Pérou, & qui ne se trouve que là. Cette laine est brune ou cendrée, quelquefois mêlée d'espace en espace de taches blanches : on en distingue de trois sortes ; la fine, la carmeline ou batarde, & le pelotage ; cette derniere se nomme ainsi, parce qu'elle vient en pelotes ; elle n'est point estimée. Toutes ces trois laines entrent néanmoins mélangées avec du poil de lapin, ou partie poil de lapin, & partie poil de lievre, dans les chapeaux qu'on appelle vigognes.

Pile de laine, est un monceau de laines, formé des toisons abattues de dessus l'animal : ce terme de pile est en partie consacré aux laines primes d'Espagne. Entre ces laines primes, la pile des chartreux de l'Escurial & celle des jésuites, passent pour les meilleures. Voyez LAINE.

LAINER, ou LANER, v. act. c'est tirer la laine sur la superficie d'une étoffe, la garnir, y faire venir le poil par le moyen des chardons.

LAINEUR ou LANEUR, s. m. (Arts méch.) ouvrier qui laine les étoffes, ou autres ouvrages de lainerie : on l'appelle aussi éplaigneur, emplaigneur, aplaigneur, pareur. Les outils dont il se sert pour travailler, se nomment croix ou croisées, qui sont des especes de doubles croix de fer avec des manches de bois, sur lesquelles sont montées des brosses de chardons.

LAINIER, s. m. (Com.) est celui qui vend en écheveaux ou à la livre, les laines qu'on emploie aux tapisseries, franges & autres ouvrages. Les marchands lainiers ont le nom de teinturiers en laine dans leurs lettres de maîtrise, les statuts & réglemens de police des Teinturiers, trois choses qui d'ailleurs ne fourniroient pas matiere à nos éloges.

S'il se rencontre ici des termes omis, on en trouvera l'explication aux mots LAINE, manuf. & LAINE apprêt des (D.J.)


LAINO(Géog.) Lans, petite place d'Italie, au royaume de Naples, dans la Calabre citérieure, au pié de l'Apennin, sur les confins de la Basilicate, près la petite riviere de Laino qui lui a donné son nom. Long. 33. 46. lat. 40. 4. (D.J.)


LAIQUES. m. (Théolog.) se dit des personnes ou des choses distingués dans l'état ecclésiastique, ou de ce qui appartient à l'Eglise.

Laïque, en parlant des personnes, se dit de toutes celles qui ne sont point engagées dans les ordres ou du moins dans la cléricature.

Laïque, en parlant des choses, se dit ou des biens ou de la puissance ; ainsi l'on dit biens laïques, pour exprimer des biens qui n'appartiennent pas aux églises. Puissance laïque, par opposition à la puissance spirituelle ou ecclésiastique.

Juge laïque, est un magistrat qui tient son autorité du prince & de la république, par opposition au juge ecclésiastique qui tient la sienne immédiatement de Dieu même, tels que les évêques ; ou des évêques, comme l'official. Voyez OFFICIAL.


LAISS. m. (Jurisprud.) en termes d'eaux & forêts signifie un jeune baliveau de l'âge du bois qu'on laisse quand on coupe le taillis, afin qu'il revienne en haute futaie.

Lais dans quelques coutumes signifie ce que la riviere donne par alluvion au seigneur haut-justicier. Cout. de Bourbonnois, art. 340.

Lais se dit aussi quelquefois au lieu de laie à cens ou bail à rente, ou emphitéotique. Voyez LAIE.

Tous ces termes viennent de laisser. (A)


LAISOTS. m. (Commerce) c'est dans les manufactures en toile de Bretagne, la plus petite laise que les toiles peuvent avoir selon les réglemens.


LAISSADES. f. (Marine) c'est l'endroit d'une jutere où la largeur des fonds est diminuée en venant sur l'arriere. La laissade est la même chose que la queste de poupe.


LAISSES. f. (Chasse) corde dont on tient un chien pour le conduire, ou deux chiens accouplés.

LAISSE, (Chapelier) cordon dont on fait plusieurs tours sur la forme du chapeau pour la tenir en état. Il y en a de crin, de soie, d'or & d'argent.

LAISSE, (Chasse) Voyez LAISSEES.

LAISSE, (Géog.) riviere de Savoie ; elle sort des montagnes des Deserts, passe au faubourg de Chambery, & se jette avec l'Orbane, dans le lac du Bourget. (D.J.)


LAISSÉS. m. (Rubanier) ce sont tous les points blancs d'un patron qui désignent les hautes lisses, c'est-à-dire les endroits où il faut passer les trames à côté des bouclettes des hautes lisses, & non dedans. Ainsi on dit, la sixieme haute lisse fait un laissé -le. En un mot, c'est le contraire des pris. Voyez PRIS.


LAISSÉES. f. (terme de Chasse) ce sont les fientes des loups & des bêtes noires.


LAISSERv. act. (Gramm. & Art mech.) ce verbe a un grand nombre d'acceptions différentes, dont voici les principales désignées par des exemples : l'accusation calomnieuse de cet homme que j'aimois, m'a laissé une grande douleur, malgré le mépris que j'en fais à présent. On a laissé cet argent en dépôt. On laisse tout traîner. On laisse un homme dans la nasse & l'on s'en tire. On laisse souvent le droit chemin. Malgré le peu de vraisemblance, ce fait ne laisse pas que d'être vrai. Il faut laisser à ses enfans un bien dont on n'est que le dépositaire, quand on l'a reçu de ses peres. Laissez -moi parler, & vous direz après. Il vaut mieux laisser aux pauvres qu'aux églises. Je me suis laissé dire cette nouvelle. Cette comparaison laisse une idée dégoûtante. Ce vin laisse un mauvais goût. Je me laisse aller, quand je suis las de resister. Je ne laisse au hasard que le moins que je peus. Il y a dans cet auteur plus à prendre qu'à laisser, &c.

LAISSER aller son cheval, c'est ne lui rien demander, & le laisser marcher à sa fantaisie, ou bien c'est ne le pas retenir de la bride lorsqu'il marche ou qu'il galope ; il signifie encore, lorsqu'un cheval galope, lui rendre toute la main & le faire aller de toute sa vitesse. Laisser échapper. Voyez ECHAPPER. Laisser tomber. Voyez TOMBER. Laisser souffler son cheval. Voyez SOUFFLER.


LAISSESLAISSES


LAITS. m. (Chimie, Diete & Mat. med.) Il est inutile de définir le lait par ses qualités extérieures : tout le monde connoit le lait.

Sa constitution intérieure ou chimique, sa nature n'est pas bien difficile à dévoiler non plus ; cette substance est de l'ordre des corps surcomposés, voyez MIXTION, & même de ceux dont les principes ne sont unis que par une adhérence très-imparfaite.

Une altération spontanée & promte que cette liqueur subit infailliblement lorsqu'on la laisse à elle-même, c'est-à-dire sans mélange & sans application de chaleur artificielle ; cette altération, dis-je, suffit pour désunir ces principes & pour les mettre en état d'être séparés par des moyens simples & méchaniques. Les opérations les plus communes pratiquées dans les laiteries, prouvent cette vérité. Voy. LAIT, économie rustique.

Les principes du lait ainsi manifestés comme d'eux-mêmes, sont une graisse subtile, connue sous le nom de beurre, voyez BEURRE ; une substance muqueuse, appellée caséeuse, du latin caseus, fromage, voyez MUQUEUX & FROMAGE ; & une liqueur aqueuse, chargée d'une matiere saline & muqueuse. Cette liqueur est connue sous le nom de petit-lait, & sous le nom vulgaire de lait de beurre ; & cette matiere saline-muqueuse, sous celui de sel ou de sucre de lait. Voyez PETIT-LAIT & SUCRE DE LAIT, à la suite du présent article.

Cette altération spontanée du lait est évidemment une espece de fermentation. Aussi la partie liquide du lait ainsi altéré, qui a été débarrassée des matieres concrescibles dont elle étoit auparavant chargée, est-elle devenue une vraie liqueur fermentée, c'est-à-dire qu'il s'est engendré ou développé chez elle le produit essentiel & spécifique d'une des fermentations proprement dites, voyez FERMENTATION. C'est à la fermentation acéteuse que tourne communément le petit lait séparé de soi-même, ou lait de beurre ; mais on pense qu'il n'est pas impossible de ménager cette altération de maniere à exciter dans le lait la fermentation vineuse, & à saisir dans la succession des changemens arrivés dans le petit- lait, au moins quelques instans, pendant lesquels on le trouveroit spiritueux & enivrant. On ajoûte que de pareilles observations ont été faites plus d'une fois par hasard dans les pays où, comme en Suisse, le lait de beurre est une boisson commune & habituelle pour les hommes & pour quelques animaux domestiques, tels que les cochons, &c. On prétend donc qu'il n'est pas rare dans ces contrées de voir des hommes & des cochons enivrés par une abondante boisson de lait de beurre. On peut tenter sur ce sujet des expériences très-curieuses & très-intéressantes.

La fermentation commence dans le lait, & même s'y accomplit quant à son principal produit, celui de l'acide, avant que le beurre & le fromage se séparent ; car le lait laissé à lui-même s'aigrit avant de tourner, c'est-à-dire avant la desunion des principes dont nous venons de parler : l'un & l'autre changement, savoir l'aigrir & le tourner, sont d'autant plus promts, que la saison est plus chaude.

On n'a pas déterminé, que je sache, par des expériences, si une partie de l'acide du lait aigri étoit volatile.

Les principes immédiats du lait se desunissent aussi par l'ébullition. Dès qu'on fait bouillir du lait, il se forme à sa surface une pellicule qui ne differe presque point de celle qui nage sur le lait qui a subi la décomposition spontanée : cette matiere s'appelle crême ? elle n'est autre chose que du beurre mêlé de quelques parties de fromage, & empreint ou imbibé de petit- lait. On peut épuiser le lait de sa partie butireuse, par le moyen de l'ébullition. Dans cette opération, le fromage reste dissous dans le petit- lait qui n'aigrit point (ce qui est conforme à une propriété constante de la fermentation vineuse & de l'acéteuse, savoir d'être empêchées, prévenues, suspendues par un mouvement étranger), & qui acquiert même la propriété d'aigrir beaucoup plus tard, lorsqu'on l'abandonne ensuite à sa propre pente. Le lait qu'on a fait bouillir seulement pendant un quart-d'heure, se conserve sans aigrir ni tourner pendant beaucoup plus de tems, pendant trente-six & même quarante-huit heures, plus ou moins, selon la température de l'air ; au lieu que le lait qui n'a pas bouilli, se conserve à peine douze heures. Mais enfin, comme nous venons de l'indiquer, la séparation du fromage & du petit- lait arrive enfin aussi bien que l'aigrissement du petit- lait.

On opere encore la décomposition du lait par un moyen très-connu, très-vulgaire, mais dont il n'existe encore dans l'art aucune théorie satisfaisante, je veux dire, la coagulation par l'application de certaines substances, savoir les acides (soit foibles, soit très-forts, tels que l'acide vitriolique le plus concentré, qu'Hoffman prétend produire dans le lait l'effet directement contraire. Voyez la dissertation de salub. seri lactis virtute, §. 4), les alcalis, les esprits ardens, & particulierement le lait aigri dans l'estomac des jeunes animaux à la mamelle, lactantium, & certaines fleurs & étamines ; ce lait aigri & ces fleurs tirent de leur usage le nom commun de presure. Voy. COAGULATION, PRESURE & LAIT, Economie rustique.

Le lait n'est séparé par la coagulation qu'en deux parties, & cette séparation n'est pas absolue ou parfaite. Le coagulum ou caillé contient cependant presque tout le fromage & le beurre, & la liqueur est le petit- lait ou le principe aqueux chargé du sel ou sucre, & d'une très petite quantité de fromage & de beurre.

Quelques auteurs ont prétendu que de même que certaines substances mêlées au lait hâtoient son altération ou le coaguloient, de même il en étoit d'autres qui le préservoient de la coagulation en opérant une espece d'assaisonnement. Ils ont attribué principalement cette vertu aux eaux minérales alcalines ou sulphureuses, & aux spiritueuses. Ces prétentions sont sans fondement : on ne connoit aucune matiere qui étant mêlée en petite quantité au lait, en empêche l'altération spontanée ; & quant aux eaux minérales, j'ai éprouvé que le principe aqueux étoit le seul agent utile dans les mélanges d'eaux minérales & de lait, faits dans la vûe de corriger la tendance du lait à une promte décomposition : car il est vrai que ces eaux minérales mêlées à du lait frais à parties à-peu-près égales, en retardent sensiblement, quoique pour peu de tems, l'altération spontanée ; mais de l'eau pure produit exactement le même effet.

Le petit lait n'aigrit point, n'a pas le tems d'aigrir dans cette derniere opération. Aussi est-ce toûjours par ce moyen qu'on le sépare pour l'usage médicinal ordinaire. Voyez PETIT-LAIT, à la suite du présent article.

Le lait distillé au bain-marie, donne un phlegme chargé d'une odeur de lait ; mais cette odeur n'est point dûe à un principe aromatique particulier, & distinct des principes dont nous avons parlé jusqu'à présent. Ce n'est ici, comme dans toutes les substances véritablement inodores (c'est-à-dire dépourvûes d'un principe aromatique distinct) qui se font reconnoître pourtant dans le produit le plus mobile de leur distillation, qu'une foible & legere émanation, effluvium, de leur substance entiere.

Tout ce principe aqueux étant séparé par la distillation au bain-marie, ou dissipé par l'évaporation libre au même degré de chaleur, on obtient une matiere solide, friable, jaunâtre, d'un goût gras & sucré assez agréable, qui étant jettée dans des liqueurs aqueuses bouillantes, s'y dissout en partie, les blanchit, & leur donne presque le même goût que le mêlange du lait frais & inaltéré. Il est évident que cette matiere n'est que du lait concentré, mais cependant un peu dérangé dans sa composition. Voyez SUCRE DE LAIT, à la suite du présent article.

L'analyse ultérieure à la violence du feu, ou la distillation par le feu seul poussée jusqu'à ses derniers degrés, fournit une quantité assez considérable d'huile empyreumatique ; & s'il en faut croire Homberg, Mém. de l'Acad. royale des Scienc. 1712, incomparablement plus d'acide que le sang & la chair des gros animaux, & point du tout de sel volatil concret. Cette attention à spécifier l'état concret de l'alcali volatil que ce chimiste exclut des produits du lait, fait conjecturer, avec beaucoup de fondement, qu'il retiroit du lait de l'alcali volatil sous son autre forme, c'est-à-dire liquide. Or, quoique les matieres d'où on ne retire de l'alcali volatil que sous cette derniere forme, dans les distillations vulgaires, en contiennent beaucoup moins en général que celles qui fournissent communément ce principe sous forme concrete, cependant cette différence peut n'être qu'accidentelle, dépendre d'une circonstance de manuel, savoir du desséchement plus ou moins absolu du sujet pendant le premier tems de la distillation. Voyez DISTILLATION, MANUEL CHIMIQUE & SEL VOLATIL. Ainsi l'observation d'Homberg sur ce principe du lait, n'est rien moins qu'exacte & positive.

Ce que nous avons dit du lait jusqu'à-présent, convient au lait en général. Ces connoissances sont déduites des observations faites sur le lait de plusieurs animaux, différant entr'eux autant qu'il est possible à cet égard, c'est-à-dire sur celui de plusieurs animaux qui ne se nourrissent que de substances végétales, & sur celui de certains autres qui vivent principalement de chair. L'analogie entre ces différens laits est parfaite, du moins très-considérable ; & il y a aussi très-peu de différence quant au fond de la composition du lait entre celui que donne un même individu, une femme, par exemple, nourrie absolument avec des végétaux, ou qui ne vivra presque que de substances animales. Ce dernier fait est une suite bien naturelle de l'observation précédente. Une expérience décisive prouve ici que la Chimie, en découvrant cette identité, ne l'établit point seulement sur des principes grossiers, tandis que des principes plus subtils & qui fondent des différences essentielles lui échappent. Cette expérience est que les quadrupedes, soit très-jeunes, lactantia, soit adultes, sont très-bien nourris avec le lait de quelqu'autre quadrupede que ce soit : on éleve très-bien un jeune loup avec du lait de brebis. Rien n'est si commun que de voir des petits chats têter des chiennes. On nourrit très-bien les enfans avec le lait de vache, de chevre, &c. Un observateur très-judicieux, très-philosophe, très-bon citoyen, a même prétendu qu'il résulteroit un grand bien pour l'espece humaine en général, & un avantage décidé pour les individus, de l'usage de nourrir tous les enfans avec le lait des animaux. Voyez NOURRICE.

Cette identité générique ou fondamentale, n'empêche pas que les laits des divers animaux ne soient distingués entr'eux par des qualités spécifiques ; la différence qui les spécifie principalement & essentiellement, c'est la diverse proportion des principes ci-dessus mentionnés. Les Chimistes medecins se sont principalement attachés à déterminer ces proportions dans les especes de lait qui ont des usages médicinaux, savoir le lait de femme, le lait d'anesse & celui de jument, le lait de vache, celui de chevre, & celui de brebis.

Fréderic Hoffman a trouvé qu'une livre de médecine ou douze onces de lait de vache, épuisée par l'évaporation de sa partie aqueuse, laissoit une once & cinq gros de matiere jaunâtre, concrete, seche & pulvérulente ; que cette matiere lessivée avec l'eau bouillante, perdoit une dragme & demie. Homberg a d'ailleurs observé dans les mémoires de l'acad. R. des Sc. ann. 1712. que la partie caséeuse & la butireuse étoient contenues à parties à peu près égales dans le lait de vache. Ainsi supposé que l'eau employée à lessiver le lait concentré & desséché, n'en ait emporté que la matiere qui est naturellement dissoute dans le petit- lait, il résultera de ces expériences que le lait de vache examiné par Hoffman, contenoit environ un seizieme de son poids de beurre, autant de fromage, & un soixante-quatrieme de matiere, tant saline ou sucrée, que caseoso-butyreuse, soluble par l'eau. Voyez PETIT-LAIT & SUCRE DE LAIT.

Les mêmes expériences tentées par Hoffman & par Homberg sur le lait de chevre, ont indiqué que la proportion des principes étoit la même dans ce lait : & que la quantité de matiere concrescible prise en somme, étoit seulement moindre d'un vingt-sixieme.

Hoffman a tiré, par la même voie, de douze onces de lait d'anesse, une once de résidu sec, pulvérulent & blanc, qui ayant été lessivé avec de l'eau bouillante, a perdu environ sept gros. Homberg prétend que le lait d'anesse contient trois ou quatre fois plus de fromage que de crême ou de substance dans laquelle le beurre domine. Ainsi la partie soluble dans l'eau, ou le sucre de lait un peu barbouillé de fromage & de beurre domine dans le lait d'anesse, y est contenue à la quantité d'environ un quinzieme ou un seizieme du poids total ; le beurre fait tout au plus le trois-centieme du tout, & le fromage le centieme.

Le lait de femme a donné à Hoffman un résidu blanchâtre, presqu'égal en quantité à celui du lait d'ânesse ; mais qui ne contenoit pas tant de matiere soluble par l'eau, & seulement six gros sur neuf ou les deux tiers.

Les expériences que nous venons de rapporter ont été faites avec beaucoup de négligence & d'inéxactitude ; l'énoncé de celles d'Homberg est on ne peut pas plus vague, & Hoffman a manqué, 1°. à employer le bain-marie pour dessécher la substance fixe ou concrescible du lait : or il est presqu'impossible de dessécher cette matiere parfaitement au feu nud, sans la brûler ou du moins la rissoler tant soit peu, ce qui est le défaut contraire au desséchement imparfait. Secondement, il n'a point distingué dans la partie insoluble de son résidu, le beurre du fromage, ni dans la matiere enlevée par les lessives le sel ou sucre du lait d'un fromage subtil, uni à un peu de beurre que l'eau entraîne avec ce sel, qui fournit la matiere de la recuite, & qui est celle qu'on se propose d'enlever par la clarification du petit- lait, & par la lotion du sel ou sucre de lait. Voyez ci-dessous PETIT-LAIT & SUCRE DE LAIT. Cet examen bien fait seroit donc encore un travail tout neuf, & certainement, indépendamment des différences qu'on doit se promettre dans les résultats d'une analyse exacte, on en trouveroit beaucoup qui seroient nécessairement dépendantes de l'âge, du tempérament, de la santé des divers animaux, & sur-tout de la maniere dont ils seroient nourris ; par exemple des paturages plus ou moins gras, & encore du climat où ils vivroient, &c.

Ce que nous venons de rapporter, tout imparfait qu'il est, suffit pourtant pour fixer l'idée des Médecins sur les différences essentielles des especes de lait qui fournissent des alimens ou des remedes aux hommes ; car l'usage médicinal se borne presque aux quatre especes de lait dont nous venons de faire mention ; & il est connu encore par des observations à peu près suffisantes, que le lait de brebis qu'on emploie dans quelques contrées, est fort analogue à celui de vache, & que le lait de jument, dont l'usage commence à s'établir en France, est d'une nature moyenne entre le lait de vache & celui d'ânesse, s'approchant pourtant davantage de celle du dernier. Celui de chameau dont les peuples du Levant se servent, est un objet absolument étranger pour nous.

Usage diététique & médicamenteux du lait, & premierement du lait de vache, de chevre & de brebis.

Le lait de vache est, pour les Médecins, le lait par excellence ; c'est de ce lait qu'il est toujours question dans leurs ouvrages, lorsqu'ils parlent de lait en général, & sans en déterminer l'espece. Le lait de vache possede en effet le plus grand nombre des qualités génériques du lait : il est, s'il est permis de s'exprimer ainsi, le plus lait de tous ceux que la Médecine emploie, celui qui contient les principes que nous avons exposés plus haut, dans la proportion la plus exacte. Il est vraisemblable pourtant que cette espece de prééminence lui a été principalement accordée, parce qu'il est le plus commun de tous, celui qu'on a le plus commodément sous la main ; car le lait de chevre est très-analogue au lait de vache : la prétendue qualité plus particulierement pectorale, vulnéraire, par laquelle on distingue le premier dans la pratique la plus reçue, est peu évidente ; & dans les pays où l'on trouve plus facilement du lait de chevre que du lait de vache, on emploie le premier au lieu du second, sans avoir observé des différences bien constatées dans leurs bons & dans leurs mauvais effets. Le lait de brebis supplée très-bien aussi dans tous les cas à l'un & à l'autre, dans les pays où l'on manque de vaches & de chevres. Tout cela pourroit peut-être s'éclaircir par des observations : je dis peut-être, car ces observations seroient au moins très-difficiles, très-fines. Quoi qu'il en soit, elles n'existent pas, & il paroît que l'art y perd peu. On peut cependant, si l'on veut, regarder le lait de vache comme le remede principal, chef majeur ; & les deux autres seulement comme ses succédanées.

Le mot lait sans épithéte signifiera donc dans la suite de cet article, comme il doit le signifier dans les ouvrages de Médecine, lait de vache, ou à son défaut lait de chevre ou de brebis ; & nous renfermerons ce que nous avons à dire à ce sujet dans les considérations suivantes, où nous nous occuperons premierement de ses usages diététiques dans l'état sain, & ensuite de son emploi plus proprement médicinal, c'est-à-dire dans le cas de maladie.

Le lait fournit à des nations entieres, principalement aux habitans des montagnes, la nourriture ordinaire, journaliere, fondamentale. Les hommes de ces contrées sont gras, lourds, paresseux : stupides ou du moins graves, sérieux, pensifs, sombres. Il n'est pas douteux que l'usage habituel du lait ne soit une des causes de cette constitution populaire. La gaieté, l'air leste, la légereté, les mouvemens aisés, vifs & vigoureux des peuples qui boivent habituellement du vin, en est le contraste le plus frappant.

Ce qui confirme cette conjecture, & qui est en même tems une observation utile, c'est que le lait donné pour toute nourriture, ou ce qu'on appelle communément la diete lactée ou la diete blanche, que ce régime, dis-je, jette très-communément les sujets qu'on y soumet dans une mélancolie très sombre, très-noire, dans des vapeurs affreuses.

Il est admirable cependant combien le lait pris en très-petite quantité pour toute nourriture, nourrit & soutient, lorsqu'il réussit, les personnes mêmes les plus vigoureuses, & de l'esprit le plus vif, sans faire tomber sensiblement leurs forces corporelles, & sans affoiblir considérablement leurs facultés intellectuelles, & cela pendant des années entieres. On comprend plus aisément, mais il est pourtant assez singulier aussi que des personnes auparavant très-voraces, s'accoutument bientôt à la sobriété que cette diete exige, & qu'elles contractent de l'indifférence & enfin même du dégoût pour les alimens ordinaires.

Nous ne parlons dans les deux observations précédentes que des sujets qui se réduisent à la diete lactée pour prévenir des maux dont ils sont menacés, & non pas pour remédier à des maux présens. Ces sujets doivent être considérés alors comme véritablement sains, & nous n'examinons encore que les effets du lait dans l'état sain.

Le lait pur, certains alimens solides, & quelques boissons assaisonnées avec le lait, tels que le ris, les oeufs, le thé, le caffé, ont l'inconvénient très-commun de lâcher le ventre. Ces alimens, sur-tout ceux qui sont sous forme liquide, produisent cet effet par une espece de corruption qu'ils éprouvent dans les premieres voies, ils deviennent vraiment purgatifs par cette altération qui se démontre, & par la nature des rapports nidoreux qui s'élevent de l'estomac, & par des borborygmes & des légeres tranchées, & enfin par la mauvaise odeur des excrémens qui est exactement semblable à celle des évacuations excitées par une légere médecine. De toutes les boissons que nous mêlons ordinairement avec le lait, celle qui produit le moins communément cette espece de purgation, c'est le caffé au lait, soit que la petite quantité qu'on en prend en comparaison du thé au lait, par exemple, cause cette différence, soit que le caffé corrige véritablement le lait. Voyez CORRECTIF.

L'effet dont nous venons de parler s'observe principalement sur les personnes robustes, agissantes, peu accoutumées au lait, & qui sont dans l'usage journalier des alimens & des boissons ordinaires, sur-tout de la grosse viande & du vin ; & ces personnes sont sensiblement affoiblies par cette opération de ces laitages. Les gens foibles, peu exercés au lait, ou ceux qui sont accoutumés au lait, & ceux enfin de quelque constitution qu'ils soient qui vivent de lait pour toute nourriture, sont au contraire ordinairement constipés par le lait ; & cet accident qui est principalement propre à la diete lactée, est un des principaux inconvéniens de cette diete.

En général le lait passe mieux, c'est-à-dire est mieux digéré, laisse mieux subsister l'état naturel & sain des organes de la digestion, lorsqu'on le prend pour toute nourriture, ou qu'on n'en combine l'usage qu'avec celui des farineux fermentés ou non fermentés, tels que le pain, le ris, les pâtes d'Italie, le sagou, &c. que lorsqu'on en use, sans cesser de tirer le fond de la nourriture des alimens ordinaires, même avec les exceptions vulgaires des assaisonnemens acides, des fruits cruds, des salades, &c. Cependant il y a encore en ceci une bisarrerie fort remarquable (quoique ces sortes de contradictions soient fort communes dans l'ordre des objets diététiques. Voyez REGIME, DIGESTION, & presque tous les articles particuliers de diete de ce Dictionnaire ; l'article CONCOMBRE, par exemple) : il est très-ordinaire de voir des personnes qui dans un même jour, & souvent même dans un seul repas, se gorgent de viandes de toute espece, de vin, de salades, de fruits & de laitages, & qui digerent très-bien & cent fois de suite ce margouilli qui feroit frémir tout médecin raisonneur.

Le proverbe vulgaire, que le vin bu après le lait est salutaire, & que le lait bu après le vin est un poison, ne porte sur rien, si on l'explique in sensu abvio, & comme on l'entend communément ; c'est-à-dire qu'il n'est rien moins qu'observé qu'un mélange de vin & de lait affecte différemment l'estomac, selon que l'une ou l'autre de ces liqueurs y est versée la premiere. Il est très-sûr, au contraire, que ce mélange, dans quelque ordre qu'il soit fait, est toujours monstrueux aux yeux de la Médecine rationnelle, & plus souvent nuisible qu'in différent aux yeux de l'observation ; mais si ce dogme populaire signifie que le vin remédie au mauvais effet que du lait pris depuis quelques heures a produit sur les premieres voies, & qu'au contraire du lait jetté dans un estomac n'a guere chargé de vin, y cause constamment un mal considérable ; alors il ne fait que trop promettre sur le premier chef, & il est conforme à l'expérience pour le second.

Il est facile de conclure de ce petit nombre d'observations sur les propriétés diététiques du lait dans l'état sain, que c'est un aliment suspect, peu analogue aux organes digestifs de l'adulte, & que l'art humain, l'éducation, l'habitude, n'ont pu faire adopter à la nature, comme elles ont naturalisé le vin, liqueur pourtant bien plus étrangere à l'homme que le lait des animaux ; & qu'ainsi un canon diététique sûr & incontestable, & qui suffit seul en cette matiere, c'est que les personnes qui n'ont point éprouvé leur estomac à ce sujet, ne doivent user de lait que dans le cas de nécessité, c'est-à-dire, s'il arrivoit par hasard qu'elles manquassent dans quelque occasion particuliere d'autres alimens, ou si elles étoient menacées de quelques maladies que l'usage du lait peut prévenir. Mais comme il est peu d'hommes qui se soient toûjours conduits assez médicinalement pour avoir constamment usé de cette circonspection, & qu'ainsi chacun sait à-peu-près, par le souvenir des effets du lait sur son estomac, si c'est pour lui un aliment sain, mal-sain ou indifférent, & dans quelles circonstances il lui a fait du bien, du mal, ni bien ni mal ; cette expérience peut suffire à chacun pour s'observer convenablement à cet égard. Il faut se souvenir pourtant, il n'est pas inutile de le repéter, que pour toute personne qui n'est pas très-accoutumée au lait, c'est toûjours un aliment suspect que celui-là, tant en soi, par sa propre nature, qu'à cause des altérations dont il est très-susceptible dans les premieres voies, par le mêlange des autres alimens ; & que ceci est vrai principalement des personnes vigoureuses & vivant durement, qui sont peut-être les seules qu'on puisse appeller vraiment saines, les sujets délicats, élevés mollement, étant par leur propre constitution dans un état de maladie habituelle. Cette importante distinction méritera encore plus de considération dans ce que nous allons dire de l'emploi du lait dans le cas de maladie.

Nous observons d'abord, sous ce nouvel aspect, que le lait est une de ces matieres que les Medecins appellent alimens médicamenteux. Voyez MEDICAMENT.

Les lois ou les canons thérapeutiques sur l'usage du lait, observés encore aujourd'hui, existent de toute ancienneté dans l'art ; ils sont renfermés dans un aphorisme d'Hippocrate, mille fois repété, & commenté par les auteurs anciens & modernes, depuis Galien & Celse, jusqu'aux écrivains de nos jours. Voici cet aphorisme : " Il est mal de donner le lait à ceux qui souffrent des douleurs de tête : il est mal aussi de le donner à ceux qui ont la fievre, à ceux qui ont les hypocondres bouffis & murmurans, à ceux qui sont tourmentés de soif, à ceux qui rendent des déjections bilieuses, à ceux qui sont dans des fievres aiguës, & enfin à ceux qui ont subi des hémorrhagies considérables ; mais il est bon dans la phtisie lorsqu'il n'y a pas beaucoup de fievre ; dans les fievres longues & languissantes, c'est-à-dire dans les fievres lentes, & dans les extrèmes amaigrissemens ". Les anciens avoient aussi observé l'efficacité du lait contre l'actions des venins corrosifs sur l'estomac & les intestins, & contre celle des cantharides sur les voies urinaires.

L'observation journaliere & commune confirme à-peu-près toutes ces lois : cependant quelques nouvelles tentatives ont appris à s'écarter, sans inconvénient & même avec quelqu'avantage, de la route ordinaire, & d'étendre l'usage du lait à quelques-uns des cas prohibés ; elles en ont encore augmenté l'usage, en découvrant son utilité dans un plus grand nombre de maladies que celles qui sont comprises sous le genre de phtisies, marasmes, consomptions, &c. & sous celui d'amaigrissemens, épuisemens, &c. Quelques auteurs modernes se sont élevés au contraire contre l'ancienne réputation du lait, & en ont voulu resserrer & presqu'anéantir l'usage. Nous allons entrer dans quelque détail sur tout cela.

Et, premiérement, quant aux cas prohibés par l'ancienne loi, on donne assez communément le lait dans les grandes hémorrhagies, principalement dans les pertes des femmes, & dans ces éruptions abondantes de sang par les vaisseaux du poulmon, qu'on appelle vulgairement & très-improprement vomissement de sang. La diete lactée est même dans ce dernier cas le secours le plus efficace que l'art fournisse contre les récidives. On ne craint pas tant non plus aujourd'hui la fievre, sur-tout la fievre lente ou hectique, lors même qu'elle redouble par accès vifs, soit réguliers, soit irréguliers : ce symptôme n'empêche point de donner le lait lorsqu'on le croit indiqué d'ailleurs ; & il est vraisemblable que si le lait réussit peu dans ces cas, comme il faut en convenir, c'est moins parce qu'il fait un mal direct, qu'il nuit en effet, que parce qu'il est simplement inefficace, c'est-à-dire qu'une telle maladie est trop grave pour que le lait puisse la guérir, & même en retarder les progrès. Ce qui paroît établir ce sentiment, c'est que si l'on observe que le lait donné avec la fievre dans une pulmonie au dernier degré, par exemple, ne réussisse point, c'est-à-dire qu'il augmente quelques symptômes, & qu'il produise divers accidens, tels que des aigreurs, des pesanteurs d'estomac, des ventosités, des dévoiemens, des sueurs, &c. & qu'on se détermine à en supprimer l'usage, tous ces effets cessent, il est vrai, mais le malade n'en est pas mieux : la maladie fait ses progrès ordinaires, & il n'est décidé par aucune observation si ces effets du lait, qui paroissent funestes au premier aspect, hâtoient réellement, ou si au contraire ils ne suspendoient pas ses progrès.

Enfin, plusieurs medecins pensent que ce pourroit bien n'être qu'un préjugé que de redouter l'usage du lait dans les maladies aiguës. L'usage du posset simple ou du zythogala, c'est-à-dire du mélange de la biere & du lait, pour boisson ordinaire dans les maladies aiguës, est connu en Angleterre. Sydenham ne desapprouve point qu'on nourrisse les malades attaqués de la petite vérole avec du lait dans lequel on aura écrasé des pommes cuites. Je connois un célebre praticien qui n'hésite point à donner du lait dans les fluxions de poitrine. Il est observé que l'hydrogale ou le lait mêlé avec l'eau, est une boisson très-salutaire dans les maladies dissenteriques.

Secondement, quant à l'extension de l'application du lait à plusieurs nouveaux usages, la doctrine clinique s'est considérablement accrûe à cet égard. D'abord elle prescrit l'usage du lait dans tous les cas de simple menace des maladies contre lesquelles Hippocrate ne l'ordonne que lorsqu'elles sont confirmées & même parvenues à leur degré extrème, praeter rationem extenuatis. Par exemple, les modernes emploient le lait contre les hoemophtysies, les toux même simples, la goutte, les rhumatismes, les dartres & autres maladies de la peau, comme le principal remede des fleurs blanches, dans le traitement de la maladie vénérienne, dans la petite vérole, dans quelques cas d'hydropisies, &c. (Voyez ces articles particuliers), sans parler de plusieurs usages extérieurs dont il sera question dans la suite de cet article. Jean Costoeus a écrit un traité entier de la Medecine aisée, de facili Medicinâ ; & son secret, son moyen de rendre la Medecine aisée, c'est d'employer le lait, comme remede universel. Wepfer, medecin suisse, auteur de très-grande considération, parle du lait comme d'une substance qui renferme en soi quelque chose de divin. Cheyne, célebre auteur anglois, a proposé depuis peu d'années, pour le bien de l'humanité, avec tout l'enthousiasme que cette vûe sublime est capable d'inspirer, & avec toute la bonne-foi & la confiance de la conviction, a proposé, dis-je, de réduire tous les hommes, lorsqu'ils ont atteint un certain âge, à la diete lactée, ou à un régime dont le lait fait la base. La doctrine des écoles & le penchant des medecins théoriciens ou raisonneurs, sont assez généralement en faveur du lait.

Troisiemement, pour ce qui regarde le sentiment des medecins modernes qui ont combattu les vertus les plus célébrées du lait, nous observerons d'abord que leur avis devroit être d'un grand poids, qu'il mériteroit au moins d'être discuté avec la plus grande circonspection, quand même ces auteurs n'auroient d'autre mérite que d'avoir osé douter sur un objet grave, des opinions reçues à-peu-près sans contradiction : car en général, & plus encore en Medecine qu'ailleurs, les opinions anciennes & non contredites doivent être très-suspectes au sage. Mais ces auteurs ont outre le mérite d'un louable scepticisme, celui d'avoir appuyé leur sentiment de bonnes observations. Bennet, célebre medecin anglois, interdit le lait aux vrais phtysiques, dans son traité vraiment original, intitulé Theatrum tabidorum. Sydenham compte fort peu sur la diete lactée dans le traitement prophilactique de la goutte, qui est aujourd'hui un des cas où le lait est le plus généralement recommandé. Morton, l'oracle de la médecine moderne, sur les maladies chroniques de la poitrine, auxquelles le lait est éminemment consacré dans la pratique la plus répandue, n'est rien moins que partisan de ce remede. De Sault, medecin de Bordeaux, auteur plein du génie & du vrai zele de l'art, ne nomme pas même le lait dans sa dissertation sur la phtisie. Frideric Hoffman fait à la vérité un éloge pompeux du lait au commencement de sa dissertation sur le lait d'ânesse ; mais c'est-là le dissertateur qui parle ; car Hoffman lorsqu'il est praticien oublie si parfaitement toutes ces admirables qualités qu'il a célébrées dans le lait, que ce remede entre à peine dans sa pratique ; il n'est pas ordonné deux fois dans ses consultations sur les maladies chroniques de la poitrine. Juncker, excellent juge en cette matiere, est très-peu favorable à l'usage du lait. M. Bordeu, pere, medecin de Pau en Béarn, un des plus consommés & des plus habiles praticiens du royaume, a proposé (dans sa dissertation sur les eaux minérales de Béarn) sur l'usage du lait, des remarques très-judicieuses & presque toutes contraires à ce remede. Enfin, beaucoup de très-habiles praticiens de nos jours, qui ont été élevés dans une entiere confiance aux vertus admirables du lait, s'en sont absolument dégoûtés.

L'espece d'éloge que nous venons de faire du système antilactaire, n'est pas cependant une adoption formelle de ce système. Nous n'avons prétendu jusqu'ici qu'exposer historiquement les sentimens divers qui partagent les Medecins sur cette importante matiere.

Si nous passons à-présent de l'exposition de ce qu'on peut appeller le fait, à ce qu'on peut appeller le droit (nous ne parlons toûjours que de l'usage intérieur, qui est l'essentiel), il me paroît, toutes les autorités & les observations étant opposées, comparées, résumées, & en y joignant le résultat de mes propres expériences, qu'on a dit en général du lait trop de bien & trop de mal.

Premierement, trop de bien, car il est sûr que le lait ne guérit véritablement aucune maladie grave, nommément les phtisies décidées, c'est-à-dire dès le commencement du second degré, lors même qu'il réussit, ou passe très-bien. J'ai même observé plus d'une fois que quoiqu'il calmât certains symptômes, ce n'étoit-là qu'un calme trompeur, comme celui de l'opium, & que la maladie n'en alloit pas moins son train perfide. Que s'il réussit quelquefois très-bien dans le premier degré de phtisie, c'est que cet état est moins une maladie qu'une menace de maladie. Il ne guérit non-plus aucun ulcere des organes intérieurs, ni les rhumatismes, ni les maladies de la peau, notamment les boutons au visage, ni les ophtalmies. Il a, dans la petite vérole, le défaut capital de constiper trop opiniâtrément, trop longtems ; c'est même, comme nous l'avons observé déjà, un des effets des plus communs de la diete lactée : cette diete a encore l'inconvénient très-grave de devenir presque nécessaire pour toute la vie, une fois qu'on s'y est accoutumé, notamment chez les goutteux qui éprouvent, selon l'observation de Sydenham, des accès plus cruels & plus fréquens, lorsqu'après s'être soumis pendant un certain tems à la diete lactée, ils reviennent à l'usage des alimens ordinaires. En général l'usage du lait demande une façon de vivre très-réguliere, & à laquelle il est difficile de réduire la plûpart des malades ; & soit par des erreurs de régime presque inévitables, soit même sans aucune de ces erreurs, il est très-sujet à causer des nausées, des abolitions totales d'appétit, des diarrhées, des vents, des sueurs, une mélancholie noire, des douleurs de tête, la fievre. Or tous ces accidens, qui rendent son usage dangereux, même dans l'état de santé, comme nous l'avons observé plus haut, sont bien plus funestes, sans-doute, dans l'état de maladie, & principalement dans les maladies chroniques de la poitrine, & presque tous les cas de suppuration interne. Il n'est pas rare non-plus d'observer dans ces derniers cas, & lorsque le pus a une issue, comme dans les ulceres du poumon ou de la matrice, que cet écoulement est supprimé par l'usage du lait, avec augmentation de symptômes & accélération de la mort. Enfin c'est un reproche très-grave à faire au lait, que celui de ne pouvoir être supporté que par la moindre partie des sujets non-accoutumés, auxquels on le prescrit.

Secondement, trop de mal, car il est observé d'abord que si on s'obstine à user du lait, quoiqu'il cause la plûpart des accidens ci-dessus rapportés, il n'est pas rare de voir tous ces accidens disparoître peu-à-peu, & le lait passer ensuite assez heureusement. Il est observé encore, comme nous en avons touché quelque chose déjà, que de même que le lait passe très-bien quelquefois sans que le fond de la maladie reçoive aucun amandement utile, de même il paroît quelquefois causer & même il cause en effet dans les cas graves, certains accidens, ou qui ne sont funestes qu'en apparence, ou qui n'en existeroient pas moins si on n'avoit pas donné le lait. Il est sûr encore que le lait fait communément très-bien dans les amaigrissemens externes, sans fievre suppuratoire, dans les toux simples & vraiment pectorales ou gutturales, dans les menaces de phtisie, & dans les dispositions à l'hémoptisie, dans les fleurs blanches, &c. On l'a vu même réussir plus d'une fois dans les vapeurs hystériques, & dans les affections mélancoliques hypocondriaques ; mais le lait brille principalement sur un ordre de sujets que beaucoup de medecins n'ont pas été à portée de distinguer & d'observer, savoir les habitans élevés délicatement des grandes villes. Toutes les petites incommodités presque particulieres aux grands & aux riches, aux constitutions dégénérées par le luxe, que les Medecins comprennent sous le nom d'affections vaporeuses ou nerveuses, dont la plus grande partie sont inconnues dans les provinces ; tout cela, dis-je, est assez bien assoupi, masqué par l'usage du lait ; & l'on ne se passeroit que très-difficilement de ce secours dans la pratique de la Medecine exercée dans le grand monde. Enfin le lait est au-moins une ressource dans les cas desespérés pour calmer les angoisses, les douleurs, l'horreur du dernier période de la maladie, pour cacher au malade, par l'emploi d'un secours indifférent, la triste vérité qu'il n'a plus de secours à espérer.

Le lait étant suffisamment indiqué par la nature de la maladie, il reste à déterminer les autres circonstances qui doivent diriger dans son administration, & premierement la constitution du sujet. Quant à ce premier chef, toutes les regles se réduisent à celle-ci. On le donne sans hésiter à ceux qui y sont accoutumés ; Bennet ajoûte, & qui l'appetent vivement, avidè petentibus. On ne le donne point à ceux qui l'ont en horreur, & même on en suspend, on en supprime l'usage lorsqu'il dégoûte celui qui en use. Enfin, dans les sujets neutres, s'il est permis d'appeller ainsi ceux qui n'ont pour le lait, ni penchant, ni dégoût, & qui n'y sont point accoutumés, on n'a d'autre ressource que le tatonnement.

2°. La saison de l'année, on choisit, lorsque les circonstances le permettent, le printems & l'automne ; quand la nécessité est urgente, on le donne en tout tems.

3°. L'heure dans la journée. Si on n'en prend qu'une fois par jour, c'est le matin à jeun, ou le soir en se couchant, trois heures au moins après le souper. S'il s'agit de la diete lactée, ou de la boisson du lait en guise de ptisane dans la toux par exemple, ou dans certaines maladies aiguës, la question n'a plus lieu. Dans le premier cas, on le prend à l'heure des repas, & dans le second, à toutes les heures de la journée.

4°. Faut-il préparer le sujet au moins par une médecine ? Cette pratique est salutaire dans la plupart des cas ; mais certainement on en fait une loi trop universelle.

5°. Quel régime doivent observer ceux qui prennent le lait ? Il y a ici une distinction essentielle à faire, savoir, entre le lait donné pour toute nourriture, ou à peu près, & le lait pris pendant l'usage, sub usu, des alimens communs. Dans le premier cas, la premiere est de régime, c'est-à-dire la privation de tout aliment ou boisson qui pourroit corrompre le lait, est comprise dans la prescription même de cet aliment médicamenteux, puisqu'on le prend pour toute nourriture, c'est-à-dire pour tout aliment & pour toute boisson. Cependant comme cet usage est moins sévere que ne l'annonce la valeur de ces mots pour toute nourriture, on accorde communément avec le lait, comme nous l'avons dit plus haut, les farineux fermentés & non fermentés, & on supprime tout autre aliment.

Une tasse de lait pur ou coupé, d'environ six onces le matin, une soupe faite avec deux ou trois petites tranches de pain, & environ dix ou douze onces de lait à midi, un riz clair avec pareille quantité de lait à sept heures du soir, & une tasse de lait pareille à celle du matin, le soir en se couchant ; cette maniere de vivre, dis-je, fait une diete lactée très-pleine, & capable de soutenir les forces & l'embonpoint. Une diete lactée purement suffisante pour vivre, peut ne consister qu'en trois petites tasses à caffé de lait par jour.

On interdit à ceux qui usent en même tems du lait, & les alimens communs, tout ce qui peut cailler le lait, & principalement les acides. En général cette pratique est bonne, mais non pas autant qu'on le croit, ni par la raison qui le fait croire ; car il est de fait que le lait est caillé, même dans l'estomac le plus sain avant d'être digéré ; qu'il subit dans l'état sain une vraie digestion, à la maniere des alimens solides ; par conséquent les acides ne nuisent pas en le coagulant. D'ailleurs ils ne nuisent pas aussi généralement qu'on le croit ; & peut-être sont-ils utiles au contraire dans certains cas ; dans celui du défaut de la présure naturelle, à laquelle ils peuvent suppléer utilement. On a vu plusieurs personnes ne digérer jamais mieux le lait, que lorsqu'elles prenoient ensuite des acides. Une femme m'a assuré qu'elle ne pouvoit souffrir le lait que coupé avec la limonade ; j'ai entendu dire que ce mélange étoit communément usité en Italie. Quoi qu'il en soit, il est clair que la sobriété est plus nécessaire à ceux qui prennent le lait, que la privation de tel ou tel aliment. Cependant si ce doit être là la premiere loi diététique, la seconde chez les gens vraiment malades, doit être d'éviter autant qu'il est possible les crudités, sur-tout les fruits verds, les alimens éminemment indigestes.

Une regle commune à la diete lactée, & à l'usage non-exclusif du lait, c'est que ceux qui en usent, soient très-circonspects, très-sobres sur l'usage de la veille, des exercices, de l'acte vénérien, des passions ; & qu'ils évitent l'air humide & froid, & le chaud excessif.

6°. Quels sont les effets du lait évidemment mauvais, & qui doivent engager à en suspendre, & même à en abandonner absolument l'usage ? Nous avons déja répondu en partie à cette question, lorsque nous avons rapporté les accidens divers qui suivent assez souvent l'usage du lait. Car, quoique nous ayons observé qu'il arrivoit quelquefois qu'en bravant ces accidens, & s'obstinant dans l'emploi du lait, on réussissoit à le faire passer ; quoique nous ayons remarqué aussi que les malades ne se trouvoient pas mieux, quoiqu'on eût éloigné par la suppression du lait les accidens qui étoient évidemment dûs à l'usage de ce remede ; cependant ce n'est pas là la loi commune ; & en général lorsque le lait donne des nausées, des gonflemens, des vents, des pertes d'appétit, des diarrhées, des sueurs, des maux de tête, la fievre, ou seulement une partie de ces accidens, il faut en suspendre, ou en supprimer absolument l'usage.

Nous avons déja observé que la coagulation du lait dans l'estomac, n'étoit point un mal ; par conséquent ce n'est pas une raison pour quitter le lait, que d'en vomir une partie sous la forme d'un caillé blanc & peu dense.

Mais lorsque pendant l'usage du lait, les gros excrémens sont mêlés d'une maniere coagulée dense, de la nature du fromage, blanchâtre, verte ou jaune, & qu'en même tems les hypocondres sont gonflés, & que le malade se sent lourd, bouffi, foible, & qu'il n'a point d'appétit &c. alors, dis-je, il faut quitter le lait. Ce genre d'altération ne se corrige ni par les remedes, ni par le tems ; l'espece d'engorgement sans irritation, iners, qu'il cause dans l'estomac & dans les intestins, augmente chaque jour, & élude si bien la force expultrice de ces organes, qu'on a vu des malades rendre abondamment de ces concrétions caséeuses six mois après avoir quitté le lait, or ces embourbemens sont toujours funestes.

La constipation opiniâtre, c'est-à-dire qui ne cede point aux remedes ordinaires que nous allons indiquer dans un instant, est aussi une raison pour quitter le lait, sur tout chez les vaporeux des deux sexes ; ou si elle donne des vapeurs à ceux même qui n'y étoient pas sujets, ce qui est une suite très-ordinaire de la constipation.

Enfin le dégoût du lait, sur-tout lorsqu'il est considérable, est une indication certaine & évidente d'en interdire, ou au moins d'en suspendre l'usage.

7°. Quels sont les remedes de ces divers accidens causés par le lait, soit qu'ils exigent qu'on en suspende l'usage, soit qu'on se propose d'y remédier, afin de continuer le lait avec moins d'inconvénient.

Lorsqu'on se détermine à renoncer au lait : il est presque toujours utile de purger le malade ; & c'est même l'unique remede direct à employer dans ce cas. Les autres remedes destinés à réparer le mal causé dans les premieres voies, doivent être réglés non-seulement sur cette vûe, mais même sur la considération de l'état général du malade.

La constipation causée par le lait n'est pas vaincue communément par les lavemens ; ils ne font que faire rendre quelques crotins blancs ; & il arrive souvent même que la constipation augmente. La magnésie blanche, & la casse cuite qui sont fort usitées dans ce cas ne réussissent pas toujours ; le suc d'herbe de violette, de mauve & de cerfeuil, mêlés en parties égales, ajoutés à pareille quantité d'eau de veau ou de poulet, & pris à la dose de quelques cuillerées seulement dans la matinée, font à merveille dans ces sujets délicats, dont nous avons déja parlé : or c'est à ceux-là principalement, comme nous l'avons observé encore, que convient la diete lactée ; & c'est eux aussi que tourmentent particulierement les constipations & les bouffées portant à la tête & à la poitrine, qui sont les suites les plus facheuses de la constipation.

On remédie communément d'avance autant qu'il est possible, aux autres mauvais effets du lait, par les diverses circonstances de sa préparation, que nous allons exposer sur le champ.

On donne le lait pur & chaud sortant du pis, ou bouilli ou froid ; on le mêle ou on le coupe avec différentes liqueurs, avec de l'eau pure (ce qui fait le mêlange appellé par les Grecs ), avec des décoctions des semences farineuses, principalement de l'orge, avec les sucs, infusions ou décoctions de plusieurs plantes vulnéraires, astringentes, adoucissantes, antiscorbutiques, sudorifiques, &c. telles que le suc ou la décoction de Plantin, l'infusion de millepertuis, de violette, de bouillon blanc, le suc de cresson, la décoction d'esquine, &c. avec des bouillons & des brouets ; tels que le bouillon commun de boeuf ou de mouton, l'eau de veau, l'eau de poulet, &c. avec les liqueurs fermentées même, comme le vin & la biere, avec les eaux minérales, &c. On l'assaisonne avec le sucre, le sel, le miel, divers syrops, les absorbans, le fer rouillé & rougi au feu, & éteint dedans, &c. On l'emploie comme assaisonnement lui même dans les crêmes de riz, de gruau, d'orge mondé, avec les pâtes d'Italie, le sagou, &c. On le donne entier, ou privé de l'un de ses principes ; d'une partie du beurre, par exemple, ce qui fait le lait écremé, ou de plusieurs de ses principes ; du beurre & du fromage, par exemple ce qui fait le petit lait, dont nous ferons un petit article à part, à la suite de celui-ci. Le beurre & le fromage, soit confondus ensemble, soit séparés, ne sont pas mis communément au rang des laitages considérés médicinalement : nous en avons fait des articles particuliers. Voyez ces articles.

Le lait pur demande la trop grande habitude pour bien passer. La circonstance d'être pris chaud, froid, au sortir du pis, bouilli, &c. est souvent si essentielle que tel estomac exige constamment l'un de ces états, à l'exclusion de tous les autres, mais elle est entierement dépendante d'une disposition inconnue, & aussi bizarre que tout ce qui regarde le goût. Le lait coupé avec l'eau ou les décoctions farineuses, passe beaucoup plus aisément, & ce mélange ne remplit que l'indication simple qui fait employer le lait ; les sucs, décoctions, infusions vulnéraires, sudorifiques, &c. mêlés avec le lait, remplissent des indications composées. On ordonne par exemple, le lait coupé avec le suc ou la décoction de plantain, dans les pertes de sang, pour adoucir par le lait, & resserrer par le plantain, &c. Les mélanges peu communs de bouillon, & de liqueurs vineuses avec le lait sont plus nourrissans & plus fortifians que le lait pur. Le dernier est même une espece de stomachique cordial chez certains sujets singuliers, indéfinis, indéfinissables, qu'on ne découvre que par instinct ou par tatonnement. Le lait assaisonné de sucre, de sel, de poudre absorbante, &c. est utilement préservé par ces additions, des différentes altérations auxquelles il est sujet. Il est sur-tout utile de le ferrer, pour prévenir ou pour arrêter le devoyement. Les farineux mêlés au lait l'empêchent aussi de jouir de tous ses droits, d'être autant sui juris ; il est au contraire entraîné dans la digestion propre à ces substances, beaucoup plus appropriées que le lait à nos organes digestifs, & même éminemment digestible pour ainsi dire ; mais aussi l'effet médicamenteux du lait est moindre dans la même proportion. Enfin le lait écremé passe plus communément que le lait entier ; il est moins sujet à fatiguer l'estomac.

Choix du lait. On doit prendre le lait d'un jeune animal, bien soigné, nourri habituellement à la campagne, & dans de bons paturages autant qu'il est possible, ou du moins dans une étable bien aérée, & pourvûe de bonne litiere fraîche, abondante, & souvent renouvellée. Les vaches qu'on entretient dans les fauxbourgs de Paris pour fournir du lait à la ville, ne jouissent certainement d'aucun de ces avantages, & sur-tout de celui d'une étable bien saine, & d'une litiere fraîche, choses très-essentielles pourtant à la santé de l'animal, & par conséquent à la bonne qualité du lait. Le lait est meilleur quelques semaines après que la bête qui le fournit a mis bas, & tant qu'elle en donne abondamment, que dans les premiers jours, & lorsqu'il commence à être moins abondant. On doit rejetter celui d'une bête pleine, ou qui est en chaleur : on doit choisir le lait aussi frais & aussi pur qu'il est possible. On en vend assez communément à Paris qui est fourré d'eau & de farine, & qui d'ailleurs est fort peu récent. Il importe beaucoup encore de le loger dans des vaisseaux propres, & qui ne puissent lui communiquer aucune qualité nuisible. Il s'en faut bien que les cruches de cuivre dans lesquelles on le porte ordinairement à Paris, soient des vaisseaux convenables à cet usage. Un reste de lait oublié dans ces cruches, est, par sa pente à aigrir, beaucoup plus propre que la plupart des liqueurs qu'on loge dans le cuivre, à y former du verd-de-gris, qui communique très-aisément sa qualité malfaisante au lait qu'on y met ensuite. Les exemples de familles entieres empoisonnées par de pareil lait, ne sont pas rares à Paris. On prétend enfin qu'il est utile pendant l'usage suivi & continu du lait, de prendre constamment celui d'une même vache ou d'une même chevre. En effet, il se trouve des estomacs dont la sensibilité est si exquise, qu'ils distinguent très-bien les laits tirés de divers individus, & qui n'en peuvent supporter l'alternative ou le mélange. C'est encore ici une disposition d'organes particuliere aux victimes du luxe. Les estomacs vulgaires n'y regardent pas de si près ; il est très-avantageux pour les premiers, & c'est aussi un usage reçu chez les grands, de prendre une vache ou une chevre à soi.

Usage extérieur du lait. On emploie assez communément le lait comme émollient, calmant, adoucissant dans plusieurs affections externes, principalement quand elles sont accompagnées de douleurs vives. On en verse quelques gouttes dans les yeux contre l'ophtalmie ; on bassine les hémorrhoïdes très-douloureuses avec du lait chaud ; on le donne en lavement dans les dyssenteries ; on le fait entrer dans les bouillies, les cataplasmes, &c. qu'on applique sur des tumeurs inflammatoires, &c. Cet emploi ne mérite aucune considération particuliere ; on peut avancer qu'en général il réussit assez bien dans ces cas.

2°. Du lait d'ânesse, c'est-à-dire, des usages médicinaux du lait d'ânesse. Ce que nous avons dit de la composition naturelle du lait d'ânesse, annonce déja ses propriétés medicinales. On peut en déduire, avec beaucoup de vraisemblance, que ce lait possede en un degré supérieur toutes les vertus du lait, sans faire appréhender ses principaux inconvéniens. En effet, c'est par le principe caséeux & par le principe butyreux que le lait est principalement capable de produire tous les accidens qu'on lui reproche. C'est par la facilité avec laquelle ces principes se séparent & s'alterent diversement dans le lait de vache, par exemple, que ce lait est sujet à produire les mauvais effets que nous avons détaillés plus haut. Or le lait d'ânesse contient fort peu de ces principes. Une expérience ancienne & constante vient à l'appui de ce raisonnement. Hippocrate a compté parmi les bonnes qualités du lait d'ânesse, celle de passer plus facilement par les selles que les autres especes de lait, de lâcher doucement le ventre. Sur quoi il faut observer que cet effet appartient au lait d'ânesse inaltéré ; au lieu que le lait de vache, par exemple, ne devient laxatif que lorsqu'il a essuyé une vraie corruption. Aussi un leger dévoiement, ou du-moins une ou deux selles liquides, quelques heures après l'usage du lait d'ânesse, sont ordinairement un bien, un signe que le remede réussit, & ces selles sont sans douleur & sans ventosités : au lieu que le dévoiement, même égal pour l'abondance & la fréquence des selles, est presque toujours de mauvais augure pendant l'usage du lait de vache ou de chevre, & les déjections sont ordinairement flatueuses & accompagnées de quelques tranchées. Au reste, il faut observer qu'il ne s'agit point ici du dévoiement qu'on peut appeller in extremis, c'est-à-dire de celui par lequel finissent communément les malades qui succombent à plusieurs des maladies pour lesquelles on donne du lait. Il est à peu-près démontré, comme nous l'avons remarqué plus haut, que cet accident appartient à la marche de la maladie, & non pas au lait, ou à tel lait.

La quantité très-considérable de substance sucrée que contient le lait d'ânesse le rend aussi très-nourrissant. Cette substance est dans le lait la matiere nutritive par excellence ; la substance caséeuse ne mérite que le second rang, & le beurre n'est point nourrissant, du-moins le beurre pur. C'est par conséquent un préjugé, une erreur, que d'imaginer, comme on le fait assez généralement, que le lait le plus épais est le plus nourrissant, car c'est le plus butyreux qui est le plus épais ; & un lait très-clair, comme celui d'ânesse, peut être éminemment sucré, comme il l'est en effet. C'est manifestement cette opinion qui a empêché d'essayer l'usage du lait d'ânesse pour toute nourriture, ou du-moins cet usage de le prendre, si tant est que quelqu'un l'ait essayé. Or je crois que cette pratique pourroit devenir très-salutaire.

Selon la méthode ordinaire, le lait d'ânesse se donne seulement une fois par jour, à la dose de huit onces jusqu'à une livre. On le prend ou le matin à jeun, ou le soir en se couchant, & quant au degré de chaleur, tel qu'on vient de le traire. Pour cela, on amene l'ânesse à côté du lit, ou à la porte de la chambre du malade, où on la trait dans un vaisseau de verre à ouverture un peu étroite, plongé dans de l'eau tiede, & qu'on tient dans cette espece de bain-marie jusqu'à-ce qu'on le présente au malade. On y ajoute quelquefois un morceau de sucre, mais cet assaisonnement est assez inutile, le lait d'ânesse étant naturellement très-doux.

On donne le lait d'ânesse contre toutes les maladies dans lesquelles on emploie aussi le lait de vache, &c. & que nous avons énoncées, en parlant de cette autre espece de lait. Mais on préfere le lait d'ânesse dans les cas particuliers où l'on craint les accidens propres du lait que nous avons aussi rapportés ; & principalement lorsque les sujets étant très-foibles, ces accidens deviendroient nécessairement funestes, c'est-à-dire, que le lait d'ânesse est dans la plûpart de ces maladies, & sur-tout dans les maladies chroniques de la poitrine, un remede extrème ; une derniere ressource, sacra anchora ; que par cette raison, on voit très-rarement réussir, du moins guérir. Mais quand il est employé de bonne heure, ou contre ces maladies lorsqu'elles sont encore à un degré curable, il fait assez communément des merveilles. Il est admirable, par exemple, dans les toux séches vraiment pectorales, dans les menaces de jaunisse, ou les jaunisses commençantes, dans presque toutes les affections des voies urinaires, dans les sensibilités d'entrailles, les dispositions aux ophtalmies appellées bilieuses ou séches, les fleurs blanches.

On prend le lait d'ânesse principalement au printems & en automne. On a coutume, & on fait bien, de mettre en pâture l'ânesse qui fournit le lait, ou de la nourrir, autant qu'il est possible, de fourrage vert, sur-tout d'herbe presque mûre de froment ou d'orge ; on lui donne aussi du grain, sur-tout de l'orge. On doit encore la bien étriller plusieurs fois par jour, lui fournir de bonne litiere, &c.

3°. Du lait de femme, ou des usages medicinaux du lait de femme. Le lait de femme peut être considéré medicinalement sous deux aspects ; ou comme fournissant la nourriture ordinaire, propre, naturelle des enfans ; ou comme un aliment médicamenteux ordonné aux adultes dans certains cas. Nous ne le considérerons ici que sous le dernier aspect. Quant au premier, voyez ENFANT & NOURRICE.

Le lait de femme, considéré comme remede, a été célébré dès l'enfance de l'art, comme le premier de tous les laits, principalement dans les marasmes, in tabidis, celui qui étoit le plus salutaire, le plus approprié à la nature de l'homme. Les livres, les théories, tirent un merveilleux parti de cette considération. Quoique les raisonnemens ne se soient pas dissimulés cette observation défavorable, savoir que ce lait provenant d'un animal carnivore, est plus sujet à rancir que celui des animaux qui se nourrissent uniquement de végétaux. Mais la pratique, l'expérience, le mettent au dernier rang au contraire ; ne fût-ce que parce qu'il est le moins usité, & que le plus grand nombre de Medecins ne l'ont point essayé. D'ailleurs le raisonnement a dit encore que pour l'appliquer couvenablement & avec espoir de succès, il falloit ne le donner qu'à des sujets qui approchassent beaucoup de la nature des enfans, & qui vecussent comme les enfans, non seulement quant à l'exercice, aux mouvemens du corps, mais encore quant aux passions, aux affections de l'ame. Or il est très-rare de rencontrer ces conditions chez des adultes.

Quant à la circonstance de faire teter le malade, & de lui faire ainsi avaler un lait animé d'un prétendu esprit vivifiant, que Galien lui-même a célébré ; outre que le malade pourroit aussi-bien teter une vache ou une ânesse qu'une femme ; d'ailleurs l'esprit du lait, & sa dissipation par la moindre communication avec l'air, ne sont certainement pas des choses démontrées. Au reste, c'est cependant là un remede & une maniere de l'administrer qu'il paroit fort utile de tenter.

Nous ne pensons certainement pas aussi avantageusement de la méthode de faire coucher de jeunes hommes absolument exténués, réduits au dernier degré d'étisie, tabe consumptis, avec des jeunes nourrices, jolies, fraîches, proprettes, afin que le pauvre moribond puisse teter à son aise, tant que la nourrice y peut fournir. Forestius étale envain l'observation fameuse d'un jeune homme arraché des bras de la mort par ce singulier remede ; & plus vainement encore, à mon avis, un très-célebre auteur moderne prétend-il qu'une émanation très-subtile qui s'échappe du corps jeune & vigoureux de la nourrice, venant à s'insinuer dans le corps très-foible du malade (subtilissima exhalentia è valido juvenili corpore insinuata debilissimis, &c.) doit le ranimer très-efficacement. L'exemple de David, dont on réchauffoit la vieillesse par ce moyen, que cet écrivain allegue, ne conclut rien en faveur de son opinion : car, 1°. il n'est pas rapporté que cette pratique ait été suivie de quelque succès. 2°. Quand bien même ce seroit là une bonne recette contre les glaces de l'extrème vieillesse, il paroit que la maniere d'opérer de ce secours seroit fort mal estimée par l'insinuation des tenuissima exhalantia è valido juvenili corpore, in effaetum senile, &c. Il nous paroît donc évident sur tout ceci, d'abord que les tenuissima exhalantia, c'est-à-dire la transpiration, ne fait absolument rien ici. En second lieu, que si des jeunes gens réduits au dernier degré de marasme, pouvoient en être retirés en couchant habituellement avec des jeunes & belles nourrices, cette révolution salutaire seroit vraisemblablement dûe (si l'usage du lait de femme ne l'opéroit pas toute entiere) à l'appétit vénérien constamment excité, & jamais éteint par la jouissance, qui agiroit comme un puissant cordial : ou comme un irritant extérieur, les vésicatoires ou la flagellation. Enfin, que quand même la religion permettroit d'avoir recours à un pareil moyen, ce seroit toujours une ressource très-équivoque, parce que l'espece de fièvre, d'ardeur, de convulsion continuelle dans laquelle je suppose mon malade, état dont il est en effet très-susceptible, & même éminemment susceptible, selon une observation très-connue ; que cet état, dis-je, paroit plus capable de hâter la mort que de la prévenir, encore qu'on fût sûr que le malade ne consommeroit point l'acte vénérien, à plus forte raison s'il le consommoit ; car il est très-connu que cette erreur de régime est mortelle aux étiques, & que plusieurs sont morts dans l'acte même.

Du petit-lait. Nous avons déja donné une idée de la nature du petit-lait au commencement de cet article. Nous avons observé aussi que le petit-lait étoit différent, selon qu'on le séparoit par l'altération spontanée du lait : ou bien par la coagulation. Celui qui est séparé par le premier moyen est connu dans les campagnes, comme nous l'avons déja rapporté aussi sous le nom de lait de beurre. Il est aigrelet ; car c'est dans son sein que réside l'unique substance qui s'est aigrie pendant la décomposition spontanée du lait : il est fort peu usité en Medecine ; on pourroit cependant l'employer avec succès, comme on l'employe en effet dans les pays où les laitages sont très-abondans, dans les cas où une boisson aqueuse & légerement acide est indiquée. Le nom de petit-lait acidule lui convient beaucoup mieux qu'à celui que M. Cartheuser a désigné par ce nom dans sa Pharmacologie, & qui n'est autre chose que le petit-lait, séparé du lait coagulé par les acides. Car on peut bien par ce moyen même obtenir un petit-lait très-doux : il n'y a pour cela qu'à être circonspect sur la proportion de l'acide employé ; & M. Cartheuser n'exige pas qu'on employe l'acide en une quantité surabondante. En un mot, le serum lactis acidulum de M. Cartheuser est du petit-lait ordinaire, dont nous allons nous occuper sur le champ.

Celui-ci, c'est-à-dire le petit-lait ordinaire, qu'on pourroit aussi appeller doux, en le comparant au précédent, au lait de beurre, est celui qu'on sépare du lait coagulé par la pressure ordinaire, ou même, quoique beaucoup moins usuellement, par des acides végétaux. La coagulation du lait, pour la préparation pharmaceutique du petit-lait, & la séparation de cette derniere liqueur d'avec le caillé, n'ont rien de particulier. On s'y prend dans les Pharmacies comme dans les Laiteries. Voyez LAIT, Economie rustiq. L'opération vraiment pharmaceutique qu'on exécute sur le petit lait, c'est la clarification. Voici cette opération : prenez du petit-lait récent, qui est naturellement très-trouble ; ajoutez-y à froid un blanc d'oeuf sur chaque livre de liqueur ; mêlez exactement en fouettant ; faites bouillir, & jettez dans la liqueur pendant l'ébullition, environ 18 ou 20 grains de crême de tartre ; passez au blanchet & ensuite au papier à filtrer.

Quoique ce soit principalement la saveur & l'élégance du remede, le jucundè qu'on a en vûe dans cette clarification, il faut convenir aussi que les parties fromageuses & butireuses qui sont suspendues dans le petit-lait trouble, non-seulement rendent ce remede dégoûtant, & souvent trop laxatif, mais même peuvent le disposer à engendrer dans les premieres voies, ces concrétions butyreuses & fromageuses que nous avons comptées parmi les mauvais effets du lait. Il faut convenir encore que c'est vraisemblablement une pratique très-mal entendue que l'usage constant de donner toujours le petit-lait le mieux clarifié qu'il est possible. Car quoiqu'il n'en faille pas croire M. Quincy, qui assure dans sa Pharmacopée, que le petit-lait ainsi clarifié, n'est qu'un pur phlegme, qui n'est bon à rien, il est indubitable cependant qu'il est des cas où une liqueur, pour ainsi dire moins seche, plus muqueuse, plus grasse que le petit-lait très-clarifié, est plus indiquée que le petit-lait clair comme de l'eau. Au reste, ces petits-laits ne différeroient entr'eux que par des nuances d'activité ; & je ne voudrois pas qu'on admît dans l'usage l'extrème opposé au très-clair, c'est-à-dire le petit-lait brut très-trouble, tel qu'il se sépare du caillé.

Il est une troisieme espece de petit-lait, qui doit peut-être tenir lieu de ce dernier, du petit-lait éminemment gras ; savoir, celui qui est connu sous le nom de petit-lait d'Hoffman, & que M. Cartheuser appelle petit-lait doux, serum lactis dulce. Voici comment Frédéric Hoffman en expose la préparation dans sa dissertation de saluberrima seri lactis virtute. Il prend du lait sortant du pis ; il le fait évaporer au feu nud dans un vaisseau d'étain (il vaut beaucoup mieux exécuter cette évaporation au bain-marie) jusqu'à ce qu'il obtienne un résidu qui se présente sous la forme d'une poudre jaunâtre & grumelée. Alors il jette sur ce résidu autant d'eau qu'il s'en est dissipé par l'évaporation ; il donne quelques bouillons, & il filtre. L'auteur prétend, avec raison, que cette liqueur, qui est son petit-lait (& qu'il appelle eau de lait par décoction, ou petit-lait artificiel), a bien des qualités au-dessus du petit-lait ordinaire, du moins s'il est vrai que le petit-lait soit d'autant meilleur, que la substance muqueuse qu'il contient, est plus grasse, plus savonneuse : car il est très-vrai que les substances salines & sucrées quelconques, se chargent facilement des matieres oléagineuses, lorsqu'elles ont avec ces matieres une communication pareille à celle que la matiere sucrée du petit-lait a, dans la méthode d'Hoffman, avec la matiere butyreuse.

Ce caractere, qui distingue le petit-lait d'Hoffman d'avec le petit-lait ordinaire, n'a cependant rien d'absolu : il ne peut constituer qu'une variété dans le degré d'action, & même une variété peu considérable.

Une livre de petit-lait (apparemment de vache) fournie par une livre & demie de lait entier, filtrée, évaporée au bain-marie, & rapprochée autant qu'il est possible, & cependant imparfaitement, a donné à M. Geoffroi une once un gros & trois grains de matiere concrete, qui est le sel ou sucre de lait dont nous allons parler dans un moment.

Hoffman n'a retiré, par l'évaporation, d'une livre de medecine (qui répond à 10 ou 12 onces, poids de marc) qu'un gros, c'est-à-dire 60 ou 72 grains de matiere sucrée. La différence prodigieuse de ces deux produits ne paroit pas pouvoir être raisonnablement déduite de ce que M. Geoffroi a desseché sa matiere au bain-marie, & qu'Hoffman a employé la chaleur d'un bain de sable. On ne peut cependant avoir recours qu'à cette cause, ou à la différence individuelle des laits que chacun de ces chimistes a traités, ou enfin à l'inexactitude de l'un d'eux, ou de tous les deux : car il ne faut pas soupçonner que la matiere concrescible du petit-lait ayant été une fois dessechée, soit devenue moins soluble qu'elle ne l'étoit auparavant, & que le beurre & le fromage avec lesquels elle a été intimement entremêlée dans cette dessication, la défendent contre l'action de l'eau. Le sucre de lait est une substance trop soluble par le menstrue aqueux, pour qu'on puisse former raisonnablement cette conjecture.

Vertus ou usages medicinaux du petit-lait. Presque tous les auteurs, sur-tout les anciens, que Fréd. Hoffman a imités en cela, recommandent par préférence le petit-lait de chevre. On se sert en France principalement du petit-lait de vache, excepté dans les cantons où le lait de chevre est plus commun que celui de vache. A Paris, où cette raison de commodité n'est pas un titre de préférence, on distingue ces deux petits-laits dans l'usage, & beaucoup de medecins assurent qu'ils different réellement en vertu, de même que les Apoticaires observent qu'ils présentent des phénomenes différens dans la coagulation & dans la clarification.

Nous croyons cependant pouvoir regarder ces différences d'action médicamenteuse, comme méritant d'être constatées par de nouvelles observations, ou comme peu considérables. D'après ce sentiment nous ne parlerons que des vertus communes à l'un & à l'autre petit-lait. Au reste, comme on ne prépare ordinairement que ces deux especes, ce que nous dirons du petit-lait en général ne sera censé convenir qu'à celles-là.

La vertu la plus évidente du petit-lait est d'être un laxatif doux & assez sûr, peut-être le premier ou le plus réel des eccoprotiques. Il pousse aussi assez communément par les urines. On le donne pour exciter l'une ou l'autre de ces deux évacuations, ou seul, ou chargé de différentes matieres purgatives ou diurétiques. Plusieurs auteurs le proposent même comme un bon excipient des purgatifs les plus forts, dont ils croyent que le petit-lait opere une véritable correction ; mais ce mélange est assez chimérique dans cette vûe.

Il n'y a point d'inconvénient de mêler le petit-lait aux remedes acides, tels que les tamarins. les sucs acidules des fruits, &c. Le petit-lait n'est point, comme le lait, altéré par ces substances ; au contraire, leur mélange avec le petit-lait peut être agréable & salutaire toutes les fois qu'on se propose de rafraîchir & de relâcher. Une legere limonade préparée avec le petit-lait au lieu de l'eau, doit mériter la préférence sur la limonade commune dans les ardeurs d'entrailles & des voies urinaires, avec menace d'inflammation, &c. Une décoction de tamarins dans le petit-lait, vaut mieux aussi que la décoction de ces fruits dans l'eau commune, lorsqu'on se propose de lâcher le ventre dans les mêmes cas.

Le petit-lait est regardé, avec raison, comme le premier des remedes relâchans, humectans & adoucissans. On s'en sert efficacement en cette qualité dans toutes les affections des visceres du bas-ventre qui dépendent des tensions spontanées ou nerveuses, ou d'irritations, par la présence de quelque humeur viciée, ou de quelque poison ou remede trop actif. On le donne par conséquent avec succès dans les maladies hypochondriaques & hystériques, principalement dans les digestions fougueuses, les coliques habituelles d'estomac, manifestement dûes à la tension & à la sécheresse de ce viscere, les flux hémorrhoïdaux irréguliers & douloureux, les jaunisses commençantes & soudaines, le flux hépatique, les coliques bilieuses, les fleurs blanches, les flux dissentériques, les diarrhées douloureuses, les tenesmes, les superpurgations, &c. Il est regardé aussi comme capable d'étendre sa salutaire influence au-delà des premieres voies, du moins de produire de bons effets dans des maladies qu'on peut regarder comme plus générales que celles dont nous venons de parler. On le donne avec succès dans toutes les fievres aigues, & principalement dans la fievre ardente & dans la fievre maligne.

Il est utile aussi dans tous les cas d'inflammation présente ou imminente des organes particuliers, des parties de la génération ; par exemple, dans les maladies vénériennes inflammatoires, dans l'inflammation d'une partie des intestins, après une blessure ou une opération chirurgicale, dans les ophtalmies exquises, &c.

On peut assurer que dans tous ces cas il est préférable aux émulsions & aux ptisanes mucilagineuses qu'on a coûtume d'employer.

Hoffman remarque (dans sa dissertation sur le petit-lait) que les plus habiles auteurs qui ont traité du scorbut, recommandent le petit-lait contre cette maladie. M. Lind, auteur bien postérieur à Hoffman, qui a composé un traité du scorbut très-complet, le met aussi au rang des remedes les plus efficaces de ce mal.

Fréd. Hoffman attribue encore au petit-lait, d'après Sylvaticus, célebre médecin italien, de grandes vertus contre la manie, certaines menaces de paralysie, l'épilepsie, les cancers des mamelles commençans, &c.

Le petit-lait a beaucoup d'analogie avec le lait d'ânesse. Hippocrate ordonne presque indifféremment le lait d'ânesse ou le petit-lait de chevre ; & Fréd. Hoffman, dans la dissertation que nous avons déja citée plusieurs fois, attribue au petit-lait, sur l'autorité d'Hippocrate, toutes les vertus que cet auteur attribue au lait d'ânesse, lors même qu'il ne propose pas l'alternative de ce remede ou du petit-lait.

En général le petit-lait doit être donné à grandes doses & continué longtems : il faut prendre garde cependant qu'il n'affadisse point l'estomac, c'est-à-dire qu'il ne fasse point perdre l'appétit & qu'il n'abatte point les forces ; car c'est-là son unique, mais très-grave inconvénient. On voit bien au reste que cette considération ne peut avoir lieu que dans les incommodités & les maladies chroniques ; car dans les cas urgens, tels que les fievres aiguës & les inflammations des visceres, l'appétit & les forces musculaires ne sont pas des facultés que l'on doive se mettre en peine de ménager. Il est encore vrai cependant que dans les fievres aiguës il ne faut pas donner le petit-lait dans le cas de foiblesse réelle.

Petit-lait à l'angloise, ou préparé avec les vins doux. Les Anglois préparent communément le petit-lait en faisant cailler le lait avec le vin d'Espagne ou de Canarie. On nous rapporte même que c'est presque-là l'unique façon dont on prépare ce remede à Londres ; mais nous ne le connoissons en France que sur quelques exposés assez vagues. Les pharmacopées angloises les plus modernes ne font point mention de cette préparation : il est naturel de conjecturer pourtant qu'elle doit varier beaucoup selon la quantité de vin qu'on y emploie. Jusqu'à présent ce remede n'a point été reçu en France ; ainsi nous ne saurions prononcer légitimement sur ses propriétés medicinales, qui ne peuvent être établies que sur des observations. Nous osons avancer pourtant que l'usage de mêler une petite quantité de vin d'Espagne à du petit-lait déja préparé, que quelques praticiens de Paris ont tenté avec succès dans les sujets chez qui le petit-lait pur avoit besoin d'être aiguisé par quelque substance un peu active ; que cet usage, dis-je, doit paroître préférable à celui du petit-lait tiré du lait caillé avec le même vin. Car de la premiere façon, la préparation du vin peut se déterminer bien plus exactement ; & il ne seroit pas difficile, si l'on désiroit une analogie plus parfaite avec la méthode angloise, de l'obtenir, en chauffant le vin qu'on voudroit mêler au petit-lait jusqu'au degré voisin de l'ébullition, ou même jusqu'à une ébullition légere.

Sel ou sucre de lait. Kempfer rapporte que les Brachmanes ont connu autrefois la maniere de faire le sucre de lait ; quoi qu'il en soit, Fabricius Bartholetus, médecin italien, est le premier qui ait fait mention, au commencement du siecle dernier, du sel essentiel de lait, sous le titre de manne ou de nitre du lait. Ettmuller en a donné une description qu'il a empruntée de cet auteur. Testi, médecin vénitien, est le second qui, sur la fin du dernier siecle, a trouvé le moyen de retirer ce sel, & il l'a appellé sucre de lait.

Ce médecin composoit quatre especes de sucre de lait. La premiere étoit fort grasse ; la seconde l'étoit moins ; la troisieme ne contenoit presque pas de parties grasses ; la derniere étoit mêlée avec quelques autres médicamens. Ce sel étoit sujet à se rancir comme la graisse des animaux, sur tout lorsqu'on le conservoit dans des vaisseaux fermés, c'est pourquoi l'auteur conseilloit de le laisser exposé à l'air libre.

M. Fickius, en 1710, publia en Allemagne une maniere de faire le sel de lait. Enfin on a poussé en Suisse à sa perfection la maniere de préparer cette espece de sel ; mais on en a tenu la préparation secrette. M. Cartheuzer en a donné une préparation particuliere, qu'il attribue mal-à-propos à Testi ; & que l'auteur, dont nous empruntons ce morceau sur le sucre de lait, a tentée sans succès.

Il y a en Suisse un chimiste nommé Creusius, qui a une maniere admirable de composer ce sel, mais malheureusement il ne fait part de son secret à personne, ce qui est d'autant plus fâcheux, que celui dont il a la propriété est infiniment plus beau que les autres ; il est plus blanc, plus doux ; il se dissout mieux sur la langue.

En attendant qu'il plaise à M. Creusius de publier son secret *, voici la méthode la meilleure de faire

* Il est très-vraisemblable que ce secret consiste à dégraisser le sucre de lait, ou à le raffiner par les mêmes moyens qu'on emploie à raffiner le sucre ordinaire, c'est-à-dire par l'emploi convenable de la chaux vive & d'une glaise blanche & pure. Voyez RAFFINERIE ou RAFFINAGE DU SUCRE au mot SUCRE.

ce sel que nous propose notre auteur, & qui est celle qu'on pratique dans les Alpes du côté de la Suisse. On prépare dans ce pays deux especes de sucre de lait ; l'une est en crystaux, l'autre se vend sous la forme de tablettes. La derniere espece se fait de cette maniere : on écrême le lait à l'ordinaire : on le fait prendre ensuite avec de la présure pour en tirer le petit-lait que l'on filtre à travers un linge propre, & que l'on fait évaporer sur un feu lent, en le remuant doucement, jusqu'à ce qu'il soit réduit en consistance de miel. Quand il est épaissi de cette façon on le moule, on lui donne différentes figures & on le fait sécher au soleil ; c'est ce qu'on appelle sucre de lait en tablettes.

L'autre espece se tire de la précédente. On fait dissoudre dans de l'eau le sucre de lait en tablettes, on le clarifie avec le blanc-d'oeuf, on le passe à la chausse, on le fait épaissir par l'évaporation jusqu'à ce qu'il ait la consistance d'un sirop, & on le met reposer pour que la crystallisation se fasse. Les crystaux se trouvent séparés formant des masses cubiques, brillantes & très-blanches ; ils sont attachés aux parties du vase par couches. Si l'on veut encore faire épaissir la liqueur qui reste & la mettre en repos, on en retire de nouveaux crystaux ; on peut répéter ce manuel trois fois. Les premiers crystaux sont d'un blanc éblouissant ; les seconds sont paillés ; les derniers sont d'une couleur brune. En les faisant dissoudre de nouveau dans de l'eau pure, & répétant la clarification, la filtration & la crystallisation, on peut porter les derniers au degré de blancheur des premiers.

L'auteur prétend que, quoique le lait de tous les animaux soit propre à fournir du sel essentiel, cependant celui de la femme est le meilleur, ensuite ceux d'anesse, de chevre & de vache.

Le sel essentiel de lait est très-soluble dans l'eau ; mais le différent degré de chaleur de ce menstrue fait varier considérablement la proportion dans laquelle se fait cette dissolution. Une once d'eau bouillante dissout parfaitement sept gros de sucre de lait, tandis que la même quantité a bien de la peine à fondre dans une livre d'eau qui n'étoit refroidie que jusqu'au 160 degré du thermomètre de Farenheit.

Quant aux vertus médicinales du sucre de lait, notre auteur remarque que s'il convient d'avoir égard aux éloges que Boerhaave & Hoffman ont donnés au sucre ordinaire, on doit les accorder à plus forte raison au sucre de lait. Le sel essentiel de lait produit le même effet que le petit-lait, qui n'est que le même remede plus étendu. On peut employer le premier avec avantage pour les estomacs paresseux qui ne sont pas en état de soutenir de grandes boissons. Lorsque le petit-lait est indiqué pour de pareils sujets, on peut y substituer du sucre de lait dissous dans une liqueur convenable à l'état & aux forces du malade. Testi, Aloysius Afabra, & beaucoup d'autres auteurs le croient merveilleux dans les affections goutteuses & rhumatismales ; notre auteur ne croit pas beaucoup à cette propriété que son expérience a constamment démentie. Extrait d'un écrit de M. Vullyamoz, médecin de Lausanne, inséré dans le recueil périodique d'observations de médecine, &c. pour le mois de Décembre 1756.

On distribue dans le royaume une espece de placard ou mémoire sut la nature & l'usage du sucre de lait de Suisse qui se vend dans plusieurs villes du royaume, & principalement à Lyon. Il est dit dans ce mémoire que ce précieux remede convient fort, lorsqu'on soupçonne d'avoir quelques restes de maux vénériens, & qu'il est très-propre pour les enfans qui peuvent avoir apporté cette maladie en naissant, ou qui ont sucé quelques nourrices infectées. Tout médecin raisonnable peut assurer très-positivement au contraire que le sucre de lait est un remede impuissant dans l'un & dans l'autre cas.

Tout ce qu'on sait de la nature du sucre de lait, c'est que c'est une matiere de la classe des corps muqueux du genre des corps doux, & de l'espece de ces corps qui est caractérisée par la propriété de prendre une forme concrete. Le sucre de lait est distingué dans cette division par la moindre pente à subir la fermentation spiritueuse, & par un degré de douceur beaucoup moindre que celle des sucres végétaux avec lesquels il a d'ailleurs beaucoup d'analogie. Voyez DOUX, MUQUEUX & SUCRE.

Lait distillé. Le petit-lait distillé au bain-marie qui a été mis au nombre des médicamens, doit être rejetté dans la classe des eaux distillées parfaitement inutiles. Celle-ci est recommandée principalement comme cosmétique ; mais on peut avancer que la très-petite quantité & l'extrème subtilité des principes propres du lait qui s'élevent avec la partie aqueuse dans la distillation, & qui donnent à l'eau de lait distillée une odeur de lait très-reconnoissable, ne sauroit cependant lui communiquer aucune vertu médicamenteuse. On doit penser la même chose de l'eau distillée de limaçons avec le petit-lait, qui est décrite dans la plupart des dispensaires sous le nom d'eau de limaçon, & d'une autre eau plus composée, connue sous le nom d'eau de lait aléxitere : du moins est-il certain que cette eau dont les autres ingrédiens sont de chardon-bénit, la scabieuse, la reine des prés, la mélisse, la menthe & l'angelique, ne doit sa vertu médicinale qu'à la plupart de ces plantes qui contiennent un principe actif & volatil, & plus généralement, que l'eau de lait alexitere, est une préparation fort mal-entendue.

Le petit-lait entre dans la composition de la confection-hamec, & en est un ingrédient fort ridicule. (b)

LAIT VIRGINAL, (Chimie, Mat. méd.) les Pharmacopistes ont donné ce nom à plusieurs liqueurs rendues laiteuses, c'est-à-dire opaques & blanches, par un précipité blanc & très-léger, formé & suspendu dans leur sein.

Celle de ces liqueurs la plus connue est une teinture de benjoin précipitée par l'eau. Une résine quelconque, dissoute dans l'esprit-de-vin, & précipitée par l'eau, fourniroit un lait virginal pareil à celui-ci, qui n'a prévalu dans l'usage que par l'odeur agréable & l'âcreté modérée du benjoin. Le lait virginal du benjoin est un remede externe, recommandé contre les taches du visage ; ce cosmétique n'a, dans la plupart de ces cas, qu'un succès fort médiocre. Voyez BENJOIN, RESINE & TEINTURE.

Une autre liqueur fort différente de la précédente & qui porte le nom de lait virginal dans quelques livres classiques, dans la Chimie de Lemery, par exemple, c'est le vinaigre de Saturne précipité par l'eau. Ce remede est vanté contre les dartres, les éruptions érésipélateuses, & presque toutes les maladies de la peau. Son usage mérite quelque considération dans la pratique, à cause de sa qualité répercussive. Voyez REPERCUSSIF & PLOMB. (b)

LAIT, maladies qui dépendent du, (Méd. Pathologie) nous ne considérons le lait dans cet article que comme cause de maladie, comme contribuant à grossir le nombre de celles qui attaquent spécialement cette moitié aimable du genre humain, & qui lui font payer bien cher la beauté, les agrémens & toutes les prérogatives qu'elle a par-dessus l'autre. Les maladies les plus communes excitées par le lait, sont la fievre de lait, le lait répandu, le caillement de lait dans les mamelles, & le poil de lait. On pourroit encore ajouter aux maladies dont le lait est la source, celles qu'il occasionne dans les enfans lorsqu'il est altéré. Ces machines délicates, avides à recevoir les plus légeres impressions, faciles (cerei) à s'y plier, se ressentent d'abord des vices de cette liqueur leur seule nourriture, & elles en portent les funestes marques pendant tout le cours d'une vie languissante & maladive ; quelquefois ils payent par une mort promte les dérangemens d'une nourrice infectée ou trop emportée dans ses passions. C'est un fait confirmé par l'expérience de tous les jours, que le lait d'une femme en colere fait, dans les petits enfans qui le sucent, l'effet d'un poison actif ; & personne n'ignore que l'obstruction des glandes du mésentere, l'atrophie, le rachitis, &c. ne doivent le plus souvent être imputés qu'à un lait vicieux, & sur tout à celui qui est fourni par une nourrice enceinte, qui pour n'être pas privée d'un gain mercenaire, immole cruellement ces innocentes victimes à ses plaisirs & à sa cupidité. Nous ne poursuivrons pas cette matiere, parce qu'elle est traitée plus au long aux articles particuliers des MALADIES des enfans ; nous nous bornerons ici à l'exposition succincte des maladies produites immédiatement par le lait dans les femmes.

Fievre de lait, febris lactea. D'abord que la matrice a été débarrassée par l'accouchement de l'enfant qu'elle contenoit, elle se resserre ; les humeurs qui s'y étoient ramassées s'écoulent, les sucs nourriciers qui y abordoient, destinés à la nourriture de l'enfant, prennent une autre route ; ils se portent aux mamelles, & concourent à y former le vrai lait alimenteux, bien différent de cette humeur tenue & blanchâtre qui y étoit contenue pendant la grossesse, & qui n'avoit rien que de désagréable au goût & de nuisible à l'estomac ; les mamelles paroîtront alors gonflées, distendues, raffermies par le lait qui en remplit & dilate les vaisseaux. Sa quantité augmente à chaque instant, & si l'enfant en tetant ne vient la diminuer, ou si on ne l'exprime de quelqu'autre façon, les mamelles se tendent, deviennent douloureuses, s'enflamment, le lait s'y épaissit, empêche l'abord de celui qui vient après, qui reflue ou reste sans être séparé dans les vaisseaux sanguins, & y forme une plethore de lait. Cette humeur pour lors étrangere dans le sang, trouble, gêne, dérange, & sans-doute par-là même anime le mouvement intestin, & y excite la fievre qu'on appelle pour cela fievre de lait. Quelques auteurs ont prétendu qu'elle n'étoit qu'une suite du trouble, du désordre de l'accouchement & de l'agitation des humeurs, obligées dans ces circonstances à se frayer de nouvelles routes. C'est ainsi qu'Hoffman pense qu'elle est produite par les humeurs qui vont, dit-il, de la matrice aux mamelles, & qui en irritent les nerfs. (De febrib. symptomat. sect. 11. capit. xiv. tom. II.) Mais pour faire appercevoir tout le faux & l'inconséquent de cette assertion, il suffit de remarquer, 1°. que cette fievre ne se manifeste que le trois ou quatrieme jour après l'accouchement ; 2°. qu'elle ne s'observe bien sensible que chez les personnes qui ne veulent pas alaiter ; les femmes qui nourrissent elles-mêmes leurs enfans, en sont presqu'entierement exemptes. Cette fievre n'a aucun symptome particulier que la douleur tensive des mamelles, qui se continue jusques sous les aisselles, au dos & aux épaules ; il n'est pas rare de la voir compliquée avec la fievre miliaire. Elle se termine ordinairement en trois ou quatre jours sans accident fâcheux ; bien plus, elle sert plus que tout autre remede à dissiper le lait, à le faire passer ; elle en procure l'évacuation par les sueurs principalement qui sont assez abondantes. Lorsque la suppression des vuidanges se joint à cette maladie, elle en augmente beaucoup le danger ; & l'on a tout sujet de craindre une mort prochaine, si l'on observe en même tems pesanteur de tête & tintement d'oreille ; si l'oppression est grande, le pouls foible, petit, resserré, &c. Si le délire est considérable, &c. elle est alors une juste punition de la plupart des femmes, qui sous le spécieux prétexte d'une excessive délicatesse, d'une santé peu solide, d'une foible complexion, ou simplement pour éviter les peines attachées à l'état de nourrice, refusent d'alaiter elles-mêmes leurs enfans, se soustrayant par-là à une des lois les plus sacrées de la nature, & confiant cet emploi important & périlleux à des nourrices mercénaires, à des domestiques, le plus souvent au grand préjudice des enfans.

Cette fievre n'exige aucun secours, lorsqu'elle est contenue dans les bornes ordinaires ; il suffit d'astreindre la nouvelle accouchée à un régime exact ; le moindre excès dans le manger peut avoir de très-fâcheux inconvéniens ; la diete un peu sévere a outre cela l'avantage réel d'empêcher une abondante secrétion du lait. Il faut avoir soin de tenir toujours les mamelles enveloppées de linges chauds ; on peut même les humecter avec les décoctions d'anis, de fenouil, de menthe, de fleurs de sureau, plantes dont l'usage est presque consacré pour favoriser la dissipation du lait. Si la fievre miliaire se met de la partie, il faudra recourir aux légers cordiaux & diaphorétiques, quelquefois aux vesicatoires. Voyez FIEVRE MILIAIRE. Si le cours des vuidanges est dérangé, diminué ou suspendu totalement, il faut tourner principalement ses vûes de ce côté, & employer les secours propres à remettre cette excrétion dans son état naturel. Voyez VUIDANGES.

Lait répandu. Le lait répandu ou épanché ne forme pas une maladie particuliere qui ait ses symptomes propres ; il est plutôt la source d'une infinité de maladies différentes, d'autant plus funestes qu'elles restent plus long-tems cachées, & qu'elles tardent plus à se développer : c'est un levain vicieux qui altere sourdement le sang, & imprime aux humeurs un mauvais caractere, & qui prépare ainsi de loin, tantôt des ophtalmies, tantôt des ulceres, quelquefois des tumeurs dans différentes parties ; chez quelques femmes des attaques de vapeurs, dans d'autres une suite d'indispositions souvent plus fâcheuses que des maladies décidées. Toutes ces maladies, effets du lait répandu, sont ordinairement rebelles, & cedent rarement aux remedes usités ; c'est aussi une tradition qui se perpétue chez les femmes, que ces sortes d'accidens sont incurables ; on voit que cette tradition n'est pas tout-à-fait sans fondement : au reste une des grandes causes d'incurabilité, est que dans le traitement on perd de vûe cet objet, on oublie, ou l'on ne fait pas attention que la maladie est produite, ou entretenue par un lait répandu : ce qui donne occasion au repompement & à l'épanchement du lait, c'est l'inattention & l'imprudence des nourrices, qui étant dans le dessein de ne plus nourrir, négligent tous les secours propres à faire perdre leur lait, ou se contentent de quelques applications extérieures, inéfficaces, ou trop actives, sans continuer pendant quelque tems de se faire teter, ou d'exprimer elles-mêmes leur lait surabondant. La même chose arrive aux nouvelles accouchées qui ne veulent pas alaiter, lorsque la fievre de lait est foible & de courte durée, & qu'elle n'est point suppléée par des vuidanges abondantes ou quelqu'autre excrétion augmentée : alors le lait repompé dans le sang, se mêle avec lui, & l'altere insensiblement.

Il est plus facile de prévenir les desordres du lait répandu, que de les réparer ou de les faire cesser ; ainsi lorsqu'une nourrice veut cesser de l'être, elle doit s'astreindre à une diete médiocre, n'user que d'alimens légers, de peu de suc, prendre quelques purgatifs légers, des lavemens réitérés ; les diurétiques conviennent aussi très-bien ; la térébenthine jointe à la poudre de cloportes, est celui dont on use le plus familierement, & dont on éprouve le succès le plus promt & le plus constant. On peut laisser à la femme la liberté & le choix d'applications sur les mamelles, pourvu cependant qu'elles ne soient pas trop astringentes ou emplastiques ; il ne faut pas non plus les envelopper & les affaisser sous le poids des linges & des cataplasmes, dans la vûe de les tenir chaudes. Avec ces précautions, ces topiques peuvent être appliqués avec quelque succès, du moins sans inconvénient. Lorsqu'on a négligé ces remedes, ou qu'ils ont été sans effet, que le lait répandu a excité quelques maladies, outre les remedes particulierement indiqués dans cette maladie, il faut avoir recours aux diuretiques, aux légers diaphorétiques, aux différens sels neutres, & sur-tout aux eaux minérales dont le succès est presque assuré.

Caillement de lait, poil de lait. Un autre accident assez ordinaire aux femmes qui ne veulent pas nourrir, & aux nourrices qui ne sont pas suffisamment tetées, & qui laissent par-là engorger leurs mamelles, est le caillement de lait ; il est aussi quelquefois occasionné par des passions d'ames vives, par la colere, par une grande & subite joie, par une terreur, par des applications acides, astringentes sur les mamelles, par un air froid agissant trop immédiatement sur une gorge de nourrice imprudemment découverte, & sur-tout par l'usage trop continué d'alimens gélatineux, austeres, acides, &c. Il est inconcevable avec quelle rapidité les vices des alimens se communiquent au lait, & quelle impression ils y font ; c'est un fait connu de tout le monde, que le lait d'une nourrice devient purgatif lorsqu'elle a pris quelque médicament qui a cette propriété. Olaus Borrichius raconte que le lait d'une femme qui fit usage pendant quelques jours d'absinthe, devint d'une amertume insoutenable. Salomon Branner assure avoir vu sortir par une blessure à la mamelle, de la biere inaltérée qu'on venoit de boire, ce qui doit être un motif pour les nourrices d'éviter avec soin tous les mets trop salés, épicés, les liqueurs ardentes, spiritueuses, aromatiques, &c. & un avertissement aux medecins de ne pas trop les surcharger de remedes. Lorsque par quelqu'une des causes que je viens d'exposer le lait s'est caillé, la mamelle paroît au tact dure, inégale ; on sent sous le doigt les grumeaux de lait endurci ; son excrétion est diminuée, suspendue ou dérangée ; la mamelle devient douloureuse, s'enflamme même quelquefois. On appelle proprement poil de lait, lorsque le caillement est joint à une espece particuliere de douleur que les femmes savent bien distinguer, & qui est semblable, dit Mauriceau, liv. III. chap. xvij. à celle qu'Aristote, Hist. animal. liv. VII. chap. II. " assure fabuleusement procéder de quelque poil avalé par la femme en buvant, lequel étant ensuite facilement porté dans la substance fongueuse des mamelles, y fait une très grande douleur qui ne s'appaise pas avant qu'on ait fait sortir le poil avec le lait, soit en pressant les mamelles, soit en les suçant ".

Si l'on ne remédie pas tout de suite à cet accident, il peut avoir des suites fâcheuses ; il occasionne assez ordinairement l'abcès ou apostème des mamelles ; quelquefois la tumeur s'endurcit, devient skirrheuse, & dégénere enfin en cancer, comme Fabrice de Hilden dit l'avoir observé, Observ. chirurg. centur. 2.

On ne peut remédier à cet accident plus sûrement & plus promtement, qu'en faisant teter fortement la femme ; mais comme le lait vient difficilement, l'enfant ne sauroit être propre à cet emploi ; il faut alors se servir d'une personne robuste qui puisse vuider & tarir entierement les mamelles ; il est vrai que la suction entretient la disposition à l'engorgement, & attire de nouvelles humeurs aux mamelles, ce qui est un bien si la femme veut continuer de nourrir, & n'est pas un grand mal si elle est dans un dessein contraire ; car il est bien plus facile de dissiper le lait fluide & naturel, que de le résoudre & l'évacuer lorsqu'il est grumelé ; on peut hâter ou faciliter la résolution de ce lait, par les applications résolutives ordinaires ; telles sont celles qui sont composées avec les plantes dont nous avons parlé, fievre de lait ; tels sont aussi les cataplasmes de miel, des quatre farines, & lorsque la douleur est un peu vive, dans le poil, celui, qui reçoit dans sa composition le blanc de baleine ; les fomentations faites avec la liqueur de saturne animée avec un peu d'eau-de-vie, me paroissent très-appropriées dans ce dernier cas.

LAIT DE LUNE, lac lunae, (Hist. nat.) La plûpart des Naturalistes désignent sous ce nom, une terre calcaire, blanche, légere, peu liée, & semblable à de la farine ; cette substance se trouve presqu'en tout pays ; elle ne forme jamais de lits ou de couches suivies dans le sein de la terre ; mais on la rencontre dans les fentes des rochers, & adhérente aux parois de quelques cavités souterraines où elle a été déposée par les eaux qui avoient entraîné, lavé, détrempé cette espece de terre. Quoique cette substance ne différe des autres terres calcaires que par sa blancheur & sa pureté, les auteurs lui ont donné plusieurs noms différens, tels sont ceux d'agaric minéral, de farine fossile, de fungus petraeus, de medulla sanorum, de stenomarga, lithomarga, &c. d'où l'on peut voir combien la multiplicité des noms est propre à brouiller les idées de ceux qui veulent connoître le fond des choses.

On dit que le nom de lait de lune a été donné à cette substance parce qu'elle blanchit l'eau, & lui fait prendre une couleur de lait ; cela vient de la finesse de ces parties qui les rend très-miscibles avec l'eau ; elle fait effervescence avec tous les acides, ce qui caractérise sa nature calcaire.

On regarde le lait de lune comme un excellent absorbant, qualité qui lui est commune avec les yeux d'écrevisses, la magnésie blanche, & d'autres préparations de la pharmacie auxquelles il est plus sûr de recourir qu'à une terre, qui quelque pure qu'elle paroisse, peut avoir pourtant contracté des qualités nuisibles dans le sein de la terre. (-)

LAIT, PIERRE DE, lactea, lapis lacteus, (Hist. nat.) Quelques auteurs donnent ce nom à la même substance calcaire & absorbante que d'autres ont nommée lait de lune, lac lunae, ou moroctus. Ce nom lui vient de ce que mise dans l'eau elle la blanchissoit & la rendoit laiteuse. On lui attribuoit plusieurs vertus medecinales. Voyez de Boot, lapid. hist. & voyez LAIT DE LUNE.

LAIT DE CHAUX, (Architect.) dans l'art de bâtir ; c'est de la chaux délayée avec de l'eau, dont on se sert pour blanchir les murs, en latin albarium opus, selon Pline.


LAITAGES. m. (Econom. rust.) il se dit de tous les alimens qui se tirent du lait, du lait même, du beurre, de la crême, du fromage, &c.


LAITANCou LAITE, s. f. (Cuisine) c'est la partie des poissons mâles qui contient la semence ou liqueur seminale. Un des Bartholins dit avoir trouvé dans l'asellus, espece de merlan, une laite & des oeufs.


LAITERIES. f. (Econom. rustiq.) endroit où l'on fait le laitage. Il faut qu'il soit voisin de la cuisine, ait un côté frais & non exposé au soleil, vouté s'il se peut, assez spacieux, & sur-tout tenu avec beaucoup de propreté ; il faut qu'il y ait des ais, des terrines, des pots de différentes grandeurs, des baquets, des barattes, des claies, des éclisses ou chazerets, des caserons ou cornes, des moules, des cuillieres, des couloires, des cages d'osier, & en confier le soin à une servante entendue & amie de la netteté. Voyez nos pl. d'Agr. & Econ. rust.


LAITIERS. m. (Métallurg.) matiere écumeuse qui sort du fourneau où l'on fait fondre la mine. Cette matiere vient non-seulement de la mine, mais encore plus de la castine qu'on met avec la mine, pour en faciliter la fusion ; c'est ainsi qu'on met du borax pour fondre l'or, & du salpêtre pour fondre l'argent ; comme dans la fonte du fer les laitiers emportent toujours des portions de ce métal, les forgerons ont soin de les piler avec une machine faite exprès, qu'on appelle bocard, afin d'en tirer le fer qu'ils ont charrié avec eux. Dict. de Trév. de Chambers, &c. Voyez l'article FORGE. (D.J.)


LAITIERE(s. f. (Econom. rust.) femme qui vend du laitage. Il se dit de la vache qui donne beaucoup de lait, & même de la femme qui est bonne nourrice.


LAITONS. m. (Métallurgie) le laiton est un alliage d'une certaine quantité de pierre calaminaire, de cuivre de rosette, & de vieux cuivre ou mitraille. Voyez les articles CALAMINE, CUIVRE, & ALLIAGE.

Nous allons expliquer la maniere dont on procede à cet alliage : pour cet effet nous diviserons cet article en quatre sections. Dans la premiere, nous parlerons de l'exploitation de la calamine. Dans la seconde, de la préparation & de l'emploi de cette substance. Dans la troisieme, de la fonderie. Dans la quatrieme, des batteries & de la trifilerie.

Nous ignorons si ces travaux s'exécutent par-tout de la même maniere. On peut consulter là-dessus l'ouvrage de Schwendenborg qui a écrit très au long sur le cuivre. Nous nous contenterons de détailler ce qui concerne la calamine, d'après les manoeuvres en usage dans la montagne de Lembourg ; & ce qui concerne les procédés sur le laiton, d'après des usines & les fonderies de Namur.

Sect. I. De l'exploitation de la calamine. On trouve de la pierre calaminaire à trois lieues de Namur ; à une demi-lieue de la Meuse, sur la rive gauche, aux environs des petits villages de Landenne, Vilaine, & Haimonet, tous les trois de la même jurisdiction. Haimonet situé sur une hauteur en fournit à une profondeur médiocre ; on n'y emploie par conséquent aucune machine à épuiser ; elle n'est point inférieure en qualité à celle des autres villages ; la mine en est seulement moins abondante. Il en est de même de celle de Terme au Griffe, lieu situé sur une autre montagne, à la rive droite de la Meuse.

L'exploitation de la calamine ne differe pas de celle du charbon-de-terre. Voyez CHARBON-DE-TERRE. Elle se fait par des puits qu'on appelle bures ; les bures ont d'ouverture depuis douze jusqu'à seize piés en quarré ; on soutient les terres par des assemblages de charpente, & l'on descend jusqu'à ce qu'on rencontre une bonne veine. Là, à mesure que l'on enleve le minerai, on pratique des galeries sous lesquelles on travaille en sureté, par le soin qu'on a de soutenir les terres avec des chassis. A mesure qu'on exploite, on rejette les déblais de la galerie d'où l'on tire, dans les galeries d'où l'on n'a plus rien à tirer, observant d'enlever les chassis à mesure qu'on fait le remblai. Voyez les articles CHASSIS, DEBLAI, REMBLAI, & BURES.

On commence ordinairement l'ouverture d'une mine par deux bures. L'un sert à l'établissement des pompes à épuisement ; on le tient toûjours plus profond que l'autre qui sert à tirer & à monter le minerai. On en pratique encore de voisins qui servent à donner de l'air, lorsque les galeries s'éloignent trop du grand bure. On appelle ceux-ci bures d'airages : quelquefois on partage la profondeur du grand bure en deux espaces ; dans l'un, on établit les pompes ; c'est par l'autre qu'on monte & descend : alors les bures d'airage sont indispensables ; presque tous les grands bures de la calamine sont dans ce dernier cas. Lorsque les eaux abondent & menacent ou incommodent les ouvriers, on approfondit le bure, & l'on y pratique un canal que les gens du pays appellent une arène. L'arène part du grand bure ; & se conduit en remontant jusqu'à la rencontre de la galerie qu'on veut dessécher. Il y a dans les galeries, qu'on appelle aussi charges, d'autres conduits par lesquels les eaux vont se perdre : on nomme ces conduits égoutoirs ou égougeoirs.

Lorsque nous écrivions ce mémoire, le grand bure avoit en profondeur 43 toises du pays, ou trente-neuf toises un pouce six lignes de France ; il y avoit plusieurs bures d'airage, une plombiere ou fosse d'où l'on exploitoit du plomb ; cette fosse étoit poussée à trente-cinq toises. Le bure de la calamine & la plombiere avoient chacun leurs machines à épuisement ; ces machines étoient composées l'une & l'autre d'une grande roue de 45 piés de diametre cette roue étoit enterrée de 19 piés, & contenue entre deux murs de maçonnerie qui la soutenoient à six piés au-dessus de la surface du terrein. Elle étoit garnie au centre d'une manivelle qui faisoit mouvoir des balanciers de renvoi, à l'extrémité desquels étoient les pompes établies dans le bure. C'étoit la machine de Marli simplifiée : des courans dirigés sur ses aubes la mettoient en mouvement ? on ménageoit l'eau par des beuses, comme on le pratique dans les grosses forges. Voyez cet article. On avoit encore conduit à mi-roue, par d'autres beuses souterraines, les eaux élevées de la mine. On avoit trouvé par ce moyen, l'art de multiplier les forces dont on a besoin pour accélérer le mouvement de ces grandes machines.

L'observateur qui jettera un oeil attentif sur une mine en exploitation, verra des rochers coupés d'un côté, des mines travaillées, des déblais ; de l'autre des remblais, des mines où l'on travaille, des caves ou mines submergées, plusieurs galeries élevées les unes sur les autres, rarement dans un même plan, des sables & autres substances fossiles.

Le terrein produit à sa surface toutes sortes de grains ; les environs des mines dont il s'agit ici, sont couverts de genievre ; les eaux de la mine n'ont aucun goût dominant ; elles sont légeres ; le maître fondeur donne au propriétaire du sol tant par poids de mine exploitée. Lorsque nous y étions, le prix convenu étoit de cinquante-six sols de change, ou de 5 liv. 3 s. 4 d. argent de France, pour 15000 pesant de calamine ; auparavant on donnoit la dixieme charretée.

La calamine est dans ces mines très-poreuse, calcinée ou non calcinée, l'action de l'air l'altere. Si on la tire d'un magasin sec & qu'on l'expose dehors, elle augmente considérablement de poids : sa couleur est d'un jaune pâle, tirant quelquefois sur le rouge & le blanc ; elle est souvent mélée de mine de plomb. Il y a des mines qui sont d'autant meilleures, que les filons s'enfoncent davantage. Cette loi n'est pas applicable à la calamine : celle que l'on tire à 8 ou 10 toises est aussi parfaite que celle qu'on va chercher à 45 ou 50. La calamine calcinée en devient plus legere ; cette opération lui donne aussi un degré de blancheur ; cependant le feu lui laisse des mouches ou taches noires.

La planche premiere de celles qui ont rapport à cet article, montre la coupe d'une mine de calamine.

Sect. II. De la calcination de la calamine. Pour calciner la calamine, on en fait une pyramide, comme on la voit en A, B, C, fig. 2 ; sa base F, G, f, g, est fig. 3. partagée en quatre ouvertures, x, x, x, x, d'un pié ou environ de largeur ; ces ouvertures vont aboutir à une cheminée H, ménagée au centre. Cette cheminée regne tout le long de l'axe de la pyramide, & va se terminer à sa pointe A, fig. 2 ; la base a 10 à 12 piés de diametre ; elle est formée de bois à brûler, posés sur une couche de paille & de même bois. C'est avec le gros bois élevé à dix-huit pouces, que l'on forme les ouvertures x, x, x, x, & les fondemens de la cheminée. On arrose la derniere couche avec du charbon de bois, & l'on place dans la cheminée deux fagots debout.

Cela fait, on forme un lit de calamine de sept à huit pouces d'épaisseur ; sur ce lit, on en forme un de charbon de bois, mais beaucoup moins épais ; il ne faut pas qu'il couvre entierement la surface du lit de la calamine. Sur ce lit de charbon, on en étend un second de calamine, tout semblable au premier ; sur celui-ci un lit de charbon, & ainsi de suite, jusqu'à ce que le volume que l'on veut calciner soit épuisé. Il faut observer de ménager à travers ces lits l'ouverture de la cheminée. On calcine communément quatorze à quinze cent pesant de calamine à-la-fois ; on y emploie quatre cordes & demie de bois, & à-peu-près une bonne de charbon, ou une voiture de 25 vaux ou 18 queues, à deux mannes la queue ? ou, pour parler plus exactement, le charbon d'environ six cordes de bois.

La pyramide étant formée, on y met le feu, il faut veiller à sa conduite : le feu trop poussé, brûle la calamine ou la calcine trop ; pas assez poussé, elle demeure sous forme de minerai. C'est l'habitude d'un travail journalier, qui apprend à l'ouvrier à connoître le vrai point de la calcination. On retire les premiers lits à mesure que le procédé s'avance ; ils ont souffert depuis huit jusqu'à douze heures de feu.

Lorsque la calamine est calcinée & refroidie, on la nettoye, c'est-à-dire qu'on en separe les pierres & autres substances étrangeres ; on la porte dans un magasin bien sec, d'où on la tire ensuite pour l'écraser & la réduire en poudre.

On voit dans nos Planches, fig. 2. une pyramide de calamine en calcination ; fig. 3. la base de la pyramide ; fig. 4, de la calamine calcinée ; fig. 1, de la calamine apportée de la mine & prête à être mise en pyramide.

On mêle la calamine de la montagne de Lembourg avec celle de Namur ; la premiere s'achete toute calcinée & nettoyée : elle est plus douce & produit davantage que celle de Landenne ; mais les ouvriers la trouvent trop grasse, défaut qu'ils corrigent par le mélange avec celle de Lembourg. Sans ce correctif, les ouvrages qu'on feroit se noirciroient & se décrasseroient avec peine. Lorsque nous écrivions ce mémoire, la calamine de Lembourg se vendoit 50 s. le cent pesant, ou 25 liv. de France le mille, rendu à Viset où on l'amene par charrois, & de Viset 5 liv. le mille pour la transporter par bateau à Namur, où elle revenoit par conséquent à 30 livres de France.

Cette calamine de Namur n'est pas toute ni toûjours de la même qualité ; le fondeur en fait des essais. Pour cet effet, il met sur 60 livres de calamine de Namur, 15 à 20 livres de calamine de Lembourg ; il fait écraser & passer le tout au blutoir ; il y ajoute 35 livres de rosette ou cuivre rouge, & 35 livres de vieux cuivre ou mitraille ; ce qui doit donner une table de 85 à 87 livres. Dès la premiere fonte, il trouve la proportion qu'il doit garder entre ses calamines, tant que celle de Namur dure.

Trituration de la calamine. Cette opération se fait par le moyen d'un moulin ; ce moulin est composé de deux meules roulantes I, L, fig. 5. Pl. II. dont les essieux sont fixés à l'arbre vertical M, N, qu'un cheval dont on masque la vûe fait mouvoir. Ces meules portent sur un gros bloc de pierre P, qui est enterré ; ce bloc est revétu sur son pourtour de douves de bois S, S, S, arrêtées avec des cerceaux de fer, & des appuis de bois R, le tourillon d'em-bas N, tourne dans une crapaudine de fonte, enchâssée en un marbre quarré, placé au centre du bloc ; le tourillon d'en-haut M, se meut en un sommier du bâtiment, & est arrêté en V, par deux boulons qui traversent le sommier.

L'ouvrier employé au moulin remue continuellement la calamine avec une pelle, & la chasse sous les meules : le cheval doit faire quatre tours par minutes, & moudre 20 mesures par jour ; chaque mesure de 15 pouces 6 lignes de diametre en-haut, & de 13 pouces 6 lignes dans le fonds, sur 13 pouces de hauteur. Cette mesure ou espece de baquet cerclé de fer, contient 150 liv. & les 20 mesures font 3000 liv. ce poids est le travail ordinaire.

Le même moulin mout quatre de ces mesures de terre à creuset dans une heure, & trois mesures de vieux creusets, matiere cuite & plus dure. On écrase aussi six mannes de charbon de bois dans le même intervalle de tems ; & ces six mannes se réduisent à trois mannes de charbon pulvérisé. Les pierres qui forment ce moulin sont tirées des carrieres voisines de Namur ; elles sont très-dures, d'un grain fin & bien piqué, les meules s'usent peu : bien choisies & bien travaillées, elles servent 40 à 50 ans. Le bloc sur lequel elles portent & qui fait la plate-forme, dure beaucoup moins.

Blutage de la calamine. La calamine & le charbon étant écrasés au moulin, on les passe au blutoir A, B, fig. 6. Pl. II. C'est un cylindre construit de plusieurs cerceaux assemblés sur un arbre, & couverts d'une étamine de crin ; il est enfermé dans une caisse C, D, posée sur des traverses & incliné de A, en E. Il a une manivelle qui le fait mouvoir ; le son ou les parties grossieres qui peuvent passer au-travers de l'étamine tombent en F, & le gros & le fin séparés, s'amassent dessous le blutoir ; la matiere à tamiser est en G, & l'ouvrier qui est au blutoir la fait tomber d'une main dans la trémie H, qui la conduit dans le blutoir, tandis que de l'autre main il meut la manivelle. Les deux fonds du tambour étant ouverts le gros descend vers la planche E, d'où on le ramasse pour le reporter au moulin ; la calamine passée au blutoir est en poudre très-fine.

La calamine de Lembourg passée au blutoir & pressée dans un cube d'un pouce, a pesé 1 once 1 gros 19 grains ; & la même quantité de Namur, a pesé 1 once 0 gros 24 grains ; leur différence étoit de 67 grains ; celle de Lembourg étoit d'un jaune fort pâle, & celle de Namur d'un jaune tirant sur le rouge, toutes les deux pulvérisées.

De l'alliage de 60 liv. de calamine avec 35 liv. de vieux cuivre & 35 liv. de rosette, il provient 15 à 17 livres d'augmentation, non compris l'arco, matiere qu'on sépare des cendres par des lessives, comme on le dira ci-après.

Sect. III. Fonderie. Une fonderie est ordinairement composée de trois fourneaux A, B, C, fig. 7 Pl. I. construits dans un massif de mâçonnerie E, F, fig. 8. Pl. III. enfoncés de maniere que les bouches de ces fourneaux D, ne soient que de trois à quatre pouces plus élevées que le niveau du terrein. On pratique en-avant deux fosses G, H, fig. 7. & 8. de 2 piés neuf pouces de profondeur, où l'on jette les cendres, ordures, & crasses qui proviennent de la fusion.

Il y a trois moules I, K, L, fig. 9. Pl. I. qu'on manoeuvre avec des pinces, & qu'on ouvre & ferme au moyen du treuil M, N.

Sur la roue N, s'enveloppe une corde qui vient se rouler sur le tour O.

Il y a une cisaille p, fig. 10, qui sert à couper & à distribuer le cuivre.

Il y a un mortier enterré qui sert à faire des paquets de vieux cuivre. Pour cet effet on étend sur ses bords un morceau de vieux cuivre le plus large & le plus propre à contenir le reste de la mitraille ; on bat bien le tout ; l'on en forme ainsi une espece de pelote de calibre au creuset : les ouvriers appellent cette pelote ou boule, poupe. La poupe pese environ 4 livres.

Il y a un bacquet qui contient la calamine.

Des amas de rosette rompue par morceaux, d'un pouce ou deux en quarré ; une palette de fer pour enfoncer la rosette dans la calamine, & battre le tout dans le creuset.

Un instrument appellé la mée, pour mélanger la calamine avec le charbon de bois pulvérisé : on jette le tout dans le creuset, soit avec des pelles, soit à la main.

Trois lits autour des fourneaux, pour les fondeurs qui ne quittent leur travail que le samedi au soir.

Il faut que la hotte y fig. 8. Pl. III. de la cheminée dépasse le bord du fossé H, afin que ce qui s'exhale des creusets suive la fumée des fourneaux.

Des moules pour former les creusets.

Des couvercles pour les fourneaux.

Les instrumens de la poterie.

Des pinces pour arranger les creusets dans les fourneaux, exporter le charbon où il faut, vers les bords des creusets ; on les appelle pinces ou etnets.

Une pince coudée pour retirer les creusets, les manier, transvaser la matiere d'un creuset dans un autre, les redresser : on l'appelle attrape.

Une pince ou etnet droit, pour retirer la table du moule, & l'ébarber tout de suite, lorsque la matiere s'est extravasée entre les lames de fer & le plâtre.

Un fourgon pour attiser le feu, & entasser la calamine dans le creuset.

Un crochet qu'on employe à différens usages ; il s'appelle havet.

Un caillou plat, en forme de ciseaux, emmanché de bois, pour tirer les crasses & les cendres du creuset, lorsqu'on vuide la matiere du creuset où elle est en fusion, dans celui d'où on doit la couler dans le moule. On appelle cet instrument le tiout.

Un bouriquet pour contenir les branches de la tenaille, lorsqu'il s'agit de tenir à plomb le creuset qu'on charge.

Une palette de fer pour entasser les matieres dans le creuset.

Une tenaille double, pour transporter le creuset & le verser dans le moule.

Un instrument coudé & plat par le bout, en forme de hoyau, emmanché de bois, pour former le lit d'argile, ou le raccommoder sur les barres du fourneau, lorsque les trous du registre qu'on y a pratiqués, deviennent trop grands. On l'appelle polichinelle.

D'autres cisailles pour débiler le cuivre.

Un etnet ou pince à rompre le cuivre qui vient de l'arcot.

Une enclume avec sa masse, pour rompre la rosette.

Des mannes à charbon.

Des bacquets pour la calamine & autres usages.

Des mesures pour les mélanges.

Des brouettes. V. sur ces outils nos pl. & leur exp.

Chaque fourneau, tel que A, fig. 7 & 8, contient huit creusets qui sont rangés dans le fond, sur un lit d'argille de quatre pouces d'épaisseur, étendu sur les barres : ce lit est percé de onze trous.

Le cendrier est au-dessous des barres qui ont deux pouces en quarré, & qui sont rangées tant plein que vuide, excepté dans les angles où l'espace est plus grand. On y a ménagé quatre registres plus ouverts que les autres.

On appelle tilla la premiere assise du fourneau. Le tilla est une espece de brique faite de terre à creuset, qui sert à la construction du fourneau. Les piés droits du fourneau s'établissent sur la grille, & de la hauteur de deux piés quatre pouces. La calotte qui forme la voûte du four, est composée de quatre piéces, & s'assied sur la derniere portion du tilla. On travaille ces pieces de la calotte comme les creusets, au tour.

Lorsque les cendriers & fourneaux sont construits, on remplit d'argille bien battue les intervalles des voûtes seulement : il n'y a qu'un parement de maçonnerie du côté de la fosse.

Les voûtes, les creusets & le tilla, sont tous d'une même matiere que les creusets.

La terre à creuset se prend à Namur, au-dessus de l'abbaye de Gerousart. On la coupe en plein terrein ; elle est noire, forte, fine & savonneuse. Elle pese 1 once 3/20 2/4 le pouce ; elle détache les étoffes. Les ouvrages qu'on en forme, recuits sont très-durs. On en fait des chenets qui durent trois à quatre ans, des contrecoeurs de cheminées ; la neuve se mêle avec la vieille dans la composition des creusets.

Des voutes & des tilla. On mêle un tiers de vieille sur deux tiers de neuve. La vieille provient des creusets cassés & autres ouvrages détruits. On la garde en magasin ; & quand on en a amassé une certaine quantité, on l'écrase au moulin ; on la passe dans une bassine percée de trous, & on l'emploie.

La terre à creuset se tient à couvert & en manne aux environs des fourneaux, où elle seche pendant l'hiver. Au commencement du printems, on la mout, puis on fait le mélange que nous avons dit. On en prépare 40 à 50 milliers à la fois ; on l'étend ensuite à terre, on la mouille, & deux hommes pendant douze jours la marchent deux fois par jour, une heure chaque fois : on laisse ensuite reposer quinze jours sans y toucher. Ce tems écoulé, on recommence à l'humecter & à la marcher encore douze jours ; alors elle est en pâte très-fine, & propre à être mise en oeuvre, au tour ou autrement.

On met à sécher & à s'essuyer les ouvrages qu'on a préparés dans des greniers, & non au soleil ; & quand on veut s'en servir, on les cuit. Les voûtes du fourneau se cuisent en place ; cependant elles ont été passées au feu deux ou trois heures avant que d'être placées. On laisse le tilla & les chenets aux fourneaux depuis le samedi jusqu'au lundi : les creusets se cuisent à mesure qu'on en a besoin.

Des moules. Chaque moule, fig. 9, est composé de deux pierres posées l'une sur l'autre. Chacune de ces pierres a communément cinq piés de longueur, deux piés neuf pouces de largeur, & un pié d'épaisseur ; elles sont entaillées vers le milieu de leur épaisseur, & seulement de la profondeur d'un demi-pouce : cette entaille sert à recevoir les chassis de fer qui contiendront ces pierres.

C'est une espece de grès d'une qualité particuliere. On n'en a trouvé jusqu'à présent que dans les carrieres de Basanges, vis-à-vis S. Michel, près le Ponteau-de-mer : elles ne coutent sur les lieux que 60 livres la paire : mais rendues à Namur, elles reviennent à cent florins du pays, ou à peu-près à 200 livres. il y a du choix à faire ; les plus tendres sont les meilleures : le grain en est médiocre. Il ne faut ni les piquer au fer, ni les polir, parce que l'enduit dont il faut les revêtir, n'y tiendroit pas ; elles durent pour l'ordinaire quatre à cinq ans. Les Namurois ont bien cherché dans leurs carrieres ; mais à l'essai, toutes les pierres qu'ils ont employées se cassent ou se calcinent.

Les pierres du moule sont, comme on voit fig. citée, saisies dans un chassis de fer, dont les longs côtés se joignent à des traverses, où elles sont retenues & assujetties par des clavettes. Chaque barre a des oeillets à divers usages, comme de recevoir des grilles qui soutiennent le platrage d'argille que l'on étend de niveau sur les pierres, & qui forme les levres de la gueule du moule, ou de porter une bande de fer qui regne sur la plus grande longueur de la pierre de dessous, & qui garnie de deux chevilles est mise de niveau avec cette pierre. Cette bande est contrainte en cette situation par deux courbes placées debout sur la barre ; mais il est inutile d'entrer dans un plus long détail sur l'assemblage de ces pierres, la figure en dit assez. On voit que ces pierres ou moules font charniere ; on voit trois de ces moules en situations différentes. La pierre de dessous est emboîtée dans un plancher de gros madriers, cloués sur une traverse posée sur des coussins. Comme les deux extrémités de cette traverse sont arrondies en dessous, il est facile d'incliner le moule. Les coussins sont établis dans une fosse, de même que la traverse.

Les deux pierres s'assujettissent ensemble par deux barres. Toutes les barres qui sont de fer sont boutonnées aux extrémités, & se fixent comme on voit dans la figure 9.

On fait aussi à la pierre de dessus une levre en argille, qui avec celle de dessous forme une gueule.

Ce qui détermine la largeur & l'épaisseur de la table, ce sont des barres posées sur une traverse, & tenues par deux crochets qui entrent dans les oeillets de la traverse.

Le plâtrage est d'argille. On prépare l'argille en la faisant bien sécher, en séparant le gravier, la réduisant en poudre, la détrempant à la main, & la faisant passer à-travers une bassine percée de trous d'une demi-ligne. On en forme de la pâte dont on remplit les trous & autres inégalités des pierres : on applatit bien le tout avec les mains, mouillant toujours la pierre à mesure qu'on la répare. Après quoi on étend un enduit de la même pâte, & d'une demi ligne d'épaisseur sur toute la surface de la pierre : on applanit cet enduit avec des bois durs & polis en forme de briques, que l'on promene également partout. On donne ensuite le poli avec une couche d'argille bien claire, que l'on répand également, en commençant par la pierre de dessus qui est suspendue au treuil. L'ouvrier parcourt le long côté de cette pierre, en versant la coulée uniformement, & tirant à soi le vase qui la contient. On en fait autant à la pierre de dessous ; & comme elle est horisontalement placée, on ôte le trop de coulée avec un morceau de feutre : on passe aussi le feutre à la pierre de dessus. Ce feutre sert encore à emporter le trop d'humidité : au reste on donne à cet enduit le moins d'épaisseur possible.

Lorsque les pierres sont enduites, on laisse sécher l'enduit à l'air. Si l'on est en hiver, que le tems soit humide, & que l'on ne puisse remuer la pierre, on fait rougir les fourgons & autres instrumens de fer ; on les présente à l'enduit à une certaine distance, & on l'échauffe ainsi d'une chaleur douce. Lorsqu'il est parfaitement sec, on le réunit avec du charbon allumé, & on y tient le feu dix à douze heures, au point qu'il paroît prêt à gercer. On assujettit la pierre de dessus sur celle de dessous, afin que la chaleur se distribue également. Deux grandes mannes de charbon suffisent pour entretenir la chaleur pendant le tems de la recuite ; ensuite on nettoie à sec le moule, & cela se fait avec soin. On y pose les lames de fer qui doivent régler la largeur & l'épaisseur de la table : on ferme le moule & on l'incline.

La gueule du moule se fait en même tems que l'enduit ; mais d'une argille moins fine, mêlée avec de la bourre de crin, ce qui forme une espece de torche.

L'enduit recuit devient d'une dureté presqu'égale à celle de la pierre : on peut couler jusqu'à vingt tables sur le même plâtre.

Les tables coulées sur des pierres qui n'ont point servi, ont ordinairement des soufflures ; alors il faut rompre cet ouvrage & le remettre à la fonte en guise de mitraille. On observe, quand on emploie de cette mitraille, de mettre avec elle moins de rosette.

Dans l'intervalle d'une coulée à une autre, on repare le moule, & la pierre qui cesse de se tourmenter à la seconde coulée qui se fait l'instant d'après. La premiere, la seconde & la troisieme table, sont bonnes & se conservent.

Il y a des pierres d'une qualité si particuliere, que pendant sept à huit jours il faut toujours sacrifier la façon de la premiere table.

Chaque moule travaille tous les trois jours, & le même moule sert aux tables que l'on fond pendant vingt-quatre heures, c'est-à-dire à six tables par fonte, ou à une table par fourneau toutes les douze heures.

Quand l'enduit ne peut plus supporter de fonte, on le détache de la pierre avec des dragées de cuivre que l'on trouve dans l'arcot, ou les cendres de la fonte : cette opération s'appelle aiguiser la pierre.

On aiguise la pierre de la maniere suivante. On fixe une barre de fer coudée dans la mortoise de l'extrémité du support du moule ; un grand lévier, fig. 11, est appliqué à cette barre. Il est mobile ; il est pareillement percé d'un trou rond à l'endroit où passe une cheville attachée au milieu de la tenaille. Cette tenaille se joint au chassis de fer, & par conséquent à la pierre de dessus, par le moyen de deux crochets & d'écroux que l'on arrête fortement.

L'extrémité du levier est tenue suspendue par une chaîne ; elle porte plusieurs pitons où l'on fait entrer des crochets. Des hommes appliqués à ces crochets poussent & tirent alternativement le levier : ce levier entraîne la pierre qui suit son mouvement, & les dragées arrachent le plâtre. Cependant d'autres ouvriers tournent la pierre, lui font faire des révolutions sur elle-même, ensorte que le frottement a lieu sur toute la surface.

Lorsque les dragées & le frottement ont pulvérisé le vieux plâtre, on nettoie les pierres, on les lave, on remet un nouvel enduit, & le travail reprend.

De la fonte. C'est l'habitude du travail qui apprend à connoître au fondeur la bonne fusion. Alors la flamme est légere, sa couleur change ; elle devient d'un bleu clair & vif ; & il s'en éleve une pareille des creusets quand on les transvase.

Lorsque le métal est prêt à jetter, on prépare le moule en posant avec soin les barres qui détermineront la dimension de la table. La longueur est à discrétion ; son épaisseur ordinaire est de trois lignes ; sa largeur de deux piés un pouce trois lignes, & son poids d'environ 85 à 87 livres.

Les lames de fer posées, on ferme le moule ; on le joint avec force ; on incline ; on retire le creuset du fourneau où on l'a mis quatre à cinq heures à rougir avant que de fondre ; on a un second creuset, on y transvase la matiere ; on en écarte les ordures ; les crasses & les cendres ; on tire les autres creusets du fourneau, dont on transvase également la matiere dans le même second creuset : on continue jusqu'au huitieme creuset. Lorsque le creuset du jet contient la matiere de ces huit creusets de fourneau, on saisit celui-ci avec la tenaille double, on le porte vers le moule, & l'on coule une table.

Au même moment un ouvrier court au treuil, tourne, releve le moule & le met dans sa situation horisontale ; après quoi continuant de tourner, & la pierre de dessous etant arrêtée, il sépare celle de dessus, & le fondeur avec une tenaille tire la table coulée qu'il a grand soin d'ébarber.

Le même moule sert, comme j'ai dit, à fondre les trois tables que fournissent les trois fourneaux ; & dans l'intervalle d'une jettée à l'autre on répare le moule.

Ainsi il y a trois fourneaux, huit creusets dans chacun ; ces huit creusets se versent dans un seul, & celui-ci fournit une table ; ce qui fait trois tables pour les trois fourneaux & pour les vingt-quatre creusets.

En réparant le moule, on le rafraîchit avec de la fiente de vache ; pour cela on en écarte les lames de fer qui déterminoient les dimensions de la table. On les remet ensuite en place ; on bouche les vuides qu'elles peuvent laisser avec de la fiente de vache. On abat la pierre de dessus, on referme le moule, on le réincline & l'on coule.

Quand les trois tables d'une fonte ont été jettées, on nettoie & l'on rafraîchit encore le moule ; on repose les pierres l'une sur l'autre sans les serrer, & on les couvre avec trois ou quatre grosses couvertures de laine, afin de les tenir chaudes pour la fonte suivante qui se fait douze heures après.

On observe aussi de tenir les portes & les fenêtres de la fonderie bien fermées, seulement pendant qu'on coule ; ensuite on ouvre les portes.

Les ouvriers tiennent le bout de leurs cravates entre leurs dents, soit qu'ils transvasent, soit qu'ils coulent ; ils amortissent ainsi la chaleur de l'air qu'ils respirent.

Après avoir transvasé le cuivre fondu du creuset de fourneau dans le creuset de jettée, le fondeur prend deux bonnes jointées de la composition de calamine & de charbon qui remplit un bacquet, les met dans le creuset qu'il vient de vuider, & par-dessus cela la poupe de mitraille ; puis il replace le creuset au fourneau, où il reste jusqu'à ce que les tables soient jettées, c'est-à-dire environ une demi-heure : on en fait autant à tous les autres creusets de fourneau à mesure qu'on les en tire. Le vieux cuivre en s'échauffant devient cassant & s'affaisse bien mieux, lorsqu'on travaille à recharger le creuset ; c'est ce qu'on appelle amollir le cuivre ; le contraire arrive au cuivre rouge.

Les tables étant situées & le moule préparé pour la fonte suivante, on revient aux fourneaux d'où l'on retire les creusets les uns après les autres pour achever de les charger, ce qui se fait en remettant par-dessus le vieux cuivre déja fort échauffé, beaucoup de calamine de composition que l'on entasse avec le fourgon ; à quoi l'on ajoute le cuivre rouge que l'on enfonce dans la calamine en frappant fortement avec la palette : pour cet effet on assujettit & l'on tient droit le creuset avec la pince coudée & le bouriquet.

Chaque creuset chargé, on le replace au fourneau, on l'y arrange, on repare les onze trous du fond du fourneau qui servent de soufflet : on débouche ceux qui peuvent se trouver bouchés, ou l'on remet de l'argille à ceux qui sont trop aggrandis ; en un mot on acheve comme pour la premiere fonte. On fait d'abord peu de feu, du-moins pendant les deux premieres heures, après lesquelles le fondeur prend de la calamine de composition dans un panier, & sans déplacer les creusets, il en jette sur chacun une ou deux poignées, cela remplit l'espace causé par l'affaissement des matieres. D'ailleurs il y a une dose de matiere pour chaque creuset, & il faut qu'elle y entre ou tout de suite, ou à des intervalles de tems différens.

Si un creuset vient alors à casser, on le retire & on le remplace par celui qui a servi à couler les tables, parce qu'il est encore rouge & disposé à servir ; mais lorsque les huit creusets sont placés & attachés, s'il en casse un, on ne dérange plus rien ; la table se trouve alors d'un moindre poids & plus courte.

On attise en premier lieu en mettant au fourneau une manne de charbon qui contient 200 livres pesant. On commence par choisir les plus gros morceaux qu'on couche sur les bords du creuset ; quand on a formé de cette maniere une espece de plancher, on jette le reste du charbon sans aucune attention, & l'on couvre aux deux tiers la bouche du fourneau, quelques heures après on lui donne, comme disent les ouvriers, à manger de la petite houille, ou du charbon de terre menu.

C'est entre deux & trois heures de l'après-midi qu'on coule ; à cinq heures, les creusets sont tous rangés ; sur les dix heures on donne à manger aux fourneaux, & la seconde fonte se fait à deux heures & demie, ou trois heures après minuit, c'est-à-dire qu'il y a toujours environ douze heures d'une jettée à une autre.

Le samedi ou la veille des grandes fêtes, après la fonte ou jettée, on charge & l'on attise, comme si l'on devoit couler la nuit suivante ; mais sur les quatre à cinq heures du soir, les fondeurs ne font que fermer exactement les bouches des fourneaux qui sont bien allumés ; ils ne laissent d'autre ouverture que celle qui est au centre du couvercle. Cette ouverture est environ d'un pouce & demi de diametre : le tout se tient en cet état jusqu'au lundi suivant. Sur les 5 heures du matin les fondeurs arrivent, & raniment le feu par de nouveau charbon ; son action a été si foible pendant tout l'intervalle qui s'est écoulé, que le travail est quelquefois très-peu avancé, & qu'il faut forcer pour rattraper le cours des fontes accoutumées.

Le travail de la fonderie demande une attention presque continuelle, soit pour attiser & conduire le feu, en ouvrant & fermant les régîtres, soit pour aiguiser les pierres, y appliquer un nouvel enduit, couper & débiter les tables du poids requis. C'est au maître fondeur à régler toutes ces choses : il a pour aide deux autres ouvriers ; & quoiqu'il n'y ait que trois hommes par fonderie, chaque manufacture a du-moins deux fonderies, dont les ouvriers vont de l'une à l'autre, lorsque la manoeuvre le requiert, comme lorsqu'il s'agit d'aiguiser les pierres ou de couper les tables.

Les autres ouvriers sont employés ou au moulin ou au blutoir, & l'on emprunte leurs secours dans l'occasion.

La paie du maître fondeur est plus forte que celle de ses aides.

On fournit à tous la biere, le chauffage, la houille pour leur ménage, qu'ils n'habitent que le samedi jusqu'au lundi. Ils ne s'éloignent jamais de leur attelier. Tandis qu'un d'entr'eux se repose sur les lits de l'usine, les autres veillent.

Trois fourneaux consomment ordinairement 1000 livres pesant de charbon par chaque fonte de douze heures, & 2000 livres pour vingt-quatre heures, le tems de deux fontes.

Le cuivre jaune ou laiton est composé de vieux cuivre de la même espece, appellé mitraille, de cuivre rouge de Suede, & l'alliage de la calamine. L'alliage est, comme je l'ai dit plus haut, de 35 livres de vieux cuivre, de 35 livres de cuivre rouge, & de 60 livres de calamine bien pulvérisée ; sur quoi l'on met 20 à 25 livres de charbon de bois réduit en poudre, passé au blutoir, & que l'on a la précaution de mouiller pour empêcher le cuivre de brûler. C'est après avoir été bluté qu'on le mouille. De ces parties mélangées, il vient une table de 85 à 87 livres ; d'où l'on voit que la calamine de Namur, jointe à celle de Lembourg, rapporte à-peu-près le quart du poids.

On connoît la valeur du cuivre rouge, on connoit la valeur du charbon, celle de la rosette ; ajoutez à ces frais ceux de la main-d'oeuvre & de batterie, & vous aurez le produit d'un fourneau.

Chaque fonderie ayant au-moins six fourneaux allumés, & chaque fourneau produisant ces deux tables, en vingt-quatre heures ; on aura douze tables par jour.

De l'évaporation qui se fait dans les fourneaux par l'action du feu, il se forme aux parois de la voûte contre la couronne & sur la surface des couvercles, un enduit qui se durcit, & qui dans la fracture montre plusieurs lits distincts de couleur jaune plus ou moins foncée : on l'appelle tutie. Les fondeurs lui attribuent deux propriétés ; l'une c'est de produite un beau cuivre très-malléable & très fin, si, réduite en poudre, on la substitue à la calamine. Mais il y en a si peu, que ce qu'on en détache est jetté au moulin & mêlé à la calamine. On parle encore d'une autre espece de tutie qui se fait dans les forges de fer, de couleur brune, mêlée d'un peu de jaune, qui produit le même effet avec la calamine ; mais on n'en use point : elle gâteroit le cuivre & le feroit gercer. La seconde propriété de la tutie du cuivre, c'est de soulager dans quelques maladies des yeux, si on les lave avec de l'eau de pluie où l'on en aura mis en poudre.

Les tables ordinaires varient depuis trois lignes jusqu'à quatre d'épaisseur ; ces dernieres sont les plus fortes qu'on puisse couper à la cisaille de la fonderie, encore faut-il mettre un homme de plus au levier.

Les lames qui déterminent l'épaisseur des tables, sont depuis deux jusqu'à quatre lignes. Dans les cas extraordinaires, on en met deux l'une sur l'autre.

Entre les tables extraordinaires, les plus fortes vont jusqu'à neuf lignes d'épaisseur ; elles ont les autres dimensions communes. Il faut cependant savoir qu'alors on emploie à une seule la matiere des trois fourneaux. Elles pesent depuis 255 jusqu'à 261 liv. Avant que de les couper à la cisaille, on les porte à la batterie pour les étendre.

S'il s'agit de jetter les tables à tuyaux de pompe, ou à fond de grandes chaudieres, on se sert de creusets de huit pouces de diametre en dedans. On en a deux qui rougissent dans les fourneaux six à sept heures avant qu'on jette. On y vuide la matiere des vingt-quatre creusets ; cela s'exécute avec la plus grande célérité : ensuite on jette un des creusets, puis l'autre ; mais à si peu d'intervalle entre ces jettées, qu'elles n'en font qu'une.

Quand on se propose de faire de ces grosses tables, on met un peu plus de cuivre de deux especes, & un peu moins de calamine.

Les tables jettées, on les coupe à la cisaille. La cisaille destinée à ce travail est plantée dans un corps d'arbre profondément enterré, comme on voit fig. 12 ; cet arbre est encore lié de gros cercles de fer : la cisaille qui n'y est retenue que par sa branche droite, peut se démonter ; l'autre branche coudée est engagée dans un levier de vingt piés de longueur, où son extrémité peut se mouvoir autour d'un boulon. La piece de bois emmortoisée où l'un des bouts du levier est reçu, est aussi fixée très-fermement ; l'autre bout du levier est tenu suspendu par un treuil. On conçoit l'action de cette machine à l'inspection du dessein. L'ouvrier A, dirige la table entre les lames de la cisaille ; les ouvriers b, b, b, poussant le levier c, d, font mouvoir la branche K & couper la cisaille. A mesure que la table se coupe, elle descend par son propre poids entre les lames de la cisaille.

Pour la distribution des tables relativement au poids, on a dans les fonderies des baguettes quarrées de six à sept lignes de large, sur lesquelles on trouve les mesures suivantes :

Le pié quarré de roi en table, pese douze livres & quelquefois douze livres & demie, lorsque les pierres ont des fentes, que l'enduit d'argille fléchit, & que la table vient d'épaisseur inégale.

Les intervalles des mesures des baguettes, sont sous-divisés en petites portées qui donnent la gradation des fourrures. J'expliquerai à l'article des batteries ce que c'est qu'une fourrure.

Il faut se rappeller que j'ai dit que les crasses qui provenoient des creusets contenoient beaucoup de cuivre ; qu'il s'en répandoit en transvasant ; qu'on en retrouvoit dans les cendres & poussieres qu'on jette dans les fosses pratiquées au-devant des fourneaux ; qu'on ne vuidoit ces fosses qu'à moitié ; que ce qui restoit servoit à asseoir le creuset qui l'étoit d'autant mieux, que la matiere est molle & continuellement chaude, & maintient le creuset ferme sur sa base & dans un état de chaleur.

Pour retirer de là le cuivre, on commence par mouiller le tas ; on en emplit deux mannes qu'on jette dans une grande cuve à demi-pleine d'eau : on remue le tout avec une pelle ou louchet ; on laisse reposer un instant, puis on prend une espece de poële percée de trous qui ont quatre à cinq lignes de diametre, on s'en sert pour retenir toutes les grosses ordures qui nagent, tandis que le cuivre pesant tombe au fond. Cela fait, on ajoûte deux autres mannes de cendres, & l'on réitere la même manoeuvre ; on enleve aussi avec les grosses ordures les grosses crasses : ensuite on incline le cuvier au-dessus d'un réservoir fait exprès, & l'on y verse la premiere eau bourbeuse : on passe la matiere restante par un crible à fil de laiton dont les ouvertures sont de deux lignes & demie ; il retient les grosses crasses, le reste tombe dans la cuve.

Ce n'est pas tout, on recharge le crible de matiere, & le trempant dans la cuve & le remuant à plusieurs reprises, les ordures passent dans l'eau. On change de tamis, on en prend un plus fin ; on opere avec le second tamis comme avec le premier, avec un troisieme, comme avec le second, & ainsi de suite, jusqu'à ce qu'on soit parvenu à retenir pures les parties crasseuses : c'est-là ce qu'on appelle l'arco. C'est dans cet arco que l'on choisit les dragées qui serviront à aiguiser les pierres des moules, ou à remplacer une portion de mitraille dans la fonte des tables.

Section IV. Des usines. Une usine est composée de différentes machines qui servent à travailler le cuivre après qu'il a été coulé en table. Il y en a de deux sortes ; les unes sont un assemblage de marteaux pour former toutes sortes d'ouvrages plats, comme tables de cuivre de toute épaisseur, toutes sortes d'ouvrages concaves, comme chaudieres, chauderons, &c. les autres sont des trifleries ou machines à mettre le laiton en fil. Les premieres s'appellent des batteries.

Des batteries. Pour établir une batterie, il faut avoir un courant d'eau qui fournisse un pié cube, & dont la chûte soit d'environ douze à treize piés. Avec cela on fera tourner quatre roues, dont deux serviront aux martinets, la troisieme à une meule, & la quatrieme à une triflerie. Il faut être à portée de fourrages pour les chevaux qu'on employera aux charrois des bois & des cuivres. Cette situation trouvée, il faut construire un grand bassin de retenue, semblable à ceux des moulins ordinaires, mais beaucoup plus étendu. Outre ce reservoir, il faut une seconde écluse de décharge, & un roulis pour le dégorgement dans les crues.

La muraille du reservoir tient au bâtiment de l'usine, & un second mur parallele au premier, forme l'enceinte où l'on place la roue. A l'endroit du mur qui soutient toute la hauteur de l'eau, on établit une écluse qui distribue l'eau dans une beuse qui fait tourner la roue. En un autre endroit on établit encore une beuse qui traverse le mur & porte l'eau sur une seconde roue ; cette beuse est faite de madriers de chêne bien assemblés ; elle est couverte jusqu'au lieu où il y a une écluse semblable à la premiere, que le maitre usinier peut gouverner au moyen d'un levier dont la suspension est en quelque point de l'épaisseur de la muraille qu'il traverse ; son bout fait en fourchette tient à la tige de la vanne, & son autre extrémité est tirée ou poussée de bas en haut par une gaule attachée en cet endroit par deux chaînons. Une troisieme beuse, mais beaucoup plus petite que les premieres, fait tourner une troisieme roue, à l'arbre de laquelle tient une meule qui sert, à raccommoder les marteaux & enclumes. Une quatrieme beuse met en mouvement la roue de la triflerie, située dans le même bâtiment, à l'extrémité.

On pratique une voûte par où l'eau de toutes les beuses s'écoule & va rejoindre le ruisseau.

L'arbre b c, d'une des roues porte à sa circonférence, fig. 13, trois rangées d, d, d, de douze mantonnets chacune ; ces mantonnets rencontrant les queues e, f, g, de trois marteaux h, i, k, les éleve ; mais à l'échappée de la dent, ils retombent sur l'enclume l, m, n.

L'enclume l, ou m, ou n, est enchâssée dans des ouvertures faites à des billots : ces billots sont des troncs d'arbres de chêne enfoncés de trois à quatre piés en terre cerclés de fer, & dont les têtes sont au niveau du terrein. Il y a autour d'eux un grand enfoncement commun où descendent les jambes des ouvriers assis sur les planches o, mises en travers de cet enfoncement.

Les manches des marteaux passent dans un collet de figure ovale, dont les tourillons sont soutenus par les montans qu'on voit dans la figure citée ; ces montans sont d'un pied en quarré solidement assemblés par le haut à un chapeau p q, & au niveau du terrein par une autre piece de la même solidité, sur laquelle sont attachées des pieces de fer plates, contre lesquelles donnent les queues des marteaux : ces pieces plates font la fonction de ressort, & doublent pour ainsi dire le coup du marteau, qu'elles renvoyent à son échappement.

Il faut appliquer à l'arbre A B tout ce que nous venons de dire de l'arbre R S, il n'y a de différence qu'en ce que l'un porte treize mantonnets sur chaque rangée.

Il faut observer que les mantonnets soient distribués à ne pas élever à-la-fois les trois marteaux ; ce qui employeroit une force immense en pure perte. Il faut que quand un des marteaux frappe, l'autre échappe & que le troisieme s'éleve. Pour cet effet on divisera la circonférence de l'arbre en autant de parties égales qu'il doit y avoir de mantonnets dans toutes les rangées ; ainsi, dans ce cas, en trente-six parties ; & l'on placera les mantonnets de la seconde rangée de maniere qu'ils répondent aux vuides de la premiere, & les mantonnets de la troisieme de maniere qu'ils répondent aux vuides de la seconde.

On voit à l'extrémité de la même Pl. IV. un fourneau : c'est-là qu'on recuit le cuivre à mesure qu'on le bat.

Les tourillons des arbres sont portés par des coussinets qui ne sont qu'à quinze pouces d'élevation audessus du niveau de l'usine, qui est élevée de six à sept piés au-dessus du terrein.

Ce sont des coffres qui s'appellent beuse, qui portent l'eau sur les aubes des roues. On lâche l'eau par des vannes, & les vannes sont toûjours proportionnées dans leurs levées à la quantité de marteaux qu'on fait travailler. Si l'on n'a à mouvoir que deux marteaux d'un poids médiocre, l'ouverture de l'écluse ne sera que de deux pouces six lignes. Si l'on a à mouvoir à-la-fois trois des plus gros marteaux, la levée de la vanne sera de quatre pouces six lignes. Il y a un chauderon percé de deux ou trois trous, suspendu au dessus des tourillons de l'arbre qu'il arrose de gouttes d'eau qui le rafraichissent : cette précaution est inutile du côté des roues ; elles sont toûjours mouillées & leurs tourillons aussi.

Le mantonnet en frappant la queue du marteau, la chasse devant lui, ensorte qu'ils se séparent immédiatement après le choc ; ainsi elle va porter avec force sur la piece plate qui la renvoie avec la même force.

Lorsque l'ouvrier veut arrêter son marteau, il a un bâton qu'il place sous le manche quand il s'éleve : alors le collier porte sur la plaque & le mantonnet n'engrene plus.

La queue du marteau est couverte d'une plaque recourbée, en s'arrondissant vers le mantonnet ; l'autre extrémité assujettie dessous le collier, est percée de deux trous dans lesquels on met des clous qui entrent dans une espece de coin chassé avec force entre la queue de cette plaque & le manche du marteau. On fait entrer ce manche dans un collier oval, où il est fixé par d'autres coins & calles de bois. Les tourillons de ce collier oval portent dans deux madriers verticaux, garnis à cet endroit d'une bande de fer percée à cet effet : ces madriers, qui ont quatre pouces six lignes d'équarrissage, se placent dans une entaille pratiquée au montant. Comme ils sont plus courts que l'entaille, on les resserre par des morceaux de bois ou des coins. Aussi l'on peut démancher les marteaux quand on le juge à propos.

Les montans dans l'intervalle desquels les marteaux se meuvent, ont deux pouces d'équarrissage ; ils sont assujettis par le chapeau en haut, à fleur de terre, par la traverse qui porte la piece plate, & dans la terre par une troisieme piece. Il est inutile de parler de ses appuis & de la maçonnerie solide qu'il faut pour fondement à un chassis aussi fort & qui fatigue autant. V. là-dessus l'art. Grosses Forges.

L'extrémité des manches des marteaux est un tenon d'une grandeur convenable.

Il y a deux sortes de marteaux. Des marteaux à bassin qui ne servent qu'à abattre les plates, c'est ainsi qu'on appelle les tables destinées à faire le fil de laiton, le plus petit pese 20 livres, & le plus gros 50. Entre ces deux limites, il y en a du poids de 23, 24, 26, 28 livres ; ils ont tous la même figure. La pointe de quelques-uns a quatre pouces de large. Il sert à battre les lames qui se couperont par filets pour faire le fil de laiton. Des marteaux qui ont assez la figure d'un bec de bécasse, & qu'on appelle marteaux à cuvelette, on bat avec ceux-ci les ouvrages concaves. Le plus petit est du poids de vingt-une livres, le plus gros du poids de trente-une ; il y en a d'autres intermédiaires : ceux de cette espece, dont la pointe est arrondie, servent aux petits ouvrages concaves.

Il y a aussi deux sortes d'enclumes ; les unes arrondies par un bout, pour les plates ; les autres quarrées, oblongues & plates, pour les concaves.

Ces enclumes sont fixées dans un enfoncement pratiqué au tronc d'arbre qui les supporte, avec des morceaux de bois resserrés par des coins.

On voit dans nos figures des ouvriers qui travaillent à trois sortes d'ouvrages ; l'un bat des plates qu'il tient des deux mains, les avançant peu-à-peu sous le marteau & parallelement, de maniere que le marteau frappe de toute sa surface. Quand le marteau a agi de cette maniere, l'ouvrier expose son ouvrage à ses coups, de maniere que ces seconds coups croisent les premiers.

Comme les ouvrages plats ont été coupés de maniere que posés les uns sur les autres ils forment une pyramide, & qu'ils se battent tous les uns autant que les autres ; après avoir passé sous le marteau, ils ont pris un accroissement proportionné, & leurs surfaces se surpassent après le travail de la même quantité dont elles se surpassoient auparavant.

Quand les plaques ou pieces plates ont été martelées deux fois, comme j'ai dit, on les recuit, en les rangeant sur la grille du fourneau, où l'on a allumé un feu clair qui dure ordinairement une heure & demie. Lorsque le cuivre est rouge, on laisse éteindre le feu, & l'on ne touche point aux pieces qu'elles ne soient refroidies. Le bois du feu à recuire est de saule ou de noisettier.

Les pieces plates étant refroidies, on les rebat & on les recuit de nouveau. Ces manoeuvres se réiterent jusqu'à ce qu'elles aient l'étendue & l'épaisseur requises. On acheve de les arrondir à la cisaille : la cisaille de cet attelier qu'on voit, même pl. n'a rien de particulier. C'est ainsi que l'on prépare une fourrure ; une fourrure est une pyramide de pieces battues plates, au nombre de 3 à 400, destinées à faire des chauderons qui, tous plus petits les uns que les autres, entreront les uns dans les autres quand ils seront achevés.

Pour cet effet on prend quatre de ces pieces plates, ou de ces plates tout court, pour parler comme les ouvriers. La plus grande a neuf lignes de diametre plus que les trois autres. On place celles-ci sur le milieu de la premiere dont on rabat le bord, ce qui contient les trois autres, & on les martele toutes quatre à-la-fois. On se sert dans cette opération de marteaux à cuvelette, d'enclumes plates, & propres à la convexité qu'on veut donner. Les chauderons se recuisent en se fabriquant, comme on a recuit les plates. Ce travail se mene avec tant d'exactitude, que tous les ouvrages se font de l'étendue rigoureuse que l'on se proposoit. Les fonds des chauderons se battent en calotte, & la cire n'est pas plus douce sous la main du modeleur, que le cuivre sous le marteau d'un bon ouvrier. La lame qu'on coupera pour le fil de laiton, n'a que quatre pouces de largeur, & ne se bat que d'un sens, sans croiser les coups.

Le morceau qui donne un chauderon de dix livres pesant, a 122 pouces 9 lignes de surface, sur 3 lignes d'épaisseur ; & le chauderon fait, a 20 pouces 8 lignes de diametre, 10 pouces 8 lignes de hauteur, sur un sixieme de ligne d'épaisseur ; ce qui, avec la surface du fond, forme 949 pouces & 1 ligne 9 points quarrés de surface. Il est vrai qu'à une sixieme de ligne d'épaisseur, la piece est foible ; mais il se fait des pieces qui le sont davantage, & qui durent. On ne comprend pas dans ce calcul la superficie des rognures ; mais c'est peu de chose ; la plate devient presque ronde en la travaillant. On n'en sépare à la cisaille que quelques coins. Ces rognures sont vendues au poids par l'usinier au maître fondeur, qui les remet à la fonte.

Lorsque les fourrures de chauderons ou d'autres ouvrages ont reçu leur principale façon aux batteries, on les rapporte à la fonderie, où on les finit, en effaçant au marteau les marques de la batterie, & en leur donnant le poli qu'elles peuvent prendre.

Dans presque toutes les fourrures il y a des pieces dont les parties ont été plus comprimées que d'autres, qui ont des pailles ou autres défauts ; desorte que quand on les déboîte, on en trouve de percées, & même en assez grand nombre. Voici comment on y remet des pieces.

On commence par bien nettoyer le trou, en séparant tout le mauvais cuivre & arrachant les bords avec des pinces quand la piece a peu d'épaisseur, ou les coupant à la cisaille quand la piece est forte ; ensuite on martele sur l'enclume les bords du trou, les rendant unis & égaux ; on a une piece de l'épaisseur convenable ; on l'applique au trou à boucher ; on prend une pointe, & suivant avec cette pointe les bords du trou, on trace sa figure sur la piece. A cette figure on en circonscrit sur la piece une pareille, qui l'excede d'environ deux lignes. On coupe la piece sur ce second trait ; on la dentelle sur toute sa circonférence, & les dents atteignent le premier trait. On replie ces dents alternativement & en sens contraire. On applique ainsi la piece au trou ; on rabat les dents qui serrent les bords du trou en dessus & en dessous ; on rebat sur l'enclume, & l'on soude le tout ensemble.

La soudure se fait d'une demi-livre d'étain fin d'Angleterre, de 30 livres de vieux cuivre & de 7 livres de zinc ; on fait fondre le mélange. Après la fusion on le coule par petites portions dans un vaisseau plein d'eau, qu'on remue afin d'occasionner la division. Cela fait on retire la soudure de l'eau, & on la pulvérise en la battant dans des mortiers de fer. On la passe pulvérisée par de petits cribles, qui en déterminent la finesse. Il en faut de différentes grosseurs, selon les différentes épaisseurs des ouvrages à souder.

Pour faire tenir la soudure sur les dents de la piece à souder, on en fait une pâte avec de l'eau commune, & partie égale de borax ; on en forme une traînée sur la dentelure ; on laisse sécher la traînée ; puis on passe la piece au feu, ou on la laisse jusqu'à ce que l'endroit à reboucher ait rougi.

Mais comme la couleur de la soudure differe de celle du cuivre, pour l'empêcher de paroître on a une eau rousse épaisse, faite de terre de potier & de soufre, détrempés avec de la biere, qu'on applique sur la soudure ; ensuite on remet au feu, qui rend au tout une couleur si égale, qu'il faut être du métier pour découvrir ce défaut, sur-tout après que l'ouvrage a été frotté avec des bouchons d'étoffe imbibés d'eau & de poussiere ramassée sur le plancher même de l'attelier. D'ailleurs, soit par économie, soit par propreté, soit pour pallier les défauts, après qu'on a battu les pieces on les passe au tour.

Ce tour n'a rien de particulier ; c'est celui des potiers d'étain. Deux poupées contiennent un arbre garni d'un rouet de poulie, sur laquelle passe une corde sans fin, qui va s'envelopper aussi sur une grande roue, qui se meut par une manivelle. Le bout de l'arbre qui tient à la poupée est en pointe ; l'autre bout porte un plateau rond & un peu concave, sur lequel on fixe le fond du chauderon par une piece destinée à cet usage, dont la grande barre est concave.

Les chauderons ou autres ouvrages ne manquent jamais par les soudures : les pieces n'y feroient de tort qu'en cas qu'on voulût les remarteler, alors la piece se sépareroit.

Voici comment on donne le dernier poli aux ouvrages de cuivre. Après avoir passé les ouvrages à polir par les marteaux de bois sur les enclumes de fer à l'ordinaire, de maniere qu'il n'y reste aucune trace grossiere ; on les met à tremper dans la lie de vin ou de biere, pour les dépouiller du noir qu'ils ont. Eclaircis par ce moyen, on les frotte avec le tripoli, puis avec la craie & le soufre réduits en poudre, & l'on finit avec la cendre des os de mouton. L'outil dont on se sert est une lissoire de fer, qu'on promene sur toutes les moulures & autres endroits.

Lorsqu'on a martelé & allongé une plate de cuivre en lame de 10 à 12 piés de longueur, sur quatre pouces de largeur, & un tiers ou quart de ligne d'épaisseur, on la coupe en filet pour faire le fil de laiton. Pour cet effet on se sert d'une cisaille affermie dans un soc profondément enfoncé en terre. Cet outil ne differe des cisailles ordinaires, qu'en ce qu'il a à l'extrémité de la branche fixée dans le soc, une pointe recourbée qui dépasse les tranchans, & qui s'éleve de 3 à 4 lignes au-dessus de la tête de la cisaille. Cette pointe a une tige qui traverse toute l'épaisseur de la tête ; & comme elle peut s'en approcher ou s'en éloigner, elle détermine la dimension du fil que l'on coupe.

Pour couper la bande de cuivre, l'ouvrier la jette dans la beuse, figure 18 ; car c'est ainsi qu'on appelle l'espece de boîte verticale qu'on voit dans la figure citée, qui embrasse la bande, la contient & la dirige. L'ouvrier tire la bande à lui, l'engage dans les tranchans de la cisaille, pousse une de ses branches du genou, & coupe. La branche qu'il pousse du genou est garnie d'un coussin. A mesure qu'il fait des filets, il les met en rouleau, comme on les voit figure 19.

S'il s'agissoit de mettre en filets une bande fort épaisse, on se serviroit d'un levier mobile horisontalement, & appliqué à la branche de la cisaille que l'ouvrier pousse du genou. On a des exemples de ce méchanisme dans l'attelier de fonderie que nous avons décrit plus haut, en parlant du debit des tables coulées.

Trifilerie. Cette partie de l'usine est à deux étages. Le premier est de niveau avec les batteries ; il y a une roue que l'eau fait mouvoir : cette roue n'a rien de particulier ; l'eau est portée sur elle par une beuse. A l'autre étage on voit un assemblage de charpente, composée de montans assemblés solidement par le bas dans une semelle de 11 pouces d'équarrissage, & par le haut à un sommier de plancher de 15 à 18 pouces d'équarrissage. Chacun de ces montans en a 12 ; ils sont percés d'une mortoise chacun, d'où partent autant de leviers mobiles autour d'un boulart qui les traverse, ainsi que les montans. Ils sont encore garnis de barres de fer, nécessaires au méchanisme & à la solidité. Vers le milieu de leur longueur, ces leviers posent sur des coussins de grosse toile, ou autre matiere molle, dont on garnit les petites traverses à l'endroit où elles reçoivent le choc des leviers quand ils sont tirés. Du reste, cette trifilerie n'a rien de différent de la trifilerie du fil de fer que nous avons décrite à l'article des grosses forges ; voyez cet article. C'est la même tenaille ; c'est le même mouvement ; c'est le même effet.

La roue a à mantonnets, figure 20, agit sur la traverse mobile b ; cette traverse b, en baissant, tire à elle la partie coudée e ; cette partie coudée e tire à elle les attaches de la tenaille g ; la tenaille h tirée serre le fil de laiton & l'entraîne à-travers les trous de la filiere K. Cependant le mantonnet de la roue a échappe ; le levier f agit, repousse la partie coudée e ; la partie coudée e repousse les attaches des branches de la tenaille, fait r'ouvrir la tenaille, avance la tête de cette tenaille jusques vers la filiere ; la roue a continue de tourner ; un autre mantonnet agit en b, qui retire la partie coudée e ; cette partie retire les attaches de la tenaille ; la tenaille se referme ; en se refermant elle resserre le fil ; le fil resserré est forcé de suivre & de passer par le trou de la filiere, & ainsi de suite.

Ce qui s'exécute d'un côté de la figure citée, s'exécute de l'autre. On multiplie les tenailles & les leviers à discrétion. On voit, figure 19, quatre leviers & autant de tenailles.

La figure 21 montre le méchanisme de la tenaille ; 1 est l'étrier qui entre dans le bout de la partie coudée ; 2 est le tirant de l'attache des branches de la tenaille ; 3 sont les attaches de ces branches ; 4 est la tenaille ; les parties latérales 5, 6 servent à diriger la tenaille dans ses allées & venues. Le reste est le détail desassemblé de la machine.

On voit à l'extrémité de l'attelier, planche 5 une espece de fourneau avec sa grille ; c'est-là qu'on fait recuire le fil de laiton lorsqu'il a passé aux filieres. La chaudiere contient du suif de Moscovie, pour graisser à chaud le fil coupé sur la plate, au premier tirage seulement.

La filiere 9, figure 19, est engagée dans deux crochets enfoncés dans l'établi. Il y a encore un étrier de fer contre lequel elle porte.

Il faut dans cet attelier un petit étau & des limes, pour préparer le bout du fil à passer par le trou de la filiere.

Il y a de plus une pelote de suif de Moscovie qui tient à la filiere du côté de l'introduction du fil, & qui le frotte sans-cesse.

Au reste, comme il faut que dans toutes les parties de cette machine le mouvement soit doux, on doit les tenir bien graissées.

On voit d'espace en espace derriere les filieres, des montans 10 avec des chevilles ; c'est-là qu'on accroche les paquets de fil de fer à mesure qu'ils se font.

Le plan sur lequel la tenaille est posée est incliné. Sur ce plan il y a deux portions de fil de fer en arc, qui détermine la quantité de son ouverture ; par cette précaution elle n'échappe jamais le fil de fer.

On voit, figure 22, la tenaille & ses attaches : c'est encore elle qu'on voit figure 23 ; a est son profil ; b, une piece quarrée où entre la queue de la tenaille, & qui dirige son mouvement entre les jumelles ; c, la clé qui arrête sa queue dans la piece quarrée.

La figure 24 est une piece qui s'ajuste aux attaches de la tenaille ; e, cette piece ; f & g, autres pieces d'assemblage.

On voit, figure 25. Pl. III. en A le dessus d'un fourneau ; en B la grille ; en C les creusets.

Les figures 26 & 27 sont les tours à creuset & à calotte.

Le reste, ce sont les différens instrumens de la fonderie dont nous avons parlé ; 1, etnet ou pince à ranger le creuset ; 2, 3, attrape ou pince ; 4, havet ; 5, bouriquet ; 6, palette ; 7, tenaille double ; 8, polichinelle ; 9, 10, 11, divers ringards ; 12, 13, pinces ; 14, 15, autres ringards ou fourgons ; 16, batte.

Voici l'état des échantillons qu'un naturaliste, qui visite une manufacture telle que celle que nous venons de décrire, se procurera ; 1, de la calamine brute, telle qu'on la tire de la mine ; 2, de la calamine calcinée & prête à être broyée ; 3, du cuivre rouge : 4, du vieux cuivre ; 4, de la tutie ; 5, du cuivre de l'épaisseur dont on coule les tables ; 6, du cuivre battu ; 7, de la terre à creuset brute, préparée & recuite.

Avant l'année 1595 on battoit tous les cuivres à bras ; en 1595 les batteries furent inventées. La premiere fut établie sur la Meuse. L'inventeur obtint pour sa machine un privilege exclusif. Cette machine renversoit les établissemens anciens des fondeurs & batteurs de cuivre ; car quoique ces martinets ne fussent pas en grand nombre, elle faisoit plus d'ouvrage en un jour que dix manufacturiers ordinaires n'en pouvoient faire en dix jours. Les fondeurs & batteurs anciens songerent donc à faire révoquer le privilége ; pour cet effet ils assemblé tous leurs ouvriers avec leurs femmes & leurs enfans ; & à la tête de cette multitude, vêtue de leurs habits de travail, ils allerent à Bruxelles, se jetterent aux piés de l'Infante Isabelle, qui en eut pitié, accorda une récompense à l'inventeur des batteries, & permit à tout le monde de construire & d'user de cette machine.

Il n'y a pas deux partis à prendre avec les inventeurs de machines utiles ; il faut, ou les récompenser par le privilége exclusif, ou leur accorder une somme proportionnée à leur travail, aux frais de leurs expériences, & à l'utilité de leur invention ; sans quoi il faut que l'esprit d'industrie s'éteigne, & que les arts demeurent dans un état d'engourdissement. Le privilege exclusif est une mauvaise chose, en ce qu'il restraint du moins pour un tems les avantages d'une machine à un seul particulier, lorsqu'ils pourroient être étendus à un grand nombre de citoyens, qui tous en profiteroient.

Un autre inconvénient, c'est de ruiner ceux qui s'occupoient, avant l'invention, du même genre de travail, qu'ils sont forcés de quitter ; parce que leurs frais sont les mêmes, & que l'ouvrage baisse nécessairement de prix : donc il faut que le gouvernement acquiere à ses dépens toutes les machines nouvelles & d'une utilité reconnue, & qu'il les rende publiques : & s'il arrive qu'il ne puisse pas faire cette dépense, c'est qu'il y a eu & qu'il y a encore quelque vice dans l'administration, un défaut d'économie qu'il faut corriger.

Ceux qui réfléchissent ne seront pas médiocrement étonnés de voir la calamine, qu'ils prendront pour une terre, se métalliser en s'unissant au cuivre rouge, & ils ne manqueront pas de dire, pourquoi n'y auroit-il pas dans la nature d'autres substances propres à subir la même transformation en se combinant avec l'or, l'argent, le mercure ? Pourquoi l'art n'en prépareroit-il pas ? Les prétentions des Alchymistes ne sont donc pas mal fondées.

Il n'y a pas plus de 5 ou 6 ans que ce raisonnement étoit sans réponse ; mais on a découvert depuis que la calamine n'étoit qu'un composé de terre & de zinc ; que c'est le zinc qui s'unit au cuivre rouge, qui change sa couleur & qui augmente son poids, & que le laiton rentre dans la classe de tous les alliages artificiels de plusieurs métaux différens.

Si le cuivre rouge devient jaune par l'addition de la calamine, c'est que le zinc est d'un blanc bleuâtre, & qu'il n'est pas difficile de concevoir comment un blanc bleuâtre fondu avec une couleur rouge, donne un jaune verdâtre, tel qu'on le remarque au laiton.

La merveille que les ignorans voyent dans l'union de la calamine au cuivre rouge, & les espérances que les Alchymistes fondent sur le zinc, s'évanouissent donc aux yeux d'un homme un peu instruit.


LAITRONS. m. (Hist. nat. Bot.) sonchus, genre de plante à fleur, composée de demi-fleurons, portés chacun sur un embryon, & soutenus par un calice épais qui prend une figure presque conique en meurissant. Dans la suite les embryons deviennent des semences garnies d'aigrettes & attachées à la couche. Tournefort, Inst. rei herb. Voyez PLANTE.

Des 13 especes de laitrons de Tournefort, ou des 15 de Boerhaave, j'en décrirai deux générales, qui sont les plus communes, & qui d'ailleurs sont employées en Medecine, le laitron rude ou épineux, & le laitron doux ou uni.

Le laitron rude ou épineux est appellé sonchus asper par Gérard & autres ; sonchus asper, laciniatus par Tournefort J. R. H. 474 ; sonchus minor, laciniosus, spinosus par J. B. 2. 1026 ; en anglois the prickly sow-thistle.

Sa racine est fibreuse & blanchâtre ; sa tige est creuse, angulaire, cannelée, haute d'environ deux piés & chargée de feuilles, dont les plus basses sont longues, roides, dentelées par les bords, d'un verd foncé, luisantes, garnies d'épines, piquantes. Les feuilles qui croissent sur la tige, & qui l'environnent pour ainsi dire, ont deux oreilles rondelettes, & sont moins coupées que les feuilles inférieures. Ses fleurs croissent en grand nombre au sommet de la tige ; elles sont composées de demi-fleurons, & ressemblent à celles de la dent de lion, mais elles sont plus petites & d'un jaune plus pâle. La partie inférieure des pétales est panachée de pourpre. Elles sont placées dans des calices écailleux & longuets. Elles dégénerent en un duvet, qui contient des semences menues & un peu applaties.

Le laitron doux ou uni, que le vulgaire appelle laceron doux, palais de lievre, se nomme en Botanique, sonchus laevis, sonchus laciniatus, latifolius, sonchus laciniatus, non spinosus ; en anglois, the smooth sow-thistle.

Elle pousse une tige à trois piés de haut, creuse, tendre & cannelée. Ses feuilles sont unies, lisses & sans piquans, dentelées dans leurs bords, remplies d'un suc laiteux, rangées alternativement, les unes attachées à de longues queues, & les autres sans queues. Ses fleurs naissent aux sommités de la tige & des branches par bouquets à demi-fleurons, jaunes, quelquefois blancs. Quand ces fleurs sont passées, il leur succede des fruits, qui renferment de petites semences oblongues, brunes, rougeâtres, garnies chacune d'une aigrette.

Ces deux laitrons fleurissent en Mai & Juin ; ils croissent par-tout, dans les blés, dans les vignobles, sur les levées & le long des chemins. Ils rendent, quand on les broye, un suc laiteux & amer. Ils contiennent un peu de sel, semblable à l'oxysal diaphorétique de sala, dissous dans beaucoup de soufre ; d'où vient que les Medecins attribuent à ces plantes des propriétés adoucissantes, rafraîchissantes & modérement fondantes ; mais les jardiniers curieux les regardent comme des herbes pullulantes, nuisibles, qui prennent par-tout racine, à cause de leurs semences à aigrettes ; desorte qu'ils ne cessent de les arracher de leurs jardins pour les donner au bétail, lequel s'en accommode à merveille. (D.J.)

LAITRON, (Mat. med.) laitron ou laceron doux, palais de lievre ; laitron ou laceron épineux, & petit laitron ou terre-crêpe. Ces plantes sont comptées parmi les rafraîchissantes destinées à l'usage intérieur. Elles sont peu d'usage. (b)


LAITUES. f. (Hist. nat. Bot.) lactuca, genre de plante à fleur, composée de plusieurs demi-fleurons, portés chacun sur un embryon, & soutenus par un calice écailleux, grêle & oblong. L'embryon devient dans la suite une semence garnie d'une aigrette. Ajoûtez aux caracteres de ce genre le port de la plante entiere. Tournefort, Inst. rei herbariae. Voyez PLANTE.

Le mot de laitue, en françois comme en latin, vient du suc laiteux que cette plante répand, quand on la rompt. Tournefort compte 23 especes de laitues, & Boerhaave 55, dont la plûpart sont cultivées, & les autres sont sauvages.

La laitue que l'on cultive & que l'on forme, est très-variée en grosseur, en couleur, ou en figure. Elle est blanche, noire, rouge, pommée, crépue, lisse, découpée. De-là vient le nombre étendu de ses différentes especes, entre lesquelles il y en a trois principales d'un usage fréquent, soit en aliment, soit en guise de remede ; savoir, 1°. la laitue ordinaire qui n'est point pommée, lactuca sativa, non capitata, des Botanistes ; 2°. la laitue pommée, lactuca capitata ; 3°. la laitue romaine, lactuca romana, dulcis.

La laitue commune, qui n'est point pommée, a la racine ordinairement longue, annuelle, épaisse & fibreuse. Ses feuilles sont oblongues, larges, ridées, lisses, d'un verd-pâle, remplies d'un suc laiteux, agréable quand elle commence à grandir, & amer quand elle vieillit. Sa tige est ferme, épaisse, cylindrique, branchue, feuillée, haute d'une coudée & demie, & plus. Ses rameaux sont encore divisés en d'autres plus petits, chargés de fleurs, & écartés en maniere de gerbes. Ses fleurs sont composées de plusieurs demi-fleurons, jaunâtres, portés sur des embryons, & renfermés dans un calice écailleux, foible, oblong, & menu ; quand ces fleurs sont passées, il leur succede de petites semences garnies d'aigrettes, pointues par les deux bouts, oblongues, applaties, cendrées. On la seme dans les jardins.

La laitue pommée a les feuilles plus courtes, plus larges, plus rondes à l'extrémité que celles de la laitue ordinaire, plates, lisses, & formant bientôt une tête arrondie de la même maniere que le choux. Sa graine est semblable à celle de la précédente, mais noire. On seme cette laitue pendant toute l'année dans les potagers. On l'arrache quand elle est encore tendre, & on la transplante dans des terres bien fumées. Par-là ses feuilles deviennent plus nombreuses, & mieux pommées. Quand elle est panachée de blanc, de pourpre & de jaune, on l'appelle laitue panachée ou laitue de Silésie, lactuca sativa, maxima, Austriaca, capitata, variegata, I. R. H. 473.

La laitue romaine, dite chicons par le vulgaire, a la feuille plus étroite & plus longue, plate, sans rides & sans bosselures, peu sinuée, & garnie en-dessous de petites épines le long de la côte. Sa fleur & sa tige sont semblables à celles de la laitue ordinaire ; mais ses graines sont noires. On lie ensemble ses feuilles avec de la paille, quand elles grandissent, ce qui les rend très-blanches & plus tendres que les autres.

Les Botanistes connoissent aussi plusieurs sortes de laitues sauvages ; l'ordinaire, nommée simplement lactuca sylvestris, a la racine plus courte & plus petite que celle de la laitue cultivée. Ses feuilles sont placées sans ordre ; elles sont oblongues, mais petites, étroites, sinuées & découpées profondément des deux côtés, armées d'épines un peu rudes le long de la côte qui est au-dessous, & remplies d'un suc laiteux. Sa tige est au moins haute d'une coudée, elle est épineuse à son commencement, & partagée à son sommet en plusieurs petits rameaux, chargés de petites fleurs jaunes semblables à celles de la laitue des jardins. Quand ces fleurs sont tombées, il leur succede des semences garnies d'aigrettes & noirâtres. On trouve cette laitue dans les haies, sur les bords des chemins, dans les vignes & les potagers ; elle fleurit en Juin & Juillet. Elle est d'usage en Medecine, & paroît plus détersive que la laitue cultivée ; son suc est hypnotique.

Il est fort surprenant que la laitue, plante aqueuse & presque insipide, donne dans l'analyse une si grande quantité de sel urineux, qu'on en tire davantage que de beaucoup d'autres plantes bien plus savoureuses. Son sel essentiel nitreux se change presque tout, par le moyen du feu dans la distillation, en un sel alkali, soit fixe, soit volatil.

Au reste, les laitues ont toujours tenu le premier rang parmi les herbes potageres ; les Romains en particulier en faisoient un de leurs mets favoris. D'abord ils les mangeoient à la fin du repas ; ensuite, sous Domitien, cette mode vint à changer, & les laitues leur servirent d'entrée de table. Elles sont agréables au goût, elles rafraîchissent, humectent, fournissent un chyle doux, délayé, fluide ; elles moderent l'acrimonie des humeurs par leur suc aqueux & nitreux. En conséquence, elles conviennent aux tempéramens bilieux, robustes & resserrés. Auguste, attaqué d'hypocondrie, se rétablit par le seul usage des laitues, d'après le conseil de Musa son premier medecin, à qui le peuple romain, dit Suétone, fit dresser pour cette cure une belle statue auprès du temple d'Esculape.

Les Pythagoriciens croyoient que les laitues éteignoient les feux de l'amour ; c'est pourquoi Callimaque assure que Venus, après la mort d'Adonis, se coucha sur un lit de laitues pour modérer la violence de sa passion ; & c'est par la même raison qu'Eubalus le comique appelle cette herbe la nourriture des morts. (D.J.)

LAITUE, (Jardinage) la culture de cette plante, dont il se fait une si grande consommation, a été épuisée en France par la Quintinie, Chomel, Liger, l'auteur de l'Ecole du potager, &c. & en Angleterre par Bradley & Miller ; nous y renvoyons les curieux.

Nous remarquerons seulement que la graine de toutes sortes de laitues est aisée à recueillir, mais l'embarras est de l'avoir bonne. Il faut d'abord préférer celle des laitues qui ont été semées de bonne-heure au printems, ou qui ont passé l'hiver en terre. Quand vos laitues montent en fleurs, on choisit les piés dont on veut avoir la graine ; on les accôte les uns après les autres tout debout contre les lattes des contre-espaliers, où on les laisse bien mûrir & dessécher ; ensuite on les coupe, & on les étend sur un gros linge, dans un lieu sec, pour faire encore ressécher les graines. On bat la plante quand la graine est bien seche, on la nettoye de sa bâle, on la serre dans un endroit où les souris & la vermine n'ayent point d'accès, en mettant chaque espece de graine à part. Malgré ces précautions, il arrive souvent que les graines bien recueillies, bien choisies, sans mélange, bien séchées, bien conservées, dégénerent si on les reseme dans le même jardin où elles ont été recueillies ; c'est pourquoi il faut avoir un correspondant assuré, qui recueille comme vous tous les ans la graine dont vous avez besoin, & en faire un échange avec lui ; tous les deux y trouveront leur avantage. Cette derniere observation mérite l'attention des Fleuristes, qui doivent sur-tout la mettre en pratique pour les fleurs qu'ils cultivent. (D.J.)

LAITUE, (Diete & Mat. med.) on connoît assez les usages dietetiques des différentes especes de laitues que nous cultivons dans nos jardins : on les mange en salade, on les fait entrer dans les potages & dans plusieurs ragoûts ; on sert encore la laitue cuite à l'eau & convenablement assaisonnée sous différentes viandes rôties.

La laitue est fade & très-aqueuse ; elle fournit donc un aliment peu stimulant qui convient par conséquent aux estomacs chauds & sensibles ; par une suite des mêmes qualités, elle doit rafraîchir, tenir le ventre libre, disposer au sommeil, &c. surtout lorsqu'on la mange crue & en grande quantité, comme les gens du peuple le font presque journellement à Paris pendant l'été : car il est bien difficile d'évaluer l'effet de quelques feuilles de laitue mangées en salade dans un repas composé de différens mets. La laitue cuite mangée avec le potage ou avec les viandes, ne peut presque être regardée que comme une espece d'éponge chargée de jus ou de bouillon.

Ses propriétés medicinales se réduisent aussi à rafraîchir & à relâcher, ou, ce qui est la même chose, la laitue est vraiment diluante & émolliente. Voyez DILUANT & ÉMOLLIENT.

C'est à ce titre qu'on fait entrer ses feuilles dans les bouillons & les apozemes rafraîchissans, dans les lavemens émolliens & relâchans, dans les décoctions émollientes destinées à l'usage extérieur, dans les cataplasmes, &c.

Les Medecins ont observé depuis long-tems une vertu narcotique dans les laitues. Galien rapporte que dans sa vieillesse il ne trouva point de meilleur remede contre les insomnies, auxquelles il fut sujet, que de manger des laitues le soir, soit crues, soit bouillies.

Le même auteur avance que le suc exprimé de laitue, donné à la dose de deux onces, est un poison mortel, quoique les feuilles prises en une beaucoup plus grande quantité qu'il n'en faut pour en tirer ce suc, ne fassent aucun mal. Cette prétention, que les Medecins ont apparemment divulguée, car elle est en effet fort connue, est démentie par l'expérience.

Les laitues ont passé pour diminuer la semence & le feu de l'amour ; on les a accusées aussi d'affoiblir la vûe si l'on en faisoit trop d'usage ; mais ce sont encore ici des erreurs populaires.

Les semences de laitue, qui sont émulsives, sont comptées parmi les quatre semences froides mineures. Voyez SEMENCES FROIDES.

On conserve dans les boutiques une eau distillée de laitue qui n'est bonne à rien. Voyez EAUX DISTILLEES.

Les feuilles de laitue entrent dans l'onguent populeum ; ses semences dans le syrop de jujube, dans celui de tortue & dans le requies Nicolai. (b)


LAJAZZEou LAJAZZO, (Géog.) ville de la Turquie asiatique, dans la Caramanie, aux confins de la Syrie, près du mont Néro, sur la côte septentrionale du golfe de même nom, assez près de son embouchure, à six lieues de l'ancien Issus ; mais son golfe reste toûjours le même que l'Issicus sinus des anciens. Ce golfe est dans la Méditerranée, entre la Caramanie & la Syrie, entre Adana & Antioche. (D.J.)


LAKA(Géogr.) ville d'Espagne dans la Castille vieille, sur la riviere d'Arianza.


LALAS. m. (Hist. mod.) titre d'honneur que donnent les sultans aux visirs & à un grand de l'empire. Suivant son étymologie, il signifie tuteur, parce qu'ils sont les gardiens & les tuteurs des freres du sultan. Voyez Cantemir, hist. othomane.


LALANDLalandia, (Géog.) petite île du royaume de Danemark, dans la mer Baltique ; elle est très-fertile en blé. Elle n'a aucune ville, mais seulement quelques lieux fortifiés, comme Naxchow, Parkoping, Nysted. Cette île a huit milles d'orient en occident, & cinq du nord au sud. Longit. 29. 20-55. lat. 54. 48-53. (D.J.)


LALETANI(Géog. anc.) ancien peuple d'Espagne, qui faisoit partie de la Catalogne d'aujourd'hui, & occupoit Barcelone, & ses environs. (D.J.)


LALLUSS. m. (Hist. anc. Mytholog.) nom d'une divinité des anciens qui étoit invoquée par les nourrices pour empêcher les enfans de crier, & les faire dormir. C'est ce que prouve un passage d'Ausone :

Hic iste qui natus tibi

Flos flosculorum Romuli,

Nutricis inter lemmata

Lallique somniferos modos

Suescat peritis fabulis

Simul jocari & discere.

Peut-être aussi n'étoient-ce que des contes ou des chansons qu'on faisoit aux petits enfans pour les faire dormir. Voyez Ephemérides natur. curios. Centuria V. & VI.


LALONDES. f. (Hist. nat. Bot.) espece de jassemin de l'île de Madagascar. Il a les feuilles plus grandes que celui d'Europe ; il croit en arbrisseau, sans ramper ni s'attacher à d'autres arbres. Sa fleur répand une odeur merveilleuse.


LAMAS. m. (terme de Relation.) Les lamas sont les prêtres des Tartares asiatiques, dans la Tartarie chinoise.

Ils font voeu de célibat, sont vêtus d'un habit particulier, ne tressent point leurs cheveux, & ne portent point de pendans d'oreilles. Ils font des prodiges par la force des enchantemens & de la magie, récitent de certaines prieres en maniere de choeurs, sont chargés de l'instruction des peuples, & ne savent pas lire pour la plûpart, vivent ordinairement en communauté, ont des supérieurs locaux, & audessus de tous, un supérieur général qu'on nomme le dalai-lama.

C'est-là leur grand pontife, qui leur confere les différens ordres, décide seul & despotiquement tous les points de foi sur lesquels ils peuvent être divisés ; c'est, en un mot, le chef absolu de toute leur hiérarchie.

Il tient le premier rang dans le royaume de Tongut par la vénération qu'on lui porte, qui est telle que les princes tartares ne lui parlent qu'à genoux, & que l'empereur de la Chine reçoit ses ambassadeurs, & lui en envoie avec des présens considérables. Enfin, il s'est fait lui-même, depuis un siecle, souverain temporel & spirituel du Tibet, royaume de l'Asie, dont il est difficile d'établir les limites.

Il est regardé comme un dieu dans ces vastes pays : l'on vient de toute la Tartarie, & même de l'Indostan, lui offrir des hommages & des adorations. Il reçoit toutes ces humiliations de dessus un autel, posé au plus haut étage du pagode de la montagne de Pontola, ne se découvre & ne se leve jamais pour personne ; il se contente seulement de mettre la main sur la tête de ses adorateurs pour leur accorder la rémission de leurs péchés.

Il confere différens pouvoirs & dignités aux lamas les plus distingués qui l'entourent ; mais dans ce grand nombre, il n'en admet que deux cent au rang de ses disciples, ou de ses favoris privilégiés ; & ces deux cent vivent dans les honneurs & l'opulence, par la foule d'adorateurs & de présens qu'ils reçoivent de toutes parts.

Lorsque le grand lama vient à mourir, on est persuadé qu'il renaît dans un autre corps, & qu'il ne s'agit que de trouver en quel corps il a bien voulu prendre une nouvelle naissance ; mais la découverte n'est pas difficile, ce doit être, & c'est toujours dans le corps d'un jeune lama privilégié qu'on entretient auprès de lui ; & qu'il a par sa puissance désigné son successeur secret au moment de sa mort.

Ces faits abrégés, que nous avons puisés dans les meilleures sources, doivent servir à porter nos réflexions sur l'étendue des superstitions humaines, & c'est le fruit le plus utile qu'on puisse retirer de l'étude de l'Histoire. (D.J.)

LAMA, (Géog. anc.) ancienne ville de la Lusitanie, au pays des Vettons, selon Ptolomée, liv. II. chap. v. Quelques-uns croient que c'est Lamégal, village de Portugal, dans la province de Trallos-mortes, à 7 lieues nord de Guarda. (D.J.)


LAMANAGES. m. (Marine) c'est le travail & la manoeuvre que font les matelots ou mariniers pour entrer dans un port & dans une riviere, ou pour en sortir, sur-tout lorsque l'entrée en est difficile.


LAMANEURS. m. (Marine) pilote lamaneur, Locman. Ce sont des pilotes pratiques des ports & des entrées des rivieres, qui y font leur résidence, & que l'on prend pour l'entrée & la sortie de ces endroits, lorsqu'on ne les connoît pas bien, ou qu'il y a des dangers ou des bancs qu'il faut éviter. L'ordonnance de la marine de 1681, liv. IV. tit. III. traite des pilotes lamaneurs, de leurs fonctions, de l'examen qu'ils doivent subir avant d'être reçus, de leurs salaires, de leurs privileges, & des peines auxquelles ils sont condamnés, si par ignorance ou par méchanceté ils avoient causé la perte d'un bâtiment, qu'ils seroient chargés de conduire. Voici comme l'ordonnance s'explique à ce sujet, art. xviij. " Les lamaneurs qui par ignorance auront fait échouer un bâtiment, seront condamnés au fouet, & privés pour jamais du pilotage ; & à l'égard de celui qui aura malicieusement jetté un navire sur un banc ou rocher, ou à la côte, il sera puni du dernier supplice, & son corps attaché à un mât planté près le lieu du naufrage ".


LAMANTINmanati, s. m. (Hist. nat.) animal amphibie, qui a été mis au nombre des poissons par plusieurs naturalistes, & qui a été regardé comme un quadrupede par ceux qui l'ont mieux observé. Cet animal a beaucoup de rapport à la vache marine, & au phoca ou veau de mer ; il paroit qu'il doit passer comme eux pour quadrupede. Le lamantin a depuis dix jusqu'à quinze piés de longueur, & même davantage, & six ou sept piés de largeur ; il pese depuis soixante-dix jusqu'à cent ou deux cent livres ; on prétend même qu'il s'en trouve du poids de neuf cent livres. La tête est oblongue, ronde ; elle a quelque ressemblance avec celle d'un boeuf ; mais le muffle est moins gros, & le menton est plus épais ; les yeux sont petits ; il n'y a que de petits trous à l'endroit des oreilles ; les levres sont grandes ; il sort de la bouche deux dents longues d'un ampan, & grosses comme le pouce ; le col est très-gros & fort-court ; cet animal a deux bras courts, terminés par une sorte de nageoire composée comme une main de cinq doigts qui tiennent les uns aux autres par une forte membrane, & qui ont des ongles courtes : c'est à cause de ces sortes de mains que les Espagnols ont appellé cet animal manates ou manati ; il n'y a aucune apparence de piés à la partie postérieure du corps qui est terminée par une large queue. Les lamantins femelles ont sur la poitrine deux mammelles arrondies ; celles d'un individu long de quatorze piés neuf pouces, avoient sept pouces de diametre, & quatre pouces d'élévation ; le mamelon étoit long de deux ou trois pouces d'élévation, & avoit un pouce de diametre. Les parties de la génération ressemblent à celles des autres quadrupedes, & même à celles de l'homme & de la femme. La peau du lamantin est épaisse, dure, presqu' impénétrable, & revêtue de poils rares, gros, & de couleur cendrée ou mêlée de gris & de brun.

Cet animal broute l'herbe commune & l'algue de mer sur les bords de l'eau sans en sortir ; on prétend qu'il ne peut pas marcher, & qu'étant engagé dans quelque anse, d'où il ne puisse pas sortir avec le reflu, il demeure sur le sable, sans pouvoir s'aider de ses bras ; d'autres assurent qu'il marche, ou au moins qu'il se traîne sur la terre ; il jette des larmes ; il se plaint lorsqu'on le tire de l'eau ; il a un cri, il soupire ; c'est à cause de cette sorte de lamentation qu'il a été appellé lamantin ; ce gémissement est bien différent du chant : cependant on croit que cet animal a donné lieu à la fable des sirènes : lorsqu'il porte ses petits entre ses bras, & qu'on le voit hors de l'eau avec ses mammelles & sa tête, on pourroit peut-être y appercevoir quelques rapports avec la figure chimérique des sirènes. Le lamantin aime l'eau fraîche ; aussi ne s'éloigne-t-il guere des côtes ; on le trouve à l'embouchure des grandes rivieres, en divers lieux de l'Afrique, dans la mer rouge, dans l'île de Madagascar, à Manaar près de Ceylan, aux îles Moluques, Philippines, Lucayes, & Antilles, dans la riviere des Amazones ; au Bresil, à Surinam, au Pérou, &c. Cet animal est timide ; il s'apprivoise facilement ; ses principaux ennemis sont le crocodile & le requin : il porte ordinairement deux petits à-la-fois ; lorsqu'il les a mis bas, il les approche de ses mammelles avec ses bras ; ils se laissent prendre avec la mere, lorsqu'elle n'a pas encore cessé de les nourrir. La chair du lamantin est très-bonne à manger, blanche & fort saine : on la compare pour le goût à celle du veau, mais elle est plus ferme ; sa graisse est une sorte de lard qui a jusqu'à quatre doigts d'épaisseur, on en fait des lardons & des bardes pour les autres viandes ; on le mange fondu sur le pain comme du beurre ; il ne se rancit pas si aisément que d'autres graisses ; on trouve dans la tête du lamantin, quatre pierres de différentes grosseurs, qui ressemblent à des os : elles sont d'usage en Medecine.

On tue le lamantin tandis qu'il paît sur le bord des rivieres ; lorsqu'il est jeune, il se prend au filet. Dans le continent de l'Amérique, lorsque les pêcheurs voient cet animal nager à fleur d'eau, ils lui jettent depuis leur barque ou leur canot, des harpons qui tiennent à une corde menue mais forte. Le lamantin étant blessé, s'enfuit : alors on lâche la corde à l'extrémité de laquelle est lié un morceau de bois ou de liege, pour l'empêcher d'être submergée entierement, & pour en faire appercevoir le bout : le poisson ayant perdu son sang & ses forces, aborde au rivage. Voyez l'Hist. nat. des animaux, par MM. Arnauld de Nobleville, & Salerne, tom. V. Voyez QUADRUPEDE.


LAMAO(Géog.) petite île de l'Océan oriental, à 4 lieues de la côte de la Chine ; elle est dans un endroit bien commode, entre les trois grandes villes de Canton, de Thieuchen, & de Chinchen. (D.J.)


LAMBALE(Géog.) petite ville de France dans la haute-Bretagne, chef-lieu du duché de Penthievre, au diocèse de Saint Brieux, à cinq lieues de cette ville, & à quinze de Rennes. long. 15. 4. lat. 48. 28.

C'est au siege de Lambale en 1591, que fut tué le fameux François de la Noue, surnommé Bras-de-fer ; il eut le bras fracassé d'un coup de canon en 1570, à l'action de Fontenay ; on le lui coupa, & on lui en mit un postiche de ce métal. La Noue étoit tout ensemble le premier capitaine de son tems, le plus humain & le plus vertueux. Ayant été fait prisonnier en Flandres en 1580, après un combat desespéré, les Provinces-unies offrirent pour son échange le comte d'Egmont, le comte de Champigni, & le Baron de Selles ; mais plus ils témoignoient par cette offre singuliere l'idée qu'ils avoient du mérite de la Noue, moins Philippe II. crut devoir acquiescer à son élargissement ; il ne l'accorda que cinq ans après, sous condition qu'il ne serviroit jamais contre lui ; que son fils Téligny, alors prisonnier du duc de Parme, resteroit en ôtage, & qu'en cas de contravention, la Noue payeroit cent mille écus d'or. Général des troupes, il n'avoit pas cent mille sols de bien. Henri IV. par un sentiment héroïque, répondit pour lui, & engagea pour cette somme les terres qu'il possédoit en Flandres. Les ducs de Lorraine & de Guise voulurent aussi par des motifs de politique, devenir caution de ce grand homme ; il a laissé des mémoires rares & précieux. Amyraut a donné sa vie ; tous les Historiens l'ont comblé d'éloges ; mais personne n'en a parlé plus souvent, plus dignement, & avec plus d'admiration que M. de Thou. Voyez le, si vous êtes encore sensible au noble récit des belles choses. (D.J.)


LAMBDAS. m. (Gramm.) Voyez l'art. L.


LAMBDOIDEadj. mas. en Anatomie, est le nom que l'on donne à la troisieme suture propre du crâne, parce qu'elle a la figure d'un lambda grec. Voyez SUTURE.

On la nomme quelquefois par la même raison, ypsiloïde, comme ayant quelque ressemblance avec l'upsilon grec. Voyez UPSILOÏDE.

On appelle angle lambdoïde, une apophyse de l'os des tempes, qui forme une partie de cette suture.


LAMBEAUS. m. (Gramm. & Art. méchaniq.) morceau d'étoffe déchirée. Mettre en lambeaux, c'est déchirer. Voyez les art. suiv.

LAMBEAU, (Chapelier) c'est un morceau de toile neuve & forte, qui est taillée en pointe, de la forme des capades, & que l'on met entre chacune, pour les empêcher de se joindre, ou, comme ils disent, de se feutrer ensemble, tandis qu'on les bastit, pour en former un chapeau. C'est proprement le lambeau qui donne la forme à un chapeau, & sur lequel chaque capade se moule. Voyez CHAPEAU & nos fig.

LAMBEAU, terme de Chasse, c'est la peau velue du bois de cerf qu'il dépouille, & qu'on trouve au pié du freouer.


LAMBELS. m. (Blason) espece de brisure la plus noble de toutes ; elle se forme d'un filet qui se place ordinairement au milieu & le long du chef de l'écu, sans qu'il touche ses extrémités. Sa largeur doit être de la neuvieme partie du chef ; il est garni de pendans qui ressemblent au fer d'une coignée, ou plûtôt aux gouttes de la frise de l'ordre dorique, qu'on voit sous les triglyphes. Quand il y a plus de trois pendans, il en faut spécifier le nombre. Il y en a quelquefois jusqu'à six dans les écus de cadets. Le lambel distingue les cadets des ainés.


LAMBESC(Géog.) en latin moderne, lambescum, petite ville de France en Provence, à 4 lieues d'Aix. Long. 23. 7. lat. 43. 32. (D.J.)


LAMBESElambaesa, (Géog. anc.) ancienne ville d'Afrique dans la Numidie, dont Antonin & Ptolomée parlent plus d'une fois ; elle étoit un des siéges épiscopaux du pays. Il s'y tint un concile vers l'an 240 de J. C. Baudrand dit que c'est une ville de Barbarie, au royaume d'Alger & de Constantine, sur la riviere de Suffegmar ; il la nomme lambesca. (D.J.)


LAMBITIFadj. terme de Pharmacie, qui n'est pas fort en usage ; il signifie un médicament qu'on prend en séchant au bout d'un bâton de réglisse.

C'est la même chose que ce qu'on appelle autrement linetus, looch, & éclegme. Voyez LOOCH.


LAMBOURDESS. f. (Jardinage) ce sont de petites branches, maigres, longuettes, de la grosseur d'un fétu, plus communes aux arbres à pepin, qu'aux fruits à noyaux. Ces branches ont des yeux plus gros & plus serrés que les branches à bord, & jamais elles ne s'élevent droit comme elles, mais toujours sur les côtés, & en maniere de dard. On peut dire que les lambourdes sont les sources fécondes des fruits ; c'est d'elles principalement que naissent les bons boutons. La coutume est de les casser par les bouts, à dessein de les décharger, & de peur qu'elles n'aient à nourrir par la suite un trop grand nombre de boutons à fruit qui avorteroient.

LAMBOURDES, (Charpente) ce sont des pieces de bois que l'on met le long des murs & le long des poutres, sur des corbeaux de bois, de fer ou de pierre pour soutenir les bouts des solives lorsqu'elles ne portent point dans les murs ni sur les poutres. Voyez nos fig.


LAMBREQUINS. m. terme de Blason, les lambrequins sont des volets d'étoffes découpés, qui descendant du casque, coëffent & embrassent l'écu pour lui servir d'ornement. Quelques-uns disent lamoquin, d'autres lambequin, & il y en a qui croient que le mot de lambrequin est venu de ce qu'ils pendoient en lambeaux ; & étoient tout hachés des coups qu'ils avoient reçus dans les batailles. Ceux qui sont formés de feuillages entremêlés les uns dans les autres, sont tenus plus nobles que ceux qui ne sont composés que de plumes naturelles. Le fond & le gros du corps des lambrequins doivent être de l'émail du fond & du champ de l'écu ; mais c'est de ses autres émaux qu'on doit faire leurs bords. Les lambrequins étoient l'ancienne couverture des casques, comme la cotte d'armes étoit celle du reste de l'armure. Cette espece de couverture préservoit les casques de la pluie & de la poudre, & c'étoit par-là que les chevaliers étoient reconnus dans la mêlée. On les faisoit d'étoffe, & ils servoient à soutenir & à lier les cimiers qu'on faisoit de plumes. Comme ils ressembloient en quelque façon à des feuilles d'acanthe, quelques-uns les ont appellés feuillards ; on les a mis quelquefois sur le casque en forme de bonnet, élevé comme celui du doge de Venise, & leur origine vient des anciens chaperons qui servoient de coëffure aux hommes & aux femmes. Voyez le dictionnaire de Trévoux & nos pl. de Blason.


LAMBRISS. m. (Archit.) mot général qui signifie en terme de maçonnerie, toutes sortes de plat-fonds & ouvrages de maçonnerie, dont on revêt les murailles sur des lattes ; car encore que le mot de lambris se prenne particulierement pour ce que les Latins appellent lacunar, c'est-à-dire tout ce qui est au-dessus de la tête ; il désigne aussi tout enduit de plâtre soutenu par des lattes, formant des cloisons.

On appelle encore lambris, en terme de menuiserie, tout ouvrage de menuiserie dont on revêt les murs d'un appartement, tant par les côtés, que dans le platfond.

Il est bon de savoir à ce sujet, que quand on attache les lambris contre les poutres & les solives, il faut laisser du vuide ou des petits trous, pour que l'air y passe, & qu'il empêche que du bois appliqué contre de l'autre bois, ne s'échauffe ; car il peut arriver des accidens par les lambris attachés aux planchers contre les solives ou poutres, que la pesanteur du bois fait affaisser, ou qui viennent à dépérir & à se gâter, sans que l'on s'en apperçoive.

On dore, on peint, on vernisse, on enrichit de tableaux les lambris de nos appartemens. On en faisoit de même à Rome ; mais les lambris dorés ne s'y introduisirent qu'après la destruction de Carthage. On commença sous la censure de Lucius Mummius par dorer ceux du capitole ; ainsi de la dorure des lambris de nos chapelles, nous sommes venus à celle de nos cabinets ; enfin les termes de luxe se sont multipliés sur ce sujet avec les ouvrages qui s'y rapportent.

On appelle donc lambris d'appui, le lambris qui n'a que deux, trois ou quatre piés dans le pourtour d'une piece.

Lambris de revêtement, designe un lambris qui prend depuis le bas jusqu'au haut.

Lambris de demi-revêtement, est celui qui ne passe pas la hauteur de l'attique de la cheminée, & audessus duquel on met de la tapisserie.

Lambris feint, est un lambris de couleur, fait par compartimens, qui imitent un véritable lambris.

Lambris de marbre, est un revêtement par divers compartimens de marbre, qui est ou à rase, c'est-à-dire sans saillie, comme aux embrasures des croisées de Versailles ; ou avec des saillies, comme à l'escalier de la reine du même château. On fait de tels lambris de trois hauteurs, comme dans la menuiserie.

Le mot lambris, vient, selon les uns, de ambrices, qui dans Festus signifie des lattes ; selon Ménage, de imbrex, une tuile, en y ajoutant l'article ; & selon le P. Pezron, du celtique lambrusq, qui désigne un panneau de menuiserie, fait pour revêtir les murs d'un appartement. Le lecteur peut choisir entre ces trois étymologies. (D.J.)


LAMBROLE, (Géog.) Lambras dans Pline, riviere d'Italie dans la Lombardie au Milanez. Elle a sa source près de Pescaglio, entre le lac de Côme & le lac de Lecco, entre dans le Lodésan, & se perd dans le Pô, à sept milles au-dessus du Pont de Plaisance. (D.J.)


LAMES. f. (Gramm.) se dit en général de toute portion de métal, plate, longue, étroite & mince. Voyez aux articles suivans différentes acceptions de ce mot.

LAMES inférieures du nez, (Anatom.) c'est la même chose que ce qu'on nomme les cornets inférieurs du nez.

Presque tous les anatomistes font des lames inférieures du nez, deux os spongieux particuliers de la tête, roulés en maniere de coquille, un dans chaque narine, & formant dans quelques sujets par un jeu de la nature, une continuité avec l'os ethmoïde ; mais ce n'est point par un jeu de la nature que les cornets inférieurs du nez forment une continuité avec l'os ethmoïde, c'est qu'ils en sont réellement une portion, & que par conséquent on peut les retrancher du nombre des os, qu'on compte ordinairement dans la tête.

Comme les lames osseuses qui font leur union avec l'os ethmoïde, ou avec l'os unguis, ou avec l'os maxillaire, sont très-minces & très-fragiles, on les casse presque toujours, & d'autant plus facilement qu'ils sont retenus avec l'os maxillaire par leur apophyse en forme d'oreille, qui est engagée dans le sinus maxillaire.

Les cornets inférieurs se soudent avec l'os du palais, & ensuite avec l'os maxillaire ; mais cette union ne les doit pas faire regarder comme faisant partie de l'un ou de l'autre de ces os : presque tous les os qui se touchent, s'unissent & se soudent ensemble avec l'âge, les uns plutôt, les autres plus tard. Une piece osseuse peut être regardée comme un os particulier, lorsque dans l'âge où les os sont bien formés, on ne trouve point entr'elles & les pieces voisines une continuité non interrompue d'ossification.

Pour avoir un os ethmoïde auquel les cornets inférieurs restent attachés, il n'y a qu'à choisir une tête où ces cornets ne soient point encore soudés avec les os du palais & les os maxillaires ; on ouvrira le sinus maxillaire par sa partie externe, & on détruira le bord de l'os maxillaire, sur lequel l'oreille du cornet inférieur est appliquée ; pour ne point en même tems détacher le cornet de l'os ethmoïde, il faut un peu d'adresse & de patience, & avec cela ne réussira-t-on pas toujours.

L'oreille du cornet étant ainsi dégagée, on ôte l'os maxillaire qui suit ordinairement l'os du palais & le cornet reste attaché à l'os ethmoïde.

Au reste, il n'est pas besoin de cette préparation si l'on veut seulement s'assurer de la continuité des lames spongieuses inférieures avec l'os ethmoïde ; il ne faut que consulter des têtes où il n'y a rien de détruit, on verra presque toujours que du bord supérieur de chaque cornet inférieur, s'éleve une lame qui va s'attacher à l'os ethmoïde ; & lorsque les cornets inférieurs sont séparés de l'os ethmoïde, on apperçoit sur leur bord supérieur, de petites éminences osseuses qui ne paroissent être que les restes de la lame rompue. (D.J.)

LAME D'EAU, (Hydr.) est, à proprement parler, un jet applati, tel qu'en vomissent les animaux qui accompagnent les fontaines. Ces jets applatis sont de vrais parallélogrammes. Voyez JET-D'EAU. (K)

LAME, (Marine) Ce sont les flots ou vagues que la mer pousse les uns contre les autres ; il y a des côtes le long desquelles la mer forme des lames si grosses, qu'il est très-difficile d'y pouvoir débarquer sans courir le risque de voir les chaloupes renversées ou remplies par ces lames. On dit la lame vient de l'avant ou de l'arriere, c'est-à-dire, que le vent pousse la vague contre l'avant ou contre l'arriere du vaisseau. La lame vient du large, la lame prend par le travers, c'est-à-dire que les vagues ou les flots donnent contre le côté du vaisseau.

La lame est courte, se dit lorsque les vagues de la mer se suivent de près les unes des autres.

La lame est longue lorsque les vagues se suivent de loin & lentement.

LAME à deux tranchans, (Ardois.) le corps du marteau dont les couvreurs se servent pour couper l'ardoise.

LAME, (Boutonnier) c'est de l'or ou de l'argent, trait fin ou faux, qu'on a battu & applati entre deux rouleaux d'acier poli, pour le mettre en état d'être facilement tortillé ou filé sur un brin de soie ou de fil.

Quoique l'or & l'argent en lame soit presque toujours destiné à être filé sur la soie ou le fil, on ne laisse pas que d'en employer sans être filé dans la fabrique de quelques étoffes & rubans, & même dans les broderies, dentelles, galons & autres ouvrages semblables pour les rendre plus riches & plus brillans.

LAMES, (Soieries) partie du battant. Ce sont, dans le métier à fabriquer des étoffes, des planches de noyer de cinq à six pouces de large, d'un pouce d'épaisseur, pour soutenir & porter le dessus du battant au moyen d'une mortaise juste & bien chevillée, pratiquée de chaque côté. Le dessus du battant ou la poignée a également une mortaise de chaque côté, dans laquelle elle entre librement pour laisser la facilité de la lever & baisser, quand on veut sortir le peigne. Voyez BATTANT. Il y a aussi une partie qu'on appelle porte-lame. Voyez METIER EN SOIE, à l'article SOIERIE.

LAME, (Fourbisseur) on appelle ainsi la partie des épées, des poignards, des bayonnettes & autres armes offensives, qui perce & qui tranche. On dit aussi la lame d'un couteau, la lame d'un rasoir, pour exprimer la partie de ces ustensiles de ménage qui coupe ou qui rase. Toutes ces sortes de lames sont d'acier très-fin, ou du moins d'acier moyen. Les lames des armes se font par les fourbisseurs, & celles des couteaux par les couteliers. Voyez FOURBISSEUR & COUTELIER.

La bonne qualité d'une lame d'épée est d'être bien pliante & bien évidée : on en fait à arrête, à dos & à demi-dos.

Les lames de damas & d'Angleterre sont les plus estimées pour les étrangers, & celles de Vienne en Dauphiné pour celles qu'on fabrique en France.

Voyez les différentes sortes de lames & leur profil, au bas de la planche du Fourbisseur au moulin.

LAMES, CONTRE-LAMES, terme de manufacture, ce sont, dans les métiers des faiseurs de gaze, trois tringles de bois qui servent à tirer ou baisser les lisses, c'est pourquoi on les appelle aussi tirelisses. Voyez GAZE.

LAME signifie en général parmi les Horlogers une petite bande de métal, un peu longue & fort mince ; mais elle s'entend particulierement de la bande d'acier trempé mince & fort longue, dont est formé le grand ressort d'une montre ou d'une pendule. Cependant lorsque ce ressort est dans le barillet, ils regardent alors chacun de ses tours comme autant de lames. C'est en ce sens qu'ils disent que les lames d'un ressort ne doivent point se frotter, lorsqu'il se débande. Voyez RESSORT.

LAME, en terme de Lapidaire, n'est autre chose qu'une lame de couteau, dont l'ébaucheur se sert pour hacher sa roue.

LAMES, (à la monnoie) ce sont des bandes minces de métal, soit d'or, d'argent ou de billon, formées & jettées en moule d'une épaisseur conséquente à l'espece de monnoie que l'on veut fabriquer.

Les lames, avant de passer au coupoir, sont ébarbées, dégrossies, recuites & laminées.

LAMES les, (Rubanier) ce sont de petites barres de bois que les marches font baisser par le moyen de leurs lacs ; elles sont plates & enfilées par leur tête dans deux broches ou boulons de fer qui traversent leur chassis, qui est lui-même couché & arrêté sur les traverses du métier ; leur usage est de faire hausser la haute-lisse, au moyen de leurs tirans qui redescendent ensuite par le poids de la platine, lorsque l'ouvrier quitte la marche qu'il enfonçoit ; il y en a autant que de marches. Voyez MARCHES.

LAME PERCEE, (Rubanier) est une barre étroite & mince comme une lame, voyez LAMES, attachée par les deux bouts dessus ou dessous les deux barres de long du métier à frange ; cette lame fixe est percée de plusieurs trous, pour donner passage aux tirans des lisettes ; ces tirans, au nombre de deux (puisqu'il n'y a que deux lisettes), ont chacun un noeud juste à l'endroit où ils doivent s'arrêter dessus la lame percée ; ces noeuds n'empêchent pas que ces tirans ne puissent baisser, lorsqu'ils sont tirés par les marches, mais bien de remonter au-delà d'eux, sans quoi le bandage de derriere & qui les fait mouvoir, entraîneroit tout à lui.

LAME, (Tapissier) c'est cette partie du métier de basselissier, qui est composée de plusieurs petites ficelles attachées par haut & par bas à de longues tringles de bois, appellées liais. Chacune de ces ficelles, que l'on nomme lisse, a sa petite boucle dans le milieu faite de la même ficelle, ou son petit anneau de fer, de corne, d'os, de verre ou d'émail, à travers desquels sont passés les fils de la chaîne de la piece que l'on veut fabriquer.

LAME, (Tireur d'or) les Tireurs d'or appellent ainsi de l'or ou de l'argent trait fin ou faux, qu'on a battu ou écaché entre deux petits rouleaux d'acier poli, pour le mettre en état de pouvoir être facilement tortillé ou filé sur de la soie ou du fil de chanvre ou de lin.

Quoique l'or & l'argent en lame soient presque toujours destinés à être filés sur la soie ou sur le fil, on ne laisse pas cependant d'en faire entrer de non-filé dans la composition de quelques étoffes, même de certaines broderies, dentelles & autres semblables ouvrages, pour les rendre plus brillantes & plus riches. Voyez OR.

LAME, chez les Tisserands & autres ouvriers qui travaillent avec la navette, signifie la partie de leur métier, qui est faite de plusieurs petites ficelles attachées par les deux bouts à de longues tringles de bois, appellées liais.

Chacune de ces ficelles, appellées lisses, a dans son milieu une petite boucle de la même corde, ou un petit anneau de fer, d'os &c, à-travers desquels sont passés les fils de la chaîne de la toile que l'on veut travailler.

Les lames, qui sont suspendues en l'air par des cordes passées dans des poulies au haut du métier des deux côtés, servent par le moyen des marches qui sont en bas, à faire hausser & baisser alternativement les fils de la chaîne, entre lesquels on glisse la navette, pour porter successivement le fil de la trame d'un côté à l'autre du métier.

LAMES, au jeu de trictrac, certaines marques longues terminées en pointes, & tracées au fond du trictrac. Il y en a vingt-quatre : elles sont blanches & vertes, ou d'autres couleurs opposées ; c'est sur ces lames qu'on fait les cases. On les appelle encore fleches ou languettes. Voyez l'art. TRICTRAC.


LAMÉadj. (Ourdissage) il se dit de tout ouvrage où l'on a employé la lame d'or ou d'argent. On dit lamé d'or & lamé d'argent.


LAMÉGO(Géog.) en latin Lameca ou Lamacum, ville de Portugal dans la province de Beira, entre Coimbre & Guarda, à 26 lieues S. E. de Brague, 50 de Lisbonne. Les Arabes l'ont conquise deux fois sur les Chrétiens ; elle est aujourd'hui le siege d'un évêque, a une petite citadelle & plusieurs privileges. Long. 10. 18. latit. 44. 1. (D.J.)


LAMENTATION(Gram.) c'est une plainte forte & continuée ; la plainte s'exprime par le discours ; les gémissemens accompagnent la lamentation ; on se lamente dans la douleur, on se plaint du malheur. L'homme qui se plaint, demande justice ; celui qui se lamente, implore la pitié.

LAMENTATION FUNEBRE, (Littérat.) en latin lassum, terme générique, qui désigne les cris de douleurs, les plaintes, les gémissemens qu'on répandoit aux funérailles chez plusieurs peuples de l'antiquité.

Diodore de Sicile nous apprend qu'à la mort des souverains en Egypte toute la face du pays étoit changée, & que l'on n'entendoit de toutes parts, à leurs pompes funebres, que des gémissemens & des lamentations.

Cette même coutume régnoit chez les Assyriens & les Phéniciens, au rapport d'Hérodote & de Strabon. De-là viennent ces fêtes lugubres des femmes d'Egypte & de Phénicie, où les unes pleuroient leur dieu Apis, & les autres se désoloient sur la perte d'Adonis. Voyez ADONIS.

Les Grecs imiterent une pratique qui convenoit si bien à leur génie. On sait assez tout ce que les poëtes ont chanté des lamentations de Thétis, à la mort de son fils Achille ; & des voyages des muses en habit de deuil à Lesbos, pour y assister aux funérailles & y faire leurs lamentations. Mais c'est certainement à cet usage des lamentations funebres qu'il faut rapporter l'origine de l'élegie.

Enfin la flûte accommodée aux sanglots de ces hommes & de ces femmes gagées, qui possédoient le talent de pleurer sans affliction, fit un art ingénieux des lamentations, qui n'étoient auparavant ni liées ni suivies. Elle en donna le signal, & en régla le ton.

Cette musique ligystale, expressive de la douleur, consola les vivans en même tems qu'elle honora les morts. Comme elle étoit tendre & pathétique, elle remuoit l'ame, & par les mouvemens qu'elle lui inspiroit, elle la tenoit tellement occupée, qu'il ne lui restoit plus d'attention pour l'objet même, dont la perte l'affligeoit. Il n'est peut-être point de plus grand secret pour charmer les amertumes de la vie. (D.J.)

LAMENTATIONS, (Théolog.) on donne ce nom à un poëme lugubre, que Jérémie composa à l'occasion de la mort du saint roi Josias, & dont il est fait mention dans le second livre des Paralipomenes, chap. xxxv. v. 25. On croit que ce fameux poëme est perdu, mais il nous en reste un autre du même prophete, composé sur la ruine de Jérusalem par Nabuchodonosor.

Ces lamentations contiennent cinq chapitres, dont les quatre premiers sont en vers acrostiches & abecedaires ; chaque verset ou chaque strophe commençant par une des lettres de l'alphabet hébreu, rangées selon son ordre alphabétique. Le premier & le second chapitre contiennent vingt-deux versets, suivant le nombre des lettres de l'alphabet. Le troisieme a trois versets de suite, qui commencent par la même lettre ; il y a en tout soixante-six versets. Le quatrieme est semblable aux deux premiers, & n'a que vingt-deux versets. Le cinquieme n'est pas acrostiche.

Les Hébreux donnent au livre des lamentations le nom d'echa du premier mot du texte, ou de kinnoth, lamentationes. Les Grecs les appellent , qui signifie la même chose en leur langue. Le style de Jérémie est tendre, vif, pathétique. C'étoit son talent particulier que d'écrire des choses touchantes.

Les Hébreux avoient coutume de faire des lamentations ou des cantiques lugubres à la mort des grands hommes, des princes, des héros qui s'étoient distingués dans les armes, & même à l'occasion des malheurs & des calamités publiques. Ils avoient des recueils de ces lamentations, comme il paroit par les Paralipomenes, ecce scriptum fertur in lamentationibus, c. xxxv. v. 25. Nous avons encore celles que David composa à la mort d'Abner & de Jonathas. Il semble par Jérémie qu'ils avoient des pleureuses à gage ; comme celles qu'on nommoit chez les Romains, Praeficae, vocate lamentatrices & veniant... festinent & assumant super nos lamentum, c. xix. v. 16. Calmet, Diction. de la Bibl. Voyez DEUIL, ÉLEGIE, FUNERAILLES, &c. (G)


LAMÉTIA(Géog. anc.) ancienne ville de l'Italie, dans la grande Grece, au pays des Brutiens ; Cluvier croit que Lamétia est Santa Euphemia ; mais Holstenius prétend que c'est l'Amanthéa ; le promontorium Lametum est le capo Suvaro. La riviere Lametus est le Lamato ou l'Amato. (D.J.)


LAMETTESS. f. (Soierie) ce sont, dans le métier de l'ouvrage en étoffes de soie, de petites lames de bois, d'une ligne d'épaisseur, servant à soutenir les carreaux des lisses qui passent entre les carquerons ou calquerons, & qui s'usent moins que la corde.


LAMIA(Géog. anc.) ville de Thessalie, en Phthiotide ; elle est principalement mémorable par la bataille qui se donna dans son territoire, après la mort d'Alexandre, entre les Athéniens secourus des autres Grecs, & Antipater Gouverneur de la Macédoine. Le succès de cette journée fut très-funeste aux Athéniens, & à plusieurs autres villes de la Grece, comme il paroît par le récit de Diodore de Sicile, liv. XVIII. & de Pausanias, liv. VII. Il en résulte que Suidas, au mot , se trompe quand il dit qu'Antipater perdit la bataille. (D.J.)


LAMIAQUE, GUERRE(Hist. ancienne) guerre entreprise par les Grecs ligués ensemble, à l'exception des Béotiens, contre Antipater ; & c'est de la bataille donnée près de Lamia, que cette guerre tira son nom. Voyez LAMIA. (D.J.)


LAMIE(Hist. nat.) Voyez REQUIN.


LAMIERS. m. (Art méchan.) ouvrier qui prépare la lame d'or & d'argent pour le manufacturier en étoffes riches.


LAMIESS. f. pl. Lamiae, (Mythol. littér.) spectres de la fable qu'on représentoit avec un visage de femme, & qu'on disoit se cacher dans les buissons, près des grands chemins, pour dévorer les passans. On leur donna ce nom du mot grec , qui signifie voracité ; hormis qu'on aime mieux adopter le sentiment de Bochart, qui tire de Lybie la fable des Lamies, & qui donne à ce mot une étymologie phénicienne, dont le sens est le même que celui de l'étymologie greque.

Ce qu'il y a de sûr, c'est que de tout tems & en tout pays, on a inventé de pareilles chimeres, dont les nourrices, les gouvernantes, & les bonnes femmes, se servent comme d'un épouvantail pour faire peur à leurs enfans, les empêcher de pleurer, ou les appaiser. C'est une coutume d'autant plus mauvaise, que rien n'est plus capable d'ébranler ces petits cerveaux, si tendres & si flexibles, & d'y produire des impressions de frayeur dont ils se ressentent malheureusement toute leur vie.

Lucilius se moque en très-beaux vers de la frayeur de l'homme, qui parvenu à l'âge de raison, ajoûte encore foi à ces sortes d'êtres imaginaires.

Terricula Lamias Fauni quas, Pompiliique

Instituere Numae ; tremit has, hîc omnia ponit,

Ut pueri infantes credunt signa omnia ahena

Vivere....

" Et toutes les effroyables Lamies que les Faunus & les Numa Pompilius ont inventées, il les craint. Il croit que tous ses maux & ses biens dépendent d'elles, comme les petits enfans croyent que toutes leurs poupées & toutes les statues sont vivantes "

La Fontaine a renchéri sur cette pensée de Lucile, dans cette strophe de son ingénieuse fable, le statuaire & la statue de Jupiter :

L'artisan exprima si bien

Le caractere de l'idole,

Qu'on jugea qu'il ne manquoit rien

A Jupiter que la parole.

Même l'on dit que l'ouvrier

Eut à peine achevé l'ouvrage,

Qu'on le vit frémir le premier,

Et redouter son propre ouvrage, &c.

Mais le commencement de cette fable est d'une toute autre beauté, & peut-être la Fontaine n'a rien fait de si fort. (D.J.)

LAMIES (dents de), lamiodontes, (Hist. nat. Minéral.) nom donné par quelques naturalistes à des dents de poissons que l'on trouve pétrifiées dans le sein de la terre, & que l'on croit communément avoir appartenu à des chiens de mer ou lamies. Ces dents varient pour la forme & pour la grandeur ; elles sont ordinairement triangulaires, mais on en trouve aussi qui sont très-aiguës. On en rencontre en Bearn au pié des Pyrénées, près de Dax, qui ont près de deux pouces de longueur. M. Hill dit qu'il y en a qui ont jusqu'à cinq & six pouces de longueur ; il y en a qui sont unies par les côtés, d'autres sont dentelées comme une scie. Voyez GLOSSOPETRES. (-)


LAMINAGES. m. (Art méchanique) c'est l'action & la maniere de réduire en lames, par le moyen d'une machine appellée laminoir. Il se dit particulierement de l'or, de l'argent & du plomb. Voyez les articles suivans.


LAMINIUM(Géog. anc.) ancienne ville de l'Espagne chez les Carpétaniens, selon Ptolomée, liv. II. cap. vj. c'est à présent Montiel.

Laminium donnoit à son territoire le nom de Laminitanus ager ; ce canton s'appelle aussi présentement Campo de Montiel. (D.J.)


LAMINOIRS. m. à la Monnoie, est un instrument qui a pour objet de réduire les lames au sortir des moules à une épaisseur conséquente à la monnoie que l'on veut fabriquer. Voyez Planches du Monnoyage, le manege dont l'arbre & la grande roue reçoivent leur mouvement par quatre chevaux. La fig. 2. représente le laminoire du dégrossi en H, & le laminoir simple en I ; A, est le gros arbre qui fait tourner la grande roue B ; C, C, sont les lanternes ; D, le hérisson ; E, l'arbre du hérisson ; F, F, les arbres des lanternes ; G, G, les boîtes dans lesquelles sont attachés les rouleaux du dégrossi.

La fig. 3. est le laminoir du dégrossi. A, est le conduit par lequel passent les lames ; B, la boîte ; C, C, les rouleaux ; D, D, les ressorts qui maintiennent les écrous. Fig. 4. A, est le laminoir d'après le dégrossi ; B, B, sont les rouleaux ; C, C, les pignons qui font tourner les rouleaux ; D, D, les conduits ; F, F, les vis avec les écrous.

LAMINOIR, (plomb.) machine qui sert à laminer le plomb ; c'est-à-dire à le réduire en table de telle épaisseur que l'on veut.

Avant de décrire cette machine, il convient d'expliquer ce qui concerne la fonderie particuliere à l'attelier du laminoir. On fond le plomb dans une chaudiere de fer fondu monté sur un fourneau de mâçonnerie de brique représenté dans la vignette de la seconde Planche du laminoir. Voyez aussi l'article PLOMBIER. Ce fourneau A, élevé d'environ 4 ou 5 piés, est accompagné de côté & d'autre d'un petit escalier C, composé de 4 à 5 marches, par lesquelles on peut monter sur les paliers D, d'où les ouvriers peuvent voir & travailler dans la chaudiere qui n'est élevée que de trois piés ou environ au-dessus des paliers g. C'est-là où les ouvriers se placent pour charger ou écumer la chaudiere ; au-devant du fourneau est placée une forte table V R K G, avec ses rebords. C'est sur cette table remplie de sable que l'on coule le plomb ; pour cet effet, on commence par dresser le sable avec un rable ou rateau ; on l'unit ensuite avec les plaques de cuivre dont on se sert comme d'un fer à repasser ; on observe de former une espece d'anse du côté du gruau ; ce qui se fait en formant un arrondissement dans le sable du côté opposé au fourneau, & en plaçant une grosse cheville de fer un peu conique dans le sable & au centre de l'arrondissement dont on a parlé. Cette cheville que l'on repousse après que la table est coulée & refroidie, sert à y reserver un trou, au moyen duquel & du gruau P R S, on enleve facilement la table de plomb de dessus la forme de sable pour la porter sur l'établi du laminoir, comme on le voit dans la même vignette ; Q, la table de plomb ; N, l'anse & le crochet par lequel elle est suspendue.

Pour couler la table, on commence après que la quantité de plomb suffisante est en fusion dans la chaudiere, par faire écouler ce métal dans un auge G K, aussi long que la forme de sable H est large (cet auge peut contenir 3500 livres de métal) ; ce qui se fait en lâchant au robinet la bonde de fer A, par laquelle le plomb coule du fond de la chaudiere sur une feuille de taule placée au-dessous du chevalet 1, 2, dans l'auge G K, où on le laisse un peu rafraîchir, jusqu'à ce que par exemple, un rouleau de papier soit seulement roussi & non pas enflammé par la chaleur du plomb fondu ; alors il est tems de verser : ce qui se fait en tirant les chaînes suspendues aux extrémités a a des leviers a b, qui par leurs extrémités b b, enlevent & versent le plomb contenu dans l'auge G K ; sur la forme H, bien établie de niveau ; précaution essentielle, pour que les tables de plomb ayent par-tout la même épaisseur, qui est d'environ 18 lignes. On laisse refroidir la table que l'on enleve ensuite au moyen de la grue tournante Q P, en faisant entrer le crochet N, pendant à la moufle inférieure, dans le trou reservé au-devant de la table.

Description du laminoir. Le laminoir est composé de deux cylindres ou rouleaux A A, B B, de fer fondu de 5 piés de long, non compris les tourillons. Ces cylindres ont un pié de diametre, & pesent chacun deux mille huit cent livres. Leur situation est horisontale, & ils sont placés en-travers & vers le milieu de l'établi du laminoir, comme on voit fig. 1. Planche I. du laminoir. Cet établi est composé d'un chassis A B, C I, d'environ 56 piés de long, sur six de large, élevé au-dessus du rez-de-chaussée d'environ trois piés où il est soutenu par différentes pieces de charpente, comme A Z, A m, assemblées dans le patin z m ; le dessus est rempli de rouleaux de bois A I, de cinq pouces de diametre, dont les tourillons de fer entrent dans des trous pratiqués aux faces inférieures des longs côtés du chassis dont on ne voit qu'une portion dans la figure. C'est sur ces rouleaux que la table glisse pendant l'opération du laminer. Les rouleaux A A, B B, fig. 2. & 3, A A, le rouleau supérieur ; B B, l'inférieur qui n'en differe point ; A, les tourillons de sept à huit pouces de diametre ; a la partie quarrée qui est reçue dans la boîte C C, de l'arbre C G, dont voici le détail des parties ; C C, la boîte quarrée, dans laquelle le tenon quarré a, du rouleau inférieur entre ; b, un tourillon ; d, une virole ou assiette contre laquelle la face u, de la lanterne D, vient s'appuyer ; E, partie quarrée, sur laquelle le dormant du verrouil est placé ; la place qu'il occupe est représentée par des lignes ponctuées : ce quarré est inscrit au cercle de la partie arrondie D, qui reçoit le canon m u, de la lanterne D, fig. 7. F, partie arrondie qui reçoit le canon o p, de la lanterne, F, fig. 7. G, autre tourillon ; le cercle de la partie F, est inscrit au quarré de la partie E, pour laisser le passage libre au dormant du verrouil, représenté dans les fig. 4. & 5. & le quarré est inscrit au cercle D, afin que le canon u m, de la petite lanterne, puisse passer sur cette partie. On place donc ces trois pieces, les deux lanternes, fig. 7. & le porte verrouil, fig. 4. & 5. en les faisant entrer sur l'arbre par l'extrémité G, premierement la lanterne D, ensuite le porte verrouil, & en dernier lieu la lanterne F.

Cet arbre de la proportion des parties duquel on peut juger par l'échelle jointe aux figures, ainsi que des rouleaux & des canons u m, o p, qui sont au centre des lanternes, & le porte-verrouil, sont tous de fer fondu. On fait les moules de toutes ces pieces avec différens calibres & de la même maniere que ceux des pieces d'Artillerie. Voyez CANON & FONDERIE EN FER.

Voici maintenant comment le mouvement est communiqué à cette machine. O S, figures 1. & 2. l'axe d'un rouet N ; S, la pierre qui porte la crapaudine, sur laquelle le pivot roule ; R Q, quatre leviers de treize piés de long, auxquels on attelle des chevaux. Ce rouet communique le mouvement à un arbre horisontal O H, par le moyen de la lanterne M ; ce même arbre porte encore une roue dentée ou hérisson L, & une lanterne K, qui transmettent le mouvement aux lanternes F & D, à la lanterne F, directement, puisque les dents de l'hérisson L, engrenent dans les fuseaux de la lanterne F, & à la lanterne D, au moyen de l'étoile de cuivre d d, qui engrene à-la-fois dans les lanternes D & K ; l'hérisson L & les lanternes K, M, sont fixes sur l'arbre O H, avec lequel elles tournent nécessairement, au lieu que les lanternes D & F sont mobiles sur leur axe C G, au moyen des canons qui en occupent le centre, comme on l'a remarqué ci-dessus.

Il résulte de cette construction, que de quelque sens que l'on puisse supposer que l'axe horisontal H O, puisse tourner, il y a toûjours une des deux lanternes D ou F, qui tourne du même sens que lui, & l'autre en sens contraire, savoir la lanterne F, dans le sens opposé à l'arbre, & la lanterne D, dans le même sens ; sans pour cela que le mouvement soit communiqué à l'axe commun C G, de ces deux lanternes, & par conséquent sans qu'il soit communiqué au rouleau inférieur B B, du laminoir.

Mais on parvient au moyen du verrouil, fig. 2, 4, 5 & 6, à fixer à choix une des deux lanternes D ou F sur l'arbre C G ; le verrouil ou les verrouils, car il y en a deux, sont des barres de fer forgé 56, 56, fig. 4 & 6, soudées à une poulie du même métal ; représentée en profil, fig. 2 & 4, en plan, fig. 5, où l'on voit le profil du porte-verrouil ; 7 est le trou quarré dans lequel entre la partie quarrée E de l'arbre C C G, fig. 3. a b, c d, les fourchettes qui reçoivent les verrouils 5, 5, dont les extrémités 55 entrent dans la rainure circulaire q r s t pratiquée dans la face de la lanterne D, & où les mêmes verrouils trouvent un point d'appui dans les barres de fer q s, t r, fig. 7, qui sont encastrées de leur épaisseur dans le bois de la lanterne. Les extrémités 66 des mêmes verrouils entrent dans une semblable rainure circulaire x y pratiquée à la face de la lanterne F, qui regarde le verrouil selon que le verrouil en coulant dans les fourchettes représentées en profil, fig. 4 en 1, 4 ; 2, 3 s'engage par son extrémité 5 dans la lanterne D ou par son extrémité 6 dans la lanterne F ; car il n'est jamais engagé dans les deux lanternes à-la-fois ; le verrouil, dis-je, est contraint de suivre le mouvement de la lanterne, dans laquelle il est engagé, & par conséquent l'axe C C G tourne du même sens que cette lanterne, aussi-bien que le rouleau inférieur B B du laminoir ; cet axe tourne du même sens que l'arbre de bois H O, fig. 2 ; lorsque le verrouil est engagé dans la lanterne D mûe par renvoi, c'est le cas de la fig. 2, & le même axe C G, & par conséquent le rouleau du laminoir tourne en sens contraire lorsque l'extrémité 6 du verrouil est engagée dans la lanterne F, comme on l'a déjà remarqué ci-dessus.

Il faut maintenant expliquer comment on fait changer le verrouil ; pour cela il faut entendre qu'en T, fig. 2, c'est-à-dire au-dessous de la partie E du verrouil, est placé horisontalement un arbre de fer forgé, représenté en perspective par la fig. 6 Pl. II. Cet axe T e porte deux montans f a, b g reliés ensemble par la traverse f g ; ces deux montans sont terminés en a & b par des boulons qui entrent dans la rainure de la poulie E, sans cependant l'empêcher de tourner. A une des extrémités de l'axe c T est assemblé quarrément un long levier T V, au moyen duquel, selon que l'on leve ou qu'on abaisse l'extrémité V, on fait incliner de côté ou d'autre le plan de la fourchette a f g b, qui pousse du même sens la poulie E & par conséquent les verrouils qui y sont adhérens, & les fait entrer par ce moyen dans l'un ou l'autre des deux lanternes D ou F mobile sur l'axe C G, auquel elle devient alors fixe.

Par ce moyen ingénieux applicable à bien d'autres machines que le laminoir, on est dispensé de retourner les chevaux pour faire tourner les cylindres en sens contraire, & de la peine qu'il faudroit prendre de transporter la table de plomb du poids de 2600 livres ou environ, du côté du laminoir où elle est sortie d'entre les rouleaux, au côté par où elle y est entrée ; car on ne lamine que d'un seul sens, ainsi qu'on l'expliquera après avoir parlé du régulateur.

Le régulateur est l'assemblage des pieces au moyen desquelles on approche ou on éloigne les cylindres l'un de l'autre, en élevant ou abaissant le cylindre supérieur. Voyez la figure premiere qui représente en perspective le régulateur & le reste de la machine, la fig. 2 qui en est l'élevation geométrale, & la fig. 8, Planche seconde, qui représente en détail les différentes pieces qui composent un des côtés du laminoir, l'autre côté étant parfaitement semblable. X, dans toutes les fig. citées, grosse piece de bois dans laquelle sont plantées quatre colonnes de fer, telles que les deux r m, r n, fig. 8 ; ces colonnes traversent le collet inférieur 88, le double collet 77, & le collet supérieur 66. Elles sont faites en vis par leur partie supérieure m n pour recevoir les écrous 55, garnis chacun d'une roue de fer horisontale. Deux de ces roues engrenent à-la-fois dans un pignon fixe sur la tige 24, & ce pignon, qui est couvert par une roue de fer, est mis en mouvement par une vis sans fin W conduite à son tour par une manivelle L, comme on voit, figure premiere. Toutes les pieces dont on vient de faire l'énumération sont doubles, c'est-à-dire qu'il y en a autant à l'autre extrémité du laminoir. Les colonnes r m, r n, fig. 8, sont représentées beaucoup plus longues qu'il ne faut, mais on doit concevoir que le collet inférieur 88 s'applique exactement au sommier X, le tourillon du cylindre B sur le collet, & que le tourillon du cylindre A est exactement embrassé par le collet 66 & le double collet 77 dont on va expliquer l'usage.

Il résulte de cette construction, que lorsque l'on tourne la manivelle L, fixée sur la tige de la vis sans fin W, ou plûtôt des deux vis sans fin ; car cette tige qui passe dans les trous des pieces 3 fixées par des vis au collet supérieur 66, en porte deux ; il suit que le mouvement est communiqué à la roue qui est audessus du pignon 2, 4 ; que ce pignon communique le mouvement aux deux roues 5, 5, & les fait tourner du même sens, ce qui fait connoître que les vis doivent être taraudées du même côté. Il est visible qu'en faisant descendre les écrous on comprime le cylindre supérieur A sur l'inférieur B, qui est fixe, c'est-à-dire qu'il n'a que le mouvement de rotation qui lui est communiqué par les roues & lanternes de la machine ; mais pour faire éloigner les cylindres l'un de l'autre, il ne suffiroit pas de tourner les écrous 5, 5 en sens contraire, puisque n'étant point assemblés avec le collet supérieur 66, ni le cylindre supérieur A avec le collet, les écrous s'éloigneroient sans que le cylindre fût relevé. On a remédié à cet inconvénient par le double collet 77 qui embrasse en-dessous le tourillon du cylindre supérieur. Ces doubles collets forment les traverses inférieures des étriers 7 k h g, fig. prem. dont les montans g terminés par une chaîne qui s'enroule sur l'axe a b, sont perpétuellement tirées en en-haut par le poids 10 appliqué à l'extrémité 10 du levier a, 10 b ; ce poids doit être suffisant pour soûlever le cylindre supérieur A, les collets 66, & toutes les pieces de l'armure du régulateur.

Après avoir décrit cette belle machine, il ne reste plus qu'à ajoûter un mot sur la maniere de s'en servir, en quoi l'opération du laminer consiste.

La table de plomb ayant été fondue comme il a été dit ci-dessus, & ébarbée & nettoyée du sable qui pouvoit y être resté, est enlevée par la grue tournante P R S, Planche seconde, pour être portée sur les rouleaux de bois qui composent l'établi du laminoir ; le service de cette grue est facilité par un cric sur le treuil duquel le cable s'enroule : deux hommes suffisent pour cette manoeuvre, tant par la facilité que la moufle N & le cric procurent, que parce qu'il y a un verrouil près du cric par lequel on arrête les manivelles, ce qui laisse la liberté à ceux qui servent cette machine de faire les manoeuvres auxquelles d'autres hommes seroient nécessaires.

La table de plomb étant donc placée sur les rouleaux de bois & une de ses extrémités entre les cylindres, on abaisse par le moyen du régulateur le cylindre supérieur sur la table que l'on comprime autant qu'il convient, & le verrouil des lanternes étant en prise dans la lanterne F, on fait marcher les chevaux. Le mouvement communiqué au cylindre inférieur B B par l'axe C G auquel la lanterne F est devenue adhérente par le moyen du verrouil, est transmis à la table ; de la table au cylindre supérieur A, ensorte que la table entiere passe entre les cylindres, où ayant été fortement comprimée, elle a reçu à ce premier passage un degré d'applattissement & d'allongement proportionnels à la compression ; l'extrémité suivante de la table étant arrivée entre les cylindres, on change le verrouil, & aussitôt, quoique les chevaux continuent de marcher du même sens, le mouvement des cylindres est changé, ce qui fait repasser la table du même côté où elle étoit auparavant. On resserre alors les cylindres, on rechange aussi le verrouil, & la table repasse une troisieme fois entre les cylindres, où elle reçoit un nouveau degré d'applatissement & d'allongement : on réitere cette opération autant de fois qu'il est nécessaire pour réduire le plomb de l'épaisseur qu'il a au sortir de la fonte à l'épaisseur demandée. Il faut remarquer que la table n'est pas laminée dans les retours, mais seulement dans les passages lorsque le cylindre est mû par la lanterne F.

Pendant le laminage la table n'est soutenue que par les rouleaux de bois qui traversent l'établi du laminoir, ce qui diminue d'autant le frottement.

Moyennant ces divers secours, c'est assez de six hommes pour servir la machine, & de six chevaux pour la faire marcher toute l'année onze heures par jour ; & on peut en dix heures de travail réduire une table de plomb de 18 lignes à une ligne d'épaisseur : pour cela il faut qu'elle passe environ deux cent fois entre les cylindres D.


LAMISDRAPS-LAMIS, (Commerce) une des sortes de draps d'or qui viennent de Venise à Smyrne ; ils paient d'entrée à raison de trois piastres & demi par picq.


LAMIUMS. m. (Hist. nat. Bot.) genre de plante à fleur monopétale labiée ; la levre supérieure est creusée en cuilliere ; la levre inférieure est fendue en deux parties & a la forme d'un coeur : les deux levres aboutissent à une gorge bordée d'une aîle ou feuillet. Le calice est en forme de tuyau divisé en cinq parties : il en sort un pistil attaché comme un clou à la partie postérieure de la fleur, & environné de quatre embryons qui deviennent dans la suite autant de semences triangulaires renfermées dans une capsule qui a été le calice de la fleur. Tournefort, inst. rei herb. Voyez PLANTE.


LAMO(Géogr.) ville d'Afrique dans une île de même nom sur la côte de Mélinde, capitale d'un canton qui porte le nom de royaume. (D.J.)


LAMONS. m. (Commerce) bois de Bresil qui vient de la baie de tous les Saints. On l'appelle aussi bresil de la baie, & bresil de tous les Saints. Voyez BRESIL.


LAMPADAIRES. m. (Hist. eccles. grecq.) nom d'un officier de l'église de Constantinople, qui prenoit soin du luminaire de l'église, & portoit un bougeoir élevé devant l'empereur & l'impératrice pendant qu'ils assistoient au service divin. La bougie qu'il tenoit devant l'empereur étoit entourée de deux cercles d'or en forme de couronne, & celle qu'il tenoit devant l'impératrice n'en avoit qu'un. Cette nouveauté, quelqu'interprétation favorable qu'on puisse lui donner, ne paroît pas le fruit des préceptes du Christianisme. Cependant les patriarches de Constantinople en imiterent la pratique, & s'arrogerent le même droit ; c'est de là vraisemblablement qu'est venu l'usage de porter des bougeoirs à nos évêques quand ils officient.

Au reste, l'empereur avoit dans son palais plusieurs lampadaires ; c'étoit une charge que les uns possédoient en chef ; & les autres en sous ordre : l'exemple s'étendit bientôt sur tous les grands officiers de la couronne, & passa jusqu'aux magistrats : de nos jours on n'est pas plus sage.

Tout bourgeois veut bâtir comme les grands seigneurs.

Tout petit prince a des ambassadeurs,

Tout marquis veut avoir des pages.

Lampadaire vient du mot grec , lampe, bougie, flambeau. (D.J.)


LAMPADATIONS. f. (Hist. mod.) espece de question qu'on faisoit souffrir aux premiers martyrs chrétiens. Quand ils étoient étendus sur le chevalet on leur appliquoit aux jarrets des lampes ou bougies ardentes.


LAMPADEDROMIES. f. (Hist. anc.) course de jeunes gens qui se faisoit dans Athènes. Celui qui arrivoit le premier sans que sa torche s'éteignît, obtenoit le prix. La Lampadedromie se célébroit aux panathenées, aux vulcanales & aux prométhées : aux panathenées on couroit à cheval ; aux deux autres fêtes, à pié. On alloit de l'autel de Promethée dans l'académie, vers la ville. C'est de-là que vient le proverbe, lampadem suam alio tradere. Celui qui étoit arrivé avec sa torche allumée, la donnoit à un autre qui lui succédoit dans la course, tandis que le premier se reposoit.


LAMPADIASS. m. (Phys.) espece de comete barbue dont il y en a de plusieurs formes ; car quelquefois sa flamme s'éleve en cône ou en forme d'épée, d'autres fois elle se termine en deux ou trois pointes. Cette dénomination est peu en usage, & ne se trouve que dans quelques anciens auteurs. Harris.


LAMPADOMANCIES. f. Divination dans laquelle on observoit la forme, la couleur & les divers mouvemens de la lumiere d'une lampe, afin d'en tirer des présages pour l'avenir.

Ce mot est tiré du grec , lampe, & , divination.

C'est de cette divination que parle Properce, liv. IV. lorsqu'il dit :

Sed neque suppletis constabat flamma lucernis.

Et ailleurs :

Seu voluit tangi parca lucerna mero.

Petrone en fait aussi mention dans sa satyre. Cependant on pense que la lampadomancie étoit une espece d'augure.

Delrio rapporte à la lampadomancie la pratique superstitieuse de ceux qui allument un cierge en l'honneur de saint Antoine de Padoue pour retrouver les choses perdues. Voyez Delrio, lib. IV. cap. iij. quest. 7. sect. 2. p. 557.


LAMPADOPHORES. m. (Littérat.) . On appelloit ainsi celui qui portoit le flambeau dans les lampadophories : ce nom fut encore appliqué à ceux qui donnoient le signal du combat, en élevant en-haut des torches ou des flambeaux. Ce terme est dérivé de , une lampe, un flambeau, & , je porte. (D.J.)


LAMPADOPHORIESou LAMPAS, s. f. pl. (Littérat.) nom d'une fête des Grecs, dans laquelle ils allumoient une infinité de lampes en l'honneur de Minerve, de Vulcain & de Prométhée, toutes en actions de graces de ce que la premiere de ces divinités leur avoit donné l'huile ; que Vulcain étoit l'inventeur des lampes, & que Prométhée les avoit rendues utiles, en dérobant le feu du ciel. Le même jour de cette fête ils faisoient des sacrifices & des jeux, dont le grand spectacle servoit à voir courir des hommes un flambeau à la main pour remporter des prix.

On célébroit dans Athènes trois fois l'année cette course du flambeau ; la premiere pendant la fête des Panathénées à l'honneur de Minerve ; la seconde pendant la fête de Vulcain, à l'honneur de ce même dieu ; & la troisieme à l'honneur de Prométhée, & pendant sa fête. Celle des Panathénées se faisoit au port de Pirée, & les deux autres dans le céramique, c'est-à-dire dans le parc de l'académie.

De jeunes gens couroient successivement un certain espace de toutes leurs forces, en portant à la main un flambeau allumé. Celui entre les mains de qui le flambeau venoit à s'éteindre, le donnoit à celui qui devoit courir après lui, & ainsi des autres ; mais celui-là seul étoit victorieux qui achevoit sa carriere avec le flambeau toujours allumé. A la course des Panathénées, on jettoit les flambeaux tout allumés du haut d'une tour, & aux deux autres celui qui devoit courir, l'alloit allumer sur l'autel de Prométhée, près de la statue de l'amour consacrée par Pisistrate.

Le jour de la fête de Cérès, se nommoit par excellence dies lampadum, le jour des flambeaux, en mémoire de ceux que la déesse alluma aux flammes du mont Etna, pour aller chercher Proserpine. Tous les initiés aux mysteres de la déesse, célébroient dans l'Attique le jour des flambeaux. Phedre découvrant à sa nourrice l'amour dont elle brûle pour Hyppolite, lui dit dans Seneque, que sa passion lui fait oublier les dieux ; qu'on ne la voit plus avec les dames athéniennes agiter les flambeaux sacrés autour des autels de Cérès :

Non colere donis templa votivis libet,

Non inter aras Atridûm mixtam choris

Jactare tacitis conscias sacris faces. (D.J.)


LAMPANGUY(Géog.) montagne de l'Amérique méridionale auprès de la Cordeliere, à 80 lieues de Valparaiso, sous le 31 degré de latitude. Frézier dit qu'on y a découvert en 1710 plusieurs mines d'or, d'argent, de fer, de plomb, de cuivre & d'étain : il ajoûte que l'or de Lampanguy est de 21 à 22 carats ; mais aucune des mines de Frezier n'a produit de grandes richesses jusqu'à ce jour. (D.J.)


LAMPANTadj. (Commerce) c'est ainsi que l'on appelle en Provence & en Italie l'huile claire & bien purifiée.


LAMPAREILLESS. f. (Manufact. en laine) petits camelots légers qui se fabriquent en Flandres. Il y en a d'unis, à fleurs & de rayés. Leur largeur est de 3/8 ou 1/4 & 1/2 de l'aune de Paris : quant à la longueur des pieces, elle varie. Il s'en fabrique tout de laine, ou de laine mêlée d'un fil de laine en chaîne. Le terme lampareille est espagnol : nous disons nonpareilles. Les Flamands, polimites, polemits ou polemmites.


LAMPASS. m. (Maréchallerie) sorte d'enflure qui arrive au palais du cheval, ainsi appellée, parce qu'on la guérit en la brûlant avec une lampe ou un fer chaud.

Le lampas est une inflammation ou une tumeur au-dedans de la bouche du cheval, derriere les pinces de la mâchoire supérieure. Il vient de l'abondance excessive du sang dans ces parties, qui fait enfler le palais au niveau des pinces ; ce qui empêche le cheval de manger, ou du moins fait tomber son manger à demi-mâché de sa bouche.

Le lampas est une infirmité naturelle qu'il faut qu'un cheval ait tôt ou tard, mais que tout maréchal est en état de guérir.

LAMPAS, (Manufacture en soie) espece de persienne qui tous les quatre ou six coups, reçoit un coup de navette de fil d'argent, en place de la navette blanche. Il y a des lampas sans dorure : cette étoffe à cinq huitiemes de large.


LAMPASSÉadj. en terme de Blason, se dit de la langue des lions & des autres animaux.

Daubigné de gueules, au lion d'hermine, armé, lampassé & couronné d'or ; c'est la maison de madame la marquise de Maintenon.


LAMPASSESS. f. pl. (Commerce) toiles peintes qui se font aux Indes orientales, en plusieurs lieux de la côte de Coromandel. Elles ont 18 cobres de long sur deux de large, à raison de 17 pouces 1/2 de roi le cobre. Le commerce en est avantageux de l'Inde en l'Inde : on les porte sur-tout aux Manilles.


LAMPES. f. (Littérat.) en grec , en latin lychnus, lucerna ; vaisseau propre à faire brûler de l'huile, en y joignant une meche de coton pour éclairer.

Les lampes servoient chez les anciens à trois principaux usages, indépendamment de l'usage domestique.

Elles servoient 1°. aux fêtes, aux temples & aux actes de religion ; car quoique l'usage de la cire ne fût pas inconnu des anciens, quoiqu'ils usassent de gros flambeaux, ils n'avoient point de bougies comme nous, mais des lampes de différentes grandeurs, formes & matieres, d'où vint le proverbe latin, tempus & oleum perdidi, pour dire j'ai perdu ma peine. Dans les premiers tems de Rome, ces lampes étoient la plûpart très-simples, de terre cuite ou de bronze ; mais par l'introduction du luxe, on en fit d'airain de Corinthe, d'or, d'argent, & à plusieurs meches ; enfin l'on en disposa par étages, qu'on plaçoit sur des lustres, des candélabres à plusieurs branches, qui formoient une véritable illumination.

En second lieu l'usage de ces lampes se prodigua dans les maisons aux jours de réjouissances, de noces & de festins, qui se faisoient seulement la nuit. On ne voit, dit Virgile, dans sa description d'une brillante fête, on ne voit que lampes pendues aux lambris dorés, qui étouffent la nuit par leur lumiere.

Dependent lychni laquearibus aureis.

Incensi & noctem flammis funalia vincunt.

En troisieme lieu, l'usage des lampes s'introduisit pour les sépulchres ; l'on en mit dans les tombeaux, mais rarement enfermées dans le cercueil, & ces lampes prirent le nom de lampes sépulchrales, que quelques modernes ont prétendu brûler perpétuellement. Voyez LAMPE PERPETUELLE. Lorsqu'on enterroit vive une vestale qui avoit enfreint son voeu de chasteté, on mettoit dans son tombeau une grande lampe qui brûloit jusqu'à ce que l'huile fût consumée.

Enfin, les Romains ainsi que les Grecs avoient des lampes de veille, c'est-à-dire des lampes particulieres qu'ils n'éteignoient jamais pendant la nuit, & qui étoient à l'usage de tous ceux de la maison. Cet établissement régnoit par un principe d'humanité, car, dit Plutarque dans ses questions romaines sur la coutume, question 75 ; il n'est pas honnête d'éteindre une lampe par avarice, mais il faut la laisser brûler, pour que chacun qui le désire puisse jouir à toute heure de sa clarté ; en effet, ajoûtoit-il, s'il étoit possible quand on va se coucher, que quelqu'un se servit alors de notre propre vûe pour ses besoins, il ne faudroit pas lui en refuser l'usage. (D.J.)

LAMPE PERPETUELLE, ou LAMPE INEXTINGUIBLE, (Littérat.) quelques modernes ont imaginé que les anciens avoient de telles lampes qu'ils enfermoient dans les tombeaux, & que leur lumiere duroit toujours, parce qu'on mettoit dans ces lampes une huile qui ne se consumoit point.

Entre les exemples qu'ils ont cités pour appuyer cette erreur, le plus fameux est celui du sépulchre de Tullia fille de Cicéron, découvert sous le pontificat de Paul III. en 1540. On trouva, dit-on, dans ce tombeau, ainsi que dans ceux des environs de Viterbe, plusieurs lampes qui ne s'éteignirent qu'au moment qu'elles prirent l'air ; ce sont là de vraies fables, qui doivent leur origine à des rapports de manoeuvres employés à remuer les terres de ces tombeaux. Ces sortes d'ouvriers ayant vu sortir des monumens qu'ils fouilloient quelque fumée, quelque flamme, quelque feu folet ; & ayant trouvé des lampes dans le voisinage, ils ont cru qu'elles venoient de s'éteindre tout d'un coup. Il n'en a pas fallu davantage pour établir des lampes éternelles, lorsqu'il n'étoit question que d'un phosphore assez commun sur nos cimetieres mêmes, & dans les endroits où l'on enterre les animaux. Ce phénomène est produit par des matieres grasses, qui après avoir été concentrées, s'échappent à l'abord d'un nouvel air, se subtilisent & s'enflamment.

Mais la fausse existence des lampes inextinguibles adoptées par Pietro Sancti-Bartholi, nous a valu son recueil des lampes sépulchrales des anciens, gravées en taille-douce, & ensuite illustrées par les savantes observations de Bellori.

Ces deux ouvrages ont été suivis du traité de Fortunius Licetus, de lucernis antiquorum reconditis, dans lequel il a prodigué beaucoup d'érudition, sans pouvoir nous apprendre le secret des lampes perpétuelles. Cassiodore qui se vantoit de le posséder, n'a persuadé personne ; Kircher & Korndoffer n'ont pas été plus heureux. Joignez-leur l'abbé Trithème, qui donnoit son huile de soufre, de borax & d'esprit-de-vin, pour brûler sans aucun déchet. La plus légere teinture de Physique suffit pour refuter toutes les chimeres de cette espece. Il n'est point d'huile qui ne se consume en brûlant, ni de meche qui brûle longtems sans nourriture. Il est vrai que celle d'amiante éclaire sans déperdition de substance, & sans qu'il soit besoin de la moucher, mais non pas sans aliment, ni après la consommation de son aliment ; c'est un merveilleux impossible. La meche de lin pouvoit brûler un an dans la lampe d'or consacrée par Callimaque au temple de Minerve, parce qu'on ne laissoit point l'huile de cette lampe tarir ; & qu'on la renouvelloit secrettement. Ainsi ce que Pausanias & Plutarque racontent des lampes consacrées dans quelques temples de Diane & de Jupiter Ammon, qui brûloient des années entieres sans consumer de l'huile, n'est que d'après le récit qu'en faisoient des prêtres fourbes, intéressés à persuader au peuple ces sortes de merveilles. (D.J.)

LAMPE SEPULCHRALE, (Littérat.) nom de lampes trouvées dans les tombeaux des anciens romains, chez qui les gens de condition chargeoient quelquefois par testament leurs parens ou leurs affranchis, de faire garder leur corps, & d'entretenir une lampe allumée dans leurs tombeaux, car il falloit bien en renouveller l'huile à mesure qu'elle se consumoit ; voyez pour preuve Ferrari (Octavio) discursus de veterum lucernis sepulchralibus, & l'article LAMPE PERPETUELLE. (D.J.)

LAMPE D'HABITACLE, (Marine) ce sont de petits vases où l'on met de l'huile avec une meche pour éclairer.

LAMPE à souder, à fermer hermétiquement les vaisseaux, (Art méch.) cette lampe n'a rien de particulier ; elle est montée sur un pié ; il en sort un ou plusieurs gros lumignons, dont la flamme est portée sur l'ouvrage à l'aide du chalumeau. Il faut que l'huile qu'on y brûle soit excellente, sans quoi la fumée qu'elle rendroit terniroit l'ouvrage, sur-tout de l'émailleur ; voyez cette lampe dans nos Planches.

LAMPE, (Comm.) étamine de laine qui se fabrique en quelques endroits de la généralité d'Orléans ; elles sont toutes laine d'Espagne. On appelle aussi laines lampes, les laines dont on les fabrique.


LAMPEDOUSEou LAMPADOUSé, (Géog.) Ptolomée la nomme Lopadusa ; les Italiens l'appellent Lampedosa. Petite île de la mer d'Afrique sur la côte de Tunis, d'environ 16 milles de circuit, & 6 de longueur, à 20 lieues E. de Tunis, & 43 de Malte ; elle est déserte, mais elle a un assez bon port, où les vaisseaux vont faire de l'eau. C'est auprès de cette île que l'armée navale de l'empereur Charles-Quint fit naufrage en 1552. Long. 30. 35. lat. 36. (D.J.)


LAMPETIENSS. m. pl. (Théol.) secte d'hérétiques qui s'éleva dans le vij siecle, & que Pratéole a mal-à-propos confondus avec les sectateurs de Wiclef qui ne parut que plus de 600 ans après.

Les Lampétiens adoptoient en plusieurs points la doctrine des Aériens. Voyez AERIENS.

Lampetius leur chef avoit renouvellé quelques erreurs des Marcionites. Ce qu'on en sait de plus certain, sur la foi de S. Jean Damascene, c'est qu'ils condamnoient les voeux monastiques, particulierement celui d'obéissance, qui étoit, disoient-ils, incompatible avec la liberté des en fans de Dieu. Ils permettoient aussi aux religieux de porter tel habit qu'il leur plaisoit, prétendant qu'il étoit ridicule d'en fixer la forme ou la couleur pour une profession plutôt que pour une autre.


LAMPIAou LAMPEA, , (Géog. anc.) montagne du Péloponnèse dans l'Arcadie, au pié de l'Erymanthe selon Strabon, l. VIII. p. 341, & Pausanias, l. VIII. cap. xxiv. (D.J.)


LAMPIONS. m. (Artificier) c'est une petite lampe de fer blanc ou d'autre matiere propre à contenir des huiles ou des suifs, dont on se sert pour former des illuminations, en les multipliant & les rangeant avec symmétrie.

LAMPION A PARAPET, (Fortification) est un vaisseau de fer où l'on met du gaudron & de la poix pour brûler & pour éclairer la nuit, dans une place assiégée, sur le parapet & ailleurs.

LAMPION, (Marine) c'est un diminutif de lampe dont on se sert dans les lanternes lorsqu'on va dans les soutes aux poudres.


LAMPON(Géog.) ville d'Asie, au fond d'un golphe dans la partie la plus méridionale de l'île de Sumatra. Elle donne, ou tire son nom du pays & du golphe, qui selon M. Delisle, est vers les 5 deg. 40 min. de latitude méridionale. (D.J.)


LAMPRAou LAMPRIAE, (Géog. anc.) . Il y avoit deux municipes de ce nom dans l'Attique ; l'un au bord de la mer, & l'autre sur une hauteur, & tous deux dans la tribu Erecthéide. M. Spon les nomme lampra l'un & l'autre, & les distingue en lampra supérieur qui s'appelle encore à présent Palaeo lambrica, & lampra inférieur, voisine du précédent, près de la mer, entre Sunium & Phalère. On voyoit dans l'un ou dans l'autre de ces deux municipes, le tombeau de Cranéus roi d'Athènes.

Ammonius, successeur d'Aristarque dans l'école d'Alexandrie, étoit natif d'un de ces municipes de l'Attique, & fleurissoit peu de tems avant l'empire d'Auguste. Il fit deux traités qui se sont perdus ; le premier sur les sacrifices, & le second sur les courtisannes d'Athenes.


LAMPRESSESS. f. pl. terme de pêche, ce sont les filets qui servent à faire, dans la Loire, la pêche des lamproies qui y est très-considérable. Cette pêche commence ordinairement à la fin de Novembre, & finit vers la pentecôte ; ce poisson venant de la mer, entre fort gras dans la riviere, où il diminue de qualité à mesure qu'il y séjourne ; ensorte qu'à la fin de la saison, il est très-méprisable, au contraire des aloses qui entrent maigres dans la riviere où elles s'engraissent.

Les tramaux à lampresses ont vingt-huit brasses de longueur sur six piés de haut ; ils servent aussi à faire la pêche des laiteaux ou petits couverts, feintes ou pucelles que les pécheurs de Seine nomment cahuyaux, & qu'ils prennent avec les tramaux appellés cahuyautiers ou vergues aux petites pucelles.

Les mailles des lampresses des pêcheurs de quelques côtés de la Bretagne, sont très-larges, la toile nappe ou menue est de deux sortes de grandeurs ; les mailles les plus larges ont dix-huit lignes, & les plus serrées dix-sept lignes en quarré ; les gardes, homails ou hameaux qui sont des deux côtés, ne différent guere de celles des couverées, étant de dix pouces trois lignes en quarré.


LAMPRILLONou LAMPROION, s. m. (Hist. nat. Icthyolog.) petite lamproie qui ressemble à la lamproie de mer, mais qui se trouve dans des rivieres & dans des ruisseaux, où il ne paroît pas qu'elles puissent être venues de la mer ; il y en a qui ne sont pas plus grandes que le doigt, d'autres ont la grandeur des gros vers de terre. Rondelet, hist. des poissons de riviere, ch. xxj.


LAMPROIES. f. (Hist. nat. Icthyolg.) lampetra, asterius, hirundo, murena, vermis, marinus. Poisson cartilagineux, long & glissant qui se trouve dans la mer & dans les rivieres ; car il y entre au commencement du printems pour y jetter ses oeufs, & ensuite il retourne dans la mer. Il a beaucoup de rapport à l'anguille & à la murene par la figure du corps, mais il en differe par celle de la tête. La bouche forme, comme celle des sangsues, une concavité ronde, où il n'a point de langue, mais seulement des dents jaunes ; le corps est plus rond que celui de la murene. La lamproie a la queue menue & un peu large, le ventre blanc, le dos parsemé de taches bleues & blanches, la peau lisse, ferme & dure, les yeux ronds & profonds ; les ouies sont ouvertes en dehors de chaque côté par sept trous ronds. On voit entre les yeux l'orifice d'un conduit qui communique jusqu'au palais ; ce poisson tire de l'air & rejette l'eau par ce conduit, comme ceux qui ont des poumons. Il nage comme les anguilles en fléchissant son corps en différens sens ; il n'a que deux petites nageoires, l'une près de l'extrémité de la queue, & l'autre un peu plus haut. Rondelet, hist. des poissons, liv. XIV. Voyez POISSON.


LAMPROPHORES. m. & f. (Hist. ecclés.) nom qu'on donnoit aux néophites pendant les sept jours qui suivoient leur baptême ; l'origine de ce nom vient de ce que dans les anciens tems de l'Eglise, lors de la cérémonie du baptême, on revêtissoit les nouveaux chrétiens d'un habit blanc, qu'ils portoient une semaine entiere ; & pendant qu'ils le portoient, on les appelloit Lamprophores, à cause de l'éclat de la blancheur de leurs habits, de , éclatant, & , je porte. Les Grecs donnoient aussi ce nom au jour de la résurrection, tant parce que le jour de Pâques est un symbole de lumiere aux chrétiens, que parce que le même jour les maisons étoient éclairées d'un grand nombre de cierges. (D.J.)


LAMPSANES. f. lampsana, (Hist. nat. Bot.) genre de plante à fleur, composée de demi-fleurons portés sur un embryon, & soutenus par un calice d'une seule piece découpée : ce calice devient dans la suite une capsule cannelée, remplie de semences qui sont pour l'ordinaire déliées & pointues. Tournefort, Inst. rei herb. Voyez PLANTE.

Tournefort ne connoît qu'une espece de lampsane, dont voici la description ; sa racine est blanche, simple, ligneuse & fibreuse : sa tige est haute de deux coudées & plus, cylindrique, cannelée, garnie de quelques poils, rougeâtre, creuse, branchue. Les feuilles qui sont vers la racine & la partie inférieure de la tige, ont une ou deux découpures de chaque côté, & une troisieme à leur extrémité, comme dans le laitron des murailles ou l'herbe de sainte Barbe. Les feuilles sont très-molles, velues, & placées alternativement ; celles des tiges & des rameaux, sont oblongues, étroites, pointues, sans queue, & entieres ; la partie supérieure des tiges & des rameaux, est lisse, & terminée par de petites fleurs jaunes, composées de plusieurs demi-fleurons, portées sur un embryon, & renfermées dans un calice d'une seule piece, découpé en plusieurs parties. Ce calice se change ensuite en une capsule cannelée, remplie de menues graines, noirâtres, un peu courbées, pointues, sans aigrettes, quoique J. Bauhin dise le contraire.

Cette plante est commune dans les jardins, les vergers, le long des champs & sur le bord des chemins. Il paroît qu'elle contient un sel alumineux, dégénéré en sel tartareux amer, mais engagé dans un suc laiteux & gluant ; aussi répand-elle un lait amer, quand on la blesse, elle passe pour émolliente & détersive, on ne l'emploie qu'à l'extérieur pour déterger les ulceres. Il est bien difficile de déterminer ce que c'est que la lampsane de Dioscoride, (D.J.)


LAMPSAQUE(Géogr. anc. & mod.) en latin Lampsacus ; ville ancienne de l'Asie mineure ; dans la Mysie, presque au bord de la mer, à l'entrée de la Propontide : elle avoit un temple dédié à Cybele, & un port vanté par Strabon, vis-à-vis de Callipolis, ville d'Europe dans la Chersonese de Thrace. Elle s'étoit accrue des ruines de la ville voisine de Paesus, dont les habitans passerent à Lampsaque. Quelques-uns disent qu'elle fût bâtie par les Phocéens, & d'autres par les Milésiens en la xxxj. olympiade.

On sait comme la présence d'esprit d'Anaximène sauva Lampsaque de la fureur d'Alexandre. Ce prince honteusement insulté par cette ville, marchoit dans la résolution de la détruire. Anaximène fut prié par ses concitoyens, d'aller intercéder pour leur patrie commune ; mais d'aussi loin qu'Alexandre l'apperçut : " Je jure, s'écria-t-il, de ne point accorder ce que vous venez me demander.... " Eh bien, dit Anaximène, je vous demande de détruire Lampsaque. Ce seul mot fut comme une digue qui arrêta le torrent prêt à tout ravager ; le jeune prince crut que le serment qui lui étoit échappé, & dans lequel il avoit prétendu renfermer une exception positive de ce qu'on lui demanderoit, le lioit d'une maniere irrévocable, & Lampsaque fut ainsi conservée.

Ses vignobles étoient excellens, c'est pourquoi, au rapport de Cornelius Népos & de Diodore de Sicile, ils furent assignés à Thémistocle par Artaxerxe pour sa table.

On adoroit à Lampsaque plus particulierement qu'ailleurs Priape le dieu des jardins, si nous en croyons ce vers d'Ovide, Trist. l. I. eleg. 9. v. 770.

Et te ruricola, Lampsace, tuta deo.

On voyoit aussi dans cette ville un beau temple que les habitans avoient pris soin de dédier à Cybele.

Lampsacus, dit Whéler dans ses voyages, a présent appellée Lampsaco, a perdu l'avantage qu'elle avoit du tems de Strabon sur Gallipoli ; ce n'est qu'une petite ville ou bourg, habité par quelques turcs & grecs ; c'étoit une des trois villes que le roi de Perse donna à Thémistocle pour son entretien : Magnésie étoit pour son pain, Mynus pour sa viande, & Lampsaque pour son vin. Elle a conservé sur les collines qui l'environnent quelques vignes, dont les raisins & les vins, en très-petite quantité, sont excellens.

Whéler se trouvant à Lampsaco, y vit encore dans un jardin deux belles inscriptions antiques ; la premiere étoit une dédicace d'une statue à Julia Augusta, remplie des titres de Vésta, & de nouvelle Cérès. L'érection de cette statue fut faite aux dépens de Dionisius, fils d'Apollonitimus, sacrificateur de l'empereur, intendant de la distribution des couronnes, & trésorier du sénat pour la seconde fois ; l'autre inscription étoit la base d'une statue dressée en l'honneur d'un certain Cyrus ; fils d'Apollonius, médecin de la ville, & érigée par la communauté, à cause des bienfaits qu'elle en avoit reçus. (D.J.)


LAMPTÉRIES(Littér.) , fête qui se faisoit à Palènes pendant la nuit, en l'honneur de Bacchus, & à la clarté des lampes.

Pausanias nous apprend que cette fête étoit placée immédiatement après la vendange, & qu'elle consistoit en une grande illumination nocturne, & en profusions de vin qu'on versoit aux passans.

Dès les premiers siecles du christianisme, on usa d'illuminations, non-seulement pour les réjouissances prophanes, mais pour celles qui tenoient à la religion ; c'est ainsi qu'on les employoit aux cérémonies du baptême des princes, comme un symbole de la vie de lumiere dans laquelle ils alloient entrer par la foi.

L'illumination de la chandeleur, dont le nom a tant de conformité avec les lamptéries des Grecs, peut être attribuée, dans son institution, à une condescendance des papes, pour s'accommoder à la portée des néophytes qui étoient mêlés avec les Gentils, & leur rendre la privation des spectacles moins sensible. J'aimerois donc mieux dire que le christianisme a tout sanctifié, qu'il a heureusement changé les lustrations des payens en purifications chrétiennes, que de soutenir que nos fêtes n'ont point d'analogie avec celles du paganisme, ou me persuader que leur ressemblance est un effet du hasard. (D.J.)


LANCASHIRE(Géog.) ou la province de Lancastre, en latin Lancastria, province maritime d'Angleterre, au diocèse de Chester, le long de la mer d'Irlande qui la borne au couchant. Les provinces du Cumberland & de Westmorland, la terminent au nord & au nord-est ; Yorckshire au levant, & Cheshire au midi. Elle a 170 milles de circuit, contient environ 11 cent 50 milles arpens, & 40 mille 202 maisons. L'air y est fort bon, les habitans robustes, & les femmes très-belles. Les rivieres de cette province sont le Mersey ; la Ribble & le Long ; ses deux lacs sont le Winder & le Merton. Le Winder a dix milles de longueur sur quatre de large, & c'est le plus grand lac qu'il y ait en Angleterre. Les anciens habitans de ce comté étoient les Brigantes.

Cette province est du nombre de celles qu'on nomme Palatines, & elle a donné à plusieurs princes du sang le titre de ducs de Lancastre. Ses villes principales ou bourgs, sont Lancastre capitale, Clitero, Leverpool, Preston, Wigan, Newton, Manchester.

Entre les gens de lettres que cette province a produits, je ne citerai que le chevalier Henri Brotherton, l'évêque Fleetwood & Guillaume Vitaker.

On doit au premier des observations & des expériences curieuses, publiées dans les Transact. philos. Juin 1697. n °. 177. sur la maniere dont croissent les arbres, & sur les moyens de faciliter cet accroissement.

Fleetwood mort évêque d'Ely en 1723, âgé de 67 ans, a illustré son nom par des ouvrages où regne une profonde connoissance de la Théologie & des antiquités sacrées.

Vitaker décédé en 1545, à l'âge de 45 ans, est de tous les antagonistes du cardinal Bellarmin, celui qui l'a réfuté avec le plus d'érudition & de succès.

Les curieux de l'histoire naturelle de la province de Lancastre, doivent se procurer l'ouvrage de Leigh, intitulé Leigh's (Charles) A natural History of Lancashire, Chelshre, and the Peak in Derbishire. Oxoniae, 1700, in-fol. C'est un bien bon livre. (D.J.)


LANCASTRE(Géog.) le Mediolanum des anciens, selon Cambden, ville à marché d'Angleterre, capitale du Lancashire ; elle a donné le titre de duc à plusieurs princes du sang d'Angleterre, fameux dans l'histoire par leurs querelles avec la maison d'Yorck. Elle est sur le Lon, à 5 milles de la mer d'Irlande, & à 187 N. O. de Londres. Long. 14. 35. lat. 54. (D.J.)


LANCES. f. (Art milit.) arme offensive que portoient les anciens cavaliers, en forme d'une demi-pique.

La lance est composée de trois parties, qui sont la fleche ou le manche, les aîles, & le dard ou la pointe. Pline attribue l'invention des lances aux Etésiens. Varron & Aulugelle disent que le mot de lance est espagnol, d'où quelques auteurs concluent que les Italiens s'étoient servis de cette arme à l'imitation des Espagnols.

Diodore de Sicile fait dériver ce mot du gaulois, & Festus du grec , qui a la même signification.

La lance fut longtems l'arme propre des chevaliers & des gendarmes. Il n'étoit permis qu'aux personnes de condition libre de la porter dans les armées ; elle est appellée dans le latin lancea ; mais elle est aussi très-souvent signifiée par le mot hasta. C'est dans cette signification que Guillaume le Breton la prend en parlant des armes propres des gentilshommes,

Ut famuli quorum est gladio pugnare & hastis.

On les faisoit d'ordinaire de bois de frêne, parce qu'il est roide & moins cassant. Les piques de notre tems étoient de même bois par la même raison. Dans l'énumération des armes qu'on donne à Géoffroi, duc de Normandie, que j'ai tirée de Jean, moine de Marmoutiers ; il est dit qu'entr'autres armes, on lui mit en main une lance de bois de frêne, armée d'un fer de Poitou, & Guillaume le Breton, en parlant du combat de Guillaume des Barres contre Richard d'Angleterre auprès de Mantes, dit en style poétique, que leurs boucliers furent percés par le frêne, c'est-à-dire par leurs lances de bois de frêne :

Utraque per clipeos ad corpora fraxinus ibat.

Le passage d'un autre auteur nous apprend la même chose, & en même tems que ces lances étoient fort longues. " Les lances des François, dit-il, étoient de bois de frêne, avoient un fer fort aigu, & étoient comme de longues perches ", Hastae fraxineae in manibus eorum ferro acutissimo praefixae sunt, quasi grandes perticae. Mais depuis on les fit plus grosses & plus courtes, & je crois que ce changement se fit un peu avant Philippe de Valois, que la mode vint que les chevaliers & la gendarmerie combatissent à pié, même dans les batailles & les combats réglés.

Dans ces occasions-là même, lorsqu'ils se mettoient à pié, ils accourcissoient encore leurs lances, en les coupant par le bout du manche. Cela s'appelloit retailler les lances. C'est ce que témoigne Froissard en divers endroits de son histoire. Voici ce que dit sur cela le président Fauchet en peu de mots.

" La lance qui aussi s'appelloit bois, je crois par excellence & encore glaive, & puis quand elles furent grosses, bourdons & bourdonnasses ; quand elles furent creuses, se dit Philippes de Comines, en parlant de la bataille de Fournoue, mais le même Comines témoigne qu'elles étoient creuses. Quant à la lance, elle a toujours été arme de cavalier, plus longue toutefois que celles d'aujourd'hui, comme celles des Polonois, laquelle encore que les chevaliers n'eussent point d'arrêt ferme, à cause que leurs hauberts étoient de mailles, on n'eut su où les clouer (ces arrêts) sur les mailles, les chevaliers ne laissoient pas de clouer sur l'arson de la selle de leurs chevaux, je crois bandée à l'angloise ; mais il ne me souvient point d'avoir vu peintes des lances qui eussent des poignées comme aujourd'hui, avant l'an 1300, ains toutes unies depuis le fer jusqu'à l'autre bout, comme javelines, lesquelles, même du tems de Froissard, les chevaliers étant descendus à pié, rognoient pour mieux s'en aider au poussis. En ce tems-là, les chevaliers croyoient que les meilleurs fers de lances venoient de Bourdeaux.... Après l'envahie, eslais ou course du tems de Froissard, il falloit mettre pié à terre, rogner son glaive, c'est-à-dire sa lance, & d'icelui pousser tant qu'on eût renversé son ennemi ; cependant choisissant la faute de son harnois pour le blesser & tuer. Et lors ceux qui étoient plus adroits & avoient meilleure haleine pour durer à ce poussis de lance, étoient estimés les plus experts hommes d'armes, c'est-à-dire dextres, & rusés, & experts ".

On ornoit les lances d'une banderole auprès du fer, & cet ornement avoit bonne grace ; c'étoit une coutume très-ancienne, & dès le tems des croisades.

D'ordinaire, dans ces rudes chocs, les lances se fracassoient & sautoient en éclats. C'est pourquoi dans les tournois pour dire faire un assaut de lances, on disoit rompre une lance ; ainsi le combat de cheval, quand il se faisoit à la lance, ne duroit qu'un moment. On la jettoit après le premier choc, & on en venoit à l'épée. Guillaume Guiart, en racontant la descente de S. Louis à Damiette, dit :

Après le froissis des lances,

Qui j à sont par terre semées,

Portent mains à blanches épées,

Desquelles ils s'entre-envahissent

Hiaumes, & bacinets tentissent,

Et plusieurs autres ferrures,

Coutiaux très-perçans armures.

Quand, dans le combat de deux troupes de gendarmerie l'une contre l'autre, on voyoit dans l'une les lances levées, c'étoit un signe d'une prochaine déroute. C'est ce qu'observe d'Aubigné dans la relation de la bataille de Coutras. En effet, cela marquoit que les gendarmes ne pouvoient plus faire usage de leurs lances, parce qu'ils étoient serrés de trop près par les ennemis.

L'usage des lances cessa en France beaucoup avant le tems que les compagnies d'ordonnance fussent réduites à la gendarmerie d'aujourd'hui. Et le prince Maurice l'abolit entiérement dans les armées de Hollande. Il en eut une raison particuliere : c'est que les pays où il soutenoit la guerre contre les Espagnols sont marécageux, coupés de canaux & de rivieres, fourrés & inégaux, & qu'il falloit pour les lanciers, des pays plats & unis, où ils pussent faire un assez grand front, & courir à bride abattue sur la même ligne, dès qu'ils avoient pris carriere, c'est-à-dire dès qu'ils commençoient à piquer, ce qu'ils faisoient d'ordinaire à soixante pas de l'ennemi.

Mais il eut encore d'autres raisons qui lui furent communes avec la France. Les lanciers jusques à ce tems-là étoient presque tous gentilshommes ; & même Henri III. par son ordonnance de 1575, avoit déclaré que non seulement les lanciers, mais encore les archers des ordonnances devoient être de noble race. Or les guerres civiles avoient fait périr une infinité de noblesse en France, aussi-bien que dans les Pays-bas, ce qui faisoit qu'on avoit peine à fournir de gentilshommes les compagnies d'ordonnance.

Secondement, il falloit que les lanciers eussent de grands chevaux de bataille très-forts, de même taille, dressés avec grand soin, & très-maniables pour tous les mouvemens que demandoit le combat avec la lance. Il étoit difficile d'en trouver un grand nombre de cette sorte, ils coûtoient beaucoup d'argent, & bien des gentilshommes n'étoient pas en état de faire cette dépense ; les guerres civiles ayant ruiné & désolé la France & les Pays-bas.

Troisiemement, le combat de la lance supposoit une grande habitude pour s'en bien servir, & un exercice très-fréquent où l'on élevoit les jeunes gentilshommes. L'habileté à manier cette arme s'acquéroit dans les tournois & dans les académies ; les guerres civiles ne permettoient plus guere depuis long-tems l'usage des tournois ; & la jeune noblesse, pour la plûpart, s'engageoit dans les troupes sans avoir fait d'académie, & par conséquent n'étoit guere habile à se servir de la lance. Toutes ces raisons firent qu'on abandonna la lance peu à peu, & qu'on ne s'en servoit plus guere sous le regne de Henri IV. Il ne paroît point par notre histoire qu'il y ait eu d'ordonnance pour abolir cet usage. Mais George Basta, fameux capitaine dans les armées de Philippe II. roi d'Espagne, & celles de l'Empire, marque expressément le retranchement des lances dans les armées françoises sous Henri IV. car il écrivoit du tems de ce prince ; c'est dans l'ouvrage qu'il publia sur le gouvernement de la cavalerie légere, ou voici comme il parle : " L'introduction des cuirasses, c'est-à-dire des escadrons de cuirassiers en France, avec un total bannissement des lances, a donné occasion de discourir quelle armure seroit la meilleure, &c ". C'est donc en ce tems-là que les lances furent abolies en France. Les Espagnols s'en servirent encore depuis, mais ils en avoient peu dans leurs troupes. Les Espagnols seuls, dit le duc de Rohan dans son Traité de la guerre, dédié à Louis XIII, ont encore retenu quelques compagnies de lances, qu'ils conservent plutôt par gravité que par raison : car la lance ne fait effet que par la roideur de la course du cheval, & encore il n'y a qu'un rang qui s'en puisse servir, tellement que leur ordre ne doit être de combattre en haie, ce qui ne peut résister aux escadrons ; & si elles combattoient en escadrons, elles feroient plus d'embarras que de service.

On voit par ce que je viens de dire, l'époque de l'abolition des lances en France, arme que les François avoient su manier de son tems mieux qu'aucune autre nation. On ne s'en sert plus aujourd'hui que dans les courses de bagues, & quelques semblables exercices utiles autrefois par rapport à la guerre, & qui ne sont plus maintenant que de purs divertissemens. Hist. de la milice françoise, par le P. Daniel.

LANCE, (Hist. de la Chevalerie) du tems de l'ancienne chevalerie, le combat de la lance à course de cheval étoit fort en usage, & passoit même pour la plus noble des joûtes. Un chevalier tient ce propos à son adversaire dans le roman de Florès de Grece : " Pendant que nous sommes à cheval, & que les lances ne nous peuvent manquer, éprouvons-nous encore quelque tems, étant comme il m'est avis, le plaisir de la course à lance, trop plus beau que le combat à l'épée ". C'est pour cette raison que la lance affranchissoit l'épée, & que l'épée n'affranchissoit pas la lance. On ne parloit dans les récits de joûtes que de lances à outrance, lances à fer émoulu, lances courtoises, lances mousses, lances frettées & mornées ; ces dernieres étoient des lances non pointues, qui avoient une frette, morne ou anneau au bout.

De cette passion qui regnoit alors, de montrer à la lance sa force & son adresse, vinrent ces expressions si fréquentes dans les livres de chevalerie, faire un coup de lance, rompre des lances, briser la lance, baisser la lance. Cette derniere expression signifioit, céder la victoire, & nous le disons encore en ce sens au figuré.

Cependant tous les combats d'exercices & d'amusemens à la lance, cesserent dans ce royaume par l'accident d'un éclat de lance qu'Henri II. reçut dans l'oeil le 29 Juin 1559, en joûtant contre le comte de Montgommery. On sait que ce prince en mourut onze jours après.

Enfin l'usage de la lance qui continuoit à la guerre, perdit toute sa gloire à la journée de Pont-Charra, où Amédée, duc de Savoie, fut défait par Lesdiguieres l'an 1591. Voyez-en les raisons dans Mezeray, tome III. p. 900. Et si vous voulez connoître les avantages & les défauts de cette ancienne arme de cavalerie, George Basta, Walhausen, & surtout Montecuculli, vous en instruiront. (D.J.)

LANCE, (Iconolog.) les anciens Sabins représentoient leur dieu Quirinus sous la forme d'une lance, parce que la lance étoit chez eux le symbole de la guerre. Les Romains emprunterent de cette nation la même coutume, avant qu'ils eussent trouvé l'art de donner des figures humaines à leurs statues. Il y avoit d'autres peuples, selon Justin, qui, par des raisons semblables, rendoient leur culte à une lance, & c'est de-là, dit-il, que vient l'usage de donner des lances aux statues des dieux. (D.J.)

LANCE D'EAU, (Hydr.) voyez JET-D'EAU.

LANCE ou PIQUE, (Chirurgie) instrument de Chirurgie, pour ouvrir la tête du foetus mort & arrêté au passage. M. Mauriceau en est l'inventeur. Il est fait comme le couteau à crochet, dont nous avons parlé en son lieu, excepté que son manche n'a point de bec. Son extrémité est un fer de pique, fait en coeur, long d'un pouce & demi, fort aigu, pointu & tranchant sur les côtés. On introduit cette lance dans le vagin, à la faveur de la main gauche, & l'on perce la tête de l'enfant entre les pariétaux, s'il est possible, pour donner entrée à un autre instrument, appellé tire-tête. Voyez la fig. 2. Pl. XX. (Y)

LANCE A FEU ; (Artificier) Les lances à feu sont de gros & longs tuyaux ou canons de bois, emmanchés par le bout avec de bons bâtons bien retenus, pour soutenir la force du feu, & percés en divers endroits pour contenir les fusées ou les pétards qu'on y applique.

On s'en sert dans les feux de joie où l'on veut représenter des combats nocturnes, tant pour jetter des fusées, que pour faire une scopeterie, c'est-à-dire un bruit en l'air par plusieurs coups tirés ensemble.

Il se fait avec une feuille de grand papier à dessiner, du plus fort ; on la roule par sa largeur sur une baguette, qui est de la grosseur d'une baguette de mousquet & d'un pié & demi de long. Ce papier étant roulé, on le colle tout du long pour l'arrêter ; ensuite on fait entrer dans un des bouts de ce cartouche, environ avant d'un pouce, un morceau de bois que l'on appelle le manche, ou le pié de la lance, & qui est de son calibre, après l'avoir trempé dans la colle, afin qu'il puisse bien tenir ; l'autre bout de ce manche est plat, & percé de deux trous pour l'attacher avec des clous sur ce que l'on veut.

La composition doit être de quatre onces de salpêtre bien raffiné & mis en poudre, de deux onces de poudre & de poussier passé dans un tamis de soie bien fin, une once de soufre en fleur ; on mélange le tout ensemble, & on le passe dans un tamis de crin un peu gros après l'avoir bien remué.

On met cette composition dans une sebille de bois ; on la prend ensuite avec une carte à jouer, que l'on coupe en houlette, & l'on s'en sert pour charger la lance. A mesure que l'on charge avec cette houlette, on frappe cette charge, en y faisant entrer la baguette qui a servi à rouler le cartouche, & avec une petite palette de bois ; & lorsqu'on est au quart de la hauteur de la lance, on met de la poudre la valeur de l'amorce d'un pistolet, qu'on serre doucement avec la baguette sans frapper, & l'on continue ainsi jusqu'à quatre fois ; jusqu'à ce que la lance soit pleine jusqu'au haut ; après quoi l'on prend un peu de poudre écrasée qu'on trempe dans l'eau pour lui servir d'amorce, & on la colle ensuite avec un peu de papier. Voyez nos Pl. d'Artifice.

LANCE, (Stucateur) lance ou spatule dont se servent les sculpteurs en stuc. Voyez les Pl. du Stuc.


LANCERv. act. (Gramm.) c'est jetter avec force. Ce verbe a différentes acceptions. Voyez les articles suivans.

LANCER une manoeuvre, (Marine) c'est amarrer une manoeuvre, en la tournant autour d'un bois mis exprès pour cet usage.

LANCER, (Marine) navire qui lance bas-bord ou stribord ; cela se dit d'un vaisseau qui, au lieu d'aller droit à sa route, se jette d'un côté ou d'autre, soit que le timonnier gouverne mal, soit par quelqu'autre raison.

LANCER un vaisseau à l'eau, (Marine) Le terrein sur lequel on construit le vaisseau, & qu'on appelle le chantier, est incliné & va en pente jusqu'à l'eau : cette inclinaison est ordinairement de six lignes sur chaque pié de longueur. On prolonge ce chantier jusques dans l'eau, en y ajoutant d'autres poutres & d'autres tins, qui forment un plan toujours également incliné, & on met au-dessus de forts madriers pour servir de chemin à la quille, retenue dans une espece de coulisse formée par de longues tringles paralleles. On place ensuite de chaque côté jusqu'à l'eau, des poutres qu'on nomme coites, & qui étant éloignées les unes des autres à-peu-près à la distance de la demi-largeur du vaisseau, répondent vers l'extrémité du plat de la maîtresse varangue. Comme elles ne peuvent être assez hautes pour parvenir jusqu'à la carene du vaisseau, quoiqu'elles soient fort avancées dessous, on attache deux autres pieces de bois appellées colombiers, qui s'appuient sur les coites, & qui peuvent glisser dessus. Ces poutres sont frottées avec du saindoux ou avec du suif ; on frotte de même la quille. On attache ensuite le vaisseau par l'avant, par les côtés & par-derriere à un des gonds du gouvernail. Des hommes tiennent les cordes des côtes & de l'avant, & la corde de derriere, qu'on appelle corde de retenue, est liée à un gros pieu qui est en terre.

Les choses ainsi disposées, on ôte, à coups de massue, les anciens coins, & on en substitue sur le champ de nouveaux, pour soutenir la quille dans le tems qu'elle coulera ; enfin on coupe les acores & les étances de devant & des côtés & la corde de retenue, & dans l'instant le vaisseau part. Il faut alors jetter de l'eau sur l'endroit où il glisse, crainte que le feu n'y prenne par le grand frottement, & mettre tout en oeuvre pour accélérer la marche du vaisseau. A cette fin on engage sous la quille de longues solives par le bout pour l'ébranler & lui donner du mouvement si le vaisseau ne part pas assez vîte. Les hommes qui tiennent les cordes de l'avant, comme on l'a dit ci-dessus, les tirent alors ou les roidissent par le moyen des cabestans, & ils hâlent celles des côtés pour retenir le vaisseau dans sa chûte, ou pour diminuer la force du choc dans l'eau, qui lui seroit préjudiciable.

Cette maniere de lancer les vaisseaux à l'eau, qui est la meilleure qu'on ait imaginé, n'est pas cependant suivie par les Portugais. Ils croient qu'il vaut mieux que le vaisseau entre dans l'eau par la poupe que par la proue. Il n'est pas aisé de découvrir sur quelles raisons ils fondent une pareille manoeuvre.

Dans la nord-Hollande, pour lancer les vaisseaux à l'eau, on les fait passer sur une digue qui s'éleve en talud des deux côtés, & qui est frottée de graisse. Le vaisseau est construit sur un pont à rouleaux au bas de la digue. On amarre deux cordes à l'étrave en deux endroits, & autant à la quille, & on ceintre l'arriere avec d'autres cordes. Ces cordes passent par divers vindas ou cabestans, dans chacun desquels il y a deux poulies & trois rouets dans chaque poulie. Vingt à trente hommes virent ces machines, tandis que d'autres sont attentifs à roidir les cordes de l'arriere lorsque le bâtiment vient à rouler. On le monte d'abord au haut de la digue ; & quand il y est parvenu, on le met sur la pente qui conduit à l'eau, & on le suit à-peu-près de la même façon qu'on l'a suivi pour le faire monter. Cette méthode est aussi fort bonne.

LANCER LA NAVETTE, (Rubanier) voici ce que c'est : lorsqu'un ouvrier commence un ouvrage, ou même lorsqu'il remonte sur son métier, il faut toujours que sa navette commence à lever par sa main gauche, parce que sa premiere marche est marchée du pié gauche, la main devant suivre le pié du même côté. Il y a encore une autre raison de cet usage ; si c'étoit la main droite qui partît la premiere, la navette reviendroit (au dernier coup du cours de marche) dans cette même main droite : il faudroit donc que l'ouvrier changeât sa navette de main pour pouvoir tirer un autre retour ; ce qui, outre l'embarras, feroit beaucoup perdre de tems, puisque ces retours sont toujours à sa main droite.

LANCER LE CERF, (Chasse) c'est le faire partir de la reposée comme les autres bêtes fauves.

Autrefois on ne lançoit qu'avec les limiers ; à-présent on découple les chiens de meute pour lancer le cerf.

Lancer un loup, c'est le faire partir du liteau.

Lancer un lievre, c'est le faire sortir du gîte.

Lancer une bête noire, c'est la faire partir de la bauge. Voyez nos Pl. de Chasse.


LANCEROTou LANCELOTE, (Géog.) île de l'Afrique, l'une des Canaries, d'environ 12 lieues de longueur sur 7 de largeur, selon Delisle. On la met à 40 lieues françoises de la côte du continent la plus proche, au nord-est de Forteventura, dont elle est séparée par un détroit de 5 lieues de large, & comme couronnée au nord par quatre petites îles ; savoir, Sainte-Claire, Alagranca, Rocca & Graciosa. Elle fut découverte en 1417 par Jean de Bethencourt, qui la céda au roi de Castille, d'où elle est passée à l'Espagne. Long. 5. 25. lat. 28. 40. (D.J.)


LANCETTES. f. (Chirurgie) c'est un petit instrument de Chirurgie, d'un acier extrêmement fin, très-pointu & à deux tranchans, qui sert principalement à ouvrir la veine.

Cet instrument est composé d'une lame & d'une châsse ou manche. La lame est faite en pyramide, dont la pointe est très-aiguë : elle ne doit pas excéder un pouce 6 ou 7 lignes sur 4 de largeur à sa base. Le corps de la lancette, qui est d'environ sept lignes de longueur, ne coupe point sur les côtés, mais le poli, qui est long de sept à huit lignes, est très-tranchant & très-net jusqu'à la pointe. La base, qui en fait le talon, est engagée dans la châsse par le moyen d'un clou de laiton, autour duquel elle tourne pour pouvoir s'ouvrir & se nettoyer facilement. La châsse, qui est longue de deux pouces quatre à cinq lignes, est composée de deux petites lames d'écailles fort minces & polies, qui ne sont point arrêtées ensemble par leur extrémité.

On fait ordinairement de quatre sortes de lancettes ; la premiere est à grain d'orge, figure 13. Pl. I. elle est plus large vers la pointe que les autres, afin de faire une plus grande ouverture en saignant ; elle convient pour les vaisseaux gros & superficiels : cette lancette dispense de faire une élevation après la ponction ; & dans ce cas elle peut convenir aux commençans. La seconde est appellée lancette à grain d'avoine, figure 11. Pl. I. parce que sa pointe est plus allongée que celle de la précédente : elle est propre à tous les vaisseaux, principalement à ceux qui sont profonds : en la retirant on peut faire une élevation aussi grande qu'on le juge-à-propos. La figure 12. en représente une autre plus petite pour les saignées difficiles. La troisieme est en pyramide ou à langue de serpent ; elle va toujours en diminuant, & se termine par une pointe très-longue, très-fine & très-aiguë : elle ne convient qu'aux vaisseaux les plus profonds, figure 14. Pl. I. La quatrieme est nommée lancette à abscès ; elle est plus forte, plus longue & plus large que les autres ; sa lame a deux pouces & demi de longueur ; sa pointe est à grain d'avoine, sans être extrèmement fine, crainte qu'elle ne se casse, fig. 10. Pl. I. On peut ouvrir les abscès superficiels & faire des scarifications avec ces quatre especes de lancettes. En Allemagne on saigne très-adroitement avec une flamme à ressort : cet instrument n'est point en usage en France. Voyez PHLEBOTOMIE. (Y)

LANCETTE, (Graveur en bois) outil de graveur en bois ; c'est un ferrement de la forme des lancettes des Chirurgiens, tranchant des deux côtés & fort aigu, qui est emmanché dans un petit bâton ; il sert aux graveurs en bois pour évider les petits points blancs qui se trouvent entre les hachures qui se croisent en cette sorte, ce qui se fait en enfonçant la lancette obliquement aux quatre faces du point blanc ; par ce moyen on enleve une petite pyramide de bois dont la base est le point blanc, & le sommet au fond du trou qu'elle fait dans la planche. Mais comme l'encre des Imprimeurs en lettre ne s'applique que sur la surface de la planche, & non dans les creux, il suit que le papier ne doit recevoir l'empreinte que des parties saillantes de la planche, & laisser du blanc vis-à-vis des creux qui y sont. Voyez nos Planches de gravure en bois.


LANCIA(Géog. anc.) ancienne ville d'Espagne dans l'Asturie ; elle est qualifiée ville très-forte, validissima civitas, par Florus, l. IV. c. xij. (D.J.)


LANCIA OPPIDANA(Géog. anc.) ancienne ville de Lusitanie, chez les Vettons, selon Ptolomée, l. II. c. v. Pline nomme les habitans de cette ville Lancienses. On en trouve encore un monument du siecle d'Auguste dans une inscription de Gruter, p. 199. n. 3.

Term. Aug. inter

Lanc. Oppi. & Igaedit.

C'est peut-être présentement la penna di Francia. (D.J.)


LANCIANou LANCIANA ANXANUM, (Géog.) ville d'Italie au royaume de Naples, dans l'Abruze citérieure, dont elle est la capitale, avec un archevêché érigé en 1562. Elle est située sur le torrent de Feltrino, à 6 lieues S. E. de Chieti, 30 N. E. de Naples. Long. 32. 40. lat. 42. 12. (D.J.)


LANCIERS. m. (Art méchan.) c'est un ouvrier qui fait des lances.


LANCISS. m. (en Architecture) ce sont dans le jambage d'une porte ou d'une croisée, les deux pierres plus longues que le pié qui est d'une piece. Ces lancis se font pour ménager la pierre qui ne peut pas toujours faire parpin dans un mur épais.

Lancis de moilon, il se dit, lorsqu'on refait le parement d'un vieux mur avec du moilon, & qu'on lance le plus avant que faire se peut avec plâtre ou mortier de chaux & sable.


LANCKHEIM(Géog.) petite ville de Thuringe, sur la riviere d'Itsch, dans la principauté de Cobourg.


LANÇOIRS. m. (Econom. rustiq.) ouverture par laquelle s'écoule l'eau des moulins lorsqu'ils ne vont pas.


LANÇOou ÉGUILLETTES, ou ORPHIES, (Ichol.) sorte de petit poisson. Voyez ÉGUILLETTES.


LANÇU(Hist. mod.) nom que les Chinois donnent à une secte de leur religion. L'auteur de cette secte étoit un philosophe contemporain de Confucius, & qui fut appellé Lançu ou Lanzu, c'est-à-dire philosophe ancien, parce qu'on feint qu'il demeura quatre-vingt ans dans le ventre de sa mere avant que de naître. Ses sectateurs croient qu'après la mort leurs ames & leurs corps sont transportés au ciel pour y goûter toutes sortes de délices. Ils se vantent aussi d'avoir des charmes contre toute sorte de malheurs, de chasser les démons, &c. Kircher, de la Chine.


LANCUT(Géog.) ville du royaume de Pologne, dans le palatinat de Russie ou Reussen.


LAND & LANDT(Géogr.) Le mot land ou landt, dans les langues du Nord, signifie pays, & entre dans la composition de plusieurs noms, Landgrave, Zéland, Gotland, Hollande. Quand nous disons lande en françois, nous faisons du genre féminin les mots à la fin desquels lande se trouve dans la composition, comme la Zélande, la Hollande, & nous donnons le genre masculin à ceux où nous mettons le mot de land ou de landt, ce qui fait qu'un même mot est quelquefois du genre masculin ou féminin, selon que nous l'écrivons, comme le Groenland ou la Groenlande. La plûpart des provinces de Suede ont leur nom composé de celui de land, & du nom des anciens peuples qui l'habitoient ; l'île de Gotland, par exemple, signifie pays des Goths ; l'Amelande signifie pays des Amales : on dit encore en bas-breton lannec dans le même sens. (D.J.)


LANDTRAIT ou JET DE FILETS, terme de Pêche usité dans le ressort de l'amirauté de Marennes. C'est la manoeuvre qui se fait depuis qu'on a jetté un filet à la mer jusqu'à ce qu'on le releve.


LANDA(Géogr.) ville de la grande Pologne, dans le palatinat de Kalisch.


LANDAFF(Géog.) petite ville & évêché d'Angleterre, au pays de Galles, dans le comté de Glamorgan, sur la Tave, un peu au-dessus de Cardiff, à 30 milles de Bristol au couchant, & à 123 milles de Londres. Long. 14. 20. latit. 51. 32. (D.J.)


LANDAULandavia, (Géogr.) ville de France très-forte, dans la basse Alsace, au pays de Wasgou, autrefois impériale, mais sujette à la France par la paix de Munster. L'empereur Joseph la prit, n'étant que roi des Romains, en 1702. Les François la reprirent en 1703, & les Impériaux en 1704. Enfin, par le traité de Bade, elle a été cédée à la France, qui l'avoit reprise en 1713. Voyez ce qu'en disent Heiss, Longuerue & Piganiol de la Force : mais voyez principalement l'article de Landau dans le dictionnaire de Bayle, parce qu'il est rempli de réflexions utiles, applicables en tout tems & en tous lieux, aux récits de siéges & de batailles que les nouvellistes de puissances belligérantes repandent dans le public, pour inspirer la confiance ou tromper la crédulité des peuples.

Landau est sur le Queich, vers les frontieres du palatinat, à une égale distance de Spire & du Rhin, dans un pays agréable & fertile, à 3 lieues & demie S. de Neustatt, 5 O. de Philipsbourg, 6 S. O. de Spire, 15 N. E. de Strasbourg, 108 N. E. de Paris. Longit. 25. 47. 30. latit. 49. 11. 38.

Landaw est encore le nom de deux petites villes d'Allemagne, l'une dans la basse Baviere sur l'Iser, à 4 milles de Straubing ; l'autre sise sur une montagne, au comté de Valdeck. (D.J.)


LANDENLandenum, (Géog.) petite ville des Pays-bas autrichiens, dans le Brabant, au quartier de Louvain, fameuse par la bataille meurtriere que le maréchal de Luxembourg y gagna sur les alliés, le 29 Juillet 1693. On appelle aussi cette journée la bataille de Nerwinde, nom d'un village voisin. Landen est sur le Beck, à 2 lieues de Tillemont, 7. N. O. de Huy, 7. S. E. de Louvain, 8. N. E. de Namur. Long. 22. 40. latit. 50. 45. (D.J.)


LANDERNEAULandernacum, (Géogr.) petite ville de France dans la basse Bretagne, sur la riviere d'Elhorn, à 8 lieues E. de Brest. Long. 13. 22. latit. 48. 25. (D.J.)


LANDESS. f. (Agriculture) pays inculte, peu propre au labour, rempli de joncs, de bruyeres, serpolets, joncs-marins, où l'on ne peut faire venir du bois.

LANDES, (les) ou LES LANES, Ager Syrticus, (Géog.) pays de France dans la Gascogne. On le nomme quelquefois les landes de Bordeaux ; c'est un pays de sable & de bruyeres, dont les lieux principaux sont Dax, Tartas, Albret, Peirourade. Le sénéchal des Landes est une charge d'épée, dont le bailliage du pays de Labour dépend. On divise les Landes en grandes & petites ; les grandes sont entre Bordeaux & Bayonne, les petites sont entre Bazas & le mont de Marsan. (D.J.)


LANDFOCTIE(Géog.) ce mot d'origine allemande, land-vochtey, & travesti à la françoise, peut se rendre autrement par bailliage ou préfecture, & en latin par praefectura. On dit cependant la landfoctie de Haguenau, pour signifier une partie de l'Alsace ; dont Haguenau est le chef-lieu. (D.J.)


LANDGRAVES. m. (Hist. mod.) ce mot est composé de deux mots allemands : land, terre, & de graff ou grave, juge ou comte. On donnoit anciennement ce titre à des juges qui rendoient la justice au nom des empereurs dans l'intérieur du pays. Quelquefois on les trouve désignés sous le nom de comites patriae & de comites provinciales. Le mot landgrave ne paroit point avoir été usité avant l'onzieme siecle. Ces juges, dans l'origine, n'étoient établis que pour rendre la justice à un certain district ou à une province intérieure de l'Allemagne, en quoi ils différoient des marggraves, qui étoient juges des provinces sur les limites : peu-à-peu ces titres sont devenus héréditaires, & ceux qui les possédoient se sont rendus souverains des pays dont ils n'étoient originairement que les juges. Aujourd'hui l'on donne le titre de landgrave par excellence à des princes souverains de l'Empire qui possedent héréditairement des états qu'on nomme landgraviats, & dont ils reçoivent l'investiture de l'empereur. On compte quatre princes dans l'Empire qui ont le titre de landgraves ; ce sont ceux de Thuringe, de Hesse, d'Alsace & de Leuchtenberg. Il y a encore en Allemagne d'autres landgraves : ces derniers ne sont point au rang des princes ; ils sont seulement parmi les comtes de l'Empire ; tels sont les landgraves de Baar, de Brisgau, de Burgend, de Kletgow, de Nellenbourg, de Saussemberg, de Sisgow, de Steveningen, de Stulingen, de Suntgau, de Turgow, de Walgow. (-)


LANDIS. m. (Hist. mod.) foire qui se tient à Saint Denis-en-France. C'est un jour de vacance pour les jurisdictions de Paris & pour l'université. C'est le recteur qui ouvre le landi. Il se célébroit autrefois à Aix-la-Chapelle. Charles le Chauve l'a transféré à Saint-Denis avec les reliques, les clous & la couronne de N. S.

Landi se disoit encore d'un salaire que les écoliers payoient à leurs maîtres vers le tems de la foire de ce nom. C'étoient six ou sept écus d'or, qu'on fichoit dans un citron, & qu'on mettoit dans un verre de crystal. Cet argent servoit à défrayer le recteur & ses suppôts lorsqu'ils alloient ouvrir la foire à Saint-Denis.

LANDI stato di (Géog.) nom d'un district assez considérable d'Italie, sur les frontieres des états de la république de Gènes, dépendant du duché de Plaisance.


LANDIERS. m. (Gramm. & Cuisine) grand chenet de cuisine. On ne sait d'où vient le proverbe, froid comme un landier, si ce n'est que cet épais instrument, quoique toujours dans le feu, n'est presque point échauffé.


LANDIESS. f. (terme d'Anat.) nymphes, deux productions ou excroissances charnues, situées entre les deux levres des parties naturelles de la femme. Voyez NYMPHES. Cicéron trouvoit de l'obscurité dans ces paroles, an illam dicam, à cause du rapport qu'elles ont avec lendica, d'où nous est venu le mot françois landie.


LANDINOS(Hist. mod.) c'est le nom sous lequel les Espagnols désignent les Indiens du Pérou qui ont été élevés dans les villes & dans les bourgs ; ils savent la langue espagnole, & exercent quelque métier : ils ont l'esprit plus ouvert & les moeurs plus réglées que ceux des campagnes ; cependant ils conservent presque toujours quelque chose des idées & des usages de leurs ancêtres. Il est sur tout un préjugé dont les Chrétiens n'ont point pû faire revenir les Indiens du Pérou ; ils sont persuadés que la personne qu'ils épousent a peu de mérite s'ils la trouvent vierge. Aussi-tôt qu'un jeune homme a demandé une fille en mariage, il vit avec elle comme si le mariage étoit fait, & il est le maître de la renvoyer s'il se repent de son choix après en avoir fait l'essai : ce repentir s'appelle amanarse. Les amans éprouvés se nomment ammanados. Les évêques & les curés n'ont jamais pû déraciner cet usage bizarre. Une autre disposition remarquable de ces indiens, est leur indifférence pour la mort ; ils ont sur cet objet, si effrayant pour les autres hommes, une insensibilité que les apprêts du supplice même ne peuvent point altérer. Les curés du Pérou exercent sur ces pauvres indiens une autorité très-absolue ; souvent ils leur font donner la bastonnade pour avoir manqué à quelques-uns de leurs devoirs religieux. M. d'Ulloa raconte qu'un curé ayant réprimandé un de ces indiens, pour avoir manqué d'aller à la messe un jour de fête, lui fit donner ensuite un certain nombre de coups. A peine la réprimande & la bastonnade furent-elles finies, que l'indien s'approchant du curé, d'un air humble & naïf, le pria de lui faire donner le même nombre de coups pour le lendemain, parce qu'ayant envie de boire encore, il prévoyoit qu'il ne pourroit assister à la messe. Voyez l'hist. générale des voyages, tom. XIII.


LANDRECI(Géograph.) dans les titres latins Landericiacum, Landericiae, petite & forte ville de France dans le Hainault. François I. s'en étant rendu maître, Charles V. la reprit en 1543. Louis XIV. la prit en 1655. Elle fut cédée à la France par le traité des Pyrénées. Ses fortifications sont du chevalier de Ville & du maréchal de Vauban. Elle est dans une plaine sur la Sambre, à 6 lieues N. E. de Maubeuge, 7 S. E. de Cambrai, 11 S. O. de Mons, 35 N. E. de Paris, Long. 21. 28. lat. 50. 4. (D.J.)


LANDSASSES. m. (Hist. mod.) on appelle ainsi en Allemagne celui dont la personne & les biens sont soumis à la jurisdiction d'un souverain qui releve lui-même de l'empereur & de l'Empire, & qui a fixé son domicile dans les états de ce souverain : ou bien un landsasse est tout sujet médiat de l'Empire.

Il y a en Allemagne des pays où tous les sujets, tant ceux qui possedent des terres & des fiefs que les autres, sont landsasses, c'est-à-dire relevent du prince à qui ces états appartiennent. Telle est la Saxe, la Hesse, la Marche de Brandebourg, la Baviere, l'Autriche : on nomme ces états territoria clausa. Il y a aussi d'autres pays où ceux qui possedent des fiefs sont vassaux ou sujets immédiats de l'Empire, & ne sont soumis à aucune jurisdiction intermédiaire, tels sont la Franconie, la Souabe, le Rhin, la Weteravie & l'Alsace. Ces pays s'appellent territoria non clausa.

Il y a des pays fermés (territoria clausa) où il se trouve des vassaux qui ne sont point landsasses : ceux-là ne sont obligés de reconnoitre la jurisdiction de leur suzerain qu'en matiere féodale ; mais ceux qui sont vassaux & landsasses sont entierement soumis en tout à la jurisdiction du suzerain.

Un prince ou tout autre vassal immédiat de l'Empire peut être landsasse d'un autre, en raison des terres qu'il possede sur son territoire. Voyez Vitriarii Instit. juris publici.


LANDSBERG(Géogr.) nom de plusieurs villes d'Allemagne, l'une dans la Baviere sur la Leck, une autre dans la nouvelle Marche de Brandebourg, une troisieme dans la province de Natangen en Prusse, sur la Stein ; enfin une quatrieme en Misnie dans l'Osterland.


LANDSCROON(Géogr.) fort de France en haute Alsace, dans le Suntgau, à une lieue de Bâle, sur une hauteur. Long. 25. 7. lat. 47. 36.


LANDSHUT(Géogr.) en latin moderne Landsavia Bavarorum, ville forte d'Allemagne dans la basse Baviere, avec un château sur une côte voisine. Elle est sur l'Iser, à 14 lieues S. de Ratisbonne, 14 N. E. de Munich. Long. 29. 50. lat. 48. 53.

Landshut est encore le nom d'une petite ville de Bohême en Silésie, au duché de Schweidnitz, sur le ruisseau de Zieder.

C'est à Landshut en Baviere que nâquit Ziegler (Jacques) théologien, cosmographe & mathématicien qui fleurissoit dans le xvj. siecle. Sa description latine de la Palestine, Argent. 1536, in-folio, est très-estimée. Paul Jove parle avec grands éloges de l'élégance du tableau qu'il a fait des cruautés de Christiern II. roi de Danemark. Son ouvrage de la Scandinavie est aussi fort instructif. Enfin, ce qu'il a donné sur l'Astronomie, de constructione solidae sphaerae, Basil. 1536, in-4°. n'est point mauvais, non plus que son Commentaire latin sur le second livre de Pline, qui parut à Basle en 1531. La lecture de quelques-uns de ses ouvrages a été interdite par l'inquisition, sans qu'on en puisse trouver d'autres causes que l'ignorance des juges de ce tribunal. Ziegler mourut en 1549, âgé de 56 ans.


LANDSKROON(Géogr.) Corona, petite mais forte ville de Suede dans la province de Schon. Elle fut cédée à la Suede par le roi de Danemark en 1658, en conséquence du traité de Roschild. Elle est sur le détroit du Sund, à 5 lieues. N. O. de Lunden, 5 N. E. de Copenhague. Long. 30. 45. lat. 55, 50.


LANDSTEIN(Géog.) ville & château de Bohême dans le cercle de Bechin, sur les frontieres de la Moravie & de l'Autriche.


LANDSTUL(Géogr.) bourg d'Allemagne avec un fort château sur un rocher dans le Wasgow, entre Deux-Ponts & Keysers-Lautern. Long. 26. 20. lat. 49. 25.


LANEBOURG(Géog.) petite ville de Savoie dans le comté de Maurienne, sur la riviere d'Are, près du mont Cenis. (D.J.)


LANERET(Ornith.) Voyez LANIER.


LANERK(Géog.) ville de l'Ecosse méridionale, capitale de la province de Clydsdale, avec titre de vicomté. Elle est près de la Clyd, à 3 lieues S. O. d'Hamilton, 7 de Glasgow, 9 d'Edimbourg, 116 N. O. de Londres. Long. 44. 4. lat. 56. 10. (D.J.)


LANGAGES. m. (Arts. Raisonn. Philos. Metaphys.) modus & usus loquendi, maniere dont les hommes se communiquent leurs pensées, par une suite de paroles, de gestes & d'expressions adaptées à leur génie, leurs moeurs & leurs climats.

Dès que l'homme se sentit entraîné par goût, par besoin & par plaisir à l'union de ses semblables, il lui étoit nécessaire de développer son ame à un autre, & lui en communiquer les situations. Après avoir essayé plusieurs sortes d'expressions, il s'en tint à la plus naturelle, la plus utile & la plus étendue, celle de l'organe de la voix. Il étoit aisé d'en faire usage en toute occasion, à chaque instant, & sans autre peine que celle de se donner des mouvemens de respiration, si doux à l'existence.

A juger des choses par leur nature, dit M. Warburthon, on n'hésiteroit pas d'adopter l'opinion de Diodore de Sicile, & autres anciens philosophes, qui pensoient que les premiers hommes ont vécu pendant un tems dans les bois & les cavernes à la maniere des bêtes, n'articulant comme elles que des sons confus & indéterminés, jusqu'à ce que s'étant reunis pour leurs besoins réciproques, ils soient arrivés par degrés & à la longue, à former des sons plus distincts & plus variés par le moyen de signes ou de marques arbitraires, dont ils convinrent, afin que celui qui parloit pût exprimer les idées qu'il desiroit communiquer aux autres.

Cette origine du langage est si naturelle, qu'un pere de l'Eglise, Grégoire de Nicée, & Richard Simon, prêtre de l'Oratoire, ont travaillé tous les deux à la confirmer ; mais la révélation devoit les instruire que Dieu lui-même enseigna le langage aux hommes, & ce n'est qu'en qualité de philosophe que l'auteur des Connoissances humaines a ingénieusement exposé comment le langage a pu se former par des moyens naturels.

D'ailleurs, quoique Dieu ait enseigné le langage, il ne seroit pas raisonnable de supposer que ce langage se soit étendu au-delà des nécessités actuelles de l'homme, & que cet homme n'ait pas eu par lui-même la capacité de l'étendre, de l'enrichir, & de le perfectionner. L'expérience journaliere nous apprend le contraire. Ainsi le premier langage des peuples, comme le prouvent les monumens de l'antiquité, étoit nécessairement fort stérile & fort borné : ensorte que les hommes se trouvoient perpétuellement dans l'embarras, à chaque nouvelle idée & à chaque cas un peu extraordinaire, de se faire entendre les uns aux autres.

La nature les porta donc à prévenir ces sortes d'inconvéniens, en ajoûtant aux paroles des significatifs. En conséquence la conversation dans les premiers siecles du monde fut soutenue par un discours entremêlé de gestes, d'images & d'actions. L'usage & la coutume, ainsi qu'il est arrivé dans la plûpart des autres choses de la vie, changerent ensuite en ornemens ce qui étoit dû à la nécessité ; mais la pratique subsista encore long-tems après que la nécessité eut cessé.

C'est ce qui arriva singulierement parmi les Orientaux, dont le caractere s'accommodoit naturellement d'une forme de conversation qui exerçoit si bien leur vivacité par le mouvement, & la contentoit si fort, par une représentation perpétuelle d'images sensibles.

L'Ecriture-sainte nous fournit des exemples sans nombre de cette sorte de conversation. Quand le faux prophete agite ses cornes de feu pour marquer la déroute entiere des Syriens, ch. iij. des Rois, 22. 11 : quand Jérémie cache sa ceinture de lin dans le trou d'une pierre, près l'Euphrate, ch. xiij : quand il brise un vaisseau de terre à la vûe du peuple, ch. xjx : quand il met à son col des liens & des joncs, ch. xxviij : quand Ezéchiel dessine le siége de Jérusalem sur de la brique, ch. jv : quand il pese dans une balance les cheveux de sa tête & le poil de sa barbe, ch. v : quand il emporte les meubles de sa maison, ch. xij : quand il joint ensemble deux bâtons pour Juda & pour Israël, ch. xxxviij ; par toutes ces actions les prophetes conversoient en signes avec le peuple, qui les entendoit à merveille.

Il ne faut pas traiter d'absurde & de fanatique ce langage d'action des prophetes, car ils parloient à un peuple grossier qui n'en connoissoit point d'autre. Chez toutes les nations du monde le langage des sons articulés n'a prévalu qu'autant qu'il est devenu plus intelligible pour elles.

Les commencemens de ce langage de sons articulés ont toûjours été informes ; & quand le tems les a polis & qu'ils ont reçu leur perfection, on n'entend plus les bégaiemens de leur premier âge. Sous le regne de Numa, & pendant plus de 500 ans après lui, on ne parloit à Rome ni grec ni latin ; c'étoit un jargon composé de mots grecs & de mots barbares : par exemple, ils disoient pa pour parte, & pro pour populo. Aussi Polybe remarque en quelqu'endroit que dans le tems qu'il travailloit à l'histoire, il eut beaucoup de peine à trouver dans Rome un ou deux citoyens qui, quoique très savans dans les annales de leur pays, fussent en état de lui expliquer quelques traités que les Romains avoient fait avec les Carthaginois ; & qu'ils avoient écrits par conséquent en la langue qu'on parloit alors. Ce furent les sciences & les beaux arts qui enrichirent & perfectionnerent la langue romaine. Elle devint, par l'étendue de leur empire, la langue dominante, quoique fort inférieure à celle des Grecs.

Mais si les hommes nés pour vivre en société trouverent à la fin l'art de se communiquer leurs pensées avec précision, avec finesse, avec énergie, ils ne surent pas moins les cacher ou les déguiser par de fausses expressions, ils abuserent du langage.

L'expression vocale peut être encore considérée dans la variété & dans la succession de ses mouvemens : voilà l'art musical. Cette expression peut recevoir une nouvelle force par la convention générale des idées : voilà le discours, la poésie & l'art oratoire.

La voix n'étant qu'une expression sensible & étendue, doit avoir pour principe essentiel l'imitation des mouvemens, des agitations & des transports de ce qu'elle veut exprimer. Ainsi, lorsqu'on fixoit certaines inflexions de la voix à certains objets, on devoit se rendre attentifs aux sons qui avoient le plus de rapport à ce qu'on vouloit peindre. S'il y avoit un idiome dans lequel ce rapport fût rigoureusement observé, ce seroit une langue universelle.

Mais la différence des climats, des moeurs & des tempéramens fait que tous les habitans de la terre ne sont point également sensibles ni également affectés. L'esprit pénétrant & actif des Orientaux, leur naturel bouillant, qui se plaisoit dans de vives émotions, durent les porter à inventer des idiomes dont les sons forts & harmonieux fussent de vives images des objets qu'ils exprimoient. De-là ce grand usage des métaphores & de figures hardies, ces peintures animées de la nature, ces fortes inversions, ces comparaisons fréquentes, & ce sublime des grands écrivains de l'antiquité.

Les peuples du nord vivans sous un ciel très-froid, durent mettre beaucoup moins de feu dans leur langage ; ils avoient à exprimer le peu d'émotions de leur sensibilité ; la dureté de leurs affections & de leurs sentimens dut passer nécessairement dans l'expression qu'ils en rendoient. Un habitant du nord dut répandre dans sa langue toutes les glaces de son climat.

Un françois placé au centre des deux extrémités, dut s'interdire les expressions trop figurées, les mouvemens trop rapides, les images trop vives. Comme il ne lui appartenoit pas de suivre la véhémence & le sublime des langues orientales, il a du se fixer à une clarté élégante, à une politesse étudiée, & à des mouvemens froids & délicats, qui sont l'expression de son tempérament. Ce n'est pas que la langue françoise ne soit capable d'une certaine harmonie & de vives peintures, mais ces qualités n'établissent point de caractere général.

Non-seulement le langage de chaque nation, mais celui de chaque province, se ressent de l'influence du climat & des moeurs. Dans les contrées méridionales de la France, on parle un idiome auprès duquel le françois est sans mouvement, sans action. Dans ces climats échauffés par un soleil ardent, souvent un même mot exprime l'objet & l'action ; point de ces froides gradations, qui lentement examinent, jugent & condamnent : l'esprit y parcourt avec rapidité des nuances successives, & par un seul & même regard, il voit le principe & la fin qu'il exprime par la détermination nécessaire.

Des hommes qui ne seroient capables que d'une froide exactitude de raisonnemens & d'actions, y paroîtroient des êtres engourdis, tandis qu'à ces mêmes hommes il paroîtroit que les influences du soleil brûlant ont dérangé les cerveaux de leurs compatriotes. Ce dont ces hommes transplantés ne pourroient suivre la rapidité, ils le jugeroient des inconséquences & des écarts. Entre ces deux extrémités, il y a des nuances graduées de force, de clarté & d'exactitude dans le langage, tout de même que dans les climats qui se suivent il y a des successions de chaud au froid.

Les moeurs introduisent encore ici de grandes variétés ; ceux qui habitent la campagne connoissent les travaux & les plaisirs champêtres : les figures de leurs discours sont des images de la nature ; voilà le genre pastoral. La politesse de la cour & de la ville inspire des comparaisons & des métaphores prises dans la délicate & voluptueuse métaphysique des sentimens ; voilà le langage des hommes polis.

Ces variétés observées dans un même siecle, se trouvent aussi dans la comparaison des divers tems. Les Romains, avec le même bras qui s'étoit appesanti sur la tête des rois, cultivoient laborieusement le champ fortuné de leurs peres. Parmi cette nation féroce, disons mieux guerriere, l'agriculture fut en honneur. Leur langage prit l'empreinte de leurs moeurs, & Virgile acheva un projet qui seroit très-difficile aux François. Ce sage poëte exprima en vers nobles & héroïques les instrumens du labourage, la plantation de la vigne & les vendanges ; il n'imagina point que la politesse du siecle d'Auguste pût ne pas applaudir à l'image d'une villageoise qui avec un rameau écume le mout qu'elle fait bouillir pour varier les productions de la nature.

Puisque du différent génie des peuples naissent les différens idiomes, on peut d'abord décider qu'il n'y en aura jamais d'universel. Pourroit-on donner à toutes les nations les mêmes moeurs, les mêmes sentimens, les mêmes idées de vertu & de vice, & le même plaisir dans les mêmes images, tandis que cette différence procede de celle des climats que ces nations habitent, de l'éducation qu'elles reçoivent, & de la forme de leur gouvernement ?

Cependant la connoissance des diverses langues, du moins celle des peuples savans, est le véhicule des sciences, parce qu'elle sert à démêler l'innombrable multitude des notions différentes que les hommes se sont formées : tant qu'on les ignore, on ressemble à ces chevaux aveugles dont le sort est de ne parcourir qu'un cercle fort étroit, en tournant sans-cesse la roue du même moulin. (D.J.)


LANGES. m. (Gramm.) on comprend sous ce nom tout ce qui sert à envelopper les enfans en maillot. Les langes qui touchent immédiatement à l'enfant & qui servent à la propreté, sont de toile ; ceux de dessus & qui servent à la parure, sont de satin ou d'autres étoffes de soie ; les langes d'entre deux, qui servent à tenir la chaleur & qui sont d'utilité, sont de laine.

LANGES, à l'usage des imprimeurs en taille-douce, voyez l'article IMPRIMERIE en taille-douce.


LANGEAC(Géog.) Langiacum, petite ville de France dans la basse Auvergne, diocèse de Clermont, élection de Riom, proche l'Allier, entre des montagnes, à 8 lieues N. E. de Saint-Flour, 17 S. E. de Clermont. Long. 21. 10. lat. 45. 5.


LANGELAND(Géog.) Langelandia, petite île de Danemark dans la mer Baltique. Elle produit du blé, a des paturages & du poisson en abondance. Le nom de Langeland, c'est-à-dire long-pays, marque la figure de l'île, qui a 6 à 7 milles dans sa longueur, & 1 mille dans sa largeur. Il n'y a dans cette île qu'un bourg nommé Rutcoping, un château & six villages. Long. 28. 45. lat. 54. 52. 55.


LANGENSALTZA(Géogr.) ville & château d'Allemagne en Thuringe, dans les états de Saxe-Weissenfels.


LANGESTRAAT(Géog.) petit pays de la Hollande méridionale qui se trouve entre les villes de Heusden & la Mayerie de Bois-le-duc.


LANGETSou plutôt LANGEAY, LANGEY, (Géog.) en latin Alingavia, Lingia, Langiacum, ancienne petite ville de France en Touraine sur la Loire, à 4 lieues O. de Tours. Long. 17. 58. lat. 47. 20. (D.J.)


LANGHARES. m. (Hist. nat. Bot.) arbrisseau de l'île de Madagascar, dont les feuilles sont déchiquetées comme celles du châtaignier, mais plus dures & plus piquantes. Ses fleurs naissent sur l'écorce du tronc sans avoir de queue ; ce tronc qui est droit en est tout couvert : elles sont rouges comme du sang, d'un goût âcre qui excite la salive : elles purgent violemment au point que les habitans les regardent comme un poison.


LANGIONE(Géogr.) ville d'Asie, capitale du royaume de Lar, avec un grand palais où le roi fait sa résidence. Les Talapoins seuls ont le droit de bâtir leurs couvens & leurs maisons de pierres & de briques ; cette ville est sur une petite riviere à 54 lieues N. E. d'Ava. Long. 116. 20. lat. 18. 38.


LANGO(Géog.) nom que les Grecs & les Italiens donnent à l'île de Cos des anciens. Les Turcs l'appellent Stanchio, Stango ou Stancou : c'est une des Sporades, à 20 milles de la terre ferme de Natolie. Voyez COS & STANCOU.

LANGO, (Géogr.) une des Iles de l'Archipel, avec une ville de même nom vers les côtes de la Natolie.


LANGON(Géogr.) petite ville ou bourg de France en Gascogne dans le Bazadois, sur la Garonne, près de Cadillac, à 5 lieues au-dessus de Bordeaux. Long. 16. 46. lat. 44. 51.


LANGONES. f. (Monnoie) libra lingonica, nom d'une monnoie du xiij. siecle, qui se battoit à Langres ; car l'évêque de cette ville avoit obtenu de Charles le Chauve la permission de battre monnoie, & ce privilege lui fut confirmé par Charles le Gros, empereur. Dans des lettres de l'année 1255, on lit dix livres d'estevenane, ou de langoines, c'est-à-dire dix livres d'étiennes ou de langones. Ces étiennes étoient des écus de Dijon, ainsi nommés du nom de saint Etienne de cette ville, comme les langones étoient ainsi nommées de la ville de Langres. Les étiennes & les langones avoient, comme on le voit, la même valeur & le même cours dans le commerce du pays. (D.J.)


LANGOUS. m. (Hist. nat. Bot.) fruit de l'île de Madagascar, qui ressemble à une noix auguleuse ; elle croît sur une plante rampante. Les habitans la mâchent pour se noircir les dents, les gencives & les levres, ce qui est une beauté parmi eux.


LANGOUSTES. f. locusta, (Hist. nat. Icthyolog.) animal crustacée, qui a beaucoup de rapport à l'écrevisse, mais qui est beaucoup plus grand, &c. La langouste a deux longues cornes placées au-devant des yeux, qui sont grosses, raboteuses, garnies d'aiguillons à leur origine & mobiles par quatre jointures ; elles diminuent de grosseur jusqu'à leur extrémité qui est très-menue & pointue. Au-dessous de ces deux longues cornes, il y en a deux plus courtes, plus petites, lisses & divisées par des articulations. Les yeux sont durs comme de la corne, très-saillans & entourés de piquans ; le front a une grande pointe, & le dos est hérissé de pointes plus petites ; il y a de chaque côté de la bouche un petit pié, & de chaque côté du corps un bras terminé par une pince, & quatre piés ; la queue est lisse & composée de cinq tables, & terminée par cinq nageoires. La langouste se sert de sa queue comme d'une rame, lorsqu'elle nage ; cette partie est très-forte. La femelle differe du mâle en ce qu'elle a le premier pié fourchu à l'extrémité, & qu'il se trouve sous sa queue des naissances doubles qui soutiennent les oeufs. Ces animaux ont deux grandes dents placées une de chaque côté. Les langoustes se dépouillent de leur taie. Voyez Rond. Hist. des poissons, l. XVIII.


LANGOUTIS. m. terme de relation ; c'est, selon M. de la Boulaye, une petite piece d'étoffe ou de linge, dont les Indiens se servent pour cacher les parties qui distinguent le sexe.


LANGRES(Géog.) ancienne ville de France, en Champagne, capitale du Bassigny. Du tems de Jules César, elle étoit aussi la métropole du peuple, appellé Lingones, dont nous parlerons sous ce mot, & se nommoit Andematunum ou Audumatunum. Dans le même tems, cette ville appartenoit à la Celtique, mais elle devint une cité de la Belgique sous Auguste, & y demeura jointe jusqu'à ce que Dioclétien la rendit à la Lyonnoise.

Langres, comme tant d'autres villes de France, a été exposée à diverses révolutions. Elle fut prise & brûlée dans le passage d'Attila, se rétablit & éprouva le même sort, lors de l'irruption des Vandales, qui massacrerent S. Didier son évêque, l'an de J. C. 407. Après que les Barbares eurent envahi l'empire romain, Langres tomba sous le pouvoir des Bourguignons, & continua de faire partie de ce royaume sous les Francs, vainqueurs des Bourguignons. Elle échut à Charles le chauve par le partage des enfans de Louis le débonnaire. Elle eut ensuite ses comtes particuliers jusqu'à ce qu'Hugues III. duc de Bourgogne, ayant acquis ce comté d'Henri duc de Bar, le donna, vers l'an 1179, à Gautier son oncle, évêque de Langres, en échange du domaine de Dijon ; & dans la suite, le roi Louis VII. érigea ce comté en duché, en annexant la ville à la couronne.

C'est de cette maniere que les évêques de Langres réunirent Langres au domaine de leur église, & devinrent très-puissans en qualité de seigneurs féodaux, dans toute l'étendue de leur diocese. Odon, comte de Nevers & de Champagne, leur fit hommage pour le comté de Tonnerre ; & cet hommage leur fut renouvellé par Marguerite, reine de Suede & femme du roi Charles. Les rois de Navarre, les ducs de Bourgogne pour leurs terres de la montagne, & les comtes de Champagne pour plusieurs villes & seigneuries se virent aussi leurs feudataires, desorte qu'ils comptoient parmi leurs vassaux non seulement des ducs, mais encore des rois.

Il n'est donc pas étonnant que l'évêque de Langres ait obtenu de Charles le chauve le droit de battre monnoie, & que ce privilege lui ait été confirmé par Charles le gros. Enfin, quoique la face des affaires ait bien changé, ces prélats ont toujours eu l'honneur, depuis Philippes le bel, d'être ducs & pairs de France, jusqu'à nos jours. L'évêque de Langres est resté, comme autrefois, suffragant de l'archevêché de Lyon. Son diocese, qui comprend la ville de Tonnerre, est en tout composé de cent quarante-cinq cures sous six archidiacres.

Venons aux antiquités de la ville de Langres, qui nous intéressent plus que l'évêché. Lorsqu'on travailloit dans cette ville, en 1670, 1671 & 1672, à faire des chemins couverts sur la contrescarpe, on y trouva trente-six pieces curieuses, consistant en statues, pyramides, piédestaux, vases, tombeaux, urnes & autres antiquités romaines, qui passerent entre les mains de M. Colbert.

On a encore trouvé depuis, en fouillant les terres voisines, quantité de médailles antiques, d'or, d'argent, & de bronze ; plusieurs vases & instrumens qu'on employoit dans les sacrifices, comme un couteau de cuivre, servant à écorcher les victimes ; un autre couteau, appellé secespita, servant à les égorger ; un chauderon, pour en contenir les entrailles ; deux pateres, pour en recevoir le sang : deux préféricules ; un manche d'aspersoir, pour jetter l'eau lustrale ; une boëte couverte pour l'encens ; trois petites cuilleres d'argent pour le prendre ; deux coins ; & un morceau de succin jaune, substance qui entroit, comme à présent, dans les parfums.

Enfin, on a trouvé à Langres ou dans son voisinage, pendant les deux derniers siecles, plusieurs inscriptions antiques, bas-reliefs, statues, fragmens de colonnes, ruines d'édifices, & autres monumens propres à illustrer l'histoire de cette ville. Dans le nombre de ceux qui y subsistent encore, les uns sont enchâssés d'espace en espace dans le corps des murs, qui lui tiennent lieu de remparts ; les autres se voient dans des jardins particuliers, & dans des villages circonvoisins. Il y en a même que certaines familles regardent comme le palladium de leurs maisons.

Mais comme le sort de la plûpart de ces morceaux antiques est d'être enlevés de leur pays natal, s'il est permis de se servir de ce terme, pour aller grossir le recueil qu'en font les curieux étrangers, les magistrats de la ville de Langres se sont depuis long-tems précautionnés contre ces pertes, en marquant dans les registres publics non seulement l'époque & les circonstances de toutes les découvertes, mais encore en y ajoutant le dessein des bas-reliefs & des statues : & la copie des inscriptions qu'on a successivement déterrées. Un pareil plan devroit être suivi dans toutes les villes de l'Europe, qui se vantent de quelque antiquité, ou qui peuvent tirer quelque avantage de ces sortes de monumens.

Gruter, Reynesius, le P. Vignier jésuite, & Gautherot dans son histoire de la ville de Langres, qu'il a intitulé, l'Anastase de Langres, tirée du tombeau de son antiquité, ont, à la vérité, rassemblé plusieurs inscriptions de cette ville, mais ils ne les ont pas toujours lues ni rapportées avec exactitude ; & pour Gautherot en particulier, ses recherches sont aussi mal digérées que peu judicieuses.

L'academie royale des belles-lettres de Paris a expliqué quelques-unes des inscriptions, dont nous parlons, dans le tome V. de son histoire, & cela d'après des copies fideles qu'elle en a reçues de M. l'évêque de Langres. On desireroit seulement qu'elle eût étendu ses explications sur un plus grand nombre de monumens de cette cité.

En effet, une de ces inscriptions nous apprend qu'il y eut dans cette ville une colonie romaine ; une autre nous confirme ce que César dit de la vénération que les Gaulois avoient pour Pluton, & de leur usage de compter par nuits, au lieu de compter par jours ; une troisieme nous instruit qu'il y a eu pendant long-tems dans cette ville un théâtre public, & par conséquent des spectacles réglés ; une quatrieme nous fait connoitre que la famille des Jules avoit de grandes possessions à Langres, ou aux environs : une cinquieme nous certifie qu'il partoit de cette capitale des peuples de la gaule celtique, appellés Lingones, beaucoup de chemins pavés, & construits en forme de levées, qui conduisoient à Lyon, à Toul, à Besançon, pour aller de celle-ci aux Alpes. De tels monumens ne sont pas indignes d'être observés ; mais il faut dire un mot de la position de Langres.

Elle est située sur une haute montagne, près de la Marne, aux confins des deux Bourgognes, à 14 lieues N. O. de Dijon, 25 S. E. de Troyes, 40 S. E. de Rheims, 63 N. E. de Paris. Long. suivant Cassini, 22d. 51'. 30''. lat. 47. 51.

Julius Sabinus, si connu par sa revolte contre Vespasien, & plus encore par la beauté, le courage, la tendresse, la fidélité & l'amour conjugal de sa femme Epponina, étoit natif de Langres. Il faut lire dans les Mémoires de l'acad. des insc. t. IX. les aventures également singulieres & attendrissantes de cette illustre dame & de son mari. M. Secousse en a tiré toute l'histoire de Tacite & de Plutarque ; c'est un des plus beaux morceaux de celle des Gaules, par les exemples de vertus qu'elle présente, & par la singularité des évenemens. Il a été écrit, ce morceau, peu de tems après la mort tragique de Sabinus & d'Epponina, par les deux anciens auteurs que nous venons de nommer ; par Tacite, Hist. l. IV. n° 55. & par Plutarque, In amator. p. 770. leur témoignage, dont on prise la fidélité, ne doit laisser aucun doute sur les circonstances mêmes qui paroissent les plus extraordinaires.

Langres moderne a produit plusieurs gens de lettres célebres, & tous heureusement ne sont pas morts ; mais je n'en nommerai qu'un seul du siecle passé, M. Barbier d'Aucourt, parce que c'est un des meilleurs sujets que l'academie françoise ait jamais eu.

Barbier d'Aucourt (Jean) étoit d'une famille pauvre, qui ne put lui donner aucun secours pour ses études ; mais son génie & son application y suppléerent. Il est connu par ses malheurs, par sa défense du nommé le Brun, accusé faussement d'avoir assassiné la dame Mazel, dont il étoit domestique, & par les sentimens de Cléanthe sur les entretiens d'Ariste & d'Eugene, critique vive, ingénieuse, délicate & solide ; le P. Bouhours tenta de la faire supprimer, & ses démarches en multiplierent les éditions. Barbier d'Aucourt fut ami de Mrs. de Port-royal, & composa plusieurs écrits contre les Jésuites qu'il haïssoit. Il mourut fort pauvre en 1694, dans sa 53e année. " Ma consolation, (dit-il aux députés de l'académie, qui vinrent le visiter dans sa derniere maladie, & qui lui parurent attendris de le trouver si mal logé,) " ma consolation, répéta-t-il, & ma très-grande consolation, c'est que je ne laisse point d'héritiers de ma misere ".


LANGUES. f. (Anatom.) corps charnu, mollet, capable d'une infinité de mouvemens, & situé dans la cavité de la bouche.

La langue y occupe en devant l'intervalle de toute l'arcade du bord alvéolaire de la machoire inférieure ; & à mesure qu'elle s'étend en arriere, elle y devient plus épaisse & plus large.

On la distingue en base, en pointe, en face supérieure qu'on nomme le dessus, en face inférieure qu'on appelle dessous, & en portions latérales ou bords.

La base en est la partie postérieure, & la plus épaisse ; la pointe en est la partie antérieure & la plus mince ; la face supérieure est une convéxité plate, divisée par une ligne enfoncée superficiellement, appellée ligne médiane de la langue ; les bords ou côtés sont plus minces que le reste, & un peu arrondis, de même que la pointe ; la face inférieure n'est que depuis la moitié de la longueur de la langue jusqu'à sa pointe.

La langue est étroitement attachée par sa base à l'os hyoïde, qui l'est aussi au larynx & au pharynx ; elle est attachée par-devant le long de sa face inférieure par un ligament membraneux, appellé le frein ou filet ; enfin elle est attachée à la machoire inférieure, & aux apophyses styloïdes des os temporaux au moyen de ses muscles.

La membrane, qui recouvre la langue & qui est continue à celle qui revêt toute la bouche, est parsemée le long de sa face supérieure de plusieurs éminences que l'on nomme les mamelons de la langue, & que l'on regarde communément comme l'extrémité des nerfs qui se distribuent à cette partie ; cependant il y en a qui paroissent plutôt glanduleux que nerveux ; tels sont ceux qui se remarquent à la base de la langue, & qui sont les plus considérables par leur volume ; ils ont la figure de petits champignons, & sont logés dans les fossettes superficielles. M. Winslow les regarde comme autant de glandes salivaires.

Les seconds mamelons sont beaucoup plus petits, peu convexes, & criblés de plusieurs trous ; ils occupent la partie supérieure, antérieure, & surtout la pointe de la langue ; ce sont des especes de gaînes percées, dans lesquelles se trouvent les houpes nerveuses qui constituent l'organe du goût.

Les mamelons de la troisieme espece sont formés par de petits cônes très-pointus, semés parmi les autres mamelons ; mais on ne les apperçoit pas dans la surface latérale inférieure de la langue.

Toutes ces diverses especes de mamelons sont affermies par deux membranes ; la premiere est cette membrane très-fine, qui tapisse la bouche entiere ; sous cette membrane est une enveloppe particuliere à la langue, dont le tissu est plus serré. Quand on l'enleve, elle paroit comme un crible, parce qu'elle est arrachée de la circonférence des mamelons, & c'est ce qui a fait dire qu'elle étoit réticulaire ; sous cette membrane, on en trouve une autre, ou plutôt on trouve une espece de tissu fongueux, formé par les racines des mamelons, par les nerfs, & par une substance qui paroît médullaire.

On voit en plusieurs sujets, sur la face supérieure de la langue, du côté de sa base, un trou particulier, plus ou moins profond, dont la surface interne est toute glanduleuse, & remplie de petits boutons, semblables aux mamelons de la premiere espece : on l'appelle le trou aveugle, le trou coecum de Morgagni, qui l'a le premier découvert.

Valther a été plus loin, & il y a indiqué des conduits qui lui ont paru salivaires ; enfin Heister a trouvé distinctement deux de ces conduits, dont les orifices étoient dans le fonds du trou coecum, l'un à côté de l'autre ; il en a donné la figure dans son anatomie.

La langue est peut-être la partie musculaire la plus souple, & la plus aisément mobile du corps humain : elle doit cette souplesse & cette mobilité à la variété singuliere qui regne dans la disposition des fibres qui constituent sa structure ; elle la doit encore aux muscles génio-stylo-hyoglosses, ainsi qu'à tous ceux qui tiennent à l'os hyoïde qui lui sert de base. C'est à l'aide de tous ces muscles différens qu'elle est capable de se mouvoir avec tant d'aisance, de rapidité, & selon toutes les directions possibles. Ces muscles reçoivent eux-mêmes leur force motrice, ou la faculté qu'ils ont d'agir de la troisieme branche de la cinquieme paire des nerfs qui se distribue, par ses ramifications, à toutes les fibres charnues de la langue.

Entrons dans les autres détails. Les principaux de ces muscles sont les génio-glosses ; ils partent de la partie postérieure de la symphise de la machoire inférieure, & marchent en arriere séparés par une membrane cellulaire ; quand ils sont parvenus à l'os hyoïde, les fibres inférieures de ces muscles s'y attachent, les moyennes forment des rayons en haut & latéralement, & les autres vont à la pointe de la langue.

Les muscles stylo-glosses se jettent à sa partie latérale supérieure ; ils viennent de l'apophyse styloïde, & vont cotoyer la langue.

Les hyo-glosses partent de la base de l'os hyoïde, des cornes & de la symphise ; c'est à cause de ces diverses origines qu'on les a divisés en trois portions différentes ; l'externe marche intérieurement à côté du stylo-glosse le long de la langue, & les autres bandes musculeuses en forment la partie moyenne supérieure.

On fait mention d'une quatrieme paire de muscles, qu'on nomme mylo-glosses ; ils viennent de la base de la machoire au-dessus des dents molaires ; mais on les rencontre très-rarement, & toujours avec quelque variété.

Les muscles qui meuvent l'os hyoïde, doivent être censés appartenir aussi à la langue, parce qu'elle en suit les mouvemens.

Outre cela, la langue est composée de plusieurs fibres charnues, disposées en tous sens, dont la totalité s'appelle communément muscle lingual ; nous en parlerons tout-à-l'heure.

C'est des muscles génio-glosses, stylo-glosses & hyo-glosses, & de ceux de l'os hyoïde, que dépendent les mouvemens de la langue. La partie des génio-glosses, qui va du menton à la base de la langue, porte cet organe en avant, & le fait sortir de la bouche. Les stylo-glosses, en agissant séparément, portent la langue vers les côtés, & en-haut ; lorsqu'ils agissent ensemble, ils la tirent en arriere, & ils l'élevent : chacun des hyo-glosses, en agissant séparément, la tire sur les côtés, & lorsqu'ils agissent tous les deux, ils la tirent em-bas. Elle devient plus convexe par l'action de toutes les fibres des génio-glosses, agissant en même tems, sur-tout lorsque les stylo-glosses sont en contraction.

On sent bien encore que la langue aura différens mouvemens, suivant que les différentes fibres qui composent le muscle lingual, agiront ou seules, ou avec le secours des autres muscles, dont nous venons de parler. Ces fibres du muscle lingual ont toutes sortes de situations dans la composition de la langue ; il y en a de longitudinales, de verticales, de droites, de transverses, d'obliques, d'angulaires ; ce sont en partie les épanouissemens des muscles génio-glosses, hyo-glosses & stylo-glosses.

Les fibres longitudinales racourcissent la langue ; les transverses la retrécissent ; les angulaires la tirent en-dedans ; les obliques de côté ; les droites compriment sa base, & d'autres servent à baisser son dos. C'est par l'action de toutes ces fibres musculaires, qui est différente selon leur direction, selon qu'elles agissent ensemble ou séparément, que la langue détermine les alimens solides, entre les molaires, & porte ce qu'on mange & ce qu'on boit vers le gosier, à quoi concourt en même tems le concert des muscles propres de cet organe.

On découvre en gros la diversité & la direction des fibres qui composent le muscle lingual, en coupant la langue longitudinalement & transversalement après l'avoir fait macérer dans du fort vinaigre ; mais il est impossible de démêler l'entrelacement singulier de toutes ces fibres, leur commencement & leur fin. On a beau macérer, ou cuire une langue de boeuf dans une eau souvent renouvellée, pour en ôter toute la graisse : on a beau la dépouiller adroitement de son épiderme, de son corps réticulaire & papillaire, on ne parvient point à dévoiler la structure parfaite de cet organe dans aucun des animaux, dont la langue destinée à brouter des plantes seches, est garnie de fibres fortes, beaucoup plus grandes & beaucoup plus évidentes que dans l'homme.

La langue humaine ainsi que celle des animaux, est parsemée de quantité de glandes dans sa partie supérieure & postérieure, outre celles qu'on nomme sublinguales, qui sont les principales & qu'il suffit d'indiquer ici.

Les vaisseaux sanguins de la langue, sont ses arteres & ses veines ; les arteres lui sont fournies par la carotide externe, & ses veines vont se décharger dans les jugulaires externes : on les appelle veines & arteres sublinguales, ou arteres & veines ranines. Les veines sont à côté du frein, & les arteres à côté des veines. On ouvre quelquefois ces veines ranines dans l'esquinancie ; mais il faut prendre garde alors de ne pas plonger la lancette trop profondement, de peur d'ouvrir les arteres, dont l'hémorrhagie seroit difficile à réprimer.

La langue reçoit de chaque côté des nerfs très-considérables, qui viennent de la cinquieme & de la neuvieme paire du cerveau, & qui se distribuent dans les membranes & dans le corps de la langue. La petite portion du nerf symphatique moyen, ou de la huitieme paire, produit aussi un nerf particulier à chaque côté de la langue.

Tel est cet instrument merveilleux, sans lequel les hommes seroient privés du plaisir & de l'avantage de la société. Il forme les différences des sons essentiels pour la parole ; il est le principal organe du goût ; il est absolument nécessaire à la mastication. Tantôt la langue par sa pointe qui est de la plus grande agilité, donne les alimens à broyer aux dents ; tantôt elle va les chercher pour cet effet entre les dents & les joues ; quelquefois d'un seul tour, avec cette adresse qui n'appartient qu'à la nature, elle les prend sur son dos pour les voiturer en diligence au fond du palais.

Elle n'est pas moins utile à la déglutition des liquides que des solides. Enfin elle sert tellement à l'action de cracher, que cette action ne peut s'exécuter sans son ministere, soit par le ramas qu'elle fait de la sérosité qui s'est séparée des glandes de la bouche, soit par la disposition dans laquelle elle met la salive qu'elle a ramassée, ou la matiere pituiteuse rejettée par les poumons.

Je sais que M. de Jussieu étant en Portugal en 1717, y vit une pauvre fille alors âgée de 15 ans, née sans langue, & qui s'acquitoit, dit-il, passablement de toutes les fonctions dont nous venons de parler. Elle avoit dans la bouche à la place de la langue, une petite éminence en forme de mamelon, qui s'élevoit d'environ trois ou quatre lignes de hauteur du milieu de la bouche. Il en a fait le récit dans les Mém. de l'acad. des Sciences, ann. 1718.

Le sieur Roland, chirurgien à Saumur, avoit déjà décrit en 1630 une observation semblable dans un petit traité intitulé Aglossostomographie, ou description d'une bouche sans langue, laquelle parloit, & faisoit les autres fonctions de cet organe. La seule différence qui se trouve entre les deux sujets ; est que celui dont parle Roland, étoit un garçon de huit à neuf ans, qui par des ulceres survenus dans la petite vérole avoit perdu la langue, au lieu que la fille vûe par M. de Jussieu, étoit née sans en avoir.

Cependant, malgré ces deux observations singulieres, je pense que les personnes à qui il ne reste que la base de la langue ne peuvent qu'ébaucher quelques-uns de ces sons, pour lesquels l'action des levres, & l'application du fond de la langue au palais sont seulement nécessaires ; mais les sons qui ne se forment que par la pointe de la langue, par son recourbement, ou par d'autres mouvemens composés ; ces sortes de sons, dis-je, me paroissent impossibles, quand la langue est mutilée au point d'être réduite à un petit moignon.

Une langue double n'est pas un moindre obstacle à la parole. Les Transactions philosophiques. Février & Mars 1748, rapportent le cas d'un garçon né avec deux langues. Sa mere ne voulut jamais permettre qu'on lui retranchât ni l'une ni l'autre, la nature fut plus avisée que cette mere, ou si l'on veut seconda ses vûes. La langue supérieure se dessécha, & se réduisit à la grosseur d'un pois, tandis que l'autre se fortifia, s'aggrandit, & vint par ce moyen à exécuter toutes ses fonctions.

Les éphémerides des curieux de la nature en citant long-tems auparavant, savoir en 1684, le cas d'une fille aimable qui vint au monde avec deux langues, remarquerent que la nature l'auroit plus favorisée en ne lui en donnant qu'une, qu'en multipliant cet organe, puisqu'elle priva cette fille de la parole, dont le beau sexe peut tirer tant d'usages pour son bonheur & pour le nôtre.

Théophile Protospatarius, medecin grec du xj siecle, est le premier qui a regardé la langue comme musculaire ; Jacques Berengarius a connu le premier les glandes sublinguales & leurs conduits ; Malpighi a le premier développé toute la texture de la langue ; Bellini a encore perfectionné ce developpement ; Ruisch s'est attaché à dévoiler la fabrique des mamelons & des houpes nerveuses ; les langues qu'il a injectées, laissent passer la matiere céracée par l'extrémité des poils artériels. Walther a décrit les glandes dont la langue est parsemée, & qui filtrent les sucs destinés à l'humecter continuellement ; enfin Trew a représenté ses conduits salivaires, & ses vaisseaux sanguins. On doit encore consulter sur cet organe le célebre Morgagni, Santorini, & les tables d'Eustache & de Cowper.

La langue de plusieurs animaux a encore occupé les regards de divers anatomistes, & même il nous en ont donné quelquefois la description, comme s'ils l'avoient tirée de la langue humaine. Mais nous connoissons assez imparfaitement celle des léopards, des lions, des tigres & autres bêtes féroces, qui ont la tunique externe du dessus de la langue hérissée de petites pointes dures, tournées en dedans, différentes de celles de la langue des poissons, dont les pointes sont seulement rangées le long des bords du palais.

Il y a une espece de baleine qui a la langue & le palais si âpre par un poil court & dur, que c'est une sorte de décrotoir. La langue du renard marin est toute couverte de petites pieces osseuses de la grosseur d'une tête d'épingle ; elles sont d'une dureté incroyable, d'une couleur argentine, d'une figure quarrée, & point du-tout piquantes.

Personne jusqu'ici n'a développé la structure de la langue du caméléon ; on sait seulement qu'elle est très longue ; qu'il peut l'allonger, la raccourcir en un instant, & qu'il la darde au dehors comme s'il la crachoit.

A l'égard des oiseaux, il n'y a presque que la langue du pic-verd qu'on ait décrit exactement. Enfin il reste bien des découvertes à faire sur cet organe des animaux de toute espece ; mais comme les maladies & les accidens de la langue humaine nous intéressent encore davantage, nous leur reservons un article à part. (D.J.)

LANGUE ; (Sémiotique) " Ne vous retirez jamais, conseille fort sagement Baglivi, d'auprès d'un malade sans avoir attentivement examiné la langue ; elle indique plus sûrement & plus clairement que tous les autres signes, l'état du sang. Les autres signes trompent souvent, mais ceux ci ne sont jamais ou que très rarement fautifs ; & à moins que la couleur, la saveur & autres accidens de la langue ne soient dans leur état naturel, gardez-vous poursuit-il, d'assurer la guérison de votre malade, sans quoi vous courez risque de nuire à votre réputation ". prax. medic. lib. I. cap. xiij. w. 3. Quoiqu'il faille rabattre de ces éloges enthousiastiques, on doit éviter l'excès opposé dans lequel est tombé Santorius, qui traite l'art de juger par la langue, d'inutile, de nul & purement arbitraire. Il est très-certain qu'on peut tirer des différens états & qualités de la langue beaucoup de lumieres pour le diagnostic & le prognostic des maladies aigues, mais ces signes ne sont pas plus certains que les autres qu'on tire du pouls, des urines, &c. Ainsi on auroit tort de s'y arrêter uniquement. On doit lorsqu'on veut atteindre au plus haut point de certitude médicinale, c'est-à-dire une grande probabilité, rassembler, combiner & consulter tous les différens signes, encore ne sont-ils pas nécessairement infaillibles, mais ils se vérifient le plus ordinairement.

C'est dans la couleur principalement & dans le mouvement de la langue que l'on observe de l'altération dans les maladies aiguës. 1°. La couleur peut varier de bien des façons ; la langue peut devenir blanche, pâle, jaune, noire, livide, d'un rouge vif, &c. ou fleurie, comme l'appelle Hippocrate. Comme ces couleurs pourroient dépendre de quelque boisson ou aliment précédent, il faut avoir attention lorsque l'on soupçonne pareille cause, de faire laver la bouche au malade ; & quand on examine la langue, on doit la faire sortir autant qu'il est possible, afin d'en voir jusqu'à la racine ; il est même des occasions où il faut regarder par-dessous, car, quelquefois, remarque Hippocrate lib. II. de morb. la langue est noire dans cette partie, & les veines qui y sont se tuméfient & noircissent.

1° La tumeur blanche de la langue provient d'une croûte plus ou moins épaisse, qui se forme sur la surface ; on peut s'en assurer par la vûe & le tact : cette croûte est quelquefois jaune & noire. Les modernes ont regardé cet état de la langue, qu'ils ont appellée chargée, comme un des principaux signes de pourriture dans les premieres voies, & comme une indication assurée de purger ; ils ont cru que l'estomac & les intestins étoient recouverts d'une croûte semblable. Cette idée n'est pas tout-à-fait sans fondement, elle est vraie jusqu'à un certain point ; mais elle est trop généralisée, car dans presque toutes les maladies inflammatoires, dans les fievres simples, ardentes, &c. on observe toujours la langue enduite d'une croûte blanche ou jaunâtre, sans que pour cela les premieres voies soient infectées, & qu'on soit obligé de purger. Dans les indigestions, dans de petites incommodités passageres, la langue se charge ; elle indique assez sûrement de concert avec les autres signes, le mauvais état de l'estomac ; mais encore dans ces circonstances il n'est pas toujours nécessaire de purger ; un peu de diete dissipe souvent tous ces symptomes, j'ai même souvent observé dans les maladies aiguës, la croûte de la langue diminuer & disparoître peu-à-peu pendant des excrétions critiques, autres que les selles, par l'expectoration, par exemple, j'ai vu des cas où les purgatifs donnés sous cette fausse indication, augmentoient & faisoient rembrunir cette croûte ; enfin il arrive ordinairement dans les convalescences que cette croûte subsiste pendant quelques jours ; ne s'effaçant qu'in sensiblement : on agiroit très-mal pour le malade, si on prétendoit l'emporter par les purgatifs.

" Si la langue est enduite d'une humeur semblable à de la salive blanche vers la ligne qui sépare la partie gauche de la droite, c'est un signe que la fievre diminue. Si cette humeur est épaisse, on peut espérer la remission le même jour, sinon le lendemain. Le troisieme jour, la croûte qu'on observe sur l'extrémité de la langue indique la même chose, mais moins sûrement ". Hippocrate, coac. praen. cap. vij. n °. 2. Le véritable sens de ce passage me paroit être celui-ci : lorsque la croûte qui enduisoit toute la langue s'est restreinte à la ligne du milieu ou à l'extrémité, c'est une marque que la maladie va cesser.

2° La langue est couverte d'une croûte jaunâtre, bilieuse, & imprime aux alimens un goût amer dans la jaunisse, les fievres bilieuses & ardentes, dans quelques affections de poitrine ; si la langue est jaune ou bilieuse, remarque Hippocrate, dans ses coaques au commencement des pleurésies, la crise se fait au septieme jour.

3° La noirceur de la langue est un symptome assez ordinaire aux fievres putrides, & sur-tout aux malignes pestilentielles ; la langue dans celles-ci noire & seche, ou brûlée adusta, est un très-mauvais signe ; il n'est cependant pas toujours mortel. Quelquefois il indique une crise pour le quatorzieme jour, Hippocrate praenot. coac. chap. vij. n °. 1. Mais, cependant, ajoûte Hippocrate dans le même article, la langue noire est très dangereuse : & plus bas il dit, dans quelques-uns la noirceur de la langue présage une mort prochaine n °. 5.

4°. La pâleur, la rougeur & la lividité de la langue dépendent de la lésion qui est dans son tissu même & non de quelque humeur arrêtée à sa surface ; ces caracteres de la langue sont d'autant plus mauvais, qu'ils s'éloignent de l'état naturel. La pâleur est très-pernicieuse, sur-tout si elle tire sur le verd, que quelques auteurs mal instruits ont traduit par jaune. 2°. Si la langue, dit toujours Hippocrate, qui a été au commencement seche, en gardant sa couleur naturelle, devient ensuite rude & livide, & qu'elle se fende, c'est un signe mortel. coac. Praenot. cap. vij. Si dans une pleurésie il se forme dès le commencement une bulle livide sur la langue, semblable à du fer teint dans l'huile, la maladie se résout difficilement, la crise ne se fait que le quatorzieme jour, & ils crachent beaucoup de sang. Hippocrate, ibid. cap. xvj. n °. 6.

On a observé que la trop grande rougeur de la langue est quelquefois un mauvais signe dans l'angine inflammatoire & la péripneumonie ; cette malignité augmente & se confirme par d'autres signes. Hippocrate a vu cet état de la langue suivi de mort au cinquieme jour, dans une femme attaquée d'angine, (epidem. lib. III. sect. I). & au neuvieme jour dans le fils de Bilis. (ibid. lib. vij. text. 19.) Cette rougeur est souvent accompagnée d'une augmentation considérable dans le volume de la langue ; plusieurs malades qui avoient ce symptome sont morts ; cette enflure de la langue accompagnée de sa noirceur est regardée comme un signe mortel. Tel sur le cas d'une jeune femme, dont Hippocrate donne l'histoire (epid. lib. V. text. 53.), qui mourut quatre jours après avoir pris un remede violent pour se faire avorter.

2°. Le mouvement de la langue est vicié dans les convulsions, tremblemens, paralysie, incontinence de cette partie : tous ces symptomes survenans dans les maladies aiguës, sont d'un mauvais augure ; la convulsion de la langue annonce l'aliénation d'esprit (coac. praen. cap. 11. n °. 24.). Lorsque le tremblement succede à la secheresse de la langue, il est certainement mortel. On l'observe fréquemment dans les pleurésies qui doivent se terminer par la mort. Hippocrate semble douter s'il n'indique pas lui-même une aliénation d'esprit (ibid. cap. vij n °. 5.) Dans quelques uns ce tremblement est suivi de quelques selles liquides. Lorsqu'il se rencontre avec une rougeur aux environs des narines sans signes (critiques) du côté du poumon, il est mauvais ; il annonce pour lors des purgations abondantes & pernicieuses. (n °. 3.) Les paralysies de la langue qui surviennent dans les maladies aiguës, sont suivies d'extinction de voix : Voyez VOIX. Enfin les mouvemens de la langue peuvent être génés lorsqu'elle est seche, rude, âpre, aspera, lorsqu'elle est ulcérée, pleine de crevasses. La sécheresse de la langue est regardée comme un très-mauvais signe, sur-tout dans l'esquinancie. Hippocrate rapporte qu'une femme attaquée de cette maladie qui avoit la langue seche, mourut le septiéme jour (epid. lib. III.). La soif est une suite ordinaire de cette sécheresse, & il est bon qu'on l'observe toujours ; car si la langue étoit seche sans qu'il y eût soif, ce seroit un signe assuré d'un délire présent ou très-prochain ; la rudesse, l'âpreté de la langue, n'est qu'un degré plus fort de sécheresse. Hippocrate surnomme phrénétiques les langues qui sont seches & rudes, faisant voir par-là que cet état de la langue est ordinaire dans la phrénésie (prorrhet. lib. I. sect. 1. n °. 3.). Il faut prendre garde de ne pas confondre la sécheresse occasionnée par bienfait immédiat de l'air, dans ceux qui dorment la bouche ouverte, avec celle qui est vraiment morbifique ; & d'ailleurs pour en déduire un prognostic fâcheux, il faut que les autres signes conspirent, car sans cela les malades avec une langue seche & ridée, échappent des maladies les plus dangereuses, comme il est arrivé à la fille de Larissa (epid. lib. I. sect. 7.). La langue qui est ulcérée, remplie de crevasses, est un symptome très-fâcheux, & très-ordinaire dans les fievres malignes. Prosper Alpin assure avoir vu fréquemment des malades guérir parfaitement malgré ce signe pernicieux. Rasis veut cependant que les malades qui ont une fievre violente, & la langue chargée de ces pustules, meurent au commencement du jour suivant. La langue ramollie sans raison & avec dégoût après une diarrhée, & avec une sueur froide, préjuge des vomissemens noirs, pour lors la lassitude est d'un mauvais augure, Hippocrate, coac. praenot. cap. vij. n °. 4. Si la langue examinée paroît froide au toucher, c'est un signe irrévocable de mort très-prochaine, il n'y a aucune observation du contraire. Riviere en rapporte une qui lui a été communiquée par Paquet, qui confirme ce que nous avançons. Baglivi assure avoir éprouvé quelquefois lui-même la réalité de ce prognostic.

Tels sont les signes qu'on peut tirer des différens états de la langue ; nous n'avons fait pour la plûpart que les extraire fidelement des écrits immortels du divin Hippocrate : cet article n'est presque qu'une exposition abrégée & historique de ce qu'il nous apprend là-dessus. Nous nous sommes bien gardés d'y mêler aucune explication théorique, toujours au-moins incertaine ; on peut, si l'on est curieux d'un peu plus de détail, consulter un traité particulier fait ex professo sur cette matiere par un nommé Prothus Casulanus, dans lequel on trouvera quelques bonnes choses, mêlées & enfouies sous un tas d'inutilités & de verbiages. Art. de M. Ménuret.


LANGUadj. dans le Blazon, se dit des animaux dont les langues paroissent sortir de leurs bouches, & sont d'une couleur différente de celle du corps de l'animal.

Dufaing aux Pays-bas, d'or à l'aigle au vol abaissé langué & membré de gueules.


LANGUEDOCLE, Occitania, (Géog.) province maritime de France, dans sa partie méridionale. Elle est bornée au nord par le Quercy & le Rouergue ; à l'orient, le Rhône la distingue du Dauphiné, de la Provence, & de l'état d'Avignon ; à l'occident la Garonne la sépare de la Gascogne ; elle se termine au midi par la Méditerranée, & par les comtés de Foix & de Roussillon. On lui donne environ 40 lieues dans sa plus grande largeur, & 90 depuis sa partie la plus septentrionale, jusqu'à sa partie la plus méridionale. Les principales rivieres qui l'arrosent, sont le Rhône, la Garonne, le Tarn, l'Allier, & la Loire ; Toulouse en est la capitale.

Je ne dirai qu'un mot des révolutions de cette province, quoique son histoire soit très-intéressante ; mais elle a été faite dans le dernier siecle par Catel, & dans celui-ci, par Dom Joseph Vaisset, & Dom Claude Vic, en 2 vol. in -fol. dont le premier fut mis au jour à Paris en 1730, & le second en 1733.

Le Languedoc est de plus grande étendue que n'étoit la seconde Narbonnoise ; & les peuples qui l'habitoient autrefois, s'appelloient Volsques, Volcae.

Les Romains conquirent cette province, sous le consulat de Quintus Fabius Maximus, 636 ans après la fondation de Rome. Mais quand l'empire vint à s'affaisser sous Honorius, les Goths s'emparerent de ce pays, qui fut nommé Gothie, ou Septimanie, dès le v. siecle ; & les Goths en jouirent sous 30 rois, pendant près de 300 ans.

La Gothie ou Septimanie, après la ruine des Wisigoths, tomba sous la domination des Maures, Arabes ou Sarrazins, Mahométans, comme on voudra les appeller, qui venoient d'asservir presque toute l'Espagne. Fiers de leurs conquêtes, ils s'avancerent jusqu'à Tours ; mais ils furent entierement défaits par Charles Martel, en 725. Cette victoire suivie des heureux succès de son fils, soumit la Septimanie à la puissance des rois de France. Charlemagne y nomma dans les principales villes, des ducs, comtes, ou marquis, titres qui ne désignoient que la qualité de chef ou de gouverneur. Louis le Debonnaire continua l'établissement que son pere avoit formé.

Les ducs de Septimanie régirent ce pays jusqu'en 936, que Pons Raimond, comte de Toulouse, prit tantôt cette qualité, & tantôt celle de duc de Narbonne ; enfin, Amaury de Montfort céda cette province en 1223, à Louis VIII. roi de France. Cette cession lui fut confirmée par le traité de 1228 ; ensorte que sur la fin du même siecle, Philippe le Hardi prit possession du comté de Toulouse, & reçut le serment des habitans, avec promesse de conserver les privileges, usages, libertés, & coutumes des lieux.

On ne trouve point qu'on ait donné le nom de Languedoc à cette province, avant ce tems-là. On appella d'abord Languedoc, tous les pays où l'on parloit la langue toulousaine, pays bien plus étendus que la province de Languedoc ; car on comprenoit dans les pays de Languedoc, la Guyenne, le Limousin, & l'Auvergne. Ce nom de Languedoc vient du mot oc, dont on se servoit en ces pays-là pour dire oui. C'est pour cette raison qu'on avoit divisé dans le xjv. siecle toute la France en deux langues ; la langue d'oui, dont Paris étoit la premiere ville, & la langue d'oc, dont Toulouse étoit la capitale. Le pays de cette langue d'oc est nommé en latin dans les anciens monumens, pairia occitana ; & dans d'autres vieux actes, la province de Languedoc est appellée lingua d'oc.

Il est vrai cependant qu'on continua de la nommer Septimanie, à cause qu'elle comprenoit sept cités ; savoir, Toulouse, Beziers, Nismes, Agde, Maguelone aujourd'hui Montpellier, Lodeve, & Usez.

Enfin en 1361 le Languedoc fut expressément réuni à la couronne, par lettres-patentes du roi Jean. Ainsi le Languedoc appartient au roi de France par droit de conquête, par la cession d'Amaury de Montfort en 1223, & par le traité de 1228.

C'est un pays d'états, & en même tems la province du royaume où le clergé est le plus nombreux & le plus riche. En effet on y compte trois archevêchés, & vingt évêchés.

Ce pays est généralement fertile en grains, en fruits, & en excellens vins. Son histoire naturelle est très-curieuse par ses eaux minérales, ses plantes, ses pétrifications, ses carrieres de marbre, ses mines de turquoises, & autres singularités.

Le commerce de cette province, qui consiste principalement en denrées, & en manufactures de soie, de draps, & de petites étoffes de laine, est un commerce considérable, mais qu'il importe de rendre plus florissant, en faisant cesser ces regles arbitraires établies sous les noms de traite-foraine & traite-domaniale ; ces regles forment une jurisprudence très-compliquée, qui déroute le commerce, décourage le négociant, occasionne sans-cesse des procès, des saisies, des confiscations, & je ne sais combien d'autres sortes d'usurpations. D'ailleurs, la traite-foraine du Languedoc, sur les frontieres de Provence, est abusive, puisqu'elle est établie en Provence. La traite domaniale est destructive du commerce étranger, & principalement de l'agriculture.

Il est, selon la remarque judicieuse de l'auteur moderne des considérations sur les finances, il est un autre vice intérieur en Languedoc, dont les riches gardent le secret, & qui doit à la longue porter un grand préjudice à cette belle province. Les biens y ont augmenté de valeur, à mesure que les progrès du commerce, soit intérieur ou extérieur, ont haussé le prix des denrées. Les impôts n'y ont pas augmenté de valeur intrinseque, dans la même progression, ni en proportion des dépenses nécessaires de l'état. Cependant les manoeuvriers, fermiers, ouvriers, laboureurs, y sont dans une position moins heureuse que dans d'autres provinces qui payent davantage. La raison d'un fait si extraordinaire en apparence, vient de ce que le prix des journées, des corvées, n'y a point haussé proportionnellement à celui des denrées. Il n'est en beaucoup d'endroits de cette province, que de six sols, comme il y a cent ans. Les propriétaires des terres, par l'effet d'un intérêt personnel mal-entendu, ne veulent pas concevoir que la consommation du peuple leur reviendroit avec bénéfice ; que d'ailleurs sans aisance il ne peut y avoir d'émulation ni de progrès dans la culture, & dans les arts ; mais s'il arrive un jour que dans les autres provinces on vienne à corriger l'arbitraire, le Languedoc sera vraisemblablement desert, ou changera de principe. (D.J.)

LANGUEDOC, canal de, (Méchan. Hydraul. Architect.) On le nomme autrement canal de la jonction des deux mers, canal royal, canal de Riquet ; & la raison de tous ces noms sera facile à voir par la suite. C'est un superbe canal qui traverse la province de Languedoc, joint ensemble la Méditerranée & l'Océan, & tombe dans le port de Cette, construit pour recevoir ses eaux.

L'argent ne peut pénétrer dans les provinces & dans les campagnes, qu'à la faveur des commodités établies pour le transport & la consommation des denrées ; ainsi tous les travaux de ce genre qui y concourront, seront l'objet des grands hommes d'état, dont le goût se porte à l'utile.

Ce fut en 1664 que M. Colbert qui vouloit préparer de loin des sources à l'abondance, fit arrêter le projet hardi de joindre les deux mers par le canal de Languedoc. Cette entreprise déjà conçue du tems de Charlemagne, si l'on en croit quelques auteurs, le fut certainement sous François I. Dès-lors on proposa de faire un canal de 14 lieues, de Toulouse à Narbonne, d'où l'on eût navigué par la riviere d'Aude, dans la Méditerranée. Henri IV. & son ministre y songerent encore plus sérieusement, & trouverent la chose possible, après un mûr examen ; mais la gloire en étoit réservée au regne de Louis XIV. D'ailleurs l'exécution de l'entreprise, a été bien plus considérable que le projet de M. de Sully, puisqu'on a donné à ce canal 60 lieues de longueur, afin de favoriser la circulation d'une plus grande quantité de denrées. L'ouvrage dura 16 ans ; il fut commencé en 1664, & achevé en 1680, deux ou trois ans avant la mort de M. Colbert ; c'est le monument le plus glorieux de son ministere, par son utilité, par sa grandeur, & par ses difficultés.

Riquet osa se charger des travaux & de l'exécution, sur le plan & les mémoires du sieur Andréossi son ami, profond méchanicien, qui avoit reconnu en prenant les niveaux, que Naurause, lieu situé près de Castelnaudari, étoit l'endroit le plus élevé qui fut entre les deux mers. Riquet en fit le point de partage, & y pratiqua un bassin de deux cent toises de long, sur cent-cinquante de large. C'est un des plus beaux bassins que l'on puisse voir ; il contient en tout tems sept piés d'eaux que l'on distribue par deux écluses, l'une du côté de l'Océan, & l'autre du côté de la Méditerranée. Pour remplir ce bassin, de maniere qu'il ne tarisse jamais, on a construit un réservoir nommé le réservoir de S. Ferréol, qui a douze cent toises de longueur, sur cinq cent de largeur, & vingt de profondeur. La forte digue qui lui sert de base, porte l'eau au bassin de Naurause.

L'inégalité du terrein, les montagnes & les rivieres qui se rencontrent sur la route, sembloient des obstacles invincibles au succès de cette entreprise. Riquet les a surmontés ; il a remédié à l'inégalité du terrein, par plusieurs écluses qui soutiennent l'eau dans les descentes. Il y en a quinze du côté de l'Océan, & quarante-cinq du côté de la Méditerranée. Les montagnes ont été entr'ouvertes, ou percées par ses soins ; il a pourvû à l'incommodité des rivieres & des torrens, par des ponts & des aqueducs sur lesquels passe le canal, en même tems que des rivieres & des torrens passent par-dessous. On compte 37 de ces aqueducs, & huit ponts. En un mot les bateaux arrivent de l'embouchure de la Garonne, qui est dans l'Océan, au port de Cette, qui est dans la Méditerranée, sans être obligés de passer le détroit de Gibraltar. Riquet termina sa carriere & son ouvrage presqu'en même tems, laissant à ses deux fils le plaisir d'en faire l'essai en 1681.

Ce canal a coûté environ treize millions de ce tems-là, qu'on peut évaluer à vingt-cinq millions de nos jours, qui ont été payés en partie par le roi, & en partie par la province de Languedoc.

Il n'a manqué à la gloire de l'entrepreneur, que de n'avoir pas voulu joindre son canal à celui de Narbonne fait par les Romains, & qui n'en est qu'à une lieue ; il eut alors rendu service à tout un pays, en sauvant même une partie de la dépense qu'il consomma à percer la montagne de Malpas. Mais Riquet eut la foiblesse de préférer l'utilité de Beziers, où le hasard l'avoit fait naître, au bien d'une province entiere. C'est ainsi qu'il a privé Narbonne, Carcassonne, & Toulouse, des commodités, des ressources, & des avantages de son canal. (D.J.)


LANGUETTES. f. (Gramm. & Art méchaniq.) se dit de tout ce qui est taillé en forme de petite langue.

LANGUETTE, (Hydr.) Voyez CLOISON.

LANGUETTE, terme d'Imprim. C'est une petite piece de fer mince, d'un pouce & demi de large, & d'un pouce de long, arrondie par l'extrémité, laquelle est attachée hors d'oeuvre du chassis de la frisquette, pour fixer à l'ouvrier un endroit certain par où la lever & l'abaisser à mesure qu'il imprime chaque feuille de papier : quelques personnes lui donnent le nom d'oreille. Voyez les Pl. d'Imprimerie.

LANGUETTE, (Luth.) petite soupape à ressort qui fait ouvrir & parler, fermer & taire les trous d'un instrument à vent.

LANGUETTES, en Maçonnerie, séparation de deux ou plusieurs tuyaux de cheminée, lesquelles se font de plâtre pur, de brique, ou de pierre.

LANGUETTE, en Menuiserie, se dit de la partie la plus menue d'un panneau, qui se place dans les rainures, lorsqu'on assemble.

LANGUETTE, terme d'Orfévre, petit morceau d'argent laissé exprès en saillie & hors d'oeuvre aux ouvrages d'orfévrerie, & que le bureau de l'Orfévrerie retranche & éprouve par le feu, avant que de le contre-marquer du poinçon de la ville.

Les Orfévres ont introduit cet usage, afin que les gardes ne détériorent point une piece, en coupant quelquefois d'un côté qui doit être ménagé ; cependant les gardes ont le droit de couper arbitrairement à chaque piece le morceau d'essai.

LANGUETTE, dans les Orgues, sont de petites pieces de laiton flexible & élastique, dont on couvre l'anche. Voyez TROMPETTE, & l'art. ORGUE, & les Planches de luth & orgue. La languette est affermie dans la noix avec l'anche, par un coin de bois, & elle est réglée par la rasette. Voyez RASETTE.

LANGUETTE, Potier d'étain, piece placée sur le couvercle d'un vaisseau, attachée à l'anse, & destinée à faire lever le couvercle par l'action du pouce qu'on pose dessus, quand on veut ouvrir le vaisseau.


LANGUEUR(Mor.) il se dit des hommes & des sociétés. L'ame est dans la langueur, quand elle n'a ni les moyens ni l'espérance de satisfaire une passion qui la remplit ; elle reste occupée sans activité. Les états sont dans la langueur quand le dérangement de l'ordre général ne laisse plus voir distinctement au citoyen un but utile à ses travaux.

LANGUEUR, s. f. (Méd.) est un mode ou espece de foiblesse plus facile à sentir qu'à définir ; elle est universelle ou particuliere ; on sent des langueurs d'estomac. Voyez INDIGESTION, ESTOMAC. On éprouve des langueurs générales, ou un anéantissement de tout le corps ; on ne se sent propre à aucune espece d'exercice & de travail ; les muscles semblent refuser leur action ; on n'a pas même la volonté de les mouvoir, parce qu'on souffre un malaise quand on le fait ; c'est un symptome propre aux maladies chroniques, & particulierement à la chlorose ; il semble être approprié aux maladies dans lesquelles le sang & les humeurs qui en dérivent, sont vapides, sans ton & sans activité. Le corps, ou pour mieux dire, les fonctions corporelles ne sont pas les seules langueurs ; mais les opérations de l'esprit, c'est-à-dire, les facultés de sentir, de penser, d'imaginer, de raisonner, sont dans un état de langueur singulier ; telle est la dépendance où sont ces fonctions du corps. Ce symptome n'aggrave point les maladies chroniques ; il semble indiquer seulement l'état atonique du sang & des vaisseaux, la diminution du mouvement intestin putréfactif. Les remedes les plus appropriés par conséquent sont ceux qui peuvent réveiller & animer ce ton, qui peuvent augmenter la fermentation ou le mouvement intestin du sang, & l'action des vaisseaux sur les liquides ; tels sont l'équitation, les martiaux, les plantes cruciformes, les alkalis fixes & volatils, & généralement tous ceux qui sont réellement convenables dans les maladies dont la langueur est le symptome. Voyez CHLOROSE, FORCE, FOIBLESSE, &c. (M)


LANGUEYERv. act. (Comm.) visiter un porc pour s'assurer s'il n'est point ladre. Ce qui se reconnoît à la langue.


LANGUEYEURS. m. (Comm.) officier établi dans les foires & marchés, pour visiter ou faire visiter les porcs, & pour qu'il ne s'en vende point de ladres.


LANGUIR(Jardinage) se dit d'un arbre qui est dans un état de langueur, c'est-à-dire, qui pousse foiblement. On doit en rechercher la cause pour la faire cesser, & rétablir l'arbre dans la premiere vigueur.


LANHOSO(Géog.) ville de Portugal, avec château dans la province, entre Minho & Duro, à trois lieues de Brague.


LANIAou LANISSE, s. f. (Couv.) il ne se dit guere que de la bourre que les laineurs, esplaigneurs & couverturiers levent de dessus les draps, couvertures & autres étoffes de laine. Il est défendu aux Tapissiers de mêler de la bourre-lanisse avec de la laine dans leurs ouvrages.


LANIERS. m. lanarius, (Hist. nat. Ornithol.) oiseau de proie un peu moins grand que le faucon gentil. Albin le donne sous le nom de petit lanier, dans son histoire naturelle des oiseaux. Il a le bec, les jambes & les piés bleus ; toutes les parties supérieures de l'oiseau sont de couleur brune, approchante de celle de la rouille de fer, quelquefois avec de petites taches rondes & blanches. Il a sur le front une bande blanche, qui s'étend de chaque côté au-dessus de l'oeil. Les parties inférieures du corps sont blanches avec des taches noires, qui suivent les bords de chaque plume. Les grandes plumes de l'aîle sont noires, la face inférieure de l'aîle étendue paroit parsemée de taches blanches & rondes. Les piés ont moins de longueur, à proportion que ceux des faucons, des éperviers, du gerfaut, &c. Le mâle est plus petit que la femelle ; on lui donne le nom de laneret. Cet oiseau niche sur les grands arbres des forêts, & sur les rochers élevés. On l'apprivoise & on le dresse aisément ; il prend non-seulement les cailles, les perdrix, les faisans, &c. mais aussi les canards, & même les grives. Il reste en France pendant toute l'année. Voyez Willugh. Ornith. & l'Ornithologie de M. Brisson, où sont les descriptions de deux autres especes de lanier, savoir le lanier blanc & le lanier cendré. Voyez OISEAU.


LANIERES. f. (Gramm. & art méchan.) bande de cuir mince & longue, qu'on emploie à différens usages.


LANIFEREadj. masc. & fem. lanigerus, (Bot.) épithete que l'on donne aux arbres qui portent une substance laineuse, telle que celle que l'on trouve ordinairement dans les chatons du saule ; on nomme coton, le duvet qui couvre certains fruits, comme la pêche ou le coing ; on dit aussi en parlant des feuilles, qu'elles sont cotonneuses, ou velues. L'étude de la Botanique a enrichi notre langue de tous ces divers mots. (D.J.)


LANION(Géogr.) petite ville de France, en basse Bretagne, vers la côte de la Manche, au diocèse de Treguier, à trois lieues de cette ville, en allant à Morlaix. Long. 14. 20. lat. 48. 42. (D.J.)


LANISTES. m. lanista, (Hist. rom.) on appelloit lanistes à Rome, les maîtres qui formoient les gladiateurs, & qui les fournissoient par paires au public. C'étoit eux qui les exerçoient, qui les nourrissoient, qui les encourageoient, & qui les faisoient jurer de combattre jusqu'à la mort ; de-là vient que Pétrone nomme plaisamment les gladiateurs, lanistita familia ; mais nous avons parlé suffisamment des lanistes au mot GLADIATEUR, p. 695 du Tome VII. (D.J.)


LANKAN(Géogr.) grande riviere d'Asie, qui a sa source dans la Tartarie, au royaume de Lassa ou de Boutan, & qui après un long cours, se perd dans le golfe de la Cochinchine, vis-à-vis l'ile de Hainaut. Le P. Gaubil détermine le lac que fait cette riviere, à 29d 50' de latitude. (D.J.)


LANNOYAlnetum, (Géograph.) petite ville de France, avec titre de comté, dans la Flandre Wallonne, à deux lieues de Lille & trois de Tournay. Elle fut cédée à la France en 1667. Long. 20. 55. lat. 50. 40.

Rapheling (François) naquit dans la petite ville de Lannoy, & lui fit honneur, non par sa fortune ; ou la noblesse de son extraction, présens du hasard, mais par sa conduite & son savoir. De correcteur de l'imprimerie des Plantins, il devint professeur en langues orientales, dans l'université de Leyde. Le dictionnaire chaldaïque, le dictionnaire arabe, le dictionnaire persique, & autres ouvrages de ce genre qu'il avoit faits auparavant, lui valurent cette charge honorable ; mais le chagrin de la perte de sa femme abrégea ses jours, qui finirent en 1597, à l'âge de cinquante-huit ans. (D.J.)


LANO-NIGER(Monnoie) c'étoit une espece de petite monnoie qui étoit en vogue du tems d'Edouard I.


LANSPESSADE(Art milit.) Voyez ANSPESSADE.


LANSQUENET(Jeu de hasard) voici en général comme il se joue. On y donne à chacun une carte, sur laquelle on met ce qu'on veut ; celui qui a la main se donne la sienne. Il tire ensuite les cartes ; s'il amene la sienne, il perd ; s'il amene celles des autres, il gagne. Mais pour concevoir les avantages & desavantages de ce jeu, il faut expliquer quelques regles particulieres que voici.

On nomme coupeurs, ceux qui prennent cartes dans le tour, avant que celui qui a la main se donne la sienne.

On nomme carabineurs, ceux qui prennent cartes, après que la carte de celui qui a la main est tirée.

On appelle la réjouissance, la carte qui vient immédiatement après la carte de celui qui a la main. Tout le monde y peut mettre, avant que la carte de celui qui a la main soit tirée ; mais il ne tient que ce qu'il veut, pourvu qu'il s'en explique avant que de tirer sa carte. S'il la tire sans rien dire, il est censé tenir tout.

Le fonds du jeu réglé, celui qui a la main donne des cartes aux coupeurs, à commencer par sa droite, & ces cartes se nomment cartes droites, pour les distinguer des cartes de reprise & de réjouissance. Il se donne une carte, puis il tire la réjouissance. Cela fait, il continue de tirer toutes les cartes de suite ; il gagne ce qui est sur la carte d'un coupeur, lorsqu'il amene la carte de ce coupeur, & il perd tout ce qui est au jeu lorsqu'il amene la sienne.

S'il amene toutes les cartes droites des coupeurs avant que d'amener la sienne, il recommence & continue d'avoir la main, soit qu'il ait gagné ou perdu la réjouissance.

Lorsque celui qui a la main donne une carte double à un coupeur, c'est-à-dire une carte de même espece qu'une autre carte qu'il a déja donnée à un autre coupeur qui est plus à la droite, il gagne le fonds du jeu sur la carte perdante, & il est obligé de tenir le double sur la carte double.

Lorsqu'il donne une carte triple à un coupeur, il gagne ce qui est sur la carte perdante, & il est tenu de mettre quatre fois le fonds du jeu sur la carte triple.

Lorsqu'il donne une carte quadruple à un coupeur, il reprend ce qu'il a mis sur les cartes simples ou doubles, s'il y en a ; il perd ce qui est sur la carte triple de même espece que la quadruple qu'il amene, & il quitte la main sur le champ, sans donner d'autres cartes.

S'il se donne à lui-même une carte quadruple, il prend tout ce qu'il y a sur les cartes des coupeurs, & sans donner d'autres cartes, il recommence la main.

Lorsque la carte de réjouissance est quadruple, elle ne va point.

C'est encore une loi du jeu, qu'un coupeur dont la carte est prise, paye le fonds du jeu à chaque coupeur qui a une carte devant lui, ce qui s'appelle arroser ; mais avec cette distinction que quand c'est une carte droite, celui qui perd paye aux autres cartes droites le fonds du jeu, sans avoir égard à ce que la sienne, ou la carte droite des autres coupeurs soit simple, double ou triple ; au lieu que si c'est une carte de reprise, on ne paye & on ne reçoit que selon les regles du parti. Or à ce jeu, les partis sont de mettre trois contre deux, lorsqu'on a carte double contre carte simple ; deux contre un, lorsqu'on a carte triple contre carte double ; & trois contre un, lorsqu'on a carte triple contre carte simple.

Ces regles bien conçues, on voit que l'avantage de celui qui a la main, en renferme un autre, qui est de conserver les cartes autant de fois qu'il aura amené toutes les cartes droites des coupeurs avant que d'amener la sienne ; or comme cela peut arriver plusieurs fois de suite, quelque nombre de coupeurs qu'il y ait, il faut, en appréciant l'avantage de celui qui tient les cartes, avoir égard à l'espérance qu'il a de faire la main un nombre de fois quelconque indéterminément. D'où il suit qu'on ne peut exprimer l'avantage de celui qui a la main, que par une suite infinie de termes qui iront toujours en diminuant.

Qu'il a d'autant moins d'espérance de faire la main, qu'il y a plus de coupeurs & plus de cartes simples parmi les cartes droites.

Qu'obligé de mettre le double du fonds du jeu sur les cartes doubles, & le quadruple sur les triples, l'avantage qu'il auroit en amenant des cartes doubles ou triples, avant la sienne, diminue d'autant ; mais qu'il est augmenté par l'autre condition du jeu, qui lui permet de reprendre en entier ce qu'il a mis sur les cartes doubles & triples, lorsqu'il donne à un des coupeurs une carte quadruple.

S'il y a trois coupeurs A, B, C, & que le fonds du jeu soit F, & que le jeu soit aux pistoles, ou F = à une pistole, on trouve que l'avantage de celui qui a la main, est de 2 liv. 15 s. & environ 10 den. 490/503 de deniers.

S'il y a quatre coupeurs, cinq coupeurs, cet avantage varie.

Pour quatre coupeurs, son avantage est de 4 liv. 19 sols 1 den. 2569/3079 de deniers.

Pour cinq coupeurs, il est de 7 liv. 14 sols 7 den. 4955/3303301 de deniers.

Pour six coupeurs, il est de 10 liv. 12 s. 10 den. 328372137818918/375333882047233 de deniers.

Pour sept coupeurs, il est de 14 liv. 16 s. 5 den. 1276210397023/9756210003115796 de deniers.

D'où l'on voit que l'avantage de celui qui a la main ne croit pas dans la même raison que le nombre de joueurs.

S'il y a quatre coupeurs, le desavantage de A ou du premier, est 2 l. 16 s. 11 d. 2343/3079 de deniers.

Le desavantage de B ou du second, est 1 l. 14 s. 1 den. 1689/3079 de deniers.

Le desavantage de C ou de troisieme, est 8 sols. 0 den. 1616/3079 de deniers.

La probabilité que celui qui a la main la conservera, diminue à mesure qu'il y a un plus grand nombre de coupeurs, & l'ordre de cette diminution depuis trois coupeurs jusqu'à sept inclusivement, est à peu-près comme 1/2, 1/3, 1/4, 1/5, 1/6.

Il se trouve souvent des coupeurs qui se voyant la main malheureuse, ou pour ne pas perdre plus d'argent qu'ils n'en veulent hasarder, passent leur main, sans quitter le jeu. On voit que c'est un avantage qu'ils font à chaque coupeur.

Il en est de même quand un coupeur quitte le jeu.

Voici une table pour divers cas, où Pierre qui a la main, auroit carte triple. Elle marque combien il y a à parier qu'il la conservera.

S'il n'y a au jeu qu'une carte simple, celui qui a la main peut parier 3 contre 1.

S'il y a deux cartes simples, 9 contre 5.

S'il y a trois cartes simples, 81 contre 59.

S'il y a quatre cartes simples, 243 contre 212.

S'il y a cinq cartes simples, 279 contre 227.

S'il n'y a qu'une carte double, 2 contre 1.

S'il y a une carte simple & une carte double, 7 contre 5.

S'il y a deux cartes doubles, 8 contre 7.

S'il y a deux cartes simples & une double, 67 contre 59.

S'il y a six cartes simples, 6561 contre 7271.

S'il y a une carte simple & deux doubles, 59 contre 61.

C'est un préjugé que la carte de réjouissance soit favorable à ceux qui y mettent. Si cette carte a de l'avantage dans certaines dispositions des cartes des coupeurs, elle a du desavantage dans d'autres, & elle se compense toujours exactement.

La dupe est une espece de lansquenet, où celui qui tient la dupe se donne la premiere carte ; celui qui a coupé est obligé de prendre la seconde ; les autres joueurs peuvent prendre ou refuser la carte qui leur est présentée, & celui qui prend une carte double en fait le parti ; celui qui tient la dupe ne quitte point les cartes, & conserve toujours la main. On appelle dupe celui qui a la main, parce que la main ne change point, & qu'on imagine qu'il y a du desavantage à l'avoir. Mais quand on analyse ce jeu, on trouve égalité parfaite, & pour les joueurs entre eux, & pour celui qui tient la main, eu égard aux joueurs.

LANSQUENETS, subst. masc. (Art milit.) corps d'infanterie allemande, dont on a fait autrefois usage en France. Lansquenet est un mot allemand, qui signifie un soldat qui sert en Allemagne dans le corps d'infanterie. Pedes germanicus.


LANTEASsubst. masc. (Commerce) grandes barques Chinoises, dont les Portugais de Macao se servent pour faire le commerce de Canton. Les lanteas sont de 7 à 800 tonneaux. Les commissionnaires n'en sortent point tant que dure la foire de Canton ; & il n'est pas permis à de plus grands bâtimens de s'avancer davantage dans la riviere.


LANTER(Art méc.) Voyez LENTER & LENTURE.


LANTERNES. f. (Gram. & Art méchaniq.) il se dit en général d'une petite machine faite ou revêtue de quelque chose de solide & de transparent, ouverte par sa partie supérieure & fermée de toute autre part ; au centre de laquelle on puisse placer un corps lumineux, de maniere qu'il éclaire audessus, que sa fumée s'échappe & que le vent ne l'éteigne pas. Il y en a de gaze, de toile, de peau, de vessie de cochon, de corne, de verre, de papier, &c.

LANTERNE, (Hydr.) se dit d'un petit dome de treillage élevé au-dessus d'un grand, auquel il sert d'amortissement. Dans une machine hydraulique, c'est une piece à jour faite en lanterne avec des fuseaux qui s'engrenent dans les dents d'un rouet, pour faire agir les corps de pompe. (K)

LANTERNE MAGIQUE, (Dioptr.) machine inventée par le P. Kircker, jésuite, laquelle a la propriété de faire paroître en grand sur une muraille blanche des figures peintes en petit sur des morceaux de verre minces, & avec des couleurs bien transparentes.

Pour cet effet, on éclaire fortement par-derriere le verre peint, sur lequel est placé la représentation de l'objet ; & on place par-devant à quelque distance de ce verre qui est placé, deux autres verres lenticulaires, qui ont la propriété d'écarter les rayons qui partent de l'objet, de les rendre divergens, & par conséquent de donner sur la muraille opposée une représentation de l'image beaucoup plus grande que l'objet. On place ordinairement ces deux verres dans un tuyau, où ils sont mobiles, afin qu'on puisse les approcher ou les éloigner l'un de l'autre, suffisamment pour rendre l'image distincte sur la muraille.

Ce tuyau est attaché au-devant d'une boëte quarrée dans laquelle est le porte-objet ; & pour que la lanterne fasse encore plus d'effet, on place dans cette même boëte un miroir sphérique, dont la lumiere occupe à peu-près le foyer ; & au-devant du porte-objet, entre la lumiere & lui, on place un troisieme verre lenticulaire. Ordinairement on fait glisser le porte-objet par une coulisse pratiquée en M, tout auprès du troisieme verre lenticulaire. Voyez la figure 10. d'Optique, où vous verrez la forme de la lanterne magique. NO est le porte-objet, sur lequel sont peintes différentes figures qu'on fait passer successivement entre le tuyau & la boëte, comme la figure le représente. On peut voir sur la lanterne magique l'essai physique de M. Muschenbrock §. 1320 & suivans, & les leçons de Physique de M. l'Abbé Nollet, tome V. vers la fin. La théorie de la lanterne magique est fondée sur une proposition bien simple ; si on place un objet un peu au-delà du foyer d'une lentille, l'image de cet objet se trouvera de l'autre côté de la lentille, & la grandeur de l'image sera à celle de l'objet, à peu-près comme la distance de l'image à la lentille est à celle de l'objet à la lentille. Voyez LENTILLE. Ainsi on pourroit faire des lanternes magiques avec un seul verre lenticulaire ; la multiplication de ces verres sert à augmenter l'effet. (O)

LANTERNE, (Méchaniq.) est une roue, dans laquelle une autre roue engrene. Elle differe du pignon en ce que les dents du pignon sont saillantes, & placées au-dessus & tout-autour de la circonférence du pignon, au lieu que les dents de la lanterne (si on peut les appeller ainsi) sont creusées au-dedans du corps même, & ne sont proprement que des trous où les dents d'une autre roue doivent entrer. Voyez DENT, ROUE, ENGRENAGE & PIGNON. Voyez aussi l'article CALCUL des nombres. (O)

LANTERNE la (Fortification) est un instrument pour charger le canon. On l'appelle quelquefois cuillere. Elle est ordinairement de cuivre rouge elle sert à porter la poudre dans la piece, & elle est faite en forme d'une longue cuillere ronde. On la monte sur une tête, masse, ou boëte emmanchée d'une hampe ou long bâton. Elle est ainsi composée de deux parties ; savoir, de sa boëte qui est de bois d'orme, & qui est tournée selon le calibre de la piece pour laquelle elle est destinée : elle a de longueur un calibre & demi de la piece. L'autre partie est un morceau de cuivre attaché à la boëte avec des clous aussi de cuivre à la hauteur d'un demi-calibre.

La lanterne doit avoir trois calibres & demi de longueur, deux de largeur, & être arrondie par le bout de devant pour charger les pieces ordinaires.

La hampe est de bois de frêne ou de hêtre d'un pouce & demi de diametre, sa longueur est de douze piés jusqu'à dix. Voyez nos Planches d'Art militaire, & leur explic.

LANTERNE de corne, (Hist. des inventions) on prétend qu'on en faisoit autrefois de corne de boeuf sauvage, mais on n'en donne point de preuve ; Pline dit seulement, l. VIII. c. xv. que cette corne coupée en petites lames minces, étoit transparente. On cite Plaute dans son Prologue de l'Amphitrion, & Martial, l. XIV. épict. 16. Il est vrai que ces deux auteurs, dans les endroits que l'on vient de nommer, parlent des lanternes, mais ils n'en indiquent point la matiere ; je pense donc qu'on doit attribuer l'invention des lanternes de corne à Alfred le grand, qui, comme on sait, régnoit avec tant de gloire sur la fin du neuvieme siecle ; alors on mesuroit le tems en Angleterre avec des chandelles allumées ; l'usage même des clepsydres y étoit inconnu ; mais comme le vent faisoit brûler la lumiere inégalement, & qu'il rendoit la mesure du tems très-fautive, Alfred imagina de faire ratisser de la belle corne en feuilles transparentes, & de les encadrer dans des chassis de bois ; cette invention utile à tant d'égards devint générale ; & bientôt on la perfectionna par le secours du verre. (D.J.)

LANTERNE, les Balanciers appellent lanterne une boëte assemblée, où, au lieu de panneaux de bois, ce sont des verres, dans laquelle on suspend un trébuchet, lorsque l'on veut peser bien juste quelque chose, comme quand on essaye de l'or ou quelque chose de précieux. Voyez les Planches du Balancier, & celles de Chimie.

LANTERNE, terme de Boutonnier, ce sont deux especes de cylindres creux & à jour, formés par deux petites planches rondes & minces, percées de trous à leur circonférence, & placées à une certaine distance l'une de l'autre au moyen de plusieurs petites baguettes qui passent dans ces trous, ce qui forme une espece de cage ronde & oblongue. Les deux planches qui servent de fond à la cage sont percées au centre d'un trou, dans lequel on passe une broche qui sert d'axe au cylindre. Le mouvement que la roue du rouet imprime au rochet, arrange le fil autour du rochet, & par conséquent tire l'écheveau qui étant placé autour des lanternes, leur communique le mouvement qu'il a reçu. Voyez Planches du Boutonnier, qui représente une femme qui devide au moyen d'un rouet un écheveau sur un rochet ; l'écheveau est monté sur les deux lanternes ou tournettes, qui sont elles-mêmes montées sur un petit banc ou billot.

LANTERNE, (Gazier) qu'on nomme aussi plioir, est un terme de Gazier. C'est un instrument dessus qui sert à ces ouvriers pour ôter la soie de rond, l'ourdissoir, & la mettre sur les deux ensubles qui sont au haut du métier à gaze. Voyez GAZE.

LANTERNE de Graveur est une machine propre à mettre de la lumiere pour travailler la nuit ; elle consiste en une partie qui forme le chandelier, & une feuille de papier huilée qui est collée sur un petit chassis. Voyez nos Pl. de Gravure, & l'art. CHASSIS DE GRAVEUR.

LANTERNE, (Horlog.) nom que l'on donne à une sorte de pignon ; on s'en sert particulierement dans les grandes machines. Voyez PIGNON A LANTERNE, & les Planches des machines hydrauliques.

LANTERNE d'Essayeur (à la Monnoie) est une espece de boëte terminée en chapiteau pointu en forme de quarré long, trois des côtés sont armés intérieurement de glaces, au-dessus des glaces & avant le chapiteau regne une petite conduite d'un lacet de soie qui va répondre au-bas & vis-à-vis le petit tiroir qui sert de base à la lanterne. Ce lacet a pour objet de lever une petite balance ou trébuchet. Cette lanterne ainsi préparée est pour que l'air ou autre corps ne fasse trébucher la balance. Voyez les Planches de Chimie.

LANTERNE, les Orfevres appellent ainsi la partie d'une crosse d'évêque, ou d'un bâton de chantre, qui est grosse & à jour, & représente en quelque façon une lanterne.

LANTERNE de l'Ourdissoir, (Ruban.) c'est positivement la cage pour loger le moulin servant à ourdir ; cette lanterne est composée de quatre grands piliers montant de la hauteur de six piés, larges de trois pouces, & épais de deux. Le pilier de devant porte dans le haut de son extrémité, & aussi pardevant, une entaille quarrée pour loger une poulie, sur laquelle doit passer la ficelle du blin ; ce même pilier a encore deux rainures de haut en bas des côtés de son épaisseur pour recevoir les arêtes du blin qui doit monter & descendre le long d'elles, deux traverses emmortaises l'une dans l'autre à leur centre, & dont les extrémités terminées en tenons viennent aboutir à quatre mortaises pratiquées haut & bas dans chacun des quatre piliers dont on vient de parler. Ces mortaises sont à quatre pouces des extrémités de ces piliers ; la traverse d'en-haut est percée d'outre en outre directement à son centre d'un trou pour recevoir la broche de l'arbre du moulin ; cette traverse est encore percée de trois trous, mais non pas d'outre en outre comme le précédent ; ces trois trous sont pour recevoir les bouts des piés de la couronne ; les bras de cette traverse qui vient aboutir au pilier de devant, n'a point ce trou à cause du passage de la ficelle du blin, qui doit s'aller entortiller autour de la broche de l'arbre du moulin ; la traverse croisée d'em-bas a à son centre une petite entaille quarrée pour recevoir le tourillon quarré de la grande table ronde du fond. Voyez BLIN, ARBRE DU MOULIN, &c.

LANTERNES fête des, (Hist. de la Chine) fête qui se célebre à la Chine le quinzieme jour du premier mois, en suspendant ce jour-là dans les maisons & dans les rues un très-grand nombre de lanternes allumées.

Nos missionnaires donnent pour la plûpart des descriptions si merveilleuses de cette fête chinoise, qu'elles sont hors de toute vraisemblance ; & ceux qui se sont contentés d'en parler plus simplement, nous représentent encore cette fête comme une chose étonnante, par la multiplicité des lampes & des lumieres, par la quantité, la magnificence, la grandeur, les ornemens de dorure, de sculpture, de peinture & de vernis des lanternes.

Le P. le Comte prétend que les belles lanternes qu'on voit dans cette fête, sont ordinairement composées de six faces ou panneaux, dont chacun fait un cadre de quatre piés de hauteur, sur un pié & demi de large, d'un bois verni, & orné de dorures. Ils y tendent, dit-il, une fine toile de soie transparente, sur laquelle on a peint des fleurs, des rochers, & quelquefois des figures humaines. Ces six panneaux joints ensemble, composent un hexagone, surmonté dans les extrémités de six figures de sculpture qui en font le couronnement. On y suspend tout autour de larges bandes de satin de toutes couleurs, en forme de rubans, avec d'autres ornemens de soie qui tombent par les angles sans rien cacher de la peinture ou de la lumiere. Il y a tel seigneur, continue le voyageur missionnaire, qui retranche toute l'année quelque chose de sa table, de ses habits & de ses équipages, pour être ce jour-là magnifique en lanternes. Ils en suspendent à leurs fenêtres, dans leurs cours, dans leurs salles & dans les places publiques. Il ne manquoit plus au R. P. le Comte, pour embellir son récit, que d'illuminer encore toutes les barques & les vaisseaux de la Chine, des jolies lanternes de sa fabrique.

Ce qu'on peut dire de vrai, c'est que toutes les illuminations qui de tems immémorial se font de maniere ou d'autre par tout pays, sont des coutumes que le monde conserve des usages du feu, & du bien qu'il procure aux hommes. (D.J.)


LANTERNIERS. m. (Gramm. Art. méch.) c'est l'ouvrier qui fait les lanternes : l'on dit ferblantier, lanternier, voyez FERBLANTIER. On donne encore le nom de lanternier à celui qui allume les lanternes qui éclairent la nuit les rues de Paris.


LANTERNISTES. m. (Hist. litt.) nom d'académiciens établis à Toulouse. Ils prirent ce nom des petites lanternes avec lesquelles ils se rendoient à leurs assemblées qui se tenoient la nuit.


LANTHUS. m. (Hist. mod.) nom d'une secte de la religion des Tunquinois, peuple voisin des Chinois. C'est la même que ceux-ci nomment lançu ou lanzu. Voyez LANÇU.

Les peuples du Tunquin ont encore plus de vénération pour le philosophe auteur de cette secte, que n'en témoignent les Chinois. Elle est principalement fondée sur ce qu'il leur a enseigné une partie de la doctrine de Chacabout, voyez CHACABOUT.

Tavernier dans son voyage des Indes, ajoûte que ce prétendu prophete se concilia l'affection des peuples, en excitant les grands & les riches à fonder des hôpitaux dans les villes où avant lui on ne connoissoit pas ces sortes d'établissemens. Il arrive souvent que des seigneurs du royaume & des bonzes s'y retirent pour se consacrer au service des malades.


LANTIONES. f. (Marine) c'est un bâtiment en usage dans les mers de la Chine, sur-tout pour les corsaires de ce pays. Il approche beaucoup de nos galeres ; il a seize rangs de rameurs, huit à chaque côté, & six hommes à chaque rang.


LANTORS. m. (Hist. nat. Bot.) arbre qui croît dans l'île de Java ; il est d'une hauteur extraordinaire ; ses feuilles ont cinq ou six piés de longueur ; elles sont très-fermes & très-unies, au point qu'on peut s'en servir pour y tracer avec un crayon ou un poinçon de fer : aussi servent-elles de papier aux habitans de l'île de Java.


LANUGI(Géogr.) marquisat d'Italie dépendant du grand duché de Toscane.


LANUGINEUXadj. (Gramm. & Botan.) qui est velu & couvert d'un duvet semblable à la laine. On dit de quelques plantes qu'elles ont la feuille lanugineuse.


LANUSURES. f. (Plombier) piece de plomb qui se place au droit des arrêtieres & sous les amortissemens. On l'appelle aussi basque.


LANUVIUM(Géogr. anc.) aujourd'hui Civita Indovina ; petite ville d'Italie dans le Latium, à 15 milles de Rome, sur la voie Appienne, Il y avoit un temple à Lanuvium dédié à Junon Conservatrice. Tite-Live, liv. XXII. ch. j. fait mention des sacrifices qui y furent décernés ; mais les anciens auteurs parlent encore davantage du champ de divination, nommé solonius campus, qui se trouvoit dans le territoire de cette ville.

Ce champ servoit d'asyle à un vieux & redoutable serpent, qui toutes les années dans la saison du printems, lorsque la terre reprend une nouvelle vie, venoit demander de la nourriture à certain jour fixe. Une fille du lieu, encore vierge, étoit chargée de la lui offrir ; cependant avec quelle crainte ne devoit-elle pas approcher du serpent terrible, & quelle épreuve pour son honneur ! Ce reptile ne vouloit recevoir d'aliment que d'une main pure & chaste. Malheur aux jeunes filles qui lui en auroient offert après avoir eu des foiblesses ! Pour les autres, elles étoient rendues à leurs parens ; elles étoient comblées de caresses, & l'air retentissoit de cris de joye qui sur ce favorable augure annonçoient au pays la récolte la plus abondante.

Properce, Eleg. 8. liv. IV. a décrit cette cérémonie, & le roi de France possede dans son cabinet une belle pierre gravée qui en donne la représentation. Un jeune homme, dit M. Mariette, se baisse pour prendre la corbeille mystérieuse dans laquelle est le serpent : cet animal va paroître ; & la fille aussi modeste que timide, s'avance tenant une paterre & un vase rempli de lait ou de miel. Son pere & sa mere qui l'accompagnent, semblent implorer sur elle l'assistance des dieux ; & le satyre qui les suit & qui leve le bras en signe d'acclamation, nous apprend le succès de l'épreuve, & les avantages que les habitans de la campagne en vont retirer.

Je trouve dans les Annales historiques que Quirinus (Publius Sulpicius), consul romain, mort l'an 22 de Jesus-Christ, naquit à Lanuvium ; il acheva le dénombrement de la Judée qu'avoit commencé Sentius Saturnius ; du-moins nous avons lieu de présumer que c'est le même qui est appellé Cyrénius dans l'évangile de saint Luc. Il mérita l'honneur du triomphe par ses victoires, & devint gouverneur de Caïus, petit-fils d'Auguste.

Mais Lanuvium avoit encore plus sujet de se glorifier d'avoir donné la naissance à l'empereur Marc Antonin, ce prince admirable, qui par sa sagesse & sa modération s'attira l'amour de ses sujets & les hommages des barbares. Il mourut dans le sein du repos l'an 161 de l'ere chrétienne, comblé d'années & regretté de l'univers.

Les tyrans inhumains périssent dans la rage ;

Mais Antonin, Trajan, Marc-Aurele, Titus,

Ont eu des jours sereins sans nuit & sans orage,

Purs comme leurs vertus. (D.J.)


LANZOAxima, (Géogr.) ville d'Italie au Piémont, sur la Sture, à 8 lieues de Suze, 5 N. O. de Turin. Long. 25. 8. lat. 45. 2.


LAou LAOS, (Géogr.) grand royaume d'Asie au-delà du Gange. Il est situé sous le même climat que Tonquin, & séparé des états voisins par des forêts & par des deserts : aussi trouve-t-on de grandes difficultés à y aller par terre, à cause des hautes montagnes ; & par eau, à cause des rochers & des cataractes dont la riviere est pleine.

Ce royaume est borné au nord par la province chinoise nommée Yunnam ; à l'orient, par des monts élevés, par le Tonquin & par la Cochinchine ; au midi, par Cambodia ; & au couchant, par de nouvelles montagnes qui le séparent des royaumes de Siam & d'Ava. Un bras du Gange traverse le pays, qu'il rend navigable : desorte que les habitans de Cambodin y vont tous les ans dans leurs proues ou bateaux pour trafiquer. La capitale est nommée Lanchang par M. Delisle, & Landjam par Koempfer.

Le pays de Lao produit en abondance la meilleure espece de riz, de musc, de benjoin & de gomme laque qu'on connoisse ; il procure quantité d'ivoire par le grand nombre d'éléphans qui s'y trouvent ; il fournit aussi beaucoup de sel, quelques perles & quelques rubis. Les rivieres y sont remplies de poisson.

Le roi de Lao est le prince le plus absolu qu'il y ait au monde ; car son pouvoir est despotique dans les affaires religieuses & civiles : non-seulement toutes les charges, honneurs & emplois dépendent de lui, mais les terres, les maisons, les héritages, les meubles, l'or & l'argent de tous les particuliers lui appartiennent, sans que personne en puisse disposer par testament. Il ne se montre à son peuple que deux fois l'année ; & quand il lui fait cette grace, ses sujets par reconnoissance tâchent de le divertir de leur mieux par des combats de lutteurs & d'éléphans.

Il n'y a que sept grandes dignités ou vice-royautés dans ses états, parce que son royaume n'est divisé qu'en sept provinces : mais il y a un viceroi général pour premier ministre, auquel tous les autres vicerois obéissent : ceux-ci commandent à leur tour aux mandarins ou seigneurs du pays de leur district.

La religion des Langiens, c'est ainsi qu'on appelle les peuples de Lao, est la même que celle des Siamois, une parfaite idolatrie, accompagnée de sortileges & de mille superstitions. Leurs prêtres, nommés talapoins, sont des misérables, tirés d'ordinaire de la lie du peuple ; leurs livres de cérémonies religieuses sont écrits comme ceux des Pégans & des Malabariens, sur des feuilles de palmier, avec des touches de terre.

La polygamie regne dans ce pays-là, & les jeunes garçons & filles y vivent dans la plus grande incontinence. Lorsqu'une femme est nouvellement accouchée, toute la famille se rend chez elle & y passe un mois en repas, en festins & en jeux, pour écarter de sa maison les magiciens, les empêcher de faire perdre le lait à la mere & d'ensorceler l'enfant.

Ces peuples font encore une autre fête pendant trente jours au décès de leurs parens. D'abord ils mettent le mort dans un cercueil bien enduit partout de bitume ; il y a festin tous les jours pour les talapoins, qui emploient une partie du tems à conduire, par des chansons particulieres, l'ame du mort dans le chemin du ciel. Le mois expiré, ils élevent un bucher, y posent le cercueil, le brûlent & ramassent les cendres du mort, qu'ils transportent dans le temple des idoles. Après cela, on ne se souvient plus du défunt, parce que son ame est passée, par la transmigration, au lieu qui lui étoit destiné.

Les Langiens ressemblent aux Siamois de figure, avec cette seule différence qu'ils sont plus déliés & plus basanés ; ils ont de longues oreilles comme les Pégouans & les habitans des côtes de la mer ; mais le roi de Lao se distingue personnellement par le vuide des trous de ses oreilles. On commence à les lui percer dès la premiere enfance, & l'on augmente chaque mois l'ouverture, en employant toûjours de plus grosses cannules, jusqu'à ce qu'enfin les oreilles trouées de sa majesté aient atteint la plus grande longueur qu'on puisse leur procurer. Les femmes qui ne sont pas mariées portent à leurs oreilles des pieces de métal ; les hommes se font peindre les jambes depuis la cheville du pié jusqu'au genou, avec des fleurs inéffaçables à la maniere des bras peints des Siamois : c'est-là la marque distinctive de leur religion & de leur courage ; c'est-à-peu près celle que quelques fermiers d'Angleterre mettent à leurs moutons qu'ils font parquer dans des communes. (D.J.)


LAO-KIUN(Hist. mod. & Philosophie) c'est le nom que l'on donne à la Chine à une secte qui porte le nom de son fondateur. Lao-Kiun naquit environ 600 ans avant l'ere chrétienne. Ses sectateurs racontent sa naissance d'une maniere tout-à-fait extraordinaire ; son pere s'appelloit Quang ; c'étoit un pauvre laboureur qui parvint à soixante & dix ans, sans avoir pu se faire aimer d'aucune femme. Enfin, à cet âge, il toucha le coeur d'une villageoise de quarante ans, qui sans avoir eu commerce avec son mari, se trouva enceinte par la vertu vivifiante du ciel & de la terre. Sa grossesse dura quatre-vingt ans, au bout desquels elle mit au monde un fils qui avoit les cheveux & les sourcils blancs comme la neige ; quand il fut en âge, il s'appliqua à l'étude des Sciences, de l'Histoire ; & des usages de son pays. Il composa un livre intitulé Tau-Tsé, qui contient cinquante mille sentences de Morale. Ce philosophe enseignoit la mortalité de l'ame ; il soutenoit que Dieu étoit matériel ; il admettoit encore d'autres dieux subalternes. Il faisoit consister le bonheur dans un sentiment de volupté douce & paisible qui suspend toutes les fonctions de l'ame. Il recommandoit à ses disciples la solitude comme le moyen le plus sûr d'élever l'ame au-dessus des choses terrestres. Ces ouvrages subsistent encore aujourd'hui ; mais on les soupçonne d'avoir été altérés par ses disciples ; leur maître prétendoit avoir trouvé le secret de prolonger la vie humaine au-delà de ses bornes ordinaires ; mais ils allerent plus loin, & tâcherent de persuader qu'ils avoient un breuvage qui rendoit les hommes immortels, & parvinrent à accréditer une opinion si ridicule ; ce qui fit qu'on appella leur secte la secte des Immortels. La religion de Lao-Kiun fut adoptée par plusieurs empereurs de la Chine : peu-à-peu elle dégénera en un culte idolâtre, & finit par adorer des demons, des esprits, & des génies ; on y rendit même un culte aux princes & aux héros. Les prêtres de cette religion donnent dans les superstitions de la Magie, des enchantemens, des conjurations ; cérémonies qu'ils accompagnent de hurlemens, de contorsions, & d'un bruit de tambours & de bassins de cuivre. Ils se mêlent aussi de prédire l'avenir. Comme la superstition & le merveilleux ne manquent jamais de partisans, toute la sagesse du gouvernement chinois n'a pu jusqu'ici décréditer cette secte corrompue.


LAOCOON LE(Sculpt. antiq.) c'est un des plus beaux morceaux de sculpture grecque que nous possédions ; il est de la main de Polydore, d'Athénodore & d'Agesandre, trois excellens maîtres de Rhodes, qui le taillerent de concert d'un seul bloc de marbre.

Cet ouvrage célebre fut trouvé à Rome dans les ruines du palais de Titus, au commencement du xvj. siecle, sous le pontificat de Jules II. & passa depuis dans le palais Farnese. De tous ceux qui l'ont pu voir, il n'est personne qui doute de l'art supérieur des anciens à donner une ame vraiment noble, & prêter la parole au marbre & au bronze.

Laocoon, dont tout le monde sait l'histoire, est ici représenté avec ses deux fils, dans le tems que les deux affreux serpens, sortis de l'île de Ténédos, l'embrassent, se replient au-tour de son corps, le rongent & l'infectent de leur venin : lisez ce qu'en dit Virgile.

Serpens amplexus uterque

Implicat & miseros morsu depascitur artus ;

Corripiunt, spirisque ligant ingentibus, & jam

Bis medium amplexit, bis collo squamea circùm

Terga dati, superant capite, & cervicibus altis.

Mais que l'expression des figures du Laocoon de la Grece est supérieure au tableau du poëte de Rome ! vous n'en douterez point après avoir vû le jugement brillant qu'en porte un moderne, connoisseur en ces matieres. Je vais le laisser parler lui-même.

Une noble simplicité, nous dit-il, est sur-tout le caractere distinctif des chefs-d'oeuvre des Grecs : ainsi que le fond de la mer reste toûjours en repos, quelqu'agitée que soit la surface, de même l'expression que les Grecs ont mise dans leurs figures fait voir dans toutes les passions une ame grande & tranquille : cette grandeur, cette tranquillité regnent au milieu des tourmens les plus affreux.

Le Laocoon en offre un bel exemple : lorsque la douleur se laisse appercevoir dans tous les muscles & dans tous les nerfs de son corps, au point qu'un spectateur attentif ne peut presque pas s'empêcher de la sentir ; en ne considérant même que la contraction douloureuse du bas ventre, cette grande douleur ne se montre avec furie ni dans le visage ni dans l'attitude. Laocoon, prêtre d'Apollon & de Neptune, ne jette point de cris effroyables, comme nous l'a représenté Virgile : l'ouverture de sa bouche ne l'indique pas, & son caractere aussi ferme qu'héroïque ne souffre point de l'imaginer ; il pousse plûtôt des soupirs profonds, auxquels le comble du mal ne semble pas permettre un libre cours ; & c'est ainsi que le frere du fondateur de Troie a été dépeint par Sadolet. La douleur de son corps & la grandeur de son ame sont pour ainsi dire combinées la balance à la main, & repandues avec une force égale dans toute la configuration de la statue. Laocoon souffre beaucoup, mais il souffre comme le Philoctete de Sophocle : son malheur nous pénetre jusqu'au fond de l'ame, mais nous souhaitons en même tems de pouvoir supporter le malheur comme ce grand homme le supporte : l'expression d'une ame si sublime surpasse de beaucoup la représentation de la nature. Il falloit que l'artiste de cette expression sentît en lui-même la force de courage qu'il vouloit imprimer à son marbre. C'est encore un des avantages de l'ancienne Grece, que d'avoir possédé des artistes & des philosophes dans les mêmes personnes. La sagesse prêtant la main à l'art, mettoit dans les figures des ames élevées au-dessus des ames communes.

Si l'artiste eût donné une draperie à Laocoon, parce qu'il étoit revêtu de la qualité de prêtre, il nous auroit à peine rendu sensible la moitié de la douleur que souffre le malheureux frere d'Anchise. De la façon au contraire dont il l'a représenté, l'expression est telle, que le Bernin prétendoit découvrir dans le roidissement de l'une des cuisses de Laocoon le commencement de l'effet du venin du serpent. La douleur exprimée toute seule dans cette statue de Laocoon auroit été un défaut. Pour réunir ce qui caractérise l'ame & ce qui la rend noble, l'artiste a donné à ce chef-d'oeuvre une action qui dans l'excès de douleur approche le plus de l'état du repos, sans que ce repos dégénere en indifférence ou en une espece de léthargie.

Il est des censeurs qui n'applaudissant qu'à des ouvrages où dominent des attitudes extraordinaires & des actions rendues avec un feu outré, n'applaudissent point à ce chef-d'oeuvre de la Grece : de tels juges ne veulent sans-doute que des Ajax & des Capanées. Il faudroit pour mériter leurs suffrages que les figures eussent une ame semblable à celle qui sort de son orbite, mais on connoîtra le prix solide de la statue de Laocoon en se familiarisant avec les ouvrages des Grecs, & en contractant pour ainsi dire l'habitude de vivre avec eux. Prens mes yeux, disoit Nicomaque à un homme qui osoit critiquer l'Helene de Zeuxis, prens mes yeux, & tu la trouveras divine.

Pline prit les yeux de Nicomaque pour juger du Laocoon. Selon lui la peinture ni la fonte n'ont jamais rien produit de si parfait. Opus omnibus, dit-il, & picturae & statuariae artis, praeferendum, lib. XXXVI. ch. v. C'est aussi le premier des morceaux qui ayent été représentés en taille-douce dans le livre des anciennes statues de la ville de Rome, mis au jour par Laurent Vaccarius en 1584. On a en France quelques copies de celui du palais Farnese, & en particulier celle qui est en bronze à Trianon. Ce fameux grouppe se trouve encore sur une gravure antique du cabinet du roi ; on remarque sur le devant un brasier, & dans le fond le commencement du frontispice du temple pour le sacrifice que ce grand-prêtre & ses enfans faisoient à Neptune lorsque les deux horribles serpens vinrent les envelopper & leur donner la mort. Enfin le Laocoon a été gravé merveilleusement sur un amétyste par le célebre Sirlet, & cet ouvrage passe pour son chef-d'oeuvre. (D.J.)


LAODICÉE(Géog. anc.) , Laodicea ; les Géographes nomment sept villes de ce nom, qu'il importe de distinguer ici.

1°. Laodicée sur le Lycus, Laodicea ad Lycum, & les habitans Laodiceni dans Tacite, est une ville célebre d'Asie, dans la Carie, située près du fleuve Lycus, qui se perd dans le Méandre, à dix lieues de la ville de Colosse au N. E. & à deux lieues d'Hiérapolis au S. Pline assure que ses murs étoient baignés par l'Asopus & le Caprus. Il ajoute qu'elle fut d'abord appellée Diospolis, & ensuite Rhoas.

L'origine du nom Laodicée, vient de ce qu'elle avoit été établie par Antiochus fils de Stratonice, dont la femme s'appelloit Laodicée. S. Paul en parle dans son épître aux Colossiens, & l'auteur de l'Apocalypse la nomme entre les sept églises, auxquelles l'Esprit-Saint adresse ses reproches. Ciceron, liv. II. ép. 17. liv. III. ép. 5. & 20. la représente comme une ville fameuse & de grand commerce, où l'on changeoit son argent, & Tacite dit quelque part : " la même année, Laodicée, l'une des villes illustres de l'Asie, étant presque abîmée par un tremblement de terre, se releva sans nous, & par ses propres forces ".

Il y a une médaille de l'empereur Commode, où Laodicée & les deux rivieres, le Lycus & le Caprus, sont spécifiées .

On voit encore aujourd'hui par ses décombres, que c'étoit une fort grande ville ; il y avoit trois théatres de marbre, dont il subsiste même de beaux restes. Près d'un de ces théatres, on lit une inscription greque à l'honneur de Tite-Vespasien. Les Turcs appellent les ruines de cette ville eskihissar, c'est-à-dire vieux château : elle étoit archiépiscopale. On y a tenu divers conciles, dont le plus considérable fut en 314, selon Baronius, & selon d'autres auteurs, en 352. Suivant Ptolomée, sa longitude est 59. 15. latitude 38. 40.

LAODICEE, près du Liban, ville d'Asie en Syrie, dans un pays qui en prenoit le nom de Laodicene, selon Ptolomée, l. V. c. xv. qui la distingue par le nom de Cabiosa Laodicea. Elle étoit sur l'Oronte, entre Emese & Paradisus, peu loin du Liban. Elle est nommée sur les médailles d'Antonin, de Caracalla, & de Severe, ; elle est aussi nommée dans le Digeste lege I. de Censibus, §. 3. où il est dit, qu'elle étoit dans la Caelésyrie, & que l'empereur Severe lui avoit accordé les droits attachés aux villes d'Italie, à cause des services qu'elle avoit rendus pendant la guerre civile. Long. selon Ptolomée, 69. 40. lat. 33. 45.

LAODICEE sur la mer, ville de Syrie, située au bord de la mer : elle est bien bâtie, dit Strabon, avec un bon port, & jouit d'un territoire fertile en grains, & en bons vignobles, qui lui produisent beaucoup de vin. Lentulus le fils, mande dans une lettre à Ciceron, lib. XII. epist. xiv, que Dolabella exclus d'Antioche, n'avoit point trouvé de ville plus sûre pour s'y retirer, que Laodicée en Syrie sur la mer.

Il y a des médailles expresses de cette Laodicée, & sur lesquelles on lit , Laodicensium qui sunt ad mare. Pline, l. V. c. xxj. nous désigne sa situation sur une pointe de terre, & l'appelle Laodicée libre, promontorium in quo Laodicea libera. Ammien Marcellin la met du nombre des quatre villes qui faisoient l'ornement de la Syrie, Antioche, Laodicée, Apamée, & Séleucie. Elle avoit ainsi que les trois autres, reçu son nom de Seleucus ; il nomma la premiere du nom de son pere, la seconde de celui de sa mere, la troisieme de celui de sa femme, & la quatrieme du sien propre. Le P. Hardouin croit que c'est présentement Latakie. La long. selon Ptolomée, 68. 30. lat. 35. 6.

LAODICEE, surnommée la Brûlée, Laodicea combusta, , ville d'Asie, que les uns mettent dans la Pisidie, d'autres en Phrygie ; d'autres enfin dans la Lycaonie, parce qu'elle étoit aux confins de ces différens pays. Son surnom lui vient de la nature de son terrein, qui paroissoit brûlé, & qui étoit fort sujet aux tremblemens de terre. Ptolomée fixe sa long. à 62. 40. sa lat. à 39. 40.

LAODICEE, ville d'Asie, aux confins de la Médie & de la Perse propre. Strabon & Etienne le géographe placent cette ville en Médie.

LAODICEE, ville de la Mésopotamie, bâtie par Seleucus, & à laquelle il avoit donné le nom de sa mere.

LAODICEE, cette septieme Laodicée étoit au Péloponnèse, dans la Mégapolitide, selon Polybe, l. II. ou dans l'Orestide, selon Thucydide, l. IV. c'est la même que la Ladoncea de Pausanias. (D.J.)


LAON(Géog.) prononcez Lan, en latin Laodunum, ou Lodunum ; mais on voit que les plus anciens l'appelloient Lugdunum, qui étoit surnommée Clavatum, ville de France en Picardie, capitale du Laonnois, petit pays auquel elle donne son nom, avec un évêché suffragant de Rheims ; son commerce consiste en blé. Laon a été le siége des rois de la seconde race dans le x. siecle ; il est situé fort avantageusement sur une montagne, à 12 lieues N. O. de Rheims, 9 N. E. de Soissons, 31 N. E. de Paris. Long. 21d. 17'. 29''. lat. 49d. 33'. 52''.

Laon fut, dit-on, érigé en évêché l'an 496, sous le regne de Clovis ; il faisoit auparavant une partie du diocèse de Rheims.

Au-bas de Laon est une abbaye de filles, appellée Montreuil-les-Dames : cette abbaye est principalement connue par la Véronique ou sainte Face de Jesus-Christ, que l'on y conserve avec soin, & qui y attire en tout tems un grand concours de peuple ; l'original de cette image est à Rome ; celle-ci n'est qu'une copie, qui fut envoyée aux religieuses en 1249, par Urbain IV, qui n'étoit alors qu'archidiacre de Laon, & chapelain d'Innocent IV. Au-bas du cadre où cette image est enchâssée, on voit une inscription, qui dans ces derniers tems, a donné de l'exercice à nos érudits, & a fait voir combien ils doivent se défier de leurs conjectures ingénieuses. Le P. Mabillon avoua cependant que les caracteres lui étoient inconnus ; mais le P. Hardouin y découvrit un vers grec héxametre, & publia pour preuve une savante dissertation, qui eût entraîné tous les suffrages, sans un carme déchaussé, appellé le P. Honoré de sainte Catherine, lequel dit naturellement que l'inscription n'étoit point en grec, mais en sclavon. On méprisa le bon homme, son ignorance, & celle des Moscovites, de l'autorité desquels ils s'appuyoit. Le Czar vint à Paris avec le prince Kourakin, & les princes Narisquin : on leur demanda par pure curiosité, s'ils connoissoient la langue de l'inscription ; ils répondirent tous, que l'inscription portoit en caracteres sclavons, les trois mots obras gospoden naoubrons, qui signifient en latin, imago Domini in limen, " l'image de notre Seigneur est ici encadrée ". On fut bien surpris de voir que le bon carme avoit eu raison contre tous les Savans du royaume, & on finit par se moquer d'eux.

Charles I. duc de Lorraine, fils de Louis d'Outremer, naquit à Laon en 953. On sait que Hugues Capet trouva le secret de se faire nommer à sa place roi de France en 987. Charles tenta vainement de soutenir son droit par les armes ; il y réussit si mal, qu'il fut arrêté, pris, & enfermé dans une étroite prison à Orléans, où il finit sa carriere trois ans après, c'est-à-dire en 994. (D.J.)


LAONNOIS(Géog.) petit pays de France en Picardie : il est borné au Nord par la Thiérarche, au Levant par la Champagne, au Couchant & au Midi par le Soissonnois. La capitale de ce petit pays est Laon. Les autres lieux principaux sont Corbigny, Liesse, Coussi, Follenbray, Novion le Vineux. Ce dernier endroit n'est aujourd'hui qu'un village, dont les habitans doivent à leur seigneur une espece de taille de plusieurs muids de vin par an. Il intervint arrêt du parlement de Paris en 1505, confirmatif d'une sentence qui déboute les habitans de Novion-le-Vineux de leur demande, à ce que cette rente annuelle de vin fût fixée en argent. La fin de cet arrêt qui est en latin, mérite d'être remarquée : " Sauf toutefois à l'intimé, de faire aux appellans telle grace qu'il avisera bon être, à cause de la misere & calamité du tems ", Cette clause, qui sembleroit de nos jours inutile & ridicule, étoit alors sans-doute de quelque poids, pour insinuer à un homme de qualité des considérations d'équité que le parlement n'osoit prescrire lui-même. (D.J.)


LAOR(bois de), Hist. nat. espece de bois des Indes, d'un goût fort amer, & à qui on attribue un grand nombre de propriétés médicinales qui n'ont point été suffisamment constatées.


LAOSYNACTES. m. (Hist. ecclés.) officier dans l'Eglise greque, dont la charge étoit de convoquer & d'assembler le peuple, ainsi que les diacres dans les occasions nécessaires. Ce mot vient de , peuple, & , j'assemble. (D.J.)


LAPERv. n. (Gram.) il se dit de la maniere dont les animaux quadrupedes de la nature des chiens, des loups, des renards, &c. boivent l'eau ou mangent les choses fluides.


LAPEREAUS. m. (Gram.) petit du lapin. Voyez LAPIN.


LAPHISTIENLaphistius (Littérat.) surnom de Jupiter, tiré du temple qu'on bâtit en son honneur, & de la statue de pierre qu'on lui érigea sur le mont Laphistius en Béotie. Voyez LAPHISTIUS. D. J.)


LAPHISTIUS, MONS(Géog. anc.) montagne de Grece en Béotie : Pausanias, l. V. c. xxxiv. en parle ainsi. " Il y a vingt stades, c'est-à-dire deux milles & demi, de Coronée au mont Laphistius, & à l'aire de Jupiter Laphistien ; la statue du dieu est de pierre. Lorsque Athamas étoit sur le point d'immoler Hellé & Phrixus en cet endroit, on dit que Jupiter fit paroître tout-à-coup un bélier à toison d'or, sur lequel ces deux enfans monterent, & se sauverent. Plus haut est l'Hercule nommé Charops, c'est-à-dire aux yeux bleus. Les Béotiens prétendent qu'Hercule monta par-là, lorsqu'il traînoit Cerbère, le chien de Pluton. A l'endroit par où l'on descend le mont Laphistius, pour aller à la chapelle de Minerve Itonienne, est le Phalare, qui se dégorge dans le lac de Céphise ; au-delà du mont Laphistius, est Orchomene, ville célebre, &c. (D.J.)


LAPHRIENNELaphria, (Littér.) surnom que les anciens habitans d'Aroé, ville du Péloponnèse, donnerent à Diane, après l'expiation du crime de Ménalippe & de Cométho, qui avoit prophané le temple de cette déesse par leurs impudiques amours. Ils lui érigerent pour lors une statue d'or & d'ivoire, qu'ils gardoient précieusement dans leur citadelle ; ensuite lorsqu'Auguste eut soumis cette ville à l'empire romain, & qu'elle eut pris le nom de Patras, Colonia Augusta, Aroë Patrensis, ses habitans rebâtirent un nouveau temple à Diane Laphrienne, & établirent en son honneur une fête dont Pausanias nous a décrit les cérémonies dans son voyage de Grece. (D.J.)


LAPHYRELaphyra, (Littér.) surnom de Minerve, tiré du mot grec , dépouilles, butin ; parce que comme déesse de la guerre, elle faisoit faire du butin ; elle faisoit remporter des dépouilles sur les ennemis aux troupes qu'elle favorisoit. (D.J.)


LAPIDAIRES. f. (Arts méchaniq.) ouvrier qui taille les pierres précieuses. Voyez DIAMANT & PIERRE PRECIEUSE.

L'art de tailler les pierres précieuses est très-ancien, mais son origine a été très-imparfaite. Les François sont ceux qui y ont réussi le mieux, & les Lapidaires ou Orfevres de Paris, qui forment un corps depuis l'an 1290, ont porté l'art de tailler les diamans, qu'on appelle brillans, à sa plus haute perfection.

On se sert de différentes machines pour tailler les pierres précieuses, selon la nature de la pierre qu'on veut tailler. Le diamant, qui est extrêmement dur, se taille & se façonne sur un rouet d'un acier doux, qu'on fait tourner au moyen d'une espece de moulin, & avec de la poudre de diamant qui trempe dans de l'huile d'olive ; cette méthode sert aussi-bien à le polir, qu'à le tailler. Voyez DIAMANT.

Les rubis orientaux, les saphirs & les topases se taillent & se forment sur un rouet de cuivre qu'on arrose avec de la poudre de diamant & de l'huile d'olive. Leur poliment se fait sur une autre roue de cuivre, avec du tripoli détrempé dans de l'eau. Voyez RUBIS.

Les émeraudes, les jacinthes, les amétistes, les grenats, les agathes, & les autres pierres moins précieuses, moins dures, on les taille sur une roue de plomb, imbibée de poudre d'émeril détrempée avec de l'eau : on les polit ensuite sur une roue d'étain avec le tripoli.

La turquoise de vieille & de nouvelle roche, le lapis, le girasol & l'opale se taillent & se polissent sur une roue de bois avec le tripoli.

Maniere de graver sur les pierres précieuses & les crystaux. La gravure sur les pierres précieuses, tant en creux que de relief, est fort ancienne, & l'on voit plusieurs ouvrages de l'une & de l'autre espece, où l'on peut admirer la science des anciens sculpteurs, soit dans la beauté du dessein, soit dans l'excellence du travail.

Quoiqu'ils ayent gravé presque toutes les pierres précieuses, les figures les plus achevées que nous voyons sont cependant sur des onices ou des cornalines, parce que ces pierres sont plus propres que les autres à ce genre de travail, étant plus fermes, plus égales, & se gravent nettement ; d'ailleurs on rencontre dans les onices différentes couleurs disposées par lits les unes au-dessus des autres, au moyen de quoi on peut faire dans les pieces de relief que le fond reste d'une couleur & les figures d'une autre, ainsi qu'on le voit dans plusieurs beaux ouvrages que l'on travaille à la roue & avec de l'émeril, de la poudre de diamant & les outils, dont on parlera ci-dessous.

A l'égard de ceux-ci qui sont gravés en creux, ils sont d'autant plus difficiles, qu'on y travaille comme à tâtons & dans l'obscurité, puisqu'il est nécessaire pour juger de ce qu'on fait, d'en faire à tous momens des épreuves avec des empreintes de pâte ou de cire. Cet art, qui s'étoit perdu comme les autres, ne commença à reparoître que sous le pontificat du pape Martin V. c'est-à-dire au commencement du quinzieme siecle. Un des premiers qui se mit à graver sur les pierres, fut un Florentin, nommé Jean, & surnommé delle Corgnivole, à cause qu'il travailloit ordinairement sur ces sortes de pierres. Il en vint d'autres ensuite qui graverent sur toutes sortes de pierres précieuses, comme fit un Dominique, surnommé de Camaï, milanois, qui grava sur un rubis balais le portrait de Louis dit le Maure, duc de Milan. Quelques autres représenterent ensuite de plus grands sujets sur des pierres fines & des crystaux.

Pour graver sur les pierres & les crystaux, l'on se sert du diamant ou de l'émeril. Le diamant, qui est la plus parfaite & la plus dure de toutes les pierres précieuses, ne se peut tailler que par lui-même, & avec sa propre matiere. On commence par mastiquer deux diamans bruts au bout de deux bâtons assez gros pour pouvoir les tenir fermes dans la main, & les frotter l'un contre l'autre, ce que l'on nomme égriser, ce qui sert à leur donner la forme & la figure que l'on desire.

En frottant & égrisant ainsi les deux pierres brutes, il en sort de la poudre que l'on reçoit dans une espece de boëte, que l'on nomme gresoir ou égrisoir ; & c'est de cette même poudre dont on se sert après pour polir & tailler les diamans, ce que l'on fait avec un moulin qui fait tourner une roue de fer doux. On pose sur cette roue une tenaille aussi de fer, à laquelle se rapporte une coquille de cuivre. Le diamant est soudé dans la coquille avec de la soudure d'étain ; & afin que la tenaille appuie plus fortement sur la roue, on la charge d'une grosse plaque de plomb. On arrose la roue sur laquelle le diamant est posé, avec de la poudre sortie du diamant, & délayée avec de l'huile d'olive. Lorsqu'on veut le tailler à facettes, on le change de facette en facette à mesure qu'il se finit, & jusqu'à ce qu'il soit dans sa derniere perfection.

Lorsqu'on veut scier un diamant en deux ou plusieurs morceaux, on prend de la poudre de diamant bien broyée dans un mortier d'acier avec un pilon de même métal : on la délaye avec de l'eau, du vinaigre, ou autre chose que l'on met sur le diamant, à mesure qu'on le coupe avec un fil de fer ou de laiton, aussi délié qu'un cheveu. Il y a aussi des diamans que l'on fend, suivant leur fil, avec des outils propres pour cet effet.

Quant aux rubis, saphirs & topases d'orient, on les taille & on les forme sur une roue de cuivre qu'on arrose de poudre de diamant avec de l'huile d'olive. Le poliment s'en fait sur une autre roue de cuivre, avec du tripoli détrempé dans de l'eau. On tourne d'une main un moulin qui fait agir la roue de cuivre, pendant qu'on forme de l'autre la pierre mastiquée ou cimentée sur un bâton, qui entre dans un instrument de bois, appellé quadrant, parce qu'il est composé de plusieurs pieces qui quadrent ensemble & se meuvent avec des visses, qui, faisant tourner le bâton, forment régulierement les différentes figures que l'on veut donner à la pierre.

Pour les rubis balais, espinelles, émeraudes, jacynthes, amétistes, grenats, agathes, & autres pierres moins dures, on les taille, comme on a dit au commencement de l'article, & on les polit ensuite sur une roue d'étain avec le tripoli.

Il y a d'autres sortes de pierres, comme la turquoise de vieille & de nouvelle roche, le lapis, le girasol & l'opale, que l'on polit sur une roue de bois avec le tripoli.

Pour former & graver les vases d'agathe, de crystal, de lapis, ou d'autres sortes de pierres dures, on a une machine, qu'on appelle un tour, exactement semblable à ceux des Potiers d'étain, excepté que ceux-ci sont faits pour y attacher les vases & les vaisselles que l'on veut travailler, au lieu que les autres sont ordinairement disposés pour recevoir & tenir les différens outils qu'on y applique, & qui tourne par le moyen d'une grande roue qui fait agir le tour. Ces outils, en tournant, forment ou gravent les vases que l'on présente contre, pour les façonner & les orner de relief ou en creux, selon qu'il plaît à l'ouvrier, qui change d'outils selon qu'il en a besoin.

Il arrose aussi ses outils & sa besogne avec de l'émeril détrempé dans de l'eau, ou avec de la poudre de diamant délayée avec de l'huile, selon le mérite de l'ouvrage & la qualité de la matiere ; car il y a des pierres qui ne valent pas qu'on dépense la poudre de diamant à les tailler, & même qui se travaillent plus promtement avec l'émeril, comme sont le jade, le girasol, la turquoise, & plusieurs autres qui paroissent être d'une nature grasse.

Lorsque toutes ces différentes pierres sont polies, & qu'on veut les graver, soit en relief, soit en creux ; si ce sont de petits ouvrages, comme médailles ou cachets, l'on se sert d'une machine, appellée touret, qui n'est autre chose qu'une petite roue de fer, dont les deux bouts des aissieux tournent, & sont enfermés dans deux pieces de fer mises debout, comme les lunettes des Tourneurs, ou les chevalets des Serruriers, lesquelles s'ouvrent & se ferment comme l'on veut, étant pour cet effet fendues par la moitié, & se rejoignant par le haut avec une traverse qui les tient, ou faits d'une autre maniere. A un bout d'un des aissieux de la roue l'on met les outils dont on se sert, lesquels s'y enclavent & s'y affermissent par le moyen d'une visse qui les serre & les tient en état. On fait tourner cette roue avec le pié, pendant que d'une main l'on présente & l'on conduit l'ouvrage contre l'outil, qui est de fer doux, si ce n'est quelques-uns des plus grands que l'on fait quelquefois de cuivre.

Tous les outils, quelque grands ou petits qu'ils soient, sont ou de fer, ou de cuivre, comme je viens de dire. Les uns ont la forme d'une petite pirouette, on les appelle des scies ; les autres qu'on nomme bouts, bouterolles, ont une petite tête ronde comme un bouton. Ceux qu'on appelle de charniere, sont faits comme une virole, & servent à enlever les pieces ? il y en a de plats, & d'autres différentes sortes que l'ouvrier fait forger de diverses grandeurs, suivant la qualité des ouvrages. On applique l'outil contre la pierre qu'on travaille, soit pour ébaucher, soit pour finir, non pas directement opposée au bout de l'outil, mais à côté, en sorte que la scie ou bouterolle l'use en tournant contre, & comme la coupant. Soit qu'on fasse des figures, des lettres, des chiffres, ou autre chose, l'on s'en sert toujours de la même maniere, les arrosant avec de la poudre de diamant & de l'huile d'olive ; & quelquefois, lorsqu'on veut percer quelque chose, on rapporte sur le tour de petites pointes de fer, au bout desquelles il y a un diamant serti, c'est-à-dire enchâssé.

Après que les pierres sont gravées ou de relief, ou en creux, on les polit sur des roues de brosses faites de poil de cochon, & avec du tripoli, à cause de la délicatesse du travail ; & quand il y a un grand champ, on fait exprès des outils de cuivre ou d'étain propres à polir le champ avec le tripoli, lesquels on applique sur le touret de la même maniere que l'on met ceux qui servent à graver. Voyez nos Planches de Diam. & de Lapid.


LAPIDATIONS. f. (Théolog.) l'action de tuer quelqu'un à coups de pierre ; terme latinisé de lapis, pierre.

La lapidation étoit un supplice fort usité parmi les Hébreux ; les rabbins font un grand dénombrement des crimes soumis à cette peine. Ce sont en général tous ceux que la loi condamne au dernier supplice, sans exprimer le genre de la mort ; par exemple, l'inceste du fils avec la mere, ou de la mere avec son fils, ou du fils avec sa belle-mere, ou du pere avec sa fille, ou de la fille avec son pere, ou du pere avec sa belle-fille, ou d'un homme qui viole une fille fiancée, ou de la fiancée qui consent à ce violement, ceux qui tombent dans le crime de sodomie ou de bestialité, les idolâtres, les blasphémateurs, les magiciens, les nécromanciens, les violateurs du sabbat, ceux qui offrent leurs enfans à Moloch, ceux qui portent les autres à l'idolâtrie, un fils rebelle à son pere, & condamné par les juges. Les rabbins disent que quand un homme étoit condamné à mort, il étoit mené hors de la ville, ayant devant lui un huissier avec une pique en main, au haut de laquelle étoit un linge pour se faire remarquer de plus loin, & afin que ceux qui avoient quelque chose à dire pour la justification du coupable, le pussent proposer avant qu'on fût allé plus avant. Si quelqu'un se présentoit, tout le monde s'arrêtoit, & on ramenoit le criminel en prison, pour écouter ceux qui vouloient dire quelque chose en sa faveur. S'il ne se présentoit personne, on le conduisoit au lieu du supplice, on l'exhortoit à reconnoître & à confesser sa faute, parce que ceux qui confessent leur faute, ont part au siecle futur. Après cela on le lapidoit. Or la lapidation se faisoit de deux sortes, disent les rabbins. La premiere, lorsqu'on accabloit de pierres le coupable, les témoins lui jettoient les premiers la pierre. La seconde, lorsqu'on le menoit sur une hauteur escarpée, élevée au moins de la hauteur de deux hommes, d'où l'un des deux témoins le précipitoit, & l'autre lui rouloit une grosse pierre sur le corps. S'il ne mourroit pas de sa chûte, on l'achevoit à coups de pierres. On voit la pratique de la premiere façon de lapider dans plus d'un endroit de l'Ecriture ; mais on n'a aucun exemple de la seconde ; car celui de Jézabel, qui fut jettée à bas de la fenêtre, ne prouve rien du tout.

Ce que nous avons dit que l'on lapidoit ordinairement les criminels hors de la ville, ne doit s'entendre que dans les jugemens réglés : car, hors ce cas, souvent les Juifs lapidoient où ils se trouvoient ; par exemple, lorsque, emportés par leur zele, ils accabloient de pierres un blasphémateur, un adultere, ou un idolâtre. Ainsi lorsqu'on amena à Jesus une femme surprise en adultere, il dit à ses accusateurs dans le temple où il étoit avec eux & avec la femme : Que celui d'entre vous qui est innocent, lui jette la premiere pierre. Et une autre fois, les Juifs ayant prétendu qu'il blasphémoit, ramasserent des pierres dans le temple même pour le lapider. Ils en userent de même un autre jour, lorsqu'il dit : Moi & mon pere ne sommes qu'un. Dans ces rencontres, ils n'observoient pas les formalités ordinaires, ils suivoient le mouvement de leur vivacité ou de leur emportement ; c'est ce qu'ils appelloient, le jugement du zele.

On assûre qu'après qu'un homme avoit été lapidé, on attachoit son corps à un pieu par les mains jointes ensemble, & qu'on le laissoit en cet état jusqu'au coucher du soleil. Alors on le détachoit, & on l'enterroit dans la vallée des cadavres avec le pieu avec lequel il avoit été attaché. Cela ne se pratiquoit pas toujours, & on dit qu'on ne le faisoit qu'aux blasphémateurs & aux idolatres ; & encore seroit-il bien mal-aisé d'en prouver la pratique par l'écriture. Calmet, Diction. de la Bibl. tome II. p. 503.


LAPIDIFICATION(Hist. nat. Minér.) c'est en général l'opération par laquelle la nature forme des pierres, voyez PIERRES. Il faut la distinguer de la pétrification, qui est une opération par laquelle la nature change en pierres des substances qui auparavant n'appartenoient point au regne minéral. Voyez PETRIFICATION.


LAPIDIFIQUEMATIERE ou SUC, (Hist. nat. Minér.) nom générique donné par les Physiciens aux eaux ou aux sucs chargés de particules terreuses, qui, en se déposant, en s'amassant, ou en se crystallisant, forment les pierres. On expliquera à l'article PIERRES la maniere dont ces eaux agissent & contribuent à la formation de ces substances.


LAPINS. m. cuniculus, (Hist. nat. Zoolog.) animal quadrupede, qui a beaucoup de rapport avec le lievre dans la conformation du corps ; car le lapin a, comme le lievre, la levre supérieure fendue jusqu'aux narines, les oreilles allongées, les jambes de derriere plus longues que celles de devant, la queue courte, &c. le dos, les lombes, le haut des côtés du corps, & les flancs du lapin sauvage ont une couleur mêlée de noir & de fauve, qui paroît grise, lorsque l'on ne le regarde pas de près ; les poils les plus longs & les plus fermes sont en partie noirs & en partie de couleur cendrée ; quelques-uns ont du fauve à la pointe ; le duvet est aussi de couleur cendrée près de la racine, & fauve à l'extrémité : on voit les mêmes couleurs sur le sommet de la tête. Les yeux sont environnés d'une bande blanchâtre, qui s'étend en arriere jusqu'à l'oreille, & en avant jusqu'à la moustache ; les oreilles ont des teintes de jaune, de brun, de grisâtre ; l'extrêmité est noirâtre : les levres, le dessous de la mâchoire inférieure, les aisselles, la partie postérieure de la poitrine, le ventre & la face intérieure des bras, des cuisses & des jambes sont blancs, avec quelques teintes de couleur cendrée ; la face postérieure ou inférieure de la queue est blanche ; l'autre est noire ; l'entredeux des oreilles & la face supérieure ou antérieure du cou a une couleur fauve-roussâtre : la croupe & la face antérieure des cuisses ont une couleur grise mêlée de jaune : le reste du corps a des teintes de jaunâtre, de fauve, de roussâtre, de blanc & de gris.

Le lapin domestique est pour l'ordinaire plus grand que le sauvage ; ses couleurs varient comme celles des autres animaux domestiques. Il y en a de blancs, de noirs, & d'autres qui sont tachés de ces deux couleurs ; mais tous les lapins, soit sauvages, soit domestiques, ont un poil roux sous la plante des piés.

Le lapin, appellé riche, est en partie blanc, & en partie de couleur d'ardoise plus ou moins foncée, ou de couleur brune & noirâtre.

Les lapins d'Angora ont le poil beaucoup plus long que les autres lapins ; il est ondoyant & frisé comme de la laine ; dans le tems de la mue, il se pelotonne, & il rend quelquefois l'animal très-difforme. Les couleurs varient comme celle des autres lapins domestiques.

Les lapins sont très-féconds, ils peuvent engendrer & produire dès l'âge de cinq à six mois. La femelle est presque toujours en chaleur ; elle porte trente ou trente-un jours ; les portées sont de quatre, cinq ou six, & quelquefois de sept ou huit petits. Les lapins creusent dans la terre des trous, que l'on appelle terriers ; ils s'y retirent pendant le jour, & les habitent avec leurs petits. Quelques jours avant de mettre bas, la femelle fait un nouveau terrier, non pas en ligne droite, mais en zigzag ; elle pratique dans le fond une excavation, & la garnit d'une assez grande quantité de poils qu'elle s'arrache sous le ventre : c'est le lit qui doit recevoir les petits. La mere ne les quitte pas pendant les deux premiers jours, & pendant plus de six semaines, elle ne sort que pour prendre de la nourriture ; alors elle mange beaucoup & fort vîte. Pendant tout ce tems, le pere n'approche pas de ses petits, il n'entre pas même dans le terrier où ils sont ; souvent la mere, lorsqu'elle en sort, bouche l'entrée avec de la terre détrempée de son urine : mais lorsque les petits commencent à venir à l'entrée du terrier, le pere semble les reconnoître, il les prend entre ses pattes les uns après les autres, il leur lustre le poil, & leur leche les yeux.

Les lapins sont très-timides ; ils ont assez d'instinct pour se mettre dans leurs terriers, à l'abri des animaux carnassiers, mais lorsque l'on met des lapins clapiers, c'est-à-dire domestiques, dans des garennes, ils ne se forment qu'un gîte à la surface de la terre comme les lievres ; ce n'est qu'après un certain nombre de générations qu'ils viennent à creuser un terrier. Ces animaux vivent huit ou neuf ans, leur chair est blanche ; celle des lapreaux est très-délicate ; celle des vieux lapins est seche & dure. Les lapins sont originaires des climats chauds ; il paroît qu'anciennement de tous les pays de l'Europe il n'y avoit que la Grece & l'Espagne où il s'en trouvât : on les a transportés en Italie, en France, en Allemagne, ils s'y sont naturalisés ; mais, dans les pays du nord, on ne peut les élever que dans les maisons. Ils aiment la chaleur même excessive, car il y a de ces animaux dans les contrées les plus méridionales de l'Asie & de l'Afrique : ceux qui ont été portés en Amérique, s'y sont bien multipliés. Hist. nat. gén. & part. tome VI. Voyez QUADRUPEDE.

Le lapin ressemble beaucoup au lievre, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur ; mais ces deux especes sont différentes, puisqu'elles ne se mêlent pas ensemble, & que d'ailleurs il y a une grande différence entre leurs inclinations & leurs moeurs.

Les lapins ont une demeure fixe ; ils vivent en société ; ils habitent ensemble des demeures soûterraines qu'ils ont creusées ; ces retraites divisées en différens clapiers qui tous ont communication les uns avec les autres, annoncent une intention marquée d'être ensemble. Les mâles ne s'isolent point à un certain âge, comme cela arrive dans beaucoup d'autres especes. En un mot les lapins paroissent avoir un besoin absolu d'une demeure commune, puisqu'on tente envain d'en établir dans les pays où le terrein est trop ferme pour qu'ils puissent y creuser. Cependant il ne paroît pas que la société serve beaucoup à augmenter leur industrie. Cela vient sans-doute de ce que leurs besoins sont simples, de ce qu'ils sont trop foibles & trop mal armés pour que de leur union puisse résulter une meilleure défense, & de ce que le terrier les met promtement à couvert de tous les périls qu'ils peuvent éviter.

Quoique la sociabilité soit un caractere distinctif des lapins, quelques-uns d'entr'eux se mettent seuls au gîte pendant les beaux jours, & cela arrive surtout lorsqu'ils ont été inquiétés dans le terrier par le furet, la belette &c. mais dans tous les cas ils passent la meilleure partie de la journée dans un état de demi sommeil. Le soir ils sortent pour aller au gagnage, & ils y emploient une partie de la nuit. Alors ils s'écartent quelquefois jusqu'à un demi-quart de lieue pour chercher la nourriture qui leur convient. Ils relevent aussi ordinairement une fois le jour, surtout lorsque le tems est serein, mais sans s'écarter beaucoup du terrier ou du bois qui leur sert de retraite. Pendant l'été, les nuits étant courtes, les lapins relevent souvent plus d'une fois par jour, surtout les lapereaux encore jeunes, les hazes pleines & celles qui alaitent.

S'il doit arriver un orage pendant la nuit, il est pressenti par les lapins ; ils l'annoncent par un empressement prématuré de sortir & de paître ; ils mangent alors avec une activité qui les rend distraits sur le danger, & on les approche très aisément. Si quelque chose les oblige de rentrer au terrier, ils resortent presque aussi-tôt. Ce pressentiment a pour eux l'effet du besoin le plus vif.

Ordinairement les lapins ne se laissent pas si aisément approcher sur le bord du terrier : ils ont l'inquiétude qui est une suite naturelle de la foiblesse. Cette inquiétude est toûjours accompagnée du soin de s'avertir réciproquement. Le premier qui apperçoit frappe la terre, & fait avec les piés de derriere un bruit dont les terriers retentissent au loin. Alors tout rentre précipitamment : les vieilles femelles restent les dernieres sur le bord du trou, & frappent du pié sans relâche jusqu'à ce que toute la famille soit rentrée.

Les lapins sont extrémement lascifs, on dit aussi qu'ils sont constans, mais cela n'est pas vraisemblable : il est même certain qu'un mâle suffit à plusieurs femelles. Celles-ci sont presque toûjours en chaleur, & cette disposition subsiste quoiqu'elles soient pleines ; cependant elles paroissent être importunées par les mâles lorsqu'elles sont prêtes à mettre bas. La plûpart sortent alors du terrier & vont en creuser un nouveau au fond duquel elles déposent leurs petits. Ce terrier, qu'on nomme rabouillere, est fait en ziz-zag. Pendant les premiers jours la mere n'en sort que quand elle est pressée par l'extrême besoin de manger : elle en bouche même avec soin l'entrée. Au bout de quelques jours elle y laisse une petite ouverture qu'elle aggrandit par degrés, jusqu'à ce que les lapereaux soient en état de sortir eux-mêmes du trou ; ils ont alors à-peu-près trois semaines.

Dans l'espece du lapin les femelles portent depuis quatre jusqu'à sept & huit petits. Le tems de la gestation est de trente ou trente & un jours. A cinq mois ils sont en état d'engendrer. Il est très-commun de voir pleines à la fin de Juin des femelles de l'année : la multiplication de ces animaux seroit donc excessive s'ils n'étoient pas destinés à servir de nourriture à d'autres especes ; mais heureusement ils ont beaucoup d'ennemis. Le putois, le furet, l'hermine ou roselet, la belette, la fouine, vivent principalement de lapins, les loups & les renards leur font aussi la guerre ; mais ils sont moins dangereux que les autres qui les attaquent jusques dans le terrier. Lorsqu'on détruit avec soin les animaux carnassiers, il faut détruire aussi les lapins qui sans cela ravagent les récoltes pendant l'été, & font périr les bois pendant l'hiver. On chasse les lapins au fusil, avec le secours du furet & celui des filets. Voyez GARENNE. Mais quand on a dessein de les détruire, ces moyens sont infideles. Ces animaux s'instruisent par expérience, un grand nombre évitent les filets, & ils se laissent tourmenter dans le terrier par les furets sans vouloir sortir. Il faut donc défoncer les terriers mêmes ; c'est dans les pays exactement gardés le seul moyen de prévenir une multiplication dont l'excès est une imprudence à l'égard de soi, & un crime à l'égard des autres.

LAPIN, (Diete & Mat. medic.) Le lapin sauvage ou libre qui se nourrit dans les terreins secs, élevés & fertiles en herbes aromatiques peu aqueuses, est un aliment très-délicat, très-succulent, & d'un goût très-relevé. Le lapin domestique ; ou celui qui se nourrit dans les pays gras ou dans les terreins couverts d'herbes fades & grasses, comme les bords des ruisseaux, les prés arrosés, les potagers ou marais, &c. est au contraire d'un goût plat, fade & quelquefois même d'un fumet desagréable, sur-tout lorsqu'il a vécu de chou ; car l'odeur bonne ou mauvaise de certaines herbes qui se communique aisément à la chair de plusieurs animaux qui les broutent, exerce éminemment cette influence sur la chair du lapin : ensorte qu'il est tout ordinaire d'en trouver qui sentent le thim ou le chou, comme on dit communément à plein nez ou à pleine bouche.

Le bon lapin est mis par les experts en bonne chere au rang du gibier le plus exquis, même les meilleurs connoisseurs le mettent au premier rang dans les pays où le petit gibier est le plus parfait, comme en Provence & en Languedoc.

Quoique le goût du lapin soit bien différent de celui du lievre, cependant lorsqu'on considere ces deux alimens médicinalement, les observations & les regles diététiques leur sont à peu-près communes, parce que l'estomac n'est pas pourvu d'un sentiment aussi exquis que le palais. Cependant comme on n'a pas observé dans le lapin la qualité laxative que possede le lievre, le premier me paroît en général plus salutaire que le second, plus propre à être donné aux valétudinaires & aux convalescens qui commencent à user de viande. Le lapin se digere bien & très-bien, plus généralement que le lievre. D'ailleurs il est plus communément bon, & même lorsqu'il est vieux ; & quoique le lapereau soit plus tendre que le vieux lapin, cependant on trouve de ces animaux excellens à tout âge.

Les Pharmacologistes ont presqu'oublié le lapin dans leurs excursions dans le regne animal, non pas absolument pourtant, ils ont vanté sa graisse, sa tête brûlée & même le charbon de son corps entier, & son cerveau ; mais cet éloge est fort modéré en comparaison de celui de plusieurs animaux, du lievre, par exemple. Voyez LIEVRE. (b)

LAPIN, peaux de, (Pelletterie) les peaux de lapin revêtues de leur poil, bien passées & bien préparées, servent à faire plusieurs sortes de fourrures, comme aumusses, manchons, doublures d'habit.

Quand les peaux de lapin sont d'un beau gris cendré, on les appelle quelquefois, mais improprement, petit-gris, parce qu'alors elles ressemblent par la couleur à de certaines fourrures de ce nom beaucoup plus précieuses, faites de peaux de rats ou écureuils qu'on trouve dans les pays du Nord. Voyez PETIT-GRIS.

Le poil de lapin, après avoir été coupé de dessus la peau de l'animal, mêlé avec de la laine de vigogne, entre dans la composition des chapeaux appellés vigognes ou dauphins. Voyez l'art. CHAPEAU.

Le poil des lapins de Moscovie & d'Angleterre est le plus estimé, ensuite celui qui vient de Boulogne ; car pour celui qui se tire du dedans du royaume, les chapeliers n'en font pas beaucoup de cas, & ils ne s'en servent tout au plus que pour faire des chapeaux communs, en le mêlant avec quelqu'autre poil ou laine.


LAPIS(Littér.) surnom que les Latins donnerent à Jupiter, & sous lequel il étoit ordinairement confondu avec le dieu Terme. Voyez JUPITER-LAPIS. (D.J.)

LAPIS FABALIS, (Hist. nat.) pierre ainsi nommée par les anciens, à cause qu'elle ressembloit à une feve ; elle se trouvoit, dit-on, dans le Nil, & étoit noire. Les modernes connoissent aussi des pierres qui ont la même figure, & on les appelle pierres de feves ; il y a une mine de fer en globules allongés ou en ovoïdes, que l'on nomme mine de feves ; ce sont des petites étites ou pierres d'aigles. Voy. POIS MARTIAUX.

LAPIS-LAZULI, (Hist. nat.) c'est un jaspe ou une pierre dure & opaque, d'un bleu plus ou moins pur, qui est quelquefois parsemé de points ou de taches brillantes & métalliques, & quelquefois de taches blanches qui viennent des parties de la pierre qui n'ont point été colorées en bleu : cette pierre prend un beau poli.

Les petits points brillans & les petites veines métalliques & jaunes qu'on remarque dans le lapis-lazuli, ont été pris pour de l'or par beaucoup de gens qui croient voir ce métal par-tout, mais le plus souvent ce ne sont que des particules de pyrites jaunes ou cuivreuses qui ont pu elles-mêmes produire la couleur bleue de cette pierre. Cependant plusieurs auteurs assurent qu'on a trouvé de l'or dans le lapis, ce qui n'est pas surprenant, vû que le quartz qui fait la base du lapis est la matrice ordinaire de l'or.

On ne peut douter que ce ne soit à une dissolution du cuivre que le lapis est redevable de sa couleur bleue, & l'on doit le regarder comme une vraie mine de cuivre qui en contient une portion tantôt plus, tantôt moins forte.

Les Lapidaires distinguent le lapis-lazuli en oriental & en occidental ; cette distinction suivant eux est fondée sur la dureté & la beauté de cette pierre. En effet, ils prétendent que le lapis oriental est plus dur, plus compact, d'une couleur plus vive & moins sujette à s'altérer que le lapis d'occident, que l'on croit sujet à verdir, & dont la couleur est moins uniforme. Le lapis oriental se trouve en Asie & en Afrique ; celui d'occident se trouve en Espagne, en Italie, en Bohême, en Sibérie, &c.

Quelques naturalistes ont mis le lapis-lazuli au rang des marbres, & par conséquent au rang des pierres calcaires, parce qu'ils ont trouvé qu'il faisoit effervescence avec les acides ; on ne peut point nier qu'il n'y ait du marbre qui puisse avoir la couleur du lapis ; vû que toute pierre peut être colorée par une dissolution de cuivre, mais ces sortes de pierres n'ont ni la consistance ni la dureté du vrai lapis, qui est un jaspe & qui prend un très-beau poli beaucoup plus beau que celui du marbre.

Quelques auteurs ont prétendu que le vrai lapis exposé au feu y conservoit sa couleur bleue ; mais il y a tout lieu de croire qu'ils n'ont employé qu'un feu très-foible pour leur expérience : en effet il est certain que cette pierre, mise sous une moufle, perd totalement sa couleur. Si on pulvérise du lapis, & qu'on verse dessus de l'acide vitriolique, on lui enlevera pareillement sa partie colorante, & il s'en dégagera une odeur semblable à celle du soufre.

C'est du lapis pulvérisé que l'on tire la précieuse couleur du bleu d'outremer, payée si chérement par les Peintres, & à laquelle il seroit bien à souhaiter que la Chimie pût substituer quelque préparation qui eût la même solidité & la même beauté, sans être d'un prix si excessif. On peut voir la maniere dont cette couleur se tire du lapis, à l'article BLEU D'OUTREMER.

On a voulu attribuer des vertus medicinales au lapis-lazuli, mais il est certain que le cuivre qui y abonde doit en rendre l'usage interne très-dangereux : à l'égard de la pierre qui lui sert de base ; comme elle est de la nature du quartz ou du caillou, elle ne peut produire aucun effet. Quant à l'usage extérieur, on dit que le lapis est styptique comme toute sa substance cuivreuse, & l'on peut employer en sa place des matieres moins cheres & plus efficaces.

Pline & les anciens de signoient le lapis sous le nom de saphyrus ou sappirus, que les modernes donnent à une pierre precieuse bleue & transparente. Voyez SAPHIRE. Les Arabes l'appelloient azul ou haget.

On peut contrefaire le lapis en faisant fondre du verre blanc, rendu opaque en y mêlant des os calcinés ; on joindra ensuite à ce mêlange une quantité suffisante de bleu de saffre ou de smalte : lorsque le tout sera bien entré en fusion, on jettera dans le creuset de l'or en feuilles, & on remuera le mélange ; par ce moyen on aura un verre bleu opaque qui imitera assez bien le lapis, & qui sera même quelquefois plus beau que lui.

Le celebre M. Marggraf vient de publier, dans le recueil de ses oeuvres chimiques, imprimé à Berlin en 1761, une analyse exacte qu'il a faite du lapis. Les expériences de ce savant chimiste prouvent que la plûpart de ceux qui ont parlé de cette pierre se sont trompés jusqu'ici. 1°. M. Marggraf a trouvé que ce n'étoit point au cuivre qu'étoit dûe la couleur bleue du lapis ; il le pulvérisa d'abord dans du papier plié en plusieurs doubles & ensuite dans un mortier de verre, afin d'éviter les soupçons qu'on auroit pû jetter sur son expérience s'il se fût servi d'un mortier de fer ou de cuivre. Il versa sur ce lapis en poudre de l'esprit de sel ammoniac qui, après y avoir été en digestion pendant vingt-quatre heures, ne se chargea en aucune façon de la couleur bleue. Il essaya ensuite de calciner la même poudre sous une moufle, & il assure qu'elle conserva sa couleur après la calcination. Il remit encore de l'alkali volatil sur cette poudre calcinée, & le dissolvant ne fut pas plus coloré que dans la premiere expérience : ce qui prouve d'une maniere incontestable que la couleur du lapis n'est point dûe au cuivre.

Ayant versé de l'acide vitriolique affoibli sur le lapis en poudre, il se fit une petite effervescence, & il en partit une odeur semblable à celle que produit le mélange de l'huile de vitriol étendue d'eau lorsqu'on en mêle avec de la limaille de fer. En versant de l'eau-forte ou de l'esprit de nitre non concentré sur une portion de la même poudre, l'effervescence fut plus forte qu'avec l'acide vitriolique, mais il n'en partit point d'odeur sulphureuse. Avec l'esprit de sel concentré il se fit aussi une effervescence, & il s'éleva une odeur très-sensible d'hepar sulphuris : ces dissolutions mises en digestion ne prirent aucune couleur, quoique le lapis eut perdu la sienne.

Quelques gouttes de la dissolution du lapis, faite dans l'acide vitriolique, mises sur du fer, ne lui firent point prendre la couleur du cuivre. L'alkali volatil versé dans cette même dissolution, ne la fit point devenir bleue, non plus que celles qui avoient été faites par l'acide nitreux & l'acide de sel marin ; cet alkali volatil précipita simplement une poudre blanche. M. Marggraf versa ensuite dans chacune de ces dissolutions de la dissolution d'alkali & de sang de boeuf, comme pour le bleu de Prusse, la dissolution du lapis dans l'acide nitreux donna un précipité d'un plus beau bleu que les autres, ce qui prouvoit la présence du fer. Ce qui arrive encore plus lorsqu'on a employé dans la dissolution des morceaux de lapis qui ont beaucoup de ces taches brillantes comme de l'or, que M. Marggraf regarde comme des pyrites sulfureuses.

En versant un peu d'acide vitriolique dans les dissolutions du lapis faites avec l'acide nitreux & l'acide du sel marin, il se précipite une espece de sélénite, ce qui prouve, suivant M. Marggraf, que le lapis contient une portion de terre calcaire qui, combinée avec l'acide vitriolique, forme de la sélénite.

Il fit ces mêmes expériences avec le lapis calciné, elles réussirent à-peu-près de même, excepté qu'il n'y eut plus d'effervescence. La dissolution dans l'acide du sel marin devint très-jaune ; & le mélange de la dissolution d'alkali & de sang de boeuf produisit un précipité d'un bleu très-vif. Une autre différence, c'est que les dissolutions du lapis calciné dans ces trois acides devinrent comme de la gelée, au lieu que celles qui avoient été faites avec le lapis non calciné demeurerent fluides : de plus, l'acide nitreux étoit celui qui avoit agi le plus fortement sur le lapis brut, au lieu que c'étoit l'acide du sel marin qui avoit extrait le plus de parties ferrugineuses du lapis calciné.

Quoique le lapis donne des étincelles lorsqu'on le frappe avec un briquet, ce qui annonce qu'il est de la nature du jaspe ou du caillou, M. Marggraf conjecture qu'il contient aussi une terre gypseuse ou sélénitique formée par la combinaison de l'acide vitriolique avec une terre calcaire ou avec du spath fusible, vu qu'un morceau de lapis tenu dans un creuset à une chaleur modérée, répandoit une lumiere phosphorique, & étoit accompagné de l'odeur du phosphore ; en poussant le feu jusqu'à faire rougir le lapis, la lumiere phosphorique disparut. On éteignit cette pierre à six ou sept reprises dans de l'eau distillée, qui fut filtrée ensuite, vû que ces extinctions réitérées l'avoient rendue trouble. On versa une dissolution de sel de tartre dans cette eau, & sur le champ il se précipita une poudre blanche qui, après avoir été édulcorée, se trouva être une vraie terre calcaire ; la dissolution qui surnageoit donna, par l'évaporation, du tartre vitriolé.

M. Marggraf ayant exposé au feu un morceau de lapis d'un beau bleu pendant une bonne demi-heure dans un creuset couvert, trouva qu'il n'avoit rien perdu de sa couleur. Un autre morceau tenu pendant une heure dans un creuset fermé & luté, se convertit en une masse poreuse d'un jaune foncé, sur laquelle étoient répandues quelques taches bleuâtres. Un autre morceau de lapis d'un beau bleu exposé à une chaleur plus forte excitée par le vent du soufflet, se changea entierement en une masse vitreuse blanche, sur laquelle on voyoit encore quelques marques bleues. M. Marggraf prouve par là la solidité de la couleur bleue de cette pierre ; & sa vitrification prouve encore selon lui, que le lapis est une pierre mélangée, vû que ni la pierre à chaux, ni le caillou, ni même le spath fusible, n'entrent point seuls en fusion.

En mêlant par la trituration un demi-gros de sel ammoniac, avec un gros de lapis en poudre & calciné, il en partit une odeur urineuse. Ce mélange ayant été exposé dans une retorte à un feu violent, il se sublima un sel ammoniac jaune, semblable à ce qu'on appelle fleurs de sel ammoniac martiales. Le résidu de cette sublimation pesoit exactement un gros, & étoit d'un beau bleu violet. Ce résidu fut lavé dans de l'eau distillée que l'on filtra ensuite, alors en y versant goutte à goutte une dissolution alkaline, il se précipita une assez grande quantité d'une poudre blanche qui étoit de la terre calcaire. Ce qui s'étoit sublimé ayant été dissous dans de l'eau déposa au bout de quelque tems une très-petite quantité de poudre d'un jaune orangé, semblable à de l'ochre martiale.

Ce lapis calciné & pulvérisé, mêlé avec des fleurs de soufre, & mis en sublimation, ne souffrit aucun changement, le résidu demeura toujours d'un beau bleu. La même chose arriva en le mêlant avec parties égales de mercure sublimé, qui ne fut point révirifié non plus que le cinnabre que l'on y avoit joint pour une autre expérience, & le résidu demeura toujours bleu.

Un mélange d'une partie de sel de tartre avec deux parties de lapis calciné & pulvérisé, exposé au grand feu pendant une heure dans un creuset bien luté, se convertit en une masse poreuse d'un verd jaunâtre ; mais en mettant parties égales de lapis & de sel de tartre, & en faisant l'expérience de la même maniere, on obtint une masse blanchâtre poreuse, couverte par-dessus d'une matiere jaunâtre.

Une partie de lapis mêlée avec trois parties de nitre pur entre peu-à-peu en fusion : en augmentant le feu, le lapis conserve sa couleur bleue ; en le poussant encore davantage, le mêlange s'épaissit & se change enfin en une masse grise ; qui jettée toute chaude dans de l'eau distillée lui donne une couleur d'un verd bleuâtre, qui disparoît en peu de tems & laisse l'eau limpide, mais lui donne un goût alkalin, & alors elle fait un forte effervescence avec les acides : quant au lapis il a perdu entierement sa couleur.

En mêlant un gros de caillou pulvérisé avec un demi-gros de sel de tartre & dix grains de lapis en poudre, M. Marggraf ayant mis le tout dans un creuset couvert, ce mêlange donna un verre transparent d'un jaune de citron. Un gros de borax calciné, mêlé avec dix grains de lapis étant fondu, a donné un verre de la couleur de la chrysolite, d'où M. Marggraf conclud que le lapis ne contient pas la moindre portion de cuivre, mais que sa couleur vient d'une petite quantité de fer.

On voit par ce qui précede que les expériences de M. Marggraf détruisent presque tout ce qui avoit été dit jusqu'ici sur le lapis lazuli. (-)

LAPIS LEBETUM, (Hist. nat.) c'est le nom que quelques naturalistes donnent à la pierre que l'on nomme plus communément pierre ollaire, ou pierre à pots. Voyez ces articles.

LAPIS LUCIS, ou LAPIS LUMINIS, (Hist. nat.) nom donné par les medecins arabes à une pyrite ou marcassite, que l'on calcinoit & que l'on employoit pour les maladies des yeux, ce qui semble lui avoir fait donner son nom ; ou peut être lui est-il venu de ce que ces sortes de pyrites donnent beaucoup d'étincelles lorsqu'on les frappe avec l'acier. Voyez PYRITE.


LAPITHESLES, (Géog. anc.) Lapithae, ancien peuple de Macédoine, près du mont Olympe selon Diodore de Sicile, l. IV. c. 71. mais il n'en dit rien que ce que la Fable en a publié. Ce peuple excelloit à faire des mords, des caparaçons, & à bien manier un cheval ; c'est Virgile qui nous l'apprend en très-beaux vers ; au III liv. de ses Géorgiques.

Fraena Pelethronii Lapithae gyrosque dedêre

Impositi dorso ; atque equitem docuêre sub armis

Insultare solo, & gressus glomerare superbos.

Ils étoient assez courageux, mais si vains, qu'au rapport de Plutarque & d'Eustathius, pour signifier un homme bouffi de vanité, on disoit en proverbe, il est plus orgueilleux qu'un Lapithe. (D.J.)


LAPONIELA ou LAPPONIE, (Géog.) grand pays au nord de l'Europe & de la Scandinavie, entre la mer Glaciale, la Russie, la Norwege & la Suede. Comme il est partagé entre ces trois couronnes, on le divise en Laponie russienne, danoise & suédoise : cependant cette derniere est la seule qui soit un peu peuplée, du moins relativement au climat rigoureux.

Saxon le grammairien qui fleurissoit sur la fin du xij siecle, est le premier qui ait parlé de ce pays & de ses habitans ; mais comme le dit M. de Voltaire (dont le lecteur aimera mieux trouver ici les réflexions, que l'extrait de l'histoire mal digérée de Scheffer), ce n'est que dans le xvj siecle qu'on commença de connoître grossierement la Laponie, dont les Russes, les Danois & les Suédois même n'avoient que de foibles notions.

Ce vaste pays voisin du pole avoit été seulement désigné par les anciens géographes sous le nom de la contrée des Cynocéphales, des Himantopodes, des Troglotites & des Pygmées. En effet nous apprîmes par les relations des écrivains de Suede & de Danemark, que la race des pygmées n'est point une fable, & qu'ils les avoient retrouvés sous le pole dans un pays idolâtre, couvert de neige, de montagnes & de rochers, rempli de loups, d'élans, d'ours, d'hermines & de rennes.

Les Lapons, continue M. de Voltaire (d'après le témoignage de tous les voyageurs), ne paroissent point tenir des Finlandois dont on les fait sortir, ni d'aucun autre peuple de leurs voisins. Les hommes en Finlande, en Norwege, en Suede, en Russie, sont blonds, grands & bienfaits ; la Laponie ne produit que des hommes de trois coudées de haut, pâles, basanés, avec des cheveux courts, durs & noirs ; leur tête, leurs yeux, leurs oreilles, leur nez, leur ventre, leurs cuisses & leurs piés menus, les différencient encore de tous les peuples qui entourent leurs déserts.

Ils paroissent une espece particuliere faite pour le climat qu'ils habitent, qu'ils aiment, & qu'eux seuls peuvent aimer. La nature qui n'a mis les rennes que dans cette contrée, semble y avoir produit les Lapons ; & comme leurs rennes ne sont point venues d'ailleurs, ce n'est pas non plus d'un autre pays que les Lapons y paroissent venus. Il n'est pas vraisemblable que les habitans d'une terre moins sauvage, ayent franchi les glaces & les déserts pour se transplanter dans des terres si stériles, si ténébreuses, qu'on n'y voit pas clair trois mois de l'année, & qu'il faut changer sans-cesse de canton pour y trouver dequoi subsister. Une famille peut être jettée par la tempête dans une île déserte, & la peupler ; mais on ne quitte point dans le continent des habitations qui produisent quelque nourriture, pour aller s'établir au loin sur des rochers couverts de mousse, au milieu des frimats, des précipices, des neiges & des glaces ; où l'on ne peut se nourrir que de lait de rennes & de poissons secs, sans avoir aucun commerce avec le reste du monde.

De plus, si des Finlandois, des Norwingiens, des Russes, des Suédois, des Islandois, peuples aussi septentrionaux que les Lapons, s'étoient transplantés en Laponie, y auroient-ils absolument changé de figure ? Il semble donc que les Lapons sont une nouvelle espece d'hommes qui se sont présentés pour la premiere fois à nos regards & à nos observations dans le seizieme siecle ; tandis que l'Asie & l'Amérique nous faisoient voir tant d'autres peuples, dont nous n'avions pas plus de connoissance. Dès-lors la sphere de la nature s'est aggrandie pour nous de tous côtés, & c'est par-là véritablement que la Laponie mérite notre attention. Essai sur l'Histoire universelle, tome III. (D.J.)


LAPPA(Géog. anc.) , ville de l'île de Crete dans les terres, entre Artacine & Subrita, selon Ptolomée, l. III. cap. 17. Dion nous dit que Metellus la prit d'assaut. Hieroclès nomme cette ville Lampae, & la met entre les siéges épiscopaux de l'île. (D.J.)


LAPSS. m. (Jurisprud.) signifie qui est tombé ; on ne se sert de ce terme qu'en parlant d'un hérétique. On dit laps & relaps pour dire qui est tombé & retombé dans les erreurs.

Laps de tems, signifie l'écoulement du tems : on ne prescrit point contre le droit naturel par quelque laps de tems que ce soit. Il y a des cas où on obtient en chancellerie des lettres de relief de laps de tems pour parer à une fin de non-recevoir, qui sans ces lettres seroit acquise. Voyez LETTRES DE RELIEF DE LAPS DE TEMPS. (A)


LAPSESadj. pris subst. (Théol.) c'étoient dans les premiers tems du christianisme ceux qui retournoient du christianisme au paganisme. On en compte de cinq sortes désignées par ces noms latins, libellatici, mittentes, turificati, sacrificati & blasphemati, On appelloit stantes les persévérans dans la foi. Le mot lapses se donnoit aux hérétiques & aux pécheurs publics.


LAPTOou GOURMETS, s. m. pl. (Com.) matelots mores qui aident à remorquer les barques dans les viviers de Gambie & de Sénégal.


LAPURDUM(Géog. anc.) ancienne ville de la Gaule, dans la Novempopulanie. Sidonius Apollinaris, l. VIII. epist. xij. appelle lapurdenas locustas une sorte de poisson qui est fort commun dans ce pays-là, qu'on nomme langouste.

Il paroit que Bayonne est sûrement le Lapurdum des anciens : au treizieme siecle cette ville s'appelloit encore Lapurdum, & ses évêques & ses vicomtes étoient nommés plus souvent en latin Lapurdenses, que Bayonenses. Oyhenart, écrivain gascon, pense que Lapurdum étoit un nom gascon ou basque, donné à ce pays-là à cause des brigandages des habitans & de leurs pirateries, dont il est parlé dans la vie de S. Léon, évêque de Lapurdum au commencement du ve. siecle.

Le canton où est Bayonne s'appelle encore aujourd'hui l e pays de Labourd ; de-là vient que dans les anciens monumens les évêques de Bayonne sont appellés Lapurdenses, parce que Lapurdum & Bayonne sont deux noms d'une même ville.

Il est arrivé à celle-ci la même chose qu'à Daramasia & à Ruscino, villes qui ont cédé leurs noms aux pays dont elles étoient les capitales, & en ont pris d'autres. Ainsi Tarantaise, Roussillon & Labourd, qui étoient des noms de villes, sont devenus des noms de pays ; & au contraire, Paris, Tours, Rheims, Arras, &c. qui étoient des noms de peuples, sont devenus les noms de leurs capitales. Voyez de plus grands détails dans Oyhenart, notice de Gascogne ; Pierre de Marca, hist. de Béarn, & Longuerue, description de la France. (D.J.)


LAQSS. m. (terme de Chirurgie) especes de bandes plus ou moins longues, faites de soie, de fil ou de cuir, suivant quelques circonstances, destinées à fixer quelque partie, ou à faire les extensions & contre-extensions convenables pour réduire les fractures ou les luxations. Voyez EXTENSION, FRACTURE, LUXATION.

On ne se sert pas de laqs de laine, parce qu'étant susceptibles de s'allonger, ils seroient infideles ; & que c'est par l'éloignement des laqs qui tirent à contre-sens, qu'on juge assez souvent que les extensions sont suffisantes.

Quelques praticiens ont établi qu'avec une parfaite connoissance de la disposition des parties, une expérience suffisante & une grande dextérité, on peut réussir à réduire les luxations par la seule opération de la main ; & que les laqs qui servent aux extensions doivent être regardés comme des liens qui garotent les membres, qui les meurtrissent & y causent des douleurs inouies. Les laqs sont cependant des moyens que les chirurgiens anciens & modernes ont jugé très-utiles. Oribase a composé un petit traité sur cette matiere que les plus grands maîtres ont loué ; il décrit la maniere d'appliquer les laqs, & leur donne différens noms qu'il tire de leurs auteurs, de leurs usages, de leurs noeuds, de leurs effets, ou de leur ressemblance avec différentes choses ; tels sont le nautique, le kiaste, le pastoral, le dragon, le loup, l'herculien, le carchese, l'épangylote, l'hyperbate, l'étranglant, &c. mais toutes ces différences, dont l'explication est superflue, parce qu'elles sont inutiles, ne donnent pas au sujet le mérite qu'il doit aux réflexions solides de quelques chirurgiens modernes, & principalement de M. Petit, qui dans son traité des maladies des os, a exposé les regles générales & particulieres de l'application des laqs. 1°. Ils doivent être placés près des condyles des malleoles, ou autres éminences capables de les retenir en leur place au moyen de la prise : ils glisseroient & ne seroient d'aucun effet si on les plaçoit ailleurs. 2°. Il faut qu'un aide tire avec ses deux mains la peau autant qu'il lui sera possible pendant l'application du laqs du côté opposé à l'action qu'il aura ; sans quoi il arriveroit que dans l'effort de l'extension, la peau pourroit être trop considérablement tirée, & le tissu cellulaire qui la joint aux muscles étant trop allongé, il s'y feroit rupture de quelques petits vaisseaux ; ce qui produiroit une échymose & autres accidens. La douleur de cette extension forcée de la peau est fort vive, & on l'épargne au malade par la précaution prescrite. 3°. On liera les laqs un peu plus fortement aux personnes grasses, pour l'approcher plus près de l'os, sans quoi la graisse s'opposeroit à la sureté du laqs, qui glisseroit avec elle par-dessus les muscles. 4°. Enfin il faut garantir les parties sur lesquelles on applique les laqs ; pour cet effet on les garnit de coussins & de compresses ; on en met particuliérement aux deux côtés de la route des gros vaisseaux : on doit s'en servir aussi aux endroits où il y a des contusions, des excoriations, des cicatrices, des cauteres, &c. pour éviter les impressions fâcheuses & les déchiremens qu'on pourroit y causer.

Les regles particulieres de l'application des laqs sont décrites aux chapitres des luxations & des fractures de chaque membre. On les emploie simples ou doubles, & on tire par leur moyen la partie également ou inégalement, suivant le besoin. Le noeud qui les retient est fixe ou coulant : ces détails s'apprennent par l'usage, seroient très-difficiles à décrire, & on ne les entendroit pas aisément sans démonstration.

Les laqs ne servent pas seulement pendant l'opération nécessaire pour donner à des os fracturés ou luxés leur conformation naturelle ; on s'en sert aussi quelquefois pendant la cure, pour contenir les parties dans un degré d'extension convenable : c'est ainsi que dans la fracture oblique de la cuisse on soutient le corps par des laqs qui passent dans le pli de la cuisse, & d'autres sous les aisselles, & qui s'attachent vers le chevet du lit ; d'autres laqs placés au-dessus du genou, sont fixés utilement à une planche qui traverse le lit à son pié. Dans une fracture de la jambe, avec déperdition considérable du tibia fracassé, M. Coutavoz parvint à consolider le membre dans sa longueur naturelle, au moyen d'un laqs qu'on tournoit sur un treuil avec une manivelle, pour le contenir au degré convenable. Voyez le second tome des mémoires de l'académie royale de Chirurgie. (Y)


LAQUAISS. m. (Gram.) homme gagé à l'année pour servir. Ses fonctions sont de se tenir dans l'anti-chambre, d'annoncer ceux qui entrent, de porter la robe de sa maîtresse, de suivre le carosse de son maître, de faire les commissions, de servir à table, où il se tient derriere la chaise ; d'exécuter dans la maison la plûpart des choses qui servent à l'arrangement & à la propreté ; d'éclairer ceux qui montent & descendent, de suivre à pié dans la rue, la nuit avec un flambeau, &c. mais surtout d'annoncer l'état par la livrée & par l'insolence. Le luxe les a multipliés sans nombre. Nos antichambres se remplissent, & nos campagnes se dépeuplent ; les fils de nos laboureurs quittent la maison de leurs peres & viennent prendre dans la capitale un habit de livrée. Ils y sont conduits par l'indigence & la crainte de la milice, & retenus par la débauche & la fainéantise. Ils se marient ; ils font des enfans qui soutiennent la race des laquais ; les peres meurent dans la misere, à moins qu'ils n'ayent été attachés à quelques maîtres bienfaisans qui leur ayent laissé en mourant un morceau de pain coupé bien court. On avoit pensé à mettre un impôt sur la livrée : il en eût résulté deux avantages au moins ; 1°. le renvoi d'un grand nombre de laquais ; 2°. un obstacle pour ceux qui auroient été tentés de quitter la province pour prendre le même état : mais cet impôt étoit trop sage pour avoir lieu.


LAQUES. f. On donne ce nom à plusieurs especes de pâtes seches dont les Peintres se servent ; mais ce qu'on appelle plus proprement laque, est une gomme ou résine rouge, dure, claire, transparente, fragile, qui vient du Malabar, de Bengale & de Pegu. Son origine A, sa préparation B, & son analyse chimique C, sont ce qu'il y a de plus curieux à observer sur ce sujet.

A, son origine. Suivant les mémoires que le P. Tachard, jésuite, missionnaire aux Indes orientales, envoya de Pondichery à M. de la Hire en 1709, la laque se forme ainsi : de petites fourmis rousses s'attachent à différens arbres, & laissent sur leurs branches une humidité rouge qui se durcit d'abord à l'air par sa superficie, & ensuite dans toute sa substance en cinq ou six jours. On pourroit croire que ce n'est pas une production des fourmis, mais un suc qu'elles tirent de l'arbre, en y faisant de petites incisions ; & en effet, si on pique les branches proche de la laque, il en sort une gomme ; mais il est vrai aussi que cette gomme est d'une nature différente de la laque. Les fourmis se nourrissent de fleurs ; & comme les fleurs des montagnes sont plus belles & viennent mieux que celles des bords de la mer, les fourmis qui vivent sur les montagnes sont celles qui font la plus belle laque, & du plus beau rouge. Ces fourmis sont comme des abeilles, dont la laque est le miel. Elles ne travaillent que huit mois de l'année, & le reste du tems elles ne font rien à cause des pluies continuelles & abondantes.

B, sa préparation. Pour préparer la laque, on la sépare d'abord des branches où elle est attachée ; on la pile dans un mortier ; on la jette dans l'eau bouillante ; & quand l'eau est bien teinte, on en remet d'autre jusqu'à ce qu'elle ne se teigne plus. On fait évaporer au soleil une partie de l'eau qui contient cette teinture, après quoi on met la teinture épaissie dans un linge clair ; on l'approche du feu, & on l'exprime au-travers du linge. Celle qui passe la premiere est en gouttes transparentes, & c'est la plus belle laque. Celle qui sort ensuite, & par une plus forte expression, ou qu'on est obligé de racler de dessus le linge avec un couteau, est plus brune & d'un moindre prix.

C, son analyse chimique. M. Lemery l'a faite, principalement dans la vûe de s'assurer si la laque étoit une gomme ou une résine. Ces deux mixtes, assez semblables, different en ce que le soufre domine dans les résines, & le sel ou l'eau dans les gommes. Il trouva que l'huile d'olive ne dissolvoit point la laque, & n'en tiroit aucune teinture ; que l'huile étherée de térébenthine & l'esprit-de-vin n'en tiroient qu'une légere teinture rouge, ce qui fait voir que la laque n'est pas fort résineuse, & n'abonde pas en souffre ; que d'ailleurs une liqueur un peu acide, comme l'eau alumineuse, en tiroit une teinture plus forte, quoiqu'elle n'en fît qu'une dissolution fort légere, & que l'huile de tartre y faisoit assez d'effet ; ce qui marque qu'elle a quelque partie saline, qu'elle est imparfaitement gommeuse, & que par conséquent c'est un mixte moyen entre la gomme & la résine. Il est à remarquer que les liqueurs acides foibles tiroient quelque teinture de la laque, & que les fortes, comme l'esprit-de-nitre & de vitriol, n'en tiroient aucune. Cependant la laque, qui ne leur donnoit point de couleur, y perdoit en partie la sienne, & devenoit d'un jaune pâle. La Physique est trop compliquée pour nous permettre de prévoir sûrement aucun effet par le raisonnement. Hist. de l'Acad. Royale, en 1710, pag. 58. 60.

Laque fine. La laque ou lacque est une gomme résineuse, qui a donné son nom à plusieurs especes de pâtes seches, qu'on emploie également en huile & en miniature. Celle qu'on appelle laque fine de Venise est faite avec de la cochenille mesteque, qui reste après qu'on a tiré le premier carmin : on la prépare fort bien à Paris, & l'on n'a pas besoin de la faire venir de Venise : on la forme en petits throchisques rendus friables de couleur rouge foncé.

Il y a de trois sortes de laque ; la laque fine, l'émeril de Venise ; la laque plate ou colombine, & la laque liquide. La laque fine a conservé son nom de Venise, d'où elle fut d'abord apportée en France ; mais on la fait aussi bien à Paris ; nous n'avons pas besoin d'y recourir. Elle est composée d'os de seche pulvérisés, que l'on colore avec une teinture de cochenille mesteque, de bois de Brésil de Fernambouc, bouillis dans une lessive d'alun d'Angleterre calciné, d'arsenic, de natrum ou soude blanche, ou soude d'Alicante, que l'on réduit ensuite en pâte dans une forme de throchisque ; si on souhaite qu'elle soit plus brune, on y ajoute de l'huile de tartre : pour être bonne il faut qu'elle soit tendre & friable, & en petits throchisques. Dictionn. de Commerce.

Laque commune. La laque colombine ou plate est faite avec les tondures de l'écarlate bouillie dans une lessive de soude blanche, avec de la craie & de l'alun ; on forme cette pâte ou tablette, & on la fait sécher ; on la prépare mieux à Venise qu'ailleurs ; elle doit être nette, ou le moins graveleuse qu'il se pourra, haute en couleur. Lemery.

La laque plate ou colombine est faite de teinture d'écarlate bouillie dans la même lessive dont on se sert pour la laque de Venise, & que l'on jette après l'avoir passée, sur de la craie blanche & de l'alun d'Angleterre en poudre, pourri, pour en former ensuite des tablettes quarrées, de l'épaisseur du doigt. Cette espece de laque vaut mieux de Venise que de Paris & de Hollande, à cause que le blanc dont les Venitiens se servent, est plus propre à recevoir ou à conserver la vivacité de la couleur.

La laque liquide n'est autre chose qu'une teinture de bois de Fernambouc qu'on tire par le moyen des acides.

On appelle aussi laque, mais assez improprement, certaines substances colorées dont se servent les enlumineurs, & que l'on tire des fleurs par le moyen de l'eau-de-vie, &c. Dict. du Com.

Gomme laqueuse. La gomme laque découle des arbres qui sont dans le pays de Siam, Cambodia & Pegu.


LAQUEARIUSsubst. m. (Hist. anc.) espece d'athlete chez les anciens. Il tenoit d'une main un filet ou un piege dans lequel il tâchoit d'embarrasser ou d'entortiller son antagoniste, & dans l'autre main un poignard pour le tuer. Voyez ATHLETE. Le mot dérive du latin laqueus, filet, corde nouée. LAQUE. Voyez LACQUE.


LAQUEDIVES(Géog.) cet amas prodigieux de petites îles connues sous le nom de Maldives & de Laquedives, s'étend sur plus de 200 lieues de longueur nord & sud ; plus de 50 ou 60 lieues en-deçà de Malabar & du cap Comorin ; on en a distribué la position sur presque toutes nos cartes géographiques, confusément & au hasard. (D.J.)


LAQUIA(Géogr.) grande riviere de l'Inde, au-delà du Gange. Elle sort du lac de Chiamai, coule au royaume d'Acham ou Azem, le traverse d'orient en occident, passe ensuite au royaume de Bengale, se divise en trois branches qui forment deux îles, dans l'une desquelles est située la ville de Daca sur le Gange, & c'est là que se perd cette riviere. (D.J.)


LAR(Géogr.) ville de Perse, capitale d'un royaume particulier qu'on nommoit Laristan : elle faisoit le lieu de la résidence du roi, lorsque les Guebres, adorateurs du feu, étoient maîtres de ce pays-là. Le grand Schach Abas leur ôta cette ville, & maintenant il y a un khan qui y réside, & commande à toute la province que l'on nomme Ghermés, & qui s'étend jusqu'aux portes de Gommeron. Lar en est situé à quatre journées, à mi-chemin de Schiras à Mina, sur un rocher, dans un terroir couvert de palmiers, d'orangers, de citronniers & de tamarisques ; elle est sans murailles, & n'a rien qui mérite d'être vû, que la maison du khan, la place, les bazars & le château ; cependant Thevenot, Gemelli Carreri, Lebrun, Tavernier & Chardin ont tous décrit cette petite ville. Les uns ortographient Laar, d'autres Laer, d'autres Lar, & d'autres Lara. Corneille en fait trois articles, aux mots Laar, Lar & Lara. La Martiniere en parle deux fois sous le mot Laar & Lar ; mais le second article contient des détails qui ne sont pas dans le premier. Long. de cette ville 72. 20. lat. 27. 17. (D.J.)


LARACHE(Géogr.) ancienne & forte ville d'Afrique, au royaume de Fez, à l'embouchure de la riviere de même nom, nommée Lusso par quelques voyageurs, avec un bon port. Muley Xec, gouverneur de la place, la livra aux Espagnols en 1610 ; mais les Maures l'ont reprise. Larache est un mot corrompu de l'Arays-Beni-Aroz, qui est le nom que les habitans lui donnent. Grammaye s'est follement persuadé que la ville de Larache est le jardin des hespérides des anciens ; & Sanut prétend que c'est le palais d'Antée, & le lieu où Hercule lutta contre ce géant ; mais c'est vraisemblablement la Lixa de Ptolomée, & le Lixos de Pline. Voyez LIXA. (D.J.)


LARAIRES. m. lararium, (Littér.) espece d'oratoire ou de chapelle domestique, destinée chez les anciens Romains, au culte des Dieux lares de la famille ou de la maison ; car chaque maison, chaque famille, chaque individu avoit ses dieux lares particuliers, suivant sa dévotion ou son inclination ; ceux de Marc-Aurele étoient les grands hommes qui avoient été ses maîtres. Il leur portoit tant de respect & de vénération, dit Lampride, qu'il n'avoit que leurs statues d'or dans son laraire, & qu'il se rendoit même souvent à leurs tombeaux, pour les honorer encore, en leur offrant des fleurs & des sacrifices. Ces sentimens sans-doute devoient se trouver dans le prince sous le regne duquel on vit l'accomplissement de la maxime de Platon, " que le monde seroit heureux si les philosophes étoient rois, ou si les rois étoient philosophes ". (D.J.)


LARANDA(Géog. anc.) Laranda, gen. orum. ancienne ville d'Asie en Cappadoce, dans l'Antiochiana, selon Ptolomée, l. V. c. vj. lequel joint ce canton à la Lycaonie ; en effet, cette ville étoit aux confins de la Lycaonie, de la Pisidie & de l'Isaurie. Delà vient que les anciens la donnent à ces diverses provinces. Elle conserve encore son nom, si l'on en croit M. Baudrand ; car il dit que Larande est une petite ville de la Turquie asiatique, en Natolie, dans la province de Cogni, assez avant dans le pays, sur les frontieres de la Caramanie, & à la source de la riviere du Cydne, ou du Carason, avec un évêché du rit grec. (D.J.)


LARARIESS. f. pl. lararia, (Littér.) fêtes des anciens Romains, en l'honneur des dieux lares ; elle se célébroit l'onzieme des Calendes de Janvier, c'est-à-dire le 21 Décembre. (D.J.)


LARCINS. m. (Jurisprud.) est un vol qui se commet par adresse, & non à force ouverte ni avec effraction. Le larcin a quelque rapport avec ce que les Romains appelloient furtum nec manifestum, vol caché ; ils entendoient par là celui où le voleur n'avoit pas été pris dans le lieu du délit, ni encore saisi de la chose volée, avant qu'il l'eût portée où il avoit dessein ; mais cette définition pouvoit aussi convenir à un vol fait à force ouverte, ou avec effraction, lorsque le voleur n'avoit pas été pris en flagrant délit : ainsi ce que nous entendons par larcin n'est précisément la même chose que le furtum nec manifestum. Voyez VOL. (A)


LARDen terme de Cuisine, est cette graisse blanche qu'on voit entre la couenne du porc & sa chair. Les Cuisiniers n'apprêtent guere de mets où il n'entre du lard.

LARD, (Diete. & Mat. méd.) cette espece de graisse se distingue par la solidité de son tissu. Ce caractere la fait différer essentiellement dans l'usage diététique des autres graisses, & éminemment de celles qui sont tendres & fondantes ; au lieu que ces dernieres ne peuvent convenir qu'aux organes délicats des gens oisifs & accoutumés aux mets succulens & de la plus facile digestion. Voyez GRAISSE, DIETE, &c. Le lard au contraire est un aliment qui n'est propre qu'aux estomacs robustes des gens de la campagne, & des manoeuvres : aussi les sujets de cet ordre s'accommodent-ils très-bien de l'usage habituel du lard, & sur-tout du lard salé, état dans lequel on l'emploie ordinairement. Parmi les sujets de l'ordre opposé, il s'en trouve beaucoup que le lard incommode, non-seulement comme aliment lourd & de difficile digestion, mais encore par la pente qu'il a à contracter dans l'estomac l'altération propre à toutes les substances huileuses & grasses, savoir la rancidité. Voyez RANCE. Ces personnes doivent s'abstenir de manger des viandes piquées de lard. Il est clair qu'il leur sera encore d'autant plus nuisible, qu'il sera moins récent, & qu'il aura déja plus ou moins ranci en vieillissant. Le lard fondu a toutes les propriétés médicamenteuses communes des graisses. Voyez GRAISSE, DIETE, T MAT. MED. (B)

LARD, Pierre de, (Hist. nat.) nom donné communément à une pierre douce & savonneuse au toucher, qui se taille très-aisément, & dont sont faites un grand nombre de figures, de magots & d'animaux qui nous viennent de la Chine. Elle a plus ou moins de transparence ; mais cette espece de transparence foible est comme celle de la cire ou du suif ; c'est-là ce qui semble lui avoir fait donner le nom qu'elle porte en françois. Sa couleur est ou blanche, ou d'un blanc sale, ou grisâtre, ou tirant sur le jaunâtre & le brun ; quelquefois elle est entremêlée de veines comme du marbre.

La pierre de lard est du nombre de celles qu'on appelle pierres ollaires, ou pierres à pots, à cause de la facilité avec laquelle on peut la tailler pour faire des pots. M. Pott a prouvé que cette pierre qu'il appelle stéatite, étoit argilleuse ; en effet elle se durcit au feu ; après avoir été écrasée, on peut en former des vases, comme une vraie argile, & on peut la travailler à la roue du potier. Les acides n'agissent point sur cette pierre, lorsqu'elle est pure. Voyez la lithogéognosie, tom. I. pag. 278 & suiv.

Les Naturalistes ont donné une infinité de noms différens à cette pierre. Les uns l'ont appellée stéatites, d'autres smectis ; les Anglois l'appellent soap-rock ou roche savonneuse. Les Allemands l'appellent speckstein, pierre de lard, smeerstein, pierre savonneuse, topfstein, ou pierre à pots. Le lapis syphnius des anciens, la pierre de come des modernes, ainsi que la pierre appellée lavezze, sont de la même nature. Quelquefois en Allemagne cette pierre est connue sous le nom de craie d'Espagne ; les Tailleurs s'en servent comme de la craie de Briançon, ou du talc de Venise, pour tracer des lignes sur les étoffes.

Suivant M. Pott, elle se trouve communément près de la surface de la terre, & l'on n'a pas besoin de creuser profondément pour la rencontrer. Il s'en trouve en Angleterre, en Suede, en plusieurs endroits d'Allemagne & de la France. Il semble que cette pierre pourrait entrer avec succès dans la composition de la porcelaine.


LARDERv. act. (Cuisine) c'est avec l'instrument pointu appellé lardoire, piquer une viande de lardons, ou la couvrir entierement de petits morceaux de lard coupés en long. On dit piquer. Voyez PIQUER, & une piece piquée.

LARDER les bonnettes, (Marine) Voyez BONNETTES.

LARDER un cheval de coups d'éperon, (Maréch.) c'est lui donner tant de coups d'éperon, que les plaies y paroissent.

LARDER, (Rubanerie, Soirie, &c.) se dit lorsque la navette au lieu de passer franchement dans la levée du pas, passe à travers quelque portion de la chaine levée ou baissée ; ce qui seroit un défaut sensible dans l'ouvrage si l'on n'y remédioit, ce qui se fait ainsi : l'ouvrier s'appercevant que sa navette a lardé, ouvre le même pas où cet accident est arrivé, & contraignant sa trame avec ses deux mains en la levant en-haut si la navette a lardé em-bas, ou en baissant si la navette a lardé en-haut ; il repasse sa navette à-travers cette partie de chaîne que la trame ainsi tendue fait hausser ou baisser, & le mal est réparé.


LARDOIRES. f. en terme de Cuisine ; c'est un morceau de fer ou de cuivre creux, & fendu par un bout en plusieurs branches pour contenir des lardons de diverses grosseurs, & aigu par l'autre bout pour piquer la viande & y laisser le lardon. Les lardoires de cuivre sont très-dangereuses ; la graisse reste dans l'ouverture de la lardoire & y forme du verd-de-gris.


LARDONS. m. (Cuisine) c'est le petit morceau de lard dont on arme la lardoire pour piquer une viande. Voyez LARDER, PIQUER, LARDOIRE.

LARDONS, (Horlogerie) nom que les Horlogers donnent à de petites pieces qui entrent en queue d'aronde dans le nez & le talon de la potence des montres. Voyez POTENCE.

LARDON, (Artificier) les Artificiers appellent ainsi des serpentaux un peu plus gros que les serpenteaux ordinaires ; apparemment parce qu'on les jette ordinairement par grouppes sur les spectateurs, pour exciter quelques risées sur les vaines terreurs que ces artifices leur causent. Voyez SERPENTEAUX.

Ces especes de petites fusées, appellées des lardons, sont faites d'une, de deux, ou de trois cartes ; ceux d'une carte s'appellent vetilles ; ils ont trois lignes de diametre intérieur : à deux cartes, on leur donne trois lignes & demi ; & à trois cartes, quatre lignes : les lardons qui ont un plus grand diametre, doivent être faits en carton ; on leur donne d'épaisseur le quart du diametre de la baguette, sur laquelle on les roule lorsqu'ils sont chargés de la premiere des compositions suivantes, & le cinquieme, lorsqu'on emploie la seconde, qui est moins vive, & qui convient dans certains cas ; leur hauteur est de six à sept diametres.

Voici leur composition : composition premiere ; aigremoine huit onces, poussier deux livres, salpètre une, souffre quatre onces quatre gros.

Seconde composition moins vive, salpètre deux livres douze onces, aigremoine une livre, soufre quatre onces.

La vetille doit être nécessairement chargée de la composition en poudre ; celle en salpètre brûleroit