A B C D E F G H I K L M N O P Q R S T U W XYZ

    
EE, e, s. m. c'est la cinquieme lettre de la plûpart des alphabets, & la seconde des voyelles. Voy. les articl. ALPHABET, LETTRE, & VOYELLE.

Les anciens Grecs s'étant apperçus qu'en certaines syllabes de leurs mots, l'e étoit moins long & moins ouvert qu'il ne l'étoit en d'autres syllabes, trouverent à-propos de marquer par des caracteres particuliers cette différence, qui étoit si sensible dans la prononciation. Ils désignerent l'e bref par ce caractere E, , & l'appellerent , epsilon, c'est-à-dire petit e ; il répond à notre e commun, qui n'est ni l'e tout-à-fait fermé, ni l'e tout-à-fait ouvert : nous en parlerons dans la suite.

Les Grecs marquerent l'e long & plus ouvert par ce caractere H, , èta ; il répond à notre e ouvert long.

Avant cette distinction quand l'e étoit long & ouvert, on écrivoit deux e de suite ; c'est ainsi que nos peres écrivoient aage par deux a, pour faire connoître que l'a est long en ce mot ; c'est de ces deux E rapprochés ou tournés l'un vis-à-vis de l'autre qu'est venue la figure H ; ce caractere a été long-tems, en grec & en latin, le signe de l'aspiration. Ce nom èta vient du vieux syriaque hetha, ou de heth, qui est le signe de la plus forte aspiration des Hébreux ; & c'est de-là que les Latins prirent leur signe d'aspiration H, en quoi nous les avons suivis.

La prononciation de l'èta a varié : les Grecs modernes prononcent ita ; & il y a des savans qui ont adopté cette prononciation, en lisant les livres des anciens.

L'université de Paris fait prononcer êta. Voyez les preuves que la méthode de P. R. donne pour faire voir que c'est ainsi qu'il faut prononcer ; & sur-tout lisez ce que dit sur ce point le P. Giraudeau jésuite, dans son introduction à la langue greque ; ouvrage très-méthodique & très-propre à faciliter l'étude de cette langue savante, dont l'intelligence est si nécessaire à un homme de lettres.

Le P. Giraudeau, dis-je, s'explique en ces termes, pag. 4. " L'èta se prononce comme un ê long & ouvert, ainsi que nous prononçons l'ê dans procès : non-seulement cette prononciation est l'ancienne, poursuit-il, mais elle est encore essentielle pour l'ordre & l'oeconomie de toute la langue greque ".

En latin, & dans la plûpart des langues, l'e est prononcé comme notre e ouvert commun au milieu des mots, lorsqu'il est suivi d'une consonne avec laquelle il ne fait qu'une même syllabe, coe-lèbs, mèl, pèr, pa-trèm, omnipo-tèn-tèm, pès, èt, &c. mais selon notre maniere de prononcer le latin, l'e est fermé quand il finit le mot, mare, cubile, patre, &c. Dans nos provinces d'au-delà de la Loire, on prononce l'e final latin comme un e ouvert ; c'est une faute.

Il y a beaucoup d'analogie entre l'e fermé & l'i ; c'est pour cela que l'on trouve souvent l'une de ces lettres au lieu de l'autre, herè, herì ; c'est par la même raison que l'ablatif de plusieurs mots latins est en e ou en i, prudente & prudenti.

Mais passons à notre e françois. J'observerai d'abord que plusieurs de nos grammairiens disent que nous avons quatre sortes d'e. La méthode de P. R. au traité des lettres, p. 622, dit que ces quatre prononciations différentes de l'e, se peuvent remarquer en ce seul mot détèrrement ; mais il est aisé de voir qu'aujourd'hui l'e de la derniere syllabe ment n'est e que dans l'écriture.

La prononciation de nos mots a varié. L'écriture n'a été inventée que pour indiquer la prononciation, mais elle ne sauroit en suivre tous les écarts, je veux dire tous les divers changemens ; les enfans s'éloignent insensiblement de la prononciation de leurs peres ; ainsi l'ortographe ne peut se conformer à sa destination que de loin en loin. Elle a d'abord été liée dans les livres au gré des premiers inventeurs : chaque signe ne signifioit d'abord que le son pour lequel il avoit été inventé, le signe a marquoit le son a, le signe é le son é, &c. C'est ce que nous voyons encore aujourd'hui dans la langue greque, dans la latine, & même dans l'italienne & dans l'espagnole ; ces deux dernieres, quoique langues vivantes, sont moins sujettes aux variations que la nôtre.

Parmi nous, nos yeux s'accoûtument dès l'enfance à la maniere dont nos peres écrivoient un mot, conformément à leur maniere de le prononcer ; de sorte que quand la prononciation est venue à changer, les yeux accoûtumés à la maniere d'écrire de nos peres, se sont opposés au concert que la raison auroit voulu introduire entre la prononciation & l'ortographe selon la premiere destination des caracteres ; ainsi il y a eu alors parmi nous la langue qui parle à l'oreille, & qui seule est la véritable langue, & il y a eu la maniere de la représenter aux yeux, non telle que nous l'articulons, mais telle que nos peres la prononçoient, ensorte que nous avons à reconnoître un moderne sous un habillement antique. Nous faisons alors une double faute ; celle d'écrire un mot autrement que nous ne le prononçons, & celle de le prononcer ensuite autrement qu'il n'est écrit. Nous prononçons a & nous écrivons e, uniquement parce que nos peres prononçoient & écrivoient e. Voyez ORTOGRAPHE.

Cette maniere d'ortographier est sujette à des variations continuelles, au point que, selon le prote de Poitiers & M. Restaut, à peine trouve-t-on deux livres où l'ortographe soit semblable (traité de l'Ortogr. franç. p. 1.) Quoi qu'il en soit, il est évident que l'e écrit & prononcé a, ne doit être regardé que comme une preuve de l'ancienne prononciation, & non comme une espece particuliere d'e. Le premier e dans les mots empereur, enfant, femme, &c. fait voir seulement que l'on prononçoit émpereur, énfant, féme, & c'est ainsi que ces mots sont prononcés dans quelques-unes de nos provinces ; mais cela ne fait pas une quatrieme sorte d'e.

Nous n'avons proprement que trois sortes d'e ; ce qui les distingue, c'est la maniere de prononcer l'e ou en un tems plus ou moins long, ou en ouvrant plus ou moins la bouche. Ces trois sortes d'e sont l'e ouvert, l'e fermé, & l'e muet : on les trouve tous trois en plusieurs mots, fèrmeté, honnêteté, évêque, sévère, échèlle, &c.

Le premier e de fèrmeté est ouvert, c'est pourquoi il est marqué d'un accent grave ; la seconde syllabe me n'a point d'accent, parce que l'e y est muet ; té est marqué de l'accent aigu, c'est le signe de l'e fermé.

Ces trois sortes d'e sont encore susceptibles de plus & de moins.

L'e ouvert est de trois sortes ; I. l'e ouvert commun, II. l'e plus ouvert ; III. l'e très-ouvert.

I. L'e ouvert commun : c'est l'e de presque toutes les langues ; c'est l'e que nous prononçons dans les premieres syllabes de père, mère, frère, & dans il appèlle, il mène, ma nièce, & encore dans tous les mots où l'e est suivi d'une consonne avec laquelle il forme la même syllabe, à moins que cette consonne ne soit l's ou le z qui marquent le pluriel, ou le nt de la troisieme personne du pluriel des verbes ; ainsi on dit examèn, & non examén. On dit tèl, bèl, cièl, chèf, brèf, Josèph, nèf, relièf, Israèl, Abèl, Babèl, réèl, Michèl, mièl, plurièl, criminèl, quèl, naturèl, hôtèl, mortèl, mutuèl, l'hymèn, Sadducéèn, Chaldéèn, il viènt, il soûtiènt, &c.

Toutes les fois qu'un mot finit par un e muet, on ne sauroit soûtenir la voix sur cet e muet, puisque si on la soûtenoit, l'e ne seroit plus muet : il faut donc que l'on appuie sur la syllabe qui précede cet e muet ; & alors si cette syllabe est elle-même un e muet, cet e devient ouvert commun, & sert de point d'appui à la voix pour rendre le dernier e muet ; ce qui s'entendra mieux par les exemples. Dans mener, appeller, &c. le premier e est muet & n'est point accentué ; mais si je dis je mène, j'appèlle, cet e muet devient ouvert commun, & doit être accentué, je mène, j'appèlle. De même quand je dis j'aime, je demande, le dernier e de chacun de ces mots est muet ; mais si je dis par interrogation, aimé-je ? ne demandé-je pas ? alors l'e qui étoit muet devient e ouvert commun.

Je sai qu'à cette occasion nos Grammairiens disent que la raison de ce changement de l'e muet, c'est qu'il ne sauroit y avoir deux e muets de suite ; mais il faut ajoûter, à la fin d'un mot : car dès que la voix passe, dans le même mot, à une syllabe soûtenue, cette syllabe peut être précédée de plus d'un e muet, REDEmander, REVEnir, &c. Nous avons même plusieurs e muets de suite, par des monosyllabes ; mais il faut que la voix passe de l'e muet à une syllabe soûtenue : par exemple, de ce que je redemande ce qui m'est dû, &c. voilà six e muets de suite au commencement de cette phrase, & il ne sauroit s'en trouver deux précisément à la fin du mot.

II. L'e est plus ouvert en plusieurs mots, comme dans la premiere syllabe de fermeté, où il est ouvert bref ; il est ouvert long dans grèffe.

III. L'e est très-ouvert dans accès, succès, être, tempête, il èst, abbèsse, sans-cèsse, profèsse, arrêt, forêt, trève, la Grève, il rève, la tête.

L'e ouvert commun au singulier, devient ouvert long au pluriel, le chéf, les chèfs ; un mot bréf, les mots brèfs ; un autél, des autèls. Il en est de même des autres voyelles qui deviennent plus longues au pluriel. Voyez le traité de la prosodie de M. l'abbé d'Olivet.

Ces différences sont très-sensibles aux personnes qui ont reçu une bonne éducation dans la capitale. Depuis qu'un certain esprit de justesse, de précision & d'exactitude s'est un peu répandu parmi nous, nous marquons par des accens la différence des e. Voyez ce que nous avons dit sur l'usage & la destination des accens, même sur l'accent perpendiculaire, au mot ACCENT. Nos protes deviennent tous les jours plus exacts sur ce point, quoi qu'en puissent dire quelques personnes qui se plaignent que les accens rendent les caracteres hérissés, il y a bien de l'apparence que leurs yeux ne sont pas accoûtumés aux accens ni aux esprits des livres grecs, ni aux points des Hébreux. Tout signe qui a une destination, un usage, un service, est respecté par les personnes qui aiment la précision & la clarté ; ils ne s'élevent que contre les signes qui ne signifient rien, ou qui induisent en erreur.

C'est sur-tout à l'occasion de nos e brefs & de nos e longs, que nos Grammairiens font deux observations qui ne me paroissent pas justes.

La premiere, c'est qu'ils prétendent que nos peres ont doublé les consonnes, pour marquer que la voyelle qui précede étoit breve. Cette opération ne me paroît pas naturelle ; il ne seroit pas difficile de trouver plusieurs mots où la voyelle est longue, malgré la consonne doublée, comme dans grèffe, & nèfle : le premier e est long, selon M. l'abbé d'Olivet, Prosod. p. 74.

L'e est ouvert long dans abbèsse, profèsse, sans-cèsse, malgré l's redoublée. Je crois que ce prétendu effet de la consonne redoublée, a été imaginé par zèle pour l'ancienne ortographe. Nos peres écrivoient ces doubles lettres, parce qu'ils les prononçoient ainsi qu'on les prononce en latin ; & comme on a trouvé par tradition ces lettres écrites, les yeux s'y sont tellement accoûtumés, qu'ils en souffrent avec peine le retranchement : il falloit bien trouver une raison pour excuser cette foiblesse.

Quoi qu'il en soit, il faut considérer la voyelle en elle-même, qui en tel mot est breve, & en tel autre longue : l'a est bref dans place, & long dans grace, &c.

Quand les poëtes latins avoient besoin d'allonger une voyelle, ils redoubloient la consonne suivante, religio ; la premiere de ces consonnes étant prononcée avec la voyelle, la rendoit longue : cela paroît raisonnable. Nicot dans son dictionnaire, au mot aage, observe que " ce mot est écrit par double aa, pour dénoter, dit-il, ce grand A françois, ainsi que l' grec ; lequel aa nous prononçons, poursuit-il, avec traînée de la voix en aucuns mots, comme en Chaalons ". Aujourd'hui nous mettons l'accent circonflexe sur l'a. Il seroit bien extraordinaire que nos peres eussent doublé les voyelles pour allonger, & les consonnes pour abréger !

La seconde observation, qui ne me paroît pas exacte, c'est qu'on dit qu'anciennement les voyelles longues étoient suivies d's muettes qui en marquoient la longueur. Les Grammairiens qui ont fait cette remarque, n'ont pas voyagé au midi de la France, où toutes ces s se prononcent encore, même celle de la troisieme personne du verbe est ; ce qui fait voir que toutes ces s n'ont été d'abord écrites que parce qu'elles étoient prononcées. L'ortographe a suivi d'abord fort exactement sa premiere destination ; on écrivoit une s, parce qu'on prononçoit une s. On prononce encore ces s en plusieurs mots qui ont la même racine que ceux où elle ne se prononce plus. Nous disons encore festin, de fête ; la bastille, & en Provence la bastide, de bâtir : nous disons prendre une ville par escalade, d'échelle ; donner la bastonnade, de bâton : ce jeune homme a fait une escapade, quoique nous disions s'échapper, sans s.

En Provence, en Languedoc & dans les autres provinces méridionales, on prononce l's de Pasques ; & à Paris, quoiqu'on dise Pâques, on dit pascal, Pasquin, pasquinade.

Nous avons une espece de chiens qu'on appelloit autrefois espagnols, parce qu'ils nous viennent d'Espagne : aujourd'hui on écrit épagneuls, & communément on prononce ce mot sans s, & l'e y est bref. On dit prestolet, presbytere, de prêtre ; prestation de serment ; prestesse, celeritas, de praesto esse, être prêt.

L'e est aussi bref en plusieurs mots, quoique suivi d'une s, comme dans presque, modeste, leste, terrestre, trimestre, &c.

Selon M. l'abbé d'Olivet, Prosod. p. 79. il y a aussi plusieurs mots où l'e est bref, quoique l's en ait été retranchée, échelle : être est long à l'infinitif, mais il est bref dans vous êtes, il a été. Prosod. p. 80.

Enfin M. Restaut, dans le Dictionnaire de l'Ortographe françoise, au mot registre, dit que l's sonne aussi sensiblement dans registre que dans liste & funeste ; & il observe que du tems de Marot on prononçoit épistre comme registre, & que c'est par cette raison que Marot a fait rimer registre avec épistre : tant il est vrai que c'est de la prononciation que l'on doit tirer les régles de l'ortographe. Mais revenons à nos e.

L'é fermé est celui que l'on prononce en ouvrant moins la bouche qu'on ne l'ouvre lorsqu'on prononce un e ouvert commun ; tel est l'e de la derniere syllabe de fermeté, bonté, &c.

Cet e est aussi appellé masculin, parce que lorsqu'il se trouve à la fin d'un adjectif ou d'un participe, il indique le masculin, aisé, habillé, aimé, &c.

L'e des infinitifs est fermé, tant que l'r ne se prononce point ; mais si l'on vient à prononcer l'r, ce qui arrive toutes les fois que le mot qui suit commence par une voyelle, alors l'e fermé devient ouvert commun ; ce qui donne lieu à deux observations. 1°. L'e fermé ne rime point avec l'e ouvert : aimer, abîmer, ne riment point avec la mer, mare ; ainsi madame des Houlieres n'a pas été exacte lorsque dans l'idylle du ruisseau elle a dit :

Dans votre sein il cherche à s'abîmer ;

Vous & lui jusques à la mer

Vous n'êtes qu'une même chose.

2°. Mais comme l'e de l'infinitif devient ouvert commun, lorsque l'r qui le suit est lié avec la voyelle qui commence le mot suivant, on peut rappeller la rime, en disant :

Dans votre sein il cherche à s'abîmer,

Et vous & lui jusqu'à la mer

Vous n'êtes qu'une même chose.

L'e muet est ainsi appellé relativement aux autres e : il n'a pas, comme ceux-ci, un son fort, distinct & marqué : par exemple, dans mener, demander, on fait entendre l'm & le d, comme si l'on écrivoit mner, dmander.

Le son foible qui se fait à peine sentir entre l'm & l'n de mener, & entre le d & l'm de demander, est précisément l'e muet : c'est une suite de l'air sonore qui a été modifié par les organes de la parole, pour faire entendre ces consonnes. Voyez CONSONNE.

L'e muet des monosyllabes me, te, se, le, de, est un peu plus marqué ; mais il ne faut pas en faire un e ouvert, comme font ceux qui disent amène-lè : l'e prend plûtôt alors le son de l'eu foible.

Dans le chant, à la fin des mots, tels que gloire, fidele, triomphe, l'e muet est moins foible que l'e muet commun, & approche davantage de l'eu foible.

L'e muet foible, tel qu'il est dans mener, demander, se trouve dans toutes les langues, toutes les fois qu'une consonne est suivie immédiatement par une autre consonne ; alors la premiere de ces consonnes ne sauroit être prononcée sans le secours d'un esprit foible : tel est le son que l'on entend entre le p & l's dans pseudo, psalmus, psittacus ; & entre l'm & l'n de mna, une mine, espece de monnoie ; Mnemosyne, la mere des Muses, la déesse de la mémoire.

On peut comparer l'e muet au son foible que l'on entend après le son fort que produit un coup de marteau qui frappe un corps solide.

Ainsi il faut toûjours s'arrêter sur la syllabe qui précede un e muet à la fin des mots.

Nous avons déjà observé qu'on ne sauroit prononcer deux e muets de suite à la fin d'un mot, & que c'est la raison pour laquelle l'e muet de mener devient ouvert dans je mène.

2°. Les vers qui finissent par un e muet, ont une syllabe de plus que les autres, par la raison que la derniere syllabe étant muette, on appuie sur la pénultieme : alors, je veux dire à cette pénultieme, l'oreille est satisfaite par rapport au complément du rithme & du nombre des syllabes ; & comme la derniere tombe foiblement, & qu'elle n'a pas un son plein, elle n'est point comptée, & la mesure est remplie à la pénultieme.

Jeune & vaillant héros, dont la haute sages-se.

L'oreille est satisfaite à la pénultieme, ges, qui est le point d'appui, après lequel on entend l'e muet de la derniere syllabe se.

L'e muet est appellé féminin, parce qu'il sert à former le féminin des adjectifs ; par exemple, saint, sainte ; pur, pure ; bon, bonne, &c. au lieu que l'e fermé est appellé masculin, parce que lorsqu'il termine un adjectif, il indique le genre masculin, un homme aimé, &c.

L'e qu'on ajoûte après le g, il mangea, &c. n'est que pour empêcher qu'on ne donne au g le son fort ga, qui est le seul qu'il devroit marquer : or cet e fait qu'on lui donne le son foible, il manja : ainsi cet e n'est ni ouvert, ni fermé, ni muet ; il marque seulement qu'il faut adoucir le g, & prononcer je, comme dans la derniere syllabe de gage : on trouve en ce mot le son fort & le son foible du g.

L'e muet est la voyelle foible de eu, ce qui paroît dans le chant, lorsqu'un mot finit par un e muet moins foible :

Rien ne peut l'arrêter

Quand la gloire l'appelle.

Cet eu qui est la forte de l'e muet, est une véritable voyelle : ce n'est qu'un son simple sur lequel on peut faire une tenue. Cette voyelle est marquée dans l'écriture par deux caracteres ; mais il ne s'ensuit pas de-là que eu soit une diphtongue à l'oreille, puisqu'on n'entend pas deux sons voyelles. Tout ce que nous pouvons en conclure, c'est que les auteurs de notre alphabet ne lui ont pas donné un caractere propre.

Les lettres écrites qui, par les changemens survenus à la prononciation, ne se prononcent point aujourd'hui, ne doivent que nous avertir que la prononciation a changé ; mais ces lettres multipliées ne changent pas la nature du son simple, qui seul est aujourd'hui en usage, comme dans la derniere syllabe de ils aimoient, amabant.

L'e est muet long dans les dernieres syllabes des troisiemes personnes du pluriel des verbes, quoique cet e soit suivi d'nt qu'on prononçoit autrefois, & que les vieillards prononcent encore en certaines provinces : ces deux lettres viennent du latin amant, ils aiment.

Cet e muet est plus long & plus sensible qu'il ne l'est au singulier : il y a peu de personnes qui ne sentent pas la différence qu'il y a dans la prononciation entre il aime & ils aiment. (F)


E(Ecriture) dans l'italienne & la coulée, c'est la sixieme & la septieme partie de l'o, & sa premiere moitié. L'e rond est un demi-cercle, ou la moitié de l'o, auquel il faut ajoûter un quart de cercle qui fasse la seconde partie de cet e. Les deux premiers e se forment d'un mouvement mixte des doigts & du poignet. L'e rond s'exécute en deux tems. Voyez les fig. de ces différens e dans nos Planches, & dans nos exemples d'Ecriture.


E REGIONEterme d'Imprimerie ; on se sert fort souvent de ce mot dans l'Imprimerie, en parlant des choses qui s'impriment les unes vis-à-vis des autres, soit en diverses langues, soit lorsqu'on met différentes traductions en parallele pour l'instruction des lecteurs. On a souvent imprimé l'oraison dominicale en diverses langues, è regione. (D.J.)


EACÉESadj. f. pl. pris subst. (Myth.) étoient des fêtes solemnelles qu'on célébroit à Egine en l'honneur d'Eaque qui en avoit été roi, & qu'on disoit avoir dans les enfers la fonction de juge, parce qu'il s'étoit distingué sur la terre par sa droiture & son équité. Voyez FETE, &c. ENFER.


EALÉS. f. (Hist. nat.) animal à quatre piés dont Pline donne la description suivante, à la suite de celles du lynx, du sphynx, & d'autres animaux d'Ethiopie. " L'éalé, dit-il, est de la grandeur de l'hippopotame (voyez HIPPOPOTAME) ; elle est noire ou rousse ; elle a la queue de l'éléphant (voyez ELEPHANT) ; la mâchoire de sanglier (voyez SANGLIER), & les cornes mobiles & longues d'une coudée & davantage ; elle combat tantôt avec l'une, tantôt avec l'autre, & s'en sert comme d'une arme offensive & défensive ". Nous ne connoissons aucun animal qui ait cette mobilité de cornes.


EAQUES. m. (Myth.) un des trois juges des enfers. Il étoit fils de Jupiter & d'Europe ; d'autres disent d'Egine. Il se montra pendant sa vie si équitable envers les hommes, qu'après sa mort Pluton l'associa à Minos & à Rhadamante, pour les juger aux enfers. Voyez ENFER & EACEES.


EARLDORMANS. m. (Hist. d'Angl.) le premier degré de noblesse chez les Anglo-Saxons. Comme l'origine de cette dignité, de ses fonctions, & de ses prérogatives, répand un grand jour sur les premiers tems de l'histoire de la Grande-Bretagne, il n'est pas inutile d'en fixer la connoissance, qui ne se trouve dans aucun dictionnaire françois.

Ce mot, qui dans son origine ne signifie qu'un homme âgé ou ancien, vint peu-à-peu à désigner les personnes les plus distinguées, apparemment parce qu'on choisissoit pour exercer les plus grandes charges, ceux qu'une longue expérience en pouvoit rendre plus capables : méthode que nous ne connoissons guere. Ce n'est pas seulement parmi les Saxons que ces deux significations se trouvent confondues ; on voit dans l'Ecriture-sainte, que les anciens d'Israël, de Moab, de Madian, étoient pris parmi les principaux de ces nations. Les mots, senator, sennor, signor, seigneur, en latin, en espagnol, en italien, & en françois, signifient la même chose.

Les ealdormans ou earldormans étoient donc en Angleterre les plus considérables de la noblesse, ceux qui exerçoient les plus grandes charges, & par une suite très-naturelle, qui possédoient le plus de biens. Comme on confioit ordinairement à ceux de cet ordre les gouvernemens des provinces ; au lieu de dire le gouverneur, on disoit l'ancien earldorman d'une telle province : c'est de-là que peu-à-peu ce mot vint à désigner un gouverneur de province, ou même d'une seule ville.

Pendant le tems de l'heptarchie, ces charges ne duroient qu'autant de tems qu'il plaisoit au roi, qui dépossédoit les earldormans quand il le jugeoit à-propos, & en mettoit d'autres en leur place. Enfin ces emplois furent donnés à vie, du moins ordinairement : mais cela n'empêcha pas que ceux qui les possédoient, ne pussent être destitués pour diverses causes. Il y en a des exemples sous les regnes de Canut, & d'Edoüard le Confesseur.

Après l'établissement des Danois en Angleterre, le nom d'earldorman se changea peu-à-peu en celui d'earl, mot danois de la même signification ; ensuite les Normands voulurent introduire le titre de comte, qui bien que différent dans sa premiere origine, désignoit pourtant la même dignité : mais le terme danois earl s'est conservé jusqu'à ce jour, pour signifier celui qu'en d'autres pays on appelloit comte. Voyez COMTE.

Il y avoit plusieurs sortes d'earldormans : les uns n'étoient proprement que des gouverneurs de province ; d'autres possédoient leur province en propre, comme un fief dépendant de la couronne, & qu'ils tenoient en foi & hommage ; de sorte que cette province étoit toûjours regardée comme membre de l'état. L'histoire d'Alfred le Grand fournit un exemple de cette derniere sorte d'earldormans, qui étoient fort rares en Angleterre. C'est ainsi qu'en France, vers le commencement de la troisieme race de nos rois, les duchés & les comtés qui n'étoient auparavant que de simples gouvernemens, furent donnés en propriété sous la condition de l'hommage.

Les earldormans, ou les comtes de cette espece, étoient honorés des titres de reguli, subreguli, principes ; il n'est pas même sans exemple, qu'on leur ait donné le titre de rois : quant aux autres, qui n'étoient que de simples gouverneurs, ils prenoient seulement le titre d'earldormans d'une telle province. Les premiers faisoient rendre la justice en leur propre nom : ils profitoient des confiscations, & s'approprioient les revenus de leur province. Les derniers rendoient eux-mêmes la justice au nom du roi, & ne retiroient que certains émolumens qui leur étoient assignés. Le comte Goodwin, quelque grand seigneur qu'il fût d'ailleurs, n'étoit que de ce second ordre.

A ces deux sortes de grands earldormans, on peut en ajoûter une autre ; savoir, de ceux qui sans avoir de gouvernement, portoient ce titre à cause de leur naissance, & parce qu'on tiroit ordinairement les gouverneurs de leur ordre : ainsi le titre d'earldorman ne désignoit quelquefois qu'un homme de qualité.

Il y avoit encore des earldormans inférieurs dans les villes, & même dans les bourgs : mais ce n'étoient que des magistrats subalternes qui rendoient la justice au nom du roi, & qui dépendoient des grands earldormans. Le nom d'alderman, qui subsiste encore, est demeuré à ces officiers inférieurs, pendant que les premiers ont pris le titre de earl ou de comte.

La charge d'earldorman étoit civile, & ne donnoit aucune inspection sur les affaires qui regardoient la guerre. Il y avoit dans chaque province un duc qui commandoit la milice : ce nom de duc, pris du latin dux, est moderne. Les Saxons appelloient cet officier heartogh : celui-ci n'avoit aucun droit de se mêler des affaires civiles. Son emploi étoit entierement différent & indépendant de celui de comte ; on trouve néanmoins quelquefois dans l'histoire d'Angleterre, que tantôt le titre de duc, tantôt celui de comte, sont donnés à une même personne : mais c'est qu'alors les deux charges se trouvoient réunies dans un même sujet, comme elles le furent assez communément vers la fin de l'heptarchie. Article de M. le Chevalier DE JAUCOURT.


    
    
EARNE(Géog. mod.) lac d'Irlande dans la province d'Ulster, au comté de Fermanagh.


EAST-MEATH(Géog. mod.) contrée d'Irlande dans la province de Leinster ; elle a titre de comté : Kelly en est la capitale.


EASTRÉou EASTRE, s. f. (Myth.) déesse des anciens Germains, en l'honneur de laquelle ils célébroient une fête au mois d'Avril. Comme ce terme Eastré vient de celui de résurrection, les détracteurs des fêtes de la religion chrétienne ont abusé de ce rapport, pour assûrer que nous tenions la célébration de la pâque des Eastrées gauloises : idée creuse, s'il en fut jamais, dans ce genre de conjectures.


EAUS. f. (Phys.) est un corps fluide, humide, visible, transparent, pesant, sans goût, sans odeur, qui éteint le feu, lorsqu'on en jette dessus en une certaine quantité, &c. Voyez FLUIDE, FEU, &c. Nous disons que l'eau est fluide & humide, car ces deux qualités ne sont pas identiques : le mercure, par exemple, est fluide sans être humide, &c. Voyez HUMIDE.

Nous ne parlerons point ici de l'utilité de ce fluide : elle est assez connue. L'eau étoit un des quatre élémens des anciens, voyez ELEMENS ; & Thalès la regardoit comme le principe de toutes choses. Cette opinion de Thalès étoit même plus ancienne que lui ; & M. l'abbé de Canaye a prouvé, dans une excellente dissertation, tome X. des mém. de l'académie des Belles-lettres, que le mot grec , dont les partisans de cette opinion se servoient pour désigner cette propriété prétendue de l'eau, signifie, non un principe purement méchanique & physique, mais une cause efficiente & primitive. Mais il ne s'agit point ici de ce que les philosophes anciens ou modernes ont pensé ou rêvé sur cette matiere ; il s'agit de recueillir les faits les plus certains, & les propriétés physiques de l'eau les mieux connues.

On peut distinguer trois sortes d'eaux : eau de pluie, qui forme les mares, les citernes, & plusieurs lacs : eau de source, qui forme les fontaines, les puits, les rivières, &c. eau de mer, qui est bitumineuse, amere, salée, & impotable. De cette division, il s'ensuit que l'eau n'est jamais absolument pure. L'eau de pluie même, en traversant l'air, & l'eau de source en traversant les terres, se chargent nécessairement d'une infinité de parties hétérogenes. Voyez EAUX MINERALES. L'eau la plus pure est celle qui coule à-travers un sable bien net & sur des caillous. Ce sont les particules hétérogenes dont l'eau est remplie, qui se combinant avec les particules de certains corps, ou s'insinuant dans leurs pores, changent ces corps en pierre, le fer en cuivre, &c. Il y a lieu de croire que l'eau de mer contient quelque chose de plus que du sel ; car en jettant du sel dans de l'eau commune, on n'en fera jamais d'eau de mer. On purifie l'eau de diverses manieres ; par filtration ou colature, voyez ces mots ; par congelation, parce que tout ce qu'il y a de spiritueux dans l'eau ne se gele pas, & que la gelée sépare de l'eau la plus grande partie des corps hétérogenes qui s'y trouvent ; par l'évaporation, qui éleve les parties aqueuses, & laisse tomber en-embas les parties grossieres ; par clarification, en y mêlant des corps visqueux, comme des jaunes d'oeuf, du lait, &c.

Si on met de l'eau pure dans des boules de métal que l'on soude ensuite, & qu'on veuille comprimer ces boules avec une presse, ou les applatir à coups de marteau, on trouvera que l'eau ne peut être condensée, mais qu'elle suinte en forme de rosée par les pores du métal : c'est-là le phénomene si connu qui prouve l'incompressibilité de l'eau. On peut conclure de-là, selon M. Musschenbroeck, que les particules de l'eau sont fort dures : ce que le même physicien prouve encore par la douleur qu'on sent en frappant vivement la surface de l'eau avec la main, & par l'applatissement des balles de fusil tirées dans l'eau.

Les parties de l'eau ont entr'elles beaucoup d'adhérence ; voyez ADHERENCE, COHESION, & les mém. de l'ac. de 1731 : c'est pour cela que des feuilles de métal appliquées sur la surface de l'eau, ne descendent point, parce que la résistance des particules de l'eau à être divisées, est plus grande que l'excès de pesanteur spécifique de ces feuilles sur celle d'un pareil volume d'eau. M. Musschenbroeck, article 607 de son essai de physique, rapporte une expérience qui prouve qu'un morceau de bois d'un pouce quarré, est attiré par l'eau avec une force de 50 grains.

La pesanteur spécifique de l'eau est à celle de l'or, comme 1000 est à 19640, ou environ comme un à 19 3/5. Mais l'eau est un peu plus pesante d'environ 1/60 en hyver, qu'en été ; parce qu'en général la chaleur raréfie les corps. Voyez CHALEUR, DILATATION, &c. De-là il s'ensuit que l'eau a beaucoup plus de pores que de matiere propre, au moins dans le rapport de 20 à 1, & probablement beaucoup au-delà. Voyez PORE, &c.

Les particules de l'eau, quoique très-fines, puisqu'elles pénetrent les métaux, ne peuvent presque pénétrer le verre. A l'égard du degré de finesse de ces parties & de leur figure, c'est ce que les Philosophes ne peuvent, & peut-être ne pourront jamais déterminer. L'eau échauffée se raréfie de la vingt-sixieme partie de son volume, à compter du point d'où elle commence à se geler, jusqu'à ce qu'elle soit bouillante. Bacon a prétendu que l'eau bouillie s'évapore moins que celle qui ne l'est pas. L'eau s'évapore moins que l'eau-de-vie, mais plus que le mercure ; & l'eau courante, moins que l'eau dormante. La vapeur de l'eau échauffée a une grande vertu élastique. Voyez les mots EOLIPILE, DIGESTEUR, EBULLITION, FEU, VAPEUR, &c. Voyez aussi MACHINES HYDRAULIQUES, & POMPE. On trouve même que cette vapeur a une force supérieure à celle de la poudre à canon : c'est ce que M. Musschenbroeck prouve par une expérience, rapportée §. 873 de son essai de physique ; 140 livres de poudre ne font sauter que 30000 livres pesant ; au lieu qu'avec 140 livres d'eau changée en vapeur, on peut élever 77000 livres. Plus la vapeur est chaude, plus elle a de force. La cause de ce phénomene, ainsi que de beaucoup d'autres, nous est entierement inconnue. La vapeur de l'eau, quoique comprimée par le poids de l'atmosphere, ne laisse pas de se dilater au point d'occuper un espace 14000 fois plus grand que celui qu'elle occupoit, & par conséquent elle se dilate bien plus que la poudre, puisque cette derniere, suivant les observations les plus favorables à sa raréfaction, ne se raréfie que 4000 fois au-delà de son volume. Il ne faut donc pas s'étonner si la vapeur de l'eau s'insinue si aisément dans les pores des corps. Sur les phénomenes de l'ébullition de l'eau, voyez EBULLITION.

Lorsqu'on a pompé l'air de l'eau, si on y remet une bulle d'air, l'eau l'absorbe bien vîte ; elle absorbera de même une seconde bulle, & ainsi de suite, jusqu'à ce qu'elle soit tout-à-fait imprégnée d'air : mais cet air ne se change jamais en eau, puisqu'on peut toûjours l'en retirer : comme aussi l'eau ne donne jamais d'autre air que celui qui s'y trouvoit, ou qu'on y a mis. Il se trouve dans notre atmosphère divers fluides élastiques, qui s'insinuent aussi dans l'eau. L'eau pleine d'air ou sans air, est à peu-près de la même pesanteur spécifique ; mais l'eau pleine d'air est seulement un peu plus raréfiée : d'où M. Musschenbroeck conclut que l'air enfermé dans l'eau, est à peu-près aussi dense que l'eau. Sur les phénomenes chimiques de l'eau, voyez la suite de cet article ; voyez aussi DISSOLUTION, EVAPORATION, &c.

L'eau éteint le feu, selon M. Musschenbroeck, parce que les corps ne brûlent qu'au moyen de l'huile qu'ils renferment, que l'huile brûlante a une chaleur de plus de 600 degrés, & que l'eau ne pouvant avoir une chaleur de plus de 212 degrés, n'en peut communiquer à l'huile. Il en rapporte encore d'autres raisons, qu'on peut voir dans son ouvrage, & que nous ne prétendons point garantir ; d'autant plus que l'eau jettée en petite quantité sur un grand feu, l'augmente au lieu de l'éteindre ; & qu'il y a des corps en feu, comme la poix, l'huile, &c. qu'on ne peut refroidir par le moyen de l'eau.

Sur les phénomenes de l'eau glacée, voyez CONGELATION, GLACE, GELEE, & DEGEL.

M. Mariotte prétend que l'état naturel de l'eau est d'être glacée, parce que la fluidité de l'eau vient du mouvement d'une matiere étrangere qui agite les parties de l'eau, & que le repos de cette matiere produit la glace. Il faudroit pour que cette raison fût bonne, 1°. que l'on connût bien certainement la cause de la congelation, 2° que le repos fût un état plus naturel aux corps que le mouvement. Voy. l'essai de physique de M. Musschenbroeck, d'où nous avons extrait la plus grande partie de cet article. (O)

EAU, (Hydraul.) L'eau, de même que les autres liqueurs, se tient de niveau dans quelque position qu'on la puisse mettre, c'est-à-dire en égale distance du centre de la terre.

Les eaux viennent ordinairement de sources naturelles, de ruisseaux, ou de machines qui les élevent des rivieres, des puits, & des citernes.

" Excepté les minérales & les intercalaires, elles se distinguent en eaux naturelles, artificielles, courantes, plates, jaillissantes, forcées, vives, dormantes, folles, eaux de pluie ou de ravines.

Les eaux naturelles sont celles qui sortant d'elles-mêmes de la terre, se rendent dans un réservoir & font joüer les fontaines continuellement.

Les artificielles ou machinales sont élevées dans un réservoir par le moyen des machines hydrauliques.

On appelle eaux jaillissantes, celles qui s'élevent en l'air au milieu des bassins, & y forment des jets, des gerbes, & des bouillons d'eau.

Les eaux plates sont plus tranquilles ; elles fournissent des canaux, des viviers, des étangs, des miroirs, & des pieces d'eau sans aucun jet.

Les eaux courantes, produites par une petite riviere ou ruisseau, forment des pieces d'eau & des canaux très-vivans.

Les eaux vives & roulantes sont celles qui coulent rapidement d'une source abondante, & que leur extrême fraîcheur rend peu propres à la boisson.

Celles qui fournissent aux jets d'eau sont appellées forcées ; elles se confondent avec les jaillissantes.

Les eaux dormantes, par leur peu de mouvement sujettes pendant l'été à exhaler de mauvaises odeurs, sont peu estimées.

On appelle eaux folles, des pleurs de terre qui produisent peu d'eau, & sont regardées comme de fausses sources qui tarissent dans les moindres chaleurs.

Les eaux de pluie ou de ravine sont les plus legeres de toutes ; elles ne sont pas les plus claires, mais elles se clarifient & s'épurent dans les citernes & les étangs qu'elles fournissent " Théorie & pratique du Jardinage, pag. 323. Voyez HYDRAULIQUES, DEPENSE, &c. (K)

EAU, (Jardin.) L'eau ne sera point ici considérée comme élément, mais par rapport à sa bonne qualité pour la conservation des plantes & de la santé.

Elle doit être transparente, legere, insipide : on l'éprouve avec la noix de galle ; & on observera qu'el le mousse avec le savon, & ne laisse aucune tache sur une assiette bien nette.

Par rapport au jardinage, il faut expérimenter si les légumes y cuisent facilement ; il y a de certaines qualités d'eau, où ils durcissent plutôt que de cuire.

On doit encore en consulter le goût, eu égard aux fruits, étant certain qu'ils conservent, ainsi que les légumes, celui que l'eau y a communiqué, en se filtrant à-travers les terres.

Dans le cas où les sources & l'eau de riviere manquent, on a recours aux eaux de pluie ramassées dans des citernes : elle est la plus legere, & imprégnée du nitre de l'air : elle est plus féconde & plus pure.

Si on est réduit à l'eau de puits, il faut absolument pour en corriger la crudité, la laisser dégourdir ou attiédir aux rayons du soleil dans un bassin, dans des cuvettes, ou dans des tonneaux défoncés & enfoüis dans la terre : on pourroit même y jetter un peu de colombine ou de crotin de mouton pour l'échauffer, avant que d'en arroser les plantes. (K)

EAU, (Chimie) cette substance appartient à la Chimie à plusieurs titres :

Premierement, comme principe constituant des corps naturels & des composés & mixtes artificiels, & l'un des derniers produits de leur analyse absolue.

L'eau considérée sous cet aspect est un élément ou premier principe, un corps particulier, simple, pur, indivisible, inproductible, & incommutable, que je prens ici dans son être solitaire & distinct, en un mot le corpuscule primitif de cet aggregé que tout le monde connoît sous le nom d'eau, & dont les propriétés physiques ont été exposées dans l'article EAU (Physique).

J'observe 1°. à propos de la doctrine des élémens ou premiers principes, adoptée ici formellement, que cette doctrine est directement opposée à l'opinion regnante, qui admet une matiere premiere, homogene, commune, universelle ; mais qu'une pareille matiere me paroît un être purement abstrait, & dont on doit nier l'existence dans la Nature. Voyez le mot PRINCIPE.

J'observe 2°. à propos des qualités d'inproductible & d'incommutable accordées à l'eau, que le dogme qui fait de cette substance le principe universel de tous les corps, & qui suppose par conséquent sa commutabilité, n'est qu'une opinion fondée sur des spéculations & des expériences illusoires ; que l'histoire si connue du saule de Vanhelmont, qui paroît avoir dû son accroissement & sa formation à l'eau seule ; celle de la citrouille élevée de la même maniere par Boyle ; le fait beaucoup plus décisif du chêne élevé dans l'eau par notre célebre académicien M. Duhamel ; les distillations répetées de l'eau, qui présentent toûjours un petit résidu terreux : que tout cela, dis-je, ne prouve pas que l'eau puisse être changée en terre, fournir seule des sels & des huiles, &c. car il n'est pas difficile de déterminer l'origine de la terre qui a formé les squeletes de ces végetaux, & qui a concouru à la production de leurs sels & de leurs huiles (V. VEGETATION) : que les savantes recherches dont M. Eller a composé son second mémoire sur les élémens (hist. de l'ac. roy. de Prusse, ann. 1746.), ne paroissent point assez décisives contre le sentiment que je défens : que c'est évidemment la vapeur de l'eau, comme telle, & non pas de l'eau changée en air, qui a fait descendre le mercure dans la jauge appliquée à une machine pneumatique, dans le récipient de laquelle ce savant médecin introduisit de l'eau en vapeur après l'avoir vuidé d'air : que c'est la vapeur de l'eau qui a constamment imposé, pour de l'air, à tous les physiciens qui ont crû que l'eau pouvoit être changée en air ; que c'est la vapeur de l'eau, & point du tout un air produit par l'eau, ou même dégagé de l'eau, qui agit dans la pompe à feu. Voyez VAPEUR, POMPE A FEU.

Personne ne pense plus aujourd'hui que l'air puisse devenir de l'eau en se condensant ; que les gouttes d'eau qui paroissent sur les vîtes d'un appartement dans certaines circonstances, soient de l'air condensé ; que les fontaines soient dûes à l'air condensé dans des concavités soûterraines, &c. (voyez AIR, FONTAINE, & VAPEUR) : tout ceci sera traité dans une juste étendue à l'article PRINCIPE, où il trouvera sa place plus convenablement qu'ici, lorsque nous établirons dans cet article l'improducibilité & l'incommutabilité des élemens ou premiers principes en général. Voyez PRINCIPE.

Je ferai encore une observation particuliere sur les qualités de corps pur, simple, & existant solitairement, que j'attribue à l'eau principe : il faut remarquer que ce ne sont pas ici des considérations abstraites, mais que l'eau existe physiquement dans cet état de pureté & de division actuelle, absolue, & qu'on pourroit appeller radicale, & que toute combinaison réelle de ce corps suppose cette division & cette pureté. Voyez MENSTRUE & PRINCIPE.

L'idée que la saine Chimie nous donne de l'eau principe étant ainsi déterminée, voici l'histoire chimique de cette substance.

L'eau concourt comme principe essentiel à la formation des sels, des huiles, des esprits ardens, & de toutes les matieres inflammables, de toutes les substances végétales & animales, & vraisemblablement des pierres proprement dites, & de tous les fossiles, excepté des substances métalliques.

L'eau constitue la base de toutes les humeurs animales ; de la seve & de tous les sucs végétaux, des vins, des vinaigres ; de la rosée, & de toutes les matieres connues en Physique sous le nom de météores aqueux. L'eau est essentielle à toute fermentation. Voyez SEL, HUILE, ESPRIT, FLAMME, PIERRE, FOSSILE, SUBSTANCES ANIMALES, VEGETAL, SUBSTANCES METALLIQUES, HUMEUR, SEVE, VIN, VINAIGRE, ROSEE, PLUIE, NEIGE, GRELE, FERMENTATION.

Boerhaave, & plusieurs autres physiciens, disent que l'eau est cachée dans un grand nombre de corps où il est merveilleux de la trouver, & cela (car Boerhaave s'explique) parce que ces corps n'ont aucune des qualités extérieures de l'eau, qu'ils ne sont ni mous ni humides, mais au contraire très-secs & très-compactes, tels que le plâtre employé, le vieux mortier, les parties très-dures des animaux, les bois les plus durs gardés dans des lieux secs & chauds pendant des siecles entiers, &c. Ceci est admirable en effet, comme tous les phénomenes naturels sont admirables, comme l'existence de l'univers est admirable, mais non pas étonnant, unique, incroyable ; puisque c'est au contraire un fait dérivé très-naturellement de cette observation générale, que les principes constituans des corps ne sont jamais sensibles, tant qu'ils sont actuellement combinés, & que l'eau ne se manifeste pas plus par ses caracteres sensibles dans l'esprit-de-vin rectifié, ou dans une huile, qui dans le tartre ou la stalactite, quoique les premieres substances soient liquides & humides, & que les dernieres soient seches & consistantes : en un mot, que l'eau puisse être renfermée dans des corps secs & durs, cela n'est un phénomene isolé, un objet d'admiration, stupendum, mirabile, (Boerhaave, el. chem. de aquâ, t. I. p. 314. ed. de Cavelier) que pour quiconque ne sait envisager un corps que sous l'image d'une masse revêtue de qualités sensibles, pour qui l'eau est toûjours une substance molle & fluide (sous une certaine température), un corps physique, un aggregé. Nous insistons sur les inconvéniens de cette mauvaise & très-peu philosophique acception, toutes les fois que l'occasion s'en présente, parce qu'on ne sauroit trop rappeller aux amateurs de la chimie (lectori philochimico), que la façon de concevoir contraire, est absolument propre & nécessaire au chimiste. Voyez la partie dogmatique de l'article CHIMIE.

Nous disons donc, mais sans annoncer cette vérité par une formule d'admiration, que l'eau est un des matériaux de la composition de plusieurs corps très-secs & très-durs. Nous savons ceci très-positivement, soit parce que quelques-uns de ces corps se forment sous nos yeux, que nous disposons nous-mêmes leurs principes à la combinaison, comme lorsque nous gachons le plâtre, que nous préparons le mortier, &c. (voyez PLATRE, MORTIER) ; soit parce que nous savons retirer cette eau de ces produits de l'art, & de plusieurs corps naturels, par le moyen du feu, & que nous en retirons en effet du plus grand nombre des corps secs & solides, à la formation desquels nous avons avancé que l'eau concouroit comme principe essentiel ; soit enfin parce que nous établissons par des analogies très-séverement déduites, l'origine de certains composés dont la Nature nous cache la formation, sur leur rapport avec d'autres corps dont l'eau est un principe démontré ; c'est ainsi que nous sommes fondés à admettre l'eau pour un des principes constituans de toutes les pierres qui ne sont pas produites ou altérées par le feu, par les phénomenes qui leur sont communs avec certaines substances salines. Voyez SEL & PIERRE.

Si l'on ne peut pas établir démonstrativement que l'eau fait dans ces corps consistans, la fonction d'une espece de mastic, qu'elle est le vrai moyen d'union de leurs autres matériaux, qu'elle soûtient & lie leur aggrégation ; on peut au moins se représenter assez exactement, sous cette image, sa maniere de concourir à la formation de ces corps. Quoi qu'il en soit, c'est à ce titre que nous l'employons dans la préparation du plâtre, du mortier, des colles, &c.

Secondement, l'eau appartient à la Chimie comme menstrue ou dissolvant. Voyez MENSTRUE.

L'eau est le dissolvant de tous les sels, des extraits des végétaux, des gommes, des mucilages, des corps muqueux, de certaines couleurs végétales telles que celle des fleurs de violette, du bois de Brésil, &c. d'une partie des gommes-résines, des esprits ardens, des savons, des sucs gélatineux & lymphatiques des animaux, & même de leurs parties solides, si on l'applique à ces dernieres substances dans la machine de Papin. Voyez MACHINE DE PAPIN ou DIGESTEUR.

Quoique l'eau ne dissolve pas le corps entier des terres, cependant elle prend quelques parties dans la plûpart des matieres terrestres, & sur-tout dans les terres & pierres calcaires ; elle agit très-efficacement sur la chaux (V. CHAUX) ; elle se charge de beaucoup de parties des terres & pierres gypseuses, calcinées ou non calcinées ; elle a aussi quelque prise sur les chaux métalliques, & même sur les substances métalliques inaltérées, principalement sur le fer, le mercure, & l'antimoine, ce qui est prouvé par les vertus médicinales des décoctions de ces substances. Tous les métaux triturés avec l'eau, passent pour fournir un certain sel ; l'or même, le plus fixe des métaux, par une longue trituration avec l'eau pure, fournit un sel jaune, selon la prétention de plusieurs habiles chimistes. M. Pott propose le doute suivant sur l'origine de ce produit, de l'existence duquel on pourroit peut-être douter aussi légitimement : an hic effectus tantum diutino triturationis motui, sali etiam ut vocant insipido in aquâ contento attribuendus sit, adhuc haereo. (Pott, historia particular. corporum solutionis, §. 3.) Bécher dit que l'eau distillée un grand nombre de fois devient si corrosive, qu'elle dissout les métaux. Phys. subt. sect. V. cap. xj. L'auteur de la chimie hydraulique a des prétentions singulieres sur cet effet de la trituration avec l'eau. Voyez HYDRAULIQUE, (Chimie).

Quoique l'eau ne dissolve pas proprement le soufre, les huiles, les baumes, les résines, les graisses, les beurres, les bitumes, &c. elle extrait pourtant quelque chose de toutes ces substances, & principalement des huiles par expression, des baumes, & des bitumes. Voyez HUILE.

Les pierres vitrifiables, comme le vrai sable, le caillou, &c. le bon verre, les émaux, les terres argilleuses bien cuites, le charbon, ne donnent absolument rien à l'eau.

Il faut observer sur ce que nous venons de dire de l'eau considérée comme menstrue, 1°. que selon la loi la plus générale de la dissolution (voyez MENSTRUE), l'eau ne dissout que des quantités déterminées de tous les corps consistans, que nous avons dit être entierement solubles par ce menstrue ; elle s'en charge jusqu'à un terme connu dans l'art sous le nom de saturation, & au-delà duquel la dissolution n'a plus lieu, tout étant d'ailleurs égal. Voyez SATURATION.

Le sucre est de tous les corps connus celui que l'eau dissout en plus grande quantité ; une partie d'eau tient deux parties de sucre en dissolution sous la température moyenne de notre climat ; car la même quantité d'eau très-chaude en dissout bien davantage (voyez MENSTRUE, SIROP) La quantité de la plûpart des sels requise pour saturer une certaine quantité d'eau, a été observée : Voyez SEL.

2°. Qu'on n'observe point une pareille proportion entre l'eau & les différens liquides avec lesquels elle fait une union réelle ; mais qu'au contraire une quantité d'eau quelconque se combine chimiquement avec une quantité quelconque d'un liquide auquel elle est réellement miscible. Un gros d'eau se distribue uniformément dans une pinte d'esprit-de-vin, & y éprouve une dissolution réelle, comme une pinte d'eau étend un gros d'esprit-de-vin, & contracte avec ce dernier liquide une union réelle ou chimique. En un mot, l'eau se mêle à tous les liquides solubles par ce menstrue, comme l'eau s'unit avec l'eau, l'huile avec l'huile, &c. Quelques chimistes, du nombre de ceux qui ont considéré les phénomenes chimiques le plus profondément, ont fait du mêlange dont nous parlons, une espece particuliere d'union, qu'ils ont distinguée de la dissolution ou union menstruelle : mais ce n'est pas ici le lieu d'examiner combien cette distinction est légitime. V. MENSTRUE.

C'est par la propriété qu'a l'eau de dissoudre certaines substances, qu'elle nous devient utile pour les separer de divers corps auxquels elles étoient unies. C'est par-là qu'elle fournit un moyen commode pour retirer les sels lixiviels de parmi les cendres, le nitre des platras, les extraits des végétaux, &c. en un mot, qu'elle est un instrument chimique de l'analyse menstruelle, dont l'application est très-étendue. Voyez MENSTRUELLE (Analyse). C'est à ce titre qu'elle a mille usages oeconomiques & diététiques ; qu'elle nous sert à blanchir notre linge, à dégraisser nos étoffes, à nous préparer des bouillons, des gelées, des sirops, des boissons agréables comme orgeat, limonade, &c. qu'elle nous fournit plusieurs remedes sous une forme commode, salutaire, & agréable. Voyez EAU, Pharmacie.

Il est essentiel de se ressouvenir que l'eau que le chimiste emploie à titre de menstrue doit être pure, & que celle que la Nature peut lui fournir ne l'est pas ordinairement assez pour les opérations qui demandent beaucoup de précision. La distillation lui offre un moyen commode & suffisant pour retirer de l'eau la moins chargée de parties étrangeres, telle que l'eau de neige, d'en retirer, dis-je, une eau qu'il peut employer comme absolument pure. L'eau de neige distillée est donc l'eau pure des laboratoires ; l'eau de pluie, l'eau de riviere, & même une eau commune quelconque, acquiert aussi par la distillation un degré de pureté qui peut être pris pour la pureté absolue.

L'ordre d'affinité de l'eau & de quelques-unes des substances que nous avons nommées, est tel que l'acide vitriolique & l'alkali fixe doivent être placés au premier rang, sans qu'on puisse leur assigner un ordre entr'eux ; car lorsqu'on verse un de ces deux corps sur une eau chargée de l'autre, il agit sur ce dernier avec tant d'énergie, qu'il est impossible de distinguer s'il en opere la précipitation avant la dissolution, comme cela s'observe sensiblement de l'alkali versé sur une dissolution de cuivre.

L'acide vitriolique a plus de rapport avec l'eau, que tous les autres acides ; il le leur enleve, il les concentre. L'ordre de tous ces autres acides entr'eux, quant à leur affinité avec l'eau, n'est pas connu, & n'est peut-être pas connoissable.

Les esprits ardens (ordinairement représentés dans les expériences chimiques par l'esprit-de-vin) occupent le second rang, du moins par rapport à l'alkali fixe ordinaire qui les déphlegme.

Je dis, du moins par rapport à l'alkali fixe, pour ne rien établir sur l'acide vitriolique, duquel on ne sait pas en effet s'il y a plus de rapport avec l'eau que l'esprit-de-vin ; car on n'apprend rien sur ce point par les phénomenes de la préparation de l'éther vitriolique (voyez ÉTHER VITRIOLIQUE), & je crois que personne ne s'est encore avisé de mêler de l'acide vitriolique concentré, à de l'esprit-de-vin foible, pour s'instruire du degré d'affinité dont il s'agit.

Je dis en second lieu, l'alkali fixe ordinaire ; car l'ordre de rapport de l'alkali fixe, de soude, de l'eau, & de l'esprit-de-vin, n'a pas été observé que je sache, & il ne paroît pas qu'il doive être le même que celui de l'alkali fixe ordinaire.

L'alkali volatil uni à l'eau est précipité par l'esprit-de-vin rectifié, comme il est évident par la production de l'offa de Vanhelmont. Voyez OFFA DE VANHELMONT.

Plusieurs sels neutres dissous dans l'eau, sont précipités par l'esprit-de-vin.

Plusieurs sels neutres unis à l'eau, sont précipités par l'alkali fixe, selon les expériences de M. Baron. (Voyez mém. étr. de l'acad. roy. des Scienc. vol. I.) Les sels neutres ont donc moins de rapport avec l'eau, que l'alkali fixe & que l'esprit-de-vin. Ils ont aussi avec ce menstrue une moindre affinité sans doute, que tous les acides minéraux ; mais ceci n'a pas été déterminé par des expériences, non plus que l'ordre d'affinité de toutes les autres substances solubles par l'eau.

Le chimiste qui se proposera d'étendre autant qu'il est possible, la table des rapports de M. Geoffroy, nous fournira sans doute toutes ces connoissances de détail, & il aura fait un travail très-utile.

Nous retirons dans les travaux ordinaires quelques utilités pratiques du petit nombre de connoissances que nous avons sur cette matiere : nous réduisons sous une forme concrete, des sels neutres très-avides d'eau, par le moyen de l'esprit-de-vin ; nous concentrons l'acide nitreux par l'acide vitriolique ; nous déphlegmons l'esprit-de-vin par le sel de tartre. Voyez la table des rapports au mot RAPPORT ; voyez PRECIPITATION.

Troisiemement, le chimiste employe l'eau comme instrument méchanique, ou, si l'on veut, physique ; il l'interpose entre le feu & certains corps auxquels il veut appliquer un feu doux, & renfermé dans l'étendue des degrés de chaleur dont ce liquide est susceptible. Cet intermede (que j'appellerai faux, voy. INTERMEDE) est connu dans l'art sous le nom de bain-marie (voyez FEU, Chimie). L'eau sert de la même façon dans la cuite des emplâtres qui contiennent des chaux de plomb. Voyez EMPLATRE.

L'eau est l'instrument essentiel de la pulvérisation philosophique, qu'on appelle aussi pulvérisation à l'eau. Voyez PULVERISATION.

Le lavage par lequel on sépare une poudre plus legere d'une poudre plus pesante, est encore une opération méchanique que le chimiste exécute par le moyen de l'eau. Voyez LAVAGE.

Il est aisé d'appercevoir que l'eau, dans les derniers usages que nous venons de rapporter, agit comme liquide, & non pas comme liquide tel ; & voilà pourquoi elle est dans ces cas un agent physique, & non pas un agent chimique. Voyez la partie dogmatique de l'article CHIMIE. (b)

Eau douce ou eau commune. L'eau que la nature nous présente sous la forme d'un corps aggregé, est encore un objet chimique, entant que les différentes substances dont elle est toûjours mêlée, ne peuvent être découvertes & définies que par des moyens chimiques.

L'eau qui paroît la plus pure, c'est-à-dire la plus limpide, la plus inodore & la plus insipide, celle que tout le monde connoît sous le nom d'eau douce ou d'eau commune, n'est pas exempte de mêlange, n'est pas un corps simple ou homogene. La distillation de la plus pure de ces eaux présente toûjours un résidu au moins terreux.

Les Naturalistes & les Médecins distinguent les différentes especes d'eau douce par divers caracteres extérieurs, & sur-tout par leur lieu ou leur origine. Nous adoptons cette division, puisqu'en effet c'est du lieu & de l'origine des eaux que dépendent les différences qui les spécifient chimiquement.

Il faut remarquer que nous ne comptons point parmi les matieres qui alterent la simplicité de l'eau douce, celles qui la troublent, qui sont simplement confondues avec l'élement aqueux, qui en sont séparables par la filtration, comme on les sépare en effet des eaux qu'on destine à la boisson. Voyez FILTRE & FONTAINE DOMESTIQUE.

Les principales especes d'eau douce, selon cette division, sont l'eau de pluie & de neige, l'eau de fontaine, l'eau de puits, l'eau de riviere, & l'eau croupissante.

Nous exposerons dans un instant la composition la plus ordinaire de chacune de ces eaux, d'après les connoissances positives que nous avons acquises sur cette matiere par divers moyens chimiques ; savoir la distillation, l'évaporation, & l'application de certains réactifs. Mais nous ne rapporterons ici que les résultats des recherches faites sur les eaux par ces moyens, nous réservant d'exposer leur emploi, leur usage & leur maniere d'agir, à l'article MINERALE, (Eau) ; car les eaux minérales étant plus manifestement & plus diversement composées que les eaux douces, les effets des moyens chimiques seront plus marqués, plus évidens, plus distincts.

La légereté de l'eau est un signe de sa pureté. On détermine la gravité spécifique d'une eau, en la comparant à l'eau très-pure des Chimistes ; savoir l'eau distillée de pluie ou de neige, par le moyen de divers aréometres. Voyez AREOMETRE.

Il est, outre ces moyens exacts, quelques signes auxquels on peut reconnoître la pureté des eaux ; & ces signes sont très-suffisans, quand il ne s'agit de la déterminer que relativement aux besoins ordinaires de la vie : les voici tels qu'ils sont rapportés dans Rieger, introductio ad notitiam rerum naturalium, d'après les anciens auteurs de Médecine, d'Histoire naturelle & d'Oeconomie rustique.

" Cette eau est bonne ou pure, qui étant roulée dans un vaisseau de cuivre, n'y laisse point de taches ; qui ayant boüilli dans un chauderon, & en ayant été versée par inclination, après qu'on l'y a laissée reposer un certain tems, n'a laissé au fond de ce vaisseau ni sable ni limon ; dans laquelle les légumes sont bientôt cuits ; dans le cours de laquelle il ne naît ni mousse ni jonc, & qui n'y laisse aucune espece d'ordure ; qui ne donne point un mauvais teint à ceux qui en font leur boisson ordinaire, qui les laisse joüir au contraire d'une santé robuste, d'une couleur fraîche & vermeille ; qui n'affecte ni leurs jambes, ni leurs yeux, ni leur gorge. Une couleur parfaitement limpide, une insipidité parfaite, & un manque absolu d'odeur, sont encore des caracteres essentiels à la bonne eau ; ensorte que Pline a eu raison de dire que la bonne eau devoit être en quelque maniere semblable à l'air.... Ajoutez à cela qu'elle dissout parfaitement le savon, qu'elle nettoye mieux le linge, qu'elle nourrit les meilleurs poissons, qu'elle tire mieux les teintures des diverses substances auxquelles on l'applique, comme le thé ; qu'elle est la plus propre à faire du bon mortier ; & qu'enfin on en prépare la plus excellente biere. Les eaux qui réunissent toutes ces propriétés, sont appellées légeres, vives, douces, subtiles, molles, mites, lenes ; celles qui ont les qualités contraires, sont appellées dures, crues, pesantes "

Eau de pluie & de neige. L'eau de pluie est ordinairement très-pure, elle a été élevée dans l'atmosphere par une véritable distillation ; cependant, soit qu'elle ait volatilisé une partie des matieres auxquelles elle étoit unie avant son élevation, soit qu'après avoir été parfaitement épurée par ce moyen, elle se soit chargée de nouveau de diverses substances répandues dans l'air, il est démontré par de bonnes expériences, que l'eau de pluie, dans le plus grand état de pureté où il paroisse possible de l'obtenir, contient encore quelques principes étrangers.

Si l'on veut recueillir de l'eau de pluie dans la vûe de l'examiner chimiquement, il faut pourvoir avec les soins les plus scrupuleux à ce qu'elle ne puisse contracter pendant cette opération le moindre mélange, la moindre altération : on doit la recevoir dans des vaisseaux de verre auparavant rincés avec de l'eau distillée, & exposés immédiatement à la pluie, après que l'air a été suffisamment purgé par une pluie précedente, dans un lieu écarté & découvert : on doit encore avoir soin d'enfermer cette eau dans des bouteilles de verre bien propres, dès qu'il a cessé de pleuvoir. C'est avec ces précautions que M. Marggraf a ramassé pendant l'hyver de 1751, l'eau de pluie sur laquelle ce savant chimiste a fait les expériences qu'il rapporte dans l'histoire de l'académie de Berlin, (année 1752) sous le titre d'Examen chimique de l'eau. Le résultat de cet examen, exécuté par le procédé le mieux entendu & le plus démonstratif, est que " cent mesures, chacune de trente-six onces d'eau de pluie, ont donné cent & quelques grains d'une terre blanche tirant sur le jaunâtre, & fort subtile, qui dans toutes ses relations & qualités ressembloit parfaitement à une véritable terre calcaire.... un vrai sel en forme de petite pique, tout-à-fait semblable au nitre, &.... quelques crystaux cubiques qui ne différoient en rien du sel commun de cuisine. Ces deux sels pesoient seulement quelques grains, & ils étoient d'une couleur brunâtre ; indice clair que cette eau, malgré toutes les précautions prises pour la recueillir, étoit cependant encore mêlée de particules visqueuses & huileuses ; ce qui ne pouvoit guere être autrement, puisque notre air en toute saison de l'année est abondamment rempli de diverses exhalaisons, comme les pluies de l'été le font très-souvent connoître par leur seule odeur.... Les parties salines & terrestres qui sont contenues dans l'eau de pluie recueillie très-pure, se découvrent assez manifestement, si on fait pourrir l'eau de pluie en l'exposant à la chaleur du soleil.... Je l'y exposai pendant les mois de Mai, Juin, Juillet, Août, jusqu'à la moitié de Sept. de l'année 1752, pendant lesquels mois il fit un tems assez chaud. Dans le commencement je n'observai aucun changement remarquable ; mais au bout d'un mois j'apperçûs un mouvement intérieur & de l'agitation : il s'élevoit de petites bulles, & on voyoit un limon verdâtre, assez semblable à celui qui couvre la surface de l'eau lorsqu'on dit qu'elle fleurit. Ce limon s'augmentoit de plus en plus, & s'attachoit en partie au fond, en partie aux côtés du vase. Si donc les parties susdites de notre eau de pluie étoient exemptes de mélange, & sur-tout que cette eau ne contînt point de parties mucilagineuses & huileuses, il n'y seroit arrivé aucune putréfaction ; mais la lenteur avec laquelle cette putréfaction arrive, en comparaison de celle qu'éprouvent d'autres eaux plus impures, vient de ce qu'il ne s'y trouve qu'une très-petite quantité des parties susdites : car l'eau poussée par la concentration de la même eau de pluie, faite en distillant, ayant été pareillement exposée à une égale chaleur du soleil, ne laissa pas appercevoir le moindre mouvement, bien loin d'éprouver la putréfaction & la séparation des parties terrestres.

Cent mesures d'eau de neige recueillie avec les précautions dont nous venons de parler pour l'eau de pluie, fournirent à M. Marggraf, par les mêmes moyens, soixante grains d'une véritable terre calcaire, & quelques grains de sel qui tenoient plus du sel de cuisine que du sel nitreux ; en quoi il différoit du sel extrait de l'eau de pluie, lequel avoit plus de rapport avec le nitre. Toute la différence donc entre l'eau de pluie & l'eau de neige, n'est d'aucune importance, & se réduit à ce que l'acide de l'eau de pluie est plus nitreux, & qu'elle renferme plus de terre calcaire ; au lieu que l'eau de neige a plûtôt un acide salin que nitreux, & contient une moindre quantité de terre calcaire. Au reste le peu de sel que j'avois tiré de l'eau de neige, étoit pareillement d'une couleur brunâtre ; ce qui est un indice qu'il y a aussi des parties mucilagineuses & huileuses. Ayant exposé mon eau de neige à la chaleur du soleil pendant l'été de cette année, il lui arriva exactement les mêmes accidens qu'à l'eau de pluie, & elle vint aussi à putréfaction ".

Vanhelmont rapporte, & c'est un fait très-connu à-présent, que l'eau la plus pure dont on approvisionne nos navires, éprouve sous la ligne une véritable putréfaction ; qu'elle devient roussâtre, ensuite verdâtre, & enfin rouge ; que dans ce dernier degré d'altération elle répand une puanteur insupportable, & qu'elle se rétablit ensuite d'elle-même en peu de jours. Le même phénomene observé par M. Marggraf sur l'eau de neige & sur l'eau de pluie, l'une & l'autre beaucoup plus pure que celle qu'on charge sur nos vaisseaux, rend le premier beaucoup moins singulier. La putrescibilité de nos meilleures eaux est toûjours cependant une de leurs propriétés qui mérite le plus d'attention. Voyez PUTREFACTION.

Voilà des expériences exactes, qui établissent une grande analogie entre l'eau de pluie & l'eau de neige ; ensorte que l'on doit au moins douter que l'opinion qui fait regarder l'eau de pluie comme très-salutaire pour la boisson, & l'eau de neige très- insalubre au contraire ; que cette opinion, dis-je, soit suffisamment fondée : ou penser au moins que l'insalubrité, la prétendue dureté, crudité, &c. des eaux des neiges ou des glaces fondues, dépendent de certains accidens arrivés à la neige pendant qu'elle couvroit la surface de la terre, qu'elle étoit retenue sur-tout pendant de longs hivers sur le sommet des montagnes.

Au reste il est très-raisonnable de penser que la composition de la pluie & de la neige doivent varier dans les différens pays, dans les différentes saisons, par les différens vents, & par les autres circonstances qui modifient diversement l'état de l'athmosphère. M. Hellot recueillit au mois d'Août 1735, dans des terrines isolées avec soin, de l'eau d'orage qui avoit une odeur sulphureuse, & qui précipitoit l'huile de chaux, comme auroit fait un esprit de vitriol très-affoibli. M. Grosse a eu du tartre vitriolé, en faisant dissoudre du sel de tartre pur dans de l'eau d'orage qu'il avoit ramassée à Passy en 1724. Voyez mémoire sur le phosphore de Kunckel, &c. à la fin ; mém. de l'académie royale des Sciences, année 1737.

L'eau de pluie & l'eau de neige se conservent très-bien, si on les ramasse avec les précautions rapportées à l'article CITERNE.

L'eau distillée de pluie ou de neige est inaltérable, si on l'expose même à la chaleur du soleil & à l'abord libre de l'air, selon l'expérience de M. Marggraf, que nous avons rapportée ci-dessus en passant, & dont nous faisons mention ici plus expressément, pour confirmer ce que nous avons avancé de la pureté de cette eau dans l'article EAU, (Chimie)

Eau de fontaine. Les variétés des eaux de fontaine sont très-considérables, parce que les entrailles de la terre que ces eaux parcourent, renferment une grande quantité de diverses matieres dont l'eau peut se charger par une vraie dissolution. Si quelques-uns de ces principes sont contenus dans une eau de source en une proportion suffisante pour altérer sensiblement les qualités extérieures de l'eau pure, une pareille eau est appellée minérale, voyez MINERALE, (Eau) Si au contraire elle n'est altérée par aucun principe qui se manifeste par des caracteres sensibles, tels que l'odeur, la saveur, la couleur, certains dépôts, des vertus médicinales évidentes, &c. elle est rangée parmi les eaux douces.

On trouve des eaux de fontaine qui sont autant ou plus pures que l'eau de neige : celles-ci naissent ordinairement dans les contrées où les pierres de la nature des grais, des quartz, des cailloux, sont dominantes. Les sources d'eau douce qui sortent d'un banc d'argile pure, sont aussi communément assez simples. Les pays où l'on ne trouve que des pierres & des terres calcaires, comme marbre, pierres coquilleres, craie, marne, &c. fournissent au contraire des eaux chargées d'une terre de ce genre, qui s'y trouve en partie nue, & en partie combinée avec un peu d'acide vitriolique sous la forme de selenite. La raison de ceci, c'est que la terre vitrifiable & la terre argilleuse ne sont que peu solubles, peut-être même absolument insolubles, par l'élément aqueux & par l'acide dont il peut être chargé, au lieu que les terres calcaires sont soûmises à l'action de ces menstrues.

Eau de puits. Il paroît que l'eau de puits ne doit pas différer originairement de l'eau de fontaine, & que si on la trouve plus communément chargée de terre & de diverses substances salines, c'est qu'étant ramassée dans une espece de bassin où elle est peu renouvellée, elle se charge de tout ce que l'eau qui vient de la surface de la terre, lui amene par une espece de lixiviation, & des ordures que l'air peut lui apporter sous la forme de poussière. Cette conjecture est d'autant plus fondée, que c'est une ancienne observation que l'eau de puits devient d'autant plus pure, qu'elle est plus tirée.

L'eau des puits varie considérablement dans les différens pays, & dans les différens lieux du même pays ; nouvelle preuve que sa composition lui vient principalement des couches de terre supérieures à celle dans laquelle se trouvent les sources du toît. Quoi qu'il en soit, on trouve des puits qui fournissent une eau aussi pure que la meilleure eau de rivière, mais toûjours avec la circonstance de les tirer sans interruption.

L'eau des puits de Paris est prodigieusement seleniteuse & chargée de terre calcaire ; dans quelques puits même, au point d'en être trouble. M. Marggraf a trouvé l'eau des puits de Berlin très-chargée de terre calcaire, & d'une petite portion de terre gypseuse : ces eaux lui ont fourni aussi du vrai sel marin & du nitre. Ce dernier produit mérite une considération particuliere, relativement à une prétention sur l'origine du nitre, contredite par un fait rapporté dans les mémoires de l'académie royale des Sciences, & par celui-ci. Voyez NITRE.

Eau de rivière. La composition de l'eau de rivière, en exceptant toûjours les matieres qui la troublent après les inondations, est dûe 1°. aux principes dont se sont chargées, dans les entrailles de la terre, les diverses fontaines dont les rivières sont formées : 2°. aux matieres solubles qu'elles peuvent détacher du fond même de leur lit : 3°. aux plantes qui végetent dans leur sein, & aux poissons qui s'y nourrissent : 4°. enfin aux diverses ordures, que les égoûts & les fossés qui s'y dégorgent peuvent leur amener des lieux habités, des terres arrosées, &c.

Comme les eaux de fontaine pures sont plus ordinaires que celles qui sont très-terreuses, & que ces dernieres se purifient vraisemblablement dans leur course, l'eau de rivière doit être peu chargée de matieres détachées de l'intérieur de la terre ; elle varie davantage, selon la nature du terrein qu'elle parcourt. Celle qui coule sur un beau sable, sur des gros caillous, ou sur une couche de pierre vitrifiable, est très-pure. Celles qui, comme la Marne, coulent dans un lit de craie, ou dans un terrein bas & marécageux, comme la plûpart des rivières de la Hollande & celles de la Marche de Brandebourg, selon Fréd. Hoffman ; celles-ci, dis-je, sont très-impures. La rapidité des rivières est encore une cause très-efficace de la pureté de leurs eaux, tant parce qu'elles s'épurent, qu'elles éprouvent une précipitation spontanée, une vraie décomposition par le mouvement intérieur de leurs parties, que parce que les rivieres rapides ne sont point poissonneuses, & qu'il ne peut croître que très-peu de plantes dans leur lit. Le Rhin, le Rhone, & presque toutes les grandes rivières du royaume, fournissent des eaux très-pures ; parce qu'elles coulent dans un beau lit, qu'elles sont rapides, & peu poissonneuses. Les rivières très-lentes & très-poissonneuses d'Hongrie, roulent une eau très-chargée de divers principes qui la disposent facilement à la corruption. Deux plantes dangereuses, l'hippuris & le conferva, ou mousse d'eau, s'étant extrèmement multipliées dans le lit de la Seine en l'année 1731, qui fut très-seche, il régna à Paris des maladies qui dépendoient évidemment de la qualité que ces plantes avoient communiquée à l'eau, selon l'observation de M. de Jussieu (Mém. de l'acad. roy. des Sc. ann. 1733). Toutes les immondices que les égoûts des villes peuvent porter dans une grande riviere, ne l'alterent pas au point qu'on l'imagine communément. L'eau de la Seine, prise au-dessous de l'hôtel-Dieu & de tous les égouts de Paris, & même dans le voisinage de ces égouts, & au-dessous des bateaux des blanchisseurs, n'est point sensiblement souillée ; la masse immense & continuellement renouvellée d'eau, dans laquelle ces ordures sont noyées, empêche qu'elles n'y soient sensibles : en un mot l'eau de la Seine, puisée sur le bord de la riviere, entre le pont-neuf & le pont-royal, sans la moindre précaution, est excellente pour la boisson & pour l'usage des arts chimiques ; & l'auteur des nouvelles fontaines domestiques a eu raison d'attribuer aux fontaines de cuivre, les dévoiemens qu'éprouvent assez ordinairement, par la boisson de l'eau de la Seine, les étrangers nouvellement transplantés à Paris, au lieu d'en accuser l'impureté de cette eau.

Eau croupissante, stagnans. Le degré d'impureté auquel ces eaux -ci peuvent parvenir, n'a d'autres bornes que leur faculté de dissoudre, jusqu'à saturation, toutes les matieres qu'elles peuvent attaquer, les plantes, les poissons, les insectes, les fumiers, & toutes les matieres répandues sur la surface d'un terrein habité & cultivé. Leur état de composition se décele à la vûe, à l'odeur, & au goût. Nous ne saurions entrer dans un plus grand détail sur cette matiere. (b)

Eau salée, eau de la mer, des fontaines, & puits salans. Voyez MARIN (Sel), MER, PUITS SALANT, LINELINE.

Eaux minérales & médicinales, voyez MINERALES (Eaux).

EAU COMMUNE, (Pharm.) l'eau sert d'excipient dans un très-grand nombre de préparations pharmaceutiques. Il est celui des potions, des apozèmes, des bouillons, des tisanes, &c. On la prescrit souvent dans les remédes magistraux, sans dose déterminée, ou en s'en rapportant à l'expérience de l'apothicaire. Aquae communis quantum satis, ou quantum sufficit, dit-on dans ce cas : formule qui s'abrege ainsi, Aq. C. Q. S. Dissolve, dit-on encore, ou coque in sufficienti quantitate aquae communis, qu'on abrege ainsi, in S. Q. Aq. C. C'est souvent de l'eau de fontaine que les Médecins demandent dans ces cas ; & on trouve communément dans les ordonnances aqua fontana, au lieu d'aqua communis ; mais l'eau commune pure de fontaine, de cîterne, ou de riviere, est également bonne pour tous les usages pharmaceutiques.

L'eau a un usage particulier dans la cuite des emplâtres. Voyez EMPLATRE.

Elle est la base des émulsions, du plus grand nombre de sirops, &c. Voyez EMULSION & SIROP. (b)

EAU, (Med.) L'eau douce, ou l'eau commune, appartient, à la Médecine à deux titres : premierement, comme chose non-naturelle, ou objet diététique : secondement, comme un remede. Nous allons la considérer sous ces deux points de vûe dans les deux articles suivans.

EAU COMMUNE, (Diéte) Personne n'ignore les principaux usages diététiques de l'eau ; l'eau pure est la boisson commune de tous les animaux : & quoique les hommes l'ayent chargée dès long-tems de diverses substances, comme miel, lait, extrait leger de quelques plantes, diverses liqueurs fermentées, &c. que plusieurs même lui ayent absolument substitué ces dernieres liqueurs, il est cependant encore vrai que l'eau pure est la boisson la plus générale des hommes.

Cette boisson salutaire a été de tout tems comblée des plus grands éloges par les Philosophes & par les Médecins ; la santé la plus constante & la plus vigoureuse a été promise aux buveurs d'eau, comme un ample dédommagement des plaisirs passagers que l'usage des liqueurs fermentées auroit pû leur procurer. La loi de la nature interpretée sur l'exemple des animaux, a fourni aux apologistes de l'eau un des argumens, sur lesquels ils ont insisté avec le plus de complaisance. Plusieurs médecins de ce siecle nous ont donné des explications physiques & méchaniques des bons effets de l'eau. Mais il est un autre ordre de médecins qui échangeroient volontiers ces savantes spéculations, contre une bonne suite d'observations exactes. Nous nous en tiendrons avec ceux-ci, à ce que nous apprend sur ce point important de diéte, un petit nombre de faits dont la certitude est incontestable.

Premierement, nous n'avons aucun moyen d'apprécier au juste l'utilité de l'eau, considérée génériquement comme boisson, mise en opposition avec la privation absolue de toute boisson. Les exemples des gens qui ne boivent point, sont trop rares pour que nous puissions évaluer contradictoirement les effets absolus de l'eau dans la digestion, la circulation, la nutrition, les secrétions. Il est prouvé cependant par plus d'une observation, qu'on peut vivre & se bien porter sans boire.

Secondement : les bûveurs d'eau, mis en opposition avec les bûveurs de vin (selon la maniere ordinaire de considérer les vertus diététiques de l'eau), joüissent plus communément d'une bonne santé que ces derniers. Les premiers sont moins sujets à la goutte, aux rougeurs des yeux, aux tremblemens de membres, & aux autres incommodités, que l'on compte avec raison, parmi les suites funestes de l'usage des liqueurs spiritueuses. Voyez VIN, (Diete)

Les bûveurs d'eau sont peu sujets aux indigestions ; l'eau est, selon la maniere de parler vulgaire, le meilleur dissolvant des alimens. La plûpart des personnes qui se portent bien, éprouvent après le repas, pendant lequel elles n'ont bû que de l'eau, cette légereté de corps & cette sérénité paisible de l'ame, qui annoncent la digestion la plus facile & la meilleure.

En mangeant des fruits ou des sucreries, il faut boire nécessairement de l'eau ; le palais même qui est le premier juge des boissons & des alimens, décide par un sentiment très-distinct en faveur de l'eau.

Les bûveurs d'eau passent pour très-vigoureux avec les femmes, dans l'exercice vénérien ; mais peut-être ne se sont-ils fait une réputation à cet égard, que par la comparaison qu'on a faite de leur talent avec l'impuissance des hommes perdus d'ivrognerie. Voyez VIN, (Diete)

Au reste, il n'est personne qui n'apperçoive que ce sont moins ici les propriétés réelles de l'eau, que l'exemption des inconvéniens qu'entraîne l'usage immodéré des liqueurs fermentées. Voyez l'article VIN, (Diete)

Il n'est pas vrai que les paysans des pays où les liqueurs vineuses manquent, soient plus forts & plus laborieux que ceux où ces liqueurs sont si communes, que le paysan en peut faire sa boisson ordinaire. Voyez VIN, (Diete) & CLIMAT, (Med.)

En général, il vaut mieux boire l'eau froide que chaude. Dans le premier état, elle remplit mieux les vûes de la nature, c'est-à-dire, qu'elle pourvoit mieux au besoin que l'on cherche à satisfaire en bûvant de l'eau ; elle appaise la soif, & ranime davantage, reficit ; elle plaît à l'estomac sain, comme au palais. L'eau chaude, au contraire, ne desaltere point & ne ranime point ; elle ne plaît point à l'estomac, non plus qu'aux organes du goût : les nausées & le vomissement qu'elle excite, quand elle est échauffée à un certain degré, en sont une preuve. Cette observation générale n'empêche point que dans certains cas particuliers, dans celui où se trouvent, par exemple, les personnes qui ont l'estomac trop sensible, ou pour exprimer un état plus évident, les personnes qui ont éprouvé que l'eau froide dérangeoit leur digestion, ou même leur causoit des coliques, des hoquets, &c. accidens qu'on observe quelquefois chez des femmes vaporeuses, & chez certains mélancoliques, on ne doive user d'eau chaude. V. COLIQUE, HOQUET, HISTERIQUE (Passion), MELANCOLIE, HIPPOCONDRIAQUE.

Il n'est pas si évident que, dans le cas des simples rhûmes, où l'on est assez généralement dans l'usage de chauffer l'eau qu'on boit, cette pratique soit aussi nécessaire que dans le cas précédent. Dans le premier, elle est fondée sur un fait : dans le dernier, ce pourroit bien n'être que sur une prétention ; il sera cependant toûjours prudent de boire chaud pendant qu'on est enrhûmé, jusqu'à ce qu'il soit décidé par des bonnes observations, que la boisson de l'eau froide n'est pas dangereuse dans les rhûmes. On a prétendu en Angleterre, qu'elle étoit curative. Voy. l'article suivant.

Au reste, en continuant à reclamer les observations, nous établirons que dans les sujets sains, la boisson de l'eau froide, & même à la glace, ne produit aucun mal connu ; & que l'usage habituel de l'eau chaude (ou des infusions théiformes qui sont la même chose, à quelque legere nuance d'activité près), affoiblit l'estomac, rend le corps lourd & paresseux, & l'esprit sans chaleur & sans force.

Ce que nous venons d'établir, ne détruit point cette sage loi diététique, qui défend de boire de l'eau froide quand le corps est très-échauffé par un exercice violent : mais dans ce cas même, la boisson de l'eau froide est sujette à peu d'inconvéniens, si l'on continue à s'échauffer après avoir bû. Les chasseurs des pays chauds, suans à grosses gouttes, boivent sans s'arrêter de l'eau des fontaines qu'ils trouvent sur leur chemin, & ils prétendent qu'ils ne s'en sont jamais trouvés mal. Il ne seroit pourtant pas prudent de boire de l'eau trop froide, même avec cette précaution.

L'eau bûe en trop grande quantité pendant les chaleurs de l'été, dispose à suer, & affoiblit singulierement. Voyez CLIMAT, (Med.) Plus on la boit chaude, plus elle produit ces effets.

L'eau la plus pure est la meilleure pour la boisson. Voyez ci-dessus, à l'article EAU DOUCE (Chimie), quelle est la plus pure des différentes eaux douces, & à quels signes on la reconnoît. Nous n'en savons pas plus sur le choix des eaux, que ce qu'en ont écrit les anciens médecins. Nous sommes, avec raison ce semble, de l'avis de Celse sur cette matiere. Voici comme il s'en explique. L'eau la plus legere, dit-il, (c'est-à-dire la meilleure à boire, levissima stomacho, minime gravis), est l'eau de pluie ; ensuite l'eau de source, de riviere, ou de puits ; celles que fournissent les neiges & les glaces fondues, viennent après celles-là. Les eaux de lac sont plus pesantes (sous-entendez à l'estomac) que celles-ci ; & les plus lourdes sont enfin les eaux d'étang ou de marais, ex palude.

Les eaux des neiges & des glaces fondues, passent pour la principale cause des goëtres & des tumeurs écroüelleuses, auxquelles sont sujets les habitans des montagnes. Voyez GOETRE & ECROUELLES. Les eaux croupissantes, palustres, causent aux hommes qui les boivent les maux suivans, qu'Hippocrate a très-bien observés & décrits dans son traité, de aere, aquis & locis : toute eau qui croupit, dit ce pere de la Médecine, doit être nécessairement chaude, lourde, & puante en été ; froide, & troublée par la neige & la glace (sur-tout par le dégel) en hyver ; ceux qui la boivent ont des rates amples & engorgées, & les ventres durs, resserrés, & chauds ; les clavicules, les épaules, & la face déprimées ; ils sont maigres, mangeurs, & altérés ; leurs ventres ne peuvent être évacués que par les plus forts médicamens ; ils sont sujets en été à des dissenteries, des cours de ventre & des fievres quartes : ces maladies étant prolongées, disposent de pareils sujets à des hydropisies mortelles. En hyver, les jeunes gens sont sujets à des péripneumonies, & à des délires ; & les vieillards, à des fievres ardentes, à cause de la dureté de leur ventre. Les femmes sont sujettes à des tumeurs oedémateuses ; elles conçoivent difficilement, & accouchent avec peine de foetus grands & bouffis : les enfans de ces pays sont sujets aux hernies ; les hommes aux varices & aux ulceres des jambes. Il est impossible que des sujets ainsi constitués, puissent vivre long-tems ; & en effet, ils vieillissent & meurent de bonne-heure, &c.

On a imaginé divers moyens de purifier les mauvaises eaux. Le meilleur & le plus praticable est de les faire bouillir après les avoir exposées à la putréfaction, & ensuite de les filtrer, ou de les laisser déposer par le repos. Voyez FONTAINE DOMESTIQUE. On peut aussi les faire bouillir, sans les avoir laissées pourrir ; mais la dépuration sera alors moins parfaite. Voyez PUTREFACTION.

L'application extérieure de l'eau est encore de notre sujet. L'immersion totale du corps dans l'eau est généralement connue sous le nom de bain. Voyez BAIN. L'habitude de laver tous les matins, ou dans d'autres intervalles reglés, les piés, les mains, & la tête avec de l'eau froide, a été célébrée par plusieurs auteurs. Locke propose, dans son traité de l'éducation des enfans, de les y soûmettre dès l'âge le plus tendre ; cet illustre Anglois s'appuie sur l'exemple de tous les peuples du Nord, où on nous assûre que c'est une pratique absolument établie depuis long-tems. Les partisans de cet usage prétendent que non seulement il peut procurer au corps une vigueur peu commune, mais encore qu'il met presque absolument à l'abri de tous rhûmes, fluxions, douleurs, & autres incommodités qui sont dûes dans les sujets ordinaires, à leur sensibilité au froid, & à l'humidité de l'air, auxquels on est inévitablement exposé. Ces avantages sont très-grands assûrément, & il paroît assez raisonnable de ne pas les regarder comme des promesses vaines. Nous avons déjà, ce qui est beaucoup, une forte présomption qu'au moins cette méthode est sujette à peu d'inconvéniens réels. Il est peu de personnes saines, qui ayant essuyé une longue pluie qui a percé leurs habits jusqu'au corps, ayent été réellement incommodées par cet accident. L'habitude doit rendre l'application extérieure de l'eau froide, moins dangereuse encore sans contredit. On a poussé les prétentions plus loin, en faveur de l'application dont il s'agit ; on l'a érigée en remede de la foiblesse de tempérament actuelle, même chez les enfans.

Les femmes, pendant le tems des regles ou des vuidanges, ne doivent point tremper les piés ou les mains dans l'eau froide, ni s'exposer d'aucune autre façon au contact immédiat de l'eau froide. On a vû souvent ces évacuations s'arrêter par cette cause, avec tous les accidens dont ne sont que trop souvent suivies ces suppressions. Voyez REGLES & VUIDANGES. C'est cependant encore ici une cause de maladie, que l'habitude rend sans effet. Les femmes du peuple font leur ménage, lavent leur linge, &c. sans inconvénient, pendant leurs regles & pendant leurs vuidanges : mais leur exemple en ceci, comme sur tous les autres points de régime, ne conclut rien pour les personnes élevées délicatement, pour les corps qui ne sont pas familiarisés avec ces sortes d'épreuves.

Tout le monde sait que les personnes qui sont exposées par état à souffrir la pluie, à garder long-tems des habits mouillés sur le corps, à dormir sur la terre humide, quelquefois dans une vraie boue, ou même dans l'eau, &c. tels que les soldats, les pêcheurs de profession, les chasseurs passionnés, ceux qui travaillent sur les rivieres, &c. que ces personnes disje, sont très-sujettes aux douleurs rhûmatismales, & même à certaines paralysies. Voyez RHUMATISME & PARALYSIE.

Les ouvriers & les manoeuvres, qui ont continuellement les jambes dans l'eau, sont particulierement sujets à une espece d'ulceres malins qui attaquent cette partie, & qui sont connus sous le nom de loups. Voyez LOUPS (Chirurgie).

EAU COMMUNE, (Mat. med.) Ce n'est rien que les éloges qu'on a accordés à la boisson ordinaire de l'eau pure, dans l'état de santé, en comparaison de ceux qu'on lui a prodigués à titre de remede ; elle a réuni les suffrages des Medecins de tous les siecles ; Avicenne & ses disciples ont été les seuls qui ayent paru en redouter l'usage dans les maladies.

C'est contre cette crainte systématique, qui avoit apparemment séduit quelques esprits au commencement de ce siecle, que Hecquet s'éleva avec tant de zele & de bonne-foi. Personne n'ignore l'excès jusqu'auquel il poussa ses prétentions, plus systématiques encore, en faveur de la boisson de l'eau : la mémoire toute récente de sa méthode, & plus encore le portrait le plus ressemblant que nous a tracé l'ingénieux auteur de Gilblas, sous le nom du docteur Sangrado, rendent présente cette singuliere époque de l'histoire de la Medecine, à ceux même qui ne connoissent point les écrits aussi bisarres que fanatiques de ce medecin. Fridéric Hoffman entreprit à peu-près dans le même tems d'établir, dans une dissertation faite à dessein, que l'eau étoit la vraie medecine universelle : mais ce célebre medecin, peut-être plus blamable en cela, mais cependant moins dangereux qu'Hecquet, ne pratiqua point d'après ce dogme ; il employa beaucoup de remedes, il eut même des secrets ; il ne fut qu'un panégyriste rationnel de sa prétendue medecine universelle. Quelques auteurs modernes, beaucoup moins connus, nous ont donné aussi des explications physiques & méchaniques des effets de l'eau. L'opinion du public, & sur-tout des incrédules en Medecine, est encore très-favorable à ce remede ; & enfin quelques charlatans en ont fait en divers tems un spécifique, un arcane.

En reduisant tous ces témoignages, & les observations connues à leur juste valeur, nous ne craindrons pas d'établir.

1°. Que la méthode de traiter les maladies aiguës par le secours de la boisson abondante des remedes aqueux, des délayans dont l'eau fait le seul principe utile (V. DELAYANT), est vaine, inefficace, & souvent meurtriere ; qu'elle mérite sur-tout cette derniere épithete, si on soûtient l'action de la boisson par des fréquentes saignées ; que l'eau n'est jamais un remede véritablement curatif.

2°. Que la nécessité, & même l'utilité de la boisson dans le traitement des maladies aiguës, à titre de secours secondaire, disposant les organes & les humeurs à se préter plus aisément aux mouvemens de la nature, ou à l'action des remedes curatifs ; que l'utilité de la boisson, dis-je, à ce titre n'est rien moins que démontrée ; qu'aucune observation claire & précise ne reclame en sa faveur ; & qu'on trouveroit peut-être plus aisément des faits, qui prouveroient qu'elle est nuisible dans quelques cas.

3°. Que certaines méthodes particulieres, nées hors du sein de l'art, & qui ont eu une vogue passagere dans quelques pays, telles que celle d'un ecclésiastique anglois nommé M. Hancock, & celle du P. Bernardo-Maria de Castrogianne capucin sicilien ; que ces méthodes, dis-je, ne sauroient être tentées qu'avec beaucoup de circonspection, & même de méfiance, par les Medecins légitimes. Le premier des deux guérisseurs que nous venons de nommer, donnoit l'eau froide comme souverain fébrifuge ; & il prétend avoir excité, dans tous les cas où il a éprouvé ce remede, des sueurs abondantes qui prévenoient les fievres qui auroient été les plus longues & les plus dangereuses, telles que la fievre maligne, &c. si on donnoit le remede à tems, c'est-à-dire dès le premier ou le second jour de la maladie, & qu'il l'enlevoit même quelquefois lorsqu'elle étoit bien établie, c'est-à-dire si elle étoit déjà à son quatrieme ou à son cinquieme jour. Le capucin a guéri toutes les maladies aiguës & chroniques, en faisant boire de l'eau à la glace, & observer une diete plus ou moins severe. M. Hancock guérissoit par les sueurs ; le capucin avoit grand soin de les eviter, il ne vouloit que des évacuations par les selles. On trouvera ces deux méthodes exposées dans le recueil intitulé vertus de l'eau commune ; la premiere dans une dissertation fort sage & fort ornée d'érudition médicinale ; & la seconde avec tout l'appareil de témoignages qui annoncent le charlatanisme le plus décidé. Le remede anglois contre la toux, savoir quelques verres d'eau froide prise en se mettant au lit, qui est un rejetton du système du chapelain Hancock, dont quelques personnes font usage parmi nous, ne sauroit passer pour un remede éprouvé.

4°. Les vertus réelles & évidentes de l'eau se réduisent à celles-ci : l'eau chaude est réellement un sudorifique léger & innocent ; les infusions théiformes, qui ne sont que de l'eau dont la dégoutante fadeur est corrigée, excitent doucement la transpiration de la peau & des poumons (voyez SUDORIFIQUE) ; elles sont stomachiques (voyez STOMACHIQUE). L'eau tiede fait vomir certains sujets par elle-même, & facilite l'action des vomitifs irritans dans tous les sujets (voyez VOMITIF) ; prise en abondance elle nettoye l'estomac des restes d'une mauvaise digestion, & remédie quelquefois aux indigestions, en faisant passer dans le canal intestinal la masse d'alimens qui irritoit ou affaissoit l'estomac. L'eau froide calme, du moins pour un tems, la chaleur de l'estomac & les légeres ardeurs d'entrailles ; elle appaise la soif ; elle rafraîchit réellement & utilement tout le corps, en certains cas, comme dans ceux où l'on a contracté une augmentation de chaleur réelle par l'action d'une chaleur extérieure, ou par l'usage des liqueurs fermentées ; elle remet très-efficacement l'estomac qui a été fatigué par un excès de vin, hesternâ crapulâ. Un ou deux verres d'eau fraîche pris deux heures après le repas, préviennent les mauvais effets des digestions fougueuses chez les personnes vaporeuses de l'un & de l'autre sexe (voy. PASSION HYSTERIQUE & MELANCOLIE HYPOCONDRIAQUE). Des personnes qui avoient l'estomac foible & noyé de pituite ou de glaires, se sont sort bien trouvées de l'habitude qu'elles ont contractée d'avaler quelques verres d'eau fraîche le matin à jeun.

Nous n'avons parlé jusqu'à présent que des effets de l'eau prise intérieurement ; ses usages extérieurs ne sont pas moins étendus, peut-être sont-ils plus réels, au moins plus efficaces. L'eau s'applique extérieurement sous la forme de bain. (voyez BAIN & ses diverses especes, DEMI-BAIN, LOTION DES PIES, pediluvium, LOTION DES MAINS & DU VISAGE, aux articles BAIN & LOTION.

L'eau froide jettée avec force sur le visage, arrête les évanoüissemens (voyez EVANOUISSEMENT) ; elle produit quelquefois le même effet, au moins pour un tems, dans certaines hémorrhagies (voyez HEMOSTATIQUE) ; mais plusieurs autres liqueurs froides procureroient le même soulagement. (b)

EAUX DISTILLEES, (Chimie médicinale) Les eaux distillées dont il est ici question, sont le produit le plus mobile de la distillation des végétaux & des animaux, celui qui se sépare de ces substances exposées au degré de chaleur de l'eau bouillante, & même à un feu inférieur à ce degré.

La base de ces liqueurs est de l'eau ; & même la partie qui n'est pas eau, dans celles qui sont le plus chargées de divers principes, est si peu considérable, qu'elle ne sauroit être déterminée par le poids ni par la mesure.

Les différens principes qui peuvent entrer dans la composition des eaux distillées, sont 1°. la partie aromatique des plantes & des animaux : 2°. une certaine substance qui ne peut pas être proprement appellée odeur ou parfum, puisqu'elle s'éleve des substances même que nous appellons communément inodores, mais qui se rend pourtant assez sensible à l'odorat pour fournir des caracteres plus ou moins particuliers de la substance à laquelle elle a appartenu ; cette partie aromatique & cette substance beaucoup moins sensible, sont connues parmi les Chimistes sous le nom commun d'esprit recteur, que Boerhaave a remis en usage : 3°. les alkalis volatils spontanées des végétaux : 4°. la partie vive de plusieurs plantes, qui a imposé à Boerhaave & à ses copistes pour de l'alkali volatil, telle que celle de l'ail, de l'oignon, de la capucine, de l'estragon, &c. 5°. l'acide volatil spontanée que j'ai découvert dans le marum, & qu'on trouvera peut-être dans quelques autres plantes.

C'est pour l'usage médicinal que l'on prépare communément les eaux distillées, & l'on expose au feu les matieres desquelles on les retire, dans un appareil tel qu'il est impossible de pousser la distillation au-delà de la production de ces eaux, qui sont l'unique objet de cette opération. L'artiste retire de cette méthode beaucoup de commodité, puisqu'il est toûjours sûr de son opération, sans qu'il soit obligé à gouverner son feu avec une attention pénible, & qui pourroit souvent être insuffisante.

Les produits qu'un plus haut degré de feu détacheroit des sujets de l'opération dont il s'agit, mêlés, quoiqu'en petite quantité, à une eau distillée, la coloreroient, lui donneroient une odeur d'empyreume, altéreroient ses vertus médicinales, & la disposeroient à une altération plus prompte : voilà précisément les inconvéniens qu'on évite dans le procédé que nous avons annoncé & que nous allons exposer.

On exécute cette opération dans deux appareils différens ; la maniere de procéder par le premier appareil consiste à placer les matieres à distiller dans une cucurbite de cuivre étamé, ou d'étain pour le mieux, à adapter cette cucurbite dans un bain-marie, à la recouvrir d'un chapiteau armé d'un réfrigérant, & à distiller par le moyen du feu appliqué au bain, jusqu'à ce que la liqueur qui passe soit trop peu chargée d'odeur ou trop peu sapide. V. les Pl. de Chim.

On peut exécuter aussi cette opération par l'application du feu nud, au moyen d'un ancien alembic appellé chapelle ou rosaire, voyez CHAPELLE. Boerhaave expose ses matieres au feu nud ; voyez son premier procédé, el. chim. tom. II. & il est obligé de mesurer par le thermometre le degré de chaleur qu'il employe, ce qui est d'une pratique très-incommode.

Dans le second appareil on met les matieres à distiller dans une cucurbite de cuivre étamé ; on verse sur ces matieres une certaine quantité d'eau ; on recouvre la cucurbite d'un chapiteau armé de son réfrigérant, & on retire par le moyen du feu appliqué immédiatement à la cucurbite, une certaine quantité de liqueur déterminée par une observation transmise d'artiste à artiste, & conservée dans les pharmacopées. Voyez les Planches de Chimie.

On traite ordinairement par le premier procedé les fleurs odorantes, telles que les roses, les oeillets, la fleur d'orange, celle de muguet, de tilleul, &c. On distille toûjours, selon le même procedé, le petit nombre de substances animales dont les eaux distillées sont en usage en Médecine ; savoir ; le miel, le lait, la bouse de vache, le frai de grenouilles, l'arriere-faix, le jeune bois de cerf, les limaçons, &c.

Les eaux distillées de cette premiere maniere, sont connues dans quelques livres sous le nom d'eaux essentielles.

On distille aussi au bain-marie, & sans addition, les plantes cruciferes, telles que le cochlearia & le cresson, pour faire ce qu'on appelle les esprits volatils de ces plantes. On distille ces mêmes plantes par le même procédé, mais en ajoûtant de l'esprit-de-vin pour faire leurs esprits volatils. On a coûtume d'ajoûter aussi un peu d'eau dans la distillation des fleurs d'orange au bain-marie.

On traite de la seconde maniere toutes les autres substances végétales, dont on s'est avisé de retirer des eaux distillées, plantes fraîches & seches, fleurs, calices, semences, écorces, bois, racines, &c. & même la plûpart de celles que nous venons de donner pour les sujets ordinaires de la distillation au bain-marie.

Les produits de cette derniere opération s'appellent proprement eaux distillées.

Il faut observer que lorsque ces dernieres eaux sont bien préparées, & sur-tout lorsqu'elles ont été très-chargées des principes volatils des plantes par des cohobations répetées (voyez COHOBATION), elles ne retiennent que bien peu de l'eau étrangere qui a été employée dans leur distillation, & qu'elles sont comprises par conséquent dans la définition que nous avons donnée des eaux distillées en général, qui paroîtroit, sans cette réflexion, ne convenir qu'aux eaux essentielles.

Les eaux essentielles, retirées des substances odorantes, sont cependant plus aromatiques & plus durables que celles qui sont retirées des mêmes substances par l'addition de l'eau. Cela vient, pour la partie aromatique, de ce que dans la premiere opération toute la partie aromatique du sujet traité passe avec l'eau essentielle ; au lieu que dans la seconde, une partie de ce principe reste unie à une huile essentielle qui s'éleve avec l'eau dans la distillation du plus grand nombre des plantes odorantes (voyez HUILE ESSENTIELLE). Les eaux distillées par la seconde méthode sont moins durables, parce que l'eau qu'on employe à leur distillation, & le plus haut degré de feu qu'on leur applique, volatilisent une certaine matiere mucilagineuse qui forme des especes de réseaux ou nuages qui troublent après quelques mois la limpidité de ces eaux, & qui les corrompt à la fin, qui les fait graisser. Les eaux les plus sujettes à cette altération, sont celles qu'on retire des plantes très-aqueuses, insipides, & inodores ; telles sont l'eau de laitue, l'eau de pourpier, de bourache, de buglose, &c.

Voilà donc les principales différences des deux opérations : l'addition d'une eau étrangere & un feu plus fort, distinguent la derniere de la premiere. On verra à l'article FEU, qu'un corps exposé à la chaleur de l'eau, dans l'appareil que nous appellons bain-marie, ne prend jamais le même degré de chaleur que le bain, & par conséquent qu'il ne contracte jamais celui de l'eau bouillante.

Après avoir donné une idée générale de ces opérations, voici les observations particulieres que nous croyons les plus importantes.

Premierement, il importe très-fort pour l'exactitude absolue de la préparation, & plus encore pour son usage médicinal, que les vaisseaux qu'on employe à la distillation des eaux dont il s'agit, ne puissent leur communiquer rien d'étranger, & sur-tout de nuisible. C'est pour se conformer à cette regle (qui n'est qu'une application d'une loi générale du manuel chimique), que nous avons recommandé de se servir de cucurbites d'étain autant qu'il étoit possible : il est plus essentiel encore que les chapiteaux soient faits de ce métal, que les principes les plus actifs élevés dans la distillation dont nous parlons n'attaquent point, du moins sensiblement, au lieu que le cuivre est manifestement entamé par plusieurs de ces principes. Voyez CHAPITEAU.

La pauvreté chimique ne permet pas de penser aux chapiteaux d'argent ou d'or, qui seroient sans contredit les meilleurs. Les alembics de verre, recommandés dans la pharmacopée de Paris pour la distillation des plantes alkalines, ne peuvent servir que pour un essai, ou dans le laboratoire d'un amateur, mais jamais dans celui d'un artiste qui exécute ces distillations en grand : car la fracture à laquelle ces vaisseaux sont sujets, la prodigieuse lenteur de la distillation dans les alembics dont on ne peut presque pas rafraîchir les chapiteaux, l'impossibilité d'en avoir d'une certaine capacité ; tout cela, dis-je, rend cette opération à-peu-près impraticable. On a eu raison cependant de préferer les vaisseaux de verre aux vaisseaux de cuivre, malgré tous les inconvéniens de l'emploi des premiers ; mais l'étain, comme nous l'avons déjà observé, n'est pas dangereux comme le cuivre, & il en a toutes les commodités.

2°. Si le réfrigérant adapté au chapiteau d'étain, ne condense pas assez au gré de l'artiste certains principes très-volatils, il a la ressource du serpentin ajoûté au bec du chapiteau. Voyez SERPENTIN.

3°. Si les substances à distiller sont dans un état sec ou solide, il est bon de les faire macérer à froid ou à chaud, pendant un tems proportionné à l'état de chaque matiere. Les bois & les racines seches doivent être rapés, les racines fraîches pilées ou coupées par rouelles ; les écorces seches, comme celles de canelle, concassées, &c. N. B. Que les bois, les racines, & les écorces se traitent par le second procédé.

4°. L'on doit avoir soin dans la distillation avec addition d'eau, de ne remplir la cucurbite que d'une certaine quantité de matiere, telle que le plus grand volume qu'elle acquerra dans l'opération, n'excede pas la capacité de la cucurbite ; car si ces matieres en se gonflant passoient dans le chapiteau, non-seulement l'opération seroit manquée, mais même si le bec du chapiteau venoit à se boucher, ce qui arrive souvent, dans ce cas le chapiteau pourroit être enlevé avec effort, & l'artiste être blessé ou brûlé. Les plantes qu'on appelle grasses, & sur-tout celles qui sont mucilagineuses, font sur-tout risquer cet accident.

5°. Aucun artiste n'observe les doses d'eau prescrites dans la plûpart des pharmacopées, & il est en effet très-inutile d'en prescrire : la regle générale qu'ils se contentent d'observer, est d'employer une quantité d'eau suffisante, pour qu'il y ait au fond du vaisseau, sous la plante, le bois ou l'écorce traitée, toutes matieres qui surnagent pour la plûpart ; qu'il y ait, dis-je, au fond de la cucurbite trois ou quatre pouces d'eau, plus ou moins, selon la capacité du vaisseau, ou un ou deux pouces au-dessus des bois plus pesans que l'eau, comme gayac, &c.

6°. On ne voit point assez à quoi peut être bonne l'eau demandée dans la pharmacopée de Paris, dans les distillations exécutées par notre premier procédé : il semble qu'il vaudroit mieux la supprimer.

Les eaux distillées sont ou simples ou composées. Les eaux simples sont celles qu'on retire d'une seule substance distillée avec l'eau : les eaux composées sont le produit de plusieurs substances distillées ensemble avec l'eau.

Nous n'avons parlé jusqu'à présent que des eaux distillées proprement dites, c'est-à-dire de celles qui ne sont mêlées à aucun principe étranger, ou tout au plus à une petite quantité d'eau commune, qui est une substance absolument identique avec celle qui constitue leur base.

Il est outre cela dans l'art plusieurs préparations, soit simples soit composées, qui portent le nom d'eau spiritueuse, ou même d'eau simplement, & qui sont des produits de la distillation de diverses substances aromatiques avec les esprits ardens ou avec le vin ; telles sont l'eau de cannelle spiritueuse, l'eau de mélisse ou eau des carmes, l'eau de la reine d'Hongrie, &c. On prépare ces eaux comme les eaux distillées proprement dites : les regles de manuel sont les mêmes pour les deux opérations ; il faut seulement ne pas négliger dans la distillation des eaux spiritueuses, les précautions qu'exige la distillation des esprits ardens. Voyez VIN.

Au reste, toutes les préparations de cette espece ne sont pas connues dans l'art sous le nom d'eau ; cette dénomination est bornée par l'usage à un certain nombre : plusieurs autres exactement analogues à celles-ci portent le nom d'esprit (voyez ESPRIT) ; ainsi on dit eau de cannelle & esprit de lavande, de thim, de citron ; eau vulneraire & esprit carminatif de Sylvius. N. B. qu'il faut se servir scrupuleusement de ces noms, quelque arbitraires qu'ils soient ; car si vous dites eau de lavande, par exemple, au lieu de dire esprit de lavande, vous désignerez une autre préparation très-arbitrairement nommée aussi, savoir la dissolution de l'huile de lavande dans l'esprit de vin.

On trouvera un exemple de distillation d'une eau essentielle à l'article ORANGE, d'une eau distillée simple au mot LAVANDE, d'une eau distillée composée proprement dite au mot MENTHE, d'une eau spiritueuse simple au mot ROMARIN, d'une eau spiritueuse composée à l'article MELISSE. On fera d'ailleurs mention des différentes eaux distillées dans les articles qui traiteront en particulier des matieres dont on retire ces eaux, ou qui leur donnent leur nom. Les eaux qui sont connues sous des noms particuliers tirés des vertus qu'on leur attribue, ou de quelque autre qualité, auront leur articles particuliers, du moins celles qui sont usuelles ou qui méritent de l'être ; car nous ne chargerons point ce Dictionnaire de la description d'une eau générale, d'une eau impériale, d'une eau prophylactique, d'une eau épileptique, d'une eau de lait alexitere, &c.

De tous les remedes inutiles dont l'ignorance & la charlatanerie remplirent les boutiques des apothicaires, lors de la conquête que fit la Chimie, de la Médecine & de la Pharmacie, nul ne s'est multiplié avec tant d'excès que les eaux distillées. Les vûes chimériques de séparer le pur d'avec l'impur, de concentrer les principes des mixtes, d'exalter leurs vertus médicinales qu'on crut principalement remplir par la distillation ; ces vûes chimériques, dis-je, nous ont fourni plus d'eaux distillées parfaitement inutiles, que les connoissances réelles des propriétés de diverses plantes ne nous en ont procuré dont on ne sauroit trop célebrer les vertus.

Les eaux distillées des plantes parfaitement inodores, sont privées absolument de toute vertu médicinale, aussi-bien que les eaux distillées des viandes, du lait, & des autres substances animales dont nous avons fait mention au commencement de cet article. Elles ne different de l'eau pure que par une saveur & une odeur herbacée, laiteuse, &c. & par la propriété de graisser, dont nous avons déjà parlé. Zwelfer a le premier combattu la ridicule confiance qu'on eut pour ces préparations, & sur-tout le projet de nourrir un malade avec de l'eau distillée de chapon (Voyez CHAPON, Diete & Matiere médicale) ; & Gédéon Harvée a mis tous ces remedes à leur juste valeur, dans l'excellente satyre qu'il a faite de plusieurs secours inutiles employés dans la pratique ordinaire de la medecine, sous le titre de Ars curandi morbos expectatione. Les Apothicaires de bon sens ne distillent plus la laitue, la chicorée, la pariétaire, la trique-madame, ni toutes ces autres plantes dont on trouve une longue liste dans la nouvelle pharmacopée de Paris, p. 182. Au reste si on pouvoit se nourrir expectatione, comme on peut guérir expectatione, l'eau de chapon, dont la mode est passée, auroit bien pû être encore pendant quelques générations une grande ressource diététique, comme les eaux distillées inodores paroissent destinées à occuper encore pendant quelque tems un rang dans l'ordre des médicamens.

Les eaux distillées aromatiques sont cordiales, toniques, antispasmodiques, stomachiques, sudorifiques, emmenagogues, alexiteres, & quelquefois purgatives, comme l'eau -rose (voyez ROSE.) Voyez ce que nous disons de l'usage particulier de chacune, connoissance plus positive que celle de toutes ces généralités, aux articles particuliers des différentes plantes odorantes employées en Medecine.

Les eaux distillées des plantes alkalines ou cruciferes de Tournefort, sont principalement employées comme antiscorbutiques ; elles ont aussi plusieurs autres usages particuliers, dont il est fait mention dans les articles particuliers : voyez sur-tout COCHLEARIA & CRESSON.

Les eaux distillées spiritueuses possedent toutes les vertus des précédentes, & même à un degré supérieur ; & de plus elles sont employées dans l'usage extérieur, comme discussives, repercussives, vulnéraires, dissipant les douleurs : on les respire aussi avec succès dans les évanoüissemens legers, les nausées, &c.

Outre toutes ces acceptions plus ou moins propres du mot eau, on l'employe encore dans un sens bien moins exact pour désigner plusieurs substances chimiques & pharmaceutiques : on connoît sous ce nom des infusions, des décoctions, des dissolutions, des ratafiats, des préparations même dont l'eau n'est pas un ingrédient, telles que l'eau de Rabel, l'eau de lavande, &c. Les principales eaux chimiques ou pharmaceutiques très-improprement dites, sont les suivantes :

EAU ALUMINEUSE, n'est autre chose qu'une dissolution d'alun dans des eaux prétendues astringentes.

Prenez des eaux distillées de roses, de plantain & de renoüée, de chacune une livre ; d'alun purifié trois gros : faites dissoudre votre sel, & filtrez : gardez pour l'usage.

EAUX ANTIPLEURETIQUES (les quatre) sont les eaux distillées de scabieuse, de chardon-beni, de pissenlit, & de coquelicot.

On peut avancer hardiment que de ces quatre eaux, trois sont absolument incapables de remplir l'indication que les anciens medecins se proposoient en les prescrivant ; savoir d'exciter la sueur. Ces trois eaux sont celles de scabieuse, de pissenlit, & de coquelicot. Ces eaux ne sont chargées d'aucune partie médicamenteuse des plantes dont elles sont tirées (voyez EAU DISTILLEE, SCABIEUSE, PISSENLIT, PAVOT ROUGE). L'eau distillée de chardon-beni (du moins celle du chardon-beni des Parisiens), a une vertu plus réelle. Voyez CHARDON-BENI.

Que peut-on espérer en général des premieres & de la derniere dans le traitement de la pleurésie ? Ceci sera examiné à l'article Pleurésie. Voy. PLEURESIE.

EAU DE CAILLOUX : on appelle ainsi une eau dans laquelle on a éteint des cailloux rougis au feu. C'étoit autrefois un remede, aujourd'hui ce n'est rien.

EAU DE CHAUX (premiere & seconde) voyez CHAUX.

EAU DES CARMES ou DE MELISSE composée, voyez MELISSE.

EAU DE CASSE-LUNETTE, (Pharm.) on a donné ce nom à l'eau distillée de la fleur de bluet. Voy. BLUET.

EAUX CORDIALES, (les quatre) les eaux qui sont connues sous ce nom dans les pharmacopées, sont celles d'endive, de chicorée, de buglose & de scabieuse. Ces eaux ne sont point cordiales ; elles sont exactement insipides, inodores & sans vertu. Voyez l'article EAUX DISTILLEES, vers la fin.

EAU-FORTE : c'est un des noms de l'acide nitreux en général. Les matérialistes & les ouvriers qui employent l'acide nitreux, appellent eau-forte l'acide retiré du nitre par l'intermede du vitriol. V. NITRE.

EAU DE GOUDRON, c'est une infusion à froid du goudron. Voyez GOUDRON.

EAU MERCURIELLE : les Chirurgiens appellent, ainsi la dissolution de mercure par l'esprit de nitre, affoiblie par l'addition d'une certaine quantité d'eau distillée. Voyez MERCURE.

Il est essentiel d'employer l'eau distillée, pour étendre la dissolution du mercure dont il s'agit ici ; car il est très-peu d'eaux communes qui ne précipitent cette dissolution.

EAU-MERE : on appelle ainsi, en Chimie, une liqueur saline inconcrescible, qui se trouve mêlée aux dissolutions de certains sels, & qui est le résidu de ces dissolutions épuisées du sel principal par des évaporations & des crystallisations répetées. Les eaux-meres les plus connues sont celle du nitre, celle du sel marin, celle du vitriol, & celle du sel de seignette. Voyez NITRE, SEL MARIN, VITRIOL, SEL DE SEIGNETTE.

EAU DE MILLE-FLEURS, (Pharmac.) on appelle ainsi l'urine de vache, aussi-bien que l'eau que l'on retire par la distillation de la bouse de cet animal. Voyez VACHE.

EAU PHAGEDENIQUE : prenez une livre d'eau premiere de chaux récente, trente grains de mercure sublimé corrosif, mêlés & agités dans un mortier de marbre : c'est ici un sel mercuriel précipité. Voyez MERCURE.

EAU DE RABEL, ainsi nommée du nom de son inventeur, qui la publia vers la fin du dernier siecle.

Prenez quatre onces d'huile de vitriol, & douze onces d'esprit de vin rectifié ; versez peu-à-peu dans un matras l'acide sur l'esprit-de-vin, en agitant votre vaisseau, & gardez votre mélange dans un vaisseau fermé, dans lequel vous pouvez le faire digérer à un feu doux.

L'eau de Rabel est l'acide vitriolique dulcifié. Voyez ACIDE VITRIOLIQUE, au mot VITRIOL.

EAU REGALE : le mélange de l'acide du nitre & de celui du sel marin, est connu dans l'art sous le nom d'eau régale. Voyez REGALE (Eau)

EAU SAPHIRINE, EAU BLEUE, ou COLLYRE BLEU, (Pharm. & mat. med. externe) Collyre, c'est-à-dire remede externe ou topique, destiné à certaines maladies des yeux. Voyez COLLYRE, TOPIQUE, MALADIE DES YEUX, sous le mot OEIL.

En voici la préparation, d'après la pharmacopée universelle de Lemery.

Prenez de l'eau de chaux vive filtrée, une chopine ; de sel ammoniac bien pulverisé, une dragme : l'une & l'autre mêlés ensemble, seront jettés dans un vaisseau de cuivre, dans lequel on les laissera pendant la nuit ; après quoi on filtrera la liqueur, qui sera gardée pour l'usage.

L'eau saphirine n'est autre chose qu'une eau chargée d'une petite quantité d'huile de chaux, & d'un peu d'alkali volatil, coloré par le cuivre qu'il a dessous. Voyez SEL AMMONIAC & CUIVRE.

Cette eau est un collyre irritant, tonique & dessicatif. Voyez les cas particuliers dans lesquels il convient, à l'article MALADIE DES YEUX, sous le mot OEIL.

EAU VERTE ou EAU SECONDE : les ouvriers qui s'occupent du départ des matieres d'or & d'argent, appellent ainsi l'eau -forte chargée du cuivre qu'on a employé à en précipiter l'argent. Voyez DEPART.

EAU-DE-VIE, produit immédiat de la distillation ordinaire du vin. Voyez VIN.

EAU VULNERAIRE, V. VULNERAIRE (Eau). (b)

EAU-DE-VIE, (Art méchan.) fabrication d'eau-de-vie. La chaudière dont on se sert pour cette distillation, est un vaisseau de cuivre en rond, de la hauteur de deux piés & demi, & de deux piés de diamêtre ou environ, dont le haut se replie sur le dedans en talus montant, comme si elle devoit être entierement fermée, & où pourtant il y a une ouverture de neuf à dix pouces de diamêtre, avec un rebord de deux pouces ou à-peu-près : on appelle l'endroit où la chaudiere se replie avec son rebord, le collet. Cette chaudière contient ordinairement quarante veltes, à huit pintes de Paris la velte. Cette mesure est différente en bien des endroits où l'on fabrique de l'eau-de-vie. Il y a des chaudieres plus grandes & plus petites.

Cette chaudiere est placée contre un mur, à un pié d'élévation du sol de la terre, dans une maçonnerie de brique jointe avec du mortier de chaux & de sable, ou de ciment, qui la joint & la couvre toute entiere jusqu'au bord du tranchant du collet, sauf le fond qui est découvert. Cette chaudière est soûtenue dans cette maçonnerie par deux ou trois ances de cuivre, longues chacune de cinq pouces, & d'un pouce d'épaisseur, qui sont adhérantes à la chaudière. Cette maçonnerie prend depuis le sol de la terre ; & le vuide qui reste depuis le sol de la terre jusqu'à la chaudiere, s'appelle le fourneau. Ce fourneau a deux ouvertures, l'une dans le devant, & l'autre au fond : celle du devant est de la hauteur du fourneau, & d'environ dix à onze pouces de large : c'est par-là qu'on fait entrer le bois sous la chaudiere. L'ouverture du fond est large d'environ quatre pouces en quarré ; elle s'éleve dans une cheminée faite exprès, par où s'échappe la fumée. Il y a à chacune de ces ouvertures, une plaque de fer que l'on ôte & que l'on replace au besoin, pour modérer l'action du feu : on en parlera ci-après.

C'est cette chaudière qui contient le vin, où il boût par l'action du feu que l'on entretient dessous. On ne remplit pas en entier la chaudiere de vin, parce qu'il faut laisser un espace à l'élévation du vin, quand il boût, afin qu'il ne surmonte pas au-dessus de la chaudiere. L'ouvrier (que l'on nomme un brûleur, ce sont ordinairement des tonneliers) qui travaille à la conversion du vin en eau-de-vie, sait l'espace qu'il doit laisser vuide pour l'élévation du vin bouillant. La plûpart de ces brûleurs, pour connoître ce vuide, appliquent leurs bras au pli du poignet sur le tranchant du bord de la chaudiere, & laissent pendre leur main ouverte & les doigts étendus dans la chaudiere ; & lorsqu'ils touchent du bout du doigt le vin qui est dans la chaudiere, il y a assez de vin, & il n'y en a pas trop.

Ce vuide est toûjours ménagé, quoiqu'on mette autre chose que du vin dans la chaudière ; car il faut savoir qu'après la bonne eau-de-vie tirée, il reste une quantité d'autre eau-de-vie (qu'on appelle seconde), qui n'a presque pas plus de force ni de goût que si on mêloit dans de bonne eau-de-vie 4/5 d'eau commune ; dans laquelle seconde pourtant il y a encore une partie de bonne eau-de-vie que l'on ne veut pas perdre, & que l'on retire en la faisant bouillir une seconde fois avec de nouveau vin dans la chaudière : on appelle cette seconde fois, une seconde chauffe ou une double chauffe, parce qu'ordinairement on remet dans la chaudiere tout ce qui est venu de la premiere chauffe, soit bonne eau-de-vie ou seconde ; ainsi il faut moins de vin à cette double chauffe qu'à la premiere. Il y a des gens qui à toutes les chauffes mettent à part la bonne eau-de-vie qui en vient : on appelle cela lever à toutes les chauffes. Pour la seconde chauffe ils ne mettent que la seconde qui est venue de la premiere chauffe : il y a quelquefois jusqu'à 60 ou 70 pintes de seconde, plus ou moins, suivant la qualité du vin. On dira ci-après comment on connoît qu'il n'y a plus d'esprit dans ce qui vient de la chaudière, & que ce qui y reste n'est bon qu'à être jetté dehors.

Lorsque la chaudière est remplie jusqu'où elle doit l'être, on met du feu sous le fourneau ; on se sert d'abord de bois fort combustible, comme du sarment de vigne, du bouleau ou autre menu bois, qui donnant plus de flamme que le gros bois, a une chaleur plus vive : on en met sous le fourneau, & on l'y entretient toûjours vif, autant qu'il en faut pour faire bouillir cette chaudière ; on appelle cela, en termes de l'art, mettre en train. Quand la chaudière commence à bouillir, c'est-à-dire quand elle est assez chaude pour ne pouvoir plus y souffrir la main, on la couvre d'un autre vaisseau que l'on appelle un chapeau. Ce chapeau est un vaisseau de cuivre fait en cone applati, dont la partie étroite entre dans le bord du collet de la chaudière, & s'y joint le plus juste qu'il est possible. Ce cone applati & renversé, peut avoir douze à treize pouces. Le diamêtre de la partie étroite est celui du collet de la chaudière, sauf la liberté d'entrer dans ce collet ; & le diamêtre du haut peut avoir sept à huit pouces de plus. Il y a à ce chapeau une ouverture ronde, de quatre pouces de diamêtre, à laquelle est joint & bien soudé un tuyau de cuivre qu'on appelle la queue du chapeau, d'environ deux piés de long, qui va toûjours en diminuant jusqu'à la réduction d'un pouce de diamêtre au bout.

On couvre cette chaudière avec le chapeau : on appelle cela coiffer la chaudière, pour empêcher l'exhalaison de la fumée du vin, parce que c'est dans cette fumée que se trouve l'esprit du vin qui fait l'eau-de-vie. On fait ensorte qu'il ne reste entre le chapeau & le collet de la chaudière aucune ouverture par où la fumée puisse s'échapper ; & pour y réussir, après que le chapeau est entré & bien enfoncé dans le collet de la chaudière, on met de la cendre seche autour du collet, pour la fermer presque hermétiquement.

Ce tuyau ou cette queue de chapeau va se joindre dans un autre vaisseau de cuivre ou d'étain, que l'on appelle serpentine, parce qu'elle est faite en serpent replié. C'est un ustensile fait de différens tuyaux adaptés & soudés les uns aux autres en rond & en spirale, qui n'en font qu'un. Ce tuyau peut avoir un pouce & demi de diamêtre à son embouchure, & est réduit à un pouce à son extrémité ; il est composé de six à sept tournans en spirale, élevés les uns sur les autres d'environ six à sept pouces, ensorte que la serpentine, dans toute sa hauteur appuyée sur ses tournans, peut avoir trois piés & demi ou environ. Ces tuyaux tournans sont assujettis par trois bandes de cuivre, ou du même métal dont est la serpentine, qui y sont jointes du haut en-bas pour en empêcher l'abaissement.

On unit la queue du chapeau à la serpentine, en faisant entrer le petit bout de la queue du chapeau dans l'ouverture du haut de la serpentine, où cette queue entre d'un pouce & demi ou environ : on lutte bien l'un & l'autre avec du linge & de la terre grasse bien unie, afin qu'il ne sorte point de fumée qui vienne de la chaudière.

Cette serpentine est, comme l'on doit le comprendre, éloignée du corps de la chaudière & de la maçonnerie qui l'environne, de l'espace de dix pouces ou environ : elle est placée dans un tonneau ou autre vaisseau de bois fait en forme de tonneau, que l'on appelle pipe en bien des endroits. Cette serpentine y est posée debout & à-plomb, penchant néanmoins tant-soit-peu sur le devant, pour faciliter l'écoulement de la liqueur qui y passe : elle y est assujettie ou par des pattes de fer, des crampons & des pieces de bois qui, sans l'endommager, peuvent la rendre immobile & la tenir dans un état stable. Il y a à cette pipe trois trous ou ouvertures, l'un au haut, du côté de la chaudière, par lequel sort de la longueur d'un pouce le bout d'en-haut de la serpentine ; l'autre trou au bas, dans le devant de la pipe, par où sort de la longueur de trois pouces ou environ, le petit bout de la serpentine ; & un autre trou dans le derrière de la pipe, où l'on a ajusté une fontaine ou gros robinet. Lorsque la serpentine est bien posée dans la pipe, & que la pipe elle-même est bien assujettie en équilibre, on bouche bien les trois trous de la pipe : on calfeutre les deux premiers avec de l'étoupe ou de vieilles cordes effilées ou épluchées, autour du tuyau sortant de la serpentine ; & le troisieme, qui est celui de derrière, doit être bien fermé par la fontaine que l'on y a fait entrer.

Pour savoir si la serpentine est bien posée & a assez de pente, on prend une balle de fusil qui ne soit pas d'un trop gros calibre, & on la laisse couler dans la grande ouverture de la serpentine ; elle doit rouler aisément, faire tous les tours de la serpentine, & sortir par le petit bout : alors elle est bien posée. Si la balle s'arrête dans la serpentine, ce qui peut quelquefois être causé par un grain de soudure des tuyaux, que le poëlier aura laissé échapper dans le dedans des tuyaux, en la soudant, ou parce que la serpentine n'est pas bien soudée : il faut faire sortir cette balle ; & pour y réussir, il faut mettre dans le trou de la serpentine la queue du chapeau renversé, c'est-à-dire son vuide en-dehors, & jetter dans ce chapeau environ un seau d'eau, laquelle s'écoulant à force dans cette serpentine, entraînera avec elle la balle qui y est restée ; & si la pipe n'est pas droite ou posée comme il faut, il faut la rétablir, & remettre cette balle jusqu'à ce qu'elle passe.

Pour savoir s'il n'y a point de petits trous à la chaudière, au chapeau ou à la serpentine, il faut, pour la serpentine, la remplir d'eau avant de la mettre dans la pipe, boucher bien le trou d'en-bas avec un bouchon de liége qui ferme bien juste, & souffler par le gros bout avec un soufflet qui prenne bien juste : s'il y a quelque sinus, l'eau sortira par-là, attendu que le vent du soufflet la presse vivement : alors il faut faire souder cet endroit avant de la mettre dans la pipe ; s'il n'y a point de trou, on sentira que l'eau fait résistance au vent du soufflet : on le retire, parce que la serpentine est bien jointe & bien soudée. Pour le chapeau, il faut le mettre entre ses yeux & le jour, le vuide du côté des yeux ; s'il y a des sinus, on les verra ; s'il n'y en a point, le chapeau est en bon état. Pour la chaudière on s'apperçoit qu'il y a un ou des trous, quand on voit dégoutter du vin dans le feu, ou quelqu'endroit de la maçonnerie mouillé : il faut alors demaçonner la chaudière, pour réparer le mal.

Quand tous les ustensiles sont en ordre, on remplit la pipe d'eau froide, n'importe de quel fond elle vienne, soit de rivière, de puits, de pluie, ou de mer : celle de mer est la moins bonne, parce qu'elle est plûtôt chaude. Il faut que l'eau surmonte la serpentine d'environ un pié. Cette eau sert à rafraîchir l'eau-de-vie qui sort bouillante de la chaudière, en s'élevant en vapeur vers les parois du chapeau, s'écoule par l'ouverture du chapeau, passe dans la queue de ce chapeau, & de-là dans les tours de la serpentine, & en sort par le petit bout, où elle est reçûe dans un bassiot couvert, qui est dans un trou en terre au bas de la pipe, & où elle entre au moyen d'un petit vase de cuivre ou d'autre métal, qui est fait en forme d'un petit entonnoir plat, que l'on place sur le petit bout de la serpentine : cet entonnoir est percé à l'autre bout d'un trou, sous lequel il y a une petite queue ou douille, qui entre dans un trou fait exprès au bassiot, par où se vuide l'eau-de-vie qui vient de la chaudière. On appelle le trou en terre où l'on place le bassiot, faux bassiot. On donne à ces ustensiles les noms qui sont en usage dans la province où l'on s'en sert.

On a dit que cette eau dans la pipe sert à rafraîchir l'eau-de-vie avant qu'elle entre dans le bassiot ; car quand elle y entre chaude, elle est ordinairement âcre, ce qui lui vient des parties du feu dont elle est remplie en sortant de la chaudière ; & plûtôt elle se décharge de ces parties ignées, & plus l'eau-de-vie est douce & agréable à boire, sans rien perdre de sa force : ainsi il est à-propos de rafraîchir cette eau de la pipe de tems en tems, en y en mettant de nouvelle, afin qu'elle soit toûjours froide s'il est possible : car plus l'eau-de-vie vient froide, & meilleure elle est. Il faut toûjours de nouvelle eau à toutes les chauffes.

Ce bassiot est fait avec des douves, comme sont celles des tonneaux ; il est lié avec des cerceaux, comme on lie les tonneaux ; il est fermé ou foncé dessus & dessous pour la conservation, & empêcher l'évaporation de l'eau-de-vie qui y entre. Ce bassiot a deux trous sur son fond d'en-haut, qui ont chacun leur bouchon mobile ; l'un des trous est celui où entre la queue du petit entonnoir, & l'autre sert pour sonder & voir combien il y a d'eau-de-vie de venue. Ce bassiot est jaugé à la jauge d'usage dans le pays, afin que l'on puisse savoir précisément ce qu'il contient. On sait ce qu'il y a dedans d'eau-de-vie, quoiqu'il ne soit pas plein ; on a pour cela un bâton fait exprès, sur lequel on a mesuré exactement les pots & veltes de liqueur que l'on y a mise, à mesure qu'on l'a jaugé, tellement que quand il n'y a dans le bassiot que quatre, cinq, six, sept pots plus ou moins de liqueur, en coulant le bâton dedans & l'appuyant au fond du bassiot, l'endroit où finit la hauteur de la liqueur qui est dans le bassiot, doit marquer sur le bâton le nombre des pots ou veltes qui y sont contenues, & cela par des marques graduées & numérotées, qui sont empreintes ou entaillées sur ce bâton. Ce bassiot doit être posé bien à-plomb & bien solide dans le faux bassiot. On sait que pour un pot il faut deux pintes, & que la velte contient quatre pots.

On a dit qu'au fourneau qui est sous la chaudiere, il y avoit deux ouvertures ; l'une pour y faire entrer le bois, & l'autre pour laisser échapper la fumée. Ces deux ouvertures ont chacune leur fermeture de fer ; celle de devant par une plaque de fer, avec une poignée, pour la placer ou l'enlever à volonté : on appelle cette plaque, une trappe. L'ouverture de la fumée a également sa fermeture, mais elle n'est pas placée à l'orifice du trou ; on sait que par ce trou, la fumée du feu monte dans la cheminée pour se répandre dans l'air ; la fermeture de ce trou est placée au-dessus de la maçonnerie de la chaudiere, un peu sur le côté : ensorte que le tuyau de cette fumée, qui prend sous la chaudiere, est un peu dévoyé, pour gagner le conduit de la cheminée. Cette fermeture consiste dans une plaque de fer, longue environ d'un pié, & large de quatre pouces & demi, ce qui doit boucher le tuyau de la cheminée : ainsi ce tuyau ne doit avoir que cela de largeur, & être presque quarré ; on appelle cette fermeture, une tirette, parce qu'on la tire pour l'ôter, & on la pousse pour la remettre, c'est-à-dire pour ouvrir & fermer ce trou, qui répond au-dehors au-dessus de la chaudiere par une fente, dans le mur du tuyau de la cheminée ; il ne faut pas néanmoins que cette tirette bouche tout-à-fait le tuyau de la cheminée, parce que pour l'entretien du feu, il faut qu'il s'en exhale un peu de fumée, sans quoi il seroit étouffé sous le fourneau : ainsi il peut rester autour de la tirette une ligne ou deux de vuide.

Ces deux plaques de fer servent pour entretenir le feu sous le fourneau dans un degré égal de chaleur ; & quand il n'y a pas assez d'air, on tire tant-soit-peu la tirette ; s'il y en a trop, on la pousse tout-à-fait : de façon que le feu qui est sous la chaudiere, n'étant point animé par un air étranger, brûle également, & entretient le bouillon de la chaudiere dans une égale effervescence, ce qui fait que l'eau-de-vie vient toûjours presque également & doucement ; ce qui contribue beaucoup à sa bonté.

Quand la chaudiere est coiffée, on continue à mettre du menu bois sous le fourneau, jusqu'à ce que la vapeur qui sort du vin, & qui monte au fond du chapeau, soit entrée dans la serpentine, & soit sur le point de gagner les tours de la serpentine ; ce que l'on connoît en mettant la main sur le bout de la queue du chapeau, du côté de la serpentine : s'il est bien chaud, c'est une preuve qu'il y a passé de la vapeur assez considérablement pour l'échauffer : alors on met du gros bois sous le fourneau ; ce sont des bûches coupées de longueur, pour ne pas exceder celle du fourneau, & ne pas empêcher que l'on n'en ferme bien l'ouverture avec la trappe ; on y met de ce gros bois autant qu'il en faut pour remplir le fourneau presqu'en entier, & assez suffisamment pour faire venir toute la bonne eau-de-vie ; car le fourneau une fois fermé, on ne doit plus l'ouvrir : on laisse cependant parmi ces bûches assez de vuide pour l'agitation de l'air. On appelle cela, garnir la chaudiere. Lorsque le fourneau est rempli, on met la trappe pour en boucher l'ouverture d'entrée, & on pousse la tirette pour en fermer l'ouverture de la cheminée : ce que l'on n'avoit pas fait, lorsque l'on mettoit la chaudiere en train ; l'eau-de-vie alors vient tranquillement, & le courant ne doit avoir qu'une demi-ligne ou environ de diametre ; plus le courant est fin, & plus l'eau-de-vie est bonne. C'est au brûleur, comme conducteur de la chaudiere, à voir comment ce courant vient : car quelquefois, surtout dans le commencement, il est trouble & gros, parce que l'on n'a pas garni & fermé les ouvertures assez tôt ; & le feu alors ayant trop d'activité, fait monter le vin de la chaudiere par son bouillon, par l'ouverture du chapeau, qui passe ainsi dans la serpentine, & en sort de même : quand on a un ouvrier entendu & soigneux, cela n'arrive point ; mais si cela arrivoit, il faudroit sur le champ jetter un peu d'eau froide sur le chapeau & sur la serpentine, pour arrêter & réprimer cette vivacité du feu : cela ordinairement ne dure qu'un bouillon, parce que le gros bois qu'on a mis dans le fourneau sous la chaudiere, & la suppression de l'air par les fermetures des trous, amortit cette vivacité. S'il étoit entré de cette liqueur trouble dans le bassiot, il faudroit l'ôter en la vuidant, pour ne pas la laisser mêlée avec la bonne eau-de-vie, car cela la rendroit trouble & défectueuse. Lorsque c'est une premiere chauffe que l'on repasse une seconde fois dans la chaudiere, cette liqueur trouble mêlée avec l'autre, n'y fait rien : car on remettra le tout dans la chaudiere pour une seconde chauffe. L'on doit savoir que le grand nombre des brûleurs & de ceux qui font convertir leurs vins en eaux-de-vie, font deux chauffes pour une, la simple & la double ; la simple, c'est la premiere fois ; la double, c'est la seconde fois, dans laquelle on repasse tout ce qui est venu dans la premiere avec de nouveau vin, autant qu'il en faut pour achever de remplir la chaudiere jusqu'au point où elle doit l'être. Supposé que l'on s'apperçoive que le bois ne brûle point sous la chaudiere par le défaut de sa qualité, & qu'il n'a pas assez d'air, il faut lui en donner en tirant un peu la tirette : cela le ranimera ; mais d'abord que l'on s'apperçoit que l'eau-de-vie vient mieux, & par conséquent que le bois brûle mieux, il faut repousser cette tirette & fermer. Il ne faut presque jamais ôter la trappe pendant que l'eau-de-vie vient, on couroit des risques de faire venir trouble : car le feu étant animé par l'air qui entre sous le fourneau, peut tellement prendre de l'activité, que le bouillon du vin en devienne trop élevé, & qu'il ne surmonte jusqu'au trou du chapeau, & de-là ne coule dans la serpentine. Il peut même arriver encore d'autres accidens plus funestes : car le bouillon du vin étant très-violent, peut faire sauter le chapeau de la chaudiere, & répandre le vin qui prend feu alors comme la poudre, ou comme l'eau-de-vie même, ce qui peut mettre le feu dans la maison, brûler les personnes, & causer un incendie des plus fâcheux ; car le feu prenant dans la chaudiere, il s'en éleve une flamme que l'on ne peut éteindre qu'avec de très-grandes peines & beaucoup de danger, & tout ce qui se rencontre de combustible est incendié. Ce sont des malheurs qui arrivent quelquefois par l'ignorance, l'imprudence, ou la négligence de l'ouvrier brûleur ; c'est à quoi il faut bien prendre garde, & on y veille dès qu'on coiffe la chaudiere, en assujettissant bien le chapeau, le calfeutrant bien avec de la cendre, & prenant dans la suite garde à ménager bien son feu : c'est pourquoi il faut bien visiter la serpentine & le chapeau, pour voir s'il n'y a point de trou ; car s'il y en avoit un, quelque petit qu'il pût être, cela causeroit de la perte par l'écoulement de l'eau-de-vie, & exposeroit aux accidens du feu, qu'il faut éviter.

Quand la chaudiere est en bon train, que le bassiot pour la réception de l'eau-de-vie est bien posé, on laisse venir l'eau-de-vie tout doucement, jusqu'à ce qu'il n'y ait plus d'esprit supérieur dans le vin ; car il faut savoir que dans le vin il y a trois sortes de choses, un esprit fort & supérieur, un esprit foible ou infirme, & une partie épaisse, compacte & flegmatique. L'esprit fort & supérieur, est celui qui forme l'eau-de-vie, qui est inflammable, évaporable, fort, brûlant, savoureux, brillant comme du crystal, qui avec sa force a de la douceur, qui est agréable à l'odorat & au goût, quoique violent : cet esprit, quand le feu le détache par son activité des parties grossieres qui l'enveloppent, forme une liqueur extrêmement claire, brillante, vive, & blanche ; ce que nous appellons eau-de-vie, la bonne & forte eau-de-vie. L'esprit foible & infirme, est celui qui s'exhale des parties épaisses, après que l'esprit fort comme plus subtil est sorti : cet esprit foible est assez clair, blanc, transparent ; mais il n'a pas, comme l'esprit fort, cette vivacité, cette inflammabilité, cette saveur, ce bon goût & cette bonne odeur qu'a l'esprit fort : cet esprit n'est dit foible & infirme, que parce qu'il est composé de quelques parties d'esprit fort, & de parties aqueuses & flegmatiques, lesquelles étant supérieures de beaucoup à celles de l'esprit fort, l'absorbent & le rendent tel qu'on vient de le dire ; & comme il y a encore dans ce mêlange des particules de l'esprit fort que l'on veut avoir, & qui feront, comme le pur esprit fort, de bonne eau-de-vie, c'est ce qui fait qu'après la bonne eau-de-vie tirée, on laisse venir jusqu'à la fin cet esprit foible, pour le repasser dans une seconde chauffe. On appelle cet esprit foible, en terme de fabrication d'eau-de-vie, la seconde, c'est-à-dire la seconde eau-de-vie. La troisieme partie du vin, qui est le reste du dedans de la chaudiere, après que ces deux esprits en sont sortis, est une matiere liquide, trouble & brune, qui n'a aucune propriété pour tout ce qui regarde l'eau-de-vie : aussi la laisse-t-on couler dehors par des canaux faits exprès, où elle se vuide par un tuyau de cuivre long d'un pié & de deux pouces de diametre, qui est joint & soudé à la chaudiere sur le côté près le fond, afin que tout puisse se bien vuider ; lequel tuyau est bien & solidement bouché pendant toute la chauffe. On appelle cette derniere partie du vin, la décharge, c'est-à-dire cette partie grossiere qui chargeoit les esprits du vin, & que le feu a séparée & divisée.

On laisse venir cette eau-de-vie dans le bassiot jusqu'à ce qu'il n'y ait plus d'esprit fort ; & pour le connoître, on a une petite bouteille de crystal bien transparente, longue de quatre à cinq pouces, d'un pouce de diametre dans son milieu, & d'un peu moins dans ses extrémités : on l'appelle une preuve, parce qu'elle sert à éprouver ; avec laquelle bouteille on reçoit du tuyau même de la serpentine, cette eau-de-vie qui en vient ; on emplit cette bouteille jusqu'aux deux tiers ; & en mettant le pouce sur l'embouchure & frappant d'un coup ou deux ferme dans la paume de l'autre main, ou sur son genou, & non sur une matiere dure, parce qu'on casseroit la bouteille, on excite cette liqueur, qui devient bouillonnante, & qui forme une quantité de globules d'air dans le haut de cette liqueur : c'est par ce moyen & la disposition, grosseur, & stabilité de ces globules, que les connoisseurs savent qu'il y a encore, ou qu'il n'y a plus de cet esprit fort à venir ; & même avant qu'il soit tout venu, c'est-à-dire quand il est proche de sa fin, ces globules de la preuve commencent à n'avoir plus le même oeil vif, la même grosseur, la même disposition, & la même stabilité ; & quand tout cet esprit fort est venu, il ne se forme plus ou presque plus de globules dans la preuve ; & quoique l'on frappe comme ci-devant, elle ne forme plus qu'une petite écume, qui est presqu'aussi-tôt passée qu'apperçûe. Les ouvriers d'eau-de-vie appellent cela, la perte ; ainsi on dit, la chaudiere commence à perdre, ou est perdue, c'est-à-dire qu'il n'y a plus d'esprit fort & de preuve à venir : & ce qui vient ensuite est la seconde.

Quand on veut avoir de l'eau-de-vie très-forte, on leve le bassiot dès qu'elle perd ; on n'y laisse entrer aucune partie de seconde : on appelle cela, couper à la serpentine, ou de l'eau-de-vie coupée à la serpentine. Et pour recevoir ensuite la seconde, on place un autre bassiot où étoit le premier, qui reçoit cette seconde, comme le premier avoit reçu la bonne eau-de-vie.

Mais comme cette eau-de-vie coupée à la serpentine n'est pas une eau-de-vie de commerce, où on ne la demande pas si forte ; quoiqu'on l'y reçoive bien, quand on la vend telle ; les brûleurs-marchands-vendeurs y laissent venir une partie de la seconde, qui tempere le feu & la vivacité de cette premiere eau-de-vie.

Il y a eu dans une province du royaume (l'Aunis) où l'on fabrique beaucoup d'eau-de-vie, des contestations au sujet de ce mêlange de la seconde avec la bonne eau-de-vie, ou de l'eau-de-vie forte ; les acheteurs disoient qu'il y avoit trop de seconde, & que cela rendoit l'eau-de-vie extrêmement foible au bout de quelques jours, sur-tout après quelque transport & trajet sur mer ; les vendeurs de leur côté disoient que non, & qu'ils fabriquoient l'eau-de-vie comme ils avoient toûjours fait, & que s'il y avoit de la fraude, elle ne venoit pas de leur part : ensorte que cela mettoit dans ce commerce d'eau-de-vie des contestations qui le ruinoient ; chacun crioit à la mauvaise foi, chacun se plaignoit, & peut-être les deux parties avoient raison de se plaindre l'une de l'autre. Sur ces contestations, & pour rétablir & faire refleurir cette branche du commerce, le Roi, par les soins & attentions de M. de Boismont, intendant de la province, a interposé son autorité ; & par son arrêt du conseil du 10 Avril 1753, sa Majesté a ordonné, art. 1. que les eaux-de-vie seront tirées au quart, garniture comprise, c'est-à-dire que sur seize pots d'eau-de-vie forte il n'y aura que quatre pots de seconde. Pour entendre ceci, il faut se rappeller ce que l'on a ci-devant dit ; que la forte eau-de-vie venoit dans le bassiot ; qu'elle étoit forte jusqu'à ce qu'elle eût perdu ; que pour savoir ce qui en étoit venu, & combien il y en avoit dans le bassiot, on avoit un bâton fait exprès, sur lequel il y avoit des marques numérotées qui indiquoient la quantité de liqueur qu'il y avoit dans le bassiot : ainsi supposant qu'en sondant avec le bâton, il marque qu'il y a de la liqueur jusqu'au n°. 20, cela veut dire qu'il y a vingt pots d'eau-de-vie dans le bassiot ; ainsi y ayant vingt pots d'eau-de-vie forte, on peut la rendre & la conserver bonne, marchande, & conforme à l'arrêt du conseil, en y laissant venir cinq pots de seconde, qui se mêlant avec les 20 pots d'eau-de-vie forte, en composent 25 : c'est ce qu'on appelle lever au quart, parce que le quart de 20 est 5, & que l'on ne leve le bassiot qu'après que ces 5 pots de seconde sont mêlés avec les 20 pots d'eau-de-vie forte : & ainsi soit qu'il y ait plus ou moins d'eau-de-vie forte de venue dans le bassiot, on prend le quart de ce qui est venu pour la laisser venir en seconde. Ces pots de seconde sont appellés la garniture, par l'arrêt du conseil.

Lorsque cette eau-de-vie est venue avec sa garniture, on leve le bassiot sur le champ pour y en placer un autre, afin de recevoir tout le reste de la seconde ; & l'on peut dès ce moment vuider ce premier bassiot, & mettre cette bonne eau-de-vie dans un tonneau ou futaille, appellée barrique ou piece ; & l'on peut dire qu'il y a dans cette barrique 25 pots de bonne eau-de-vie marchande, & faite conformément aux intentions du Roi.

Cette futaille, piece, ou barrique, doit être fabriquée suivant le réglement porté par l'arrêt du conseil du 17 Août 1743, rendu aux instances de M. de Barentin, intendant alors de la province, qui vouloit soûtenir ce commerce, où il voyoit dès-lors naître des contestations qui le ruineroient infailliblement, si l'on n'alloit au-devant par l'interposition de l'autorité souveraine ; ces futailles doivent donc être faites conformément à ce réglement, pour qu'elles puissent jauger juste & velter juste, en terme de commerce, ce qu'elles contiennent ; ce que l'on sait par le moyen d'une jauge ou velte numérotée & graduée suivant toutes les proportions géométriques, & approuvée par la police des lieux, laquelle velte l'on glisse diagonalement dans la barrique par la bonde d'icelle.

Il y a pour ce commerce d'eau-de-vie des courtiers auxquels on peut s'adresser : ces gens-là sont chargés de la part des marchands-commissionnaires, ou autres, de l'achat de cette liqueur ; & comme dans les contestations reglées par l'arrêt du conseil de 1753, les courtiers avoient été compris dans les plaintes respectives, le Roi par son édit a établi dans la ville de la Rochelle des agréeurs, pour l'acceptation & pour le chargement des eaux-de-vie : ensorte que sur le certificat des agréeurs à l'acceptation, les eaux-de-vie sont réputées bonnes ; & sur le certificat des agréeurs au chargement, les eaux-de-vie ont été embarquées & chargées bonnes, & cela afin de faire cesser les plaintes des marchands-commettans des provinces éloignées, qui se plaignoient qu'on leur envoyoit de l'eau-de-vie trop foible.

C'est ainsi que se fabrique & se commerce l'eau-de-vie, qui a un flux & reflux continuel dans le prix.

Comme l'on veut conserver tout ce qui est esprit dans le vin que l'on brûle, on fait l'épreuve à la fin de la chauffe, pour savoir s'il y a encore quelque esprit dans ce qui vient de la chaudiere ; & pour cela l'ouvrier brûleur reçoit du tuyau de la serpentine dans un petit vase, un peu de la liqueur qui vient ; & une chandelle flambante à la main, il verse de cette liqueur sur le chapeau brûlant de la chaudiere, & presente la flamme de la chandelle au courant de cette liqueur versée : si le feu y prend, & qu'il y ait encore quelque peu de flamme bleuâtre qui s'éleve, c'est une marque qu'il y a encore de l'esprit dans ce qui vient, & on attend qu'il n'y en ait plus. Quand la flamme de la chandelle n'y prend point, ce n'est plus qu'un flegme inutile : ainsi on leve le chapeau de la chaudiere, & on laisse échapper par le tuyau qui est au-bas de la chaudiere, toute la décharge, c'est-à-dire toute cette liqueur grossiere, impure, & inutile qui reste dans la chaudiere, qui s'écoule dehors, ou dans des trous ou fossés faits exprès, où elle se perd dans les terres ; après quoi on recharge la chaudiere avec de nouveau vin, on y met la seconde que l'on a reçue, & on fait la chauffe comme la premiere fois. Il faut 24 heures pour les deux chauffes, la simple & la double.

Lorsque l'on a deux chaudieres, on les accole l'une contre l'autre ; mais il faut autant de façon à chacune, c'est-à-dire il faut les mêmes ustensiles, un fourneau à part, une cheminée à part, & une conduite & un gouvernement à part. Si on a plusieurs chaudieres, on peut les construire dans le même endroit, mais toûjours chacune doit être garnie de ses ustensiles particuliers.

Les termes dont on s'est servi pour la fabrication & le commerce de cette eau-de-vie, peuvent être différens dans les différentes provinces où l'on fait de l'eau-de-vie : mais le fond de la fabrique & du commerce, est toûjours le même. Voyez l'article DISTILLATION, & la Planche du Distillateur.

EAUX-FORTES, (Chimic) dans la préparation du salpetre, & d'autres opérations de la même nature, on donne le nom d'eaux-fortes à celles qui sont très-chargées ou de sel, ou plus généralement des matieres qui y sont en dissolution.

* EAUX SURES, (Teinture) eau commune, aigrie par la fermentation du son : c'est une drogue non colorante. On donne le même nom au mêlange d'alun & de tartre, qui sert à éprouver les étoffes par le débouilli. Voyez DEBOUILLI & TEINTURE.

EAU DONNER, (Teinture) c'est achever de remplir la cuve qui ne jette pas du bleu, & y mettre de l'indigo pour qu'elle en donne.

EAUX AMERES DE JALOUSIE, (Hist. anc.) il est parlé dans la loi de Moyse, d'une eau qui servoit à prouver si une femme étoit coupable ou non d'adultere.

Voici comment on procédoit : le prêtre présentoit à la femme l'eau de jalousie, en lui disant : " Si vous vous êtes retirée de votre mari, & que vous vous soyez souillée en vous approchant d'un autre homme, &c. que le Seigneur vous rende un objet de malédiction, & un exemple pour tout son peuple, en faisant pourrir votre cuisse & enfler votre ventre ; que cette eau entre dans vos entrailles, pour faire enfler votre ventre & pourrir votre cuisse ". Et la femme répondra, ainsi soit-il. Le prêtre écrira ces malédictions dans un livre, & il les effacera ensuite avec l'eau amere. Lorsqu'il aura fait boire à la femme l'eau amere, il arrivera que si elle a été souillée, elle sera pénétrée par cette eau, son ventre s'enflera, & sa cuisse pourrira, &c. Que si elle n'a point été souillée, elle n'en ressentira aucun mal, & elle aura des enfans. Num. cap. v. Voilà une pratique qui prouve certainement que Jehova n'étoit pas seulement le Dieu des Juifs, mais qu'il en étoit encore le souverain, & que ces peuples vivoient sous une théocratie. Chambers. (G)

EAU LUSTRALE, (Myth.) ce n'étoit autre chose que de l'eau commune, dans laquelle on éteignoit un tison ardent tiré du foyer des sacrifices. Cette eau étoit mise dans un vase, qu'on plaçoit à la porte ou dans le vestibule des temples ; & ceux qui y entroient s'en lavoient eux-mêmes, ou s'en faisoient laver par les prêtres, prétendant avoir par cette cérémonie acquis la pureté de coeur nécessaire pour paroître en présence des dieux. Dans certains temples il y avoit des officiers préposés pour jetter de l'eau lustrale sur tous les passans ; & à la table de l'empereur, ils en répandoient quelques gouttes sur les viandes. Dans toute maison où il y avoit un mort, on mettoit à la porte un vase d'eau lustrale, préparée dans quelqu'autre lieu où il n'y avoit point de mort : on en lavoit le cadavre ; & tous ceux qui venoient à la maison du mort, avoient soin de s'asperger de cette eau, pour se préserver des souillures qu'ils croyoient contracter par l'attouchement ou par la vûe des cadavres. Chambers. (G)

EAU-BENITE, (Hist. ecclésiast.) eau dont on fait usage dans l'Eglise romaine après l'avoir consacrée avec certaines prieres, exorcismes & cérémonies. Celle qu'on fait solennellement tous les dimanches dans les paroisses, sert pour effacer les péchés véniels, chasser les démons, préserver du tonnerre, &c. c'est ce que dit le dictionnaire de Trévoux.

Les évêques grecs ou leurs grands vicaires font le 5 Janvier sur le soir l'eau-benite, parce qu'ils croyent que Jesus-Christ a été baptisé le 6 de ce même mois ; mais ils n'y mettent point de sel, & ils trouvent fort à redire (on ne sait pas pourquoi) que nous en mettions dans la nôtre. On boit cette eau-benite, on en asperge les maisons, on la répand chez tous les particuliers ; ensuite le lendemain jour de l'épiphanie, les papas font encore de l'eau-benite nouvelle qui s'employe à benir les églises prophanées & à exorciser les possédés.

Les prélats arméniens ne font de l'eau-benite qu'une fois l'année ; & ils appellent cette cérémonie le baptême de la croix, parce que le jour de l'épiphanie ils plongent une croix dans l'eau, après avoir récité plusieurs oraisons. Dès-que l'eau-benite est faite, chacun en emporte chez soi ; les prêtres arméniens, & sur-tout les prélats, retirent de cette cérémonie un profit très-considérable.

Il y avoit parmi les Hébreux une eau d'expiation dont parle le chap. xjx. du livre des nombres. On prenoit de la cendre d'une vache rousse, on mettoit cette cendre dans un vase où l'on jettoit de l'eau, avec laquelle on faisoit des aspersions dans les maisons, sur les meubles, & sur les personnes qui avoient touché quelque chose d'immonde. Telle est apparemment l'origine de benir avec de l'eau, vers le tems de pâques, dans quelques pays catholiques, les maisons, les meubles, & même les alimens.

Enfin les Payens avoient aussi leur eau sacrée. Voyez l'article EAU LUSTRALE.

Il est assez vraisemblable, comme le prétend le P. Carmeli, que la connoissance qu'on avoit des vertus de l'eau, engagea les hommes à s'en servir pour les cérémonies religieuses. Ils observent que cet élément entretenoit, nourrissoit & faisoit végéter les plantes ; ils lui trouverent la propriété de laver, de nettoyer & de purifier les corps. Ils regarderent en conséquence les fleuves, les rivieres & les fontaines, comme des symboles de la divinité ; ils porterent dès-lors jusqu'à l'idolatrie le respect qu'ils avoient pour l'eau, & lui offrirent un encens sacrilége. Enfin elle fut employée dans les rits sacrés presque par tous les peuples du monde ; & cet usage est venu jusqu'à nous. Il ne faut donc point douter que l'eau d'expiation des Juifs, l'eau lustrale des Payens, & l'eau-benite des Chrétiens, ne partent du même principe ; mais l'application en est bien différente, puisque nous ne sommes ni Juifs ni Payens. Article de M. le Chevalier DE JAUCOURT.


EAUSE(Géog. mod.) ville d'Armagnac en Gascogne. C'est la capitale de l'Eausan. Long. 17. 42. lat. 43. 56.


EAUX ET FORESTS(Jurispr.) On comprend ici sous le terme d'eaux les fleuves, les rivieres navigables, & autres ; les ruisseaux, étangs, viviers, pêcheries. Il n'est pas question ici de la mer ; elle fait un objet à part pour lequel il y a des reglemens & des officiers particuliers.

Le terme de forêts signifioit anciennement les eaux aussi-bien que les bois, présentement il ne signifie plus que les forêts proprement dites, les bois, garennes, buissons.

Sous les termes conjoints d'eaux & forêts, la Jurisprudence considere les eaux, & tout ce qui y a rapport, comme les moulins, la pêche, le curage des rivieres ; elle considere de même les forêts, & tous les bois en général, avec tout ce qui peut y avoir rapport.

Les eaux & forêts du prince, ceux des communautés & des particuliers, sont également l'objet des lois, tant pour déterminer le droit que chacun peut avoir à ces sortes de biens, que pour leur conservation & exploitation.

On entend aussi quelquefois par le terme d'eaux & forêts les tribunaux & les officiers établis pour connoître spécialement de toutes les matieres qui ont rapport aux eaux & forêts.

Ce n'est pas d'aujourd'hui que les eaux & forêts ont mérité l'attention des lois ; il paroît que dans tous les tems & chez toutes les nations, ces sortes de biens ont été regardés comme les plus précieux.

Les Romains qui avoient emprunté des Grecs une partie de leurs lois, avoient établi plusieurs regles par rapport aux droits de propriété ou d'usage que chacun pouvoit prétendre sur l'eau des fleuves & des rivieres, sur leurs rivages, sur la pêche, & autres objets qui avoient rapport aux eaux.

La conservation & la police des forêts & des bois paroît sur-tout avoir toûjours mérité une attention particuliere, tant à cause des grands avantages que l'on en retire par les différens usages auxquels les bois sont propres, & sur-tout pour la chasse, qu'à cause du long espace de tems qu'il faut pour produire les bois.

Aussi voit-on que dans les tems les plus reculés il y avoit déjà des personnes préposées pour veiller à la conservation des bois.

Salomon demanda à Hiram roi de Tyr, la permission de faire couper des cedres & des sapins du Liban pour bâtir le temple.

On lit aussi dans Esdras, lib. II. cap. ij. que quand Nehemias eut obtenu du roi Artaxercès surnommé Longuemain, la permission d'aller rétablir Jerusalem, il lui demanda des lettres pour Asaph garde de ses forêts, afin qu'il lui fît délivrer tout le bois nécessaire pour le rétablissement de cette ville.

Aristote en toute république bien ordonnée desire des gardiens des forêts, qu'il appelle , sylvarum custodes.

Ancus Martius quatrieme roi des Romains, réunit les forêts au domaine public, ainsi que le remarque Suétone.

Entre les lois que les décemvirs apporterent de Grece, il y en avoit qui traitoient de glande, arboribus, & pecorum pastu.

Ils établirent même des magistrats pour la garde & conservation des forêts, & cette commission étoit le plus souvent donnée aux consuls nouvellement créés, comme il se pratiqua à l'égard de Bibulus & de Jule-César, lesquels étant consuls, eurent le gouvernement général des forêts, ce que l'on désignoit par les termes de provinciam ad sylvam & colles ; c'est ce qui a fait dire à Virgile : Si canimus sylvas, sylvae sunt consule dignae. Voyez Suétone en la vie de Jule-César.

Les Romains établirent dans la suite des gouverneurs particuliers dans chaque province pour la conservation des bois, & firent plusieurs lois à ce sujet. Ils avoient des forestiers ou receveurs établis pour le revenu & profit que la république percevoit sur les bois & forêts, & des préposés à la conservation des bois & forêts nécessaires au public à divers usages, comme Alexandre Severe, qui les réservoit pour les thermes.

Lorsque les Francs firent la conquête des Gaules, ce pays étoit pour la plus grande partie couvert de vastes forêts, ce que nos rois regarderent avec raison comme un bien inestimable.

La conservation des bois paroissoit dès-lors un objet si important, que les gouverneurs ou gardiens de Flandres, avant Baudoüin surnommé Bras-de-fer, étoient nommés forestiers, à cause que ce pays étoit alors couvert pour la plus grande partie de la forêt Chambroniere : le titre de forestiers convenoit d'ailleurs aussi-bien aux eaux qu'aux forêts.

Les rois de la seconde race défendirent l'entrée de leurs forêts, afin que l'on n'y commît aucune entreprise. Charlemagne enjoignit aux forestiers de les bien garder ; mais il faut observer que ce qui est dit des forêts dans les capitulaires, doit quelquefois s'entendre des étangs ou garennes d'eau, qui étoient encore alors comprises sous le terme de forêts.

Aymoin fait mention que Thibaut Filetoupe étoit forestier du roi Robert, c'est-à-dire inspecteur général de ses forêts. Il y avoit aussi dès-lors de simples gardes des forêts, appellés saltuarios & sylvarios custodes.

La plus ancienne ordonnance que l'on ait trouvée des rois de la troisieme race, qui ait quelque rapport aux eaux & forêts, est une ordonnance de Louis VI. de l'an 1115, concernant les mesureurs & arpenteurs des terres & bois.

Mais dans le siecle suivant il y eut deux ordonnances faites spécialement sur le fait des eaux & forêts ; l'une par Philippe-Auguste, à Gisors en Novembre 1219 ; l'autre par Louis VIII. à Montargis en 1223.

Les principaux réglemens faits par leurs successeurs, par rapport aux eaux & forêts, sont l'ordonnance de Philippe-le-Hardi, en 1280 ; celle de Philippe-le-Bel, en 1291 & en 1309 ; celle de Philippe V. en 1318, de Charles-le-Bel, en 1326 ; du roi Jean, en 1355 ; de Charles V. en 1376 ; de Charles VI. en 1384, 1387, 1402, 1407 & 1415 ; de François I. en 1515, 1516, 1518, 1520, 1523, 1534, 1535, 1539, 1540, 1543, 1544 & 1545 ; d'Henri II. en 1548, 1552, 1554, 1555, 1558 ; de Charles IX. en 1561, 1563, 1566 & 1573 ; d'Henri III. en 1575, 1578, 1579, 1583 & 1586 ; d'Henri IV. en 1597 ; de Louis XIII. en 1637, & de Louis XIV. au mois d'Août 1669.

Cette derniere ordonnance est celle qu'on appelle communément l'ordonnance des eaux & forêts, parce qu'elle embrasse toute la matiere, & résume ce qui étoit dispersé dans les précédentes ordonnances. Elle est divisée en trente-deux titres différens, qui contiennent chacun plusieurs articles. Elle traite d'abord dans les quatorze premiers titres, de la compétence des officiers des eaux & forêts ; savoir de la jurisdiction des eaux & forêts en général, des officiers des maîtrises, des grands-maîtres, des maîtres particuliers, du lieutenant, du procureur du roi, du garde-marteau, des greffiers, gruyers, huissiers-audienciers, gardes généraux, sergens & gardes des forêts & bois tenus en grueries, grairies, &c. des arpenteurs, des assises, de la table de marbre, des juges en dernier ressort, & des appellations.

Les titres suivans traitent de l'assiette, balivage & martelage, & vente des bois ; des recollemens, des ventes, des chablis & des menus marchés ; des ventes & adjudications ; des panages, glandées & paissons ; des droits de pâturage & panage ; des chauffages & autres usages des bois, tant à bâtir qu'à réparer ; des bois à bâtir pour les maisons royales & bâtimens de mer ; des eaux & forêts, bois & garennes tenus à titre de doüaire, &c. des bois en gruerie, grairie, tiers & danger ; des bois appartenans aux ecclésiastiques & gens de main-morte ; des bois, prés, marais, landes, pâtis, pêcheries, & autres biens appartenans aux communautés & habitans des paroisses ; des bois appartenans à des particuliers ; de la police & conservation des forêts, eaux & rivieres ; des routes & chemins royaux ès forêts & marche-piés des rivieres ; des droits de péages, travers & autres ; des chasses, de la pêche, enfin des peines, amendes, restitutions, dommages-intérêts & confiscations.

Nous avons crû ne pouvoir mieux faire que de rapporter ainsi les titres de cette ordonnance, pour faire connoître exactement quelles sont les matieres qu'elle embrasse, & que l'on comprend sous les termes d'eaux & forêts.

Depuis l'ordonnance de 1669, il est encore intervenu divers édits, déclarations & arrêts de réglemens, pour décider plusieurs cas qui n'étoient pas prévûs par l'ordonnance.

Les tribunaux établis pour connoître des matieres d'eaux & forêts, & de tout ce qui y a rapport, sont, 1°. les juges en dernier ressort, composés de commissaires du parlement, & d'une partie des officiers de la table de marbre, pour juger les appellations des maîtrises, grueries royales, grueries particulieres non royales, & de toutes les autres justices seigneuriales, sur le fait des réformations, usages, abus, délits & malversations commis dans les eaux & forêts, & sur les faits de chasse au grand-criminel ; 2°. les tables de marbre du palais de Paris, de Roüen, Dijon, Bordeaux, Metz & autres, pour juger les appellations ordinaires des maîtrises ; 3°. les maîtrises particulieres ; 4°. les grueries royales, 5°. les grueries en titre, non royales, & les autres justices seigneuriales, lesquelles, sans avoir le titre de gruerie, en ont tous les attributs.

La compétence de chacun de ces tribunaux sera expliquée en son lieu, aux mots GRUERIE, JUGES EN DERNIER RESSORT, MAITRISE, TABLES DE MARBRE, & JUSTICE SEIGNEURIALE.

Les officiers des eaux & forêts étoient anciennement nommés forestiers, maîtres des garennes, & depuis, maîtres des eaux & forêts.

Ceux qui ont présentement l'inspection & jurisdiction sur les eaux & forêts, sont les grands-maîtres, les maîtres particuliers, les gruyers, verdiers.

Il y a aussi dans les tables de marbre, maîtrises & grueries, d'autres officiers, tels que des lieutenans, un procureur du roi, un garde-marteau, un greffier, des huissiers-audienciers, des sergens-garde-bois, des sergens-gardes-pêche, des arpenteurs, des receveurs & collecteurs des amendes, &c. Nous expliquerons ce qui concerne ces différens officiers, soit en parlant des tribunaux où ils exercent leurs fonctions, soit dans les articles particuliers de ces officiers, pour ceux qui ont une dénomination propre aux eaux & forêts, tels que les gardes-marteau, gardes-chasse, sergens-à-garde, sergens-forestiers, sergens-gardes-pêche.

Plusieurs matieres des eaux & forêts se trouvent déjà expliquées ci-devant aux mots AIRE, ALLUVION, ATTERISSEMENT, BAC, BALIVEAUX, BATARDEAUX, BOIS, BRUYERES, BUCHERONS, BUCHES, CANAUX, CAPITAINERIES, CEPEES, CHABLIS, CHARMES, CHASSE, CHEMINS, CHENE, CHOMMAGE, COLLECTEUR DES AMENDES, CORMIERS, COUPES, CURAGE, DANGER, DEFFENDS, DEFRICHEMENT, DELITS, DOUBLEMENT.

Nous expliquerons le surplus ci-après, aux mots ECUISSER, ECLUSES, ENCROUER, ESHOUPER, ESSARTER, ETALON, ETANT, ETANG, FAUCHAISON, FLOTTAGE, FORETS, FOSSE, FOUEE, FRAY, FURTER, FUTAYE, GARENNES, GISANT, GLANDEE, GORDS, HALOTS, HAUTE-FUTAYE, LANDES, LAPINS, LAYES, MARTEAU, MARTELAGE, MERREIN, MOULINS, NAVIGATION, PAISSONS, PALUDS, PANAGE, PARCS, PAROI, PATURAGE, PATIS, PEAGES, PERTUIS, PECHE, PIES-CORMIERS, POCHES, POISSON, RABOUGRIS, RABOULIERES, RECEPAGE, RECOLLEMENS, RESERVES, RIVERAINS, RIVIERE, ROUTES, RUISSEAU, SEGRAIRIES, SOUCHETAGE, TAILLIS, TERRIERS, TIERS & DANGER, TIERS-LOT, TRIAGE, VENTE, VISITE, USAGE, USAGERS, & plusieurs autres termes qui ont rapport à cette matiere. (A)

EAU, (Jurispr.) suivant le droit romain, l'eau de la mer, celle des fleuves & des rivieres en général, & toute eau coulante, étoient des choses publiques dont il étoit libre à chacun de faire usage.

Il n'en est pas tout-à-fait de même parmi nous : il n'est pas permis aux particuliers de prendre de l'eau de la mer, de crainte qu'ils n'en fabriquent du sel, qui est un droit que nos rois se sont réservé.

A l'égard de l'eau des fleuves & des rivieres navigables, la propriété en appartient au roi, mais l'usage en est public.

Les petites rivieres & les eaux pluviales qui coulent le long des chemins, sont aux seigneurs hauts-justiciers : les ruisseaux appartiennent aux riverains.

Il est libre à chacun de puiser de l'eau dans les fleuves, rivieres & ruisseaux publics ; mais il n'est point permis d'en détourner le cours au préjudice du public ni d'un tiers, soit pour arroser ses prés, pour faire tourner un moulin, ou pour quelqu'autre usage, sans le consentement de ceux auxquels l'eau appartient.

Le droit actif de prise d'eau peut néanmoins s'acquérir par prescription, soit avec titre ou sans titre, comme les autres droits réels ; par une possession du nombre d'années requis par la loi du lieu.

Mais la faculté de prendre de l'eau ne se prescrit point par le non-usage, sur-tout tandis que l'écluse où l'on puisoit l'eau est détruite.

Celui qui a la source de l'eau dans son fonds, peut en disposer comme bon lui semble pour son usage ; au-lieu que celui dans le fonds duquel elle ne fait simplement que passer, peut bien arrêter l'eau pour son usage, mais il ne peut pas la détourner de son cours ordinaire. Voyez au code de aquaeduct. Franç. Marc, tome I. quest. dlxxxjx. & dxcvij. Henrys, tome II. liv. IV. quest. xxxv. & xxxvij. Basset, tome II. liv. III. tit. vij. ch. 1 & 7. (A)

EAU BOUILLANTE, (Jurispr.) servoit autrefois d'épreuve & de supplice. Voyez ci-après EPREUVE DE L'EAU BOUILLANTE, & aux mots BOUILLIR, PEINE, SUPPLICE.

EAU CHAUDE, voyez ci-dev. EAU BOUILLANTE.

EAU FROIDE, voyez ci-après EPREUVE DE L'EAU FROIDE. (A)

EAU, (Marine) Faire de l'eau, en terme de marine, ou faire aiguade, c'est remplir des futailles destinées à contenir l'eau nécessaire pour les besoins de l'équipage pendant le cours du voyage. Il faut, autant qu'il est possible, ne choisir que des eaux de bonne qualité & saines, tant pour éviter les maladies que les mauvaises eaux peuvent causer, que parce qu'elles se conservent mieux, & sont moins sujettes à se corrompre.

Eau douce, on donne ce nom aux eaux de fontaine, de riviere, &c.

Eau salée, c'est l'eau de la mer.

Eau saumache, c'est de l'eau qui, sans avoir tout le sel & l'âcreté de l'eau de mer, en tient cependant un peu ; ce qui se trouve quelquefois, lorsqu'on est obligé de prendre de l'eau dans des puits que l'on creuse sur le bord de la mer : on ne s'en sert que dans un grand besoin.

Eau basse, eau haute ou haute eau, morte eau, se disent des eaux de la mer lorsqu'elle monte ou descend. Voyez MAREE.

Faire eau, terme tout différent de faire de l'eau : il se dit d'un vaisseau où l'eau entre par quelqu'ouverture, de quelque cause qu'elle provienne, soit dans un combat par un coup de canon reçû à l'eau, c'est-à-dire dans les parties qui sont sous l'eau ; soit par quelques coutures qui s'ouvrent, ou toute autre voie par où l'eau pénetre dans la capacité du vaisseau.

Eau du vaisseau, c'est la trace que le navire laisse sur l'eau dans l'endroit où il vient de passer ; c'est ce qu'on appelle le sillage, l'oüaiche ou la seillure. Lorsqu'on suit un vaisseau de très-près, & qu'on marche dans son sillage, on dit être dans ses eaux.

Mettre un navire à l'eau, c'est le mettre à la mer, ou le pousser à l'eau de dessus le chantier, après sa construction ou son radoub. Voyez LANCER. (Z)

EAU DE NEF, terme de Riviere, est la portion d'eau qui coule entre deux bateaux sur lesquels sont posées deux pieces de bois, par-dessus lesquelles on décharge le vin.

EAU, (Manége) envisagée par ses usages relativement aux chevaux.

1°. Elle en est la boisson ordinaire.

Je ne sai comment on pourroit accorder les idées d'Aristote, & de quelques écrivains obscurs qui n'ont parlé que d'après lui, avec celles que nous nous formons des effets que cet élément produit dans nos corps & dans celui des animaux. Ce philosophe, à l'étude & aux observations duquel Alexandre en soûmit une multitude de toute espece, ne me paroît point aussi superieur dans les détails, qu'il l'a été par rapport aux vûes générales. A l'en croire, les chevaux & les chameaux boivent l'eau trouble & épaisse avec plus de plaisir que l'eau claire ; la preuve qu'il en apporte, est qu'ils la troublent eux-mêmes : il ajoûte que l'eau chargée de beaucoup de particules hétérogenes, les engraisse, parce que dès-lors leurs veines se remplissent davantage.

La seule exposition des faits allégués par ce grand homme, & des causes sur lesquelles il les appuie, suffiroit aujourd'hui pour en demontrer la fausseté ; mais peut-être des personnes pénétrées d'une estime aveugle & outrée pour les opinions des anciens, me reprocheroient de n'avoir qu'un mépris injuste pour ces mêmes opinions : ainsi je crois devoir, en opposant la raison à l'autorité, me mettre à l'abri du blâme auquel s'exposent ceux qui tombent dans l'un ou dans l'autre de ces excès.

Il est singulier que le même naturaliste, qui, pour exprimer le plaisir que le cheval ressent en se baignant, le nomme animal philolutron, philydron, soit étonné de voir qu'il batte & qu'il agite communément l'eau au moment où il y entre, & n'impute cette action de sa part qu'au dessein & à la volonté de la troubler, pour s'en abreuver avec plus de satisfaction. Il me semble qu'en attribuant ces mouvemens, que nous ne remarquons que rarement dans les chevaux accoûtumés à boire dans la riviere, au desir naturel à l'animal philolutron, de faire rejaillir par ce moyen l'eau sur lui-même, ou de s'y plonger, on ne se seroit pas si éloigné de la vraisemblance.

L'expérience est mille fois plus sûre que le raisonnement. Présentez à l'animal de l'eau trouble, mais sans odeur ou mauvais goût, & de l'eau parfaitement limpide, il s'abreuvera indifféremment de l'une ou de l'autre : conduisez-le dans une riviere, dès qu'il sera véritablement altéré, il boira sur le champ, & ne cherchera point d'abord à en troubler l'eau : permettez-lui de la battre & de l'agiter à son gré, il s'y couchera infailliblement : examinez enfin ce dont ont été témoins nombre d'écrivains qui ont enrichi le recueil curieux qui a pour titre, Scriptores rei rusticae veteres, &c. & ce dont vous pouvez vous assûrer par vous-même, vous verrez que beaucoup de chevaux brûlant d'une soif ardente, ne sont point pressés de l'étancher, lorsqu'on ne leur offre à cet effet qu'une eau sale & brouillée. Aristote, Crescentius, Ruellius & quelques autres, prêtent donc à l'animal une intention qu'il n'a point, & ont laissé échapper celle qu'il a réellement, & qui lui est suggérée par un instinct & par un goût qu'ils reconnoissoient néanmoins en lui.

Il n'est pas douteux que c'est ce même goût qui le sollicite & qui l'engage à plonger sa tête plus ou moins profondément dans l'auge ou dans le seau qui contient sa boisson. Cette action, à laquelle il ne se livre que lorsque l'altération n'est pas considérable, a cependant occasionné de nouveaux écarts. Pline en a conclu que les chevaux trempent les nazeaux dans l'eau quand ils s'abreuvent. Jerôme Garembert, quest. xlv. a avancé qu'ils y plongent la tête jusqu'aux yeux, tandis que les ânes & les mulets hument du bord des levres. Un naturaliste moderne, qui sans doute n'a vérifié ni l'un ni l'autre de ces faits, & qui n'a peut-être prononcé que sur la foi des Naturalistes qu'il a consultés, n'a pas craint de regarder la froideur de l'eau qui frappe la membrane muqueuse de l'animal au moment où il boit, comme la cause d'une maladie dont la source n'est réellement que dans le sang : il suggere même un expédient assez particulier pour la prévenir. Il conseille à cet effet d'essuyer les nazeaux du cheval chaque fois qu'il a bû. Telle est la triste condition de l'esprit humain, les vérités les plus sensibles se dérobent à lui ; & des écrits dans lesquels brillent l'érudition & le plus profond savoir, sont toûjours semés d'une foule d'erreurs.

Ce n'en seroit pas une moins grossiere que d'imaginer sur le nom & sur la réputation d'Aristote, que l'eau trouble engraisse le cheval, & lui est plus salutaire que d'autre. Pour peu que l'on soit éclairé sur le méchanisme des corps animés, on rejette loin de soi le principe pitoyable sur lequel est établie cette doctrine. Il seroit très-difficile de découvrir la sorte d'élaboration à la faveur de laquelle des corpuscules terrestres & grossiers aideroient à fournir un chyle balsamique, & propre à une assimilation d'où résulteroit une homogenéité véritable. Non-seulement le fluide aqueux dissout les humeurs visqueuses, entretient la fluidité du sang, tient tous les émonctoires convenables ouverts, débarrasse tous les conduits, & facilite merveilleusement la plus importante des excrétions, c'est-à-dire la transpiration insensible ; mais sans son secours la nutrition ne sauroit être parfaitement opérée : il est le véhicule qui porte le suc nourricier jusque dans les pores les plus tenus & les plus déliés des parties. Il suit de cette vérité & de ces effets, que les seules eaux bienfaisantes seront celles qui, legeres, pures, simples, douces & claires, passeront avec facilité dans tous les vaisseaux excrétoires ; & nous devons penser que celles qui sont crues, pesantes, croupissantes, inactives, terrestres, & imprégnées en un mot de parties hétérogenes grossieres, forment une boisson très-nuisible, attendu la peine qu'elles ont de se frayer une route à travers des canaux, à l'extrémité desquels elles ne parviennent jamais sans y causer des obstructions. J'avoue que celles-ci, eu égard à la construction de l'animal, à la force de ses organes digestifs, au genre d'alimens dont il se nourrit, &c. ne sont point aussi pernicieuses pour lui que pour l'homme : nous ne devons pas néanmoins nous dispenser de faire attention aux différentes qualités de celles dont nous l'abreuvons. Les eaux trop vives suscitent de sortes tranchées, des avives considérables. Les eaux de neige provoquent ordinairement une toux violente, un engorgement considérable dans les glandes sublinguales & maxillaires ; elles excitent en même tems dans les jeunes chevaux un flux considérable par les nazeaux, d'une humeur plus ou moins épaisse, & d'une couleur plus ou moins foncée.

Le tems & la maniere d'abreuver ces sortes d'animaux, sont des points qui importent essentiellement à leur conservation.

On ne doit jamais, & dans aucune circonstance, les faire boire quand ils ont chaud, quand ils sont essoufflés, & avant de les avoir laissé reposer plus ou moins long-tems. L'heure la plus convenable pour les abreuver, est celle de huit ou neuf heures du matin, & de sept ou huit heures du soir. En été on les abreuve trois fois par jour, & la troisieme fois doit être fixée à environ cinq heures après la premiere. Il est vrai qu'eu égard aux chevaux qui travaillent & aux chevaux qui voyagent, un pareil régime ne sauroit être exactement constant ; mais il ne faut point absolument s'écarter & se départir de la maxime qui concerne le cheval hors d'haleine, & qui est en sueur. Nos chevaux de manége ne boivent qu'une heure ou deux après que nos exercices sont finis ; le soir on les abreuve à sept heures, & toûjours avant de leur donner l'avoine : cette pratique est préférable à celle de leur donner le grain avant la boisson, à moins que le cheval ayant eu très-chaud, on ne lui donne une mesure d'avoine avant & après qu'il aura bû.

Plusieurs personnes sont en usage d'envoyer leurs chevaux boire à la riviere ; cette habitude, blâmée d'un côté par Xénophon, & loüée de l'autre par Camerarius, ne sauroit être improuvée, pourvû que l'on soit assûré de la sagesse de ceux qui les y conduisent, qu'on ne les y mene pas dans le tems le plus âpre de l'hyver, & qu'on ait l'attention à leur retour, non-seulement d'avaler avec les mains l'eau dont leurs quatre jambes sont encore mouillées, mais de leur essuyer & de leur sécher parfaitement les piés.

Ceux qui abreuvent l'animal dans l'écurie doivent, en hyver, avoir grand soin de lui faire boire l'eau sur le champ & aussi-tôt qu'elle est tirée. Dans l'été au contraire il est indispensable de la tirer le soir pour le lendemain matin, & le même matin pour le soir du même jour. Je ne suis point sur ce fait d'accord avec Camerarius ; il invective vainement les palefreniers qui offrent à boire à leurs chevaux de l'eau qui a séjourné dans un vase, parce qu'elle a été exposée à la chûte de plusieurs ordures ; il veut qu'elle soit tirée fraîchement & présentée aussi-tôt à l'animal : mais les suites funestes d'une pareille méthode observée dans le tems des chaleurs, n'ont que trop énergiquement prouvé la séverité avec laquelle elle doit être proscrite. On peut parer cependant à la froideur de l'eau & à sa trop grande crudité, soit en y trempant les mains, soit en y jettant du son, soit en l'exposant au soleil, soit en la mêlant avec une certaine quantité d'eau chaude, soit enfin en l'agitant avec une poignée de foin, autrement on couroit risque de précipiter le cheval dans quelque maladie sérieuse. J'ajoûterai qu'il est essentiel de s'opposer à ce qu'il boive tout d'une haleine ; on doit l'interrompre de tems en tems quand il s'abreuve, de maniere qu'il ne s'essouffle pas lui-même, & que sa respiration soit libre ; c'est ce que nous appellons couper, rompre l'eau à l'animal.

Une question à décider, est celle de savoir s'il convient mieux d'abreuver un cheval dans la route, ou d'attendre à cet effet que l'on soit arrivé au lieu où l'on doit s'arrêter. Si l'on consultoit M. de Soleysel sur cette difficulté, on trouveroit qu'il a prononcé pour & contre. Dans le chapitre xxjx. de la seconde partie de son ouvrage, édition de l'année 1712, chez Emery, il charge le bon sens de conclure pour lui, que les chevaux doivent boire en chemin, par la raison que s'ils ont chaud en arrivant, on est un tems infini sans pouvoir les faire boire, & que la soif les empêchant de manger, une heure ou deux s'écoulent, ensorte qu'ils sont obligés de repartir n'ayant ni bû ni mangé, ce qui les met hors d'état de fournir le chemin. Dans le chapitre suivant il recommande expressément de prendre garde aux eaux que les chevaux boivent, particulierement en voyage, car de-là dépend, dit-il, la conservation de leur vie ou leur destruction ; or le bon sens indique ici une contradiction manifeste : en effet, si je dois d'une part abreuver mon cheval dans la route, plûtôt que de patienter jusqu'au moment où j'arriverai ; & si de l'autre il est très-important que je considere la nature des eaux dont je l'abreuve, je demande quels seront les moyens par lesquels je jugerai sainement de la différente qualité de celles que je rencontrerai en cheminant. Je crois donc que la seule inspection n'étant pas capable de donner des lumieres suffisantes pour observer avec fruit, la prudence exige qu'on ne fasse jamais boire les chevaux à la premiere eau que l'on découvre. Il vaut mieux différer jusqu'à ce que l'on soit parvenu dans l'endroit où l'on s'est proposé de prendre du repos & de satisfaire ses autres besoins. Les habitans de ce lieu instruits par l'expérience des eaux plus ou moins favorables à l'animal, dissiperont toutes nos inquiétudes & toutes nos craintes à cet égard ; nous ne nous exposerons point, en un mot, au danger d'abreuver nos chevaux d'une eau souvent mortelle pour eux, telles que celles de la riviere d'Essone sur le chemin de Fontainebleau à Paris, d'une autre petite riviere qui passe dans le Beaujolois, & d'une multitude de petits torrens dans lesquels nul cheval ne boit qu'il ne soit atteint de quelques maladies très-vives & très-aiguës. Le moyen de parer l'inconvénient de la trop grande chaleur & de la sueur de l'animal lorsqu'il arrive, est très-simple : il ne s'agit que de ralentir son allure environ une demi-lieue avant de terminer sa marche ; alors il entre dans son écurie sans qu'on apperçoive aucuns signes de transpiration & de fatigue, & un quart-d'heure de repos suffit, pour qu'il puisse sans péril manger les alimens qu'on lui présente, & ensuite être abreuvé. On doit en user de même relativement aux chevaux de carosse, & aux autres chevaux de tirage. Il est rare qu'ils puissent boire commodément en route, les uns & les autres étant attelés ; mais la précaution de les beaucoup moins presser à mesure que l'on approche de l'alte, est très-utile & très-sage. Celle d'abreuver les chevaux avant de partir, n'est bonne qu'autant que la boisson précede d'environ une heure l'instant du départ ; des chevaux abreuvés que l'on travaille sur le champ, cheminent moins aisément, avec moins de vivacité & de legereté, & ont beaucoup moins d'haleine.

Selon Aristote, les chevaux peuvent se passer de boisson environ quatre jours ; je ne contredis point ce fait dont je n'ai pas approfondi la vérité : il en est qui boivent naturellement moins les uns que les autres : il en est qui boivent trop peu, ceux-ci sont communément étroits de boyaux : il en est aussi que la fatigue, le dégoût, empêche de s'abreuver ; en cherchant à aiguiser leur appétit par différentes sortes de masticatoires, on réveille en eux le desir de la boisson : il en est enfin que des maladies graves mettent hors d'état de prendre aucune sorte d'alimens solides ou liquides ; nous indiquerons en parlant de ces maladies, & quand l'occasion s'en présentera, les moyens d'y remédier.

Je ne place point au rang de ces maux les excroissances qui surviennent dans la partie de la bouche que nous nommons le canal, & que l'on observe à chaque côté de la langue, précisément à l'endroit où se termine le repli formé par la membrane qui revêt intérieurement la mâchoire inférieure. Ces excroissances, assez semblables par leur figure à des nageoires de poissons, sont ce que nous nommons barbes ou barbillons. On doit les envisager uniquement comme un allongement de cette membrane, qui toûjours abreuvée par la salive, & plus humectée qu'ailleurs par la grande quantité d'humeurs que les glandes sublinguales filtrent & fournissent à cet endroit, peut se relâcher dans cette portion plus aisément que dans le reste de son étendue, le tissu en étant d'ailleurs naturellement très-foible. Ce prolongement empêche les chevaux de boire aussi librement qu'à l'ordinaire ; ainsi lorsqu'ils témoignent non-seulement quelque répugnance pour la boisson, mais un desir de s'abreuver qu'ils ne peuvent satisfaire que difficilement & avec peine, il faut rechercher si les barbillons n'en sont pas l'unique cause ; en ce cas on tient la bouche du cheval ouverte par le moyen du pas-d'âne (voyez PAS-D'ANE), & l'on retranche entierement avec des ciseaux la portion prolongée de la membrane ; on peut laver ensuite la bouche de l'animal avec du vinaigre, du poivre, & du sel : pour cet effet on trempe dans cet acide un linge entortillé au bout d'un morceau de bois quelconque ; on en frotte la partie malade, après quoi on retire le pas-d'âne, & on fait mâcher le linge pendant un instant au cheval. Nombre de personnes ajoûtent à cette opération, celle de lui donner un coup de corne (voyez PHLEBOTOMIE) : dès-lors on n'employe point le vinaigre ; & on se contente, quand une suffisante quantité de sang s'est écoulée, de présenter du son sec à l'animal.

Pour opérer avec plus de succès, & sans offenser les parties voisines de celles qu'on doit couper, il est bon de se servir de ciseaux dont les branches soient tellement longues, que la main de l'opérateur ne soit point empêchée par les dents du cheval sur lequel il travaille ; il faut encore que l'extrémité des lames au lieu d'être droite soit recourbée, non de côté, mais en-haut, & que chaque pointe de ces mêmes lames ait un bouton. Voyez ONGLEE.

Il est des circonstances dans lesquelles nous sommes obligés de communiquer à l'eau simple & commune, dont nous abreuvons les chevaux, des vertus qu'elle n'auroit point, si nous n'y faisions quelques additions & des mêlanges appropriés aux différens cas qui se présentent.

L'eau blanche est, par exemple, la boisson ordinaire des chevaux malades. Elle ne doit cette couleur qu'au son que nous y ajoûtons ; mais il ne suffit pas pour la blanchir d'en jetter, ainsi que plusieurs palefreniers le pratiquent, une ou deux mesures dans l'eau dont est rempli le seau ou l'auge à abreuver. Elle n'en reçoit alors qu'une teinture très-foible & très-legere ; & elle participe moins de la qualité anodine, tempérante & rafraîchissante de cet aliment, dont elle est plûtôt empreinte par la maniere dont on l'exprime, que par la quantité que l'on en employe très-inutilement. Prenez une jointée de son ; trempez vos deux mains qui en sont saisies dans l'auge ou dans le seau ; exprimez fortement & à plusieurs reprises l'eau dont le son que vous tenez est imbû, le liquide acquerra une couleur véritablement blanche ; laissez ensuite tomber le son dans le fond du vase ; reprenez, s'il en est besoin, une seconde jointée, & agissez-en de même, la blancheur du liquide augmentera ; & le mêlange sera d'autant plus parfait, que cette blancheur ne naît que de l'exacte séparation des portions les plus déliées du solide, lesquelles se sont intimement confondues avec celles de l'eau.

Nous n'en usons pas ainsi, lorsque pour soûtenir l'animal dans des occurrences d'anéantissement, nous blanchissons sa boisson par le moyen de quelques poignées de farine de froment. Si nous précipitions sur le champ la farine dans l'eau, elle se rassembleroit en une multitude de globules d'une grosseur plus ou moins considérable. Si nous l'y trempions comme le son, pour exprimer ensuite le fluide, il en résulteroit une masse que nous aurions ensuite une peine extrême à diviser ; il faut donc, à mesure que l'on ajoûte le froment en farine, le broyer sec avec les doigts, & le laisser tomber en poudre, après quoi on agite l'eau & on la met devant l'animal, qui s'en abreuve quand il le peut ou quand il le veut.

L'eau miellée forme encore une boisson très-adoucissante ; il ne s'agit que de mettre une plus ou moins forte dose de miel dans l'eau que l'on veut donner à boire au cheval, & de l'y délayer autant qu'il est possible. Il est néanmoins beaucoup de chevaux auxquels elle répugne, & qui n'en boivent point.

Souvent aussi la maladie & le dégoût sont tels, que nous sommes contraints de ne nourrir l'animal qu'en l'abreuvant. Alors nous donnons à la boisson encore plus de consistance, en y faisant cuire ou de la mie de pain, ou de l'orge mondé, ou de la farine d'orge tamisée ; nous passons ensuite ces especes de panades, & nous les donnons au cheval avec la corne.

Du reste nous employons les décoctions, les infusions, les eaux distillées, &c.

Je ne puis rapporter qu'un seul exemple de l'efficacité des eaux minérales données en boisson à l'animal ; mais je suis convaincu qu'elles lui seroient très-salutaires, si on les prescrivoit à-propos, & si on ajoûtoit ce secours à tous ceux que nous avons tirés de la Medecine du corps humain. Il étoit question d'un cheval poussif ; les eaux minérales du Mont-d'or, très-propres à la cure de l'asthme, le rétablirent entierement.

2°. Les avantages que l'animal retire de l'usage extérieur de l'eau sont sensibles.

On peut dire que ses effets relativement à l'homme & au cheval sont les mêmes. Si l'eau froide excite dans les fibres une véritable constriction, si elle contraint les pores de la peau à se resserrer, c'en est assez pour pénétrer les raisons de la prohibition des bains entiers, eu égard à tout animal en sueur, & pour être instruit du danger éminent qu'il y auroit de le tenir alors le corps plongé dans une riviere. Si en même tems ce fluide doit être envisagé toûjours à raison de sa froideur comme un repercussif, on ne doit point être étonné qu'on le prescrive dans les cas de fourbure, de crampes, d'entorses récentes, &c. & qu'on ordonne de l'employer en forme de bains pédilaves, lorsqu'à la suite d'un certain travail ou de trop de repos, ou d'autres causes quelconques, on veut prévenir ou dissiper l'engorgement des jambes en augmentant la force & la résistance des solides, & en les disposant à résister à l'affluence trop promte & trop abondante des humeurs sur ces parties.

Ce seroit perdre un tems précieux, que de rechercher ce que les anciens ont écrit sur cette matiere : quel fruit pourrions-nous en attendre ? d'une part nous verrions Buellius soûtenir gravement que dès les premiers cinq mois on doit mener le poulain à l'eau, & le faire souvent entrer entierement dans la riviere afin de lui enseigner à nager : de l'autre nous ne serions que surpris du ton dogmatique & imposant avec lequel Columelle & Camérarius énoncent tous les principes qu'ils ont affecté de répandre sur ce point ; l'un dans son traité sur les chevaux, chapitre v ; & l'autre dans son hippocom. Abandonnons donc ces auteurs ; les propriétés que nous avons assignées à l'eau froide suffiront pour indiquer les cas où elle nous conduira à la guérison de l'animal.

Je ne conçois pas pourquoi nous bannissons ou nous oublions les bains d'eau chaude. Il est constant qu'ils ne peuvent que ramollir des fibres roides, tendues, & resserrées par les spasmes ; ils procurent un relâchement dans toute l'habitude du corps ; ils facilitent la circulation, ouvrent les pores, raréfient le sang, facilitent la dilatation du coeur & des arteres, & disposent enfin l'animal aux effets des médicamens qui doivent lui être administrés dans nombre de maladies. Je les ai employés très-souvent ; & les épreuves que j'en ai faites m'ont persuadé que les succès qui suivroient cette pratique, sont tels qu'ils doivent nous faire passer sur les difficultés que nous offrent d'abord l'appareil & les préparations de ces sortes de remedes. Les douches d'eau simple & commune, froide ou chaude, injectée de loin sur l'animal avec une longue & grande seringue, semblable à celle dont les Maréchaux se servent communément pour donner des lavemens, ou versée de haut par le moyen d'une forte éponge que l'on exprime, sont encore d'une ressource admirable dans une multitude d'occasions. Celles d'eau commune dans laquelle on a fait bouillir des plantes qui ont telles & telles qualités selon le genre des maux que l'on doit combattre, ne sont pas d'une moindre utilité ; & personne n'ignore les effets salutaires des fomentations & des bains artificiels résolutifs, astringens, anodins, fortifians, émolliens, &c. suivant les vertus communiquées à l'eau par les plantes médicinales auxquelles on l'associe. Plusieurs se servent de tems en tems du bouillon de tripe ou de l'eau dans laquelle on a lavé la vaisselle, mit harspuolen, pour laver les jambes des chevaux : ces especes de fomentations onctueuses ne sont pas à dédaigner ; elles maintiennent les fibres dans un degré de souplesse qui en facilite le jeu, & elles préviennent ces retractions fréquentes des tendons qui arquent la jambe, & qui boutent ou boulletent presque tous les chevaux après un certain tems de service.

Les douches d'eaux minérales enfin, les applications des boues ou des sédimens épais de ces mêmes eaux, sont des remedes recommandables. J'ai vû deux chevaux de prix entierement délaissés à la suite d'un effort de reins, auquel on n'avoit pû radicalement remédier, & qui pouvoient à peine traîner leur derriere lorsqu'ils avoient cheminé l'espace d'une demi-lieue ; les douches des eaux d'Aix en Savoie leur rendirent toute leur force & toute leur vigueur.

Chevaux qui craignent l'eau, chevaux qui s'y couchent. Rien n'est plus incommode que le vice dont sont atteints les premiers, & rien n'est en même tems plus dangereux que le défaut des seconds ; je suggérerai ici en peu de mots les moyens de corriger l'un & l'autre.

Les chevaux qui redoutent l'eau au point de se défendre vivement, lorsqu'on veut les faire entrer dans une riviere, soit pour les abreuver, soit pour les y baigner, ou pour la leur faire guéer dans une route, ne peuvent être la plûpart affectés de terreur que conséquemment au bruit ou à la vivacité de son cours. Il ne s'agiroit que d'y accoûtumer leurs oreilles & leurs yeux prudemment & avec patience : la dureté, les coups, la rigueur, la surprise, sont de vaines armes pour les vaincre ; & l'expérience nous apprend que l'effroi des châtimens est souvent plus préjudiciable, que celui du premier objet appréhendé. Tâchons donc toujours de leur donner l'habitude de reconnoître & de sentir l'objet qu'ils craignent. Si nous n'imputons leur desobéissance qu'à l'étonnement que leur cause le bruit de l'eau lorsqu'ils en abordent, il est bon de les attacher pendant quelque tems dans le voisinage d'un moulin, insensiblement on les en approche, & enfin on les tient vis-à-vis la roue de ce même moulin, entre deux piliers, régulierement une heure ou deux dans la journée, ayant soin de les flater & de leur donner du pain, ou quelques poignées d'avoine. On pratique ensuite la même chose, relativement à l'effroi qu'occasionne en eux la rapidité des eaux qui roulent ; après quoi on tente de les conduire dans la riviere même, en observant d'y faire entrer un autre cheval avant eux, & de le leur faire suivre en les caressant. On doit avoir attention de ne les y point d'abord mener trop avant ; il n'est question dans le commencement que de les déterminer à obéir : on les y maintient plus ou moins de tems, & on les ramene à l'écurie. On gagne par cette voie peu-à-peu l'animal ; & non-seulement, si les coups n'ont pas précédé cette méthode & ne l'ont pas rebuté, il n'aura pas besoin de l'exemple d'un autre cheval pour se soûmettre, mais il passera enfin sans peine la riviere entiere, dès que le cavalier qui le monte l'en sollicitera.

Il en est qui par une forte exception au terme générique d'animal philolutron, se gendarment au moindre attouchement & à l'impression la plus legere de l'eau, ou de quelqu'autre liquide sur leur peau. Cette répugnance quelquefois naturelle, mais provenant le plus souvent de la brutalité des palefreniers qui les épongent, cessera de subsister, si on les mouille legerement & avec douceur, & si les caresses accompagnent cette action, qu'il faut répéter dans l'écurie presque toutes les heures, & qui doit nécessairement précéder celle de les mener à l'eau. Au surplus, si cette crainte a sa source dans la nature de l'animal, il redoutera la riviere. Quand elle n'a pour cause que la rigueur des traitemens qu'il a essuyés, il y entre & y nage franchement sans aucun effroi : c'est ce dont j'ai été témoin plusieurs fois, & spécialement eu égard à un cheval qu'un écuyer sexagénaire s'occupoit à châtier & assommer de coups de foüet à l'écurie, sous prétexte de le mettre sur les hanches, & le tout tandis qu'on lui lavoit les crins. Cet animal qu'il faisoit baigner trois fois par jour pendant une heure au moins, dans l'espérance, disoit-il, de l'apprivoiser, sembloit se plaire dans l'eau : mais dès qu'on l'abordoit en tenant une éponge, & qu'on vouloit sur-tout entreprendre d'en peigner & d'en mouiller la criniere, il se défendoit avec fureur. Ce même écuyer m'ayant consulté, & m'ayant ingénument avoüé qu'il étoit l'auteur des desordres de son cheval, j'imaginai de l'en corriger, en l'exposant plusieurs jours sous une gouttiere, de maniere que l'eau qui en tomboit frappoit directement sur son encolure. Dans ce même tems, un palefrenier le flattoit, lui présentoit du pain, lui manioit les crins ; il y passa bien-tôt l'éponge & le peigne, & l'animal fut enfin réduit.

Quelquefois l'appréhension du cheval que l'on veut embarquer, naît de l'aspect seul du bateau : alors on doit le familiariser avec l'objet ; quelquefois aussi elle est suscitée par le bruit que font les piés sur les planches : en ce cas il faut recourir à une partie de l'expédient que j'ai proposé dans mon nouveau Newkastle, pour dissiper la frayeur dont sont saisis quelques chevaux, qui refusent & se défendent, lorsqu'ils ont à peine fait deux pas sur un pont de bois : substituez des plateaux de chêne au pavé qui garnit la place qu'ils occupent dans l'écurie, le cheval étant sur ces plateaux, ses piés feront le même bruit que lorsqu'il entrera ou remuera dans le bateau, & il sera conséquemment forcé de s'y accoûtumer.

On risque souvent sa vie avec ceux qui se couchent dans l'eau. Il en est qui se dérobent à cet effet si subtilement, & d'une maniere si imperceptible, que le cavalier n'a pas même le tems de se servir de sa main & de ses jambes pour les soûtenir & pour les en empêcher. On ne sauroit leur faire perdre ce vice sans une grande attention à leur mouvement, qu'il est nécessaire de prévenir. Je dois néanmoins avertir qu'il est rare que les éperons & les autres châtimens suffisent pour les en guérir ; mais j'ai éprouvé sur un des plus beaux chevaux limousins, dont cette dangereuse habitude diminuoit considérablement le prix, un moyen qui le rendit très-docile, & qui lui ôta jusqu'au desir de se coucher. Je le montai, après m'être pourvû de deux ou trois flacons de verre recouverts d'osier, & remplis d'eau ; je le menai à un ruisseau, & je saisis exactement le tems où il commençoit à fléchir les jambes, pour lui casser sur la nuque un de ces mêmes flacons : le bruit du verre, l'eau qui passoit au-travers de l'osier, & qui couloit dans ses oreilles, fit sur lui une telle impression, qu'il se hâta de traverser ce ruisseau ; je le lui fis repasser, & j'usai du même châtiment : au bout de cinq ou six jours, l'animal gagnoit avec rapidité, & sans aucun dessein de s'arrêter, l'autre côté du torrent : & depuis cette leçon il n'a jamais donné le moindre signe de la plus legere envie de se plonger dans l'eau. On peut encore prendre, au lieu des flacons, deux balles de plomb, percées & suspendues à une petite ficelle ; on les lui laisse tomber dans les oreilles lorsqu'il est prêt à se coucher ; & s'il continue son chemin, on les retire. (e)

EAUX, (Manege & Maréchall.) maladie cutanée qui tire sa dénomination du premier de ses symptomes, & à laquelle sont très-sujets les jeunes chevaux, qui n'ont pas jetté ou qui n'ont jetté qu'imparfaitement, ainsi que tous les chevaux de tout âge qui sont épais, dont les jarrets sont pleins & gras, dont les jambes sont chargées de poils, & qui ont été nourris dans des terreins gras & marécageux, &c.

Elle se décele par une humeur foetide, & par une sorte de sanie, qui sans ulcérer les parties, suintent d'abord à-travers les pores de la peau qui revêt les extrémités inférieures de l'animal, spécialement les postérieures. Dans le commencement, on les apperçoit aux paturons : à mesure que le mal fait des progrès, il s'étend, il monte jusqu'au boulet, & même jusqu'au milieu du canon ; la peau s'amortit, devient blanchâtre, se détache aisément & par morceaux ; & le mal cause l'enflûre totale de l'extrémité qu'il attaque. Selon les degrés d'acrimonie & de purulence de la matiere qui flue, & selon le plus ou le moins de corrosion des tégumens, la partie affectée est plus ou moins dégarnie de poil : l'animal qui ne boitoit point d'abord, souffre & boite plus ou moins : & il arrive enfin que la liaison du sabot & de la couronne à l'endroit du talon, est en quelque façon détruite.

Lorsque je remonte aux causes de la maladie dont il s'agit, je ne peux m'empêcher d'y voir & d'y reconnoître le principe d'une multitude d'autres maux que nous ne distinguons de celui-ci qu'attendu leur situation, & dont les noms & les divisions ne servent qu'à multiplier inutilement les difficultés, & qu'à éloigner le maréchal du seul chemin qui le conduiroit au but qu'il se propose. Tels sont les arêtes ou les queues de rat, les grappes, les mules traversines, la crapaudine humorale, les crevasses, le peigne, le mal d'âne, &c. qui ne sont, ainsi que les eaux, que des maladies cutanées, produites par une même cause générale interne, ou par une même cause générale externe : quelquefois par l'une & l'autre ensemble.

Supposons, quant à la premiere, une lymphe plus ou moins âcre, & plus ou moins épaisse ; sa viscosité l'empêchant de s'évaporer par la transpiration, elle gonflera les tuyaux excrétoires de la peau, & elle ne pourra que séjourner dans le tissu de ce tégument, sur lequel elle fera diverses impressions, selon la différence de son caractere. Si elle n'est pas infiniment grossiere & infiniment visqueuse, les embarras & les engorgemens qu'elle formera, ne seront pas fort considérables : il en résultera une crasse farineuse, comme dans ce que nous nommons peignes secs. Est-elle chargée de beaucoup de parties sulphureuses, qui par l'évaporation de ce qu'il y avoit de plus tenu & de plus aqueux, s'unissent & se dessechent, & ses sels sont-ils fortement embarrassés & émoussés par ces parties ? elle produira des croûtes : c'est ce que nous voyons dans les arêtes ou queues de rat crustacées. Enfin est-elle imprégnée de beaucoup de sels dont l'action se développe, attendu le peu de parties sulphureuses qu'elle contient, & qui seules pourroient y former obstacle ? elle déchirera, elle rongera le tissu de la partie où elle sera arrêtée, les houpes nerveuses & les petits vaisseaux cutanés, corrodés ; l'animal ressentira ou des douleurs ou des picotemens incommodes : il en découlera une sanie plus ou moins épaisse, & plus ou moins foetide : & telle est celle qui suinte dans la maladie qui fait l'objet de cet article, dans les arêtes humides, dans les peignes avec écoulement, & dans toutes les autres affections qui ne partent que d'une seule & même source. Que si d'un autre côté ces maladies auxquelles non-seulement le vice de la lymphe, mais encore l'obstruction des tuyaux excrétoires donnent lieu, ont été simplement occasionnées par des causes externes, capables de favoriser cette obstruction, elles seront plus aisément vaincues ; & ces causes externes n'étant que la crasse, la boue, & d'autres matieres irritantes, il s'ensuit que nous pouvons placer, sans crainte de nous égarer, les porreaux & les javarts dans la même cathégorie, soit que nous les envisagions comme ayant leur principe dans l'intérieur, soit que nous les considérions comme provenant de l'extérieur. Du reste, s'il y a cause externe & cause interne tout ensemble, le mal sera plus rebelle : mais le succès ne sauroit en être douteux. J'avoue cependant que les eaux ont été quelquefois suivies de maux extrêmement dangereux, comme de fics, ou crapauds, de javarts encornés, &c. Mais cet évenement n'a rien d'étonnant, lorsque l'on considere que toutes les maladies qui ont jusqu'ici extérieurement attaqué l'animal, n'ont été combattues qu'avec des remedes externes, comme si la cause ne résidoit pas dans l'intérieur : or s'attacher simplement à dessécher des eaux, des solandres, des crevasses, &c. c'est pallier le mal, c'est négliger d'aller à son principe, c'est détourner seulement, & jetter sur d'autres parties l'humeur, qui ne peut acquérir que des degrés de perversion, capables de susciter des maladies véritablement funestes.

On doit débuter dans le traitement de celle-ci, par les remedes généraux, & non par l'application des dessiccatifs, plûtôt nuisibles dans les commencemens, que salutaires ; il faut conséquemment pratiquer une legere saignée à la jugulaire ; le même soir du jour de cette saignée, donner à l'animal un lavement émollient, afin de le disposer au breuvage purgatif qu'on lui administrera le lendemain matin, & dans lequel on n'oubliera point de faire entrer l'aquila alba, ou le mercure doux. Selon les progrès du mal, on réitérera le breuvage, que l'on fera toûjours précéder par le lavement émollient. Le cheval suffisamment évacué, on le mettra à l'usage du crocus metallorum, donné chaque matin dans du son (car on lui retranchera l'avoine) à la dose de demi-once, dans laquelle on mêlera d'abord trente grains d'oethiops minéral fait sans feu, que l'on augmentera chaque jour de cinq grains jusqu'à la dose de soixante ; on continuera le crocus & l'oethiops à cette même dose de soixante grains, encore sept ou huit jours, plus ou moins, selon les effets de ces médicamens : effets dont on jugera par l'inspection des parties, sur lesquelles le mal avoit établi son siége. La tisane des bois est encore, dans ces sortes de cas, d'un très-grand secours ; on fait bouillir de salsepareille, squine, sassafras, gayac, égale quantité, c'est-à-dire trois onces de chacun, dans environ quatre pintes d'eau, jusqu'à réduction de moitié ; on passe cette décoction ; on y ajoûte deux onces de crocus metallorum ; on remue, & l'on agite bien le tout ; on humecte le son que l'on présente le matin à l'animal, avec une chopine de cette tisane que l'on charge plus ou moins proportionnément au besoin & à l'état du malade ; & si le cheval refusoit cet aliment ainsi détrempé, on lui donneroit la boisson avec la corne. La poudre de vipere n'est pas d'une moins grande ressource : on prend des viperes desséchées, on les pulvérise, & l'on jette la poudre d'une vipere entiere, chaque jour, dans le son. Souvent elle répugne au cheval : alors on la mêle avec du miel, & l'on en fait plusieurs pilules, que l'on fait avaler à l'animal.

Quant aux remedes qu'il convient d'employer extérieurement, on ne doit jamais en tenter l'usage, que lorsque l'animal a été suffisamment évacué, & qu'on la tenu quelques jours à celui du crocus & de l'oethiops, ou de la tisane, ou des viperes. Jusque-là il suffit de couper le poil, de graisser la partie malade, & il est important de laisser fluer la matiere morbifique ; mais une partie de cette même matiere s'étant échappée au moyen des purgatifs, & par les autres médicamens qui ont provoqué une plus abondante secrétion de l'humeur perspirable, il est tems alors d'en venir aux remedes externes : ceux-ci ne peuvent être suggérés que par le plus ou le moins de malignité des symptomes qui se manifestent au-dehors. Il est rare qu'après l'administration des médicamens que j'ai prescrits, ils se montrent tels qu'on les a vûs ; souvent l'enflûre est dissipée, la partie se desseche d'elle-même, & il ne s'agit alors que de la laver avec du vin chaud, & de la maintenir nette & propre : quelquefois aussi on apperçoit encore un leger écoulement : dans cette circonstance il s'agit de substituer au vin dont on se servoit, de l'eau-de-vie & du savon ; & si le flux est plus considérable, on bassinera l'extrémité affectée avec de l'eau, dans laquelle on aura fait bouillir de la couperose blanche & de l'alun, ou avec de l'eau seconde ; & l'on ne craindra pas de repurger l'animal, qui parviendra à une entiere guérison sans le secours de cette foule de recettes d'eaux, d'emmiellures, & d'onguens, vainement prescrits par M. de Soleysel, & par Gaspard Saunier.

J'ai observé qu'il peut arriver que la liaison du sabot & de la couronne commence à se détruire : alors on desséchera les eaux à cet endroit seul, en y mettant de l'onguent pompholix, & on les laissera fluer par-tout ailleurs, jusqu'au moment où on pourra recourir aux remedes externes que j'ai recommandés. Il peut se faire aussi qu'ensuite des érosions & des plaies faites conséquemment à la grande acrimonie de l'humeur, les chairs surmontent : alors on se servira de legers caustiques, que l'on mêlera avec de l'aegyptiac pour les consumer, & on suivra dans le traitement la même méthode que dans celui des plaies ordinaires.

Les eaux qui endommagent quelquefois la queue, qui occasionnent la chûte des crins dont le tronçon est garni, & qui en changent la couleur, doivent être regardées comme une humeur dartreuse, contre laquelle on procédera en employant les remedes avec lesquels on a combattu les autres eaux. Cette sorte de dartre qui reconnoît les mêmes causes, est quelquefois tellement opiniâtre, que je n'ai pû la dissiper qu'en frottant tout le tronçon dont j'avois fait couper les crins avec l'onguent napolitain, après néanmoins avoir administré intérieurement les remedes généraux & spécifiques.

La crainte de ne pas trouver l'occasion de parler dans le cours de cet ouvrage, des arêtes ou queues de rat, des crevasses, & de la crapaudine humorale, m'oblige à en dire un mot ici ; d'autant plus que ces maladies ayant, ainsi que je l'ai remarqué, le même principe que celle sur laquelle je viens de m'étendre, ne demandent pas un traitement différent.

Le siége des arêtes ou queues de rat est fixé sur la partie postérieure de la jambe, c'est-à-dire le long du tendon. Il en est de deux especes : les unes sont crustacées, les autres coulantes. Les premieres sont sans écoulement de matiere ; les secondes se distinguent par des croûtes humides & visqueuses, qui laissent des impressions dans le tissu de la peau, d'où il découle une sérosité ou une lymphe roussâtre, âcre, & corrosive, qui ronge communément les tégumens. Ces croûtes qui rarement affectent les extrémités antérieures, & qui sont plus ou moins élevées, sont appellées, par quelques personnes, des grappes.

Les crevasses sont situées dans le pli des paturons, soit au-devant, soit au derriere de l'animal ; elles sont comme autant de gersures ou de fentes, d'où suintent des eaux plus ou moins foetides, & qui sont accompagnées souvent d'enflûre & d'une inflammation plus ou moins forte. Quelques-uns les confondent avec ce que nous nommons mules traversines : mais l'erreur est d'autant plus excusable, que les unes & les autres ne different que par la situation ; car les dernieres s'annoncent par les mêmes signes dans le pli de l'articulation du paturon avec le boulet. L'onguent pompholix succédant aux remedes intérieurs, est un dessiccatif des plus convenables & des plus efficaces.

La crapaudine humorale naît le plus souvent de cause interne, & elle est infiniment plus dangereuse que cette sorte d'ulcere que nous appellons du même nom, & qui ne provient que d'une atteinte que le cheval se donne lui-même à l'extrémité du paturon sur le milieu de cette partie, en passageant & en chevalant : cette atteinte se traite de la même maniere que les plaies. Quant à la crapaudine dont il est question, elle est située comme l'autre sur le devant du paturon, directement au-dessus de la couronne : d'abord on apperçoit sur cette partie une espece de gale d'environ un pouce de diametre, le poil tombe, & la matiere qui en découle est extrêmement puante ; elle est même quelquefois si corrosive & tellement âcre, qu'elle sépare l'ongle & qu'elle provoque la chûte du sabot. Voyez PIES. On conçoit par conséquent combien il importe d'y remédier promtement, & d'en arrêter les progrès ; ce que l'on ne peut faire qu'au moyen des médicamens ordonnés pour les eaux. Elle produit encore des soies ou piés de boeuf. Voyez SOIES, PIES, &c. (e)

EAU, chez les Jouailliers, est proprement la couleur ou l'éclat des diamans & des perles. Elle est ainsi appellée, parce qu'on croyoit autrefois qu'ils étoient formés d'eau. Voyez PIERRE PRECIEUSE, &c.

Ainsi on dit, cette perle est d'une belle eau. Voyez PERLE. L'eau de ce diamant est trouble. Voyez DIAMANT.

Ce terme s'employe aussi quelquefois, quoique moins proprement, pour signifier la couleur d'autres pierres précieuses. Voyez PIERRE PRECIEUSE, &c. Chambers.

* EAU, (donner l') Drap. Teintur. Tann. Chapel. Cette maniere de parler est synonyme à lustrer ou à apprêter. On lustre une étoffe en la mouillant légerement, & en la passant, soit à la presse, soit à la calendre à froid ou à chaud.

EAU, (donner une) Plumas. c'est passer les plumes naturellement noires dans un bain de teinture, moins pour les teindre que pour les lustrer, & leur communiquer plus d'éclat.

EAU-FORTE, (jetter l') Relieur. On met l'eau-forte mitigée avec trois quarts d'eau sur le veau qui couvre les livres, lorsque l'on veut faire paroître sur le veau de grosses ou petites taches, ou d'autres figures, selon que le relieur la dirige. Elle imite aussi les taches du caffé au lait, quand la jaspure est plus serrée.

Les cartons & le veau étant battus, on glaire le livre ; & quand la glaire est seche, on jette l'eau forte par grosses ou petites gouttes. On dit, jetter l'eau-forte.

EAU DE SENTEUR, (Distillat.) On appelle ainsi la partie odoriférante de différentes substances, telles que l'orange, la mille-fleur, le nard, le napse, la rose, l'oeillet, &c. qui en sont extraites par la distillation ou l'infusion, ou l'expression, que les distillateurs de profession & les parfumeurs vendent, ou dont ils se servent pour donner de l'odeur à leurs marchandises. Voyez l'article DISTILLATION.


EBARBERv. act. terme de Fondeur de caracteres d'Imprimerie ; c'est ôter avec un canif les bavures qui s'échappent quand le moule où l'on a fondu la lettre n'est pas exactement fermé, & que le visiteur content de la fonte de la lettre en a fait la rompure, c'est-à-dire qu'il a assez paré le jet de la lettre qui n'y tient que par un petit lien gros à peine d'une demi-ligne. Lorsque la lettre a été ébarbée, on l'écrene, si elle est de nature à être écrenée. Voyez ECRENER ; voyez aussi les Planches du Fondeur de caracteres.

EBARBER, en terme de Doreur, c'est ôter les parties superflues qui excedent le relief d'une piece d'ouvrage. On ébarbe à la lime. Voyez LIME.

* EBARBER, (Manufact. en drap.) c'est couper au ciseau les grands poils qui excedent les bords des lisieres à toutes les étoffes en laine qui les ont étroites. On donne cette façon aux étoffes en blanc avant la teinture ; on ne la donne aux autres qu'au sortir de la presse : c'est communément l'ouvrage des garçons drapiers.

EBARBER, (à la Monnoie) c'est couper ou unir à-peu près les lames brutes, après qu'elles sont refroidies & sorties des moules ; on se sert de serpes pour emporter les parties qui bavent le long des lames lors de la fonte.

EBARBER, terme de Papeterie : c'est rogner légerement avec de gros ciseaux les mains de papier, avant que de les empaqueter par rames. Voyez PAPIER.


EBARBOIRS. m. (Chauderonnerie, & autres Arts où le terme & l'opération d'ébarber ont lieu) petit instrument de fer un peu courbe par le bout & très-tranchant, à l'usage des droüineurs ou des petits chauderonniers qui courent la campagne. Ils s'en servent pour ébarber les cuilleres & les salieres d'étain qu'ils fondent dans des moules de fer qu'ils portent avec eux. Voyez CHAUDERONNIER.


EBARBURESEBARBURES


EBAROUIadj. (Marine) Vaisseau ébaroüi se dit d'un bâtiment qui, pour avoir été exposé trop longtems aux grandes sécheresses & à l'ardeur du soleil, se trouve assez desseché pour que les bois travaillent, & que les bordages en se retirant fassent entr'ouvrir les coutures. Pour éviter cet inconvénient, on fait jetter beaucoup d'eau de tous côtés pour bien mouiller & abreuver les bois. (Z)


EBAUCHEESQUISSE, s. f. termes techniques. L'ébauche est la premiere forme qu'on a donnée à un ouvrage ; l'esquisse n'est qu'un modele incorrect de l'ouvrage même qu'on a tracé légerement, qui ne contient que l'esprit de l'ouvrage qu'on se propose d'exécuter, & qui ne montre aux connoisseurs que la pensée de l'ouvrier. Donnez à l'esquisse toute la perfection possible, & vous en ferez un modele achevé. Donnez à l'ébauche toute la perfection possible, & l'ouvrage même sera fini. Ainsi quand on dit d'un tableau, j'en ai vû l'esquisse, on fait entendre qu'on en a vû le premier trait au crayon que le peintre avoit jetté sur le papier ; & quand on dit, j'en ai vû l'ébauche, on fait entendre qu'on a vû le commencement de son exécution en couleur, que le peintre en avoit formée sur la toile. D'ailleurs le mot d'esquisse ne s'employe guere que dans les arts où l'on passe du modele à l'ouvrage ; au lieu que celui d'ébauche est plus général, puisqu'il est applicable à tout ouvrage commencé, & qui doit s'avancer de l'état d'ébauche à l'état de perfection. Esquisse dit toûjours moins qu'ébauche, quoiqu'il soit peut-être moins facile de juger de l'ouvrage sur l'ébauche que sur l'esquisse. Voyez ESQUISSE.

EBAUCHE, en Architecture ; c'est la premiere forme qu'on donne à un quartier de pierre ou à un bloc de marbre avec le ciseau, après qu'il est dégrossi à la scie & à la pointe, suivant un modele ou un profil. C'est aussi un petit modele de terre ou de cire taillé au premier coup avec l'ébauchoir, pour en voir l'effet avant de le terminer. (P)

EBAUCHE, ébauches en Gravûre, c'est l'action de préparer & de mettre par masses les ouvrages de gravûre au premier trait de burin. Voyez MASSES.

EBAUCHE, ébaucher en Peinture, c'est disposer avec des couleurs les objets qu'on s'est proposé de représenter dans un tableau, & qui sont déjà dessinés sur une toile imprimée, sans donner à chacun le degré de perfection qu'on se croit capable de leur donner, en les finissant. Les peintres ébauchent plus ou moins arrêté ; il y en a qui ne font qu'un leger lavis de couleur & de térébenthine, ou même de grisaille ou camayeu. Les Sculpteurs disent aussi, ébaucher une figure, un bas-relief. (R)


EBAUCHERv. act. en terme d'Epinglier fabriquant d'aiguilles pour les Bonnetiers, est l'action d'aiguiser en pointe avec une lime rude l'aiguille du côté seulement où l'on fera le bec. Voyez BEC.

EBAUCHER, en terme d'Epinglier, c'est l'action de dégrossir la pointe d'une épingle sur une meule tailladée en gros, pour la préparer à recevoir le degré de finesse qui lui est propre. Voyez la figure dans la I. Planche de l'Epinglier. On voit, même Planche, le tourneur qui fait tourner la meule par le moyen d'une grande roue sur laquelle & sur la poulie de la meule passe une corde sans fin. Voyez la figure de la meule représentée en particulier dans la Planche du Cloutier d'épingles.

EBAUCHER, en terme d'Eventailliste, c'est peindre d'une couleur un peu plus légere que celle dont on s'est servi pour coucher ; ou plûtôt c'est former les premieres ombres. Voyez PEINTURE.

EBAUCHER, chez les Filassiers, se dit de la premiere façon qu'on donne à la filasse, en la faisant passer sur un seran dont les pointes sont fort grosses, & que l'on nomme ébauchoir de l'usage qu'on en fait ; on donne d'abord cette préparation à la filasse pour commencer à fendre les pattes, & la faire passer successivement sur des serans plus fins.

EBAUCHER, c'est, en terme de Formier, l'action de dégrossir ou d'enlever du bois encore en bloc le plus gros, & lui donner la premiere apparence de forme.

EBAUCHER, en terme de Lapidaire, c'est donner la premiere façon aux pierres & aux crystaux bruts & grossiers sur une roue de plomb hachée, pour les préparer à être taillées dans la forme qu'on veut leur faire prendre.

EBAUCHER, en terme de Planeur ; désigne proprement l'action d'éteindre les coups de tranche des marteaux à forger, de tracer les bouges, marlies, &c. de les dégager, & de donner à la piece en gros la forme qu'elle doit avoir après sa perfection. Voy. BOUGES, MARLIES, &c.


EBAUCHOIRS. m. (Arts méchaniq.) outil commun à tous les ouvriers qui ébauchent leurs ouvrages, avant que de les finir.

EBAUCHOIR des Charpentiers, est un ciseau à deux biseaux qui leur sert à ébaucher les mortoises, les pas, les embrevemens. Voyez la Planche des outils du Charpentier.

EBAUCHOIR, c'est un seran que les Filassiers appellent ainsi, parce que ses dents assez rases & grosses ne sont propres qu'à ébaucher ou donner la premiere façon au chanvre. Voyez l'article SERAN, l'article CHANVRE, & les Planches du Cordier.

EBAUCHOIR, c'est une espece de ciseau à manche dont se servent les sculpteurs qui travaillent en stuc & en plâtre, pour ébaucher leurs ouvrages. Voy. l'article STUCATEUR, & la Planche de Stuc, fig. 4.

EBAUCHOIRS, outils de Sculpture ; ce sont de petits morceaux de bois ou de buis, qui ont environ sept à huit pouces de long ; ils vont en s'arrondissant par l'un des bouts, & par l'autre ils sont plats & à onglets. Il y en a qui sont unis par le bout, qui est onglet, & ils servent à polir l'ouvrage ; les autres ont des ondes ou dents. On les appelle ébauchoirs bretelés ; ils servent à bretter la terre. Voyez les Planches de Sculpture.


EBou JUSSANT, s. m. (Marine) il se dit du mouvement des eaux lorsque la mer descend, & qu'elle reflue. (Z)


EBENES. m. (Hist. nat.) est une sorte de bois qui vient des Indes, excessivement dur & pesant, propre à recevoir le plus beau poli ; c'est pour cela qu'on l'employe à des ouvrages de mosaïque & de marqueterie, &c. Voyez BOIS, MOSAÏQUE, &c.

Il y a trois sortes d'ébenes ; les plus en usage parmi nous, sont le noir, le rouge & le verd : on en voit de toutes ces especes dans l'île de Madagascar, où les naturels du pays les appellent indifféremment hazon mainthi, c'est-à-dire bois noir. L'île de Saint-Maurice, qui appartient aux Hollandois, fournit aussi une partie des ébenes qu'on employe en Europe.

Les auteurs & les voyageurs ne sont point d'accord sur l'arbre dont on tire l'ébene noir ; suivant quelques-unes de leurs observations, on pourroit croire que c'est une sorte de palmier. Le plus digne de foi est M. de Flacourt, qui a résidé pendant plusieurs années à Madagascar en qualité de gouverneur. Il nous assûre que cet arbre devient très-grand & très-gros ; que son écorce est noire, & ses feuilles semblables à celles de notre myrte, d'un verd-brun foncé.

Tavernier nous atteste que les habitans des Isles ont soin d'enterrer leurs arbres lorsqu'ils sont abattus, pour les rendre plus noirs. Le P. Plumier parle d'un autre arbre d'ébene noir qu'il a découvert à Saint Domingue, & qu'il appelle spartium portulacae foliis aculeatum ebeni materiae. L'île de Candie produit aussi un petit arbrisseau connu des Botanistes sous le nom d'ebenus cretica.

Pline & Dioscorides disent que le meilleur ébene vient d'éthiopie, & le plus mauvais, des Indes ; Théophraste préfere au contraire celui des Indes. De toutes les couleurs d'ébenes, le noir est le plus estimé. L'ébene le plus beau est noir comme jayet, sans veine & sans écorce, très-pesant, astringent, & d'un goût âcre.

Son écorce infusée dans de l'eau, est, dit-on, bonne pour la pituite & les maux vénériens ; c'est ce qui a fait que Matthiolus a pris le guaïac pour une sorte d'ébene. Lorsqu'on en met sur des charbons allumés, il s'en exhale une odeur agréable. L'ébene verd prend aisément feu, parce qu'il est gras : lorsqu'on en frotte une pierre, elle devient brune. C'est de ce bois que les Indiens font les statues de leurs dieux & les sceptres de leurs rois. Pompée est le premier qui en ait apporté à Rome, après avoir vaincu Mithridate. Aujourd'hui que l'on a trouvé tant de manieres de donner la couleur noire à des bois durs, on employe moins d'ébene qu'autrefois.

L'ébene verd se trouve à Madagascar, à Saint-Maurice, dans les Antilles, & sur-tout dans l'île de Tabago. L'arbre qui le produit est très-touffu ; ses feuilles sont unies, & d'un beau verd : sous sa premiere écorce il y en a une seconde, blanche, de la profondeur de deux pouces ; le reste, jusqu'au coeur, est d'un verd foncé, tirant sur le noir : quelquefois on y rencontre des veines jaunes. L'ébene ne sert pas seulement aux ouvrages de mosaïque, on l'employe encore dans la teinture, & la couleur qu'on en tire est un très-beau verd.

Quant à l'ébene rouge, appellée aussi grenadille, on n'en connoît guere que le nom.

Les Ebénistes, les Tabletiers, &c. font souvent passer pour de l'ébene le poirier & d'autres bois, en les ébénant ou leur donnant la couleur noire de l'ébene. Pour cet effet ils se servent d'une décoction chaude de noix de galles, de l'encre à écrire, d'une brosse rude, & d'un peu de cire chaude qui fait le poli ; d'autres se contentent de les chauffer ou brûler. Dict. de Comm. de Trévoux, & Chambers.

EBENE FOSSILE, (Hist. nat.) Agricola & quelques autres Naturalistes ont donné ce nom à une espece de terre alumineuse fort noire, à cause de sa ressemblance avec le bois d'ébene. Peut-être aussi est-ce une espece de terre bitumineuse, analogue au jayet. (-)


EBENFORT(Géog. mod.) ville de l'archiduché d'Autriche en Allemagne.


EBÉNISTES. m. Menuisier qui travaille en ébene. On donne le même nom à ceux qui font des ouvrages de rapport, de marqueterie & de placage, avec l'olivier, l'écaille & autres matieres.

Ces matieres coupées ou sciées par feuilles, sont appliquées avec de la bonne colle d'Angleterre sur des fonds faits de moindres bois, où elles forment des compartimens. Voyez MARQUETERIE.

Quand les feuilles sont plaquées, jointes & collées, on laisse la besogne sur l'établi ; on la tient en presse avec des goberges, jusqu'à-ce que la colle soit bien seche. Les goberges sont des perches coupées de longueur, dont un bout porte au plancher, & dont l'autre est fermement appuyé sur la besogne avec une cale ou coin mis entre l'ouvrage & la goberge.

Les Ebénistes se servent des mêmes outils que les autres Menuisiers ; mais comme ils employent des bois durs & pleins de noeuds, tels que les racines d'olivier, de noyer & autres, qu'ils appellent bois rustiques, ils ont des rabots autrement disposés que dans la Menuiserie ordinaire, qu'ils accommodent eux-mêmes selon qu'ils en ont besoin ; ils en font dont le fer est demi-couché, d'autres où il est debout, & d'autres dont les fers ont des dents. Lorsqu'ils travaillent sur du bois rude, ils se servent de ceux dont le fer est à demi-couché : si le bois est extraordinairement rude & dur, ils employent ceux dont le fer est debout ; & lorsque la dureté du bois est si excessive qu'ils craignent de l'éclater, ils se servent de ceux qui ont de petites dents, comme des limes ou truelles brettées, afin de ne faire que comme limer le bois, ce qui sert aussi à le redresser.

Lorsqu'ils ont travaillé avec ces sortes d'outils, ils en ont d'autres qu'ils nomment racloirs, qui s'affutent sur une pierre à huile ; ils servent à emporter les raies ou bretures que le rabot debout & celui à dents ont laissées, & à finir entierement l'ouvrage. Dict. de Comm. & Chambers.


EBERBACH(Géog. mod.) ville du palatinat du Rhin, sur le Neckre en Allemagne.


EBERSTEIN(Géog. mod.) partie de la Soüabe en Allemagne ; elle a titre de comté : le château d'Eberstein en est le chef-lieu.


EBIONITESS. m. pl. (Théol.) anciens hérétiques qui parurent dans le premier siecle de l'Eglise, & qui entr'autres choses nioient la divinité de J. C. Voyez ARIENS. La plus commune opinion est que leur chef s'appelloit Ebion, & qu'ils en ont tiré leur nom : ils parurent vers l'an 75 de J. C.

Selon quelques-uns, le mot Ebionites vient du mot hébreu ebion, qui signifie pauvre, & fut donné à ces hérétiques à cause des idées basses qu'ils avoient de J. C. étymologie un peu forcée.

Les Ebionites se disoient disciples de S. Pierre, & rejettoient S. Paul, sur ce qu'il n'étoit pas Juif d'origine, mais un Gentil prosélyte. Ils observoient, comme les fideles, le dimanche, donnoient le baptême & consacroient l'Eucharistie, mais avec de l'eau seule dans le calice. Ils soûtenoient que Dieu avoit donné l'empire de toutes choses à deux personnages, au Christ & au diable ; que le diable avoit tout pouvoir sur le monde présent, le Christ sur le siecle futur ; que le Christ étoit comme l'un des anges, mais avec de plus grandes prérogatives ; que Jesus étoit né de Joseph & de Marie par la voie de la génération, & qu'ensuite, à cause de ses progrès dans la vertu, il avoit été choisi pour fils de Dieu par le Christ, qui étoit descendu en lui d'en haut en forme de colombe. Ils ne croyoient pas que la foi en Jesus-Christ fût suffisante pour le salut, sans les observances légales, & se servoient de l'évangile de S. Matthieu, qu'ils avoient tronqué, sur-tout en en retranchant la généalogie. Ils retranchoient aussi divers autres endroits des Ecritures, & rejettoient tous les prophetes depuis Josué, ayant en horreur les noms de David, Salomon, Isaïe, Ezéchiel, Jéremie, &c. ce qui, pour le dire en passant, prouve combien ils étoient différens des Nazaréens, avec lesquels on les a quelquefois confondus ; car les Nazaréens recevoient comme Ecritures-saintes tous les livres contenus dans le canon des Juifs. Enfin les Ebionites adoroient Jérusalem comme la maison de Dieu : ils obligeoient tous leurs sectateurs à se marier, même avant l'âge de puberté, & permettoient la polygamie. Fleuri, hist. ecclés. tome I. liv. II. tit. xlij. pag. 236 & suiv. (G)


EBIZELERdans l'Horlogerie & les autres arts méchaniques, signifie la même chose que chamfriner. Voyez CHAMFRINER.


EBOTTERest le même qu'éteter. Voy. ETETER.


EBOUGEUSES. f. (Manuf. en laine) femme qu'on employe dans ces manufactures, à ôter avec des pincettes de fer, les noeuds, pailles & bourats qui se trouvent aux étoffes au sortir du métier.


EBOULERv. act. & neut. (Jardin.) se dit d'une terrasse, d'un mur ou d'une berge de terre tombée faute de soûtien ou de bonne construction. (K)


EBOURGEONNERv. act. (Jardin.) L'ébourgeonnement est l'art de supprimer avec autant d'oeconomie que de connoissance, les bourgeons surnuméraires d'un arbre, pour lui donner une belle forme, contribuer à sa santé & à sa fertilité : c'est le but de l'ébourgeonnement.

C'est encore par le moyen de l'ébourgeonnement qu'on ôte la confusion des branches d'un arbre pour le soulager, pour lui faire rapporter de plus beaux fruits, de meilleur goût, & pour le faire durer plus long-tems.

La Quintinie veut qu'on ébourgeonne les buissons comme les arbres d'espalier & de contr'espalier.

On ne doit ébourgeonner les arbres que quand les bourgeons ont environ un pié de long, pour laisser aux arbres jetter leur feu, pour ainsi dire, & amuser la séve ; sans cette précaution l'ébourgeonnement est nuisible aux arbres.

Il faut couper avec la serpette, tout près de l'écorce, les bourgeons ; ce qui fait aller de pair cette opération avec la taille. Ceux qui cassent avec les doigts & arrachent les bourgeons, laissant de petites esquilles, & faisant des plaies inégales à chaque endroit, occasionnent l'arrivée de la gomme aux fruits à noyaux, ce qui cause leur perte certaine.

L'ébourgeonnement doit toûjours être accompagné du palissage, il n'y a que les mauvais jardiniers qui en usent autrement. On doit ébourgeonner tout ce qui pousse par-devant & par-derriere un arbre, pour le faire jetter des deux côtés. Les branches chiffonnes, celles de faux bois, sont du nombre de celles qu'on doit ébourgeonner, à moins qu'il n'y ait une nécessité d'en laisser quelques-unes pour garnir l'arbre.

Si l'on faisoit réflexion à la quantité de branches que l'on coupe à un arbre, soit en le taillant, soit en l'ébourgeonnant, & en retranchant les branches de devant & de derriere à chaque pousse, on verroit qu'on en supprime au moins les trois quarts. Si donc à cette prodigieuse suppression de tant de parties d'un arbre, on joint encore celles des extrémités de tous les rameaux, il sera impossible qu'ils s'allongent : c'est le moyen de les faire souvent avorter, ou du moins de les rendre stériles.

Ces rameaux ainsi ménagés prennent de l'étendue, & procurent au centuple ce qu'ils ont coûtume de donner.

Il faut donc, en ôtant aux arbres toutes les branches de devant & de derriere, qui font la moitié d'eux-mêmes, les dédommager, en leur laissant pousser par les côtés les rameaux dans toute leur longueur, & les étendant suivant la force des arbres.

Quand on ôte à la séve les vaisseaux & les récipiens qui sont les instrumens de son ressort & de son jeu, on lui ôte les moyens d'agir, & il faut nécessairement que la disette ou la mortalité suivent d'un pareil traitement.

Par le moyen de l'allongement des branches des côtés, on répare en quelque sorte, & autant qu'il est possible, ce qu'on est forcé de couper aux arbres par-devant & par-derriere.

On doit ébourgeonner les vignes, alors ce mot doit s'entendre autrement que pour les arbres fruitiers : on ébourgeonne les vignes, non-seulement quand on supprime les bourgeons surnuméraires, mais encore quand on arrête par-en-haut les bourgeons. Il en est de même quand on détache en cassant les faux bourgeons qui poussent d'ordinaire à chaque noeud à côté des yeux, à commencer par le bas. (K)


EBOUZINERen Architecture, c'est ôter d'une pierre ou d'un moilon, le bouzin, le tendre, les moies, & l'atteindre avec la pointe du marteau jusqu'au vif. (P)


EBRAISOIRS. m. terme de Chauff. & d'autres ouvriers de la même espece ; espece de pelle de fer dont on se sert pour tirer la braise des fourneaux, quand on veut en diminuer le feu, ou conserver la braise qui s'y consumeroit sans effet : on employe aussi le même instrument à attiser les bois, dont la flamme se réveille quand on en détache les charbons.


EBRANCHÉadj. (Jardin.) il se dit d'un arbre qui a une branche rompue, ou à qui l'on a coupé une branche. L'arbre est ébranché, lorsque la branche qui manque a été détruite par accident ou par la main du jardinier.

EBRANCHE, adj. en terme de Blason, se dit d'un arbre dont on a coupé les branches.

Dorgello en Westphalie, d'or à deux troncs d'arbre ébranchés, arrachés & écotés de sable en deux pals.


EBRANLERverbe act. c'est par des secousses réitérées communiquer du mouvement, & faciliter le déplacement d'un ou de plusieurs corps fortement arrêtés par des obstacles : il se dit aussi au figuré. On ébranle un homme fort ; on ébranle un rocher. Dans cette métaphore l'effet des moyens moraux est comparé à celui des moyens physiques.

EBRANLER UN CHEVAL, (Manége) terme qui n'est pas généralement adopté, & qui ne sauroit être regardé comme un des mots propres de l'art : quelques écuyers l'employent le plus souvent, relativement aux chevaux qu'ils mettent entre les piliers, soit qu'ils commencent à les faire ranger & mouvoir de côté & d'autre ; soit qu'ensuite de cette premiere leçon, & après les avoir insensiblement fait donner dans les cordes, ils les attaquent légerement de la chambriere, pour en tirer quelque tems de piaffer. Ceux-là pratiquent bien, parce qu'ils pratiquent avec ordre & avec douceur. J'en ai connu que l'on regardoit comme de grands hommes, sans doute parce qu'on en jugeoit par le rang qu'ils tenoient, qui débutoient en les assommant de coups, qui les gendarmoient, les estrapassoient, & en forçoient les reins & les jarrets, ne prétendant néanmoins que les ébranler par ce moyen. Voy. PILIERS. (e)


EBRASEMENTS. m. (Coupe des pierres) élargissement intérieur des côtés du jambage d'une porte ou d'une fenêtre. Les portes des anciennes églises de Paris & de Reims son ébrasées en-dehors. (D)


EBRASERv. act. (Architecture) c'est élargir en-dedans la baie d'une porte ou d'une croisée, depuis la feuillure jusqu'au parpain du mur, ensorte que les angles de dedans soient obtus : latin, explicare. Les ouvriers disent embrasser. (P)


EBRBUHARITEou EBIBUHARIS, s. m. pl. (Hist. mod.) sorte de religieux mahométans, ainsi nommés d'Ebrbuhar ou Ebibuhar leur chef. Ils sont grands contemplatifs, & passent presque toute leur vie dans leurs cellules à se rendre dignes de la gloire céleste, par un grand détachement des biens du monde, & par des moeurs fort austeres. La pureté de leur ame leur rend, disent-ils, le saint lieu de la Mecque aussi présent dans leur cellule, que s'ils en faisoient réellement le pélerinage, dont ils se dispensent sous ce prétexte ; ce qui les fait regarder comme des hérétiques par les autres Musulmans, chez qui le voyage de la Mecque est un des principaux moyens de salut. Ricaut, de l'Empire Ottom. (G)


EBRE(Géog. mod.) fleuve qui a sa source dans les montagnes de Santillane, sur les confins de la vieille Castille en Espagne ; traverse l'Aragon & la Catalogne, & se jette dans la Méditerranée au-dessus de Tortose.


EBRETAUDERv. act. (Drap.) terme usité dans les manufactures de Normandie : c'est tondre une étoffe de laine en premiere voie, ou façon, ou coupe ; car on dit l'un ou l'autre indistinctement.


EBREUIL(Géog. mod.) ville d'Auvergne en France ; elle est sur la Scioule. Long. 20. 40. latit. 46. 5.


EBRILLADES. f. (Manége) terme imaginé par Salomon de la Broue, le premier écuyer françois qui ait écrit sur la science du Manége. Il l'a employé pour exprimer le mouvement desordonné du cavalier qui, tenant une rêne dans chaque main, n'agit que par secousse avec l'une ou l'autre de ces rênes, lorsqu'il veut retenir son cheval, ou plus communément lorsqu'il entreprend de le tourner. On conçoit que la barre sur laquelle se transmet l'impression de cet effort dur & subit, ne peut en être que vivement endommagée. Ce mot, dont la signification est restrainte à ce seul sens, a vieilli, ainsi que beaucoup d'autres : il est rarement usité parmi nous. Ce n'est pas que la main de nos piqueurs, & même celle de nombre d'écuyers qui pratiquent de nos jours, soit plus perfectionnée & moins cruelle que celle des piqueurs & des maîtres qui étoient contemporains de la Broue ; mais nous nous servons indifféremment du terme de saccade, qu'il n'a néanmoins appliqué que dans le cas de la secousse des deux rênes ensemble, pour désigner toute action soudaine, brutale & non mesurée, capable d'égarer une bouche, ou tout au moins de falsifier l'appui ; soit qu'elle parte d'une main seule, soit qu'elle soit opérée par toutes les deux à la fois. Après ce détail, on trouvera peut-être singulier que plusieurs auteurs, & la Broue lui-même, ayent conseillé de recourir aux ébrillades, comme à un châtiment très-propre à corriger le cheval dans une multitude d'occasions. (e)


EBROUEMENTS. m. (Manége) mouvement convulsif produit par l'irritation de la membrane pituitaire, soit en conséquence de l'acrimonie du mucus, soit ensuite de l'impression de certaines odeurs fortes, ou de certains médicamens que nous nommons errines.

Il ne peut & ne doit être véritablement comparé qu'à ce que nous appellons, relativement à l'homme, éternuement.

Aristote a recherché pourquoi de tous les animaux, celui qui éternue le plus souvent est l'homme. Probl. sect. x. probl. 49. ibid. sect. xxxiij. probl. 11.

Cette même question a excité la curiosité d'Aphrodisée, liv. I. prob. 144.

Schoock, après avoir réfléchi sur la difficulté de désigner positivement les animaux dans lesquels cette sorte de convulsion a lieu, nomme les chiens, les chats, les brebis, les boeufs, les ânes, les renards, & les chevaux.

Quoi qu'il en soit, la comparaison de l'ébrouement & de l'éternuement me paroît d'autant plus juste, que le méchanisme de l'un & de l'autre n'a rien de dissemblable. D'abord la poitrine de l'animal est fortement dilatée, il inspire une grande quantité d'air ; mais cet air bientôt chassé, sort avec véhémence & avec impétuosité, en balayant les fosses nazales, & en emportant avec lui la mucosité qu'il rencontre sur son passage. Or je dis que les particules âcres du mucus, des ptarmiques, ou des corps odorans qui suscitent ce mouvement convulsif, appliquées sur le nerf nazal, y font une impression dont participent l'intercostal & le vague, & conséquemment tous les nerfs qui se distribuent aux muscles de la respiration. Ces nerfs agités, les uns & les autres de ces muscles se contractent, les inspirateurs entrent les premiers en contraction ; de-là la dilatation subite & extraordinaire du thorax, dilatation qui est promtement suivie d'un resserrement violent : car les expirateurs, dont les nerfs toûjours irrités augmentent la résistance, l'emportent bientôt sur les premiers, pressent le diaphragme, & compriment tellement les poumons, que l'air est expulsé avec une violence considérable. Il est vrai que la contraction & l'effort ne sont pas toûjours aussi grands ; mais l'une & l'autre sont proportionnés à l'action des corps qui ont sollicité les nerfs : suivant la vivacité de cette action, le jeu des muscles sera plus ou moins sensible.

On ne doit pas confondre, au surplus, avec l'ébrouement proprement dit, cette expiration plus marquée qu'à l'ordinaire, & qui se manifeste dans certains chevaux à la vûe de quelques objets qui les effrayent, à l'approche de quelques odeurs qu'ils craignent, ou lorsqu'ils sont enfin extrêmement animés ; ce qui est parfaitement exprimé dans la traduction & dans le commentaire de Castalio sur le texte du livre de Job, ch. xxxjx. de la conduite admirable de Dieu dans les animaux : cùm terror fit ejus nasibus decorus ; à quoi il ajoûte, ad formidabilia fumat generosè nasibus, nihil formidans. Munster & Mercer n'ont admis aucune différence entre l'ébrouement & l'expiration dont il s'agit. Le premier, que quelques-uns envisagent comme un des hommes les plus versés dans la langue hébraïque, traduit de cette maniere le même passage hébreu, virtus narium ejus, & il l'explique ensuite en disant, id est fremitus & sternutatio ejus. Le second l'interprete dans sa glose, de façon à nous prouver qu'il ne distingue pas seulement l'ébrouement du hennissement : vehemens sonitus quem sternutans edit, terrorem affert omnibus qui audiunt. Il est certain néanmoins que plus un cheval est recherché, plus il a de l'ardeur, plus la respiration est forte & fréquente en lui ; & cette fréquence occasionnant dans les nazaux une plus vive collision de l'air, il expire avec bruit, il souffle : mais l'ébrouement n'est point réel. L'expiration est-elle plus remarquable à la vûe d'un objet qui lui inspire de la crainte, l'émotion donnera lieu à une contraction dans laquelle on trouvera la raison de cette expiration augmentée : que si certaines odeurs l'occasionnent, ce n'est que parce que l'animal, par un instinct naturel, cherche à éloigner de lui les choses qui peuvent lui procurer une sensation nuisible ou desagréable.

L'ébrouement est un signe favorable dans un cheval qui tousse, voyez POUSSIF ; & dans les chevaux qui jettent, voyez GOURME, FAUSSE GOURME, MORVE. (e)


EBROUER(s') Manége ; voyez EBROUEMENT.


EBSOM(SEL DE) Chimie & Matiere medicale ; c'est un sel vitriolique à base terreuse auquel un sel de cette nature retiré de la fontaine d'Ebsom en Angleterre, a donné son nom. On distribue dans les différentes parties de l'Europe, sous le nom de sel d'Ebsom, des sels de ce genre qui se ressemblent par plusieurs propriétés communes, mais qui different entr'eux par quelques caracteres particuliers, mais moins essentiels. Nous parlerons de tous ces sels, de leurs qualités communes & de leurs différences dans un article destiné aux sels vitrioliques en général, que nous placerons après l'article VITRIOL. Voyez cet article.


EBULLITIONEFFERVESCENCE, FERMENTATION, (Gramm. & Chimie) Ces trois mots ne sont point synonymes, quoiqu'on les confonde aisément. M. Homberg est un des premiers qui en a expliqué la différence, & qui en a fait l'exacte distinction.

On appelle en Chimie ébullition, lorsque deux matieres en se pénétrant font paroître des bulles d'air, comme il arrive dans les dissolutions de certains sels par les acides.

On nomme effervescence, lorsque deux matieres qui se pénetrent produisent de la chaleur, comme il arrive dans presque tous les mêlanges des acides & des alkalis, & dans la plûpart des dissolutions minérales.

On appelle enfin fermentation, lorsque dans un mixte il se fait naturellement une séparation de la matiere sulphureuse avec la saline, ou lorsque par la conjonction de ces deux matieres il se compose naturellement un autre mixte.

Puisqu'il y a, suivant les expériences de l'illustre Boyle, des ébullitions, même assez violentes, sans aucune chaleur, dont quelques-unes bien loin de s'échauffer, se refroidissent considérablement pendant l'ébullition, comme il arrive dans le mêlange d'huile de vitriol & du sel armoniac, & que d'un autre côté il se trouve des effervescences très-considérables sans aucune ébullition, comme dans le mêlange de l'huile de vitriol & de l'eau commune ; il résulte que les ébullitions & les effervescences font distinctes, & ne sont pas non plus des fermentations ; parce que le caractere de la fermentation consiste dans une séparation naturelle de la matiere sulphureuse d'avec la saline, ou dans une conjonction naturelle de ces deux matieres, laquelle est souvent accompagnée d'effervescence : ce qui s'observe particulierement lorsque la matiere sulphureuse, aussi-bien que la saline, sont dans un haut degré de raréfaction.

Cependant la raison pourquoi on a confondu ces trois actions sous le nom de fermentation, est que les fermentations s'échauffent ordinairement, en quoi elles ressemblent aux effervescences, & qu'elles sont presque toûjours accompagnées de quelque gonflement, en quoi elles ressemblent aux ébullitions. Art. de M(D.J.)

EBULLITION, s. f. (Physique) est l'état de l'eau ou de toute autre fluide que la chaleur fait bouillir. Voyez BOUILLIR & EFFERVESCENCE.

Si l'eau bout dans un pot ouvert, elle a la plus grande chaleur qu'elle puisse recevoir, lorsqu'elle est comprimée par le poids de l'atmosphere. La chaleur de l'eau est indépendante de la violence de l'ébullition & de sa durée ; l'eau moins comprimée par l'atmosphere bout plûtôt, & elle bout fort vîte dans le vuide. L'eau qui bout dans un pot ouvert reçoit ordinairement une chaleur de deux cent douze degrés au thermometre de Fahrenheit. Plus l'air est pesant, plus il faut que l'eau soit chaude pour bouillir. Le dessous d'un chauderon où l'eau bout est beaucoup moins chaud, qu'il ne l'est au moment où l'eau cesse de bouillir.

A l'égard de la cause de l'ébullition, nous avons rapporté historiquement au mot BOUILLIR celle que les physiciens en donnent ordinairement, & qu'ils attribuent à l'air qui se dégage des particules de l'eau ; mais d'autres physiciens rejettent cette cause, & croyent que l'ébullition vient des particules de l'eau même, qui sont changées par l'action du feu en vapeur très-dilatée, & qui s'élevent du fond du vase à la surface. Voici en substance les raisons de leur opinion. 1°. L'ébullition se fait dans la machine du vuide, lorsqu'on y fait chauffer de l'eau auparavant purgée d'air. Ce n'est donc point l'air qui la produit ; c'est dans ce cas la chaleur qui raréfie l'eau : ce sont les termes de M. Musschenbroeck, §. 879. de ses essais de Phys. 2°. L'eau ne cesse point de bouillir qu'elle ne soit évaporée ; or comment peut-on concevoir que l'air renfermé dans l'eau, & qui en fait au plus la trentieme partie, puisse suffire à toute cette ébullition ? 3°. Quoique les liqueurs ne contiennent pas toutes la même quantité d'air, toutes paroissent bouillir également. 4°. Plus l'eau est libre de s'évaporer, c'est-à-dire plus le vase dans lequel on la met est ouvert, moins elle soûtient de degrés de chaleur sans bouillir. 5°. Plus une liqueur est subtile, & par conséquent facile à réduire en vapeur, moins il faut de chaleur pour la faire bouillir. Ainsi l'esprit-de vin bout à une moindre chaleur que l'eau, & l'eau à une moindre chaleur que le mercure. Voy. tout cela plus en détail dans les mém. & l'hist. de l'académ. 1748. Voyez aussi DIGESTEUR & VAPEUR. La plus forte preuve (ajoûte-t-on) qu'on allegue en faveur de l'opinion commune sur la cause de l'ébullition, est le phénomene de l'éolipyle ; mais les partisans de l'opinion dont nous rendons compte ici, prétendent dans leur système expliquer ce phénomene, du moins aussi-bien. Voyez EOLIPYLE. Encore une fois nous ne sommes ici qu'historiens, ainsi que dans la plûpart des explications physiques que nous avons rapportées ou que nous rapporterons par la suite dans ce Dictionnaire. (O)

EBULLITION, (Medecine) petites tumeurs qui se forment & s'élevent sur la surface du corps en très-peu de tems ; on les attribue ordinairement à l'effervescence du sang : c'est ce qui fait appeller cette éruption cutanée, ébullition de sang. Elles sont de différente espece, & demandent par conséquent différens traitemens. Voyez EFFLORESCENCE, ERUPTION, EXANTHEME. (d)

EBULLITION, (Manége & Maréchallerie) maladie legere que l'on nomme encore dans l'homme échauboulures, pustules sudorales.

Elle se manifeste dans les chevaux par des élevures peu considérables, & qui sont simplement accompagnées de démangeaison. Ces élevures sont ou plus ou moins multipliées, & semées dans une plus ou moins grande étendue de la surface du corps. Quelquefois aussi elles arrivent seulement à de certaines parties, telles que l'encolure, les épaules, les bras, les côtes, & les environs de l'épine.

Il est aisé de les distinguer des boutons qui désignent & qui caractérisent le farcin, 1°. par la promtitude avec laquelle elles sont formées, & par la facilité avec laquelle on y remédie : 2°. elles ne sont jamais aussi volumineuses : 3°. elles n'en ont ni la dureté ni l'adhérence : 4°. elles sont circonscrites, n'ont point entr'elles de communication, & ne paroissent point en fusées : 5°. elles ne s'ouvrent & ne dégénerent jamais en pustules : 6°. enfin elles n'ont rien de contagieux.

Cette maladie suppose presque toûjours une lymphe saline & grossiere, dont les parties les plus aqueuses s'échappent sans aucun obstacle par la voie de la transpiration & de la sueur, tandis que la portion la moins subtile & la moins ténue ne peut se faire jour & se frayer une issue, lorsqu'elle est parvenue à l'extrémité des vaisseaux qui se terminent au tégument. Ces dernieres particules poussées sans cesse vers la superficie par celles qui y abordent & qui les suivent, sont contraintes d'y séjourner. De leur arrêt dans les tuyaux capillaires qu'elles engorgent & qu'elles obstruent, résultent les tumeurs nombreuses qui sont dispersées à l'extérieur, & un plus grand degré d'acrimonie annoncé par la démangeaison inséparable de cette éruption, & qui ne doit être attribuée qu'à l'irritation des fibres nerveuses.

Un exercice outré, un régime échauffant, suscitent la rarescence du sang & des humeurs : trop de repos en provoque l'épaississement, la transpiration interceptée par une crasse abondante qui bouche les pores, donne lieu au séjour de la matiere perspirable, & même au reflux dans la masse, qui peut en être plus ou moins pervertie ; & toutes ces causes différentes sont souvent le principe & la source des ébullitions.

On y remédie par la saignée, par une diete humectante & rafraîchissante, par des lavemens, par des bains ; il ne s'agit que de calmer l'agitation desordonnée des humeurs, de diminuer leur mouvement intestin, de corriger l'acrimonie des sucs lymphatiques, de les délayer ; & bien-tôt les fluides qui occasionnoient les engorgemens reprenant leur cours, ou s'évacuant en partie par la transpiration, toutes les humeurs dont il s'agit s'évanoüiront. (e)


ECACHERv. act. Ce verbe marque une maniere de froisser, de briser par une pression violente.

ECACHER, en terme de Cirier, c'est pêtrir la cire, & la manier assez pour n'y point laisser de parties plus dures les unes que les autres, ce qui feroit rompre l'ouvrage. On n'écache que la cire qu'on veut travailler à la main ; voyez TRAVAILLER A LA MAIN. On ne se sert quelquefois non plus que des mains, mais il y a des Ciriers qui écachent sur une espece de table qu'ils appellent brès.

ECACHER, terme de Taillandier, il se dit des faucilles, croissans, &c. Lorsque ces ouvrages sont forgés, au lieu de les blanchir à la lime, ils les dressent ou écachent sur la meule.

ECACHER, (Tireur d'or) c'est une des opérations du fileur d'or ; elle consiste à applatir le fil, en le faisant passer entre deux meules de son moulin. Voyez l'article OR.


ECAFFERv. act. chez les Vanniers, c'est aiguiser un pé par le bout, ensorte qu'il soit assez plat pour embrasser & faire plusieurs tours sur le moule de l'ouvrage.


ECAGNES. f. (Rub.) se dit d'une des portions d'un écheveau lorsqu'il se trouve trop gros & la soie ou le fil trop fins pour supporter le dévidage en toute sa grosseur ; quand on met l'écheveau en écagnes, il faut prendre garde de ne faire que le moins de bouts qu'il est possible. L'écheveau se place pour cette opération sur les tournettes, & à force de chercher du jour pour parvenir à sa séparation, on en vient à bout ; le tems que l'ouvrier semble perdre pour faire cette division, est bien racheté par la diligence & la facilité avec lesquelles il dévide ensuite ces petites portions d'un gros écheveau.


ECAILLAGES. m. (Saline) c'est une opération, qui, dans les fontaines salantes, suit celle qu'on appelle le soquement. Pour écailler, on commence par échauffer la poële à sec, afin qu'elle résiste à la violence des coups qu'il faut lui donner pour briser & détacher les écailles qui y sont adhérentes, & qui ont quelquefois jusqu'à deux pouces d'épaisseur. L'écaillage se fait communément en trois quarts-d'heure de tems, mais on n'y employe pas moins de trente ouvriers, qui frappent tous à la fois en divers endroits à grands coups de massue de fer ; cependant il y a des écailles si opiniatres, qu'il faut les enlever au ciseau.


ECAILLEsub. f. (Ichthiologie) c'est en général cette substance toûjours résistante & quelquefois fort dure, qui couvre un grand nombre de poissons, & qui peut s'en détacher par piece. On donne le même nom d'écaille, à cette substance dans la carpe ou le brochet, dans l'huître, & dans la tortue, quoiqu'elle soit fort différente pour la forme, la consistance, & les autres qualités, dans ces trois especes d'animaux. On a appellé dans plusieurs occasions écaille, tout ce qui se détachoit des corps en petites parties minces & legeres, par une métaphore empruntée de l'écaille des poissons.

ECAILLE, GRANDE ÉCAILLE, (Hist. nat. Ichthiologie) poisson commun en Amérique ; on le prend dans les culs-de-sacs, au fond des ports, & dans les étangs qui communiquent avec la mer. Il s'en trouve quelquefois de 3 à 4 piés de longueur ; ses écailles sont argentées, & ont donné au poisson le nom qu'il porte ; elles sont beaucoup plus larges qu'un écu de 3 livres ; c'est un des meilleurs poissons qu'on puisse manger à toutes sausses ; sa chair est blanche, grasse, délicate, & d'un très-bon goût. Cet article est de M. LE ROMAIN.

ECAILLES D'HUITRE, (Pharmacie, Matiere méd.) Voyez HUITRE.

ECAILLES, en Architecture, petits ornemens qui se taillent sur les moulures rondes en maniere d'écailles de poisson, coulées les unes sur les autres. On fait aussi des couvertures d'ardoise en écaille, comme au dôme de la Sorbonne ; ou de pierre avec des écailles taillées dessus, comme à un des clochers de Nôtre-Dame de Chartres ; en latin squamae. (P)

ECAILLES, (Stucateur) éclats ou recoupes du marbre, dont on fait de la poudre de stuc : en latin caementa marmorea. (P)

ECAILLE D'HUITRE, (Manége & Maréchallerie) Nous n'employons cette expression que pour mieux peindre la difformité de l'ongle des piés combles ; elle peut être comparée avec raison à celle de ces écailles. Voyez PIE. (e)

ECAILLE, ECAILLE, (Peinture) On dit qu'un tableau s'écaille, lorsqu'il s'en détache de petites parcelles qu'on appelle écailles. Les peintures à fresque sont sujettes à s'écailler. Le stuc s'écaille aisément. On dit, le tableau s'écaille, est tout écaillé. (R)

* ECAILLE, (Art méchaniq.) il est commun à presque tous les ouvriers qui travaillent les métaux à la forge & au marteau ; ce sont les pieces minces qui s'en séparent & qui se répandent autour de l'enclume.

* ECAILLE, (Tapisserie) espece de bergame, ainsi nommée de sa façon, où l'on a imité l'écaille de poisson.


ECAILLÉen termes de Blason, se dit des poissons.


ECAILLERSS. m. pl. (Commerce) gens qui vont prendre les huîtres à la barque, & qui les vendent en détail dans les rues.

ECAILLER, v. act. (Saline) Voyez l'art. ECAILLAGE.


ECAILLEUXadj. (Anatomie) qui a du rapport à l'écaille. Il y a la suture écailleuse. Voyez les articles ARTICULATION & SUTURE.


ECAILLONSS. m. pl. (Manége & Marechall.) expression ancienne, inusitée aujourd'hui, & à laquelle nous avons substitué les termes de crocs ou de crochets. C'est ainsi que nous nommons à présent les quatre dents canines du cheval, que nos peres appelloient écaillons. Ces quatre dents canines sont celles dont les jumens sont dépourvues, à l'exception de celles auxquelles nous donnons le nom de brehaigne. Voyez FAUX MARQUE. (e)


ECALEterme de Blondier, c'est la cinquieme partie d'un tiers ; voyez TIERS. Toutes les écales sont séparées les unes des autres, & contiennent chacune plusieurs centaines, dans lesquelles on les découpe encore. Ces centaines ne se voyent point ; au contraire elles sont appliquées les unes aux autres de distance en distance, par de legeres couches d'une gomme aussi blanche que la matiere ; par-là on empêche la soie de s'écarter & de se mêler.

ECALE, s. f. (à la Monnoie) au pié du balancier il y a une profondeur d'environ 3 piés, où le monnoyeur se place pour être à portée de mettre commodément les flancs sur les quarrés. Les ouvriers appellent cette profondeur écale ou fosse. Voyez BALANCIER.


ECALLERv. act. (Jardinage) se dit des châtaignes, des noix, & autres fruits quand on les sort de leurs écailles. (K)


ECANGS. m. (Oecon. rustiq.) morceau de bois dont on se sert quand on écangue le lin. Voy. ECANGUER.


ECANGUERv. act. (Oeconomie rustique) manoeuvre qui se pratique sur le lin & autres plantes de la même espece, & dont l'écorce s'employe au même usage. Ecanguer, c'est faire tomber toute la paille par le moyen d'une planche échancrée d'un côté à la hauteur de ceinture d'homme, & tenue droite sur une base. On fait passer la moitié de la longueur du lin dans l'échancrure ; on empoigne l'autre, & l'on fait tomber toute la paille en frappant avec un morceau de bois, jusqu'à-ce qu'il ne reste que la soie, Quand on a écangué ce bout, on écangue l'autre. L'ouvrier qui fait cette opération, s'appelle l'écangueur, & le morceau de bois dont il se sert, écang. Voyez l'article LIN.


ECANGUEURS. m. (Oeconomie rustiq.) ouvrier qui écangue le lin. Voyez ECANGUER.


ECAQUEURS. m. (Pêche) celui qui est chargé de caquer le hareng, dans la pêche au hareng. Voyez HARENG.


ECARISSOIRS. m. en terme de Bijoutier & autres ouvriers en métaux, c'est une aiguille ou fil rond d'acier, dont on applatit & élargit un bout : on y forme une pointe, & on trempe cette partie de l'aiguille ; on forme ensuite sur la pierre à l'huile, le long des deux pans de cette partie large, deux tranchans, & on se sert de cet outil pour nettoyer le dedans des charnons des tabatieres ; cette opération rend les dedans des charnons exactement ronds, bien égaux de grosseur, nettoyés d'impuretés.

ECARISSOIR, en terme de Cirier, c'est un instrument de buis à deux angles ou pans, avec lequel on forme ceux d'un flambeau, qui se roule d'abord en rond comme un cierge.

ECARISSOIR, terme de Doreur en feuilles, il se dit d'un foret aigu par les deux bouts, qui se monte sur le vilebrequin, & ne differe de l'alesoir qu'en ce que celui-ci ouvre le trou & l'élargit autant qu'on veut, & que l'écarissoir le continue tel qu'il l'a commencé sans l'élargir. Voyez Planche du Doreur.

ECARISSOIR, en termes d'Eperonnier, est un poinçon à pans, dont on se sert pour applatir une piece, & la rendre, pour ainsi parler, de niveau à sa surface. Voyez les Planches de l'Eperonnier.

ECARISSOIR, est un instrument de Vannier, composé de deux especes de crochets tranchans, qu'on éloigne & qu'on approche autant que l'on veut l'un de l'autre par le moyen d'une vis, & entre lesquels on tire le brin d'osier qu'on veut équarrir. Voyez les Planches du Vannier.


ECARLATE(Teint.) c'est l'une des sept belles teintures en rouge Voyez TEINTURE.

On croit que la graine qui la donne, appellée par les Arabes kermès, se trouve sur une espece de chêne qui croît en grande quantité dans les landes de Provence & du Languedoc, d'Espagne & de Portugal : celle du Languedoc passe pour la meilleure ; celle d'Espagne est fort petite, & ne donne qu'un rouge blanchâtre. Cette graine doit se cueillir dès qu'elle est mûre ; elle n'est bonne que quand elle est nouvelle, & elle ne peut servir que dans l'année où on la cueille : passé ce tems, il s'y engendre une sorte d'insecte qui la ronge. Le P. Plumier qui a fait quelques découvertes sur la graine d'écarlate, a observé que le mot arabe kermès qui signifie un petit vermisseau, convient assez bien à cette drogue, qui est l'ouvrage d'un insecte, & non pas une graine. L'arbrisseau sur lequel on la trouve, s'appelle ilex aculeata cocci-glandifera. On voit au printems sur ses feuilles & sur ses rejettons, une sorte de vésicule, qui n'est pas plus grosse qu'un grain de mil ; elle est formée par la piquûre d'un insecte qui y dépose ses oeufs : à mesure que cette vésicule croît, elle devient de couleur cendrée, rouge en-dessous ; & quand elle est parvenue à sa maturité, ce qu'il est facile de connoître, on la recueille en forme de petites noix de galles. Voyez COCHENILLE.

La cosse de ces noix est legere, fragile, & couverte tout autour d'une pellicule, excepté à l'endroit où elle sort de la feuille. Il y a une seconde peau sous la premiere, qui est remplie d'une poudre partie rouge & partie blanche. Aussitôt que ces noix sont cueillies, on en exprime le jus, & on les lave dans du vinaigre, pour ôter & faire mourir les insectes qui y sont logés : car sans cette précaution, ces petits animaux se nourrissent de la poussiere rouge qui y est renfermée, & on ne trouve plus que la cosse.

La graine d'écarlate sert aussi en Medecine, où elle est connue sous le nom arabe de kermès. Voyez KERMES & TEINTURE. Chambers.

ECARLATE ou CROIX DE CHEVALIER, ou CROIX DE JERUSALEM, (Jardin.) flos Crustantinopolus, est une plante qui à l'extrémité de sa tige produit beaucoup de boutons formant un parasol, lesquels s'étant ouverts, semblent autant de petites croix d'écarlate. Elle demande une terre à potager, & beaucoup de soleil. Elle se multiplie par sa graine. (K)


ECARLINGUEvoyez CARLINGUE.


ECARTS. m. (Gram.) on donne en général ce nom au physique, à tout ce qui s'éloigne d'une direction qu'on distingue de toute autre, par quelque consideration particuliere ; & on le transporte au figuré, en regardant la droite raison, ou la loi, ou quelque autre principe de logique ou de morale, comme des directions qu'il convient de suivre pour éviter le blâme : ainsi il paroît qu'écart ne se devroit jamais prendre qu'en mauvaise part. Cependant il semble se prendre quelquefois en bonne, & l'on dit fort bien : c'est un esprit servile qui n'ose jamais s'écarter de la route commune. Je crois qu'on parleroit plus rigoureusement en disant, sortir ou s'éloigner ; mais peut-être que s'écarter se prend en bonne & en mauvaise part, & qu'écart ne se prend jamais qu'en mauvaise : ce ne seroit pas le seul exemple dans notre langue où l'acception du nom seroit plus ou moins générale que celle du verbe, où même le nom & le verbe auroient deux acceptions tout-à-fait différentes.

ECART, (Manege & Maréchall.) terme employé dans l'hippiatrique, pour signifier la disjonction ou la séparation accidentelle, subite, & forcée du bras d'avec le corps du cheval ; & si cette disjonction est telle qu'elle ne puisse être plus violente, on l'appelle entr'ouverture.

Les causes les plus ordinaires de l'écart sont, ou une chûte, ou un effort que l'animal aura fait en se relevant, ou lorsqu'en cheminant l'une de ses jambes antérieures, ou toutes deux ensemble, se seront écartées & auront glissé de côté & en-dehors. Cet accident qui arrive d'autant plus aisément, qu'ici l'articulation est très-mobile & joüit d'une grande liberté, occasionne le tiraillement ou une extension plus ou moins forte de toutes les parties qui assujettissent le bras, qui l'unissent au tronc, & qui l'en rapprochent : ainsi tous les muscles, qui d'une part ont leurs attaches au sternum, aux côtes, aux vertebres du dos, & de l'autre à l'humerus & à l'omoplate, tels que le grand & le petit pectoral, le grand dentelé, le sous-scapulaire, l'adducteur du bras, le commun ou le peaucier, le grand dorsal, & même le ligament capsulaire de l'articulation dont il s'agit, ainsi que les vaisseaux sanguins, nerveux, & lymphatiques, pourront souffrir de cet effort, sur-tout s'il est considérable. Dans ce cas, le tiraillement est suivi d'un gonflement plus ou moins apparent ; la douleur est vive & continuelle ; elle affecte plus sensiblement l'animal, lorsqu'il entreprend de se mouvoir ; elle suscite la fievre & un battement de flancs très-visible ; les vaisseaux capillaires sont relâchés ; quelques-uns d'entr'eux, rompus & dilacérés, laissent échapper le fluide qu'ils contiennent, & ce fluide s'extravase ; les fibres nerveuses sont distendues ; & si les secours que demande cette maladie ne sont pas assez promts, il est à craindre que les liqueurs stagnantes dans les vaisseaux, & celles qui sont extravasées, ne s'épaississent de plus en plus, ne se putréfient, & ne produisent en conséquence des tumeurs, des dépôts dans toutes ces parties lésées, dont le mouvement & le jeu toûjours difficiles & gênés, ne pourront jamais se rétablir parfaitement.

Il est certain que le gonflement & la douleur annoncée par la difficulté de l'action du cheval, sont les seuls signes qui puissent nous frapper. Or dans la circonstance d'une extension foible & legere, c'est-à-dire dans les écarts proprement dits, dont les suites ne sont point aussi funestes, le gonflement n'existant point, il ne nous reste pour unique symptome extérieur, que la claudication de l'animal. Mais ce symptome est encore très-équivoque, si l'on considere, 1°. combien il est peu de personnes en état de distinguer si le cheval boite de l'épaule, & non de la jambe & du pié : 2°. les autres accidens qui peuvent occasionner la claudication, tels que les heurts, les coups, un appui forcé d'une selle qui auroit trop porté sur le devant, &c. Nous devons donc avant que de prescrire la méthode curative convenable, déceler les moyens de discerner constamment le cas dont il est question, de tous ceux qui pourroient induire en erreur.

Un cheval peut boiter du pié & de la jambe, comme du bras & de l'épaule. Pour juger sainement & avec certitude de la partie affectée, on doit d'abord examiner si le mal ne se montre point par des signes extérieurs & visibles, & rechercher ensuite quelle peut être la partie sensible & dans laquelle réside la douleur. Les signes extérieurs qui nous annoncent que l'animal boite du pié ou de la jambe, sont toutes les tumeurs & toutes les maladies auxquelles ces parties sont sujettes ; & quant aux recherches que nous devons faire pour découvrir la partie atteinte & vitiée, nous débuterons par le pié. Pour cet effet si l'on n'apperçoit rien d'apparent, on frappera d'abord avec le brochoir sur la tête de chacun des clous qui ont été brochés, & on aura en même tems l'oeil sur l'avant-bras de l'animal, & près du coude ; si le clou frappé occasionne la douleur, soit parce qu'il serre, soit parce qu'il pique le pié (V. ENCLOUURE), on remarquera un mouvement sensible dans ce même avant-bras, & ce mouvement est un signe assûré que l'animal souffre. Que si en frappant ainsi sur la tête des clous il ne feint en aucune façon, on le déferrera : après quoi on serrera tout le tour du pié, en appuyant un des côtés des triquoises vers les rivures des clous, & l'autre sous le pié à l'entrée de ces mêmes clous ; dès qu'on verra dans l'avant-bras le mouvement dont j'ai parlé, on doit être certain que le siége du mal est en cet endroit. Enfin si en frappant sur la tête des clous, & si en pressant ainsi le tour du pié avec les triquoises, rien ne se découvre à nous, nous parerons le pié & nous le souderons de nouveau. Ne dévoilons-nous dans cette partie aucune des causes qui peuvent donner lieu à l'action de boiter ; remontons à la jambe ; pressons, comprimons, tâtons le canon, le tendon : prenons garde qu'il n'y ait enflûre aux unes ou aux autres des différentes articulations, ce qui dénoteroit quelqu'entorse, & de-là passons à l'examen du bras & de l'épaule ; manions ces parties avec force, & observons si l'animal feint ou ne feint pas ; faisons le cheminer : dans le cas où il y aura inégalité de mouvement dans ces parties, & où la jambe du côté malade demeurera en arriere & n'avancera jamais autant que la jambe saine, on pourra conclure que le mal est dans le bras & dans l'épaule. Voici de plus une observation infaillible. Faites marcher quelque tems l'animal ; si le mal attaque le pié, il boitera toûjours davantage ; si au contraire le bras est affecté, le cheval boitera moins : mais le siége de ce même mal parfaitement reconnu, il s'agiroit encore de trouver un signe univoque pour s'assûrer de la véritable cause de la claudication, & pour ne pas confondre celle qui suit & que suscitent un heurt, une contusion, un froissement quelconque, avec celle à laquelle l'écart & l'entr'ouverture donnent lieu : or les symptomes qui caractérisent les premieres, sont 1°. l'enflûre de la partie ; 2°. la douleur que l'animal ressent lorsqu'on lui meut le bras en-avant ou en arriere : au lieu que lorsqu'il y a écart, effort, entr'ouverture, le cheval fauche en cheminant, c'est-à-dire qu'il décrit un demi-cercle avec la jambe ; & ce mouvement contre nature qui nous annonce l'embarras qu'occasionnent les liqueurs stagnantes & extravasées, est précisément le signe non douteux que nous cherchions.

On procede à la cure de cette maladie différemment, en étayant sa méthode sur la considération de l'état actuel du cheval, & sur les circonstances qui accompagnent cet accident. Si sur le champ on est à portée de mettre le cheval à l'eau & de l'y baigner, de maniere que toutes les parties affectées soient plongées dans la riviere, on l'y laissera quelque tems, & ce répercussif ne peut produire que de bons effets. Aussi-tôt après on saignera l'animal à la jugulaire, & non à l'ars, ainsi que nombre de maréchaux le pratiquent : car il faut éviter ici l'abord trop impétueux & trop abondant des humeurs sur une partie affoiblie & souffrante, & cette saignée dérivative seroit plus nuisible que salutaire. Quelques-uns d'entr'eux font aussi des frictions avec le sang de l'animal, à mesure qu'il sort du vaisseau qu'ils ont ouvert ; les frictions en général aident le sang extravasé à se dissiper, à rentrer dans les canaux déliés qui peuvent l'absorber, & consolent en quelque façon les fibres tiraillées : mais je ne vois pas quelle peut être l'efficacité de ce fluide dont ils chargent l'épaule & le bras, à moins qu'elle ne réside dans une chaleur douce, qui a quelque chose d'analogue à la chaleur naturelle du membre affligé. Je crois, au surplus, qu'il ne faut pas une grande étendue de lumieres pour improuver ceux de ces artisans, qui, après avoir lié la jambe saine du cheval de maniere que le pié se trouve uni au coude, le contraignent & le pressent de marcher & de reposer son devant sur celle qui souffre (ce qu'ils appellent faire nager à sec), le tout dans l'intention d'échauffer la partie & d'augmenter le volume de la céphalique, ou de la veine de l'ars, qui ne se présente pas toûjours clairement aux yeux ignorans du maréchal : une pareille pratique est évidemment pernicieuse, puisqu'elle ne peut que produire des mouvemens forcés, irriter le mal, accroître la douleur & l'inflammation ; & c'est ainsi qu'un accident leger dans son origine & dans son principe, devient souvent funeste & formidable.

Quoi qu'il en soit, à la saignée, au bain, succéderont des frictions faites avec des répercussifs & des résolutifs spiritueux & aromatiques. Les premiers de ces médicamens conviennent lorsque les liqueurs ne sont point encore épanchées ; appliqués sur le champ, ils donnent du ressort aux parties, préviennent l'amas des humeurs, & parent aux engorgemens considérables : quant aux résolutifs, ils atténueront, ils diviseront les fluides épaissis, ils remettront les liqueurs stagnantes & coagulées dans leur état naturel, & ils les disposeront à passer par les pores, ou à regagner le torrent : on employera donc ou l'eau-de-vie, ou l'esprit-de-vin avec du savon, ou l'eau vulnéraire, ou la lessive de cendre de sarment, ou une décoction de romarin, de thym, de sauge, de serpolet, de lavande bouillie dans du vin ; & l'on observera que les résolutifs médiocrement chauds, dans le cas d'une grande tension & d'une vive douleur, sont préférables à l'huile de laurier, de scorpion, de vers, de camomille, de romarin, de pétrole, de terebenthine, & à tous ceux qui sont doüés d'une grande activité. Les lavemens émolliens s'opposeront encore à la fievre que pourroit occasionner la douleur, qui exciteroit un éréthisme dans tout le genre nerveux, & qui dérangeroit la circulation. De plus, on doit avoir égard au plus ou moins de gonflement & d'enflûre ; ce gonflement ne peut être produit que par l'engorgement des petits vaisseaux qui accompagnent les fibres distendues, ou par l'extravasion des liqueurs qui circulent dans ces mêmes vaisseaux, & dont quelques-uns ont été dilacérés : or ces humeurs perdent bientôt leur fluidité, & se coagulent ; & si l'on employe des remedes froids & de simples répercussifs, ils ne pourroient qu'en augmenter l'épaississement. Dans quelque circonstance que l'on se trouve, la saignée est toûjours nécessaire ; elle appaise l'inflammation ; elle calme la douleur ; elle facilite enfin la résolution des liqueurs épanchées, en favorisant leur rentrée dans des canaux moins remplis.

La résolution est sans doute la terminaison la plus desirable ; mais si le mal a été négligé, si les engorgemens ont été extrêmes, s'il y avoit surabondance d'humeurs dans l'animal au moment de l'écart ou de l'entr'ouverture, s'il n'avoit pas entierement jetté la gourme, si en un mot les liqueurs épaissies & extravasées ne peuvent pas être repompées ; nous exclurons les résolutifs, & nous aurons recours aux médicamens maturatifs, à l'effet de donner du mouvement à ces mêmes liqueurs, de les cuire, de les digérer, & de les disposer à la suppuration. On oindra donc & l'épaule & le bras en-dehors de côté, & principalement à l'endroit de l'ars en remontant, avec du basilicum ; & si la douleur étoit trop forte, ainsi que la tension, on mêleroit avec le basilicum un tiers d'onguent d'althaea : cette partie, que l'on lavera chaque fois que l'on réitérera l'onction avec une décoction émolliente, étant détendue, on examinera si l'on peut appercevoir quelque fluctuation ; en ce cas, on fera ouverture dans le point le plus mou, pour procurer l'issue à la matiere suppurée. Mais si cette voie ne s'offre point, on y passera un séton ou une ortie (voyez ORTIE & SETON) : car il faut absolument dégager & débarrasser le membre d'une humeur qui lui ravit son action & son jeu. Le pus ainsi écoulé, on peut revenir aux répercussifs, non moins propres lorsque les dépôts sont prêts à être dissipés, que lorsqu'ils commencent à se former ; aprés quoi on n'oublie point de purger l'animal & l'on termine ainsi la cure.

Le régime qu'observera le cheval pendant le traitement, sera tel : qu'on le tiendra à l'eau blanche, au son ; que le fourrage ne lui sera pas donné en grande quantité, & qu'on lui retranchera l'avoine. De plus, on lui accordera du repos, il ne sortira point de l'écurie, il y sera entravé ; & si l'on craignoit le desséchement de l'épaule (Voy. EPAULE), on pourra attacher au pié de l'extrémité affectée, un fer à patin (Voyez FER), mais seulement à la fin de la maladie, & pour ne l'y laisser que quelques heures par jour.

Ces sortes d'écarts, ou d'entr'ouvertures anciennes ou mal traitées, ne sont jamais radicalement guéries ; l'animal boite de tems en tems. Les Maréchaux alors tentent les secours d'une roue de feu. V. FEU. J'apprécierai dans cet article cette méthode ; mais je puis assûrer en attendant, que les boues des eaux minérales chaudes sont un spécifique admirable, & procurent l'entier rétablissement du cheval. (e)

ECART, (Manege & Maréchall.) Faire un écart, expression dont on se sert communément pour désigner l'action d'un cheval qui, surpris à l'occasion de quelque bruit ou de quelque objet dont il est subitement frappé, se jette tout-à-coup de côté. Les chevaux ombrageux & timides sont sujets à faire de fréquens écarts. Les chevaux qui se défendent font aussi des écarts. Voyez OMBRAGEUX & FANTAISIE. (e)

ECART, en termes de Blason, se dit de chaque quartier d'un écu divisé en quatre : on met au premier & au quatrieme écart, les armes principales de la maison ; & celles des alliances, au second & au troisieme.

ECART, terme de Jeu, se dit à l'hombre, au piquet & à d'autres jeux, des cartes qu'on rebute, & qu'on met à-bas pour en reprendre d'autres au talon, si c'est la loi du jeu ; car il y a des jeux où l'on écarte sans reprendre.


ECARTELÉadj. terme de Blason qui se dit de l'écu divisé en quatre parties égales, en banniere ou en sautoir. Voyez ECARTELER & SAUTOIR.

Crevant, écartelé d'argent & d'azur.


ECARTELERv. n. & act. en termes de Blason, c'est diviser l'écu en quatre quartiers ou davantage, ce qui arrive lorsqu'il est parti & coupé, c'est-à-dire divisé par une ligne perpendiculaire & une horisontale. Voyez QUARTIER.

On dit que quelqu'un porte écartelé, quand il porte l'écu ainsi parti & coupé.

On écartele en deux manieres, en croix & en sautoir. L'écart en sautoir se fait par une ligne horisontale & une perpendiculaire, qui se croisent à angles droits. L'écart en sautoir se fait par deux lignes diagonales qui se coupent au centre de l'écu.

Quand l'écart est fait en croix en blasonnant, on nomme d'abord les deux quartiers du chef, premier & second ; & ceux de la pointe, troisieme & quatrieme, en commençant par la droite.

Quand il est fait en sautoir, on nomme le chef & la pointe, premier & second quartiers ; le côté droit est le troisieme, le gauche est le quatrieme.

Celui qui a amené l'usage d'écarteler, est, à ce qu'on dit, René roi de Sicile en 1435, qui écartela de Sicile, d'Aragon, de Jérusalem, &c. L'écartelure sert quelquefois à distinguer les puînés de l'aîné.

Colombiere compte douze façons d'écarteler ; d'autres en comptent davantage, dont voici les exemples. Parti en pal, quand l'écu est divisé du chef à la pointe ; voyez PAL : parti en croix, quand la ligne perpendiculaire est traversée d'une horisontale d'un côté de l'écu à l'autre ; voyez CROIX : parti de six pieces, quand l'écu est divisé en six parts ou quartiers : parti de dix, de douze, de seize, de vingt, & de trente-deux, quand il est divisé en dix, douze, &c. parties ou quartiers. Voyez Chambers & Ménetr.


ECARTELURES. f. terme de Blason, division de l'écu écartelé. Lorsqu'elle se fait par une croix, le premier & le second écart ou quartier sont ceux d'en-haut, & les deux autres sont les quartiers d'enbas, en commençant à compter par le côté droit. Si elle se fait par un sautoir, ou par le tranché & taillé, le chef & la pointe font le premier & le second écart ou quartier ; le flanc doit faire le troisieme, & le gauche le quatrieme Voyez ECARTELER. Ibid.


ECARTEMENTS. m. (Docimasie) phénomene par lequel de petits grains d'argent se détachent d'un bouton d'essai, & sont poussés au loin. Cet inconvénient a lieu quand on le retire de dessous le moufle immédiatement après son éclair ; & il vient de ce que l'air frappant le bouton, refroidit & condense sa surface, qui se resserrant sur elle-même, force l'argent qu'elle renferme de jaillir par la compression qu'elle lui fait éprouver. On juge bien que cet accident rend l'essai faux. Voyez ESSAI. Article de M. DE VILLIERS.


ECARTERMETTRE à L'ECART, ELOIGNER, synon. (Gramm.) Ces trois verbes ont rapport à l'action par laquelle on cherche à faire disparoître quelque chose de sa vûe, ou à en détourner son attention. Eloigner est plus fort qu'écarter, & écarter que mettre à l'écart. Un prince doit éloigner de soi les traîtres, & en écarter les flateurs. On écarte ce dont on veut se débarrasser pour toûjours. On met à l'écart ce qu'on veut ou qu'on peut reprendre ensuite. Un juge doit écarter toute prévention, & mettre tout sentiment personnel à l'écart. (O)

ECARTER, (s') Docimas. se dit du bouton de fin, qui étant exposé à l'air aussi-tôt que l'essai est passé, petille & lance au loin de petits grains d'argent. C'est ce qui dans les monnoies se nomme vessir. Quand on a laissé figer le culot jusqu'à un certain point, alors il ne se vessit plus, il se raméfie. Voyez RAMEFIER. Un très-petit regule d'argent, comme d'un trente-deuxieme de grain, ne s'écarte point, mais il se boursouffle, & il garde ordinairement la même figure qu'auparavant. Voyez ESSAI. Article de M. DE VILLIERS.

* ECARTER, ELOIGNER, SEPARER, (Arts méchaniq.) On éloigne sans effort un objet d'un autre. Ecarter semble supposer quelque lien qui donne de la peine à rompre. Eloigner marque une distance plus considérable qu'écarter. On sépare les choses mêlées ou du moins unies, & l'on n'a aucun égard à la distance. Les choses peuvent être séparées & contiguës.

ECARTER, terme de Brasserie ; il se dit lorsque le cordon qui est formé sur le levain autour du douvin, couvre toute la superficie de la cuve, & ne laisse aucune clairiere ni miroir.

ECARTER, v. act. à l'Hombre, au Piquet & autres Jeux ; c'est séparer de son jeu les cartes qu'on juge mauvaises : il y a de l'habileté à bien écarter. Voyez ECART.


ECASTOR(Hist. anc.) jurement des femmes dans l'antiquité, correspondant à l'édepol, le jurement des hommes. Ecastor signifie par le temple de Castor, & édepol, par le temple de Pollux. Voy. CASTOR & POLLUX.


ECATOIRS. m. (Fourbisseur) sorte de ciselet qui sert à sertir ou resserrer plusieurs pieces d'une garde d'épée l'une contre l'autre. Voyez la fig. dans la Pl. du Fourbisseur.


ECATONPHONEUMES. m. (Myth.) sacrifice qu'on faisoit à Mars lorsqu'on avoit défait cent ennemis de sa propre main. Les Athéniens & les Lemniens célébroient l'écatonphoneume ; il consistoit à immoler un homme : deux Crétois & un Locrien eurent ce rare & cruel honneur. Mais le sacrifice d'un homme ayant révolté les Athéniens, ils substituerent à cette victime un porc châtré, qu'ils appellerent néphrende, sine renibus. L'écatonphoneume passa de la Grece en Italie. Sicinius Dentatus offrit le premier dans Rome ce sacrifice, après être sorti vainqueur de cent vingt combats particuliers, avoir reçû plus de quarante blessures, avoir été couronné vingt-six fois, & avoir reçû cent quarante brasselets.


ECBOLIQUES. m. (Thérapeutique) remede destiné à provoquer la sortie du foetus ; son action est la même que celle des aristolochiques & des emmenagogues, dont les premiers se prescrivent pour faire couler les vuidanges, & les derniers pour provoquer le flux menstruel ; ou plûtôt ce n'est qu'un même médicament que l'on désigne sous l'un ou l'autre de ces trois noms, selon la vûe qu'on se propose en l'ordonnant. Ils sont compris sous la dénomination commune d'utérin. Voyez UTERIN, (Thérapeutique) (b)


ECCLESIARQUES. m. (Hist. ecclésiast.) on donnoit anciennement ce titre à ceux qui étoient chargés de veiller à l'entretien des églises, de convoquer les paroissiens, d'allumer les cierges avant l'office, de lire, de chanter, de quêter, &c. en un mot de remplir toutes les fonctions de nos marguilliers qui leur ont succédé sous un nom différent, avec ce que le tems apporte en tout de mieux ou de pis.


ECCLESIASTES. m. (Théolog.) nom d'un des livres de l'ancien Testament, ainsi appellé d'un mot grec qui signifie prédicateur, soit parce que l'auteur de l'ecclésiaste y prêche contre la vanité & le peu de solidité des choses du monde, soit parce qu'il recueille, comme un prédicateur, différentes sentences ou autorités des sages, pour prouver les vérités qu'il rassemble.

Les sentimens sont partagés sur l'auteur de ce livre ; le plus grand nombre des savans l'attribue à Salomon : les Juifs ont assûré que c'étoit le dernier de ses livres, & un fruit de sa pénitence. Quoique l'Eglise n'ait pas adopté cette derniere opinion, elle croit pourtant que l'ecclésiaste a pour auteur Salomon ; fondée, 1°. sur ce que le titre du livre porte que son auteur est fils de David & roi de Jérusalem ; 2°. sur plusieurs passages qui s'y rencontrent, & qui ne peuvent être applicables qu'à ce prince particulierement. &c.

Grotius s'est élevé contre un sentiment si unanime, prétendant que l'ecclésiaste est postérieur à Salomon, & qu'il a été écrit après la mort de ce prince, on ne sait par quels auteurs, qui, pour donner plus de crédit à leur ouvrage, l'ont publié sous le nom de Salomon, en observant d'y peindre & d'y faire parler ce roi comme un homme touché & pénitent de ses desordres passés, & la preuve qu'il en apporte, c'est qu'on trouve dans ce livre des termes qui ne se rencontrent que dans Daniel, Esdras, & les paraphrases chaldéennes : allégation bien frivole, car Grotius a-t-il prouvé que Salomon n'entendoit pas la langue chaldéenne ? Ce prince qui surpassoit tous les hommes en science, & qui avoit commerce avec tous les potentats voisins de ses états, & avec leurs sages, pouvoit très-bien entendre la langue d'un peuple aussi proche de lui que l'étoient les Chaldéens. D'ailleurs la raison de Grotius iroit donc à prouver que Moyse n'est pas l'auteur de la Genèse, parce qu'on trouve dans ce livre deux ou trois mots qui ne peuvent venir que de racines arabes ; & parce qu'on en trouve plusieurs dans le livre de Job qui sont dérivées de l'arabe, du chaldéen & du syriaque, il s'ensuivroit donc qu'un Arabe, un Chaldéen & un Syrien seroient les auteurs de ce livre, qu'on n'attribue pourtant constamment qu'à une seule personne, soit Moyse, soit Salomon. Pour revenir à ce mélange si leger du chaldaïque avec l'hébreu dans l'ecclésiaste, quelques-uns croyent qu'il pourroit venir d'Isaïe, à qui l'on attribue d'avoir recueilli & mis en ordre les ouvrages de Salomon.

Un professeur de Wirtemberg prétend que la véritable raison qui empêchoit Grotius de reconnoître Salomon pour auteur de l'ecclésiaste, c'est qu'il trouvoit que pour son tems il parloit trop clairement & trop précisément du jugement universel, de la vie éternelle & des peines de l'enfer ; comme si ces vérités ne se trouvoient pas aussi nettement énoncées dans le livre de Job, dans les pseaumes & dans le pentateuque, dont les deux derniers sont évidemment antérieurs à Salomon.

Quelques anciens hérétiques ont crû au contraire que l'ecclésiaste avoit été composé par un impie qui ne reconnoissoit point d'autre vie. Voyez le dictionn. de Trév. Moréry, & Chambers. (G)

ECCLESIASTE, Prédicateur : on trouve dans les historiens du xvj. siecle, que Luther, quand il commença à répandre ses erreurs, prit le titre d'ecclésiaste de Wirtemberg ; & à son exemple quelques ministres protestans se le sont aussi arrogé : c'étoient des prédicateurs sans mission légitime. Voyez MISSION. (G)


ECCLESIASTIQUES. m. (Théolog.) nom d'un des livres de l'ancien Testament, qu'on attribue à Jesus fils de Sirach : on n'est point d'accord sur le tems où il a été composé, l'original hébreu ne subsiste plus.

Les Juifs n'ont point mis cet ouvrage au rang des livres canoniques ; & dans les anciens catalogues des livres sacrés reconnus par les Chrétiens, il n'est mis qu'au nombre de ceux qu'on lisoit dans l'Eglise avec édification, & distingué des livres canoniques : cependant plusieurs peres des premiers siecles l'ont cité sous le nom d'Ecriture-sainte. Saint Cyprien, S. Ambroise & S. Augustin l'ont reconnu pour canonique, & il a été déclaré tel par les conciles de Carthage, de Rome sous le pape Gelase, & de Trente. Le P. Calmet en attribue la composition au traducteur du livre de la Sagesse.

On trouve souvent dans les manuscrits & dans les imprimés le livre de l'ecclésiastique cité par cette abréviation, eccli. pour le distinguer de l'ecclésiaste qu'on désigne par celle-ci, eccle. ou eccl. (G)

ECCLESIASTIQUE, adj. se dit de tout ce qui appartient à l'Eglise. Voyez EGLISE.

Ainsi l'histoire ecclésiastique est l'histoire de ce qui est arrivé dans l'Eglise depuis son commencement ; M. Fleuri nous l'a donnée dans un ouvrage excellent qui porte ce titre : il a joint à l'ouvrage des discours raisonnés, plus estimables & plus précieux encore que son histoire. Ce judicieux écrivain, en développant dans ces discours les moyens par lesquels Dieu a conservé son Eglise, expose en même tems les abus de toute espece qui s'y sont glissés. Il étoit avec raison dans le principe, " qu'il faut dire la vérité toute entiere ; que si la religion est vraie, l'histoire de l'Eglise l'est aussi ; que la vérité ne sauroit être opposée à la vérité, & que plus les maux de l'Eglise ont été grands, plus ils servent à confirmer les promesses de Dieu, qui doit la défendre jusqu'à la fin des siecles contre les puissances & les efforts de l'enfer ". (O)

Nouvelles ecclésiastiques, est le titre très-impropre d'une feuille, ou plûtôt d'un libelle périodique, sans esprit, sans vérité, sans charité, & sans aveu, qui s'imprime clandestinement depuis 1728, & qui paroît régulierement toutes les semaines. L'auteur anonyme de cet ouvrage, qui vraisemblablement pourroit se nommer sans être plus connu, instruit le public quatre fois par mois des avantures de quelques clercs tonsurés, de quelques soeurs converses, de quelques prêtres de paroisse, de quelques moines, de quelques convulsionnaires, appellans & réappellans ; de quelques petites fievres guéries par l'intercession de M. Paris ; de quelques malades qui se sont crûs soulagés en avalant de la terre de son tombeau, parce que cette terre ne les a pas étouffés, comme bien d'autres. A ces objets si intéressans le même auteur a joint depuis quelque tems de grandes déclamations contre nos académies, qu'il assûre être peuplées d'incrédules, parce qu'on n'y croit pas aux miracles de saint Medard, qu'on n'y a point de convulsions, & qu'on n'y prophétise pas la venue d'Elie. Il assûre aussi que les ouvrages les plus célebres de notre siecle attaquent la religion, parce qu'on n'y parle point de la constitution unigenitus ; & qu'ils sont l'apologie du matérialisme, parce qu'on n'y soûtient pas les idées innées. Quelques personnes paroissent surprises que le gouvernement qui réprime les faiseurs de libelles, & les magistrats qui sont exempts de partialité comme les lois, ne sévissent pas efficacement contre ce ramas insipide & scandaleux d'absurdités & de mensonges. Un profond mépris est sans doute la seule cause de cette indulgence : ce qui confirme cette idée, c'est que l'auteur du libelle périodique dont il s'agit est si malheureux, qu'on n'entend jamais citer aucun de ses traits, humiliation la plus grande qu'un écrivain satyrique puisse recevoir, puisqu'elle suppose en lui la plus grande ineptie dans le genre d'écrire le plus facile de tous. Voyez CONVULSIONNAIRES. (O)

ECCLESIASTIQUE, (Jurisprud.) il se dit des personnes & des choses qui appartiennent à l'église.

Les personnes ecclésiastiques ont d'abord été appellées clercs, & on leur donne encore indifféremment ce nom, ou celui d'ecclésiastiques simplement. On comprend sous ce nom tous ceux qui sont engagés dans l'état ecclésiastique, c'est-à-dire qui sont destinés au service de l'église, à commencer depuis le souverain pontife & les autres archevêques, évêques & abbés ; les prêtres, diacres, soûdiacres ; ceux qui ont les quatre ordres mineurs, & jusqu'aux simples clercs tonsurés.

Le nombre des clercs ou ecclésiastiques étoit autrefois réglé : il n'y avoit point d'ordination vague : chacun étoit attaché par son ordination à une église particuliere, aux biens de laquelle il participoit à proportion du service qu'il lui rendoit. Le concile de Nicée & celui d'Antioche ordonnent encore la stabilité des clercs dans le lieu de leur ordination.

Présentement ce ne sont ni les bénéfices ni les dignités & offices dans l'église, qui donnent à ceux qui en sont pourvus la qualité de personnes ecclésiastiques, mais le caractere qu'ils ont reçû par le ministere de leur supérieur ecclésiastique. Pour avoir ce caractere, il suffit d'être engagé dans les ordres de l'église, ou au moins d'avoir reçû la tonsure. Le nombre des clercs n'est plus limité, & l'on en reçoit autant qu'il s'en présente de capables, sans qu'ils ayent aucun titre, c'est-à-dire aucun bénéfice ni patrimoine, excepté pour l'ordre de prêtrise, à l'égard duquel il faut un titre clérical. Voyez TITRE CLERICAL.

Les moines & religieux étoient autrefois personnes laïques ; ils ne furent appellés à la cléricature que par le pape Sirice, à cause de la disette qu'il y avoit alors de prêtres, par rapport aux persécutions que l'on faisoit souffrir aux chrétiens.

Dans le jx. siecle l'état des moines étoit regardé comme le premier degré de la cléricature. Photius fut d'abord fait moine, ensuite lecteur.

Présentement tous les religieux & religieuses, les chanoines réguliers, les chanoinesses, les soeurs & freres convers dans les monasteres, les soeurs des communautés de filles qui ne font que des voeux simples, même les ordres militaires qui sont réguliers ou hospitaliers, sont réputés personnes ecclésiastiques, tant qu'ils demeurent dans cet état.

On fait néanmoins une différence entre ceux qui sont engagés dans les ordres ou dans l'état ecclésiastique, d'avec ceux qui sont simplement attachés au service de l'église ; les premiers sont les seuls ecclésiastiques proprement dits, & auxquels la qualité d'ecclésiastiques est propre : les autres, tels que les religieuses & chanoinesses, les freres & soeurs convers, les ordres militaires réguliers & hospitaliers, ne sont pas des ecclésiastiques proprement dits, mais ils sont réputés tels, c'est pourquoi ils sont sujets à certaines régles qui leur sont communes avec les clercs ou ecclésiastiques, & participent aussi à plusieurs de leurs priviléges.

On distingue aussi deux sortes d'ecclésiastiques, les uns qu'on appelle séculiers, d'autres réguliers. Les premiers sont ceux qui sont engagés dans l'état ecclésiastique, sans être astraints à aucune autre regle particuliere. Les réguliers sont ceux qui, outre l'état ecclésiastique, ont embrassé un autre état régulier, c'est-à-dire qui les astraint à une regle particuliere, comme les chanoines réguliers, tous les moines & religieux, & même ceux qui sont d'un ordre militaire régulier & hospitalier.

Les ecclésiastiques considérés collectivement, forment tous ensemble un ordre ou état que l'on appelle l'état ecclésiastique, ou de l'Eglise, ou le clergé.

Ceux qui sont attachés à une même église, forment le clergé de cette église ; si ce sont des chanoines, ils forment une collégiale ou chapitre. Les ecclésiastiques de toute une province ou diocèse, forment le clergé de cette province ou diocèse.

Les ecclésiastiques de France forment tous ensemble le clergé de France.

Les assemblées que les ecclésiastiques forment entr'eux pour les affaires spirituelles, reçoivent différens noms selon la nature de l'assemblée.

Quand on assemble tous les prélats de la Chrétienté, c'est un concile oecuménique.

S'il n'y a que ceux d'une même nation, le concile s'appelle national.

Si ce sont seulement ceux d'une province, alors c'est un concile provincial.

Les assemblées diocésaines composées de l'évêque, des abbés, prêtres, diacres, & autres clercs du diocèse, sont nommées synodes. Voyez ce qui a été dit à ce sujet au mot CONCILE.

L'assemblée des membres d'une cathédrale ou collégiale ou d'un monastere, s'appelle chapitre. Voyez CHAPITRE.

Les ecclésiastiques ont toûjours été soûmis aux puissances, & obéissoient aux princes même payens, en tout ce qui n'étoit pas contraire à la vraie religion : si plusieurs d'entr'eux poussés par un esprit d'ambition & de domination ont en divers tems fait des entreprises pour se rendre indépendans dans les choses temporelles, & s'élever même au-dessus des souverains ; s'ils ont quelquefois abusé des armes spirituelles contre les laïcs, ce sont des faits personnels à leurs auteurs, & que l'Eglise n'a jamais approuvés.

Pour ce qui est de la puissance ecclésiastique par rapport au spirituel, on en parlera au mot PUISSANCE.

Dans la primitive Eglise, ses ministres ne subsistoient que des offrandes & aumônes des fidéles ; ils contribuoient cependant dès-lors, comme les autres sujets, aux charges de l'état. Jesus-Christ lui-même a enseigné que l'Eglise devoit payer le tribut à César ; il en a donné l'exemple en faisant payer ce tribut pour lui & pour S. Pierre : la doctrine des apôtres & celle de S. Paul, sont conformes à celle de Jesus-Christ, & celle de l'Eglise a toûjours été la même sur ce point.

Depuis que l'Eglise posséda des biens fonds, ce que l'on voit qui avoit déjà lieu dès le commencement du jve siecle, & même avant Constantin le Grand, les clercs de chaque église y participoient selon leur état & leurs besoins ; ceux qui avoient un patrimoine suffisant, n'étoient point nourris des revenus de l'église : tous les biens d'une église étoient en commun, l'évêque en avoit l'intendance & la disposition.

Les conciles obligeoient les clercs à travailler de leurs mains pour tirer leur subsistance de leur travail, plûtôt que de rien prendre sur un bien qui étoit consacré aux pauvres : ce n'étoit à la vérité qu'un conseil ; mais il étoit pratiqué si ordinairement, qu'il y a lieu de croire que plusieurs le regardoient comme un précepte. C'en étoit un du moins pour plusieurs des clercs inférieurs, lesquels étant tous mariés, & la distribution qu'on leur faisoit ne suffisant pas pour la dépense de leur famille, étoient souvent obligés d'y suppléer par le travail de leurs mains.

Il y a encore moins de doute par rapport aux moines, dont les plus jeunes travailloient avec assiduité, comme le dit Severe Sulpice en la vie de saint Martin.

Les plus grands évêques qui avoient abandonné leur patrimoine après leur ordination, travailloient des mains à l'exemple de S. Paul, du moins pour s'occuper dans les intervalles de tems que leurs fonctions leur laissoient libres.

Vers la fin du jve siecle, on commença en Occident à partager le revenu de l'Eglise en quatre parts ; une pour l'évêque, une pour son clergé & pour les autres ecclésiastiques du diocèse, une pour les pauvres, l'autre pour la fabrique : les fonds étoient encore en commun ; mais les inconvéniens que l'on y trouva, les firent bien-tôt partager aussi-bien que les revenus, ce qui forma les bénéfices en titre. Voyez BENEFICES & DIGNITES, & ci-aprés EGLISE, OFFICE, PERSONNAT.

Chaque église en corps ou chaque clerc en particulier depuis le partage des revenus & des fonds, contribuoient de leurs biens aux charges publiques. Les ecclésiastiques n'eurent aucune exemption jusqu'au tems de Constantin le Grand. Cet empereur & les autres princes Chrétiens qui ont regné depuis, leur ont accordé différens priviléges, & les ont exemptés d'une partie des charges personnelles, exemptions qui ont reçu plus ou moins d'étendue, selon que le prince étoit disposé à favoriser les ecclésiastiques, & que les besoins de l'état étoient plus ou moins grands : à l'égard des charges réelles qui étoient dûes à l'empereur pour la possession des fonds, les ecclésiastiques les payoient comme les autres sujets.

Ainsi Constantin le Grand accorda aux ecclésiastiques l'exemption des corvées publiques, qui étoient regardées comme des charges personnelles.

Sous l'empereur Valens cette exemption cessa ; car dans une loi adressée, en 370, à Modeste préfet du prétoire, il soûmet aux charges de ville les clercs qui y étoient sujets par leur naissance, & du nombre de ceux qu'on nommoit curiales, à moins qu'ils n'eussent été dix ans dans l'état ecclésiastique.

Du tems de Théodose, ils payoient les charges réelles ; en effet, S. Ambroise évêque de Milan disoit à un officier de l'empereur : Si vous demandez des tributs, nous ne vous les refusons pas ; les terres de l'Eglise payent exactement le tribut. S. Innocent pape écrivoit de même, en 404, à S. Victrice évêque de Roüen, que les terres de l'Eglise payoient le tribut.

Honorius ordonna en 412, que les terres de l'Eglise seroient sujettes aux charges ordinaires, & les affranchit seulement des charges extraordinaires.

Justinien par sa novelle 37, permet aux évêques d'Afrique de rentrer dans une partie des biens dont les Ariens les avoient dépouillés, à condition de payer les charges ordinaires : ailleurs il exempte les églises des charges extraordinaires seulement ; il n'exempta des charges ordinaires qu'une partie des boutiques de Constantinople, dont le loyer étoit employé aux frais des sépultures, dans la crainte que s'il les exemptoit toutes, cela ne préjudiciât au public.

Les papes mêmes, & les fonds de l'église de Rome, ont été tributaires des empereurs romains ou grecs jusqu'à la fin du viij. siecle ; & S. Gregoire recommandoit aux défenseurs de Sicile, de faire cultiver avec soin les terres de ce pays, qui appartenoient au saint siége, afin que l'on pût payer plus facilement les impositions dont elles étoient chargées. Pendant plus de 120 ans, & jusqu'à Benoit II, le pape étoit confirmé par l'empereur, & lui payoit 20 liv. d'or ; les papes ne sont devenus souverains de Rome & de l'exarcat de Ravenne, que par la donation que Pepin en fit à Etienne III.

Lorsque les Romains eurent conquis les Gaules, tous les ecclésiastiques y étoient gaulois ou romains, & par conséquent sujets aux tributs comme dans le reste de l'empire.

La monarchie françoise ayant été établie sur les ruines de l'empire, on suivit en France, par rapport aux ecclésiastiques, ce qui se pratiquoit du tems des empereurs.

Entre les ecclésiastiques, plusieurs étoient francs d'origine, d'autres étoient gaulois ou romains, & entre ceux-ci quelques-uns étoient ingenus, c'est-à-dire libres ; la plûpart des autres étoient serfs comme une grande partie du peuple ; plusieurs des évêques qui dégraderent Louis le Débonnaire avoient été serfs.

Sous la premiere race de nos rois, les ecclésiastiques ne faisoient point au roi des dons à part, comme la noblesse & le peuple en faisoient chaque année ; ils contribuoient néanmoins de plusieurs autres manieres à soûtenir les charges de l'état.

Nos rois les exempterent à la vérité, d'une partie des charges personnelles ; mais les terres de l'Eglise demeurerent sujettes aux charges réelles.

Il y avoit même des tributs ordinaires, auxquels les ecclésiastiques étoient sujets comme les laïcs.

Grégoire de Tours rapporte que Theodebert roi d'Austrasie, petits-fils de Clovis, déchargea les églises d'Auvergne de tous les tributs qu'elles lui payoient : il fait aussi mention que Childebert roi du même pays, & petit-fils de Clotaire premier, affranchit pareillement le clergé de Tours de toutes sortes d'impôts.

Clotaire I. ordonna, en 568 ou 560, que les ecclésiastiques payeroient le tiers de leur revenu ; tous les évêques y souscrivirent, à l'exception d'Injuriosus évêque de Tours, dont l'opposition fit changer le roi de volonté.

Pasquier & autres auteurs remarquent aussi que Charles Martel prit une partie du temporel des églises, & sur-tout de celles qui étoient de fondation royale, pour récompenser la noblesse françoise qui lui avoit aidé à combattre les Sarrasins. Les ecclésiastiques contribuerent encore de son tems, pour la guerre qu'il préparoit contre les Lombards. Loiseau tient que cette levée fut du dixieme des revenus ; & quelques-uns tiennent que ce fut là l'origine des décimes ; mais on la rapporte plus communément au tems de Philippe Auguste, comme on l'a dit ci-devant au mot DECIMES.

Sous la seconde race de nos rois, les ecclésiastiques ayant été admis dans les assemblées de la nation, offroient au roi tous les ans un don, comme la noblesse & le peuple.

Il y avoit même une taxe sur le pié du revenu des fiefs-aleux & autres héritages que chacun possedoit. Les historiens en font mention sous les années 826 & suivantes.

Fauchet dit qu'en 833 Lothaire reçut à Compiegne les présens que les évêques, les abbés, les comtes, & le peuple faisoient au roi tous les ans ; que ces présens étoient proportionnés au revenu de chacun : Louis le Débonnaire les reçut encore des trois ordres à Orléans, Worms, & Thionville en 835, 836, & 837.

Le roi tiroit quelquefois des grands seigneurs & des évêques certaines subventions de deniers, & les autorisoit ensuite à y faire contribuer ceux qui leur étoient subordonnés ; ainsi les seigneurs faisoient des levées sur leurs vassaux & censitaires, & les évêques sur les curés & autres bénéficiers de leur diocèse ; c'est sans doute de-là, que dans un concile de Toulouse, tenu en 846, on trouve que chaque curé étoit tenu de fournir à son évêque une certaine contribution, consistante en un minot de froment & un minot d'orge, une mesure de vin, & un agneau, le tout évalué deux sols ; & l'évêque avoit le choix de le prendre en argent ou en nature.

L'empereur Charles le Chauve fit en outre, en 877, une levée extraordinaire de deniers, tant sur les ecclésiastiques que sur les laïcs, à l'occasion de la guerre qu'il entreprit à la priere de Jean VIII. contre les Sarrasins, qui ravageoient les environs de Rome & de toute l'Italie. Fauchet dit que les évêques levoient sur les prêtres, c'est-à-dire sur les curés & autres bénéficiers de leur diocèse, cinq sous d'or pour les plus riches, & quatre deniers d'argent pour les moins aisés ; que tous ces deniers étoient remis entre les mains des gens commis par le roi : on prit même quelque chose du thrésor des églises pour payer cette subvention, laquelle paroît être la seule de cette espece qui ait été levée sous la seconde race.

On voit aussi par les actes d'un synode, tenu à Soissons en 853, que les rois faisoient quelquefois des emprunts sur les fiefs de l'Eglise : en effet, Charles le Chauve, qui fut présent à ce synode, renonça à faire ce que l'on appelloit praesturias, c'est-à-dire de ces sortes d'emprunts, ou du moins des fournitures, devoirs, ou redevances, dont les fiefs de l'Eglise étoient chargés.

Les voyages d'outre-mer qui se firent pour les croisades & guerres saintes, furent proprement la source des levées, auxquelles on donna peu de tems après le nom de décimes.

Le premier & le plus fameux de ces voyages, fut celui qui se fit sous la conduite de Godefroi de Bouillon en 1096 ; les ecclésiastiques s'empresserent comme les autres ordres de contribuer à cette sainte expédition.

Louis le Jeune le premier de nos rois qui se croisa, lorsqu'il partit en 1147, fit une levée de deniers sur les ecclésiastiques pour la dispense qu'il leur accorda de faire ce voyage. Ce fait est prouvé par trois pieces que rapporte Duchesne : 1°. un titre de l'abbaye de S. Benoît-sur-Loire, qui porte que cette abbaye fut d'abord taxée à 1000 marcs d'argent, ensuite à 500 ; qu'ensuite on s'accorda à 300 marcs & 500 besans d'or : 2°. par une lettre d'un abbé de Ferriere à l'abbé Suger, alors regent du royaume en l'absence de Louis le Jeune, où cet abbé demande du tems pour payer le restant de sa taxe : 3°. une autre lettre du chapitre & des habitans de Brioude à Louis le Jeune, où ils parlent d'une couronne qu'ils avoient mise en gage pour payer au roi ce qu'ils lui avoient promis.

Une chronique de l'abbaye de Morigny nous apprend encore, qu'Eugene III. étant arrivé en France lorsque le roi étoit sur le point de partir pour la Terre-sainte, les églises du royaume firent tous les frais de son séjour, qui fut fort long, puisque le premier Avril 1148 il tint un concile à Reims.

Il n'est point fait mention d'aucune autre subvention extraordinaire fournie par les ecclésiastiques, jusqu'à la dixme ou décime saladine sous Philippe Auguste, depuis lequel les subventions fournies par le clergé ont été appellées décimes, dons gratuits, & subventions, comme on l'a expliqué aux mots DECIMES & DONS GRATUITS, & qu'on le dira au mot SUBVENTION.

Outre les redevances & subventions que les ecclésiastiques payoient en argent, dès le commencement de la monarchie, ils devoient aussi au roi le droit de gîte ou procuration, & le service militaire.

Le droit de gîte consistoit à nourrir le roi & ceux de sa suite, quand il passoit dans quelque lieu où des ecclésiastiques séculiers ou réguliers avoient des terres ; ils étoient aussi obligés de recevoir ceux que le roi envoyoit de sa part dans les provinces, & les ambassadeurs.

A l'égard du service militaire, ils le devoient comme sujets & comme propriétaires de biens fonds, long-tems avant que l'on connût en France l'usage des fiefs & du service dû par les vassaux.

Hugues abbé de S. Bertin, l'un des fils de Charlemagne, qui étoit général de l'armée de Charles le Chauve son oncle, fut tué dans la bataille qu'il donna près de Toulouse le 7 Juin 844.

Abbon, parlant du siége de Paris par les Normans, dit qu'Ebolus abbé de Saint-Germain-des-Prez, alloit à la guerre avec Golenus évêque de Paris.

Lorsque les ecclésiastiques devinrent possesseurs de fiefs, ce fut un titre de plus pour les obliger au service militaire, comme ils continuerent en effet de le rendre. Dès qu'il y avoit guerre, les églises étoient obligées d'envoyer à l'armée leurs hommes ou vassaux, & un certain nombre de personnes, & de les y entretenir à leurs dépens : les évêques & abbés devoient être à la tête de leurs vassaux.

Il est dit dans les capitulaires, que l'on présenta une requête à Charlemagne, tendante à ce que les ecclésiastiques fussent dispensés du service militaire, & il paroît que c'étoient les peuples qui le demandoient, représentans au roi que les ecclésiastiques serviroient l'état plus utilement en restant dans leurs églises, & s'occupant aux prieres pour le roi & ses sujets, qu'en marchant à l'ennemi & au combat, ce qui confirme que quand ils venoient en personne à l'armée, ils n'étoient pas ordinairement simples spectateurs du combat.

La réponse de Charlemagne fut qu'il accordoit volontiers la demande, mais que de telles affaires devoient être concertées avec tous les ordres.

Les prélats furent cependant dispensés de se trouver en personne à l'armée, à condition d'y envoyer leurs vassaux sous la conduite de quelqu'autre seigneur ; mais les évêques insisterent alors pour continuer à faire le service militaire en personne, craignant que s'ils le cessoient, cela ne leur fît perdre leurs fiefs & n'avilît leur dignité.

Il paroît même que les successeurs de Charlemagne rétablirent l'obligation du service militaire de la part des ecclésiastiques ; on en trouve en effet plusieurs preuves.

Rouillard, en son histoire de Melun, pag. 322. fait mention d'un ecclésiastique, lequel, sous Louis le Débonnaire, en 871, commandoit l'armée des Esclavons.

La chronique manuscrite de l'abbaye de Mouson, fait aussi mention d'Adalberon archevêque de Reims, qui assiégea le château de Vuarch en 971.

Ordericus Vitalis dit sur l'année 1094, que Philippe I. assiégeant la forteresse de Breval, les abbés y conduisirent leurs vassaux, & que les curés s'y trouverent à la tête de leurs paroissiens, chacuns rangés sous leurs bannieres.

Philippe Auguste, en 1209, confisqua les fiefs des évêques d'Auxerre & d'Orléans pour avoir quitté l'armée, prétendant qu'ils ne devoient le service que quand le roi y étoit en personne.

Joinville parle de son prêtre, qui se battoit vaillamment contre les Turcs.

Le pere Thomassin prétend que les évêques & les abbés n'étoient dans les armées, que pour contenir leurs vassaux & troupes à leur solde, & qu'ils ne faisoient pas le service de gens de guerre, ce qui est une erreur ; car outre les exemples que l'on a déjà rapportés du contraire, il est certain que les ecclésiastiques continuerent encore long-tems de servir en personne, & que les plus valeureux se battoient réellement contre les ennemis, tandis que ceux qui étoient plus pacifiques levoient les mains au ciel : ceux qui se battoient, pour ne point tomber en irrégularité en répandant le sang humain, s'armoient d'une massue de bois pour étourdir & abattre ceux contre qui ils combattoient.

Ce fut Guerin, élu depuis peu évêque de Senlis, qui rangea l'armée avant la bataille de Bouvines, en 1214 ; il ne combattit cependant pas de la main à cause de sa qualité d'évêque ; mais Philippe cousin du roi & évêque de Beauvais, se souvenant que le pape l'avoit repris pour s'être déjà trouvé en un autre combat contre les Anglois, assommoit dans celui-ci les ennemis avec une massue, d'un coup de laquelle il terrassa le comte de Salisbury ; il s'imaginoit par ce moyen être à couvert de tout reproche, prétendant que ce n'étoit pas répandre le sang, comme cela lui étoit défendu à cause de sa qualité d'évêque.

Quelques évêques & abbés obtenoient des dispenses de servir en personne, & envoyoient quelqu'un en leur place ; d'autres étoient dispensés purement & simplement du service, comme Philippe Auguste l'accorda en 1200 à l'évêque de Paris, & Philippe III. à Gerard de Moret abbé de S. Germain-des-Prez ; mais nos rois étoient fort retenus dans la concession de ces dispenses, qui tendoient à affoiblir les forces de l'état.

Pour être convaincu de l'usage constant où étoient les ecclésiastiques de faire le service militaire pour leurs fiefs, ou au moins d'envoyer quelqu'un en leur place, il suffit de parcourir les rôles des anciens bans & arriere-bans, qui sont rapportés à la suite du traité de la noblesse par de la Roque, dans lesquels sont compris les évêques, abbés, prieurs, chanoines, & autres bénéficiers, les religieux, & même les religieuses, & cela depuis Philippe Auguste jusque fort avant dans le xjv. siecle.

Philippe le Bel, en 1303, écrivit à tous les archevêques & évêques des lettres circulaires, qu'ils eussent à se rendre avec leurs gens à son armée de Flandres ; & par d'autres lettres de la même année, il demande à tous les gens d'église un secours d'hommes & d'argent à proportion des terres qu'ils possédoient ; il ordonna encore, en 1304, à tous les ecclésiastiques de son royaume, de se trouver en personne à son armée à Arras, ainsi qu'ils y étoient obligés par le serment de fidélité.

De même Philippe V, dans les lettres du 4 Juin 1318, adressées au bailli de Vermandois, dit : Nous vous envoyons plusieurs lettres, par lesquelles nous requérons & semonnons les prélats, abbés, barons, nobles, & autres,.... qu'ils soient en chevaux & en armes appareillés suffisamment selon leur état, & le plus fortement qu'ils le pourront, à la quinzaine prochaine à Arras, &c.

Il y eut encore pendant longtems plusieurs prélats & autres ecclésiastiques, qui faisoient en personne le service militaire qu'ils devoient pour leurs fiefs.

On voit dans les registres de la chambre des comptes, qu'Henri de Thoire & de Villars, étant évêque de Valence & depuis archevêque de Lyon, porta les armes, avec Humbert sire de Thoire & de Villars, son frere aîné, dans les armées de Philippe de Valois en Flandres, dans les années 1337, 1338, 1340, 1341, & 1342, ayant six chevaliers & quatre-vingt-deux écuyers de leur compagnie.

Jean de Meulant évêque de Meaux, se trouva aussi en 1339 & 1340, dans les armées de Flandres.

Renaut Chauveau évêque de Châlons, assista à la bataille de Poitiers où il fut tué ; & Guillaume de Melun archevêque de Sens, y fut fait prisonnier.

A la bataille d'Azincourt, donnée le 25 Octobre 1415, Guillaume de Montaigu archevêque de Sens, qui fut le seul entre les ecclésiastiques qui se trouva en personne à cette journée, fit admirer son grand courage, dont il avoit déjà donné des preuves en d'autres occasions ; il se porta dans celle-ci aux endroits les plus dangereux, & y perdit la vie.

Louis d'Amboise cardinal & évêque d'Alby, s'employa aussi fort utilement au siége de Perpignan l'an 1475.

Dans la suite, au moyen des contributions d'hommes & d'argent que les ecclésiastiques ont fournies, ils ont été peu-à-peu dispensés de servir en personne, & même entierement exemptés du ban & de l'arriere-ban, tant par François I. le 4 Juillet 1541, que par contrat du 29 Avril 1636, sous le regne de Louis XIII.

Depuis le regne de Constantin, les ecclésiastiques ont toûjours été en grande considération chez tous les princes chrétiens, & singulierement en France, où on leur a accordé plusieurs honneurs, distinctions, & priviléges, tant au clergé en corps, qu'à chacun des membres qui le composent.

Le second concile de Mâcon tenu en 585, porte que les laïcs honoreront les clercs majeurs, c'est-à-dire ceux qui avoient reçû le sous-diaconat ou un autre ordre supérieur ; que quand ils se rencontreroient, si l'un & l'autre étoient à cheval, le laïc ôteroit son chapeau ; que si le clerc étoit à pié, le laïc descendroit de cheval pour le saluer.

Une des principales prérogatives que les ecclésiastiques ont dans l'état, c'est de former le premier des trois ordres qui le composent, & de précéder la noblesse dans les assemblées qui leur sont communes ; quoique dans l'origine la noblesse fût le premier ordre, & même proprement le seul ordre considéré dans l'état.

Pour bien entendre comment les ecclésiastiques ont obtenu cette prérogative, il faut observer que les évêques eurent beaucoup de crédit dans le royaume, depuis que Clovis eut embrassé la religion chrétienne ; ils furent admis dans ses conseils, & eurent beaucoup de part au gouvernement des affaires temporelles.

On croit aussi que tous les ecclésiastiques francs & tous ceux qui étoient ingénus & libres, furent admis de bonne-heure dans les assemblées de la nation ; mais c'étoit d'abord sans aucune distinction, c'est-à-dire sans y former un ordre à part.

Ils ne tenoient point non plus alors d'assemblées reglées pour leurs affaires temporelles ; s'ils s'assembloient quelquefois en pareil cas, l'affaire étoit terminée en une ou deux séances. Les assemblées que le clergé tient présentement de tems en tems, n'ont commencé à devenir fréquentes & à prendre une forme reglée, que depuis le contrat de Poissy en 1561. Voyez ce qui en a été dit aux mots CLERGE, DECIME, DON GRATUIT.

Mais si les ecclésiastiques n'étoient pas alors autorisés à tenir de telles assemblées, ils eurent l'avantage d'être admis dans les assemblées de la nation ou parlemens généraux.

Il y avoit trente-quatre évêques au parlement, où Clotaire fit resoudre la loi des Allemands. Les abbés étoient aussi admis dans ces assemblées. Le nombre des ecclésiastiques y étoit quelquefois supérieur à celui des laïcs : c'est de-là que les historiens ecclésiastiques, comme Grégoire de Tours, donnent souvent à ces assemblées le nom de synodes ou conciles.

Mais il paroît que dès le tems de Gontran, on n'appelloit plus aux assemblées que ceux que l'on jugeoit à-propos : en effet, quoiqu'il fût question de juger deux ducs, on n'y appella que quatre évêques. Il est probable qu'on ne les appelloit tous à ces assemblées, que quand quelqu'un d'eux y étoit intéressé.

Ces assemblées ne subsisterent pas long-tems dans la même forme, tant à cause des partages de la monarchie, qu'à cause des entreprises de Charles Martel, lequel irrité contre les ecclésiastiques, abolit ces assemblées pendant les vingt-deux ans de sa domination. Elles furent rétablies par Pepin-le-Bref, lequel y fit de nouveau recevoir les prélats, leur y donna le premier rang ; & par leur suffrage, il gagna tout le monde. Il confia à ces assemblées le soin de la police extérieure ; emploi que les prélats saisirent avec avidité, & qui changea la plûpart des parlemens en conciles.

On distinguoit cependant dès le tems de Charlemagne deux chambres.

L'une pour les ecclésiastiques, où les évêques, les abbés, & les vénérables clercs, étoient reçûs sans que les laïcs y eussent d'entrée : c'étoit-là que l'on traitoit toutes les affaires ecclésiastiques ou réputées telles, dont les ecclésiastiques affecterent de ne point donner connoissance aux laïcs.

L'autre chambre où se traitoient les affaires du gouvernement civil & militaire, étoit pour les comtes & autres principaux seigneurs laïcs, lesquels de leur part n'y admettoient pas non plus les ecclésiastiques ; quoique probablement ceux-ci consultassent, du-moins comme casuistes ou jurisconsultes, pour la décision des affaires capitales, mais sans avoir part aux jugemens.

Ces deux chambres se réunissoient quand elles jugeoient à-propos, selon la nature des affaires qui paroissoient mixtes, c'est-à-dire ecclésiastiques & civiles.

Les ecclésiastiques, tant du premier que du second ordre, s'étant ainsi par leur crédit attribué la séance avant les plus hauts barons, ils siégeoient même audessus du chancelier ; mais le parlement, par un arrêt de 1287, rendit aux barons la séance qui leur appartenoit, & renvoya les prélats & autres gens d'église, dans un rang qui ne devoit point tirer à conséquence.

Philippe V. rendit une ordonnance le 3. Decembre 1319, portant qu'il n'y auroit dorénavant aucuns prélats députés au parlement, le roi se faisant conscience de les empêcher de vaquer au gouvernement de leur spiritualité. Il paroît néanmoins que cette ordonnance ne fut pas toûjours ponctuellement exécutée ; car le parlement, toutes les chambres assemblées le 28 Janvier 1471, ordonna que dorénavant les archevêques & évêques n'entreroient point au conseil de la cour sans le congé d'icelle, ou s'ils n'y étoient mandés, excepté les pairs de France, & ceux qui par privilége ancien y doivent & ont accoûtumé y venir & entrer.

Les évêques qui possedent les six anciennes pairies ecclésiastiques, siegent encore au parlement après les princes du sang, au-dessus de tous les autres pairs laïcs.

Pour ce qui est des conseillers-clercs qui sont admis au conseil du roi, dans les parlemens & dans plusieurs autres tribunaux, ils n'y ont rang & séance que suivant l'ordre de leur réception, excepté en la grand-chambre du parlement de Paris, où ils ont une séance particuliere du côté des présidens à mortier.

Indépendamment de l'entrée & séance qui fut donnée aux ecclésiastiques dans les assemblées de la nation & parlemens, comme ils étoient presque les seuls dans les siecles d'ignorance qui eussent quelque connoissance des lettres, ils remplissoient aussi presque seuls les premieres places de l'état, & celles des autres cours & tribunaux, & généralement presque toutes les fonctions qui avoient rapport à l'administration de la justice.

Tandis qu'ils s'occupoient ainsi des affaires temporelles, le relâchement de la discipline ecclésiastique s'introduisit bien-tôt parmi eux ; ils devinrent la plûpart chasseurs, guerriers, quelques-uns même concubinaires : ils prirent ainsi les moeurs des seigneurs qu'ils avoient supplantés dans l'administration & le crédit. Grégoire de Tours dit lui-même qu'il avoit peu étudié, & on le voit bien à son style.

Quand les ecclésiastiques de quelque ville ou autre lieu, ne pouvoient obtenir des laïcs ce qu'ils vouloient, ils portoient dans un champ les croix, les vases sacrés, les ornemens, & les reliques, formoient autour une enceinte de ronces & d'épines, & s'en alloient. La terreur que cet appareil inspiroit aux laïcs, les engageoit à rappeller les gens d'église & à leur accorder ce qu'ils demandoient. Cet usage ne fut aboli qu'au concile de Lyon, tenu sous Grégoire X. vers l'an 1274.

En France, les ecclésiastiques séculiers étoient en si petit nombre dans les xij. & xiij. siecles, que les évêques étoient obligés de demander aux abbés des moines pour desservir les églises ; ce que les abbés n'accordoient qu'après de grandes instances, & souvent ils rappelloient leurs religieux sans en avertir l'évêque.

On ne parle pas ici des biens d'église ni de leur aliénation, étant plus convenable de traiter ces objets sous le mot EGLISE.

Pour ce qui est des priviléges des ecclésiastiques dont on a déjà touché quelques points, ils consistent :

1°. Dans ce qu'on appelle le privilége de cléricature proprement dit, ou le droit de porter devant le juge d'église les causes où ils sont défendeurs. Voyez CLERICATURE, JUGE D'EGLISE, JURISDICTION ECCLESIASTIQUE, & PRIVILEGE.

2°. Ils ne sont point justiciables des juges de seigneur en matiere de délits, mais seulement du juge d'église pour le délit commun, & du juge royal pour le cas privilégié. Voyez CAS PRIVILEGIE & DELIT COMMUN.

3°. Ils sont assimilés aux nobles pour l'exemption de la taille, & pour plusieurs autres exemptions qui leur sont communes ; ils sont exempts de logement de gens de guerre, de guet, & garde, &c.

4°. Les ecclésiastiques constitués aux ordres sacrés de prêtrise, diaconat, & sous-diaconat, ne peuvent être exécutés en leurs meubles destiné au service divin ou servant à leur usage nécessaire, de quelque valeur qu'ils puissent être, ni même en leurs livres qui doivent leur être laissés jusqu'à la somme de cent cinquante livres. Ordonn. de 1667, tit. xxxiij. art. 15.

5°. La déclaration du 5 Juillet 1696, fait défense d'emprisonner les prêtres & autres ecclésiastiques pour dettes & choses civiles ; & celle du mois de Juillet 1710, ordonne, à l'égard de ceux qui sont dans les ordres sacrés, qu'ils ne pourront être contraints par corps au payement des dépends des procès dans lesquels ils succomberont.

Le 32e canon du concile d'Agde, tenu en 506, excommunie les laïcs qui auront intenté quelque procès à un ecclésiastique, s'ils perdent leur cause : mais cela ne s'observe point.

Les canons défendent aussi aux ecclésiastiques de se mêler d'aucune affaire séculiere ; & en conséquence ils ne peuvent faire aucune fonction militaire, ni de finance, ni faire commerce d'aucunes marchandises : mais ils peuvent, suivant notre usage, faire les fonctions de juges tant dans les tribunaux ecclésiastiques, que dans les tribunaux séculiers, nonobstant une loi contraire faite par Arcadius, & insérée au code de Justinien, laquelle n'est point observée, non plus que la disposition des decrétales, qui leur défend de faire la fonction de juges dans les tribunaux séculiers.

Ils peuvent aussi faire la fonction d'avocats dans tous les tribunaux séculiers ou ecclésiastiques, en quoi notre usage est encore contraire au droit canon.

On n'observe pas non plus parmi nous les décrets des papes, qui défendent aux ecclésiastiques d'étudier en droit civil, les magistrats qui sont ecclésiastiques devant auparavant être reçus avocats, & par conséquent gradués in utroque jure.

Aucun de ceux qui sont engagés dans l'état ecclésiastique, ne peut présentement être marié ; mais pour savoir les progrès de la discipline à ce sujet, on renvoye au mot CELIBAT, où cette matiere a été savamment traitée.

On peut aussi voir au mot CLERC ce qui concerne l'habillement des ecclésiastiques, & plusieurs autres points de leur discipline.

Il y a eu beaucoup de réglemens faits par rapport aux moeurs des ecclésiastiques, & à la pureté qu'ils doivent observer, jusque-là que S. Lucius pape leur défendit d'aller seuls au domicile d'une femme.

Aux états de Languedoc en 1303, le tiers état fit de grandes plaintes sur certaines jeunes femmes que les curés retenoient auprès d'eux, sous le nom de comeres. Annales de Toulouse, par la Faille ; hist. des ouv. des Sav. Septemb. 1688. Pour prévenir tous les abus & les scandales, les conciles ont défendu aux ecclésiastiques d'avoir chez eux des personnes du sexe qu'elles ne soient âgées au moins de 50 ans.

Le concile de Bordeaux, tenu en 1583, est un de ceux qui entre dans le plus grand détail sur ce qui concerne la modestie & la régularité des ecclésiastiques dans leurs habits, les jeux dont ils doivent s'abstenir, les professions & fonctions peu convenables à leur état ; le grand soin qu'ils doivent avoir de ne point garder chez eux des personnes du sexe, capables de faire naître des soupçons sur leur conduite. Il décerne plusieurs peines contre les ecclésiastiques qui après en avoir été avertis, persisteront à retenir chez eux ces sortes de femmes.

Pour ce qui concerne le jeu spécialement, le droit canon, les conciles de Sens en 1460, 1485, & 1528, ceux de Toulouse & de Narbonne, & les statuts synodaux de plusieurs diocèses, leur défendent expressément de joüer avec les laïcs à quelque jeu que ce soit ; de joüer en public à la paume, au mail, à la boule, au billard, ni autre jeu qui puisse blesser la gravité de leur état, même d'entrer dans aucun lieu public pour y voir joüer. Ceux qui n'ont d'autre revenu que celui de leur bénéfice, ne doivent point joüer du tout, attendu que ce seroit dissiper le bien des pauvres.

Les honoraires des ecclésiastiques ont été fixés par plusieurs réglemens, qui sont rapportés par Bruneau en son traité des criées, pag. 503.

L'article 27 de l'édit de 1695, dit que le réglement de l'honoraire des ecclésiastiques appartiendra aux archevêques & évêques, & que les juges d'église connoîtront des procès qui pourront naître sur ce sujet entre des personnes ecclésiastiques. Ce même article exhorte les prélats, & néanmoins leur enjoint d'y apporter toute la modération convenable, de même qu'aux rétributions de leurs officiaux, secrétaires, & greffiers des officialités.

Il y a eu un réglement fait par Mr. l'archevêque de Paris, pour l'honoraire des curés & autres ecclésiastiques de la ville & fauxbourgs de Paris ; ce réglement a été homologué par un arrêt du 10 Juin 1693. Voyez CLERC, CLERGE, CLERICATURE, CURES, & ci-après EGLISE, EVEQUES, PRELATS, PRETRE, &c. (A)

ECCLESIASTIQUES (bénéfices), voyez BENEFICES.

ECCLESIASTIQUES (biens), voyez EGLISE.

ECCLESIASTIQUES (cas ou délits), voyez DELIT COMMUN.

ECCLESIASTIQUES (censures), voyez CENSURE.

ECCLESIASTIQUES (chambres), sont les chambres des décimes ou bureaux diocésains, & les chambres souveraines du clergé ou des décimes. Voyez DECIMES.

ECCLESIASTIQUE (comput), voyez COMPUT.

ECCLESIASTIQUE (délit), voyez DELIT COMMUN.

ECCLESIASTIQUE (discipline), voyez DISCIPLINE, CLERC, CLERICATURE, CLERGE.

ECCLESIASTIQUE (dixme), voyez DIXME.

ECCLESIASTIQUE (état), voyez ci-après ETAT.

ECCLESIASTIQUE (habit), voyez CLERC & HABIT.

ECCLESIASTIQUE (jurisdiction), voyez JURISDICTION.

ECCLESIASTIQUE (ordre), voyez CLERGE, ETAT ECCLESIASTIQUE, & ORDRES SACRES.

ECCLESIASTIQUE (patronage), voyez PATRONAGE.

ECCLESIASTIQUE (province), voyez DIOCESE, METROPOLE, & PROVINCE. (A)


ECCOPROTIQUESadj. pris subst. (Medec.) c'est ainsi qu'on designe les purgatifs doux, qui débarrassent seulement les intestins des excrémens qui y sont retenus.


ECDIQUES. m. (Hist. anc.) espece de magistrat dont les fonctions dans les villes greques, n'étoient pas éloignées de celles qui sont exercées dans nos villes, par les officiers qu'on y appelle syndics. L'église de Constantinople avoit des ecdiques ; mais il ne nous reste aucune notion des emplois qu'ils y avoient. Nous savons seulement qu'ils étoient soûmis à un chef appellé protecdique.


ECDYSIESadj. pris subst. (Myth.) fêtes que les habitans de Phesto en Crete célébroient en l'honneur de Latone, & en mémoire du miracle qu'elle avoit fait en la personne d'une jeune fille qu'elle avoit changée en garçon, à la priere fervente de sa mere. Cette jeune Crétoise, qui avoit miraculeusement éprouvé les avantages des deux sexes, étoit fille de Galatée & de Lamprus ; elle mourut sous l'habit d'homme.


ÉCHAFAUDS. m. (Hist. mod.) assemblage de bois de charpente élevé en amphithéatre, qui sert à placer commodément ceux qui assistent à quelque cérémonie.

Ce mot vient de l'allemand schawhaus, échafaud, composé de schawen, regarder, & de haus, maison : Guyet le dérive de l'italien catafalco, qui signifie la même chose : Ducange le fait venir du latin echafaudus, de la basse latinité, qui veut dire un tribunal ou un pupitre : d'autres disent qu'il vient de cata, machine de bois qui servoit à porter de la terre pour remplir des fossés, lorsque l'on vouloit donner un assaut ; de-là les Italiens ont formé catafalco, & les Anglois scaffold ; les moines scaffaldus, & les François échafaud. Dictionn. de Trév. Etymol. & Chambers.

ÉCHAFAUD, (Architecture) est un assemblage de planches soûtenu par des cordes, ou par des pieces de bois enfoncées dans le mur, dont se servent les Peintres, les Masons, les Sculpteurs, &c. lorsqu'ils travaillent à des lieux élevés : ces échafauds s'appellent volans.

On les fait aussi quelquefois monter de fond, c'est-à-dire pratiqués avec des pieces de bois qui vont depuis le sol jusqu'au sommet de l'édifice, que l'on tient plus ou moins solides, selon le fardeau qu'ils ont à porter ; ou bien seulement avec des boulins, des échasses, des écoperches, &c. On dit échafauder, & on appelle échafaudage l'union de toutes ces différentes pieces de bois réunies ensemble. (P)

ÉCHAFAUD, (Marine & Pêche) lorsqu'on veut calfater ou donner le suif à un vaisseau, on fait avec des pieces de bois & des planches, une espece de plancher que l'on suspend avec des cordes sur les côtés du vaisseau, sur lequel se mettent les ouvriers & les calfats, & qu'ils appellent échafaud.

On donne aussi le nom d'échafaud aux endroits que l'on bâtit avec des planches sur le bord de la mer dans l'Amérique septentrionale, soit aux côtes de Terre-neuve ou ailleurs, pour y accommoder les morues que l'on veut faire sécher. (Z)

ÉCHAFAUD, terme de Riviere & de Commerce de bois, petite échelle double posée sur chaque part d'un train, sur laquelle montent les compagnons de riviere, afin qu'au passage des pertuis ils ne soient point dans l'eau.


ECHAFAUDAGES. m. (Gramm.) il s'entend & de l'action de dresser son échafaud, & des pieces destinées à cet échafaud.

ECHAFAUDAGE, terme de Riviere, c'est l'assemblage des pieux nécessaires pour dresser des échafauds. Voyez ÉCHAFAUD.


ECHALASmorceaux de coeur de chêne refendus quarrément par éclats d'environ un pouce de gros, & planés ou rabotés, qu'on navre quand ils ne sont pas droits. Il s'en fait de différentes longueurs ; ceux de quatre pieds & demi servent pour les contr'espaliers & haies d'appui ; & ceux de huit à neuf piés, ou de douze, &c. pour les treillages. En latin, pedamen. (P)


ECHALASSERv. act. (Oeconom. rustiq.) c'est attacher aux échalas ; on le pratique en beaucoup d'endroits aux seps des vignes, voyez l'art. VIGNE. On stipule dans les baux que les vignes seront rendues fumées, échalassées & en bon état.


ECHALIERS. m. (Oecon. rust.) clôture champêtre ; elle est faite de fagots fichés en terre, & liés ensemble par des gros osiers ou d'autres menus bois flexibles.


ECHALOTEascalonia, s. f. (Hist. nat. & Jardinage) cette racine bulbeuse a l'odeur de l'ail, mais un peu moins forte ; elle pousse des tiges creuses & des feuilles longues qui ont le goût de leurs racines. Ses fleurs, en paquets, sont composées de six feuilles rangées en fleur-de-lys, auxquels succedent des fruits ronds remplis de semences.

Les échalotes sont très-employées par les cuisiniers dans leurs ragoûts, & il y a peu de sauces où il n'y en entre.

On multiplie l'échalote par le moyen des gousses ou cayeux qui viennent dans le tour de son pié.

Il y en a une espece appellée échalote d'Espagne, dont les tubercules se nomment rocamboles. Voyez ROCAMBOLE.

Cette plante doit être rapportée au genre des oignons. Voyez OIGNON. (K)

ECHALOTE, (Diete) l'échalote possede exactement les mêmes propriétés que l'ail, mais dans un degré un peu inférieur. Voyez AIL.


ECHAMPEAUS. m. (Pêche) extrémité de la ligne où l'on attache l'hameçon dans la pêche des morues.


ECHAMPERv. act. (Peinture) c'est terminer les contours d'une figure, & les détacher d'avec le fond.


ECHANCRURES. f. (Art méchan.) configuration introduite par l'art ou par la nature, ou par un accident, dans quelque corps dont on a enlevé, ou dont il semble qu'on ait soustrait une portion circulaire ou à-peu-près ; ainsi il y a des os dont l'anatomiste dit que les bords sont échancrés, il dit les échancrures des vertebres, de l'os sphénoïde, de l'omoplate, de l'os maxillaire, &c. Le tailleur échancre son étoffe au ciseau en plusieurs endroits, par exemple, à celui où il doit ajuster les manches. L'entaille a toutes sortes de figures, convient à toutes sortes de substances, & ne se dit point des choses naturelles. L'encoche est angulaire, & ne se dit point des métaux : l'encoche & le cran ont la même figure, mais le cran se dit des métaux, & des autres substances sur lesquelles l'encoche peut avoir lieu.


ECHANDOLES. f. (Couvr.) petit ais de merrein dont on couvre les maisons en différens lieux de France.


ECHANGES. m. (Commerce) troc que l'on fait d'une chose, d'une marchandise contre une autre.

Le premier commerce ne s'est fait que par échange des choses en nature, & ce négoce subsiste encore dans le fond du Nord & en Amérique. Voyez COMMERCE.

Le commerce des lettres de change n'est même qu'un négoce de pur échange, un vrai troc d'argent contre d'autre argent. Voyez LETTRE DE CHANGE.

Echange se dit aussi parmi les gros négocians, surtout entre ceux qui trafiquent avec l'étranger d'une espece d'adoption mutuelle, mais seulement à tems, qu'ils font des enfans les uns des autres ; ce qui arrive, par exemple, quand un marchand de Paris voulant envoyer son fils à Amsterdam pour s'y instruire du commerce de Hollande, son correspondant dans cette derniere ville a pareillement un fils qu'il a dessein de tenir quelque tems à Paris pour apprendre le commerce de France. Ces deux amis font alors un échange de leurs enfans, qu'ils regardent ensuite chacun comme le sien propre, soit pour l'entretien, soit pour l'instruction. Voyez les dictionn. du Comm. de Trév. & Chambers. (G)


ECHANGERTROQUER, PERMUTER, syn. (Gram.) ces trois mots désignent l'action de donner une chose pour une autre, pourvû que l'une des deux choses données ne soit pas de l'argent ; car l'échange qui se fait avec de l'argent s'appelle vente ou achat. On échange les ratifications d'un traité, on troque des marchandises, on permute des bénéfices. Permuter est du style du palais ; troquer, du style ordinaire & familier ; échanger, du style noble. Permutation se dit aussi en Mathématique, des changemens d'ordre qu'on fait souffrir à différentes choses que l'on combine entr'elles. Voyez ALTERNATION, COMBINAISON, RMUTATIONTION. (O)


ECHANSON(GRAND) s. m. Hist. mod. Cet officier se trouve & a rang aux grandes cérémonies, comme à celle du sacre du roi, aux entrées des rois & reines, aux grands repas de cérémonies, & à la cour le jeudi-saint, de même que le grand pannetier & le premier écuyer tranchant. Voyez GRAND PANNETIER & ECUYER TRANCHANT.

Les fonctions que remplissent ces trois officiers dans ces jours de remarque, sont celles que font journellement les gentilshommes servans ; mais ces derniers ne dépendent ni ne relevent point des premiers.

Le grand-échanson a succédé au bouteiller de France, qui étoit l'un des grands officiers de la couronne & de la maison du roi. Voyez BOUTEILLER DE FRANCE, au mot BOUTEILLER.

Hugues bouteiller de France en 1060, signa à la cérémonie de la fondation du prieuré de S. Martin des Champs à Paris ; & un Adam, en qualité d'échanson, signa en 1067 à la cérémonie de la dédicace de cette même église. Il y avoit un échanson de France en 1288, & un maître échanson du roi en 1304, dans le même tems qu'il y avoit des bouteillers de France. Erard de Montmorency échanson de France, le fut en 1309 jusqu'en 1323, de même que Gilles de Soyecourt en 1329, & Briant de Montejean depuis 1346 jusqu'en 1351, quoiqu'il y eût aussi alors des bouteillers de France. Jean de Châlons III. du nom, comte d'Auxerre & de Tonnerre, est le premier qui ait porté le titre de grand-bouteiller de France : il l'étoit en 1350 au sacre du roi Jean. Il continua d'y avoir des échansons ; & Guy seigneur de Cousan prenoit la qualité de grand-échanson de France en 1385, Enguerrand sire de Coucy étant en même tems grand-Bouteiller. En 1419 & 1421 il y avoit deux grands-échansons & un grand-bouteiller ; mais depuis Antoine Dulau seigneur de Châteauneuf, qui vivoit en 1483, revêtu de la charge de grand-bouteiller, il n'est plus parlé de cet office, mais seulement de celui de grand-échanson. La charge de grand-échanson est possédée actuellement, depuis le 28 Mai 1731, par André de Gironde comte de Buron, lieutenant général au gouvernement de l'Isle de France. (G)


ECHANSONNERIES. f. (Hist. mod.) lieu où s'assemblent les officiers qui ont soin de la boisson du roi, & où elle se garde. Il y a l'échansonnerie bouche, & l'échansonnerie du commun : la premiere fait partie de l'office qu'on appelle le gobelet ; elle a son chef qu'on appelle aussi chef de gobelet.


ECHANTIGNEUou ECHANTIGNOLE, s. f. terme de Charron, ce sont des morceaux de bois longs d'environ un pié, de l'épaisseur de trois pouces, qui sont emmortoisés pour recevoir l'essieu en-dessous, & qui servent pour l'assujettir & le tenir en place. Voyez les Planches du Sellier.


ECHANTIGNOLES. f. (Charp.) ce sont des pieces qui soûtiennent les tassaux, voyez TASSAUX. Il faut qu'elles soient embrevées, voy. EMBREVER, dans une entaille faite quarrément sur l'arbalétrier, voyez ARBALETRIER, à la profondeur d'environ un pouce par-en-bas, & bien arrêtées avec des chevilles de bois.


ECHANTILLERv. act. (Jurispr.) confronter un poids avec l'étalon ou l'original. Voyez ESCANDILLONAGE. (A)


ECHANTILLONS. m. (Gramm. & Jurisprud.) signifie un modele déterminé par les réglemens, & conservé dans un lieu public, pour servir à régler tous les poids & mesures dont les marchands se servent pour fixer la forme & qualité de certaines marchandises qu'ils débitent. Voyez ci-devant ECHANTILLER, ECHANTILLONNER, & ci-après ESCANDILLONAGE, ETALON. (A)

ECHANTILLON, c'est, dans l'Artillerie, une piece de bois garnie de fer d'un côté, sur lequel sont taillées les différentes moulures du canon : on s'en sert pour marquer ces moulures sur le moule du canon, en faisant tourner ce moule sous l'échantillon, par le moyen d'un moulinet attaché au bout du trousseau. Voyez TROUSSEAU & CANON. (Q)

ECHANTILLON, (Commerce) terme qui dans le commerce en général a plusieurs significations applicables à différentes parties du négoce.

ECHANTILLON, est la contre-partie de la taille sur laquelle les marchands en détail marquent avec des hoches ou incisions, la quantité des marchandises qu'ils vendent à crédit.

ECHANTILLON signifie quelquefois mesure, grandeur : on dit des bois, des tuiles du grand, du petit échantillon ; de semblable, de différent échantillon.

ECHANTILLON se dit d'une certaine mesure réglée par les ordonnances pour diverses sortes de marchandises. Il y a des échantillons pour le bois de charpente & de chauffage, d'autres pour les pavés de grès, d'ardoise, &c. On appelle bois d'échantillon, pavés d'échantillon, ceux qui sont conformes à cette mesure. Dictionn. du Commerce & Chambers.

ECHANTILLON, (Mettre d') Fonderie en plomb. Voyez l'Article DRAGEE.

ECHANTILLON, outil d'Horloger ; il sert à égaler les dents des roues de rencontre.

Cet outil représenté Pl. XVI. fig. 63. d'Horlogerie, est composé de deux branches A B, A C, qui tendent toûjours à s'écarter l'une de l'autre par leur ressort, & qui sont contenues à une distance déterminée par la vis V.

Voici comme on s'en sert. Ayant fait approcher les deux branches assez près l'une de l'autre pour que l'extrémité F de celle qui est marquée B, passe par-dessous l'autre au moins au-delà du point d, on le pose ensuite sur une des pointes des dents de la roue de rencontre, ensorte que cette pointe s'appuie contre l'angle d ; alors, au moyen de la vis V, on éloigne ou l'on approche la branche B, jusqu'à ce que sa partie B aille raser & frotter imperceptiblement la pointe de la dent voisine. La distance entre le point d & l'extrémité B étant ainsi rendue égale à la distance entre deux pointes de dents, on présente de nouveau l'instrument à d'autres dents, pour voir si leurs distances sont les mêmes ; si elles ne le sont pas, on tâche de les rendre égales par les moyens ordinaires, & on continue de représenter l'échantillon, jusqu'à ce que son extrémité B rase également toutes les pointes des dents de la roue. Cette opération est fort délicate, & cependant fort nécessaire ; car il est de la plus grande conséquence que les dents d'une roue de rencontre soient bien égales, afin qu'on puisse avoir des palettes larges & un échappement un peu juste, sans craindre cependant que la montre arrête par les accrochemens. Voyez ACCROCHEMENT, ECHAPPEMENT. (T)

ECHANTILLON, à la Monnoie, est l'étalon ou poids original de l'hôtel des monnoies de Lyon ; ce que la cour des monnoies de Paris appelle étalon original. Voyez ETALON.

ECHANTILLON, (Rubanier & autres Arts méchan.) se dit d'une petite longueur de quelqu'ouvrage que ce soit ; laquelle longueur est suffisante pour laisser voir entier au moins le dessein qu'il représente.


ECHANTILLONNERou ECHANTILLER, (Jurispr.) c'est confronter des poids ou mesures avec l'étalon ou original. Voyez ESCANDILLONAGE, & ci-après ETALON. (A)

ECHANTILLONNER, v. act. (Comm.) c'est couper les échantillons d'une piece d'étoffe, pour les faire voir aux marchands ou aux acheteurs.

Il signifie aussi couper des morceaux de drap des pieces qui viennent de la teinture, pour en faire le débouilli. Voyez TEINTURE.

Les maîtres & gardes Drapiers ont ce droit, & c'est à eux de faire échantillonner les draps, c'est-à-dire d'en faire couper des échantillons pour les mettre à l'épreuve du débouilli. Dictionn. de Comm. de Trév. & Chambers. (G)


ECHANVROIRS. m. (Oecon. rust.) planche haute d'environ trois piés, & assemblée debout avec quelque morceau de bois. On prend le chanvre ou le lin poignée à poignée, on l'appuie sur cette planche, & on le bat avec une espece de couteau de bois d'éclisse qui en sépare les chenevottes, & rend la filasse lisse & belle. Il y a des échanvroirs de fer en forme de couprets émoussés.


ECHAPPADES. f. mot qui n'est dans aucun dictionnaire, & qui est cependant fort usité parmi les Graveurs en bois. C'est l'action ou l'accident d'enlever quelque trait avec le fermoir, en dégageant les contours d'une planche gravée, soit parce que l'outil est entraîné dans le fil du bois, soit parce que ce trait n'aura pas été assez dégagé à sa base par le dégagement fait avec la pointe à graver, ou qu'on aura trop pris d'épaisseur de bois avec le fermoir, ou bien parce qu'on n'aura pas eu soin d'appuyer le pouce de la main qui tient l'outil, contre celui de la main gauche, en dégageant, pour le tenir en respect, & par ce moyen éviter l'échappade. L'échappade a lieu aussi avec la gouge, quand on n'a pas la précaution d'appuyer le pouce droit contre le gauche, comme l'on vient de dire, ou quand on baisse trop horisontalement cet outil : alors il échappe en vuidant, & va tout à-travers la gravure faire breche à quantité de traits, de tailles ou de contours ; accident d'autant plus desagréable, que n'y ayant d'autre remede que de mettre aux places ébrechées de petites pieces, il est presqu'impossible, sur-tout à des ouvrages délicatement gravés, qu'il n'y paroisse pas, si ce n'est aux premieres impressions, du moins à celles qui suivront, quand la planche aura été lavée, parce que l'eau fait renfler la piece plus que la superficie de la planche ; de sorte que, quelque bien ajustée qu'elle ait été, il se forme presque toûjours à l'estampe un trait blanc autour de cette piece, ce qui gâte la gravure. Voyez PIECES. Cet article est de M. PAPILLON, Graveur en bois.


ECHAPPÉadj. synon. (Gramm.) Nous croyons devoir avertir ici que ces mots, est échappé, a échappé, ne sont nullement synonymes. Le mot échappé, quand il est joint avec le verbe est, a un sens bien différent de celui qu'il a lorsqu'il est joint au verbe a : dans le premier cas il désigne une chose faite par inadvertance ; dans le second une chose non faite par inadvertance ou par oubli. Ce mot m'est échappé, c'est-à-dire j'ai prononcé ce mot sans y prendre garde : ce que je voulois vous dire m'a échappé, c'est-à-dire j'ai oublié de vous le dire ; ou dans un autre sens, j'ai oublié ce que je voulois dire.

S'EVADER, S'ENFUIR & S'ECHAPPER, different en ce que s'évader se fait en secret ; s'échapper suppose qu'on a déjà été pris, ou qu'on est près de l'être ; s'enfuir ne suppose aucune de ces conditions : on s'échappe des mains de quelqu'un, on s'évade d'une prison, on s'enfuit après une bataille perdue. (O)

ECHAPPE, (Marechallerie & Manége) se dit en parlant d'un cheval provenant de race de cheval anglois, barbe, espagnol, &c. & d'une jument du pays ; ainsi nous disons un échappé d'anglois, d'espagnol, de barbe, &c. Voyez HARAS : en ce cas le terme échappé est substantif.

Nous l'employons comme adjectif lorsqu'il s'agit de désigner un cheval qui s'est dégagé par quelque moyen que ce soit des liens qui le tenoient attaché, soit qu'il se soit délicoté, soit qu'il ait pû se dérober à l'homme qui le conduisoit en main.

Il est nombre de chevaux très-sujets à s'échapper dans l'écurie, après s'être délivrés de leurs licous. Il seroit sans doute superflu de détailler ici la multitude des accidens qui peuvent en résulter ; nous nous contenterons d'observer que le licou dont on doit se servir par préférence à tout autre, eu égard à l'animal qui a contracté cette mauvaise habitude, est un licou de cuir à doubles-sous-gorges qui se croisent (voyez LICOU). Quant à celui que l'on mene en main & qui s'échappe, son évasion ne peut le plus souvent être attribuée, ou qu'à la négligence de celui qui le conduit, ou qu'à l'assujettissement dans lequel il le tient. Dans le premier cas le palefrenier ou le cavalier marchent sans attention, & n'ont dans leur main que le bout ou l'extrêmité des rênes ou de la longe, de maniere que si le cheval est trop vif ou trop gai, ou si quelqu'objet l'effraye, il fait plusieurs pointes, & peut estropier l'homme qui est à cheval ou à pié ; d'autres fois il se jette en-arriere, & tire si fort en se cabrant ou sans se cabrer, que la crainte saisit le palefrenier, ou que le cavalier monté sur un autre cheval est dans le risque évident de tomber, & c'est ainsi qu'on le lâche & qu'on l'abandonne. Ceux qui le contraignent trop, qui le menent la longe ou les rênes trop raccourcies, principalement les palefreniers qui empoignent grossierement les branches du mords, & les rapprochent en les serrant de maniere à blesser l'animal, & qui de plus le fixent sans cesse en se retournant, s'exposent aux mêmes inconveniens : pour les éviter, on doit observer un milieu entre le trop de gêne & le trop de liberté. L'homme qui est à cheval & qui est muni de la longe, en laissera à l'animal une juste longueur. Dès qu'il s'approchera trop de lui, il l'en éloignera ; dès qu'il s'en éloignera trop, il l'en rapprochera, non en le tirant tout d'un coup, mais en le retenant legerement, en rendant ensuite & en le ramenant ainsi insensiblement. Lorsqu'il employe une force subite, l'animal en oppose une plus grande, qui l'emporte bien-tôt. A l'égard du palefrenier, il tiendra les rênes d'une main, au-dessous des boucles qui empêchent qu'elles ne sortent & se dégagent des anneaux fixés au bas des branches par un touret, & de l'autre par leurs extrémités. Dans cet état son bras étant éloigné de son corps, & sa main élevée à une hauteur non excessive, mais proportionnée, il marchera droit devant lui, sans jamais envisager, s'il m'est permis d'user ici de cette expression, le cheval qui lui sera confié. S'il sent que l'animal commence à tirer, il résistera dans le moment, & lui cédera aussi-tôt après ; il résistera de nouveau, cédera encore, & le vaincra par ce moyen, quel que soit le genre de défenses qu'il médite. Du reste, comme il est très-peu de palefreniers en état de ménager une bouche, & que l'on doit sans cesse appréhender & redouter les saccades de leur part, il faut dégourmer le cheval pour en diminuer les effets, toûjours plus funestes lorsque ce second point de résistance n'est pas supprimé, & fixe plus violemment l'appui de l'embouchure sur les barres. (e)


ECHAPPÉEsub. f. en Architecture, se dit d'une hauteur suffisante pour passer facilement au-dessous de la rampe d'un escalier, pour descendre ou monter. En latin, diverticulum. (P)


ECHAPPEMENTS. m. (Horlogerie) c'est une partie essentielle des horloges ; il se dit en général de la méchanique par laquelle le régulateur reçoit le mouvement de la derniere roue, & ensuite le suspend ou réagit sur elle, afin de modérer & regler le mouvement de l'horloge.

Les artistes distinguent deux sortes d'échappemens ; dans les uns, dont l'origine est très-ancienne & même inconnue, la roue de rencontre agit continuellement sur le régulateur, soit pour en accélérer, soit pour en retarder la vîtesse : dans les autres, elle n'agît que pour accélérer les vibrations, & non pour les retarder, si ce n'est par les frottemens. Les roues & les aiguilles des horloges où les premiers sont employés, ont un mouvement retrograde à chaque vibration, en conséquence de quoi on les a nommés échappemens à recul : celles des horloges où l'on fait usage des derniers, ont toûjours un mouvement progressif, excepté que chaque vibration est suivie d'un petit repos, ce qui les a fait nommer échappemens à repos ; ceux-ci doivent leur naissance à l'invention du ressort spiral & du pendule, & peuvent s'appliquer en général à tous les régulateurs qui font des vibrations sans le secours de la force motrice. Leur disposition est telle, qu'elle ne peut avoir lieu pour les régulateurs, qui, comme le simple balancier, ne font des vibrations qu'à l'aide d'un moteur étranger ; c'est ce que l'on concevra facilement par les descriptions suivantes.

Le but que les habiles artistes se proposent dans un échappement quelconque, c'est d'obvier aux défauts qui peuvent se rencontrer dans la puissance régulatrice & dans la force qui entretient son mouvement : c'est dans cette vûe qu'ils disposent ces échappemens, de façon que le régulateur étant donné, il devienne aussi puissant & aussi actif qu'il est possible, & qu'il éprouve dans ses vibrations le moins de frottement qu'il se peut.

Les Horlogers ont aussi égard, dans la construction de leurs échappemens, à l'espece de régulateur qu'ils employent ; par exemple, les petits arcs d'un pendule approchant beaucoup plus de l'isochronisme que les grands, les artistes intelligens font ensorte que l'échappement d'un pendule ne permette que de très-petits arcs ; les grandes oscillations s'achevant en plus de tems que les petites, ils tâchent aussi de compenser par la même voie les erreurs qui pourroient naître de ces différences. Si l'horloge est destinée à éprouver du mouvement, ils font encore leurs efforts pour que son échappement la rende peu susceptible de variations par cette cause ; s'ils prévoyent qu'elle doive se trouver dans différentes situations, comme une montre qui tantôt est pendue, tantôt sur le fond de sa boite, & quelquefois sur le crystal, ils disposent l'échappement de maniere qu'il ne soit sujet à aucun changement par ces différentes positions.

Les savans horlogers n'apportent pas de moindres attentions, pour que leur roüage soit peu fatigué par le régulateur : cela donne à leur horloge d'excellentes propriétés ; elle en devient plus durable, l'état de la machine reste plus constant, plus uniforme, & elle est par conséquent susceptible d'une plus grande régularité : ce sont des avantages considérables, qui se rencontrent particulierement dans les échappemens à repos.

Les quatre échappemens dont on fait aujourd'hui le plus d'usage, réunissant assez parfaitement toutes les propriétés dont nous venons de parler, nous nous bornerons à leur description, sans entrer dans un détail inutile sur tous ceux qu'on a imaginés ou qu'on pourroit imaginer d'après les mêmes principes ; tous ces échappemens, quoique différens en apparence des quatre premiers, étant toûjours les mêmes pour le fond.

Description de l'échappement ordinaire ou à verge. Le plus ancien des échappemens, qui est en même tems le plus communément usité dans les montres, passe avec justice pour une des plus subtiles inventions que la méchanique ait produit. La roue de rencontre (figure 27.) est posée de telle sorte, que son axe coupe perpendiculairement la tige du balancier ; sur cette tige, à laquelle on a donné le nom de verge, s'élevent deux petites ailes ou palettes qui forment entr'elles un angle d'environ 90 degrés. Elles viennent s'engager dans les dents de la roue, dont le nombre est impair, afin que l'axe du balancier répondant par sa partie supérieure, par exemple, à une de ces dents, il réponde par l'inférieure au point opposé entre deux de ces mêmes dents.

Effet de cette construction. La montre étant remontée, la pointe de la dent qui appuie sur l'une des palettes, la fait tourner jusqu'à ce qu'elle la quitte, pendant que la seconde palette, qui ne trouve aucun obstacle, s'avance en sens contraire dans les dents opposées, & rencontre la plus voisine de ces dents, au même instant ou un peu après que la premiere palette est abandonnée ; alors le régulateur, par son mouvement acquis, fait retrograder la roue de rencontre & tous les autres mobiles, ce qu'il continue de faire, jusqu'à ce qu'ayant consumé toute sa force, il céde enfin à l'action de la roue, qui pour lors le chasse de nouveau, en agissant sur la seconde palette comme elle avoit fait sur la premiere ; il en est ainsi du reste des dents.

Par cette disposition, le régulateur ne permet aux roues de se mouvoir, qu'autant qu'elles le mettent elles-mêmes en mouvement, & lui font faire des vibrations. Il suit de cette construction, 1°. que le balancier, ou tout autre modérateur, apporte une resistance au roüage, qui l'empêche de céder trop rapidement à l'action de la force motrice : 2°. que les roues (abstraction faite de l'action du roüage) s'échappant plus ou moins vîte, selon la masse du régulateur ou le nombre de ses vibrations, on peut toûjours déterminer par-là celles qui portent les aiguilles, à faire un certain nombre de tours dans un tems donné : enfin par le moyen de cet échappement, lorsque le régulateur a été mis en mouvement par la force motrice, il réagit sur les roues, & les fait retrograder proportionnellement à la force qui lui a été communiquée ; d'où il résulte une sorte de compensation dans le mouvement des montres, indépendamment même du ressort spiral, la plus grande force motrice du roüage qui devroit les faire avancer, étant toûjours suivie d'une plus grande réaction du balancier qui tend à les faire retarder.

Nous pourrions entrer ici dans un examen purement théorique de la nature de cet échappement, & de la maniere la plus avantageuse de le construire ; mais comme dans les échappemens en général, & dans celui-ci en particulier, il se mêle beaucoup de choses qu'il est très-difficile, pour ne pas dire impossible, de déterminer théoriquement, telles que les variations qui naissent des frottemens, des résistances, des huiles, des secousses, des différentes positions, &c. il faut dans ce cas-ci, comme dans tous les autres de cette nature où la théorie manque, avoir recours à l'expérience. C'est pourquoi en rapportant à la théorie, les choses qu'on y pourra rapporter, nous nous appuierons dans les autres, sur ce que l'expérience a appris aux Horlogers.

La propriété la plus remarquable de l'échappement ordinaire, c'est que l'action de la roue de rencontre sur le balancier, pour lui communiquer du mouvement, s'opere par de très-grands leviers ; au lieu que la réaction du balancier sur cette roue, se fait au contraire par de très-petits ; ce qui produit une grande liberté dans le régulateur, & augmente beaucoup sa puissance régulatrice.

Pour rendre ceci plus sensible, supposons que B (figure 19.) soit une puissance qui se meuve dans la direction constante B E, & qui pousse continuellement une palette C P, qui se meut circulairement autour du point C. Je dis que les efforts de cette puissance pour faire tourner la palette, seront entr'eux, dans les différentes situations C P, comme les quarrés des lignes C E, C p, qui expriment les distances des points p & E au centre.

Pour le démontrer, imaginons que la puissance agissant perpendiculairement en E, parcoure un très-petit espace comme E G ; imaginons de plus la palette & la puissance parvenues en p, & supposons que la puissance parcoure comme auparavant un espace t p égal à l'espace E G ; l'arc décrit par le rayon p sera p d. Les arcs décrits par ces deux points des palettes p & E, dans ces différentes situations, seront donc comme les lignes p d & E G, ou son égal p t ; mais à cause des triangles semblables E C p, t p d, on voit que ces lignes sont entr'elles comme C E & c p ; ces arcs seront donc comme ces lignes. Or on sait par un des premiers principes de la méchanique, que les efforts d'une puissance sont en raison renversée des vîtesses qu'elle communique : ces forces dans les points p & E seront donc en raison renversée de C E & de C p, qui expriment les vîtesses dans les points P & E, elles seront donc dans la raison de C p à C E : mais de plus elles seront appliquées à des leviers, qui seront encore en même raison ; l'effort total dans les points E & p, sera donc comme le quarré d'E C est au quarré de p C.

Il suit de-là, que plus l'angle p C E, formé par la palette & par la perpendiculaire à la direction de la puissance, augmente, plus la force de cette puissance augmente.

Il est facile à présent de faire l'application de cette proposition, à ce que nous avons avancé au sujet de la propriété de l'échappement ordinaire. Pour cet effet, qu'on imagine que la figure 24 représente la projection ortographique d'une roue de rencontre & des palettes d'un balancier. Les dents a & b seront celles qui étoient les plus près de l'oeil avant la projection, d e f celles qui en étoient les plus éloignées, & C P, C L représenteront la projection des palettes. Mais on peut regarder le mouvement des dents a & b dans la direction G M, comme ne différant pas beaucoup de leur mouvement circulaire, de même que celui des dents d e f en sens contraire de M en G ; cela étant posé, C M étant perpendiculaire à ces deux directions, il est clair, par ce que nous avons démontré plus haut, qu'à mesure que la roue mene la palette, sa force augmente, & qu'enfin elle est la plus grande de toutes, lorsqu'elle est sur le point de la quitter, comme en P ; parce qu'alors l'angle de la palette avec la perpendiculaire à la direction de la roue est le plus grand, & qu'au contraire la dent d, qui va rencontrer l'autre palette L t la pousse avec bien moins de force, puisque l'angle M C t formé par cette palette & par la perpendiculaire à la direction de la roue est beaucoup plus petit. Ceci prouve donc ce que nous avons avancé de la propriété de cet échappement ; savoir, que la roue de rencontre a beaucoup plus de force pour communiquer du mouvement au balancier, qu'elle n'en a pour lui résister lorsqu'il réagit sur elle. Cette force seroit comme le quarré des leviers sur lesquels la roue agit dans ces deux points P & t, si cette roue se mouvoit en ligne droite, comme nous l'avons supposé pour la facilité de la démonstration ; mais comme elle se meut circulairement, cette force croît dans un plus grand rapport ; car le levier de cette roue par lequel elle agit sur la palette, diminue à mesure que l'inclinaison de cette palette augmente ; puisque ce levier n'est autre chose que le sinus du complément de l'angle formé par le rayon de la roue, qui se termine à la pointe de la dent, & par celui qui est parallele à l'axe de la verge, angle qui augmente toûjours à mesure que la dent pousse la palette. La longueur de ce levier doit donc entrer aussi dans l'estimation de l'action de la roue de rencontre sur la palette : or plus le levier d'une roue diminue, plus sa force augmente. Il s'ensuit donc que le rapport des forces avec lesquelles la roue d'échappement agit sur la palette qu'elle quitte, & sur celle qu'elle rencontre, est dans la raison composée de la directe des quarrés des leviers des palettes par lesquels se fait cette action, & dans l'inverse des sinus des complémens des angles formés par le rayon qui le termine à la pointe de la dent, dans ces différentes positions, & par celui qui est parallele à l'axe de la verge.

Cette propriété de l'échappement étoit trop avantageuse, pour que les habiles horlogers ne s'efforçassent pas d'en profiter ; aussi ne manquerent-ils pas de faire approcher la roue de rencontre aussi près de l'axe du balancier qu'ils le pûrent, pour obtenir par ce moyen la plus grande différence entre les forces dans les points P & t (voyez la même figure 24) ; car par-là l'angle M C P devenant le plus grand, & l'autre M C t le plus petit, cet effet en résultoit nécessairement. Mais bien-tôt ils s'apperçurent que cette pratique entraînoit de grands inconvéniens : 1°. le balancier décrivoit par-là de trop grands arcs à chaque vibration, ce qui le rendoit sujet aux renversemens & aux battemens : 2°. cela donnoit lieu à des palettes étroites, qui rendoient la montre trop sujette à se déranger par les différentes situations, l'inconvénient du jeu des pivots dans leurs trous étant beaucoup plus grand par rapport à des palettes étroites qu'à des palettes larges.

Après donc un très-grand nombre de tentatives & d'expériences, où l'on varia la longueur des palettes, l'angle qu'elles font entr'elles, & la distance de la roue de rencontre à l'axe du balancier, on trouva que l'angle de 90 degrés étoit le plus convenable pour les palettes, & que la roue de rencontre devoit approcher assez près de l'axe du balancier, pour qu'une dent de cette roue étant supposée au point où elle tombe sur une palette, après avoir abandonné l'autre, cette dent pût faire parcourir à la palette, pour la quitter de nouveau, un arc de 40 degrés.

En réfléchissant sur cette matiere, on pourroit imaginer qu'il seroit plus à propos que les palettes formassent entr'elles un angle au-dessus de 90 degrés, parce qu'alors l'arc total de réaction se feroit sur un plus petit levier. Mais comme des changemens inévitables font décroître la grandeur des vibrations ; comme de plus l'échappement ne peut être parfaitement juste, & qu'il se fait toûjours un peu de chûte sur les palettes, quand le balancier commence à réagir, les Horlogers diminuent le levier par lequel la roue opere quand elle vient d'échapper : ce qu'ils ne peuvent faire sans augmenter celui qui se forme à la fin de la réaction. Ces deux leviers deviennent à très-peu près égaux, quand la montre a marché pendant un certain tems, le branle allant toûjours en diminuant.

L'expérience a encore montré aux Horlogers que le régulateur des montres doit avoir avec la force motrice un certain rapport, sans lequel, ou il n'est pas assez puissant pour corriger les variations de cette force, ou il lui apporte une trop grande résistance à surmonter, ce qui rend la montre sujette à s'arrêter. La méthode que la pratique a enseignée pour donner au régulateur une puissance également éloignée de l'un & l'autre inconvénient, c'est de faire marcher les montres sans ressort spiral, comme elles le faisoient avant l'invention de ce ressort, & de donner au balancier une masse telle, que sa résistance laisse parcourir à l'aiguille sur le cadran 27 minutes par heure, & que le ressort spiral étant ajoûté, accélere dans un même tems d'une heure le mouvement de cette aiguille de 33 minutes. Il est bon de remarquer cependant que ce nombre de 27 minutes que doit aller une montre par heure sans ressort spiral, est conditionnel à la bonté de la montre ; car ces différentes imperfections du roüage rendant la force motrice, tantôt plus grande, tantôt plus petite, obligent de faire aller les montres médiocres plus de 27, comme 28 & même 30, pendant qu'on peut ne faire aller que 26, & même moins, celles qui sont très-bien faites.

Ayant apporté tous ses soins pour la disposition de l'échappement ordinaire, on y reconnoît trois propriétés considérables, la simplicité, la facilité d'exécution, & le peu de frottement qui se rencontre dans toutes les parties qui le composent. Il est fâcheux qu'avec tous ces avantages il ne puisse procurer une compensation suffisante des inégalités du roüage ; inconvénient qui vient de ce que les montres, comme nous venons de le dire, vont 27 minutes par heure sans le secours du ressort spiral & par la seule puissance de la force motrice. En doublant la force motrice d'une montre, on la fait avancer d'environ une heure en 24.

L'échappement à verge a encore plusieurs défauts. Le pivot qui porte la roue de rencontre est chargé de toute la pression d'un engrenage, de toute l'action & la réaction des palettes ; réaction d'autant plus grande, qu'elle se passe au-delà de ce pivot. D'ailleurs pour des raisons qu'on rapportera plus bas, on ne peut en faire usage dans les pendules ; c'est pourquoi on leur applique ordinairement ou l'échappement à deux verges, ou celui que l'on doit à la sagacité du docteur Hook.

Un autre échappement à recul qui ne differe réellement que de nom du précédent, c'est l'échappement à piroüette. Voici en peu de mots en quoi il consiste. 1°. Les dents de la derniere roue formées comme celles d'une roue de champ, engrenent dans un pignon fixé sur l'axe du balancier. 2°. L'axe de la derniere roue (dans le cas précédent roue de rencontre), est ici une verge avec des palettes, lesquelles sont alternativement poussées par les dents de la roue de champ formées comme celles d'une roue de rencontre.

Sur ce simple exposé, il est aisé de voir que cet échappement ne differe point du précédent, si ce n'est qu'au lieu de se faire entre la derniere roue & le balancier, il se fait entre la roue de champ & la derniere roue, qui par le moyen de son engrenage avec le pignon du balancier, fait faire à ce régulateur plusieurs tours à chaque vibration.

Le but qu'on se proposa dans cette construction fut de rendre les vibrations du balancier fort lentes comme d'une seconde, en lui laissant toûjours le même mouvement. M. Sulli dit (regle artificielle du tems, page 241.) qu'il a vû de ces sortes de montres qui n'avoient point de ressort spiral, & qui employoient deux secondes de tems dans chaque vibration. Il semble, dit le même auteur, " qu'on ait imaginé cette construction pour mieux imiter les vibrations d'une pendule à seconde, qui étoit alors une invention nouvelle & peu connue. Il se peut aussi, ajoûte-t-il, que les premieres montres à ressort spiral de M. Huyghens, ayant leur échappement de cette maniere, certains artistes antagonistes de cette nouveauté, dont ils ne comprenoient point la propriété, s'imaginerent que ces montres à piroüette devoient leur régularité plûtôt à la lenteur de leurs vibrations qu'à l'application de ce ressort dont ils essayerent de se passer "

Description de l'échappement du docteur Hook, ou de l'échappement à ancre.

Dans cet échappement, sur l'axe du mouvement du pendule sont deux branches ou bras (fig. 25) qui embrassent une partie du rochet : l'un se terminant par une courbe, dont la convexité est tournée extérieurement ; & l'autre aussi par une courbe dont la concavité est tournée intérieurement. Quand le rochet chasse le premier, le second situé de l'autre côté de l'axe est contraint de s'engager dans les dents qui lui sont correspondantes ; d'où étant bien-tôt chassé, il oblige à son tour l'autre de se représenter à l'action du rochet, &c. C'est ainsi que sont restituées les pertes de mouvement du pendule ; on va le voir plus amplement par le précis de la dissertation de M. Saurin (mémoire de l'acad. ann. 1720.) que nous allons rapporter.

" Tout le monde dit bien en général que c'est le poids moteur qui entretient les vibrations du pendule ; mais comment les entretient-il ? c'est une demande qu'on ne s'est pas même avisé de se faire. L'experience a conduit les Horlogers à donner à l'échappement la construction nécessaire pour cet effet ; cependant il y en a très-peu à qui tout l'art de cette construction soit connu, & qui ne fussent embarrassés du problème que je propose, trouver la raison de la durée des vibrations : il sera résolu par l'exposition que je vais donner.

La figure 25 représente une roue de rencontre & une ancre avec son pendule dans l'état où ce régulateur est en repos. Il est alors vertical & l'ancre horisontal ; c'est-à-dire qu'une droite A A qui joindroit les deux extrémités des faces de l'échappement, seroit perpendiculaire à la verticale C B. D'un côté, une dent de la roue s'appuie sur le point B de l'une des courbes, dont une partie A B est engagée dans la dent ; de l'autre, une même partie A B s'avance entre deux dents, & est éloignée de l'une & de l'autre à peu-près de la même quantité.

Le poids moteur étant remonté, il s'en faut de beaucoup qu'il ait par lui-même la force de mettre le pendule en mouvement. Pour l'y mettre, il faut l'élever & le lâcher ensuite ; tombant alors par sa propre pesanteur, & accéléré dans sa chûte par la dent H qui par supposition le pousse jusqu'en A, il remonte de l'autre côté. Pour lors la dent N rencontrant l'ancre en F, elle est contrainte de reculer un peu par le mouvement acquis du pendule ; celui-ci retombant de nouveau par l'effort de la pesanteur, est encore accéléré dans sa chûte par la dent qui avoit reculé, & remonte ainsi du côté d'où il étoit premierement descendu. Alors la nouvelle dent qu'il y rencontre, après avoir reculé, comme l'autre, le poursuit & le hâte dans sa chûte, comme ci-devant.

Le pendule se mouvant dans le vuide, on sait que dans ce cas, faisant abstraction des frottemens, il remonteroit toûjours à la même hauteur ; mettant encore à part l'action des deux dents opposées, il est clair que ses vibrations demeureroient constamment les mêmes & ne finiroient point. Ajoûtons présentement à la force de la pesanteur celle des deux dents opposées du rochet ; cette derniere force agissant également de part & d'autre sur le pendule, & se détruisant de même, les vibrations demeureront encore les mêmes, sans jamais diminuer ni cesser, rien n'empêchant le pendule dans notre supposition de remonter toûjours à la hauteur d'où il est descendu. Mais il est évident que dans le plein il en doit être empêché par la résistance de l'air ; les vibrations iront donc en diminuant, & cesseront enfin.

Quelle est donc la cause des vibrations constantes dans nos horloges ? elle se rencontre précisément dans la construction de l'échappement, qui est telle que le pendule étant en repos, une partie A B de l'une des faces est engagée dans la dent H qui la touche, non au point A, mais au point B ; & une partie égale A B de l'autre courbe s'avance entre les deux dents N Q dans un éloignement réglé de maniere, que le pendule étant en mouvement, lorsque la dent H échappe au point A, la dent N rencontre la face opposée au point F, qui donne B F égale B A ; & de même, lorsque la dent N vient à échapper, la dent H rencontre l'autre face en un semblable point F ; c'est-à-dire que la distance A F est égale dans les deux faces, & double de A B dans l'une & dans l'autre.

Ce qu'il faut bien remarquer, c'est que la dent H étant au point F, le poids du pendule est en L à gauche ; & la dent N étant au point semblable F de l'autre côté, le poids du pendule est en L à droite : de sorte que l'une & l'autre dent agissant successivement d'F en B, accélerent le pendule dans sa chûte d'L en D, & que continuant d'agir sur la face de B en A, elles l'accélerent encore dans tout l'arc qu'il parcourt en montant de D en L ; ainsi la force de la dent transmise au pendule, ne l'abandonne pas à lui-même au point D, elle continue d'exercer son effort sur lui jusqu'au point L, & c'est précisément ce surcroît d'effort de D en L en montant, qui est la cause de la durée & de la constante égalité des vibrations : ce qu'il est aisé de voir.

Car supposons que l'arc S D S est celui que le pendule parcourt dans ses vibrations constantes, en tombant de S en D ; s'il n'y avoit ni résistance d'air, ni frottement, l'accélération de son mouvement, causée par la pesanteur & par l'action de la dent qui le suit dans sa chûte, lui donneroit bien une vîtesse suffisante pour le faire monter de l'autre côté à la hauteur S, contre l'effort de la dent opposée qu'il ne rencontre qu'en L : mais il est évident que les frottemens & la résistance de l'air ayant diminué cette vîtesse dans toute la descente, & la diminuant encore quand le pendule monte, il ne sauroit arriver au point S sans un nouveau secours : si donc il y parvient, c'est que ce secours lui est donné par l'action de la dent, continuée sur lui depuis D jusqu'en L. Le point S est tel que l'effort ajoûté de D en L, égale précisément la perte causée par les frottemens & la résistance de l'air dans tout l'arc parcouru S D S.

Si pour mettre le pendule en mouvement on l'avoit élevé à quelque point I plus haut que S, l'effort de D en L de la dent ne se trouvant pas assez grand pour réparer la perte, le pendule ne monteroit de l'autre côté qu'au-dessous de I, & les vibrations continueroient à diminuer jusqu'à ce qu'il eût attrapé le point S, où l'effort ajoûté est égal à la perte.

Il en seroit de même si on l'avoit élevé moins haut que S ; l'effort ajoûté étant alors plus grand que la perte, le pendule monteroit plus haut que le point d'où il seroit descendu, & les vibrations ne cesseroient d'augmenter jusqu'à ce qu'elles eussent atteint le point S ".

Ce que M. Saurin vient de dire touchant le pendule & l'échappement à ancre, doit s'entendre des autres régulateurs, & de toutes sortes d'échappemens ; dans tous il y a toûjours une partie des palettes ou des courbes, telle que A B, qui engrene dans la roue de rencontre : & c'est cette partie qui est destinée à restituer le mouvement, que le régulateur perd par la résistance de l'air & des frottemens. Cela me paroît assez éclairci par ce qui précede : c'est pourquoi je ne m'arrêterai pas à faire remarquer la même chose dans les descriptions qui vont suivre.

Je reviens à l'ancre. Elle est accompagnée de plusieurs belles propriétés ; ses courbes, comme mon pere l'a découvert, & comme M. Saurin l'a démontré, doivent être à très-peu près des développantes de cercle, au moyen dequoi elles compensent parfaitement les inégalités de la force motrice : parce que dans les plus grandes oscillations, la roue de rencontre agit par des leviers plus avantageux. Une autre propriété de cet échappement, c'est que les arcs de vibration du pendule peuvent être fort petits, & par conséquent très-isochrones, & la lentille du pendule fort pesante.

Deux inconvéniens considérables diminuent beaucoup tous ces avantages : le frottement que les dents du rochet occasionnent sur les courbes, & la difficulté de donner à celles-ci l'exactitude requise. Pour ces deux raisons, on lui préfere ordinairement l'échappement à deux verges, qui avec les mêmes avantages est beaucoup moins susceptible de frottement.

De l'échappement à deux verges. Les choses les plus ingénieuses & les plus utiles, sont souvent abandonnées, & tombent après dans un profond oubli. C'est ce qui est arrivé à l'échappement dont nous faisons la description ; il est fort ancien : cependant on n'en a guere fait usage que lorsque mon pere ayant reconnu toutes ses propriétés, il entreprit de ne pas les laisser inutiles.

Cet échappement consistoit autrefois en deux portions de roue (fig. 20.) qui s'engrenoient l'une dans l'autre, & dont chacune étoit ajustée sur une tige, où l'on avoit adapté une palette. L'une de ces tiges portoit en outre la fourchette ; & lorsque le rochet formé comme celui de l'échappement à ancre, écartoit l'une des palettes, l'autre, au moyen de l'engrenage qui la faisoit avancer en sens contraire, venoit se présenter à l'action du rochet, ainsi de suite : dans cet état on l'appelle échappement à patte de taupe.

Mon pere, après avoir fait plusieurs changemens dans la maniere dont ces deux palettes se communiquoient le mouvement, a réduit ces deux portions de roue à un cylindre ou rouleau mobile sur ces deux pivots, & qui a une espece de fourche dans lequel s'avance le cylindre ; comme on le voit dans la fig. 26. Après plusieurs tentatives & expériences, il parvint aussi à lui procurer une compensation exacte des inégalités du moteur. Tâchons de découvrir comment s'opere cet effet, qui est peut-être aussi surprenant, qu'il est difficile à développer.

Tout pendule libre (voyez l'article PENDULE) décrit les grands arcs en plus de tems que les plus petits ; ainsi puisque dans le pendule appliqué à l'horloge le surcroît de force motrice fait décrire de plus grands arcs, cette augmentation apporte nécessairement une cause de retard dans les oscillations : d'un autre côté, elle leur en procure en même tems une d'avancement ; car la plus grande force de la roue de rencontre oppose une plus grande résistance à la réaction des palettes, & leur communique en partie ce surcroît de vîtesse que le moteur tend à leur imprimer. Si donc il est possible de rendre cette derniere cause d'accélération égale à la cause de retard qui provient des plus grands arcs, que la force motrice augmente ou diminue ; le tems des vibrations restera toûjours le même.

Or (voyez PENDULE) le retardement qui naît par de plus grandes oscillations est d'autant moins considérable, que les arcs primitifs ont été plus petits. Quand le pendule s'éloigne peu de son centre de repos, ce retard devient insensible ; donc, puisque l'expérience a démontré qu'avec l'échappement précédent l'influence de la force motrice des horloges sur leur pendule, pouvoit être assez petite pour qu'elles retardassent par son augmentation, c'est-à-dire, pour que la cause d'avancement résultante d'une plus grande force motrice, fût plus petite que celle de retard qui naît des plus grands arcs que cette force fait décrire, & que de plus, en vertu de l'échappement, on peut accroître ou diminuer cette derniere cause de retard à volonté, & donner aux arcs la grandeur que l'on souhaite, l'action de la force motrice restant cependant toûjours la même ; il faut conclure que dans tout pendule il y a un arc quelconque, aux environs duquel les causes d'accélération & de retard ci-devant énoncées, se compenseront parfaitement.

On sait que le moteur restant le même, plus les palettes de l'échappement sont longues, plus les arcs décrits par le régulateur sont petits, & ce régulateur pesant : qu'au contraire, plus elles sont courtes, plus ils sont grands & le régulateur leger ; cela ne souffre point de difficulté, la roue dans ce dernier cas menant par des points plus proches du centre de mouvement.

Or l'action d'une force motrice étant toûjours dans un même rapport sur les pendules de même longueur, puisque par les raisons précédentes, si la lentille est plus legere, elle parcourt de plus grands arcs, & la roue de rencontre agit par des leviers moins avantageux ; il s'ensuit qu'il y a une certaine longueur de palettes où le pendule appliqué à l'horloge, décrit un certain arc aux environs duquel la cause de retard provenant des plus grands arcs, & celle d'avancement qui naît de l'augmentation de la force motrice, se détruisent réciproquement ; & où par conséquent il y a compensation des inégalités du moteur. C'est ce que l'expérience confirme. Pour le pendule à secondes, cette longueur est du demi-diametre du rochet, lorsqu'il a trente dents.

Avant de se servir de la méthode précédente, mon pere avoit déjà tenté la même compensation par l'échappement à roue de rencontre. Son principe capital a toûjours été de ne recourir au composé, que quand le simple ne peut suffire : mais il s'apperçut bien-tôt qu'avec la longueur de palettes requise, la roue à couronne ne pouvoit donner un engrenage suffisant ; & cela, parce que chassant par un de ses côtés, elle agit en quelque façon (ainsi qu'on l'a vû plus haut), comme si son mouvement se faisoit en ligne droite.

Je ne m'étendrai point sur les avantages de la construction précédente, ni sur l'exactitude qu'on en peut attendre ; j'aurois trop à craindre que mon témoignage ne parût suspect. Il me suffira de rapporter ce que M. de Maupertuis en dit dans son livre de la figure de la terre, pag. 173. Voici ses propres termes : Nous avions un instrument excellent ; c'étoit une pendule de M. Julien le Roy, dont l'exactitude nous a paru merveilleuse dans toutes les observations que nous avons faites avec.

Echappement à repos. Description de l'échappement des montres de M. Graham. Cet échappement est composé d'un cylindre creux A C D, fig. 23, entaillé jusqu'à l'axe du balancier sur lequel il tourne, & d'une roue de rencontre (B A C, fig. 22.) parallele aux platines, dont les dents élevées sur l'un des plans, répondent au milieu de l'entaille du cylindre : ces dents sont de la grandeur de son diametre interne, à très-peu près, & elles sont écartées l'une de l'autre de tout son diametre extérieur ; leur courbure doit être telle, que leur force pour chasser les deux bords ou levres de ce cylindre, augmente en raison des plus grandes résistances du régulateur, & que la levée ou l'arc que le balancier parcourt, lorsque ces courbes lui sont appliquées, soit d'environ 36 degrés. Voici l'effet qu'elles produisent.

Le cylindre D E K (fig. 22.) étant dans l'intervalle de deux dents, & la montre remontée, l'une d'elles A P, par exemple, écarte au moyen de sa courbe une des levres, jusqu'à ce que lui ayant fait parcourir un arc de 18 degrés, le point A soit arrivé en D, & la pointe P vers K ; alors la levre K, comme il est marqué par la ponctuation, est avancée dans la roue d'une quantité égale à 18 degrés de l'arc cylindrique K D. Le point A parvenu au point D, la dent échappe, & sa pointe P tombe dans l'intérieur du cylindre, en laissant un arc de 18 degrés entr'elle & la levre K ; le régulateur continue sa vibration sans aucun obstacle, que celui du frottement sur son cylindre & sur ses pivots. Mais après qu'en cet état il a parcouru environ un arc de 72 degrés, sa vîtesse acquise s'étant consumée à vaincre les frottemens susdits, & à tendre le ressort spiral, dont la résistance n'a cessé de s'augmenter, ce ressort réagit, & en se débandant fait tourner en arriere le cylindre, & ramene l'entaille : la dent chasse ensuite la seconde levre, comme la précédente ; ce qui ne se peut faire sans que la dent suivante B se trouve arrêtée par la circonférence convexe du cylindre, jusqu'à ce que par le retour de l'entaille, elle produise les mêmes effets que celle qui l'a devancée. Ainsi de suite.

Cet échappement a un grand avantage sur celui qu'on employe dans les montres ordinaires ; c'est de compenser infiniment mieux les inégalités de la force motrice & du roüage. Cette excellente propriété lui vient de ce que les pointes de la roue de rencontre, en s'appuyant sur le cylindre & dans sa cavité, laissent le régulateur presque libre ; de sorte que l'augmentation ou la diminution de la force motrice, ne fait qu'augmenter ou diminuer les arcs de vibration, sans en changer sensiblement la durée : & que l'isochronisme des réciproquations du ressort spiral, ou du pendule qui oscille en cycloïde, peut n'y souffrir d'autres altérations que celles qui sont occasionnées par la quantité du frottement sur le cylindre & dans sa cavité ; frottement qui change selon les différentes forces motrices. Mais ces erreurs ne sont pas comparables à celles que les mêmes différences apportent dans les montres, dont les échappemens font rétrograder les roues.

L'échappement à cylindre a encore un avantage considérable ; par son moyen, le roüage, le ressort, toute la montre est moins sujette à l'usure ; la roue de rencontre ne rétrogradant pas, il en résulte bien moins de frottement sur les pivots, sur les dents des roues & des pignons.

Plusieurs défauts obscurcissent en quelque sorte toutes ces belles qualités, & font que ces sortes de montres, & en général toutes celles qui sont faites sur les mêmes principes, ne soutiennent pas toute la régularité qu'elles ont quand elles sont récemment nettoyées ; d'abord il se fait, comme je l'ai dit, un frottement sur la portion cylindrique qui y produit de l'usure, & par conséquent des variations dans la justesse. Il est vrai que pour rendre ce frottement moins sensible, on met de l'huile au cylindre ; mais par-là le mouvement de la montre devient susceptible de toutes les variations auxquelles ce fluide est sujet.

Mon pere a imaginé un moyen de remédier en partie à ces accidens : c'est de placer les courbes de façon qu'elles touchent la circonférence du cylindre & ses levres à différentes hauteurs, en les éloignant plus ou moins du plan de la roue ; de façon que (fig. 23.) si l'une vient s'appuyer en A, par exemple, sa voisine agisse en C, une autre en D, &c. par-là, si le rochet a treize, les altérations dans la régularité, causées par l'usure, peuvent être diminuées dans le rapport de treize à l'unité ; mais il faut convenir que cela rend cette roue plus difficile à faire.

Echappement des pendules à secondes de M. Graham. On a vû (article CYCLOÏDE) que les petites oscillations du pendule approchent plus de l'isochronisme que les grandes, & qu'elles sont en même tems moins sujettes à être dérangées par les inégalités de la force motrice.

Pour joüir de ces avantages, M. Graham allonge considérablement les bras de l'ancre, auxquels il fait embrasser environ la moitié du rochet, & réserve en outre une distance (fig. 21.) A B de la circonférence de ce rochet au centre de mouvement de l'ancre : de plus les parties C D, E F sont des portions de cercle décrites du centre B.

Quand la roue a écarté, par exemple, le plan incliné D P que lui opposoit un des bras, l'autre branche lui présente la portion de cercle E F ; de façon que la dent reposant successivement sur des points toûjours également distans du centre de mouvement B de l'ancre, le pendule peut achever sa vibration sans que le roüage rétrograde, comme avec l'ancre du docteur Hook.

Le témoignage avantageux que MM. les Académiciens qui ont été au Nord, ont rendu à la pendule de M. Graham, ne permet pas de douter que cet échappement ne soit un des meilleurs, quoiqu'il paroisse sujet à beaucoup de frottemens. On pourroit peut-être reprocher à l'auteur le retranchement des courbes compensatrices pratiquées sur les faces de l'ancre ordinaire. A cela il répondroit sans doute que les arcs étant extrèmement diminués, ces courbes deviendroient superflus. En effet, M. de Maupertuis a observé qu'en retranchant la moitié du poids moteur de cette pendule, ce qui réduit les arcs de quatre degrés vingt minutes à trois degrés, ces grandes différences ne causent qu'un avancement de trois secondes & demie à quatre secondes par jour : cette courbe seroit donc assez inutile, & moralement impossible à construire exactement.

Après avoir donné la description de ces différens échappemens de montre & de pendule, & après avoir fait mention des avantages & des inconvéniens de chacun d'eux en particulier, ce seroit ici le lieu de déterminer ceux qui sont les meilleurs, & qui doivent être employés préférablement aux autres. Mais si la chose est facile par rapport à ceux des pendules, l'échappement de M. Graham, & celui à deux verges perfectionné par mon pere, satisfaisant l'un & l'autre très-bien à tout ce que l'on peut exiger du meilleur échappement, il n'en est pas de même à l'égard des échappemens de montre ; car quoique l'échappement à roue de rencontre, & celui de M. Graham, ou à cylindre, réunissent diverses propriétés avantageuses, ils sont encore éloignés de la perfection requise ; leurs avantages & leurs inconvéniens semblent même tellement se balancer, qu'il paroît que si l'un doit être préféré à l'autre, ce n'est pas qu'il procure aux montres une plus grande justesse, mais parce que celle qu'il leur procure est plus durable & plus constante.

En effet, on ne peut disconvenir que les montres à échappement à cylindre n'aillent avec beaucoup de justesse, & même quelquefois, lorsqu'elles sont nouvellement nettoyées, & qu'il y a de l'huile fraîche au cylindre, avec une justesse supérieure à celle des montres à roues de rencontre, parce qu'elles ne sont sujettes alors à d'autres irrégularités (n'étant point ici question de celles qui naissent de l'action de la chaleur sur le ressort spiral), qu'à celles qui sont produites par les inégalités de la force motrice ; inégalités que cet échappement, comme nous l'avons remarqué plus haut, a la propriété de compenser. Mais cette justesse des montres à cylindre ne se soûtient pas ; car les frottemens qui sont dans cet échappement, tant sur les levres du cylindre que sur ses circonférences convexes & concaves, augmentent dès que l'huile commence à se dessécher, & produisent des variations qui diminuent bientôt la justesse de ces montres. Devenus ensuite plus considérables, ces frottemens donnent lieu à l'usure ; & à mesure qu'elle fait du progrès & que l'huile se desseche, les variations augmentent, & quelquefois à un tel point, qu'on a vû des montres à cylindre avancer ou retarder de cinq ou six minutes & plus en 24 heures, sans qu'il fût possible de parvenir à les régler.

Or les montres à échappement à roue de rencontre, bien faites, sont exemptes de pareils écarts ; leur régularité est plus durable, & elles sont moins sujettes aux influences du froid & du chaud. De tout cela il résulte que nonobstant que leur justesse ne soit pas si grande, comme nous l'avons dit, que celle que l'on observe quelquefois dans les bonnes montres à cylindre, cependant on peut dire que dans un tems donné, pourvû qu'il soit un peu long, elles iront mieux que celles-ci, c'est-à-dire que la somme de leurs variations sera moindre ; car rien n'est plus commun que de voir des montres à roüe de rencontre aller très-bien pendant des deux ou trois ans sans être nettoyées ; ce qui est très rare dans les montres à cylindre, leur justesse ne se soutenant pas si longtems : il ne leur faut pas même quelquefois un terme si long pour qu'elles se mettent à varier. On en voit qui six mois après avoir été nettoyées, ont déjà perdu toute leur justesse ; ce qui arrive ordinairement lorsque l'échappement n'est pas bien fait, ou que le cylindre n'est pas aussi dur qu'il pourroit l'être : car alors il s'use, il se tranche, & il n'y a plus à compter sur la montre. L'échappement à roüe de rencontre a encore cet avantage, qu'il est facile à faire, & les montres où on l'employe faciles à raccommoder. L'échappement à cylindre est au contraire très-difficile à faire, il y a très-peu d'horlogers en état de l'exécuter dans le degré de perfection requis, & conséquemment un fort petit nombre capable de raccommoder les montres où il est adapté ; car étant peu instruits de ce qui peut rendre cet échappement plus ou moins parfait, ils sont dans l'impossibilité de remédier aux accidens qui peuvent y arriver, & aux changemens que l'usure ou quelqu'autre cause peut y produire. Il y a en effet si peu d'horlogers en état de bien raccommoder les montres à cylindre, qu'il y en a un très-grand nombre du célebre M. Graham qui sont gâtées pour avoir passé par des mains peu habiles. Il résulte de tout ce que nous venons de dire, que les montres à échappement, à verge ou à roue de rencontre, sont en général d'un meilleur service que celles qui sont à cylindre, & que ces dernieres ne doivent être préférées que par des astronomes ou des personnes qui ont besoin d'une montre qui aille avec beaucoup de justesse pendant quelque tems, & qui sont à portée de les faire nettoyer souvent, & raccommoder par d'habiles horlogers : encore, pour qu'ils en obtiennent la justesse dont nous venons de parler, faut-il qu'elles soient très-bien faites.

Tel étoit donc l'état de l'échappement à cylindre en 1750, que nous écrivions cet article, que, tout bien examiné, nous croyions qu'il valoit mieux en général faire usage de l'échappement à roüe de rencontre. Depuis, c'est-à-dire en 1753, M. Caron le fils l'a perfectionné, ou plûtôt en a inventé un autre qui remédie si bien à un des principaux inconvéniens qu'on lui reprochoit, que nous nous croyons obligés d'en ajoûter ici la description.

Dans cet échappement, comme dans celui à cylindre, la roüe de rencontre est parallele aux platines. On donne à cette roue tel nombre de dents que l'on veut : ordinairement elle en a trente. Ces dents sont formées comme celles d'une roüe ordinaire, excepté qu'elles sont un peu plus longues & plus déliées ; elles portent à leur extrémité des chevilles qui, situées perpendiculairement à ses surfaces supérieure & inférieure, sont rangées alternativement sur ces deux surfaces, desorte qu'il y en a quinze d'un côté de la roüe, & quinze de l'autre. L'axe du balancier est une espece de cylindre creux, entaillé de façon qu'il paroît composé de deux simples portions de cylindre réunies par une petite tige placée fort près de la circonférence convexe. Cette tige porte une palette en forme de virgule, dans laquelle on distingue deux parties : l'une circulaire & concave dans la suite de la concavité du cylindre, c'est sur elles que les chevilles de la roüe de rencontre doivent se reposer ; l'autre est droite, & sert de levée ou de levier d'impulsion aux mêmes chevilles, pour les vibrations du balancier. Au point diamétralement opposé à la tige, est un pédicule qui porte une virgule ou croissant semblable au premier, placé de façon que la roue de rencontre passe entre les deux palettes, & les rencontre alternativement par ses chevilles opposées.

D'après cette courte description, il est facile de concevoir comment se fait le jeu de cet échappement. On voit, par exemple, qu'une cheville de la roue agissant sur la levée du pédicule, elle la fait tourner de dehors en-dedans ; ensuite de quoi cette cheville échappant, celle qui la suit tombe sur la partie circulaire concave qui appartient à l'autre croissant, sur laquelle elle s'appuie ou se repose jusqu'à ce que la vibration étant achevée, elle glisse & passe sur la levée de ce croissant, & la chasse de dedans en-dehors, & ainsi de suite. Il est clair par la nature & la construction de cet échappement, qu'il compense les inégalités du roüage & de la force motrice, comme celui de M. Graham, ou à cylindre, & (ce qui le rend de beaucoup supérieur à ce dernier) que ses levées ne sont point sujettes à l'usure, comme les levres du cylindre de M. Graham. Cette usure étant, comme nous l'avons observé, un des plus grands inconvéniens de son échappement, on n'aura pas de peine à découvrir la cause de cet avantage du nouvel échappement, si l'on fait attention que l'usure étant produite uniquement par l'action répetée des dents de la roue de rencontre sur les levres du cylindre, elle ne peut avoir lieu dans l'échappement que nous venons de décrire ; car les chevilles y parcourant toute la levée, il s'ensuit que le frottement qu'éprouve chacun des points de cette levée dans le tour de la roue, est à celui qu'éprouvent les levres du cylindre dans le même tour de sa roue, comme la surface des points des chevilles qui frottent sur cette levée, est à celle des faces des dents de cette même roue : or comme les chevilles peuvent être très-fines, & qu'ainsi cette surface peut n'être pas la quarantieme partie de celle des faces des dents de la roue à cylindre, le frottement sur ces levées ne sera pas la quarantieme partie de celui qui se fait sur les levres du cylindre ; & ainsi l'usure qui pourroit en résulter, sera insensible. Cet échappement a encore un autre avantage sur celui de M. Graham ; c'est que les repos s'y font à égale distance du centre, puisqu'ils se font sur la circonférence concave du cylindre ; au-lieu que dans celui de ce célebre horloger ils se font à différentes distances du centre, les dents reposant tantôt sur la circonférence concave du cylindre, & tantôt sur sa circonférence convexe.

On pourroit objecter que dans cet échappement, & on l'a même fait, le diametre intérieur du cylindre devant être égal à l'intervalle entre deux chevilles, plus une de ces chevilles, il devient plus gros par rapport à sa roue, que celui de l'échappement de Graham ; mais on répondroit que cette grosseur du cylindre n'est point déterminée par la nature du nouvel échappement, & qu'on peut le faire plus petit (ce qui est encore un nouvel avantage), comme on l'a fait effectivement depuis qu'il a été découvert.

Il étoit bien flateur pour un horloger d'avoir imaginé un pareil échappement ; mais plus il avoit lieu de s'en applaudir, plus il avoit lieu de craindre que quelqu'un ne lui enlevât l'honneur de sa découverte : c'est aussi ce qui pensa arriver à M. Caron. Cependant M. le comte de Saint-Florentin ayant demandé à l'académie royale des Sciences son jugement sur la contestation élevée entre lui & un autre horloger qui vouloit s'attribuer l'invention du nouvel échappement, elle décida le 24 Février 1754, sur le rapport de MM. Camus & de Montigny (commissaires nommés pour examiner les différens titres des contendans), que M. Caron en étoit le véritable auteur, & que celui qui lui disputoit la gloire de cette découverte, n'avoit fait que l'imiter. C'est, je crois, le premier jugement de cette espece que l'académie ait prononcé ; cependant il seroit fort à souhaiter qu'elle décidât plus souvent de pareilles disputes, ou qu'il y eût dans la république des Lettres un tribunal semblable, qui en mettant un frein à l'envie qu'ont les plagiaires de s'approprier les inventions des autres, encourageroit les génies véritablement capables d'inventer, en leur assûrant la propriété de leurs découvertes.

Au reste si nous avons rapporté cette anecdote au sujet de l'échappement de M. Caron, c'est que nous avons crû qu'elle ne seroit pas déplacée dans un ouvrage consacré, comme celui-ci, non-seulement à la description des Arts, mais encore à l'histoire des découvertes qu'on y a faites, & à en assûrer, autant qu'il est possible, la gloire à ceux qui en sont les véritables auteurs. (T)

* Echappement de M. Caron fils, corrigé. Depuis la contestation élevée entre M. Caron & M. le Paute, sur l'invention de l'échappement à virgules, il en est survenu une autre sur sa perfection, entre l'inventeur & M. de Romilly habile horloger. Cette nouvelle contestation a été aussi portée au tribunal de l'académie des Sciences. Voici en abrégé les prétentions de M. de Romilly. 1°. Dans l'échappement de M. Caron, l'axe du balancier porte un cylindre qui avoit, lors de l'invention, pour diametre intérieur l'intervalle de deux chevilles ; c'est sur cette circonférence concave que se font les deux repos de l'échappement à virgules. Le cylindre est divisé en deux par une entaille perpendiculaire à son axe, & l'on ne réserve qu'une petite colonne qui tient assemblés les deux cylindres. M. de Romilly prétend avoir réduit le diametre intérieur du cylindre à n'admettre qu'une cheville. 2°. Aux deux extrémités de l'intervalle sont deux plans en forme de virgules formant un angle dont le sommet est sur la circonférence concave du cylindre, éloignés l'un de l'autre de l'épaisseur de la roue. M. de Romilly prétend avoir rendu le sommet de l'angle que forment les plans, plus près du centre, en réduisant la circonférence concave. 3°. La roue a des chevilles rapportées à l'extrémité de ses dents, & perpendiculaires à chacun de ses plans. M. de Romilly prétend avoir tenté le premier de construire la roue, de façon que chaque dent porte deux chevilles d'une seule piece, ce qui lui permet d'échancrer les côtés de la dent pour l'utilité des grands arcs. 4°. Dans la marche d'une montre construite avec l'échappement à virgule, tel qu'il étoit lors de l'invention, les arcs, selon M. de Romilly, ne peuvent avoir plus de 150 ou 180 degrés d'étendue pour les plus grandes oscillations ; au-lieu qu'il prétend que dans l'échappement corrigé, les plus petites oscillations sont toûjours au-dessus de 240 degrés, & que les plus grandes vont à plus de 300 ; d'où M. de Romilly conclut qu'il y a diminution de frottement, meilleure oeconomie de la force, plus de solidité, plus d'étendue dans les oscillations, dans l'échappement corrigé, &c..... avantages qui sont sans doute très-réels, sans quoi M. Caron, content du mérite d'inventeur, ne revendiqueroit pas celui de réformateur ; sed adhuc sub judice lis est. C'est apparemment ce qui a déterminé M. Le Roy, de qui est l'excellent article qui précede, à nous laisser le soin de cette addition. L'habile académicien a judicieusement remarqué qu'il ne lui seroit pas convenable de prévenir la compagnie, dont il est membre, dans la décision d'une question de fait portée devant elle : aussi ne la décidons-nous pas, nous nous contentons de l'annoncer par cet extrait du mémoire justificatif que M. de Romilly a présenté à l'académie. Si l'académie décide cette nouvelle contestation, & que nous ayons occasion de rapporter son jugement, nous n'y manquerons pas.

Echappement, ou échappement de marteau, se dit d'une petite palette ou levée ayant un canon qui entre à quarré, ou se goupille sur les tiges des marteaux des montres ou pendules à répétition : c'est au moyen de ces échappemens que les dents de la piece des quarts agissent sur ces marteaux, pour les lever & les faire frapper. (T)

Mettre une montre ou une pendule d'échappement ou dans son échappement, signifie, parmi les Horlogers, donner une situation au balancier au moyen du ressort spiral, ou au pendule au moyen de la position de l'horloge, en conséquence de quoi les arcs de levée (voyez LEVEE) du balancier & du pendule, de chaque côté du point de repos, soient égaux.

On vient de voir par la description des différens échappemens des montres & des pendules, que les dents de la roue de rencontre agissent toûjours sur des palettes des plans droits ou des courbes, pour faire faire des vibrations au balancier ou au pendule ; ainsi, mettre une montre ou un pendule d'échappement, n'est autre chose que de placer le balancier ou le pendule, de façon que les dents de la roue de rencontre agissant successivement sur ces palettes ou sur ces courbes, se trouvent, dans l'instant qu'elles échappent, avoir fait parcourir au balancier ou au pendule un arc égal de part & d'autre du point de repos. Cette situation du balancier ou du pendule est fort importante ; car sans cela, pour peu que l'un ou l'autre soient un peu trop pesans par rapport à la force motrice, la montre ou le pendule seront sujets à arrêter, parce que du côté où l'arc est le plus grand, le régulateur s'opposant avec plus de force au mouvement de la roue, pour peu qu'il y ait d'inégalité dans celle du roüage, cette derniere force ne devient plus en état de surmonter la résistance du régulateur, ce qui fait arrêter l'horloge. (T)

ECHAPPEMENT, se dit encore, en Horlogerie, de petites pieces ajustées sur les tiges des marteaux d'une montre à répétition, & qui servent comme de levier à la piece des quarts pour les faire sonner. Voyez e e, fig. 62. Pl. d'Horlogerie. (T)


ECHAPPER(Marine) Voyez RAMES & VOILES.

ECHAPPER, v. neut. (Jardinage) se dit d'un arbre qui pousse avec trop de vigueur ; & comme il seroit dangereux de le laisser agir si vivement, un habile jardinier doit l'arrêter en coupant toutes les branches qui s'échappent trop. Voyez TAILLE. (K)

ECHAPPER UN CHEVAL, LE PARTIR DE LA MAIN, (Manége) expressions synonymes : c'est solliciter & exciter l'animal à une course violente, rapide, & furieuse. Elle doit être plus ou moins longue selon le besoin du cheval ou la volonté du cavalier ; volonté qui suggerée, soit par la nécessité, soit par le goût, doit toûjours se concilier avec la nature, l'inclination & la capacité de l'animal que l'on travaille & que l'on exerce.

Il n'est pas douteux que la résolution & la perfection de la course ne soient une des plus belles parties que le cheval puisse avoir : elle en garantit le courage, le nerf, la légereté, l'obéissance, la franchise naturelle.

Son irrésolution dans cette action naît principalement des défauts opposés aux unes & aux autres de ces qualités. Elle peut donc reconnoître pour causes une timidité qui ne permet pas à l'animal de hasarder ses forces en courant ; la défiance qu'il a de celle de ses membres, en conséquence de quelqu'imperfection accidentelle ou naturelle, un défaut de vûe, trop de pesanteur, une paresse qu'il ne peut vaincre, des courses trop fréquemment répétées, des châtimens cruels réitérés & administrés le plus souvent mal-à-propos dans cette même leçon, une foiblesse considérable, quelquefois encore la force de ses reins ou d'une esquine naturellement trop roide & trop retenue, le peu de liberté de ses épaules, de ses hanches, la malice, la fougue, &c.

Un cheval parfaitement mis & exercé, s'échappe non-seulement avec vigueur, sur le champ & au moindre desir du cavalier, mais il conserve son union & son ensemble, il ne s'abandonne point sur la main ou sur les épaules, sa tête est constamment ferme & bien placée.

Quand on veut refléchir sur la véritable source & sur la différence des actions & des mouvemens dont cet animal est capable, on en découvre bien-tôt l'enchaînement & la dépendance. Le trot dérive du pas pressé, comme du pas écouté & soûtenu ; du trot déterminé & délié, comme du trot uni dérive encore le galop, & du galop dérive la course de vîtesse.

Ces deux dernieres allures ne sont autre chose qu'un saut en-avant. Quoique le nombre des foulées qui frappent nos oreilles, & la succession harmonique des jambes ne soient pas exactement les mêmes dans l'une & dans l'autre, ainsi que je l'ai démontré géométriquement dans un mémoire envoyé à l'académie royale des Sciences (voyez MANEGE), il n'en est pas moins certain qu'elles ne sont effectuées que par l'élancement total de la machine entiere en-avant, & cet élancement est encore plus apparent & plus visible dans le cheval échappé.

Si le galop est le fondement de la course, il s'ensuit qu'on ne doit entreprendre de partir de la main aucun cheval, qu'on ne l'ait long-tems exercé à la leçon qui est la base de celle dont il s'agit : or nous ne pouvons le conduire au galop, qu'autant que le trot vivement battu & diligemment relevé, lui en aura facilité l'exécution ; qu'autant que ses membres commenceront à être souples & libres ; qu'autant, en un mot, qu'il aura acquis une union au-dessus de la médiocre, & qu'il ne pesera ni ne tirera à la main : d'où l'on doit conclure que les maîtres qui se flattent de déterminer, de résoudre, de dénoüer des poulains en les échappant, tombent dans l'erreur la plus grossiere ; puisque d'un côté ils omettent la condition indispensable de la gradation des leçons indiquée par la gradation même ; c'est-à-dire par l'ordre & la dépendance naturelle des mouvemens possibles à l'animal ; & que de l'autre ils ne tendent qu'à mettre ces poulains sur les épaules, à les éloigner de tout ensemble, à les énerver, à en forcer l'haleine, à donner atteinte à leurs reins encore foibles, à les appesantir, à leur offenser la bouche, & à leur suggérer souvent une multitude infinie de défenses.

Non-seulement la leçon du galop doit précéder celle du partir de la main, mais on ne doit dans les commencemens échapper le cheval que du galop même : la raison en est simple. Toute action qui demande de la vîtesse, ne peut être operée que par la véhemence avec laquelle le derriere chasse le devant au moyen des flexions & des détentes successives des parties dont il est formé ; or le galop étant la plus promte de toutes les allures, & ces flexions ainsi que ces détentes nécessaires étant la source de son plus de célérité, il est constant que l'animal qui galope, est plus disposé au partir de la main que dans toute autre marche. Je dis plus ; la course n'est à proprement parler, qu'un train de galop augmenté. Prenez en effet insensiblement cette derniere action, elle acquerra infailliblement des degrés de vélocité, & ces degrés de vélocité auxquels vous parviendrez insensiblement, vous donneront précisément ce que nous nommons véritablement échappées, course de vîtesse. Par cette voie vous ne serez point obligé de châtier l'animal, d'employer les éperons, qui très-souvent le gendarment, de vous servir de la gaule, de crier, d'user de votre voix pour le hâter, selon la maniere ridicule de nombre d'écuyers étrangers : le tems, la pratique de la course détermineront votre cheval à cette diligence & à cette résolution qu'elle exige ; vous gagnerez son consentement, vous lui suggérerez le pouvoir d'obéir, vous lui donnerez une haleine suffisante, & vous n'accablerez pas indiscrettement son naturel & sa force.

Les moyens d'accélerer ainsi l'action du galop, ne sont pas de rendre toute la main & d'approcher vivement les jambes ; ce seroit abandonner le cheval & le précipiter sur son devant. Le cavalier doit donc, son corps étant toûjours en-arriere, diminuer peu-à-peu la fermeté de l'appui, & accompagner au même instant cette aide de celles des jambes. Celles-ci, qui consistent ou dans l'action de peser sur les étriers, ou d'approcher les gras de jambes, ou de pincer, seront appliquées relativement à la sensibilité de l'animal, que l'on châtiera prudemment & avec oeconomie, lorsqu'elles ne suffiront pas, mais elles ne seront fournies qu'en raison de la diminution de l'appui, c'est-à-dire qu'elles n'augmenteront de force qu'à mesure du plus ou moins de longueur des rênes. Dès que ce contrebalancement ou cet accord de la main & des jambes n'est pas exactement observé, le partir de la main est toûjours imparfait. La fermeté de la main l'emporte-t-elle ? le devant est trop retenu, & le derriere trop assujetti. L'un se trouve à chaque tems dans un degré d'élevation qui le prive de la faculté de s'étendre & d'embrasser librement le terrein, & l'autre dans une contrainte si grande, que les ressorts des reins & des jarrets, uniquement occupés du poids & du soûtien des parties antérieures, ne sauroient se développer dans le sens propre à les porter ou à les pousser en-avant. La force des jambes au contraire est-elle supérieure ? ni le devant ni le derriere ne sont assez captivés ; d'un côté, le devant n'étant nullement soûtenu, ne quitte terre que par sa propre percussion, & seulement pour fuir plûtôt que pour obéir à l'effort de l'arriere-main, qu'il n'essuie point sans danger : de l'autre part, ce même arriere-main continuellement obligé à cet effort par les jambes, qui ne cessent de l'y déterminer, & ne rencontrant dans le devant ou dans la main aucun point de soûtien capable de réagir sur les parties, est malgré lui dans un état d'extension, & par conséquent hors de cette union & de cet ensemble qui doivent en maintenir la vigueur & l'activité ; le cavalier invite donc alors simplement l'animal à ce mouvement rapide, mais il l'abandonne & le prive par ce défaut, d'harmonie dans les parties qui doivent aider de tous les secours qui tendroient à lui rendre cette action moins difficile.

L'habitude de cette accélération étant acquise, on ne court aucun risque de l'exciter à la course la plus furieuse, en passant toûjours par les intervalles qui séparent le galop & cette même course. Lorsqu'il y sera parfaitement confirmé, & qu'il fournira ainsi cette carriere avec aisance, on entreprendra de l'échapper tout d'un coup sans égard à ces mêmes intervalles, & pour cet effet les aides toûjours dans une exacte proportion entr'elles seront plus fortes, plus promtes, sans néanmoins être dures, & sans qu'elles puissent encore en surprenant l'animal desordonner le partir.

Ce n'est que par l'obéissance du cheval & par la facilité de son exécution, que nous pouvons juger sainement de sa science & de ses progrès. Ce n'est aussi qu'en consultant ces deux points, que nous distinguerons le vrai tems de lui suggérer des actions qui lui coûteront davantage, & qui même le rebuteroient si nous n'en surmontions, pour ainsi dire, nous-mêmes toutes les difficultés, en l'y préparant & en l'y disposant dans la chaîne des leçons qu'il reçoit de nous.

Le cheval obéissant au partir, doit être également soûmis à l'arrêt. Outre que le partir, qui lui est devenu facile, est un mouvement plus naturel, il l'offense moins que le parer, dans lequel, sur-tout après une course violente, ses reins, ses jarrets, & sa bouche sont en proie à des impressions souvent douloureuses : on doit donc user des mêmes précautions pour l'y amener insensiblement. La vîtesse de la course sera pour cet effet peu-à-peu ralentie, & l'on suivra dans ce rallentissement ou dans cette dégénération, les mêmes degrés qui en marquoient l'augmentation, lorsqu'il s'agissoit d'y résoudre entierement l'animal. Je m'explique, de la course la plus véhémente venez à une action moins rapide ; de cette action moins rapide, passez à un mouvement encore moins promt ; rentrez, en un mot, dans celui qui constitue le galop, & formez votre arrêt. En parcourant de cette maniere les espaces dont nous avons parlé, & en remontant ensuite successivement, & avec le tems, à ceux qui sont les plus voisins de l'action furieuse, vous accoûtumerez enfin le cheval à parer nettement, librement, & sans aucun danger dans cette même action.

Lorsque du galop étendu ainsi que du galop raccourci il s'échappe sans peine & avec vigueur, on peut essayer de le partir sur le champ du trot déterminé & du trot uni. Si son obéissance est entiere, on tentera de l'échapper du pas allongé, du pas d'école, de l'arrêt, du reculer, de l'instant même du repos. Les aides nécessaires alors ne different point de celles auxquelles on doit avoir recours pour l'enlever au galop dans les uns & dans les autres de ces cas (voyez GALOP) ; & celles qu'il faut employer pour le partir de la main au moment où il a été enlevé, sont précisément les mêmes que celles qu'on a dû pratiquer en l'échappant tout-à-coup de cette allure promte & pressée.

Rien n'est plus remarquable que la différence des effets d'une seule & même leçon dispensée savamment, avec ordre, & avec patience, ou donnée sans connoissance & avec indiscrétion. Les réflexions suivantes seront autant d'aphorismes de cavalerie, d'autant plus utiles sans doute, que l'on ne trouve dans les auteurs qui ont écrit sur notre art aucuns principes médités, & que les écuyers qui ne s'adonnent qu'à la pratique, ne sont pas moins stériles en maximes & en bons raisonnemens.

Les courses de vitesse doivent être plus ou moins longues & plus ou moins courtes.

Elles seront longues, relativement aux chevaux qui se retiennent. Si elles étoient courtes, bien loin de les déterminer, elles les retiendroient davantage, ils deviendroient rétifs ou ramingues ; & nonseulement ils s'arrêteroient d'eux-mêmes, mais ils s'uniroient bien-tôt au moment où on voudroit les partir, & profiteroient de cet ensemble pour résister & pour desobéir.

Tout cheval qui se retient dans la course doit être chassé avec encore plus de vélocité, & l'on ne doit point l'arrêter qu'il ne se soit déterminé, & qu'il n'ait répondu aux aides ou aux châtimens.

On droit craindre d'échapper avec violence dans les commencemens les chevaux éloignés de l'union, ou pour lesquels l'ensemble est un travail, ainsi que ceux qui sont pesans & qui s'abandonnent. Souvent les uns & les autres ne peuvent, pour fuir avec promtitude & avec vélocité, débarrasser leurs jambes surchargées par le poids de leur corps & de leurs épaules ; au moment où ils voudroient s'enlever, ils ressentent une peine extrême, & dans l'instant du partir ils se brouillent & tombent.

Il seroit encore dangereux de les arrêter trop tôt, en deux ou trois falcades ou tout d'un trait. Communément ils partent sur les épaules, & non sur les hanches, ainsi ils s'appuient totalement sur la main, qui ne peut supporter ce fardeau, & qui ne sauroit assez soûtenir l'animal pour empêcher qu'il ne trébuche.

Quant aux chevaux ramingues & paresseux, on ne doit point redouter ces accidens, parce que l'un & l'autre de ces défauts les portent à s'unir ; aussi devons-nous les partir beaucoup plûtôt avec rapidité ; nous y sommes même obligés pour leur enseigner à s'échapper comme il faut, & pour leur faire mieux entendre ce que nous exigeons d'eux.

Il en est de même des chevaux mal disciplinés & desobéissans. Il est nécessaire de les échapper librement, & qu'ils fuient avec véhémence quoiqu'ils soient desunis ; ils se défendroient inévitablement si l'on exigeoit d'abord un ensemble, qu'ils acquerront d'autant plus facilement dans la suite, que les reins & les parties postérieures de l'animal, astraintes dans la course à de grands mouvemens, se dénoüent de plus en plus par cet exercice, deviennent plus légers, & parviennent enfin à ce point de souplesse d'où dépend spécialement l'union.

Nombre de chevaux noüés en quelque façon, ne relevent point assez en galopant. L'action de leurs jambes antérieures est accompagnée d'une roideur qui frappe tous les yeux : dans les uns elle ne part que de l'articulation du genou, & non de l'épaule ; & dans les autres elle procede de l'épaule, & l'articulation du genou ne joue point. On eût remédié à ce vice naturel, par un trot d'abord déterminé & délié, & ensuite par un trot uni & exactement soûtenu. S'il se trouve joint à celui d'être bas du devant, long de corps, & dur d'esquine, il est inutile d'espérer de tirer aucun parti de l'animal dans la course de vitesse : la peine qu'il a de se rassembler, l'impossibilité dans laquelle est le devant de répondre à l'effort du derriere, le peu de grace, de facilité, & de sûreté dans son exécution au galop, doivent nous faire présumer qu'il est encore moins capable d'une allure, dans laquelle le danger d'une chûte est plus pressant. Il arrive de plus que ces mêmes chevaux ne parent & ne s'arrêtent jamais du galop. Le derriere arrivant trop subitement sur le devant toûjours lent, parce qu'il est embarrassé, les parties de celui-ci se trouvent si pressées, qu'elles ne peuvent se dégager ensemble ; l'animal est donc forcé de passer à l'action du trot pour méditer son arrêt, & souvent encore n'en a-t-il pas le tems, & succombe-t-il malgré lui : or c'est une regle de ne jamais échapper un cheval, s'il n'a la connoissance & la liberté entiere du parer ; ainsi à tous égards la leçon du partir de la main ne sauroit convenir aux chevaux dont il s'agit.

Ceux qui sont déterminés, mais qui font montre de beaucoup de paresse, doivent être exercés à des courses, plûtôt courtes que longues, mais réitérées plusieurs fois. On doit néanmoins faire attention que le partir & le repartir de la main furieusement & coup sur coup, sont contraires à la legereté & à la facilité de la bouche, & suggerent encore bien des défenses, telles que celles de forcer la main, de refuser de partir, de s'arrêter de soi-même, &c.

Les courses longues & répétées mettent un cheval sur la main & sur les épaules ; elles épuisent encore ses forces, & lui font perdre nécessairement sa résolution : elles sont utiles à celui qui est embarrassé, & dans lequel des mouvemens trides dénotent un ensemble naturel. Il est même à propos de lui permettre de s'abandonner un peu, afin qu'il embrasse plus franchement le terrein ; car plus ses membres s'étendront, plus il se développera, & moins il profitera de sa disposition à se trop asseoir pour desobéir.

La rigidité de l'esquine, la jonction trop intime des vertebres lombaires entr'elles, sont souvent la principale cause de la difficulté que le cheval a de s'unir dans les actions quelconques auxquelles le cavalier veut le porter. Il n'est pas de moyen plus sûr d'assouplir cette partie, que celui de le travailler dans des chemins déclives, aprés quoi on l'y échappe plus ou moins vivement & avec succès.

On ne doit point multiplier les partir de main pour les chevaux fougueux, & qui se portent en-avant avec trop d'ardeur. Les chevaux coleres sont assez enclins par eux-mêmes à l'inquiétude, sans les y inciter par la violence de la course. A l'égard de ceux qui sont timides, paresseux, & flegmatiques, ils se résolvent difficilement à la diligence & à l'effort qu'elle exige ; souvent aussi nous resistent-ils, & reculent-ils plûtôt qu'ils n'avancent, lorsque pour les déterminer au moment du départ nous approchons nos jambes.

Il faut, relativement aux lieux, varier les leçons, les échappées, & les arrêts. Un cheval exercé constamment sur le même terrein, obéit communément moins par sentiment que par habitude, & pour peu qu'on lui demande quelque action différente de celle à laquelle il est accoûtumé dans telle ou telle portion de ce terrein, il est prêt à se defendre.

Ceux qui consentent trop aisément à l'arrêt, quoique résolus & déterminés, parent souvent d'eux-mêmes, & s'offensent fréquemment les reins & les jarrets.

Un cheval fait doit être rarement échappé : on ne doit l'exercer au partir de main que pour maintenir sa vitesse, & il faut toûjours le remettre au petit galop, & l'y finir.

Les chevaux vîtes & courageux qui ont fait de grandes courses, flageollent ordinairement sur leurs jambes.

La furie de la course précipite dans une fougue extrème le cheval juste à quelque beau manége, elle le rend incapable d'obéissance & de précision, le desunit, le jette sur la main, & falsifie enfin son appui.

Cette leçon est encore d'une véritable inutilité aux chevaux de guerre ; la vîtesse leur est en effet moins nécessaire qu'une rapidité médiocre & écoutée, suivie d'une grande franchise de bouche ; car on ne part pas à toute bride pour charger & pour attaquer l'ennemi, autrement les chevaux seroient hors d'haleine avant que les hommes en vinssent aux mains.

On échappe des chevaux, qui falsifient leur galop. Voyez GALOP.

On les part de la main, pour en empêcher les défenses. Voyez FANTAISIE.

ECHAPPER, (Fauconn.) se dit d'un oiseau qu'on a en main, & qu'on lâche en plaine campagne pour le faire voler aux oiseaux de proie.


ECHARou ESCHARA, s. m. (Hist. nat.) corps marin de substance pierreuse, de couleur blanche, & de figure très-singuliere. Il est composé de lames plates contournées en différens sens, & criblé de trous disposés régulierement comme ceux d'un réseau : c'est pourquoi on a donné à l'eschara le nom de dentelle de mer, ou de manchette de Neptune. On le regardoit comme une plante, avant que M. Peissonel medecin de Marseille, eût découvert qu'il étoit formé par des insectes de mer, comme bien d'autres prétendues plantes marines. Voy. POLYPIER, plante marine. (I)


ECHARDONNER(Jard.) c'est ôter les chardons d'une terre. (K)


ECHARDONNOIRS. m. (Oecon. rustiq.) petit crochet tranchant, emmanché au bout d'un bâton. On s'en sert pour nettoyer les terres des chardons & autres mauvaises herbes.


ECHARNERv. act. terme de Corroyeur, le même que drayer. Voyez DRAYER. Voyez aussi l'art. CORROYEUR.


ECHARNOIRinstrument de Corroyeur. Voyez BOUTOIR, & les fig. 3. & 4. Pl. du Corroyeur.


ECHARNURESS. f. (Corroyeur) morceau de cuir tanné, que le corroyeur a enlevé de dessus la peau qu'il corroye avec la drayoire, ou écharnoir. Les Corroyeurs se servent des écharnures pour essuyer le cuir quand il a été crêpi. Echarnure signifie aussi l'action de l'ouvrier qui écharne, & la façon qui se donne en écharnant.


ECHARPES. f. terme de Marchand de modes, espece d'ajustement. Il faut distinguer dans l'écharpe le corps & les pendans, quoique l'un & l'autre tiennent ensemble. Le corps est fait comme celui de la mantille, & est beaucoup plus long ; il s'attache par enhaut au collet de la robe par-derriere, & vient pardevant se poser tout le long du parement, où il est arrêté : cet ajustement forme la coquille par en-bas, & vient se poser sur la botte de la manche, ce qui forme avec le falbala, une manchette de taffetas découpé. Les devants sont assujettis avec deux cordons, qui se nouent par derriere en-dessous du corps de l'écharpe. Les pendans sont attachés par-devant, & descendent des deux côtés, & sont faits comme une étole ; mais sont beaucoup plus larges, & garnis de falbalas, de frange de soie, ou de dentelle. Le derriere est aussi garni de plusieurs rangs de falbalas, de dentelle, &c.

La mode des écharpes est fort ancienne, & toutes les femmes en portoient autrefois.

* ECHARPE (ordre de l') Hist. mod. pendant la guerre que se firent Jean I. roi de Castille, & Jean I. roi de Portugal, les Anglois ayant assiégé Palancia dans le royaume de Léon, qui se trouvoit alors dépourvûe d'hommes ; & toute la noblesse ayant suivi le prince en campagne, les dames défendirent la ville, repousserent l'assaut de l'ennemi, le harcelerent par des sorties, & le contraignirent de se retirer. Pour recompenser leur valeur, Jean leur permit de porter l'écharpe d'or sur le manteau, & leur accorda tous les priviléges des chevaliers de la bande ou de l'écharpe. La date de cet ordre est incertaine : on en place l'institution entre 1383 & 1390.

ECHARPE, espece de bandage avec lequel on soûtient la main, l'avant-bras, & le bras blessés.

Pour bien faire l'écharpe, on prendra une serviette fine, qui aura au moins deux tiers d'aulne en quarré ; on la pliera d'un angle à l'autre par une diagonale, qui laissera à cette serviette la figure d'un triangle ; on passera cette serviette ainsi pliée, entre le bras & la poitrine du malade, de maniere que l'angle droit se trouve sous le coude, & le grand côté du triangle sous la main. Des deux angles aigus, l'un sera passé sur l'épaule saine, & l'autre en remontant ; & recouvrant l'avant-bras & l'épaule malade, passera derriere le cou, pour venir joindre l'autre angle de l'écharpe sur l'épaule du côté opposé, où ces deux angles seront cousus ensemble & arrêtés à une hauteur convenable, pour tenir l'avant-bras plié presqu'en angle droit. On prendra ensuite à l'endroit du coude, les deux angles droits de la serviette ; on les repliera proprement, pour en envelopper la partie inférieure du bras ; & on les attachera ensemble, & avec le corps de l'écharpe, par le moyen d'une forte épingle.

Cette écharpe soûtient exactement l'avant-bras & le coude ; tout le membre se trouve enveloppé depuis l'épaule jusqu'au bout des doigts, & l'on ne risque point que le malade en agissant imprudemment, dérange son appareil. (Y)

ECHARPE, (Marine) on donne quelquefois ce nom, mais improprement, aux aiguilles de l'éperon. (Z)

ECHARPE, en terme de Blason, est une bande ou fasce, qui représente une espece de ceinture ou de baudrier militaire.

Elle se porte comme le bâton senestre ; mais est plus large, & continuée hors des bords de l'écu : au lieu que le bâton se termine avec l'écu. Ainsi l'on dit : un tel porte d'argent à l'écharpe d'azur. Voyez nos Pl. de Blason. Voyez aussi BATON.

ECHARPE, en Architecture ; c'est dans les machines une piece de bois avancée au-dehors, à laquelle est attachée une poulie qui fait l'effet d'une demi-chevre, pour enlever un médiocre fardeau. Et c'est en Maçonnerie, une espece de cordage pour retenir & conduire un fardeau en le montant. On dit aussi écharper, pour haler & chabler une piece de bois, voyez CABLE. (P)

ECHARPE, voyez CEINTURE. (P)

ECHARPE D'UNE POULIE, voyez CHAPE & POULIE.

ECHARPES, (Hydraul.) tranchées faites dans les terres en forme de croissant, pour ramasser les eaux dispersées d'une montagne, & les recueillir dans une pierrée. (K)

ECHARPE, en terme de Menuisier ; c'est une demi-croix de S. André. On en met derriere les portes entre les barres. Voyez les Planches de Menuiserie.


ECHARPÉadj. se dit dans l'Art militaire, pour avoir beaucoup souffert, ou beaucoup perdu par le feu ou le fer de l'ennemi. Ainsi l'on dit, un tel régiment fut écharpé dans une telle bataille, un tel combat, &c. lorsqu'il y a fait une grande perte.

On dit aussi qu'un ouvrage est écharpé, lorsqu'il peut être battu par un angle moindre que 20 degrés. Voyez BATTERIE D'ECHARPE. Les flancs du comte de Pagan, qui font un angle de plus de 100 degrés avec la courtine, peuvent être écharpés du chemin couvert, opposé au bastion auquel ils appartiennent. Voyez FORTIFICATION. (Q)


ECHARSS. m. (à la Monnoie) il se dit de l'aloi d'une piece au-dessous du titre prescrit par les ordonnances. Une monnoie est en échars, lorsqu'elle est au-dessous du degré de fin qu'elle devroit avoir. Voyez ECHARSETE.

ECHARS, adj. (Marine) on dit quelquefois vent échars, que le vent n'est ni favorable ni fixe, & qu'il saute de moment en moment d'un rhumb à l'autre. (Z)


ECHARSERv. n. (Mar.) on dit le vent écharse, lorsqu'il est foible, inconstant, & peu favorable pour faire route. (Z)


ECHARSETÉadj. (à la Monnoie) toute piece de monnoie qui est au-dessous du titre prescrit par les ordonnances, abstraction faite du remede de loi, est dite écharseté.

Les ordonnances sont formelles contre les écharsetés ; le directeur qui en est convaincu est condamné à restitution, lorsqu'elles sont legeres : mais si l'écharseté est trop loin du remede, il est des punitions plus rigoureuses. Echarseter, c'est tromper & le roi & l'état. Voyez l'article MONNOIE.


ECHASSES. f. en Architecture, regle de bois mince en maniere de latte, dont les ouvriers se servent pour jauger les hauteurs & les retombées des voussoirs, & les hauteurs des pierres en général. (P)

ECHASSES D'ECHAFAUD, (Architecture) grandes perches debout, nommées aussi baliveaux, qui liées & entées les unes sur les autres, servent à échafauder à plusieurs étages, pour ériger les murs, faire les ravalemens & les regrattemens. (P)

ECHASSE, (Coupe des pierres) est une regle de bois de quatre piés de long & de trois pouces de large, divisée en piés, pouces, & lignes, dont les appareilleurs se servent pour y marquer les hauteurs, longueurs, épaisseurs dont ils ont besoin, pour les porter commodément dans le chantier, où ils voyent les pierres qui leur conviennent, & en donnent les mesures. (D)


ECHAUDÉS. m. (Jard.) figure triangulaire que l'on donne souvent à une piece de bois, lorsque le terrein ou quelque autre raison y assujettit. Les échaudés & gâteaux étoient autrefois triangulaires, ce qui aura pû donner le nom à cette figure. (K)

ECHAUDE, (Pâtissier) c'est une petite piece de pâtisserie faite d'une pâte mollette, détrempée dans du levain, du beurre, & des oeufs. Il y a des échaudés au sel, dans lesquels on ne met que du sel, sans beurre ni oeufs ; au beurre, dans lesquels ni oeufs ni sel ; & aux oeufs, dans lesquels on ne met que des oeufs.


ECHAUDOIRS. m. (Bouch.) il se dit & des chaudieres où les Bouchers Tripiers font cuire les abatis de leurs viandes, & des lieux où sont placées ces chaudieres.

* ECHAUDOIR, (Teinture, Draperie, &c.) il se dit aussi & des chaudieres & des lieux où ces ouvriers dégraissent leurs laines.


ECHAUFFAISONS. f. ECHAUFFEMENT, s. m. (Medecine) on appelle ainsi vulgairement toute maladie qui est causée par une trop grande agitation du corps, qui en augmente la chaleur. (d)


ECHAUFFANTECHAUFFANT

Le véritable caractere de l'échauffant, pris dans ce sens précis, est que son action puisse s'étendre jusqu'à exciter la fievre dans le plus grand nombre de sujets.

Les effets manifestes de l'action plus modérée des remedes échauffans, pour ne parler d'abord que des médicamens, doivent être de porter la chaleur animale à un degré intermédiaire, entre la chaleur naturelle & la chaleur fébrile ; mais cet état qui seroit l'échauffement proprement dit, n'a pas été assez exactement déterminé : & peut-être lorsqu'il se soûtient pendant un certain tems, ne differe-t-il pas essentiellement de la fievre.

Quoi qu'il en soit, ce n'est pas par l'augmentation réelle de chaleur que se détermine l'incommodité appellée communément échauffement. Un sentiment incommode de chaleur dans toute l'habitude du corps, ou dans diverses parties ; une disposition à la sueur, ou une sueur actuelle ; la soif plus ou moins pressante ; de fréquentes envies d'uriner, suivies d'une évacuation peu abondante d'urines rouges & foetides, & qu'on trouveroit apparemment trop peu aqueuses ; la constipation, les démangeaisons de la peau, les rougeurs au visage, le saignement de nez, les paroxysmes vifs & douloureux d'hémorrhoïdes seches ; l'insomnie ou le sommeil leger, inquiet, & interrompu ; une pente violente & continuelle aux plaisirs de l'amour ; l'image la plus complete de ces plaisirs, souvent présentée dans les songes, avec ou sans émission de semence ; les érections fréquentes : voilà les symptomes qui constituent l'incommodité généralement connue sous le nom d'échauffement.

Les remedes qui peuvent produire tous ces symptomes, ou le plus grand nombre, sont : les corps actuellement chauds, soit qu'on les prenne intérieurement, tels que l'eau, le thé, & les autres boissons de cette espece, avalées très-chaudes ; soit qu'on les applique extérieurement, comme un bain très-chaud ; les vins & liqueurs spiritueuses, les alkalis volatils, animaux, & végétaux ; les sucs, les eaux distillées, les décoctions, les infusions, ou les extraits des plantes alkalines ; les plantes à saveur vive, analogue à celles des précédentes, comme ail, oignon, capucine, &c. les plantes aromatiques, âcres, ou ameres ; les baumes, les huiles essentielles, les résines, & les gommes-résines ; les martiaux ou préparations du fer ; tous les vrais sudorifiques, & les diurétiques vraiment efficaces ; tous les aphrodisiaques reconnus, comme les cantharides, dont la dangereuse efficacité n'est pas douteuse, les truffes, les artichaux, les champignons, &c. s'il est vrai ce que le proverbe publie de la merveilleuse vertu de ces végétaux, les épispastiques, & les caustiques appliqués extérieurement. Voyez tous ces articles particuliers.

Tous les remedes que nous venons de nommer, sont des échauffans légitimes ; ils en ont la propriété distinctive. Leur usage immodéré peut allumer la fievre, & ils sont distingués par-là d'une foule de prétendus échauffans, connus dans les traités de matiere médicale, & dans le jargon ordinaire de la Medecine, sous le nom d'incisifs, d'atténuans, de remedes qui foüettent, qui brisent le sang & la lymphe, &c. Voyez INCISIF. Parmi ces remedes chauds exactement altérans, presque tous indifférens, ou du moins sans vertu démontrée, aucun n'est peut-être plus gratuitement qualifié que l'écrevisse ou la vipere. Voyez ECREVISSE & VIPERE.

Quant aux alimens échauffans, on ne sait point encore par expérience qu'il y ait des alimens proprement dits, qui possedent d'autre propriété que la qualité nutritive. Ainsi tout ce que les auteurs des traités de diete nous ont dit sur la qualité échauffante de la chair de certains animaux ; ce que des medecins d'une école très-célebre pensent des bouillons de boeuf, qu'ils se garderoient bien de permettre dans les maladies aiguës ; ce qu'on nous raconte de la chair des vieux animaux, sur-tout des mâles des animaux lascifs : tout cela n'est pas plus réel, du moins plus constaté que les dogmes du galénisme sur la même matiere. Voyez GALENISME & QUALITE.

Les alimens ne paroissent donc être réellement échauffans, que par les assaisonnemens ; & le medecin peut, en variant ces assaisonnemens, ou en les supprimant, prescrire un régime échauffant, rafraîchissant, indifférent, &c.

Au reste, les alimens quels qu'ils soient, même considérés avec leurs assaisonnemens, sont à-peu-près indifférens dans l'état sain, ou ils le deviennent par l'habitude ; ce n'est que dans la maladie, dans la convalescence, ou pour un sujet foible & valétudinaire, qu'il importe de défendre ou de prescrire des alimens échauffans. Voyez REGIME.

Outre les médicamens & les alimens, il est plusieurs autres causes d'échauffement auquel notre corps est exposé. Un climat chaud, un jour chaud, une saison chaude, un soleil brûlant, en un mot la chaleur extérieure, échauffe réellement. Voyez CLIMAT, ETE, LEILLEIL. L'exercice violent échauffe, la veille échauffe, l'exercice vénérien échauffe, mais plus encore l'appetit vénérien non-satisfait, sur-tout lorsqu'il est irrité par la présence de certains objets, ou qu'il s'est emparé d'une ame livrée à toute l'énergie de ce sentiment dans une retraite oisive ; l'étude opiniâtre, la méditation profonde & continue échauffent ; le jeûne échauffe ; les austérités, & sur-tout la flagellation, échauffent très considérablement ; le jeu échauffe ; les fréquens accès de plusieurs passions violentes échauffent, &c. Voyez tous ces articles particuliers, & CHALEUR ANIMALE CONTRE NATURE. Il faut observer que toutes les causes dont il s'agit ici, sont des échauffans proprement dits ; mais qui different des médicamens échauffans, en ce que l'action des premiers n'est efficace qu'à la longue, & qu'ils procurent aussi un échauffement plus constant, plus opiniâtre, un échauffement chronique : au lieu que l'action des derniers est plus promte, & qu'ils produisent aussi un effet plus passager, une incommodité qu'on pourroit appeller aiguë, en la comparant à la précédente.

Les échauffans sont très-redoutés dans la pratique moderne (Voyez CHALEUR CONTRE NATURE), & jamais on ne s'avise de prescrire un échauffant comme tel ; l'effet échauffant n'est jamais un bien, un secours indiqué ; l'échauffement n'est pas un changement avantageux que le praticien se propose : c'est toûjours un inconvénient inévitable, attaché à un secours utile d'ailleurs.

Quant à la maniere de remédier à l'effet excessif des échauffans, aux inconvéniens qui suivent leur application, à l'échauffement maladif en un mot, voy. CHALEUR ANIMALE CONTRE NATURE. (b)


ECHAUFFÉadj. (Maréchallerie & Manége) bouche échauffée. On donne un coup de corne à un cheval qui a la bouche échauffée. Voyez CORNE.


ECHAUFFÉES. f. (Fontaines salantes) C'est ainsi qu'on nomme dans ces fontaines le premier travail du salinage.


ECHAUFFEMENTsubst. m. (Maréchallerie) Un échauffement excessif cause la courbature aux chevaux. Voyez COURBATURE.


ECHAUFFERv. act. (Agriculture & Jardinage) un terrein, c'est l'amander par de bons engrais. (K)

ECHAUFFER, S'ECHAUFFER SUR LA VOIE, (Vénerie) c'est la suivre avec ardeur.


ECHAUGUETTES. f. (Fortificat.) loge de sentinelle, loge de bois ou de maçonnerie faite pour garantir la sentinelle des injures de l'air.

Ces loges se placent ordinairement dans les fortifications sur les angles flanqués des bastions ; sur ceux de l'épaule ; & quelquefois dans le milieu de la courtine. Voyez GUERITE. Harris & Chambers. (Q)


ECHAULER(Oeconomie rustique) c'est arroser le blé qu'on veut semer de chaux amortie dans de l'eau. Il y a des provinces où cela se pratique encore. Pour cet effet on met neuf à dix seaux d'eau froide dans un baquet ; on y jette environ vingt-trois livres de chaux vive. On ajoûte là-dessus un seau d'eau chaude ; on remue jusqu'à ce que la chaux soit éteinte, alors on prend une corbeille d'osier ; on y met du blé ; on plonge la corbeille pleine dans le baquet ; l'eau de chaux y entre & comble le blé ; on a un morceau de bois, on tourne & retourne le blé dans cette eau ; on enleve la corbeille, l'eau s'enfuit ; on la laisse s'égoutter dans le baquet ; on ôte le grain de la corbeille ; on l'expose ou au soleil sur des draps, ou à l'air dans un grenier ; & l'on recommence la même opération sur de l'autre blé dans la même eau, jusqu'à ce qu'on en ait assez d'échaulé. On le laisse reposer quinze à seize heures ; passé ce tems on le remue toutes les quatre heures, jusqu'à ce qu'il soit bien sec. Alors on le seme.

Il y a des laboureurs qui échaulent autrement. Ils font un lit de blé de l'épaisseur de deux pouces ; ils l'arrosent d'eau claire, puis ils repandent dessus un peu d'alun & de chaux pulvérisés ; ils font un second lit de la même épaisseur qu'ils arrosent pareillement d'eau claire, & sur lequel ils répandent aussi de l'alun & de la chaux pulvérisés, & ainsi de suite, stratum super stratum. Cela fait, ils remuent le tas, le relevent dans un coin, l'y laissent un peu suer, & s'en servent ensuite pour semer.


ECHAUXS. m. pl. (Oeconomie rustique) rigoles ou fossés destinés à recevoir les eaux, après qu'elles ont abreuvé une prairie. Les échaux veulent être entretenus avec soin, écurés de tems en tems. On les appelle aussi fossés d'égouts.


ECHÉANCES. f. (Jurisprud.) est le jour auquel on doit payer ou faire quelque chose.

L'échéance d'une obligation, promesse, lettre de change, est le terme auquel doit se faire le payement sur l'échéance des lettres de change, Voyez au mot LETTRES DE CHANGE.

Dans les délais d'ordonnance, tels que ceux des ajournemens ou assignations, l'échéance est le jour qui suit l'extrémité du délai ; car on ne compte point le jour de l'échéance dans le délai, dies termini non computatur in termino, de sorte, par exemple, qu'un délai de huitaine est de huit jours francs, c'est-à-dire que l'on ne compte point le jour de l'exploit, & que l'échéance n'est que le dixieme jour. Voyez DELAI.

Au contraire dans les délais de coûtume, le jour de l'échéance est compris dans le délai ; ainsi quand la coûtume donne an & jour pour le retrait lignager, il doit être intenté au plus tard dans le jour qui suit l'année révolue, depuis qu'il y a ouverture au retrait. Voyez RETRAIT. (A)


ECHECHIRIAS. f. (Myth.) déesse des treves ou suspensions d'armes ; elle avoit sa statue à Olympie ; elle étoit représentée comme recevant une couronne d'olivier.


ECHECSS. m. pl. (JEU DES) Le jeu des échecs que tout le monde connoît, & que très-peu de personnes jouent bien, est de tous les jeux où l'esprit a part, le plus savant, & celui dans lequel l'étendue & la force de l'esprit du jeu peut se faire le plus aisément remarquer. Voyez JEU.

Chaque joüeur a seize pieces partagées en six ordres, dont les noms, les marches, & la valeur sont différentes. On les place en deux lignes de huit pieces chacune, sur un échiquier divisé en soixante-quatre cases ou quarrés, qui ne peuvent contenir qu'une piece à la fois. Chaque joüeur a une piece unique qu'on nomme le roi. De la conservation ou de la perte de cette piece dépend le sort de la partie. Elle ne peut être prise, tant qu'il lui reste quelque moyen de parer les coups qu'on lui porte. La surprise n'a point lieu à son égard dans cette guerre ; on l'avertit du danger où elle est par le terme d'échec, & par-là on l'oblige à changer de place, s'il lui est possible, afin de se garantir du péril qui la menace. S'il ne lui reste aucun moyen de l'éviter, alors elle tombe entre les mains de l'ennemi qui l'attaquoit, & par la prise du roi, la partie est décidée, ce que l'on exprime par les mots d'échec & mat.

Telle est l'idée générale du systeme de ce jeu : son excellence a tenté divers écrivains d'en chercher l'origine, mais malgré l'érudition greque & latine qu'ils ont répandue avec profusion sur cette matiere, ils y ont porté si peu de lumieres, que la carriere est encore ouverte à de nouvelles conjectures. C'est ce qui a déterminé M. Freret à proposer les siennes dans un mémoire imprimé parmi ceux de l'academie des Belles-Lettres, dont le précis formera cet article. " J'étudie, comme Montagne, divers auteurs pour assister mes opinions piéçà formées, seconder & servir. "

Plusieurs savans ont crû qu'il falloit remonter jusqu'au siége de Troye, pour trouver l'origine du jeu, des échecs, ils en ont attribué l'invention à Palamede, le capitaine grec qui périt par les artifices d'Ulysse. D'autres rejettant cette opinion, qui est en effet destituée de tout fondement, se sont contentés d'assûrer que le jeu des échecs avoit été connu des Grecs & des Romains, & que nous le tenions d'eux, mais le jeu des soldats, latrunculi, ceux des jettons, calculi & scrupuli, qu'ils prennent pour celui des échecs, n'ont aucune ressemblance avec ce jeu, dans les choses qui en constituent l'essence, & qui distinguent les échecs de tous les autres jeux de dames, de merelles, de jettons, &c. avec lesquels ils le confondent. Voyez DAMES, JETTONS. &c.

Les premiers auteurs qui ayent incontestablement parlé des échecs dans l'Occident, sont nos vieux romanciers, ou les écrivains de ces fabuleuses histoires des chevaliers de la table-ronde, & des braves de la cour du roi Artus, des douze pairs de France, & des paladins de l'empereur Charlemagne.

Il faut même observer que ceux de ces romanciers qui ont parlé des Sarrasins, les représentent comme très-habiles à ce jeu. La princesse Anne Comnene, dans la vie de son pere Alexis Comnene empereur de Constantinople dans le xj. siecle, nous apprend que le jeu des échecs, qu'elle nomme zatrikion, a passé des Persans aux Grecs ; ainsi ce sont les écrivains orientaux qu'il faut consulter sur l'origine de ce jeu.

Les persans conviennent qu'ils n'en sont pas les inventeurs, & qu'ils l'ont reçu des Indiens, qui le porterent en Perse pendant le regne de Cosroës dit le Grand, au commencement du vj. siecle. D'un autre côté les Chinois, à qui le jeu des échecs est connu, & qui le nomment le jeu de l'éléphant, reconnoissent aussi qu'ils le tiennent des Indiens, de qui ils l'ont reçu dans le vj. siecle. Le Haï-Pien ou grand dictionnaire chinois, dit que ce fut sous le regne de Vouti, vers l'an 537 avant J. C. ainsi on ne peut douter que ce ne soit dans les Indes que ce jeu a été inventé : c'est de-là qu'il a été porté dans l'Orient & dans l'Occident.

Disons maintenant en peu de mots, ce que les écrivains arabes racontent de la maniere dont ce jeu fut inventé.

Au commencement du v. siecle de l'ere chrétienne, il y avoit dans les Indes un jeune monarque très-puissant, d'un excellent caractere, mais que ses flateurs corrompirent étrangement. Ce jeune monarque oublia bientôt que les rois doivent être les peres de leur peuple ; que l'amour des sujets pour leur roi, est le seul appui solide du throne, & qu'ils font toute sa force & toute sa puissance. Les bramines & les rayals, c'est-à-dire les prêtres & les grands, lui représenterent vainement ces importantes maximes ; le monarque enyvré de sa grandeur, qu'il croyoit inébranlable, méprisa leurs sages remontrances. Alors un bramine ou philosophe indien, nommé Sissa, entreprit indirectement de faire ouvrir les yeux au jeune prince. Dans cette vûe il imagina le jeu des échecs, où le roi, quoique la plus importante de toutes les pieces, est impuissante pour attaquer, & même pour se défendre contre ses ennemis, sans le secours de ses sujets.

Le nouveau jeu devint bientôt célebre ; le roi des Indes en entendit parler, & voulut l'apprendre. Le bramine Sissa, en lui en expliquant les regles, lui fit goûter des vérités importantes qu'il avoit refusé d'entendre jusqu'à ce moment.

Le prince, sensible & reconnoissant, changea de conduite, & laissa au bramine le choix de la récompense. Celui-ci demanda qu'on lui donnât le nombre de grains de blé que produiroit le nombre des cases de l'échiquier ; un seul pour la premiere, deux pour la seconde, quatre pour la troisieme, & ainsi de suite, en doublant toûjours jusqu'à la soixante-quatrieme. Le roi ne fit pas difficulté d'accorder sur le champ la modicité apparente de cette demande ; mais quand ses thrésoriers eurent fait le calcul, ils virent que le roi s'étoit engagé à une chose pour laquelle tous ses thrésors ni ses vastes états ne suffiroient point. En effet, ils trouverent que la somme de ces grains de blé devoit s'évaluer à 16384 villes, dont chacune contiendroit 1024 greniers, dans chacun desquels il y auroit 174762 mesures, & dans chaque mesure 32768 grains. Alors le bramine se servit encore de cette occasion pour faire sentir au prince combien il importe aux rois de se tenir en garde contre ceux qui les entourent, & combien ils doivent craindre que l'on n'abuse de leurs meilleures intentions.

Le jeu des échecs ne demeura pas long-tems renfermé dans l'Inde ; il passa dans la Perse pendant le regne du grand Cosroës, mais avec des circonstances singulieres que les historiens persans nous ont conservées, & que nous supprimerons ici : il nous suffira de dire que le nom de schatreingi ou schatrak qu'on lui donna, signifie le jeu de schach ou du roi : les Grecs en firent celui de zatrikion ; & les Espagnols, à qui les Arabes l'ont porté, l'ont changé en celui d'axedres, ou al xadres.

Les Latins le nommerent scaccorum ludus, d'où est venu l'italien scacchi. Nos peres s'éloignent moins de la prononciation orientale, en le nommant le jeu des échecs, c'est-à-dire du roi. Schah en persan, schek en arabe, signifient roi ou seigneur. On conserva le terme d'échec, que l'on employe pour avertir le roi ennemi de se garantir du danger auquel il est exposé : celui d'échec & mat vient du terme persan schakmat, qui veut dire le roi est pris ; & c'est la formule usitée pour avertir le roi ennemi qu'il ne peut plus espérer de secours.

Les noms de plusieurs pieces de ce jeu ne signifient rien de raisonnable que dans les langues de l'Orient. La seconde piece des échecs, aprés le roi, est nommée aujourd'hui reine ou dame ; mais elle n'a pas toûjours porté ce nom ; dans des vers latins du xij. siecle elle est appellée fercia. Nos vieux poëtes françois, comme l'auteur du roman de la rose, nomment cette piece fierce, fierche, & fierge, noms corrompus du latin fercia, qui lui-même vient du persan ferz, qui est en Perse le nom de cette piece, & signifie un ministre d'etat, un visir.

Le goût dans lequel on étoit de moraliser toutes sortes de sujets dans les xij. & xiij. siecles, fit regarder le jeu des échecs comme une image de la vie humaine. Dans ces écrits on compare les différentes conditions avec les pieces du jeu des échecs ; & l'on tire de leur marche, de leur nom & de leur figure, des occasions de moraliser sans fin, à la maniere de ces tems-là. Mais on se persuada bientôt que ce tableau seroit une image imparfaite de cette vie humaine, si l'on n'y trouvoit une femme ; ce sexe joue un rôle trop important, pour qu'on ne lui donnât pas une place dans le jeu, ainsi l'on changea le ministre d'état, le visir ou ferz, en dame, en reine ; & insensiblement, par une suite de la galanterie naturelle aux nations de l'Occident, la dame, la reine devint la plus considérable piece de tout le jeu.

La troisieme piece des échecs est le fou ; chez les Orientaux elle a la figure d'un éléphant, & elle en porte le nom, fil.

Les cavaliers, qui sont la quatrieme piece des échecs, ont la même figure & le même nom dans tous les pays : celui que nous employons, est la traduction du nom que lui donnent les Arabes.

La cinquieme piece des échecs est appellée aujourd'hui tour ; on la nommoit autrefois rok, d'où le terme de roquer nous est demeuré. Cette piece qui entre dans les armoiries de quelques anciennes familles, y a conservé & le nom de roc & son ancienne figure, assez semblable à celle que lui donnent les Mahométans, dont les échecs ne sont pas figurés. Les Orientaux la nomment, de même que nous, rokh, & les Indiens lui donnent la figure d'un chameau monté d'un cavalier, l'arc & la fleche à la main. Le terme de rok, commun aux Persans & aux Indiens, signifie dans la langue de ces derniers, une espece de chameau dont on se sert à la guerre, & que l'on place sur les ailes de l'armée, en forme de cavalerie legere. La marche rapide de cette piece, qui saute d'un bout de l'échiquier à l'autre, convient d'autant mieux à cette idée, que dans les premiers tems elle étoit la seule piece qui eût cette marche.

La sixieme ou derniere piece est le pion ou le fantassin, qui n'a souffert aucun changement, & qui représente aux Indes, comme chez nous, les simples soldats dont l'armée est composée.

Voilà le nom des pieces du jeu des échecs : entrons dans le détail, qu'on comprendra sans peine en arrangeant ces pieces sur l'échiquier de la maniere que nous allons indiquer.

J'ai dit ci-dessus qu'il y a au jeu des échecs seize pieces blanches d'un côté, & seize pieces noires de l'autre. De ces seize pieces il y en a huit grandes & huit petites : les grandes sont le roi, la reine ou la dame, les deux fous, savoir le fou du roi, & le fou de la dame, les deux cavaliers, l'un du roi, l'autre de la dame ; & les deux rocs ou tours du roi & de la dame. Ces huit grandes pieces se mettent sur les huit cases de la premiere ligne de l'échiquier, lequel doit être disposé de telle sorte que la derniere case à main droite, où se met la tour, soit blanche.

Les huit petites pieces sont les huit pions qui occupent les cases de la seconde ligne. Les pions prennent leurs noms des grandes pieces devant lesquelles ils sont placés : par exemple, le pion qui est devant le roi, se nomme le pion du roi ; celui qui est devant la dame, se nomme le pion de la dame ; le pion qui est devant le fou du roi ou le fou de la dame, le cavalier du roi ou le cavalier de la dame, la tour du roi ou la tour de la dame, s'appelle le pion du fou du roi, le pion du fou de la dame ; le pion du cavalier du roi, le pion du cavalier de la dame ; le pion de la tour du roi, le pion de la tour de la dame.

L'on appelle la case où se met le roi, la case du roi ; l'on nomme celle où est son pion, la deuxieme case du roi ; celle qui est devant le pion est appellée la troisieme case du roi ; & l'autre plus avancée, la quatrieme case du roi. Il en est de même de toutes les cases de la premiere ligne, qui retiennent chacune le nom des grandes pieces qui les occupent, comme aussi des autres cases, qui portent celui de deuxieme, troisieme & quatrieme case de la dame, du fou du roi, du fou de la dame, & ainsi des autres.

Le roi est la premiere & la principale piece du jeu, il se met au milieu de la premiere ligne : si c'est le roi blanc, il occupe la quatrieme case noire ; si c'est le roi noir, il se place à la quatrieme case blanche, vis-à-vis l'un de l'autre. Sa marche est comme celle de toutes les autres pieces, excepté celle du chevalier. Le roi ne fait jamais qu'un pas à la fois, si ce n'est quand il saute : alors il peut sauter deux cases, & cela de deux manieres seulement (toutes les autres manieres n'étant point en usage), savoir ou de son côté, ou du côté de sa dame. Quand il saute de son côté, il se met à la case de son cavalier, & la tour se met auprès de lui, à la case de son fou ; & quand il saute du côté de sa dame, il se met à la case du fou de sa dame, & la tour de sa dame à la case de sa dame : on appelle ce saut qu'on fait faire au roi, roquer.

Il y a cinq rencontres où le roi ne peut sauter ; la premiere, c'est lorsqu'il y a quelque piece entre lui & la tour du côté de laquelle il veut aller, la seconde, quand cette tour-là a déjà été remuée ; la troisieme, lorsque le roi a été obligé de sortir de sa place ; la quatrieme, quand il est en échec ; & la cinquieme, lorsque la case par-dessus laquelle il veut sauter, est vûe de quelque piece de son ennemi qui lui donneroit échec en passant. Quoique les rois ayent le pouvoir d'aller sur toutes les cases, toutefois ils ne peuvent jamais se joindre ; il faut tout au moins qu'il y ait une case de distance entr'eux.

La dame blanche se met à la quatrieme case blanche, joignant la gauche de son roi : la dame noire se place à la quatrieme case noire, à la droite de son roi. La dame va droit & de biais, comme le pion, le fou & la tour ; elle peut aller d'un seul coup d'un bout de l'échiquier à l'autre, pourvû que le chemin soit libre : elle peut aussi prendre de tous côtés, de long, de large & de biais, de près & de loin, selon que la nécessité du jeu le requiert.

Les fous sont placés, l'un auprès du roi, & l'autre près de la dame, leur marche est seulement de biais : desorte que le fou qui est une fois sur une case blanche, va toûjours sur le blanc ; & le fou dont la case est noire, ne marche jamais que sur le noir. Ils peuvent aller & prendre à droite & à gauche, & rentrer de même, tant qu'ils trouvent du vuide.

Les cavaliers sont postés, l'un auprès du fou du roi, l'autre joignant le fou de la dame, leur mouvement est tout-à-fait différent des autres pieces : leur marche est oblique, allant toûjours de trois cases en trois cases, de blanc en noir & de noir en blanc, sautant même par-dessus les autres pieces. Le cavalier du roi a trois sorties ; savoir à la deuxieme case de son roi, ou à la troisieme case du fou de son roi, ou bien à la troisieme case de sa tour. Le cavalier de la dame peut aussi commencer par trois endroits différens ; par la deuxieme case de la dame, par la troisieme case du fou de sa dame, & par la troisieme de sa tour : cela s'entend si les cases sont vuides, si elles étoient néanmoins occupées par quelque piece de l'ennemi, il a le pouvoir de les prendre. Le cavalier a deux avantages qui lui sont particuliers : le premier est que quand il donne échec, le roi ne peut être couvert d'aucune piece, & est contraint de marcher ; le second, c'est qu'il peut entrer dans un jeu & en sortir, quelque serré & défendu qu'il puisse être.

Les tours sont situées aux deux extrémités de la ligne, à côté des cavaliers : elles n'ont qu'un seul mouvement qui est toûjours droit ; mais elles peuvent aller d'un coup sur toute la ligne qui est devant elle, ou sur celle qui est à leur côté, & prendre la piece qu'elles trouvent en leur chemin. La tour est la piece la plus considérable du jeu après la dame, parce qu'avec le roi seul elle peut donner échec & mat, ce que ne sauroient faire ni le fou ni le cavalier.

Les huit pions se placent sur les huit cases de la deuxieme ligne : leur mouvement est droit de case en case : ils ne vont jamais de biais, si ce n'est pour prendre quelque piece : ils ont le pouvoir d'aller deux cases, mais seulement le premier coup qu'ils jouent, après quoi ils ne marchent plus que case à case. Quand un pion arrive sur quelqu'une des cases de la derniere ligne de l'échiquier, qui est la premiere ligne de l'ennemi, alors on en fait une dame, qui a toutes les démarches, les avantages & les propriétés de la dame ; & si le pion donne échec, il oblige le roi de sortir de sa place. Il faut de plus remarquer que le pion ne peut pas aller deux cases, encore que ce soit son premier coup, quand la case qu'il veut passer est vûe par quelque pion de son ennemi. Par exemple, si le pion du chevalier du roi blanc est à la quatrieme case du chevalier du roi noir, le pion du fou du roi noir ne peut pas pousser deux cases, parce qu'il passeroit par-dessus la case qui est vûe par le pion du cavalier du roi blanc, qui pourroit le prendre au passage. L'on en peut dire autant de tous les autres pions ; néanmoins le contraire se pratique quelquefois, & principalement en Italie, où l'on appelle cette façon de jouer, passer bataille.

La maniere dont les pieces de ce jeu se prennent l'une l'autre, n'est pas en sautant par-dessus, comme aux dames, ni en battant simplement les pieces, comme l'on bat les dames au trictrac, mais il faut que la piece qui prend se mette à la place de celle qui est prise, en ôtant la derniere de dessus l'échiquier.

Echec est un coup qui met le roi en prise, mais comme par le principe de ce jeu il ne se peut prendre, ce mot se dit pour l'avertir de quitter la case où il est, ou de se couvrir de quelqu'une de ses pieces ; car en cette rencontre il ne peut pas sauter, comme nous avons dit ci-dessus. L'on appelle échec double, quand le roi le reçoit en même tems de deux pieces ; alors il ne s'en peut parer qu'en changeant de place, ou bien en prenant l'une de ces deux pieces sans se mettre en échec de l'autre. Le pat ou mat suffoqué, c'est quand le roi n'ayant plus de pieces qui se puissent joüer, & se trouvant environné des pieces ennemies, sans être en échec, il ne peut pourtant changer de place sans s'y mettre, auquel cas on n'a ni perdu ni gagné, & le jeu se doit recommencer.

L'échec & mat aveugle est ainsi appellé, lorsque l'un des joüeurs gagne sans le savoir, & sans le dire au moment qu'il le donne ; alors quand on joue à toute rigueur, il ne gagne que la moitié de ce qu'on a mis au jeu. Enfin l'échec & mat est ce qui finit le jeu, lorsque le roi se trouve en échec dans la case où il est, qu'il ne peut sortir de sa place sans se mettre encore en échec, & qu'il ne sauroit se couvrir d'aucune de ses pieces ; c'est pour lors qu'il demeure vaincu, & qu'il est obligé de se rendre.

On conçoit aisément par le nombre des pieces la diversité de leurs marches, & le nombre des cases, combien ce jeu doit être difficile. Cependant nous avons eu à Paris un jeune homme de l'âge de 18 ans ; qui joüoit à la fois deux parties d'échecs sans voir le damier, & gagnoit deux joüeurs au-dessus de la force médiocre, à qui il ne pouvoit faire à chacun en particulier avantage que du cavalier, en voyant le damier, quoiqu'il fût de la premiere force. Nous ajoûterons à ce fait une circonstance dont nous avons été temoins oculaires ; c'est qu'au milieu d'une de ses parties, on lui fit une fausse marche de propos délibéré, & qu'au bout d'un assez grand nombre de coups, il reconnut la fausse marche, & fit remettre la piece où elle devoit être. Ce jeune homme s'appelle M. Philidor ; il est fils d'un musicien qui a eu de la réputation ; il est lui-même grand musicien, & le premier joüeur de dames polonoises qu'il y ait peut-être jamais eu, & qu'il y aura peut-être jamais. C'est un des exemples les plus extraordinaires de la force de la mémoire & de l'imagination. Il est maintenant à Paris.

On fait les pieces ou jeu des échecs d'os, d'ivoire, ou de bois, différemment tournées, pour les caractériser ; & de plus, chacun reconnoît ses pieces par la couleur qui les distingue. Autrefois on joüoit avec des échecs figurés, comme le sont ceux qu'on conserve dans le thrésor de Saint-Denis. A présent on y met la plus grande simplicité.

Il est singulier combien de gens de lettres se sont attachés à rechercher l'origine de ce jeu ; je me contenterai de citer un Espagnol, un Italien, & un François. Lopes de Segura, de la invencion del juego del axedres : son livre est imprimé à Alcala, en 1661, in -4°. Dominico Tarsia, del'invenzione degli scacchi, à Venise, in -8°. Opinions du nom & du jeu des échecs, par M. Sarrasin, Paris, in -12. N'oublions pas de joindre ici un joli poëme latin de Jérôme Vida, traduit dans notre langue par M. Louis des Mazures.

Les Chinois ont fait quelques changemens à ce jeu ; ils y ont introduit de nouvelles pieces, sous le nom de canons ou de mortiers. On peut voir le détail des regles de leurs échecs, dans la relation de Siam de M. de la Loubere, & dans le livre du savant Hyde, de ludis orientalium. Tamerlan y fit encore de plus grands changemens : par les pieces nouvelles qu'il imagina, & par la marche qu'il leur donna, il augmenta la difficulté d'un jeu déjà trop composé pour être regardé comme un délassement. Mais l'on a suivi en Europe l'ancienne maniere de joüer, dans laquelle nous avons eu de tems en tems d'excellens maîtres, entr'autres le sieur Boi, communément appellé le Syracusain, qui par cette raison fut fort considéré à la cour d'Espagne du tems de Philippe II. & dans le dernier siecle, Gioachim Greco, connu sous le nom de Calabrois, qui ne put trouver son égal à ce jeu dans les diverses cours de l'Europe. On a recueilli de la maniere de joüer de ces deux champions, quelques fragmens dont on a composé un corps régulier, qui contient la science pratique de ce jeu, & qui s'appelle le Calabrois. Il est fort aisé de l'augmenter.

Mais ce livre ne s'étudie guere aujourd'hui, les échecs sont assez généralement passés de mode, d'autres goûts, d'autres manieres de perdre le tems, en un mot d'autres frivolités moins excusables, ont succédé. Si Montagne revenoit au monde, il approuveroit bien la chûte des échecs ; car il trouvoit ce jeu niais & puérile : & le cardinal Cajétan, qui ne raisonnoit pas mieux sur cette matiere, le mettoit au nombre des jeux défendus, parce qu'il appliquoit trop.

D'autres personnes au contraire frappées de ce que le hasard n'a point de part à ce jeu, & de ce que l'habileté seule y est victorieuse, ont regardé les bons joüeurs d'échecs comme doüés d'une capacité supérieure : mais si ce raisonnement étoit juste, pourquoi voit-on tant de gens médiocres, & presque des imbécilles qui y excellent, tandis que de très-beaux génies de tous ordres & de tous états, n'ont pû même atteindre à la médiocrité ? Disons donc qu'ici comme ailleurs, l'habitude prise de jeunesse, la pratique perpétuelle & bornée à un seul objet, la mémoire machinale des combinaisons & de la conduite des pieces fortifiée par l'exercice, enfin ce qu'on nomme l'esprit du jeu, sont les sources de la science de celui des échecs, & n'indiquent pas d'autres talens ou d'autre mérite dans le même homme. Voyez JEU. Article de M. le Chevalier DE JAUCOURT.


ECHÉES. f. en termes de Cardeur, est une certaine quantité de fil devidé sur le devidoir ; cette quantité est ordinairement de trois cent tours du devidoir.


ECHELAGES. m. (Jurispr.) terme de coûtume ; c'est le droit de poser une échelle sur l'héritage d'autrui, pour relever quelque ruine. Ce qui est droit d'échelage d'un côté, est servitude d'échelage de l'autre.


ECHELETTES. f. (Archit. Oecon. rust. & Arts mech.) c'est une petite échelle. V. l'article ECHELLE. C'est ainsi qu'on nomme sur-tout celle qu'on place sur le dos des bêtes de somme, pour y placer de la viande, du foin, de la paille, en un mot ce qu'on veut transporter ; & celle qu'on place sur le devant d'une charrette ridelée, qui est plus large en-bas qu'en-haut, & qui sert dans ces cas à contenir le foin dont la charrette est chargée.


ECHELIEou RANCHER, s. m. (Archit.) c'est une longue piece de bois traversée de petits échelons, appellés ranches, qu'on pose à plomb pour descendre dans une carriere, & en arc-boutant pour monter à un engin, grue, gruau, &c. (P)

ECHELIER, (Hydr.) voyez RANCHER. (K)


ECHELLES. f. en Mathematiques, consiste en une ou plusieurs lignes tirées sur du papier, du carton, du bois, du métal ou toute autre matiere, divisées en parties égales ou inégales. Ces échelles sont fort utiles, quand on veut représenter en petit & dans leur juste proportion, les distances que l'on a prises sur le terrein.

Il y a des échelles de différente espece, appropriées à différens usages. Les principales sont.

L'échelle des parties égales, qui n'est autre chose qu'une ligne, telle que A B (Planche d'Arp. fig. 37.), divisée en un nombre quelconque de parties égales, par exemple 5 ou 10, ou davantage ; une de ces parties est ensuite subdivisée en 10, ou un plus grand nombre de parties égales plus petites.

Quand une ligne est ainsi divisée, si une des plus grandes divisions représente 10 d'une mesure quelconque, par exemple 10 milles, 10 chaînes, 10 toises, 10 piés, ou 10 pouces, chacune des petites divisions que cette grande division contient, représentera un mille, une chaîne, une toise, un pié, ou un pouce.

L'usage de cette échelle est fort aisé à concevoir. Par exemple, si l'on veut représenter par son moyen une distance de 32 milles, ou de 32 perches, on prendra avec le compas l'intervalle de trois grandes divisions qui valent 30, & l'intervalle de deux petites divisions, pour les unités : en traçant cette longueur sur le papier, elle contiendra 32 parties de l'échelle, dont chacune est supposée valoir un mille ou une perche, ou &c. S'il s'agissoit de mesurer une ligne quelconque avec une échelle donnée, on prendroit la longueur de la ligne avec un compas ; & appliquant une des pointes de cet instrument sur une des grandes divisions de l'échelle, on remarqueroit où tombe l'autre pointe : alors le nombre des grandes & des petites divisions, qui se trouveroit renfermé entre les pointes du compas, donneroit le nombre de milles, de perches, &c.

Les échelles proportionnelles, que l'on appelle aussi logarithmiques, sont des nombres artificiels ou des logarithmes, placés sur des lignes ; afin d'avoir l'avantage de pouvoir multiplier, diviser, &c. avec le compas. Voyez LOGARITHME.

En Géographie & en Architecture, une échelle est une ligne divisée en parties égales, & placée au-bas d'une carte, d'un dessein, ou d'un plan, pour servir de commune mesure à toutes les parties d'un bâtiment, ou bien à toutes les distances & à tous les lieux d'une carte. Voyez CARTE.

Dans les grandes cartes, comme celles des royaumes & des provinces, &c. l'échelle représente ordinairement des lieues, des milles, &c. c'est ce qui fait que l'on dit une échelle de lieues, une échelle de milles, &c.

Dans les cartes particulieres, comme celles d'une seigneurie, d'une ville, d'une ferme, &c. l'échelle représente ordinairement des perches, ou des toises subdivisées en piés.

Les échelles dont on fait ordinairement usage dans le Dessein, ou le plan d'un bâtiment, représentent des modules, des toises, des piés, des pouces ; & autres mesures semblables.

Pour trouver sur une carte la distance entre deux villes, on en prend l'intervalle avec un compas ; & appliquant cet intervalle sur l'échelle de la carte, on jugera par le nombre de divisions qu'il renferme, de la distance des deux villes. Par la même méthode, on trouve la hauteur d'un étage dans un plan de bâtiment.

L'échelle de front, en Perspective, est une ligne droite parallele à la ligne horisontale, & divisée en parties égales, qui représentent des piés, des pouces, &c.

L'échelle fuyante est aussi une ligne droite verticale dans un dessein de perspective, & divisée en parties inégales, qui représentent des piés, des pouces, &c. Harris & Chambers. (E)

Pour en donner une idée plus précise, soit Q N (fig. 15 de Perspect.) une ligne horisontale divisée en parties égales QI, III, IIIII, IIIIV, &c. & soit tirée du point P, que je suppose être la place de l'oeil, des lignes PI, PII, PIII, &c. qui coupent en 1, 2, 3, &c. la ligne verticale Q R. Il est aisé de s'assûrer à l'oeil, & de démontrer par la Géométrie, qu'en supposant la ligne horisontale Q N divisée en parties égales, les parties correspondantes Q 1, 12, 23, &c. de la verticale iront toûjours en diminuant ; & que menant P O horisontale, la verticale Q O sera l'échelle de toutes les parties de la ligne Q N, quelque grande qu'on suppose cette derniere ligne : c'est ce qui a fait donner à l'échelle Q R le nom d'échelle fuyante. Pour avoir le rapport d'une partie quelconque 23 de l'échelle fuyante à la partie correspondante IIIII, on menera la verticale II a, & on considérera que 23 est à II a comme P 2 est à PII, comme M Q est à MII, & que II a est à IIIII comme P M est à MIII ; donc 23 est à IIIII comme M Q multiplié par P M est à MII multiplié par MIII ; donc 23 = (IIIII. MQ. PM)/(MII. MIII) = à très-peu-près (IIIII. MQ. PM,)/(MII2) en supposant les parties IIIII très-petites par rapport à la ligne entiere. Donc les parties de l'échelle fuyante seront entr'elles à-peu-près dans la raison inverse des quarrés des parties correspondantes MII ; ou pour parler plus exactement, deux parties voisines 23, 34 de l'échelle fuyante, sont entr'elles comme MIV à MII, c'est-à-dire en raison inverse des parties MII, MIV. (O)

ECHELLES ARITHMETIQUES. Quoique nous ayons déjà traité cette matiere aux mots ARITHMETIQUE, BINAIRE, CALCUL, DACTYLONOMIE, DECIMAL, & autres, l'article suivant qui nous a été communiqué sur ce même objet nous paroît digne d'être donné au public. Il est de M. Rallier des Ourmes, conseiller d'honneur au présidial de Rennes, qui veut bien concourir à notre travail pour ce volume & les suivans, comme on le verra par plusieurs sieurs excellens articles qu'il nous a envoyés.

I. ECHELLE ARITHMETIQUE, dit-il, est le nom qu'on donne à une progression géométrique par laquelle se regle la valeur relative des chiffres simples, ou l'accroissement graduel de valeur qu'ils tirent du rang qu'ils occupent entr'eux.

Elle est formée de puissances consécutives d'un nombre r, toûjours égal à celui des caracteres numériques ou chiffres (y compris 0), auquel on a trouvé bon de se fixer dans le système de numération établi ; & le premier & le plus petit terme en est r°.

II. Etant donc posée une telle progression, si l'on conçoit une suite de chiffres pris comme on voudra, qui lui corresponde terme à terme, on est convenu que la valeur relative de chacun d'eux seroit le produit de sa valeur propre ou absolue par la puissance de r qui lui correspond dans la progression. Cette idée heureuse nous met en état de représenter nettement & avec peu de caracteres les nombres les plus grands & incapables par leur grandeur même d'être saisis par notre imagination.

III. Comme les rangs des chiffres se comptent dans le même sens qu'est dirigé le cours des exposans potentiels dans la progression, & que le premier exposant est 0, il suit que l'exposant de la puissance est toûjours plus petit d'une unité que le rang du chiffre correspondant ; ensorte que nommant n le rang qu'occupe un chiffre a quelconque dans sa suite, l'expression de sa valeur relative est généralement a x r(n - 1).

Si l'on cherche, par exemple, la valeur du 4 dans 437, relativement à notre échelle, où r = 10, & où les rangs se comptent de droite à gauche, on la trouvera = 4 x 10(3 - 1) = 4 x 102 = 4 x 100 = 400.

IV. Le nombre r est dit la racine de l'échelle ; & c'est de lui que l'échelle même prend son nom. r = 10 fait nommer denaire celle dont nous nous servons ; r = 2 donneroit l'échelle binaire ; r = 7 la septenaire, &c.

V. La progression décuple qui constitue notre échelle, est croissante de droite à gauche, & nous supposerons la même direction dans toutes les autres auxquelles nous pourrons la comparer ; mais elle pouvoit l'être tout aussi-bien de gauche à droite. On eût pû même lui donner une direction verticale & la rendre croissante, soit de haut en-bas, soit de bas en-haut. En un mot l'arbitraire avoit lieu ici tout comme pour l'écriture : si nous dirigeons nos lignes de gauche à droite, d'autres peuples les ont dirigées & les dirigent encore de droite à gauche ; d'autres de bas en-haut ou de haut en-bas.

VI. r trop petit nous eût réduit à employer beaucoup de caracteres pour représenter un nombre assez médiocre. r trop grand nous eût obligé de multiplier les caracteres, au risque de surcharger la mémoire & aux dépens de la simplicité. r = 10 semble entre ces deux extrèmes tenir un juste milieu. Ce n'est pas que quelques savans n'ayent pensé qu'on eût pû mieux choisir. Voyez BINAIRE. Pour mettre le lecteur en état de juger de leur prétention, nous allons donner le moyen de comparer entr'elles les diverses échelles arithmétiques. Tout peut se réduire aux cinq ou même aux trois problèmes ci-après :

VII. Problème 1. L'expression a d'un nombre étant donnée dans l'échelle usuelle, trouver l'expression du même nombre dans une autre échelle quelconque, dont la racine b est aussi donnée.

Solution. Cherchez la plus haute puissance de b qui soit contenue dans a. Nommant n l'exposant de cette puissance, n + 1 sera le nombre de chiffres de l'expression cherchée. Pour l'avoir, divisez a par b, le premier reste par b(n - 1), le second reste par b(n - 2), & ainsi de suite jusqu'à b(n-n) ou b° inclusivement. Tous ces quotiens pris en nombres entiers & écrits à la suite l'un de l'autre dans l'ordre qu'ils viendront, donneront l'expression cherchée dans l'échelle dont la racine est b ; ensorte que désignant le premier reste par r1, le second reste par r2, &c. la formule générale sera a/bn . r1/b(n-1) . r2/b(n-2) .... rn/b°.

Exemple. Un nombre exprimé par 4497 dans l'échelle usuelle, comment le sera-t-il dans la septenaire ?

Le même nombre ne pourroit être exprimé dans l'échelle binaire par moins de treize caracteres.

VIII. Problème 2. L'expression A d'un nombre étant donnée dans une échelle quelconque (autre que l'usuelle), dont la racine b est connue, trouver l'expression du même nombre dans l'échelle usuelle.

Solution. Soient les chiffres du nombre A représentés dans le même ordre par les indéterminées c. d. e. f.... D.

Nommant n + 1 le nombre des chiffres de A, n sera (n°. 7.) l'exposant de la plus haute puissance de b qui y soit contenue. Cela posé, multipliez respectivement c par bn, d par b(n - 1), & ainsi de suite, jusqu'à b° inclusivement, la somme de tous ces produits sera dans l'échelle usuelle l'expression cherchée du nombre proposé, dont la formule générale sera c bn + d b(n - 1) + e b(n - 2).... + D b°.

Exemple. Un nombre exprimé par 16053 dans l'échelle septenaire, comment le sera-t-il dans l'échelle usuelle ?

IX. Problème 3. L'expression a d'un nombre étant donnée dans l'échelle usuelle, & l'expression A du même nombre dans une autre échelle, trouver la racine b de cette seconde échelle.

Solution. Par le problème précédent c bn + d b(n - 1).... + D b° = a ; d'où c bn + d b(n - 1).... + D b° - a = 0, équation du degré n, laquelle étant résolue donnera la valeur de b. Voyez EQUATION.

Exemple. Le même nombre est exprimé par 4497 dans l'échelle usuelle, & par 16053 dans une autre échelle : quelle est la racine b de cette seconde échelle ?

Mais sans entrer dans aucun calcul, il est aisé de voir que b est d'un côté < 10 (puisqu'il y a plus de chiffres dans A que dans a), & d'un autre côté > 6 (puisque 6 entre dans l'expression A ;) essayant donc les nombres entre 6 & 10, on trouve que 7 est celui qui convient, & qu'il résoud l'équation.

X. Problème 4. Etant données les racines b & r de deux échelles (toutes deux autres que l'usuelle) avec l'expression A d'un nombre dans la premiere, trouver l'expression du même nombre dans la seconde.

Problème 5. Etant données les expressions A & a du même nombre en deux échelles autres que l'usuelle, avec la racine b de la premiere, trouver la racine de la seconde.

Solution commune. Si dans l'un & dans l'autre cas on réduit (par le problème II.) l'expression A à l'échelle usuelle, le problème IV. ne sera plus que le premier, ni le problème V. que le troisieme.

Exemple pour le problème 4. Un nombre exprimé par 16053 dans l'échelle septenaire, comment le sera-t-il dans la duodénaire ?

16053 réduit (problème 2.) à l'échelle usuelle, devient 4497 ; puis cherchant (problème 1.) l'expression de 4497 dans l'échelle duodénaire, on trouve 2729.

Exemple pour le problème 5. Le même nombre qui est exprimé par 16053 dans l'échelle septenaire, l'est par 2729 dans une autre échelle : quelle est la racine de cette seconde échelle ?

16053 réduit à l'échelle usuelle, devient 4497 ; puis opérant (problème 3.) sur 4497 & sur 2729, on trouve 12 pour la racine de la seconde échelle.

* ECHELLE, (Anatomie) il se dit des deux rampes ou contours du limaçon. Voyez LIMAÇON.

ECHELLE, c'est en Musique, le nom qu'on a donné à la succession diatonique de sept notes, ut, ré, mi, fa, sol, la, si ; parce que ces notes se trouvent rangées en maniere d'échelons sur les portées de la Musique.

Cette énumération de tous les sons de notre système rangés par ordre, que nous appellons échelle, les Grecs pour le leur l'appelloient diagramme. On peut voir au mot SYSTEME, le diagramme complet de toute la Musique ancienne.

S. Grégoire fut le premier qui changea les tétracordes des anciens en un eptacorde, ou succession de sept notes ; au bout desquelles commençant une autre octave, on trouve les mêmes sons répétés dans le même ordre. Cette découverte est très-belle ; & il est singulier que les Grecs qui voyoient fort bien les propriétés de l'octave, ayent crû malgré cela devoir rester attachés à leurs tétracordes. Grégoire exprima ces sept notes avec les sept premieres lettres de l'alphabet latin ; Guy Aretin donna d'autres noms aux six premieres : mais il négligea d'en donner un à la septieme note, qu'en France nous avons depuis appellée si, & qui n'a point encore d'autre nom que b chez la plûpart des peuples de l'Europe. Voyez GAMME.

Il ne faut pas croire que les rapports des tons & semi-tons dont l'échelle est composée, soient des choses arbitraires, & qu'on eût pû par d'autres divisions donner aux sons de cette échelle un ordre & des rapports différens, sans diminuer la perfection du système. Notre système est le meilleur, parce qu'il est engendré par les consonnances & par les différences qui sont entr'elles. " Que l'on ait entendu plusieurs fois, dit M. Sauveur, l'accord de la quinte & celui de la quarte, on est porté naturellement à imaginer la différence qui est entr'eux ; elle s'unit & se lie avec eux dans notre esprit, & participe à leur agrément : voilà le ton majeur. Il en va de même du ton mineur, qui est la différence de la tierce mineure à la quarte, & du semi-ton majeur qui est celle de la même quarte à la tierce majeure ". Or le ton majeur, le ton mineur, & le semi-ton majeur, voilà les degrés diatoniques dont notre échelle est composée selon les rapports suivans.

Pour servir de preuve à ce calcul, il ne faut que composer tous ces rapports, & l'on trouvera le rapport total en raison double, c'est-à-dire, comme un est à deux : ce qui est en effet le rapport exact des deux termes extrèmes, ou de l'ut à son octave.

L'échelle dont nous venons de parler, est celle qu'on nomme naturelle ou diatonique ; mais les modernes divisant ses degrés en d'autres intervalles plus petits, en ont tiré une autre échelle qu'ils ont appellée échelle semi-tonique ou chromatique ; parce qu'elle procede par semi-tons.

Pour former cette échelle, on n'a fait que partager en deux intervalles égaux chacun des cinq tons entiers de l'octave ; ce qui, avec les deux semi-tons qui s'y trouvoient déjà, fait une succession de douze semi-tons sur treize, d'une octave à l'autre.

L'usage de cette échelle est de donner les moyens de moduler sur telle note qu'on veut choisir pour fondamentale, & de pouvoir faire sur cette note un intervalle quelconque. Tant qu'on s'est contenté d'établir pour tonique une note de la gamme à volonté, sans s'embarrasser si les sons par lesquels devoit passer la modulation, étoient avec cette note dans les rapports convenables, l'échelle semi-tonique étoit peu nécessaire ; quelque fa dièse, quelque si bémol, composoient tout ce qu'on appelloit les feintes de la Musique : c'étoient seulement deux touches à ajoûter au clavier diatonique. Mais depuis qu'on a crû sentir la nécessité d'établir entre les divers tons une similitude parfaite, il a fallu trouver des moyens de transporter les mêmes chants & les mêmes intervalles, plus haut & plus bas, selon le ton qu'on choisissoit. L'échelle chromatique est donc devenue d'une nécessité indispensable, & c'est par son moyen qu'on porte un chant sur tel degré du clavier que l'on veut choisir, & qu'on le rend exactement, sur cette nouvelle position, tel qu'il peut avoir été imaginé sur une autre.

Ces cinq sons ajoutés ne forment pas dans la Musique de nouveaux degrés : mais ils se marquent tous sur le degré le plus voisin par un bémol, si ce degré est plus haut ; par un dièse, s'il est plus bas ; & la note prend toûjours le nom du degré où elle est placée. Voyez BEMOL & DIESE.

Pour assigner maintenant les rapports de ces nouveaux intervalles, il faut savoir que les deux parties ou semi-tons qui composent le ton majeur, sont dans les rapports de 15 à 16, & de 128 à 135 ; & que les deux qui composent aussi le ton mineur, sont dans les rapports de 15 à 16, & de 24 à 25 : de sorte qu'en divisant toute l'octave selon l'échelle semi-tonique, on en a tous les termes dans les rapports suivans.

Il y a encore deux autres especes d'échelle semi-tonique, qui viennent de deux autres manieres de diviser l'octave par semi-tons.

La premiere se fait en prenant une moyenne arithmétique ou harmonique entre les deux termes du ton majeur, & une autre entre ceux du ton mineur : ce qui divise l'un & l'autre ton en deux semi-tons presque égaux. Ainsi le ton majeur 8 9 est divisé en 16 17, 17 18 arithmétiquement, les nombres représentant les longueurs des cordes : mais quand ils représentent les vibrations, les longueurs des cordes sont réciproques, & en proportion harmonique, comme 1 16/17 8/9 ; ce qui met le semi-ton majeur 16/17 au grave, & le mineur 17/18 à l'aigu, selon la propriété de la division harmonique. De la même maniere, le ton mineur 9 10 se divise arithmétiquement en deux semi-tons 18 19 & 19 20, ou réciproquement 1 18/19 9/10 : mais cette derniere division n'est pas harmonique.

Toute l'octave ainsi calculée, donne les rapports suivans.

M. Salmon rapporte dans les transactions philosophiques, qu'il a fait en présence de la société royale, une expérience de cette échelle sur des cordes divisées exactement selon ces proportions, & qu'elles furent parfaitement d'accord avec d'autres instrumens, touchés par les meilleures mains. M. Malcolm ajoûte qu'ayant calculé & comparé ces rapports, il en trouva un plus grand nombre de faux dans cette échelle, que dans la précédente : mais que les erreurs étoient considérablement plus petites ; ce qui fait compensation.

Enfin l'autre échelle semi-tonique est celle des Aristoxéniens, dont le P. Mersenne a traité fort au long, & que M. Rameau a tenté de renouveller dans ces derniers tems. Elle consiste à diviser géométriquement l'octave par onze moyennes proportionnelles en douze semi-tons, parfaitement égaux. Comme les rapports n'en sont pas rationnels, nous ne donnerons point ici ces rapports, qu'on ne peut exprimer que par la formule même, ou par les logarithmes des termes de la progression entre les extrèmes 1 & 2. Voyez TEMPERAMENT. (S)

L'échelle diatonique des anciens n'étoit pas disposée de la même maniere que la nôtre ; elle procédoit ainsi, si ut ré mi fa sol la : d'où l'on voit 1°. qu'elle commençoit par un demi-ton, & par la note sensible de la tonique ut, & qu'elle n'alloit pas jusqu'à l'octave : 2°. qu'elle étoit composée de deux tétracordes conjoints si ut ré mi, mi fa sol la, & parfaitement semblables. Ces tétracordes s'appellent conjoints, parce qu'ils sont joints par la note mi, qui leur est commune ; de plus, ils sont semblables, parce que la basse fondamentale la plus simple du premier est sol ut sol ut, & que celle du second est ut fa ut fa, qui procede précisément de même par intervalles de quintes ; d'où il s'ensuit que la progression des sons mi fa sol la, est précisément la même que celle des sons si ut ré mi, ensorte que de mi à fa, il y a même rapport que de si à ut, de fa à sol, que de ut à ré, &c. 3°. on voit de plus pourquoi cette échelle n'enferme que sept tons ; car pour qu'elle allât jusqu'au si, il faudroit que ce si pût avoir sol pour basse fondamentale, ce sol étant sa seule basse naturelle. Or le la précédent a pour basse fondamentale fa : on auroit donc fa sol de suite diatoniquement à la basse fondamentale, ce qui est contre les regles de cette basse (voyez BASSE FONDAMENTALE, LIAISON, &c. voy. aussi l'art. PROSLAMBANOMENE) : 4°. on voit enfin que dans cette échelle, la du second tétracorde est tierce de fa sa basse, comme mi du premier tétracorde l'est d'ut sa basse : 5°. enfin, on trouvera facilement par le calcul, suivant les méthodes connues & pratiquées ci-dessus, que du ré au la la quinte n'est pas parfaitement juste, mais qu'elle est altérée d'un comma (voyez ce mot) ; & que du ré au fa, la tierce est altérée de même.

Il est singulier que les Grecs, qui paroissent n'avoir eu aucune connoissance développée de la basse fondamentale, l'ayent devinée implicitement, pour ainsi dire, en formant leur système diatonique d'une maniere si simple & si conforme à la progression la plus naturelle & la moins composée de cette basse. On va voir que notre échelle est plus composée & moins exacte. 1°. Il faut l'arranger ainsi, ut ré mi fa sol, sol la si ut, & lui donner pour sa basse fondamentale la plus simple ut sol ut fa ut, sol ré sol ut. On voit déjà que cette basse est plus composée & moins simple que la précédente, puisqu'elle a un son ré de plus, & qu'outre cela elle est de neuf sons en tout. 2°. Le la, dans l'échelle diatonique, est quinte du ré ; & on trouvera que ce la ne fait pas avec fa une tierce majeure juste, ni avec ut une tierce mineure juste, ni une quarte juste avec mi, & que la tierce mineure de ré à fa est altérée aussi. Voilà donc quatre intervalles altérés ici ; au lieu que dans l'échelle des Grecs, il n'y en a que deux. Voyez sur cela les ouvrages de M. Rameau, entr'autres sa démonstration du principe de l'harmonie, le rapport des commissaires de l'académie imprimé à la suite, & mes élémens de musique. Dans l'échelle ut ré mi fa sol la si ut, les deux tétracordes ut ré mi fa, sol la si ut, sont disjoints, parce qu'ils n'ont aucun son commun. De plus, ces deux tétracordes, ou plûtôt les deux parties ut ré mi fa sol, sol la si ut, de l'échelle moderne, sont réellement dans deux modes différens ; le premier dans celui d'ut, le second dans celui du sol (voy. MODE), au lieu que les deux tétracordes si ut ré mi, mi fa sol la, de l'échelle ancienne sont tous deux dans le mode d'ut.

En ne répetant point le son sol dans notre gamme, on peut lui donner cette basse fondamentale ut sol ut fa ut ré sol ut, dans laquelle le second ré & le second sol porteront accord de septieme (voyez DOUBLE EMPLOI) ; ainsi la basse ne sera point simplifiée par-là, excepté peut-être en ce que l'échelle entiere sera alors dans le même mode.

Quand l'échelle diatonique descend en cette sorte, ut si la sol fa mi ré ut, la basse fondamentale n'est point la même qu'en montant ; elle est alors ut sol ré sol ut sol ut, dans laquelle le second sol porte accord de septieme, & répond à la fois aux deux notes consécutives sol fa de l'échelle.

Nous n'avons parlé jusqu'ici que de l'échelle diatonique du mode majeur. On peut faire des raisonnemens analogues sur celle du mode mineur, & en remarquer les propriétés. Voyez MODE, GAMME, &c. Voyez aussi mes élémens de musique. (O)

ECHELLE, (Jurisprud.) est une espece de pilori ou carcan, & un signe ou marque extérieure de justice, apposé dans une place, carrefour, ou autre lieu public.

Le terme d'échelle doit être plus ancien & plus général que celui de pilori ; car la premiere échelle ou poteau tournant appellé pilori, est celui de Paris aux halles, qui fut ainsi nommé par corruption de puits lorri, parce qu'il y avoit autrefois dans ce lieu le puits d'un nommé Lorri. On a depuis appellé piloris les autres poteaux ou carcans semblables, & ce terme est souvent confondu avec celui d'échelle.

Bacquet, Loisel, & Despeisses font cependant une différence entre pilori & échelle, non-seulement quant à la forme, mais quant au droit. Ils prétendent qu'un seigneur haut-justicier ne peut avoir pilori dans une ville où le roi en a un ; qu'en ce cas le seigneur doit se contenter d'avoir une échelle ou carcan comme on en voit à Paris, & ainsi que l'observe l'auteur du grand coûtumier, tit. des droits appartenans au roi ; mais je crois plûtôt que les seigneurs se sont tenus à l'ancien usage, & à ce qu'il y avoit de plus simple.

Il y a ordinairement au haut de l'échelle, de même qu'au pilori, deux ais ou planches jointes ensemble, qui se séparent & se rapprochent quand on veut, & dans la jonction desquelles il y a des trous pour passer le cou, les mains, & quelquefois aussi pour les piés des criminels, que l'on fait monter au haut de l'échelle afin de les donner en spectacle au peuple, & de les couvrir de confusion, & de leur faire encourir l'infamie de droit. Les criminels étoient aussi quelquefois fustigés au haut de l'échelle, ou punis de quelque autre peine corporelle, mais non capitale.

On confond quelquefois l'échelle avec la potence ou gibet, parce que les criminels y montent par une échelle : mais ici il s'agit des échelles qui servent seulement pour les peines non capitales ; au lieu que la potence ou gibet, & les fourches patibulaires, servent pour les exécutions à mort.

On dit à la vérité quelquefois échelle patibulaire, mais ce dernier terme doit être pris dans le sens général de patibulum, qui signifie tout poteau où on attache les criminels.

Les échelles, piloris, carcans ou poteaux sont placés dans les villes & bourgs, au lieu que les gibets & fourches patibulaires sont communément placés hors l'enceinte des villes & bourgs ; ce qui vient de l'ancien usage, suivant lequel on n'exécutoit point à mort dans les villes & bourgs, au lieu que les peines non capitales s'exécutoient dans les villes & bourgs pour l'exemple. Présentement on exécute à mort dans les villes & bourgs, mais les criminels n'y restent pas long-tems exposés ; on les transporte ensuite aux gibets & fourches patibulaires, ou autres lieux hors des villes & bourgs, & les échafauds & autres instrumens patibulaires ne sont dressés que lorsqu'il s'agit de faire quelque exécution, au lieu que les échelles, piloris, carcans ou poteaux sont dressés en tout tems ; il y a néanmoins quelques villes où il y a aussi des potences & échafauds toûjours dressés, comme en Bretagne ; il y en a aussi à Aix en Provence, & il y en avoit autrefois à Dijon.

On regarde communément les échelles, piloris, carcans ou poteaux comme un signe de haute justice, ce qui est apparemment fondé sur ce que quelques coûtumes, telles qu'Auxerre, Nevers, Troyes, & Senlis, disent que le haut justicier peut avoir pilori ou échelle, ou qu'il peut pilorier, escheller, c'est-à-dire faire monter les coupables à l'échelle.

Mais comme celui qui a le plus, a aussi le moins, & que le seigneur haut-justicier a aussi ordinairement les droits de moyenne & basse justice, le droit de pilori ou échelle, peut faire partie des droits appartenans au seigneur haut, moyen, & bas justicier, sans que ce soit un droit de haute justice ; cela peut lui appartenir à cause de la moyenne justice.

En effet, il y a en France quelque lieux où les moyens justiciers ont droit d'échelle ou pilori, comme le dit Ragueau en son glossaire au mot pilier & carcan ; Roguet, dans son commentaire sur la coûtume du comté de Bourgogne, dit même qu'en sa province le carcan, qui est au fond la même chose que l'échelle, est un signe de la basse justice ; & dans quelques-unes des coûtumes même où l'échelle, pilori ou carcan semblent affectés au haut-justicier, on voit qu'il est d'usage d'exposer au carcan les coupables de vols de fruits, ce qui est certainement un cas de moyenne justice, comme le remarque de Laistre sur l'article 2. de la coûtume de Sens.

Aussi M. Bouhier, sur la coûtume du duché de Bourgogne, ch. lj, n. 66, tient-il que dans sa province le moyen justicier ayant la connoissance des contraventions aux réglemens de police, il peut punir les contrevenans en les faisant mettre à l'échelle ou carcan ; & tel est aussi l'avis de Chopin sur Anjou, lib. II. part. II. cap. j. tit. jv. n. 7. in fine.

Coquille, sur l'article 15. de la coûtume de Nivernois, remarque que l'on use d'échelles, seulement dans les jurisdictions temporelles ; il en donne pour exemple l'échelle du Temple à Paris & celle de S. Martin-des-Champs qui subsistoit aussi de son tems, & il ajoûte que l'on en use aussi en jurisdiction ecclésiastique, pour punir & rendre infames publiquement ceux qui sont convaincus d'avoir à leur escient épousé deux femmes en même tems.

Billon, sur la coûtume d'Auxerre, art. 1, prétend méme que l'échelle est une espece de pilori ou carcan, qui est particuliere pour les seigneurs hauts-justiciers d'église ; il se fonde sur ce qu'il y en a une à Paris, qui sert de signe patibulaire pour la justice du Temple.

Il est vrai que les juges ecclésiastiques ne pouvant condamner à mort, n'ont jamais eu de fourches patibulaires pour signe de leur haute justice, & que les ecclésiastiques qui avoient droit de haute justice, avoient chacun, en signe de cette justice, une échelle dressée dans quelque carrefour : non-seulement les juges temporels des ecclésiastiques usoient de ces échelles, mais même les officiaux, comme nous le dirons dans un moment, en parlant des différentes échelles qui étoient autrefois à Paris ; mais il ne s'ensuit pas de-là que l'échelle fût un signe de justice qui fût particulier pour les jurisdictions ecclésiastiques, ni pour les justices temporelles des ecclésiastiques ; & en effet, Sauval estima que la ville avoit autrefois une échelle à Paris ; & sans nous arrêter à cette conjecture, il suffit de faire attention que les différentes échelles qui étoient autrefois à Paris n'appartenoient pas à des jurisdictions ecclésiastiques, mais à des justices temporelles appartenantes à des ecclésiastiques, ce qui est fort différent : d'ailleurs toutes les coûtumes qui parlent d'échelle, attribuent ce droit aux seigneurs hauts-justiciers en général, & non pas en particulier aux ecclésiastiques ; la coûtume d'Auxerre entr'autres dit que celui qui a haute justice peut pilorier, écheller, &c. ainsi je m'étonne que Billon en commentant cet article ait avancé que le droit d'échelle étoit particulier pour les juges des ecclésiastiques.

Les échelles étoient quelquefois appellées échelles à mitres ou à mitrer ; Papon se sert de cette expression, liv. I. de ses arrêts, tit. jv. arrêt 7, ce qui vient de ce qu'autrefois il étoit d'usage de mettre à ceux que l'on faisoit monter au haut de l'échelle une mitre de papier sur la tête : il ne faut pas croire que ce fût pour faire allusion à la mitre des évêques, & encore moins pour la tourner en dérision. Cet usage pouvoit venir de deux causes différentes à la vérité, mais qui ont néanmoins quelque relation l'une à l'autre.

La premiere est qu'anciennement & jusque dans le xj. siecle, la mitre étoit la coiffure des nobles ; elle n'a commencé à être regardée comme un ornement épiscopal que vers l'an 1000 ; ainsi lorsque l'on mettoit une mitre de papier sur la tête de celui que l'on faisoit monter au haut de l'échelle, c'étoit pour le tourner en dérision en lui mettant une mitre ridicule.

L'autre cause de cet usage pouvoit être, qu'anciennement le bourreau, suivant les moeurs des Germains, dont les Francs tiroient leur origine, n'étant point infame, portoit la mitre comme les nobles, ainsi que cela se pratique encore aux pays des Vosges ; & c'est sans doute de-là qu'en Normandie le peuple le nomme encore mitre, ensorte qu'il y a apparence que quand on mettoit une mitre sur la tête à celui qui montoit au haut de l'échelle, c'étoit le bourreau qui lui mettoit son bonnet sur la tête, ou du moins un semblable fait de papier, pour le couvrir de confusion ; cette sorte de bonnet ayant apparemment cessé dès-lors d'être la coiffure des nobles, & la mitre des ecclésiastiques ayant été distinguée dans sa forme de cet ancien habillement de tête.

Quand l'échelle ou autre signe de justice est totalement ruiné, le seigneur le peut faire rétablir sans permission du roi, pourvû que ce soit dans l'année ; car après l'an il faut des lettres patentes : elles ne seroient pourtant pas nécessaires s'il ne s'agissoit que d'une simple réparation.

Il y avoit autrefois plusieurs de ces échelles dans la ville de Paris.

L'évêque de Paris avoit la sienne dans le parvis, c'étoit-là que l'on exposoit ceux qui étoient condamnés à faire amende honorable ; on leur faisoit en cet endroit une exhortation, & on leur mettoit la mitre, ce qui s'appelloit prêcher & mitrer un criminel. En 1344 Henri de Malhestret gentilhomme breton, diacre & maître des requêtes, criminel de lése-majesté, fut mis par trois fois à cette échelle du parvis ; & quoique l'official eût défendu sous peine d'excommunication de rien jetter à ce criminel, le peuple ne laissa pas de le couvrir de boue & d'ordures, & même de le blesser cruellement d'un coup de pierre : après quoi il fut remené en prison, où, comme on disoit alors, il fut mis en l'oubliette ; & étant mort peu de tems après, son corps fut porté au parvis, comme il se pratiquoit à l'égard de tous ceux que l'official condamnoit au dernier supplice. On voit par-là que l'échelle du parvis étoit le signe de justice de l'officialité ; mais la jurisprudence est changée à cet égard depuis long-tems, & est revenue aux vrais principes, suivant lesquels le juge d'église ne peut condamner à l'échelle ou pilori, ni à aucune amende honorable ou réparation, hors de son auditoire. Voyez le traité de la jurisdiction ecclésiastique, par Ducasse, seconde partie, ch. xij.

Hugues Aubriot prevôt de Paris, accusé de judaïsme, & d'avoir fait beaucoup d'injures à l'université, fit en 1381 amende honorable sur un échafaud dressé à côté de l'échelle du parvis.

Un sergent du châtelet y fut prêché & mitré en 1406, pour avoir mal parlé de la foi ; & ensuite il fut brûlé au marché aux pourceaux.

Nicolas Dorgemont chanoine de Notre-Dame, fut mis en 1416 à cette même échelle, pour avoir voulu tuer le roi de Sicile & autres seigneurs.

On y prêcha en 1430 deux femmes folles, c'est-à-dire dissolues, qui étoient hérétiques.

Dubreuil assûre que dans sa jeunesse on y exposa un prêtre ayant écrit au dos en lettres majuscules, ces mots, propter fornicationem.

Quoique cette échelle soit depuis long-tems detruite, on ne laisse pas de mener toûjours au parvis, où elle étoit, la plûpart des criminels condamnés à faire amende honorable.

Le chapitre de Notre-Dame avoit son échelle au port S. Landry, laquelle fut rompue & emportée en 1410 : on informa contre ceux qui étoient soupçonnés de ce fait.

L'abbé de sainte Genevieve avoit aussi la sienne, à laquelle en 1301 fut mise une maquerelle qui juroit vilainement.

Philippe-le-Long permit en 1320 aux bourgeois qui demeuroient près de l'église de S. Gervais, d'ériger une croix à la porte Baudets, à la place de l'échelle du prieuré de S. Eloi.

L'échelle du prieuré de S. Martin étoit entre la rue au Maire & la porte de l'église de S. Martin, qui étoit autrefois de ce côté ; Coquille en fait mention sur l'art. xv. du ch. j. de la coûtume de Nivernois, & en parle comme d'une chose qui subsistoit encore de son tems, c'est-à-dire vers le milieu du xvj. siecle.

Il est à présumer que la ville, les abbés de S. Magloire & de S. Victor, le prieur de S. Lazare, & les autres seigneurs hauts-justiciers, avoient aussi chacun leur échelle.

Il n'en reste plus présentement dans Paris qu'une seule, qui est celle de la justice du temple, & qui a donné le nom à la rue où elle est posée. Pendant la minorité de Louis XIV. elle fut brûlée par de jeunes seigneurs qu'on appelloit les petits-maîtres, & fut aussi-tôt rétablie. Elle étoit autrefois de l'autre côté de la rue de l'Echelle-du-temple, & avoit beaucoup plus de largeur ; mais comme elle causoit de l'embarras, elle fut diminuée en 1667, & placée où elle est présentement.

Billon sur l'art. 1. de la coûtume d'Auxerre, dit qu'il y a trois trous au haut de cette échelle, pour y passer la tête du criminel ; & l'auteur du journal des audiences, dans un arrêt du 9 Avril 1709, prétend que l'origine de cette échelle vient de ce que la justice du temple ne pouvoit avoir de gibet dans Paris, ni y exécuter à mort, à cause que le roi y a haute-justice ; mais ce principe ne paroît pas juste, car ceux qui ont haute-justice dans Paris, peuvent condamner & faire exécuter à mort : & à l'égard de l'échelle, si l'on a pris pour eux ce signe de justice, c'est parce qu'il n'est pas d'usage ici de mettre des fourches patibulaires dans des villes. Voyez le président Bouhier sur la coûtume de Bourgogne, ch. lj. n. 64 & suiv. (A)

Tour de l'échelle, voyez TOUR.

ECHELLE, (Marine) on donne ce nom aux ports de la mer Méditerranée qui sont sous la domination de l'empire des Turcs, où les marchands François, Anglois, Hollandois & Génois, &c. vont commercer, & où ils entretiennent des consuls, facteurs, & commissionnaires. Ces lieux sont connus sous le nom d'échelles de Levant : les principales sont

ECHELLE, en terme de Marine, se dit en général des endroits faits pour monter & descendre dans un vaisseau.

Echelle de poupe, c'est une échelle de corde qui est pendue à l'arriere du vaisseau, pour la commodité des gens de la chaloupe.

Echelles d'entre deux ponts, ce sont celles par où l'on monte & l'on descend d'un pont à l'autre.

Echelles du milieu, voyez leur position auprès du grand mât, Pl. IV. fig. 1. n. 112 & 158. voyez aussi Pl. V. fig. 1. n. 158 & 112.

Echelle d'artimon, voyez Pl. IV. fig. 1. n. 111.

Au fond de cale des vaisseaux il y a quelquefois une poutre debout, qui monte jusqu'au pont, qui a des entailles ; l'on met à côté un cordage qu'on appelle tire-vieille, & cette piece de bois sert d'échelle.

ECHELLE, instrument très-utile & très-commun. Il est composé de deux longues perches, percées sur toute leur longueur à la distance de 6, 7, 8, 9, 10 pouces, d'un même nombre de trous, & à la même hauteur. Ces trous servent de mortoises à autant de bâtons paralleles qui servent de degrés, qu'on monte les uns après les autres quand on veut atteindre à quelque hauteur considérable. L'échelle est principalement à l'usage des Couvreurs : il y en a de toute espece & de toute grandeur. Celles de bibliotheque sont construites autrement ; au lieu de perches, ce sont des jumelles de bois ; & au lieu des bâtons paralleles, ce sont des planches qui forment des marches larges & plates.

ECHELLE DE RUBANS, en terme d'Aiguilletier, ce sont des rubans larges, ferrés à un bout d'un fer à clavier, & à l'autre d'un fer ordinaire. Voyez FER A CLAVIER. Les femmes s'en lacent en forme d'échelle, ce qui lui a donné ce nom.

ECHELLE SIMPLE ET DOUBLE, (Jardinage) Voyez à l'art. JARDINAGE, la liste & la description des outils.

* ECHELLE D'EAU, ou BAILLE, (Pêche) sur la Loire une échelle d'eau est la même chose qu'un trait de Seine dans la riviere de Seine : c'est une certaine étendue sur laquelle on a un droit de pêche exclusif.

ECHELLE DE CORDE, (Plombier, Charpentier, Couvreur) est une sorte d'échelle particuliere aux Plombiers. Ce n'est rien autre chose qu'un gros cable garni de noeuds de distance en distance, qui a un gros crochet de fer attaché à une de ses extrémités. On se sert de cette échelle pour aller couvrir & poser des plombs aux tours & aux clochers, où pour s'en servir on l'arrête avec son crochet au poinçon de la charpente de ces bâtimens. Un autre cordage armé aussi de son crochet par un bout, & qui de l'autre a une petite planche suspendue à deux cordes pour asseoir l'ouvrier, ou des sangles en forme de bretelles au même usage, sert à le guinder & à l'arrêter le long des noeuds du grand cordage, qui tiennent lieu d'échelon à cette échelle.

ECHELLES, (les) Géogr. mod. ville de Savoie, à deux lieues de la grande Chartreuse. Long. 23. 25. lat. 45. 20.


ECHELLERv. act. (Jurispr.) terme de coûtumes qui signifie exposer quelqu'un sur une échelle en public, en punition de quelque crime. Voy. ci-devant ECHELLE. (A)


ECHELLETTES. f. (Hist. nat. Ornith.) pic de muraille, pic d'Auvergne, picus murarius ; oiseau un peu plus grand que le moineau, & de la grosseur de l'étourneau. Le bec est long, mince & noir ; la tête, le cou & le dos sont de couleur cendrée ; la poitrine est blanchâtre, & les ailes sont en partie de couleur cendrée, & en partie rouges ; la queue est courte ; les grandes plumes des ailes, & celles qui recouvrent la partie inférieure du dos, sont noires, de même que le ventre & les cuisses, qui sont courtes, comme dans toutes les especes de pics. L'échellette a trois doigts en-avant qui sont assez longs, & un seul en-arriere ; les ongles sont crochus & pointus. Aldrovande dit que cet oiseau est fort commun dans le Boulonnois : il vole à-peu-près comme la hupe ; car il agite continuellement ses ailes, & il change souvent de place. On lui a donné le nom de bec de muraille, parce qu'il se tient dans des trous de murs & d'arbres, comme les pics. Il se nourrit de petits insectes qu'il cherche dans les fentes des arbres ; on le voit souvent venir dans les villes, lorsqu'il y a des broüillards. Willugh. Ornith. Voy. OISEAU. (I)

ECHELLETTE, (Jurispr.) compte par échellette : lorsqu'il s'agit de compenser des fruits avec des réparations, les uns veulent que les fruits de chaque année soient compensés avec les intérêts de chaque année ; & s'il reste quelque chose, qu'il se compense sur le principal, ce qui souvent l'épuise avant ou lors de la clôture du compte : cela s'appelle compter par échellette. D'autres veulent que la liquidation des fruits & des intérêts se fasse à chaque année, mais que la compensation & imputation se fasse à la derniere année seulement. Chorier en sa jurisprudence de Guypape, p. 294. rapporte plusieurs arrêts pour l'une & l'autre maniere de compter. Le compte par échellette est le plus usité, & paroît le plus équitable. Voyez le dictionn. de Brillon, article Compte. (A)

ECHELLETTE, (Manufact. en soie) voyez ESCALETTE.


ECHELLETTESS. f. pl. (Musique & Luth.) ce sont des morceaux de bois secs & durcis au feu, qui composent une espece d'instrument de percussion. Ces morceaux de bois ont été tournés au tour ; ils sont de même grosseur, mais de longueurs inégales : on les a percés de deux trous, un à chaque bout : un cordon qui passe à droite & à gauche par ces trous, tient ces bâtons enfilés & suspendus parallelement au-dessus les uns des autres ; celui d'en-haut est le plus court : on empêche qu'ils ne portent les uns sur les autres, soit en faisant deux noeuds au cordon pour chaque bâton, un noeud à chaque bout ; soit en y enfilant deux grains de chapelet. Il y a douze bâtons, le plus bas & le plus long a communément dix pouces de longueur ; le plus court & le plus haut, trois pouces & un tiers, c'est-à-dire qu'ils sont entr'eux comme 30 à 10, ou 3 à 1, ou qu'ils resonnent l'intervalle de douzieme. On peut faire le bâton le plus court seulement la moitié du plus long ; mais alors il faut compenser les longueurs par les grosseurs, pour conserver entr'eux le même intervalle de son. Ces bâtons, au-lieu d'être cylindriques, pourroient être ronds, parallelepipedes, prismatiques, &c. comme on voudra ; pourvû qu'on connoisse le rapport de leurs longueurs & de leurs solidités, on les accordera comme on voudra.


ECHELONS. m. c'est ainsi qu'on appelle chacun des pas de l'échelle ; ainsi quand on dit qu'une échelle a vingt échelons, c'est-à-dire qu'elle a vingt pas, ou bâtons, ou marches, & que l'on peut par son moyen s'élever à environ vingt pieds de terre.

ECHELON, (Jardinage) on dit qu'un arbre croît en échelon, lorsqu'il s'éleve par étage. (K)


ECHENALS. m. (Jurisprud.) terme usité dans quelques coûtumes pour exprimer une gouttiere, qui est ordinairement faite de chêne, que l'on met sous les toîts des maisons, pour empêcher que l'eau de la pluie ne tombe sur le fonds des voisins. Dans le Bourbonnois on dit échenal ; dans d'autres endroits on dit échenez, comme dans la coûtume de Nivernois, ch. x. art. 1. (A)


ECHENEZ(Jurisp.) voyez ECHENAL.


ECHENICHERRIBASSIS. m. (Hist. mod.) surintendant du fournil, le chef des maîtres de la boulangerie, des fours, & de tous ceux qui y travaillent. C'est un officier du serrail ; sa paye est de 50 apres par jour, d'une robe de brocard par an, & de quelques présens qu'il reçoit des grands de la cour du sultan, lorsqu'il leur présente des biscuits, des massepains, & autres patisseries qui se font dans son district.


ECHENILLERECHENILLOIR, voyez à l'art. JARDINIER, l'énumération & la description de ses outils.


ECHENOS. m. terme de Fonderie en grand, est un bassin posé au-dessus de l'enterrage ; les principaux jets de la figure à couler y aboutissent : on y fait passer le métal liquide au sortir du fourneau, pour qu'il le communique aux jets qui le distribuent dans toute la figure. L'aire de l'écheno doit être fait de la même matiere que l'enterrage : il est posé plus bas que l'aire du fourneau, afin que le métal ait sa pente pour y couler. Voy. les Planches de la Fonderie des figures équestres.


ECHESSS. m. pl. (Jurisp.) est le nom que l'on donne en quelques provinces, à certaines redevances annuelles dûes au seigneur, soit en grain ou en argent ; elles sont ainsi nommées, comme étant ce qui échet tous les ans à un certain jour : ce terme est usité dans le Barrois. M. de Lauriere en son glossaire rapporte l'extrait d'un ancien titre de la seigneurie de Verecourt, qui en fait mention. (A)


ECHETES. f. (Jurisp.) vieux mot qui signifioit ce qui arrivoit à quelqu'un par succession, héritage ou autre droit casuel. Ce terme se trouve fréquemment dans les anciennes coûtumes, chartes, diplomes & anciens titres. Voyez ECHOIR & SCHOITE, ECHEUTE. (A)


ECHEUTou ECHUTE, s. f. (Jurisprudence) échûte, est la même chose qu'eschoite, c'est-à-dire qu'on entend ordinairement par-là ce qui est échû par succession collatérale ou autre droit casuel.

Loyale échûte, est ce qui est échu au seigneur en vertu de la loi. Voyez la coûtume du comté de Bourgogne, art. 100, & l'ancienne coûtume d'Auxerre, art. 39, celle de Berry, tit. xjx. art. 16, & 33. Voy. ESCHOITE, ESCHETS. (A)


ECHEVEAU DE FIL(Oecon. rust. Manufact. en laine, fil, soie, &c.) ce sont plusieurs fils qu'on a tournés & pliés les uns sur les autres sur un devidoir, en les ôtant de dessus la bobine. Les écheveaux sont noüés par le milieu avec un noeud particulier que les Tisserands appellent centaine.


ECHEVINAGE(Jurisp.) en Artois, en Flandre, & dans tous les Pays-Bas, signifie la seigneurie & justice qui appartiennent à certaines villes, bourgs, & autres lieux, par concession des seigneurs qui leur ont accordé le droit de commune. On appelle le corps des officiers de l'échevinage, la loi, le magistrat, le corps de ville, l'hôtel-de ville.

L'échevinage est ordinairement composé du grand bailli, maire, mayeur, prevôt ou autres officiers du seigneur, des échevins ou juges, du conseiller pensionnaire, du procureur de ville, & du greffier. Remarquez que les termes d'échevins ou juges ne sont synonymes que dans les lieux où les échevins ont la justice.

Les échevinages ont tous haute, moyenne, & basse justice, & la police ; plusieurs connoissent aussi des matieres consulaires dans leurs territoires, tels que l'échevinage d'Arras, celui de la ville de Bourbourg, ceux de Gravelines, de Lens, Dunkerque, &c.

En Artois, l'échevinage ressortit communément au bailliage ; cependant l'échevinage ou magistrat de S. Omer est en possession de ressortir immédiatement au conseil d'Artois ; ce qui lui est contesté par le bailliage de S. Omer, qui révendique ce ressort, du moins pour certains objets : on peut voir ce qui est énoncé à ce sujet dans le procès-verbal de réformation des coûtumes de S. Omer.

Ce que nous avons trouvé de plus détaillé & de plus remarquable par rapport à ces échevinages, est dans la liste de l'échevinage de S. Omer, qui est en tête du commentaire de la coûtume d'Artois par M. Maillart ; nous en rapporterons ici le précis, quoique tous les échevinages ne soient pas administrés précisément comme celui de S. Omer, parce que ce qui se pratique dans celui-ci, servira toûjours à donner une idée des autres, ces sortes de jurisdictions étant assez singulieres.

L'échevinage de S. Omer, nommé vulgairement le magistrat, est composé d'un mayeur & onze échevins, dont l'un est lieutenant de mayeur, de deux conseillers pensionnaires, d'un procureur du roi en l'hôtel-de-ville, & syndic de la même ville, d'un greffier civil, d'un greffier criminel, d'un substitut du procureur syndic, & d'un argentier.

Outre ces officiers il y a le petit bailli, pourvû en titre d'office par le roi, qui fait dans l'échevinage les fonctions de partie publique en matiere criminelle & d'exécution de la police ; le procureur du roi du bailliage de S. Omer peut néanmoins faire aussi les fonctions de partie publique en matiere criminelle à l'échevinage, & y poursuivre les condamnations d'amendes, dans les cas où elles doivent être adjugées au roi : au surplus il faut voir les protestations qui ont été respectivement faites par ces officiers, dans le procès-verbal de réformation des coûtumes de S. Omer.

Le bailli de S. Omer faisoit aussi autrefois une partie de ces fonctions à l'échevinage ; mais présentement il ne les y exerce comme conservateur des droits du roi, que dans le concours avec l'échevinage, pour juger les entreprises qui se font sur les rues, places publiques, & rivieres qui sont dans la ville ; & dans ces cas le bailli se trouvant à l'hôtel-de-ville, la premiere place entre lui & le mayeur demeure vuide.

Le petit bailli a quatre sergens à masse, qui lui sont subordonnés, pour l'aider dans l'exécution de ses fonctions, notamment pour la capture des délinquans, & pour contraindre au payement des amendes & forfaitures adjugées par les mayeur & échevins.

Outre ces mayeur & échevins en exercice, & les autres officiers dont on a parlé ci-devant, il y a un second corps composé de l'ancien mayeur & des onze échevins qui étoient en exercice l'année précédente : on les nomme vulgairement jurés au conseil, parce que les échevins en exercice les convoquent pour donner leur avis dans les affaires importantes, comme quand il s'agit de faire quelque réglement de police, ou de statuer sur une dépense extraordinaire.

Il y a encore un troisieme corps composé de dix personnes choisies tous les ans dans les six paroisses de la ville : on les appelle les dix jurés de la communauté, & l'un d'eux prend le titre de mayeur. Ils sont établis principalement pour représenter la communauté, & doivent être convoqués aux assemblées de l'échevinage lorsqu'il s'agit d'affaires importantes qui intéressent la communauté.

Le siege de l'échevinage a quatre sergens à verge & deux escauwetes pour faire les actes & exploits de justice, à la réserve des saisies & exécutions mobiliaires ou immobiliaires, & des arrêts personnels à la loi privilégiée de la ville, qui se font par les amans ou baillis particuliers des différentes seigneuries qui sont dans la ville.

La jurisdiction contentieuse & de police est exercée par l'échevinage seul dans la ville & banlieue de S. Omer, en toutes matieres civiles & criminelles, excepté les cas royaux & privilégiés, dont la connoissance appartient exclusivement au conseil d'Artois.

Tous les habitans de la ville & banlieue de S. Omer, soit ecclésiastiques séculiers ou réguliers, nobles ou roturiers, sont soûmis immédiatement à la jurisdiction de l'échevinage ; il y a cependant quelques enclos dans la ville qui ont leur justice particuliere.

Les jurisdictions subalternes de l'échevinage de S. Omer, sont celles des seigneurs qui ont droit de justice dans la ville ou banlieue ; il y en a même quelques-unes domaniales, qui sont présentement engagées.

Anciennement le prince & les seigneurs ayant justice dans la ville, avoient chacun dans leur territoire leur aman ou bailli civil, avec un certain nombre d'échevins ; mais en 1424 les mayeur & échevins de S. Omer, de l'avis des gens du prince, établirent dans l'hôtel-de-ville un siége ou auditoire commun pour quatre de ces amans, qui est ensuite aussi devenu commun à tous les autres amans de la ville. Ces amans ont douze échevins, qui sont pareillement communs pour toutes les différentes seigneuries & justices de la ville ; c'est ce que l'on appelle le siege de vierscaires ; ces officiers prêtent serment à l'échevinage de S. Omer.

Les échevins apposent le scellé, font les inventaires, les actes d'acceptation & de renonciation aux successions ; ils arrêtent à la loi privilégiée de S. Omer, les personnes & biens des débiteurs forains trouvés dans cette ville, & connoissent des contestations qui peuvent naître de ces sortes d'arrêts sous le ressort immédiat des mayeur & échevins ; ceux du siége des vierscaires doivent être assistés de l'aman de la seigneurie dans laquelle ils font acte de jurisdiction, ou d'un troisieme échevin à défaut de l'aman, lorsqu'il s'agit d'arrêt de personne.

C'est aussi aux échevins qu'appartient le droit exclusif de procéder aux ventes & adjudications, soit volontaires ou forcées, de meubles & effets ; ils font toutes celles des maisons mortuaires, c'est-à-dire après décès.

Les amans ont en particulier le droit de mettre à exécution les sentences des mayeur & échevins de S. Omer ; ils font les saisies & exécutions de meubles, & les saisies réelles des immeubles situés dans cette ville.

Le petit bailli, dont nous avons déjà parlé, fait dans la banlieue où les seigneurs n'ont point d'aman, la fonction de cette charge, quant aux exécutions des sentences, aux saisies & exécutions de meubles, & aux saisies réelles.

Pour connoître plus particulierement ce qui concerne les échevinages, on peut voir ce qui en est dit dans les coûtumes anciennes & nouvelles d'Artois, & autres coûtumes des Pays-Bas, & dans leurs procès-verbaux. (A)


ECHEVINSS. m. pl. (Hist. & Jurispr.) étoit le titre que l'on donnoit anciennement aux assesseurs ou conseillers des comtes.

Présentement ce sont des officiers municipaux établis dans plusieurs villes, bourgs & autres lieux, pour avoir soin des affaires de la communauté : en quelques endroits ils ont aussi une jurisdiction & autres fonctions plus ou moins étendues, selon leurs titres & possession, & suivant l'usage du pays.

Loyseau en son traité des offices, liv. V. ch. vij. dit que les échevins étoient magistrats, du moins municipaux, de même que ceux que les Romains choisissoient entre les décurions : il les compare aussi aux édiles, & aux officiers que l'on appelloit defensores civitatum ; & en effet les fonctions de ces officiers ont bien quelque rapport avec celles d'échevin, mais il faut convenir que ce n'est pas précisément la même chose, & que le titre & les fonctions de ces sortes d'officiers, tels qu'ils sont établis parmi nous, étoient absolument inconnus aux Romains ; l'usage en fut apporté d'Allemagne par les Francs, lorsqu'ils firent la conquête des Gaules.

Les échevins étoient dès-lors appellés scabini, scabinii ou scabinei, & quelquefois scavini, scabiniones, scaviones ou scapiones : on les appelloit aussi indifféremment rachinburgi ou rachinburgi : ce dernier nom fut usité pendant toute la premiere race, & en quelques lieux jusque sur la fin de la seconde.

On leur donnoit aussi quelquefois les noms de sagi, barones, ou viri sagi, & de senatores.

Le terme de scabini, qui étoit leur nom le plus ordinaire, & d'où l'on a fait en françois échevin, vient de l'allemand schabin ou scheben, qui signifie juge ou homme savant. Quelques-uns ont néanmoins prétendu que ce mot tiroit son étymologie d'eschever, qui en vieux langage signifie cavere ; & que l'on a donné aux échevins ce nom, à cause des soins qu'ils prennent de la police des villes : mais comme le nom latin de scabini est plus ancien que le mot françois échevin, il est plus probable que scabini est venu de l'allemand schabin ou schaben, & que de ces mêmes termes, ou du latin scabini, on a fait échevins, qui ne differe guere que par l'aspiration de la lettre s, & par la conversion du b en v.

Le moine Marculphe qui écrivoit vers l'an 660, sous le regne de Clovis II. fait mention dans ses formules, des échevins qui assistoient le comte ou son viguier, vigarius, c'est-à-dire lieutenant, pour le jugement des causes. Ils sont nommés tantôt scabini, tantôt rachinburgi. Aigulphe comte du palais sous le même roi, avoit pour conseillers des gens d'épée comme lui, qu'on nommoit échevins du palais, scabini palatii. Il est aussi fait mention de ces échevins du palais dans une chronique du tems de Louis-le Debonnaire, & dans une charte de Charles-le-Chauve.

Les capitulaires de Charlemagne, des années 788, 803, 805 & 809 ; de Louis-le-Debonnaire en 819, 829 ; & de Charles-le-Chauve, des années 864, 867, & plusieurs autres, font aussi mention des échevins en général, sous le nom de scabini.

Suivant ces capitulaires & plusieurs anciennes chroniques, les échevins étoient élûs par le magistrat même avec les principaux citoyens. On devoit toûjours choisir ceux qui avoient le plus de probité & de réputation ; & comme ils étoient choisis dans la ville même pour juger leurs concitoyens, on les appelloit judices proprii, c'est-à-dire juges municipaux. C'étoit une suite du privilege que chacun avoit de n'être jugé que par ses pairs, suivant un ancien usage de la nation ; ainsi les bourgeois de Paris ne pouvoient être jugés que par d'autres bourgeois, qui étoient les échevins, & la même chose avoit lieu dans les autres villes. Ces échevins faisoient serment à leur reception, entre les mains du magistrat, de ne jamais faire sciemment aucune injustice.

Lorsqu'il s'en trouvoit quelques-uns qui n'avoient pas les qualités requises, soit qu'on se fût trompé dans l'élection, ou que ces officiers se fussent corrompus depuis, les commissaires que le roi envoyoit dans les provinces, appellés missi dominici, avoient le pouvoir de les destituer & d'en mettre d'autres en leur place. Les noms des échevins nouvellement élus étoient aussi-tôt envoyés au roi, apparemment pour obtenir de lui la confirmation de leur élection.

Leurs fonctions consistoient, comme on l'a déjà annoncé, à donner conseil au magistrat dans ses jugemens, soit au civil ou au criminel, & à le représenter lorsqu'il étoit occupé ailleurs, tellement qu'il ne lui étoit pas libre, au comte, ni à son lieutenant, de faire grace de la vie à un voleur, lorsque les échevins l'avoient condamné.

Ils assistoient ordinairement en chaque plaid ou audience appellée mallus publicus, au nombre de sept ou au moins de deux ou trois. Quelquefois on en rassembloit jusqu'à douze, selon l'importance de l'affaire ; & lorsqu'il ne s'en trouvoit pas assez au siége pour remplir ce nombre, le magistrat devoit le suppléer par d'autres citoyens des plus capables, dont il avoit le choix.

Vers la fin de la seconde race & au commencement de la troisieme, les ducs & les comtes s'étant rendus propriétaires de leur gouvernement, se déchargerent du soin de rendre la justice sur des officiers qui furent appellés baillis, vicomtes, prevôts, & châtelains.

Dans quelques endroits les échevins conserverent leur fonction de juges, c'est-à-dire de conseillers du juge ; & cette jurisdiction leur est demeurée avec plus ou moins d'étendue, selon les titres & la possession ou l'usage des lieux ; dans d'autres endroits au contraire le bailli, prevôt, ou autre officier, jugeoit seul les causes ordinaires ; & s'il prenoit quelquefois des assesseurs pour l'aider dans ses fonctions, ce n'étoit qu'une commission passagere. Dans la plûpart des endroits où la justice fut ainsi administrée, les échevins demeurerent réduits à la simple fonction d'officiers municipaux, c'est-à-dire d'administrateurs des affaires de la ville ou communauté ; dans d'autres ils conserverent quelque portion de la police.

Il paroît que dans la ville de Paris la fonction des échevins qui existoient dès le tems de la premiere & de la seconde race, continua encore sous la troisieme jusque vers l'an 1251 ; ils étoient nommés par le peuple & présidés par un homme du roi : ils portoient leur jugement au prevôt de Paris, lequel alors ne jugeoit point. Ces prevôts n'étoient que des fermiers de la prevôté ; & dans les prevôtés ainsi données à ferme, comme c'étoit alors la coûtume, c'étoient les échevins qui taxoient les amendes. Les échevins de Paris cesserent de faire la fonction de juges ordinaires, lorsqu'Etienne Boileau fut prevôt de Paris, c'est-à-dire en 1251 ; alors il mirent à leur tête le prevôt des marchands ou de la confrairie des marchands, dont l'institution remonte au tems de Louis VII.

Ce fut sous son regne, en 1170, qu'une compagnie des plus riches bourgeois de la ville de Paris y établit une confrairie des marchands de l'eau, c'est-à-dire fréquentans la riviere de Seine, & autres rivieres affluentes ; ils acheterent des religieuses de Haute-Bruyere une place hors la ville, qui avoit été à Jean Popin bourgeois de Paris, lequel l'avoit donnée à ces religieuses. Ils en formerent un port appellé le port Popin : c'est à présent un abreuvoir du même nom. Louis le Jeune confirma cette acquisition & établissement par des lettres de 1170 ; Philippe Auguste donna aussi quelque tems après des lettres pour confirmer le même établissement & régler la police de cette compagnie.

Les officiers de cette compagnie sont nommés dans un arrêt de la chandeleur en 1268 (au registre praepositi mercatorum aquae olim) ; dans un autre de la pentecôte en 1273, ils sont nommés scabini, & leur chef magister scabinorum. Dans le recueil manuscrit des ordonnances de police de saint Louis ils sont dits li prevôt de la confrairie des marchands, & li échevins, li prévôt & li jurés de la marchandise, li prevôt des marchands & li échevins de la marchandise, li prevôt & li jurés de la confrairie des marchands.

On voit par un registre de l'an 1291, qu'ils avoient dès-lors la police de la navigation sur la riviere de Seine pour l'approvisionnement de Paris, & la connoissance des contestations qui survenoient entre les marchands fréquentans la même riviere, pour raison de leur commerce.

Ils furent maintenus par des lettres de Philippe le Hardi du mois de Mars 1274, dans le droit de percevoir sur les cabaretiers de Paris le droit du cri de vin, un autre droit appellé finationes celariorum, & en outre un droit de quatre deniers pro dietâ suâ. Ces lettres furent confirmées par Louis Hutin en 1315, par Philippe de Valois en 1345, & par le roi Jean en 1351.

On voit aussi que dès le tems du roi Jean, le prevôt des marchands & les échevins avoient inspection sur le bois qu'ils devoient fournir, l'argent nécessaire pour les dépenses qu'il convenoit faire à Paris en cas de peste ; qu'ils avoient la connoissance des contestations qui s'élevoient entre les bourgeois de Paris, & les collecteurs d'une imposition que les parisiens avoient accordée au roi pendant une année ; que quand ils ne pouvoient les concilier, la connoissance en étoit dévolue aux gens des comptes.

Il y auroit encore bien d'autres choses à dire sur ce qui étoit de la compétence des échevins ; mais comme ces matieres sont communes au prevôt des marchands, qui est le chef des échevins, on en parlera plus au long au mot PREVOT DES MARCHANDS.

Nous nous bornerons donc ici à exposer ce qui concerne en particulier les échevins, en commençant par ceux de Paris.

En 1382, à l'occasion d'une sédition arrivée en cette ville, le roi supprima la prevôté des marchands & l'échevinage, & unit leur jurisdiction à la prevôté de Paris, dont elle avoit été anciennement démembrée, en sorte qu'il n'y eut plus de prevôt des marchands ni d'échevins à Paris : ce qui demeura dans cet état jusqu'en 1388, que la prevôté des marchands fut desunie de la prevôté de Paris ; & depuis ce tems il y a toûjours eu à Paris un prevôt des marchands & quatre échevins. Il paroît néanmoins que la jurisdiction ne leur fut rendue que par une ordonnance de Charles VI. du 20 Janvier 1411.

Ils sont élus par scrutin en l'assemblée du corps de ville, & des notables bourgeois qui sont convoqués à cet effet en l'hôtel-de-ville le jour de saint Roch. On élit d'abord quatre scrutateurs, un qu'on appelle scrutateur royal, qui est ordinairement un magistrat ; le second est choisi entre les conseillers de ville, le troisieme entre les quartiniers, & le quatrieme entre les notables bourgeois.

La déclaration du 20 Avril 1617, porte qu'il y en aura toûjours deux qui seront choisis entre les notables marchands exerçans le fait de marchandise ; les deux autres sont choisis entre les gradués, & autres notables bourgeois.

La fonction des échevins ne dure que deux ans, & on en élit deux chaque année, en sorte qu'il y en a toûjours deux anciens & deux nouveaux : l'un des deux qu'on élit chaque année, est ordinairement pris à son rang entre les conseillers de ville & les quartiniers alternativement ; l'autre est choisi entre les notables bourgeois.

Au mois de Janvier 1704 il y eut un édit portant création de deux échevins perpétuels dans chacune des villes du royaume ; mais par une déclaration du 15 Avril 1704, Paris & Lyon furent exceptés ; & il fut dit qu'il ne seroit rien innové à la forme en laquelle les élections des échevins avoient été faites jusqu'alors. Quelques jours après l'élection des échevins de Paris, le scrutateur royal accompagné des trois autres scrutateurs & de tout le corps de ville, va présenter les nouveaux échevins au roi, lequel confirme l'élection ; & les échevins prêtent serment entre ses mains, à genoux.

Les échevins sont les conseillers ordinaires du prevôt des marchands ; ils siégent entr'eux suivant le rang de leur élection, & ont voix délibérative au bureau de la ville, tant à l'audience qu'au conseil ; & en toutes assemblées pour les affaires de la ville, en l'absence du prevôt des marchands, c'est le plus ancien échevin qui préside.

Ce sont aussi eux qui passent conjointement avec le prevôt des marchands tous les contrats au nom du roi, pour emprunts à constitution de rente.

Le roi a accordé aux échevins de Paris plusieurs priviléges, dont le principal est celui de la noblesse transmissible à leurs enfans au premier degré. Ils en joüissoient déjà, ainsi que du droit d'avoir des armoiries timbrées, comme tous les autres bourgeois de Paris, suivant la concession qui leur en avoit été faite par Charles V. le 9 Août 1371, & confirmée par ses successeurs jusqu'à Henri III. lequel par ses lettres du premier Janvier 1577 réduisit ce privilége de noblesse aux prevôts des marchands & échevins qui avoient été en charge depuis vingt ans, & à ceux qui le seroient dans la suite.

Ils furent confirmés dans ce droit par deux édits de Louis XIV. du mois de Juillet 1656 & de Novembre 1706.

Suivant un édit du mois d'Août 1715, publié deux jours après la mort de Louis XIV. ils se trouverent compris dans la revocation générale des priviléges de noblesse accordés pendant la vie de ce prince ; mais la noblesse leur fut rendue par une autre déclaration du mois de Juin 1716, avec effet rétroactif en faveur des familles de ceux qui auroient passé par l'échevinage pendant le tems de la suppression & suspension de ce privilége.

La déclaration du 15 Mars 1707 permet aux échevins de porter la robe noire à grandes manches & le bonnet, encore qu'ils ne soient pas gradués. Leur robe de cérémonie est moitié rouge, & moitié noire ; le rouge ou pourpre est la couleur du magistrat, l'autre couleur est la livrée de la ville : il en est de même dans la plûpart des autres villes.

Ils joüissent aussi, pendant qu'ils sont échevins, du droit de franc-salé, suivant plusieurs déclarations des 24 Décembre 1460, 16 Septembre 1461, 7 Mars 1521, Juillet 1599, & un édit du mois de Juillet 1610.

La déclaration du 24 Octobre 1465 les exempte de tous subsides, aides, tailles & subventions, durant qu'ils sont en charge.

L'édit du mois de Septembre 1543 les exempte aussi du droit & impôt du vin de leur crû qui sera par eux vendu en gros & en détail, tant & si longuement qu'ils tiendront leurs états & offices.

Ils avoient autrefois leurs causes commises au parlement, suivant des lettres patentes du mois de Mai 1324 ; l'édit de Septembre 1543 ordonna qu'ils auroient leurs causes commises aux requêtes du palais ou devant le prevôt de Paris. L'article 15 du tit. jv. de l'ordonnance de 1669, les confirme dans le droit de committimus au petit sceau.

Dans la plûpart des autres villes les échevins sont présidés par un maire.

Ils reçoivent ailleurs différens noms ; on les appelle à Toulouse capitouls, à Bordeaux jurats ; & dans la plûpart des villes de Guienne consuls, en Picardie gouverneurs ; & en quelques villes pairs, notamment à la Rochelle, quia pari potestate sunt praediti.

Les échevins de Lyon, ceux de Bourges, Poitiers, & de quelques autres principales villes du royaume, ont été maintenus, comme ceux de Paris, dans le privilége de noblesse. Voy. BUREAU DE LA VILLE, CONSERVATION DE LYON, CONSULS, CONSULAT, ECHEVINAGE, HOTEL-DE-VILLE, MAIRE, PREVOT DES MARCHANDS. (A)


ECHICK-AGASI-BACHIS. m. (Hist. mod.) c'est, à la cour de Perse, le grand-maître des cérémonies. Il a le titre de kan, le gouvernement de Téseran, avec le bâton couvert de lames d'or & garni de pierreries. Il est chef des officiers de la garde. Il précede le roi lorsqu'il monte à cheval, & il conduit par le bras les ambassadeurs lorsqu'ils sont admis à l'audience.


ECHIDNA(Mythol.) monstre qui naquit, selon la fable, de Chrysaor & de Callirhoé. C'étoit un composé de la femme, dont il avoit les parties supérieures ; & du serpent, dont il avoit la queue & les parties inférieures. Les dieux le tinrent enfermé dans un antre de la Syrie, où il engendra, malgré leur prévoyance, Orcus, Cerbere, l'Hydre de Lerne, le Sphynx, la Chimere, le lion de Nemée, & les autres monstres de la Mythologie, qui eurent Typhon pour pere, si on en croit Hésiode ; mais Herodote dit qu'Hercule ayant connu Echidna dans un voyage qu'il fit chez les Hyperboréens, cette femme lui donna trois enfans, Agathyrse, Gelon, & Scythe ; que ce dernier ayant pû seul tendre l'arc de son pere, elle chassa les deux autres, ainsi qu'elle en avoit reçu l'ordre d'Hercule, & qu'elle ne retint que le troisieme, qui donna son nom à la Scythie.


ECHIFFRES. m. (Architecture) mur qui sert d'appui à un escalier, & qui en soûtient toute la charpente. Il se dit aussi de la charpente même. D'échiffre, on a fait l'adjectif échiffré.


ECHIGNOLES. f. (Boutonnier Passementier) c'est le fuseau même dont ils se servent pour ourdir les soies qui entrent dans la composition de leurs ouvrages.


ECHIMS. m. (Hist. mod.) medecin du serrail. Il y en a dix, parmi lesquels trois sont ordinairement juifs. La jalousie du souverain rend leurs fonctions très-dangereuses.

ECHIM-BASSI, (Hist. mod. turq.) c'est le nom du premier medecin du sultan & de son serrail. Une des prérogatives de sa charge, est de marcher seul, le premier, & avant tout le monde, au convoi funebre des empereurs ottomans. Cette étiquette particuliere à la Turquie est de bon sens, non pas parce que c'est le moment du triomphe du medecin, mais parce qu'il est juste de mettre à la tête d'une cérémonie funebre, celui qui a rendu les plus grands & les derniers services au mort pendant sa vie, & qui est censé avoir fait tous ses efforts pour conserver ses jours. Article de M. le Chevalier DE JAUCOURT.


ECHINES. f. (Architecture) membre du chapiteau de la colonne ionique, corinthienne, & composite : il est placé au haut : il est ovale, & il ressemble à des oeufs ou châtaignes ouvertes, rangées les unes à côté des autres. Echine vient d', qui signifie châtaigne.


ECHINITES. f. (Hist. nat. fossil.) On donne ce nom aux échinus ou oursins pétrifiés (voyez OURSIN). Il y a autant de variétés dans les échinites ou oursins pétrifiés, qu'il y en a dans les oursins naturels.


ECHINOPHORA(Hist. natur. botan.) genre de plante à fleurs en rose, qui sont rassemblées en forme de parasol, & soûtenues par un calice commun, qui devient dans la suite un fruit composé d'une seule capsule, dans laquelle il y a une semence oblongue. Tournefort, inst. rei herb. Voyez PLANTE. (I)


ECHIOIDES(Hist. nat. bot.) genre de plante à fleurs monopétales, faite en forme d'entonnoir, dont le bord est uniforme, ce qui les rend différentes de celles de la viperine. Le pistil devient un fruit composé de quatre semences, qui ressemblent en quelque façon à des têtes de vipere. Tournefort, inst. rei herb. corol. Voyez PLANTE. (I)


ECHIQUETÉadj. terme de Blason, il se dit de l'écu & des pieces principales, & même de quelques animaux, comme les aigles & les lions, lorsqu'ils sont composés de pieces quarrées, alternées comme celles des échiquiers. Il faut que l'écu ait au moins vingt quarreaux pour être dit échiqueté, autrement on l'appelle équipolé, quand il n'en a que neuf ; & quand il n'en a que quinze, comme aux armoiries de Tolede & de Quinnone, on dit quinze points d'échiquier. Les autres pieces doivent pour le moins être échiquetées de deux tires, autrement on les nomme componées. Voyez COMPONE. Ménetr. Trev. & Chambers.

Lotin de Charni à Paris, échiqueté d'argent & d'azur.


ECHIQUIERS. m. (Hist. & Jurisp.) scacarium, & non pas statarium, comme quelques-uns l'ont lû dans les anciens manuscrits. On a donné ce nom dans quelques pays, comme en Normandie & en Angleterre, à certaines assemblées de commissaires délégués pour réformer les sentences des juges inférieurs dans l'étendue d'une province.

Le nom d'échiquier vient de ce que le premier échiquier, qui fut celui de Normandie, se tenoit dans une salle dont le pavé étoit fait de pierres quarrées noires & blanches alternativement, comme les tabliers ou échiquiers qui servent à joüer aux échecs ; d'autres prétendent que le nom d'échiquier, donné à ce tribunal, vient de ce qu'il y avoit sur le bureau un tapis échiqueté de noir & de blanc.

Les échiquiers ont quelque rapport avec les assises, avec cette différence néanmoins, que les jugemens des échiquiers sont en dernier ressort ; ainsi ils ont plus de rapport avec les grands jours qui se tenoient par ordre du roi, & qui jugeoient aussi en dernier ressort.

Il y a plusieurs échiquiers en Normandie. Le roi de Navarre avoit le sien. Il y en a encore un en Angleterre, ainsi qu'on l'expliquera dans les subdivisions suivantes. Voyez le glossaire De Ducange, au mot scacarium, & celui de Lauriere, au mot Echiquier. (A)

ECHIQUIER D'ALENÇON, étoit un échiquier particulier pour le bailliage d'Alençon, & indépendant de l'échiquier général de Normandie, qui se tenoit à Roüen. Ce tribunal fut établi lorsque le comté d'Alençon fut donné en apanage à des princes de la maison de France, ou peut-être même dès le tems que les comtes d'Alençon étoient vassaux des ducs de Normandie.

Lors de l'érection de l'échiquier de Normandie en cour de parlement, laquelle fut faite en 1515, le bailliage d'Alençon n'étoit point du ressort de l'échiquier de Normandie. Charles de Valois duc d'Alençon, qui en joüissoit à titre d'apanage, y faisoit tenir son échiquier indépendant de celui de Roüen.

Ce prince étant mort en 1525 sans enfans, la duchesse sa veuve, qui étoit Marguerite soeur unique de François I, demeura en possession de son échiquier jusqu'à sa mort, arrivée en 1548.

Le parlement de Roüen revendiqua alors son ancien ressort sur le bailliage d'Alençon, & députa au roi Henri II, pour demander la réunion de l'échiquier d'Alençon à celui de Roüen ; mais il y eut opposition de la part du parlement de Paris à cause qu'Alençon étoit une pairie, & de la part des habitans d'Alençon, qui furent jaloux de conserver leur échiquier avec le droit de juger souverainement.

Le roi, sur le vû des titres produits par le parlement de Roüen, ordonna de faire une assemblée dans le bailliage d'Alençon, ce qui fut suivi de lettres patentes du mois de Juin ou Juillet 1550, par lesquelles toutes les causes du bailliage d'Alençon furent renvoyées au parlement de Roüen, pour y être jugées souverainement ; le duché d'Alençon étoit alors retourné à la couronne, & réduit au ressort du parlement de Roüen. Les lettres y furent registrées, avec injonction aux juges du bailliage d'Alençon de faire tous les ans leur comparence en la cour, comme il se pratiquoit à l'égard des autres siéges.

Charles IX. ayant donné, en 1566, à François de France son frere, le duché d'Alençon pour son apanage, le parlement de Paris se donna des mouvemens pour se faire attribuer la connoissance des appels de ce bailliage, sur le fondement que ce duché étoit une pairie.

Le parlement de Roüen de sa part fit des remontrances au roi & une députation, pour représenter qu'Henri II, en 1550, avoit retabli ce parlement dans ses anciens droits sur le bailliage d'Alençon ; & l'on tient que le roi les assûra qu'il ne changeroit point l'état des choses, & que cela fut exécuté en 1570.

Il paroît néanmoins que le duc d'Alençon ayant voulu rétablir son apanage sur le même pié qu'il étoit sous Charles dernier duc, mort en 1525, obtint du roi son frere, qu'il pourroit faire tenir un échiquier pour juger les procès en dernier ressort.

Le parlement de Roüen qui en fut informé, arrêta par une délibération du mois d'Août 1571, qu'il seroit fait de très-humbles remontrances au roi sur cette distraction de ressort : on ne voit point dans les registres du parlement, si ces remontrances furent faites, ni quel en fut le succès : ce qui est de certain, est que le parlement de Roüen ne rentra dans son droit de ressort sur le bailliage d'Alençon, qu'après la mort du duc, sous le regne d'Henri III. L'échiquier d'Alençon fut alors supprimé par des lettres patentes du mois de Juin 1584, qui énoncent que le duc avoit toûjours joüi du droit d'échiquier pour son apanage ; par ce moyen le bailliage d'Alençon revint dans son premier état, c'est-à-dire que depuis ce tems il ressortit au parlement de Roüen. Voyez le commentaire de Beraut, à la fin ; le glossaire de Lauriere au mot échiquier, le recueil des arrêts de Froland, p. 76. (A)

ECHIQUIER D'ANGLETERRE ou COUR DE L'ECHIQUIER, est une cour souveraine d'Angleterre, où l'on juge les causes touchant le thrésor & les revenus du roi, touchant les comptes, déboursemens, impôts, doüannes, & amendes ; elle est composée de sept juges, qui sont le grand thrésorier, le chancelier ou sous-thrésorier de l'échiquier, qui a la garde du sceau de l'échiquier, le lord chef baron, les trois barons de l'échiquier, & le cursitor baron. Les deux premiers se trouvent rarement aux affaires que l'on doit juger suivant la rigueur de la loi ; ils en laissent la décision aux cinq autres juges, dont le lord chef baron est le principal, il est établi par lettres patentes.

Le cursitor baron fait prêter serment aux sherifs & sous-sherifs des comtés, aux baillis, aux officiers de la doüanne, &c.

Cette cour de l'échiquier est divisée en deux cours : l'une, qu'on appelle cour de loi, où les affaires se jugent selon la rigueur de la loi ; l'autre, qu'on appelle cour d'équité, où il est permis aux juges de s'écarter de la rigueur de la loi pour suivre l'équité. Les évêques & les barons du royaume avoient autrefois séance à la cour de l'échiquier ; présentement les deux cours de l'échiquier sont tenues par des personnes qui ne sont point pairs, & qu'on appelle pourtant barons.

Sous le chancelier, sont deux chambellans de l'échiquier, qui ont la garde des archives & papiers, ligues & traités avec les princes étrangers, des titres des monnoies, des poids & des mesures, & d'un livre fameux appellé le livre de l'échiquier ou le livre noir, composé en 1175 par Gervais de Tilbury neveu d'Henri II. roi d'Angleterre. Ce livre contient la description de la cour d'Angleterre de ce tems-là, ses officiers, leurs rangs, priviléges, gages, pouvoir & jurisdiction, les revenus de la couronne : ce livre est enfermé sous trois clés ; on donne six schellings huit sous pour le voir, & quatre sous pour chaque ligne que l'on transcrit.

Outre ces deux cours de l'échiquier, il y en a encore une autre qu'on appelle le petit échiquier ; celui-ci est le thrésor royal & la thrésorerie ; on y reçoit & on y débourse les revenus du roi : le grand thrésorier en est le premier officier. (A)

ECHIQUIER DES APANAGERS, ce sont les grands jours des princes, auxquels on avoit donné pour apanage des terres situées en Normandie. Chacun de ces échiquiers avoit son nom propre. Tels étoient les échiquiers particuliers des comtés d'Evreux, d'Alençon, & de Beaumont-le-Roger. Ces échiquiers étoient indépendans du grand échiquier de Normandie.

ECHIQUIER DE L'ARCHEVEQUE DE ROUEN ; les archevêques de cette ville ont prétendu avoir un échiquier particulier, & que leur jurisdiction n'étoit pas sujette à celle de l'échiquier général de Normandie.

On voit dans l'échiquier général, qui fut tenu en 1336 au nom de Jean dauphin de France, & duc de Normandie (qui fut depuis le roi Jean), que l'on fit lecture de lettres patentes que le dauphin avoit données à Pierre, archevêque de Rouen, pour la jurisdiction de Louviers.

Dix-sept ans après (en 1353) s'étant mû procès touchant la jurisdiction temporelle du palais archiépiscopal de Roüen, Jean, qui depuis trois ans avoit été sacré roi de France, accorda la jurisdiction toute entiere, & sans aucune restriction, à Pierre de la Forest, qui avoit été son chancelier : mais ce privilége ne fut alors accordé que pour lui personnellement, & pour le tems seulement qu'il tiendroit cet archevêché.

Le dauphin Charles, auquel le roi Jean son pere avoit donné en 1355 le duché de Normandie, & qui fut depuis le roi Charles V. surnommé le Sage, confirma ce privilége, & le continua tant pour l'archevêque, que pour ses successeurs, par lettres patentes données à Roüen le 5 Octobre 1359. C'est de-là que les archevêques ont encore la jurisdiction appellée les hauts jours, où l'on juge les appellations des sentences des justices de Déville, Louviers, Gaillon, Dieppe, &c. jurisdiction qui ressortit au parlement de Roüen.

Lorsque l'édit de 1499 déclara l'échiquier général de Normandie perpétuel, le cardinal d'Amboise archevêque de Roüen, remontra que ses prédécesseurs avoient toûjours prétendu qu'il leur appartenoit par chartres ou droits anciens, un échiquier particulier & cour souveraine, pour les causes qui pouvoient se mouvoir devant leurs officiers dépendans du temporel & aumône de l'archevêché, sans ressortir en aucune maniere en la cour de l'échiquier de Normandie.

Louis XII. déclara à cette occasion, qu'il ne vouloit faire aucun préjudice aux droits du cardinal & des archevêques ses successeurs, ni aux siens propres, consentant qu'ils pussent faire telle poursuite qu'ils aviseroient bon être, soit en la cour de l'échiquier, ou ailleurs.

Mais il ne paroît pas que les archevêques de Roüen ayent profité de cette clause ; on voit au contraire que le 2 Juillet 1515, le parlement de Roüen ordonna à ceux que l'archevêque commettroit pour tenir la jurisdiction temporelle de son archevêché, de qualifier cette jurisdiction du titre de hauts jours, & non de celui d'échiquier, comme ils avoient fait auparavant, & qu'il lui fût permis de faire expédier & juger extraordinairement par ces juges commis des hauts jours, ou par aucuns d'entr'eux, les matieres provisoires : & qu'en ce cas les juges intituleroient leurs actes, les gens commis à tenir pour l'archevêque de Roüen l'extraordinaire de ses hauts jours, pour le fait & regard de ses matieres provisoires, & en attendant la tenue d'iceux. Voyez le recueil d'arrêts de M. Froland. (A)

ECHIQUIER (Barons de l') voyez ce qui en a été dit ci-dev. à l'article ECHIQUIER D'ANGLETERRE.

ECHIQUIER DE BEAUMONT-LE-ROGER, étoit un échiquier particulier qui avoit été accordé à Robert d'Artois III. du nom, prince du sang, pour les terres de Beaumont-le-Roger, & autres situées en Normandie ; ce qui fut fait probablement en 1328, lorsqu'on lui donna ces terres à titre d'apanage. Cet échiquier ne devoit plus subsister depuis 1331, que les biens de ce même comte d'Artois, furent confisqués. On voit cependant qu'en 1338, il fut encore tenu, mais au nom du roi, & par les mêmes commissaires qui tinrent l'échiquier général de Normandie ; dans celui de 1346, où présida Jean alors duc de Normandie, qui fut depuis le roi Jean, on fit lecture de lettres patentes de Philippe de Valois, qui enjoignoient à l'échiquier général de renvoyer toutes les causes du comté de Valois, Beaumont-le-Roger, Pontorson, & autres terres que possédoit en Normandie Philippe second fils du roi, aux hauts jours des mêmes terres qui se tenoient à Paris. Voyez l'hist. de la ville de Roüen, t. I. part. II. c. jv. p. 29. n. 30. (A)

ECHIQUIER (chambellans de l'), voy. ECHIQUIER D'ANGLETERRE.

ECHIQUIER (cour de l') voyez ECHIQUIER D'ANGLETERRE & ECHIQUIER DE ROUEN.

ECHIQUIER DU COMTE D'EVREUX, voyez ci-devant ECHIQUIER DES APANAGERS, & ci-apr. ECHIQUIER DU ROI DE NAVARRE.

ECHIQUIER (maîtres de l'), étoient les juges commis pour tenir la jurisdiction de l'échiquier. Il en est parlé dans une ordonnance du roi Jean du 5 Avril 1350, article 12, qui défend aux maîtres du parlement, de ses échiquiers, requêtes de son hôtel, de faire aucune prise pour eux dans tout le duché de Normandie. Voyez ECHIQUIER & PRISE. (A)

ECHIQUIER DU ROI DE NAVARRE, étoit un échiquier particulier, que Charles I. comte d'Evreux, roi de Navarre, dit le mauvais, força le roi de lui donner, pour les grands domaines qu'il possédoit en la province de Normandie. (A)

ECHIQUIER DE NORMANDIE, voyez ci-après ECHIQUIER DE ROUEN.

ECHIQUIER (petit,) voyez ci-devant ECHIQUIER D'ANGLETERRE.

ECHIQUIER DE ROUEN, étoit la cour souveraine de Normandie, instituée par Rollo ou Raoul, premier duc de cette province, au commencement du dixieme siecle.

L'appel des premiers juges étoit porté à l'échiquier, qui décidoit en dernier ressort, tant au civil qu'au criminel ; mais comme cet échiquier ne se tenoit qu'en certains tems de l'année, quand il y avoit des matieres provisoires, c'étoit au grand sénéchal de la province à les décider, en attendant la tenue de l'échiquier.

Pendant plusieurs siecles, cet échiquier fut ambulatoire à la suite du prince, comme le parlement de Paris.

M. Froland en son recueil d'arrêts, part. I. ch. ij, pag. 48, dit avoir lû un abregé historique manuscrit du parlement de Roüen, ouvrage d'un procureur général de ce parlement, où il est dit que cet échiquier ambulatoire s'assembloit deux fois l'année, savoir à Pâques & à la Saint-Michel ; qu'il tenoit ses séances pendant six semaines ; que le grand-sénéchal de la province y présidoit ; qu'on y appelloit les principaux du clergé & de la noblesse des sept bailliages, lesquels y avoient voix délibérative ; que les baillifs & les officiers de ces mêmes siéges, ainsi que les avocats, étoient obligés d'y assister, afin de recorder l'usance & style de la coûtume de Normandie, qui n'étoit point encore rédigée par écrit, ou du moins de l'autorité du prince, & que les jugemens de ce tribunal étoient sans appel & en dernier ressort.

Mais M. Froland craint que l'on n'ait confondu la forme de ces premiers échiquiers avec celle des échiquiers, qui ont été tenus depuis la réunion de la Normandie à la couronne ; & en effet il n'y a guere d'apparence que la forme fût d'abord la même qu'elle a été long-tems après, soit pour la qualité des personnes, soit pour l'ordre de la séance, la dignité des terres, & la nature des affaires : d'autant que Rollo qui ne fut baptisé qu'en 912, & mourut en 917, n'eut pas le tems de donner à ce nouvel établissement toute la perfection dont il étoit susceptible.

Il ne nous reste rien des registres ou actes des anciens échiquiers, tenus sous les ducs de Normandie ; tout a été consumé par le tems, ou enlevé par les Anglois, lorsque Roüen se rendit à Philippe-Auguste, ou lorsque les Anglois s'emparerent de la province en 1416 & 1417, ou enfin lorsqu'ils en furent chassés après la bataille de Formigni, gagnée sur eux par Charles VII. en 1450.

On croit même qu'il seroit difficile de trouver les premiers registres de l'échiquier, depuis la réunion de la Normandie à la couronne sous Philippe-Auguste, jusqu'au 23 Mars 1302, que Philippe-le-Bel pour le soulagement de ses sujets, ordonna qu'il se tiendroit par an deux échiquiers à Roüen : quod duo parlamenta Parisiis, & duo scanaria Rothomagi, diesque trecenses bis tenebuntur in anno propter commodum subjectorum, & expeditionem causarum.

Cette ordonnance ne fut cependant pas toûjours ponctuellement exécutée pour le lieu de la séance de l'échiquier : car quoique depuis ce tems il se tint ordinairement à Roüen, on le tenoit aussi quelquefois à Caën, & quelquefois à Falaise, sur-tout dans les tems de troubles & de l'invasion des Anglois.

Suivant l'ordonnance de Philippe-le-Bel, il dut y avoir depuis 1302 jusqu'en 1317, trente échiquiers : néanmoins on n'en trouve aucun de ce tems ; ce qui provient sans doute de l'éloignement des tems, des troubles & guerres civiles, & autres, & des changemens faits dans les dépôts publics.

Depuis 1317, il se trouve deux auteurs qui ont donné quelque éclaircissement sur les échiquiers, savoir Guillaume le Rouillé d'Alençon, dans les notes qu'il a données en 1539 sur l'ancien coûtumier, & Me. Fr. Favin prieur du Val, en son histoire de Roüen.

Le premier de ces auteurs, part. II. ch. iij. jv. & v. a donné le catalogue des échiquiers tenus à Roüen depuis 1317 jusqu'en 1397, qu'il dit avoir extrait des registres de l'échiquier, étant au greffe de la cour.

Suivant cet auteur, l'échiquier étoit proprement une assemblée de tous les notables de la province ; une espece de parlement ambulatoire, qui se tenoit deux fois par an pendant trois mois, savoir au commencement du printems, & à l'entrée de l'automne. Il marque le nom des prélats & des nobles qui y avoient séance à cause de leurs terres ; le rang que chacun y tenoit ; ceux qui y avoient voix délibérative ; l'obligation où l'on étoit d'y appeller les baillis, lieutenans-généraux civils & criminels, les avocats & procureurs du roi des bailliages, les vicomtes, le grand-maître des eaux & forêts, les lieutenans de l'amirauté, les verdiers, les baillis & sénéchaux des hauts-justiciers, & les avocats & procureurs, pour recorder l'usance & style de la province.

Sur les hauts siéges du lieu où se tenoit l'échiquier, il n'y avoit que les présidens & autres juges députés par le roi, lesquels avoient seuls droit de juger : derriere eux à même hauteur, étoient à droite les abbés, doyens, & autres ecclésiastiques, & à gauche les comtes, barons, & autres nobles, qui avoient séance à l'échiquier. Toutes ces personnes avoient seulement séance en l'échiquier, & non voix délibérative, n'y étant appellés que pour y donner de l'ornement, comme il est dit dans l'échiquier de 1426.

Sur des siéges plus bas que ceux des juges, étoient les baillis, procureurs du roi, les vicomtes, & autres officiers, les avocats.

Aux derniers échiquiers, les ecclésiastiques & les nobles demanderent d'être dispensés de comparoir en personne : ce qui leur fut accordé ; au lieu qu'auparavant on les condamnoit à l'amende, quand ils n'avoient point d'excuse légitime. En effet on trouve que dans un échiquier du 18 Avril 1485, Charles VIII. assisté du duc d'Orléans, du connétable, du duc de Lorraine, des comtes de Richemont, de Vendôme, & d'Albret, du prince d'Orange, du chancelier & de toute sa cour, étant en son lit de justice en l'échiquier de Roüen, condamna en l'amende le comte d'Eu pour ne s'y être pas trouvé, quoique son bailli d'Eu, qui étoit présent avec les autres officiers, l'eût excusé sur son grand âge & ses indispositions. On lui fit en même tems défense de tenir aucune jurisdiction durant les échiquiers, ni même à Arques, pendant les plaids suivans.

Il y avoit aussi quelques ecclésiastiques & nobles de la province de Bretagne, qui devoient comparence à l'échiquier de Normandie, & qui furent appellés dans celui de 1485, & dans les suivans ; savoir les évêques de Saint-Brieux, de Saint-Malo, & de Dol : & pour les nobles, les barons de Rieux, de Guemené, & de Condé-sur-Noireau, le baron d'Erval Deslandelles, le vicomte de Pomers, baron de Marée.

Rouillé assûre aussi que la plûpart des échiquiers qu'il a vû au greffe du parlement de Roüen, sont en latin ; que le plus ancien registre commence au terme de la S. Michel 1317, & finit au même terme de l'an 1431 ; qu'il est intitulé, arrêts de l'échiquier de Roüen, du terme de S. Michel de l'an 1317.

Cet auteur n'a pas rapporté tous les échiquiers tenus depuis 1317, mais seulement les ordonnances qui furent faites dans plusieurs de ces échiquiers, soit avant l'érection de l'échiquier en cour sédentaire, en la ville de Roüen, ou depuis : ceux dont il fait mention, sont de l'an 1383 au terme de S. Michel ; 1426 1462, 1463, & 1464, tous au terme de Pâques ; 1469, 1487, & 1497, au terme de S. Michel ; & ceux de 1501 & 1507, qui sont postérieurs à l'érection de l'échiquier, en cour sédentaire.

Pour ce qui est de Favin, en son histoire de Roüen, il fait mention de 35 échiquiers tenus à Roüen ; mais il en manque dans les intervalles un grand nombre d'autres, qui ont apparemment été tenus ailleurs : ceux dont il parle sont des années 1317, 1336, 1337, 1338, 1342, 1343, 1344, 1345, 1346, 1348, 1390, 1391, 1395, 1397, 1398, 1399, 1400, 1401, 1408, 1423, 1424, 1426, 1453, 1454, 1455, 1456, 1464, 1466, 1469, 1474, 1484, 1485, 1490, & 1497. Il rapporte beaucoup de choses curieuses qui se sont passées dans plusieurs de ces échiquiers, & qui sont répandues dans le recueil d'arrêts de M. Froland.

L'échiquier, tandis qu'il fut ambulatoire, étoit sujet à beaucoup d'inconvéniens ; outre l'embarras pour les juges & les parties de se transporter tantôt dans un endroit, & tantôt dans un autre, les prélats & magistrats qui étoient commis pour le tenir, étant la plûpart étrangers à la province, en connoissoient peu les usages, ou même les ignoroient totalement : d'où il arrivoit souvent que les affaires restoient indécises. C'est pourquoi, dans l'assemblée des états généraux de Normandie, tenue en 1498, il avoit été délibéré de rendre l'échiquier perpétuel ; & en 1499, les prélats, barons, seigneurs, & premiers officiers, avec les gens des trois états de Normandie, demanderent à Louis XII. qu'il lui plût d'ériger l'échiquier en cour sédentaire de la ville de Roüen. Le roi qui aimoit la Normandie, dont il avoit été gouverneur lorsqu'il n'étoit encore que duc d'Orléans, sollicité vivement d'ailleurs par le cardinal d'Amboise archevêque de Roüen, accorda la demande par un édit du mois d'Avril de la même année.

Suivant cet édit, le roi établit dans Roüen un corps de justice souveraine, sédentaire, & perpétuelle, composée de quatre présidens, dont le premier & le troisieme devoient être clercs, & le second & le quatrieme laïques ; de treize conseillers clercs, & quinze laïques ; deux greffiers, un pour le civil, un pour le criminel ; des notaires & secrétaires ; six huissiers, un audiencier, des avocats du roi, un procureur général, un receveur des amendes & payeur des gages.

Le roi nomma pour premier président Geoffroi Hebert, évêque de Coutances, & pour troisieme, Antoine abbé de Saint-Oüen. Il se réserva la nomination & disposition des charges qui seroient vacantes.

Il fut ordonné que l'échiquier se tiendroit dans la grande salle du château de la ville, en attendant que le lieu destiné pour le palais eût été bâti.

Le même édit régla l'ordre de juger les procès, la maniere de les distribuer, l'ordre des bailliages, la cessation des jurisdictions inférieures en certains tems, la comparence des baillis & autres officiers à la cour souveraine de l'échiquier ; les priviléges & gages des présidens, conseillers, & autres officiers.

L'ouverture de l'échiquier perpétuel se fit le premier Octobre 1499.

Le roi avoit accordé au cardinal d'Amboise en considération de sa dignité & de ses grands services, le sceau de la chancellerie, avec le droit de présider à l'échiquier pendant sa vie.

L'échiquier perpétuel demeura au château pendant sept années ; & ce ne fut qu'en 1506, le premier Octobre, qu'il commença à être tenu dans le palais, qui n'étoit même pas encore achevé.

Ce fut dans ce même tems que l'on établit à Roüen une table de marbre, pour juger les appellations des maîtrises d'eaux & forêts de la province, lesquelles jusque-là avoient été relevées directement à l'échiquier.

Par des lettres du mois d'Avril 1507, Louis XII. accorda à l'archevêque de Rouen & à l'abbé de Saint-Oüen, la qualité de conseillers nés en l'échiquier.

François I. à son avênement à la couronne, en 1515, confirma par des lettres patentes la cour de l'échiquier dans tous ses priviléges ; & par d'autres lettres du mois de Février suivant, il voulut que le nom d'échiquier fût changé en celui de cour de parlement. La suite de ce qui concerne cette cour, sera ci-après sous le mot PARLEMENT, à l'article PARLEMENT DE NORMANDIE. Voyez le recueil d'arrêts de M. Froland, part. I. ch. ij. (A)

ECHIQUIER ou QUINCONCE, s. f. (Jardinage) on dit un lieu planté en échiquier, lorsqu'il est sur un trait quarré formant des allées de tous côtés. Voyez QUINCONCE. (K)

* ECHIQUIER, ou CARREAU, ou HUNIER, (Pêche) espece de filet quarré dont on se sert dans les rivieres. Il consiste en une grande piece, dont la maille n'a que quatre à cinq lignes ; on amarre autour une forte ligne ; on tient le rets un peu lâche, de maniere qu'il enfonce dans l'eau vers son milieu ; on a reservé à chaque coin un petit oeillet de la ligne, qui reçoit l'extrémité des petites perches legeres qui suspendent le filet par ses coins. Ces petites perches font l'arc ; au point où elles se réunissent toutes, est frappé un bout de corde, qui sert à amarrer cet engin de pêche à une longue perche de 7 à 8 piés. Cet équipage n'a lieu que quand on pêche à pié. Si l'on pêche en bateau, comme il arrive quelquefois, on met un bout dehors, soit au mât, soit au bord, à l'extrémité duquel est frappé une poulie, où passe un cordage attaché sur la perche du carreau ; par le moyen de ce cordage, on guinde, éleve, ou abaisse le carreau à volonté. On ne se sert de l'échiquier qu'à marée montante ; alors on se place à l'entrée des gorges & des embouchures des rivieres, où l'eau commence à se présenter avec quelque rapidité ; le poisson se précipite dans le filet, & l'on tire ou retire le carreau pour prendre le poisson ; ensuite on le rabaisse, & l'on continue la pêche.

Il y a une autre sorte d'échiquier, que les pêcheurs appellent balutet ou petite caudrette. Ce filet est monté comme l'échiquier, au bout d'une perche. La pêche n'en differe pas de celle aux chaudieres, dont se servent entre les rochers les pêcheurs à pié de Saint-Valeri ; il n'y a de différence qu'au fond, qui aux chaudieres est garni d'une toile, & non d'un rets. Quant à la maniere d'amorcer, c'est la même ; ils amarrent du poisson au fond du balutet. Ils pêchent toute l'année à la basse eau, ce qui occasionne quelque destruction du frai.

ECHIQUIER, (Jeu) c'est ainsi qu'on appelle le damier, lorsqu'il est occupé par un jeu d'échecs. Voyez ECHECS & DAMIER.


ECHMALOTARQUES. m. (Hist. anc.) prince ou chef des captifs ; c'est le nom que les Juifs donnoient aux chefs des tribus ou gouverneurs du peuple hébreu, qui les élisoit pendant la captivité de Babylone, sous le bon plaisir des rois de Perse, qui avoient permis aux Israëlites captifs de se gouverner selon leurs lois, & de choisir entr'eux des chefs pour les faire observer. Ils n'étoient élus que de la tribu de Juda & de la famille de David, au lieu que les nasi ou princes de la synagogue dans la Terre-sainte, se prenoient dans toutes les tribus indifféremment. Après la captivité, le peuple de retour dans sa patrie, élut pour chef Zorobabel, & Josué pour grand-prêtre, & cette forme de gouvernement subsista jusqu'à-ce que les Asmonéens montassent sur le throne de Judée. Selden, de synedriis, & Chambers. (G)


ECHOS. m. (Physiq.) son réfléchi ou renvoyé par un corps solide, & qui par-là se répete & se renouvelle à l'oreille. Voyez SON & REFLEXION. Ce mot vient du grec , son.

Le son est répété par la réflexion des particules de l'air mises en vibration (voyez SON) ; mais ce n'est pas assez de la simple réflexion de l'air sonore pour produire l'écho, car cela supposé il s'ensuivroit que toute la surface d'un corps solide & dur, seroit propre à redoubler la voix ou le son, parce qu'elle seroit propre à les réfléchir, ce que l'expérience dément. Il paroît donc qu'il faut pour produire le son, une espece de voûte qui puisse le rassembler, le grossir, & ensuite le réfléchir, à-peu-près comme il arrive aux rayons de lumiere rassemblés dans un miroir concave. Voyez MIROIR.

Lorsqu'un son viendra frapper une muraille derriere laquelle sera quelque voûte, quelqu'arche, &c. ce même son sera renvoyé dans la même ligne, ou dans d'autres lignes adjacentes.

Cela posé, pour qu'on puisse entendre un écho, il faut que l'oreille soit dans la ligne de réflexion ; & pour que la personne qui a fait le bruit puisse entendre lui-même son propre son, il faut encore que cette même ligne soit perpendiculaire à la surface qui réfléchit ; & pour former un écho multiple ou tautologique, c'est-à-dire qui répete plusieurs fois le même mot, il faut plusieurs voûtes, ou murs, ou cavités placées ou derriere l'une l'autre, ou vis-à-vis l'une de l'autre.

Quelques auteurs ont observé avec beaucoup d'attention plusieurs phénomenes de l'écho ; nous allons rapporter historiquement, & sans prétendre absolument les adopter, leurs réflexions sur ce sujet. Ils remarquent que tout son qui tombe directement ou obliquement sur un corps dense dont la surface est polie, soit qu'elle soit plane ou courbe, se réfléchit, ou forme un écho plus ou moins fort ; mais pour cela il faut, disent-ils, que la surface soit polie, sans quoi la reverbération de cette surface détruiroit le mouvement régulier de l'air, & par-là romproit & éteindroit le son. Lorsque toutes les circonstances que nous venons de décrire se réunissent, il y a toûjours un écho, quoiqu'on ne l'entende pas toûjours, soit que le son direct soit trop foible pour revenir jusqu'à celui qui l'a formé, ou qu'il lui revienne si foible qu'il ne puisse le discerner ; soit que le corps réfléchissant soit à trop peu de distance pour qu'on puisse distinguer le son direct d'avec le son réfléchi, ou que la personne qui fait le bruit se trouve mal placée pour recevoir le son réfléchi.

Si l'obstacle ou le corps réfléchissant est éloigné de celui qui parle, de 90 toises, le tems qui se passe entre le premier son & le son réfléchi, est d'une seconde, parce que le son fait environ 180 toises par seconde ; desorte que l'écho répétera toutes les paroles ou les syllabes qui auront été prononcées dans le tems d'une seconde : ainsi lorsque celui qui parle aura cessé de parler, l'écho paroîtra répéter toutes les paroles qu'on aura prononcées. Si l'obstacle se trouve trop proche, l'écho ne redira qu'une syllabe.

Notre ame ne sauroit distinguer, à l'aide de l'organe de l'ouie, des sons qui se succedent les uns aux autres avec une grande célérité ; il faut, pour qu'on puisse les entendre, qu'il y ait quelqu'intervalle entre les deux sons. Lorsque d'habiles joüeurs de violon jouent très-vîte, ils ne peuvent joüer dans une seconde que dix tons que l'on puisse entendre distinctement ; par conséquent on ne sauroit distinguer l'écho, lorsque le son réfléchi succede au son direct avec plus de vîtesse qu'un ton n'est suivi d'un autre dans le prestissimo. On voit aussi pourquoi les grandes chambres & les caves voûtées resonnent si fort lorsqu'on parle, sans former cependant d'écho. Cela vient de la trop grande proximité des murailles, qui empêche de distinguer les sons réfléchis.

Tout ce qui réfléchit le son, peut être la cause d'un écho ; c'est pour cela que les murailles, les vieux remparts de ville, les bois épais, les maisons, les montagnes, les rochers, les hauteurs élevées de l'autre côté d'une riviere, peuvent produire des échos. Il en est de même des rocs remplis de cavernes, des nuées, & des champs où il croît certaines plantes qui montent fort haut ; car ils forment des échos : de-là viennent ces coups terribles du tonnerre qui gronde, & dont les échos répétés retentissent dans l'air.

Les échos se produisent avec différentes circonstances ; car,

1°. Les obstacles plans réfléchissent le son dans sa force primitive avec la seule diminution que doit produire la distance.

2°. Un obstacle convexe réfléchit le son avec un peu moins de force & de promptitude qu'un obstacle plan.

3°. Un obstacle concave renvoie en général un son plus fort ; car il en est à-peu-près du son comme de la lumiere. Les miroirs plans rendent l'objet tel qu'il est, les convexes le diminuent, les concaves le grossissent.

4°. Si on recule davantage le corps qui renvoye l'écho, il réfléchira plus de sons que s'il étoit plus voisin.

5°. Enfin on peut disposer les corps qui font écho, de façon qu'un seul fasse entendre plusieurs échos qui different tant par rapport au degré du ton, que par rapport à l'intensité ou à la force du son : il ne faudroit pour cela que faire rendre les échos par des corps capables de faire entendre, par exemple, la tierce, la quinte & l'octave d'une note qu'on auroit joüée sur un instrument.

Telle est la théorie générale donnée par les auteurs de Physique sur les échos ; mais il faut avoüer que toute cette théorie est encore vague, & qu'il restera toûjours à expliquer pourquoi des lieux qui, suivant ces regles, paroîtroient devoir faire écho, n'en font point ; pourquoi d'autres en font, qui paroîtroient n'en devoir point faire, &c. Il semble aussi que le poli de la surface réfléchissante, n'est pas aussi nécessaire à l'écho qu'à la réflexion des rayons de lumiere : du moins l'expérience nous montre des échos dans des lieux pleins de rochers & de corps très-brutes & très-remplis d'inégalités. Il semble enfin que souvent des surfaces en apparence très-polies, ne produisent point d'écho ; car quand elles réfléchiroient le son, il n'y a de véritable écho que celui qu'on entend. La comparaison des lois de la réflexion du son avec celles de la lumiere, peut être vraie jusqu'à un certain point, mais elle ne l'est pas sans restriction, parce que le son se propage en tout sens, & la lumiere en ligne droite seulement.

Echo se dit aussi du lieu où la répétition du son est produite & se fait entendre.

On distingue les échos pris en ce sens, en plusieurs especes.

1°. En simples, qui ne répetent la voix qu'une fois, & entre ceux-là il y en a qui sont toniques, c'est-à-dire qui ne se font entendre que lorsque le son est parvenu à eux dans un certain degré de ton musical ; d'autres syllabiques, qui font entendre plusieurs syllabes ou mots. De cette derniere espece est le parc de Woodstock en Angleterre, qui, suivant que l'assûre le docteur Plott, répete distinctement dix-sept syllabes le jour, & vingt la nuit.

2°. En multiples, qui répetent les mêmes syllabes plusieurs fois différentes.

Dans la théorie des échos on nomme le lieu où se tient celui qui parle, centre-phonique ; & l'objet ou l'endroit qui renvoye la voix, centre-phonocamptique, c'est-à-dire centre qui réfléchit le son. Voyez ces mots.

Il y avoit, dit-on, au sépulchre de Metella femme de Crassus, un écho qui répétoit cinq fois ce qu'on lui disoit. On parle d'une tour de Cyzique, où l'écho se répétoit sept fois. Un des plus beaux dont on ait fait mention jusqu'ici, est celui dont parle Barthius dans ses notes sur la Thébaïde de Stace, liv. VI. v. 30. & qui répétoit jusqu'à dix-sept fois les paroles que l'on prononçoit : il étoit sur le bord du Rhin, proche Coblents : Barthius assûre qu'il en a fait l'épreuve, & compté dix-sept répétitions ; & au-lieu que les échos ordinaires ne répetent la voix que quelque tems après qu'on a entendu celui qui chante ou qui parle, dans celui-là on n'entendoit presque point celui qui chantoit, mais la répetition qui se faisoit de sa voix, & toûjours avec des variations surprenantes : l'écho sembloit tantôt s'approcher, & tantôt s'éloigner : quelquefois on entendoit la voix très-distinctement, & d'autres fois on ne l'entendoit presque plus : l'un n'entendoit qu'une seule voix, & l'autre plusieurs : l'un entendoit l'écho à droite, & l'autre à gauche. Des murs paralleles & élevés produisent aussi des échos redoublés, comme il y en a eu autrefois dans le château Simonette, dont Kircher, Schot & Misson ont donné la description. Il y avoit dans un de ces murs une fenêtre d'où on entendoit répéter quarante fois ce qu'on disoit. Adisson & d'autres personnes qui ont voyagé en Italie, font mention d'un écho qui s'y trouve, & qui est encore bien plus extraordinaire, puisqu'il répete cinquante-six fois le bruit d'un coup de pistolet, lors même que l'air est chargé de brouillard. Nous rapportons tous ces faits sans prétendre les garantir.

Dans les mémoires de l'académie des Sciences de Paris, pour l'année 1692, il est fait mention d'un écho qui a cela de particulier, que la personne qui chante n'entend point la répétition de l'écho, mais seulement sa voix ; au contraire ceux qui écoutent n'entendent que la répétition de l'écho, mais avec des variations surprenantes, car l'écho semble tantôt s'approcher, & tantôt s'éloigner : quelquefois on entend la voix très-distinctement, & d'autres fois on ne l'entend presque plus : l'un n'entend qu'une seule voix, & l'autre plusieurs : l'un entend l'écho à droite, & l'autre à gauche : enfin, selon les différens endroits où sont placés ceux qui écoutent & celui qui chante, l'on entend l'écho d'une maniere différente.

La plûpart de ceux qui ont entendu cet écho, s'imaginent qu'il y a des voûtes ou des cavités soûterraines qui causent ces différens effets ; mais la véritable cause de tous ces effets, est la figure du lieu où cet écho se fait.

C'est une grande cour située au-devant d'une maison de plaisance appellée Genetai, à six ou sept cent pas de l'abbaye de saint Georges auprès de Roüen. Cette cour est un peu plus longue que large, terminée dans le fond par la face du corps-de-logis, & de tous les autres côtés environnée de murs en forme de demi cercle, comme l'on verra dans la fig. 27. Pl. phys. qui ne représente qu'une partie de la cour, le reste ne servant de rien au sujet dont il s'agit.

C I I C est le demi-cercle de la cour, dont H est l'entrée : A D B est l'endroit où se placent ceux qui écoutent : celui qui chante se met à l'endroit marqué G ; & ayant le visage tourné vers l'entrée H, il parcourt en chantant l'espace G F, qui est de 20 à 22 piés de longueur.

Sans avoir recours à des cavités soûterraines, la seule figure demi-circulaire de cette cour suffit pour rendre raison de toutes les variations que l'on remarque dans cet écho.

1°. Lorsque celui qui chante est à l'endroit marqué G, sa voix est réfléchie par les murs C de la cour au-dessus de D, vers L ; & les lignes de réflexion se réunissant en cet endroit L, l'écho se doit entendre de même que si celui qui chante y étoit placé. Mais comme ces lignes ne se réunissent pas précisément en un même point, ceux qui sont placés en L, doivent entendre plusieurs voix, comme si diverses personnes chantoient ensemble.

2°. A mesure que celui qui chante s'avance vers E, les lignes de réflexion venant de plus en plus à se réunir près de D, ceux qui sont placés en D doivent entendre l'écho comme s'il approchoit d'eux ; mais quand celui qui chante est parvenu en E, alors la réunion des lignes venant à se faire en D, ils entendent l'écho comme si l'on chantoit à leurs oreilles.

3°. Quand celui qui chante continue d'avancer de E en F, l'écho semble s'éloigner, parce que la réunion des lignes se fait de plus en plus au-dessous de D.

4°. Enfin lorsqu'il est arrivé en F, ceux qui sont placés en D n'entendent plus l'écho, parce que l'endroit H, d'où la réflexion se devroit faire vers D, est ouvert, & que par conséquent il ne se fait point de réflexion vers D ; c'est pourquoi l'écho ne s'y doit point entendre : mais comme il y a d'autres endroits d'où quelques lignes réfléchies se réunissent en A & en B, deux personnes placées en ces deux endroits, doivent entendre l'écho, l'une comme si l'on chantoit à gauche, & l'autre comme si l'on chantoit à droite. Ils ne le peuvent néanmoins entendre que foiblement, parce qu'il y a peu de lignes qui se réunissent en ces deux endroits.

5°. Ceux qui sont placés en D doivent entendre l'écho, lorsque celui qui chante est en E, parce que la voix est réfléchie vers eux ; mais ils ne doivent entendre que foiblement la voix même de celui qui chante, parce que l'opposition de son corps empêche que sa voix ne soit portée directement vers eux : ainsi sa voix ne venant à eux qu'après avoir tourné à l'entour de son corps, est beaucoup moins forte en cet endroit que l'écho, qui par conséquent l'étouffe, & empêche qu'elle ne soit entendue. C'est à-peu-près de même que si un flambeau est placé entre un miroir concave & un corps opaque ; car ceux qui sont derriere ce corps opaque, voyent par réflexion la lumiere du flambeau, mais ils ne voyent pas directement le flambeau, parce que le corps opaque le cache.

6°. Au contraire celui qui chante étant placé vis-à-vis de l'entrée H, & ayant le visage tourné de ce côté-là, ne doit point entendre l'écho, parce que l'endroit H étant ouvert, il ne se trouve rien qui réfléchisse la voix vers E ; mais il doit entendre sa voix même, parce qu'il n'y a rien qui l'en empêche.

Nous avons tiré des mémoires cités cette description & cette explication, dont nous laissons le jugement à nos lecteurs : nous ignorons si cet écho subsiste encore. (O)

L'écho de Verdun (Hist. de l'acad. des Sciences, ann. 1710), est formé par deux grosses tours détachées d'un corps-de-logis, & éloignées l'une de l'autre de 26 toises : l'une a un appartement bas de pierre-de-taille, voûté ; l'autre n'a que son vestibule qui le soit : chacune a son escalier. Comme ce qui appartient aux échos peut être appellé la catoptrique du son, (V. CATOPTRIQUE) on peut regarder ces deux tours comme deux miroirs posés vis-à-vis l'un de l'autre, qui se renvoyent mutuellement les rayons d'un même objet, en multipliant l'image, quoiqu'en l'affoiblissant toûjours, & la font paroître plus éloignée ; ainsi lorsqu'on est sur la ligne qui joint les deux tours, & qu'on prononce un mot d'une voix assez élevée, en l'entend répéter douze ou treize fois par intervalles égaux, & toûjours plus foiblement : si l'on sort de cette ligne jusqu'à une certaine distance, on n'entend plus d'écho, par la même raison qu'on ne verroit plus d'image, si l'on s'éloignoit trop de l'espace qui est entre les deux miroirs : si l'on est sur la ligne qui joint une des tours au corps-de-logis, on n'entend plus qu'une répétition, parce que les deux échos ne joüent plus ensemble à l'égard de celui qui parle, mais un seul. Article de M(D.J.)

ECHO se dit aussi de certaines figures de voûte qui sont d'ordinaire elliptiques ou paraboliques, qui redoublent les sons, & font des échos artificiels. Voyez CABINETS SECRETS.

Vitruve dit qu'en divers endroits de la Grece & d'Italie on rangeoit avec art près le théatre, en des lieux voûtés, des vases d'airain, pour contribuer à rendre plus clair le son de la voix des acteurs, & faire une espece d'écho ; & par ce moyen, malgré le nombre prodigieux de ceux qui assistoient à ces spectacles, chacun pouvoit entendre avec facilité. Voyez les dictionnaires de Harris & de Chambers, d'où une partie de cet article est tirée, & l'essai de physique de Musschenbroeck, §. 1460 & suiv. Voyez aussi CORNETS & PORTE-VOIX. (O)

ECHO, (Poésie) sorte de poésie, dont le dernier mot ou les dernieres syllabes forment en rime un sens qui répond à chaque vers : exemple,

Nos yeux par ton éclat sont si fort éblouis

Louis,

Que lorsque ton canon qui tout le monde étonne

Tonne, &c.

Cela s'appelle un écho ; nous n'en sommes pas les inventeurs, les anciens poëtes grecs & latins les ont imaginés ; & la richesse ainsi que la prosodie de leur langue, s'y prêtoit avec moins d'affectation. On en peut juger par la piece de Gauradas, qu'on lit dans le livre IV. chap. x. de l'anthologie ; l'épigramme de Léonides, liv. III. ch. vj. de la même anthologie, est encore une espece d'écho. Il y avoit des poëtes latins, du tems de Martial, qui à l'imitation des grecs, donnerent dans cette bisarrerie puérile, puisque cet auteur s'en moque, & qu'il ajoûte qu'on ne trouvera rien de semblable dans ses ouvrages.

Lors de la naissance de notre poésie, on ne manqua pas de saisir ces sortes de puérilités, & on les regarda comme des efforts de génie. L'on trouve même plusieurs échos dans le poëme moderne de la sainte-Baume du carme provençal : ce qui m'étonne, c'est que de pareilles inepties ayent plû à des gens de lettres d'un ordre au-dessus du commun. M. l'abbé Banier cite comme une piece d'une naïveté charmante, le dialogue composé par Joachim du Bellay, entre un amant qui interroge l'écho, & les réponses de cette nymphe : voici les meilleurs traits de ce dialogue ; je ne transcrirai point ceux qui sont au-dessous.

Qui est l'auteur de ces maux avenus ?

Venus.

Qu'étois-je avant d'entrer en ce passage ?

Sage.

Qu'est-ce qu'aimer, & se plaindre souvent ?

Vent.

Dis-moi quelle-est celle pour qui j'endure ?

Dure.

Sent-elle bien la douleur qui me point ?

Point.

Mais si ces sortes de jeux de mots faisoient sous les regnes de François I. & d'Henri II. les délices de la cour, & le mérite des ouvrages d'esprit des successeurs de Ronsard, ils ne peuvent se soûtenir contre le bon goût d'un siecle éclairé. On sait la maniere dont Alexandre récompensa ce cocher, qui avoit appris, après bien des soins & des peines, à tourner un char sur la tranche d'un écu, il le lui donna. Art. de M(D.J.)

ECHO, en Musique, est le nom de ces sortes de pieces ou d'airs, dans lesquelles, à l'imitation de l'écho, on repete de tems en tems, & fort doux, un petit nombre de notes. C'est sur l'orgue qu'on employe plus communément cette maniere de joüer, à cause de la facilité qu'on a de faire les échos sur le second clavier.

L'abbé Brossard dit qu'on se sert aussi quelquefois du mot écho, en la place de doux ou de piano, pour marquer qu'il faut adoucir la voix ou le son de l'instrument comme pour faire un écho. Cet usage ne subsiste plus aujourd'hui. (S)

Il y a dans Proserpine un choeur en écho, qui a dû faire beaucoup d'effet dans la nouveauté de cet opéra. Tout le monde se souvient encore de l'air de l'écho, dans l'intermede italien du maître de musique. Cet air, qui a eu parmi nous un succès prodigieux, est pourtant d'un chant très-commun, quoiqu'assez agréable, & il est à tous égards très-inférieur à un grand nombre d'autres morceaux italiens de la premiere force, que les mêmes spectateurs ont reçu beaucoup plus froidement, ou même ont écouté sans plaisir. Mais cet air de l'écho avoit un grand mérite pour bien des oreilles ; il étoit assez facile à retenir & à fredonner tant bien que mal, & ressembloit plus à notre musique, que les airs admirables dont je parle. En France, la bonne musique est pour bien des gens, la musique qui ressemble à celle qu'ils ont déjà entendue. C'est ce qu'ils appellent de la musique chantante, & qui n'est trop souvent qu'une musique triviale & froide, sans expression & sans idée. (O)


ECHOITES. f. (Jurisp.) signifie ce qui est échû à quelqu'un par succession ou autrement. En fait de successions, il n'y a guere que les collatérales que l'on qualifie d'échoite, quasi sorte obtigerint ; au lieu que les successions directes, ex voto naturae liberis debentur. Beaumanoir, dans ses anciennes coûtumes de Beauvoisis, dit que l'échoite est, quand l'héritage descend de côté par défaut de ce que celui qui meurt n'a point d'enfans ni autres descendans issus de ses enfans, de maniere que les héritages échoient à son plus proche parent.

Dans les provinces de Bresse & de Bugey, on appelle aussi échoite, les héritages qui adviennent au seigneur par le decès du possesseur sans enfans, ou sans communication avec ses héritiers, c'est-à-dire lorsqu'il en a joui par indivis avec eux. Voyez ci-après ECHUTE LOYALE. (A)


ECHOMEECHOME


ECHOMETRES. m. en Musique, est une espece d'échelle ou regle divisée en plusieurs parties, dont on se sert pour mesurer la durée ou longueur des sons, & pour trouver leurs intervalles & leurs rapports.

Ce mot vient du grec , son, & de , mesure.

Nous n'entrerons pas dans un plus long détail sur cette machine, parce qu'on n'en fera jamais aucun usage : il n'y a de bon échometre, qu'un homme qui soit rompu à battre la mesure, & qui soit né avec une oreille extrêmement délicate. Au reste ceux qui voudront en savoir davantage, n'ont qu'à consulter le mémoire de M. Sauveur, inseré parmi ceux de l'académie, année 1701 ; ils y trouveront deux échelles de cette espece ; l'une de M. Loulié, & l'autre de M. Sauveur. Voyez CHRONOMETRE.


ÉCHOPES. f. (Commerce) petite boutique attachée contre un mur, où des marchands débitent des denrées de peu de conséquence.

Les échopes sont ordinairement appuyées aux murs extérieurs des églises & des grandes maisons. Elles sont faites de planches, & quelquefois enduites de plâtre, avec un petit toit en appenti aussi de bois ou de toile cirée : la plûpart de celles-ci sont fixes, & se donnent à loyer.

Il y a aussi des échopes portatives & comme ambulatoires, qui sont pareillement de bois, & qu'on dresse sur quelques piliers au milieu des marchés & des places publiques, telles que sont les échopes des halles de Paris.

Enfin il y en a encore de plus legeres, & simplement couvertes & entourées de toile ; ce sont celles où les mercelots, vendeurs de pain d'épice, & autres, étalent leurs marchandises dans les foires & assemblées, fêtes de village, &c. Dictionn. de Comm. de Trév. & Chambers. (G)

ÉCHOPE, (Gravure) Les graveurs en taille-douce appellent échopes, des petits outils qu'ils font eux-mêmes avec des aiguilles cassées de différentes grosseurs ; ils les emmanchent au bout d'un petit morceau de bois. Voyez nos Planches de la Gravure.

Pour les aiguiser & former, on pose l'aiguille obliquement sur la pierre à huile, la tenant ferme, & appuyant légerement, en allant de la droite à la gauche, ce qui formant un biseau au bout de l'aiguille, lui donne une figure ovale, comme le représente celle de nos planches.

Il est important que la pierre à huile ait le grain fin & ne morde point trop fort ; car quand la pierre est rude, elle ne mange pas l'acier nettement, & laisse aux pointes un morfil qui est extrêmement préjudiciable en gravant sur le vernis.

Les échopes servent pour graver de gros traits. On les tient, en gravant, le biseau en-dessus, & l'on dégage la pointe lorsqu'on veut terminer la ligne par un trait fin : il est encore mieux de la terminer avec une pointe. Elles sont très-bonnes pour quelques parties de l'architecture, pour les paysages, les terrasses, &c. & comme il y a un côté fin à l'échope, un graveur adroit pourroit graver à l'eau-forte une planche entiere avec cet outil, faisant attention à le bien ménager.

ÉCHOPES DES GRAVEURS EN RELIEF, EN CREUX, & EN CACHETS ; ce sont des especes de burins qu'ils nomment échopes. Il y en a de plusieurs sortes & de différentes formes ; les unes ont la pointe applatie, d'autres la pointe demi-ronde, & d'autres tranchantes. La partie A est celle qui caractérise l'échope, & la partie B sert à les emmancher comme les burins ; on s'en sert aussi de la même maniere. Elles ne sont en effet qu'une espece particuliere de burins. Voyez les figures des Planches de la Gravure ; la premiere est une échope plate, la seconde une échope ronde.

ÉCHOPE, en terme d'Orfévre, est un instrument tranchant, dont ils se servent pour enlever les parties superflues d'une piece. Il y en a de plusieurs especes ; savoir, des échopes rondes, des onglettes, des échopes à pailler, &c. Voyez tous ces mots à leur article ; voyez aussi les Planches de Gravure.

ÉCHOPE A ARRETER, en terme de Metteur en oeuvre, c'est un morceau de fer plat quarré, monté sur une poignée de bois, ayant deux biseaux formant un tranchant, que l'on émousse avec une lime, afin qu'en appuyant sur le métal on soit hors de risque de le couper : on s'en sert pour rabattre l'argent sur les pierres, lorsque la portée est formée, & qu'on est déterminé à sertir la pierre ; c'est la premiere opération du serti.

ÉCHOPE A CHAMPLEVER, (Bijoutier) c'est une échope dont la partie tranchante est moins large que celle de dessus ; elle sert à dépouiller les reliefs de la matiere qui les entoure, & à former les champs qui les font valoir, & tire son nom de son usage. Voyez CHAMPLEVER.

ÉCHOPE RONDE, en terme de Bijoutier ; on se sert aussi quelquefois pour creuser les coulisses des porte-charnieres, d'échopes formées d'un fil d'acier rond, tiré à la filiere & trempé.

ÉCHOPE A EPAILLER, (Bijoutier) cette échope est plate en-dessus, & mi-ronde ou d'un rond applati en-dessous, elle sert à enlever les pailles d'une piece forgée.

ÉCHOPE PLATE, en terme de Bijoutier, est celle dont la branche est applatie, & dont le tranchant est continué d'un angle à l'autre. Il y en a de grandes & de petites, qui ont différens usages.

ÉCHOPE A REFENDRE, (Metteur en oeuvre) c'est un instrument d'acier, très-plat & évuidé sur le dos, dont on se sert pour former les angles des brisures des boucles d'oreilles. Voyez BRISURES. Voyez aussi la Planche du Metteur en oeuvre.


ECHOPERv. neut. il est d'usage dans tous les arts où l'on se sert de l'échope. Voyez ÉCHOPE.

ECHOPER, v. act. en terme de Doreur, c'est ôter avec l'échope ou le ciseau, les jets que le moule a fournis à la fonte, & que la lime n'a pû entierement enlever.


ECHOUAGES. m. (Marine) c'est un endroit de la côte plat & uni, sur lequel il y a peu d'eau, où l'on peut pousser un bâtiment pour le faire échoüer avec moins de danger, & d'où l'équipage puisse aisément se sauver à terre. Voyez ECHOUEMENT. (Z)


ECHOUEMENTS. m. (Marine) ce mot se dit d'un vaisseau qui va donner ou passer sur un haut-fond ou banc de sable, sur lequel il touche & est arrêté, parce qu'il n'y a pas assez d'eau pour le soûtenir à flot, ce qui pour l'ordinaire le met en grand danger, & même le brise & cause sa perte lorsqu'il n'est pas assez heureux pour s'en relever & s'en tirer. On échoüe à une côte, lorsqu'on approche trop près du rivage, & qu'on n'y trouve pas assez d'eau pour que le vaisseau y soit à flot, ou qu'on y est jetté par la tempête & le mauvais tems.

L'ordonnance de Louis XIV, donnée à Fontainebleau en 1681, touchant la Marine, liv. IV. tit. jx. regle tout ce qui concerne les naufrages, bris, & échoüemens. Dans le premier article le roi déclare qu'il prend sous sa protection & sauvegarde les vaisseaux, leur équipage & chargement, qui auront été jettés par la tempête sur les côtes de son royaume, ou qui autrement y auront échoüé, & généralement tout ce qui sera échappé du naufrage.

Il regle par les autres articles tout ce qui doit se faire pour sauver les effets & marchandises, & les conserver aux propriétaires.

Et prononce peine de mort contre ceux qui auroient attenté contre la vie ou les biens de ceux qui font naufrage. Voyez BRIS. (Z)


ECHOUERv. neut. On dit d'un vaisseau qu'il a échoüé, lorsqu'il a été porté sur un banc de sable, ou dans un endroit de la côte où il n'y a pas assez d'eau pour le tenir à flot. On peut échoüer par accident, lorsque le vent ou le mauvais tems vous jettent à la côte. On peut s'échoüer exprès, lorsqu'on est poursuivi par un vaisseau ennemi plus fort que soi, & qu'on le pousse à la côte pour pouvoir sauver l'équipage. Voyez ECHOUAGE & ECHOUEMENT. (Z)


ECHTEREou ECHTERNACH, (Géog. mod.) ville du duché de Luxembourg, dans les Pays-Bas, sur la riviere de Sour.


ECHUTou ECHOITE (LOYALE), est un terme usité dans les renonciations à toutes successions directes & collatérales que l'on fait faire aux filles dans certaines coûtumes ; en les mariant & dotant, elles renoncent à tous droits fors la loyale échûte.

Les auteurs sont partagés sur l'effet que doit produire cette reserve.

Les uns disent que la fille qui a ainsi renoncé, ne peut rien prétendre, sous quelque prétexte que ce soit, non pas même à titre de légitime ou de supplément d'icelle, dans les successions de ses pere & mere, qui auroient fait un testament & disposé de leurs biens entre leurs autres enfans : mais que si les pere & mere sont décédés ab intestat, la fille vient à leur succession avec ses freres & soeurs, parce qu'autrement la reserve de la loyale échûte seroit inutile, puisque la fille qui a renoncé succede à défaut d'enfans. Despeisses, tom. II. traité des success. part. II. n. 71. rapporte un arrêt de la chambre de l'édit à Castres, du 23 Octobre 1608, qui l'a ainsi jugé ; & les arrêts du parlement de Grenoble y sont conformes, suivant le témoignage de Rabot & de Bonneton en leurs notes sur la quest. 192, de Guy-Pape & de M. Expilly en ses arrêts, ch. xjv. n. 13. Chorier en sa jurisprud. liv. III. sect. vj. art. v. Henrys en ses arrêts, tom. II. p. 319. édition de 1708.

D'autres ont dit que l'effet de cette reserve de la loyale échûte, est que les pere, mere, freres & soeurs peuvent donner, soit par contrat ou par testament, à celle qui a renoncé. Voyez Marc en ses décisions du parlement de Grenoble, part. I. decis. 147.

D'autres encore ont prétendu que cette reserve ne fait pas que la fille qui a renoncé puisse venir à la succession, ab intestat, de ses pere & mere, avec ses freres & soeurs, parce qu'autrement sa renonciation seroit sans effet : mais seulement qu'elle vient à leur succession à défaut de freres & à l'exclusion des héritiers étrangers ; tel est le sentiment de Guy-Pape, decis. 192. nu. 2. & de la Peyrere, lettre R, artic. 44. M. de Cambolas, liv. I. ch. jx. rapporte deux arrêts du parlement de Toulouse qui l'ont ainsi jugé.

Il paroît que cette reserve de la loyale échûte, ne se doit rapporter qu'aux successions collatérales ; car échûte ou échoite, dans les coûtumes, signifie succession collatérale ; Anjou ; art. 304. Maine, 317. Berry, titre jx. art. 5. Aussi Labbé sur Berry, tit. xjx. art. 33. dit-il que la renonciation faite avec cette reserve n'a lieu que tant que vivront ceux au profit de qui la renonciation est faite : de sorte que les freres & soeurs de la fille qui a renoncé, venant à décéder sans enfans, elle leur succede comme à une succession collatérale. Mornac, sur la loi 3. au digest. pro socio, l'a ainsi expliqué. Voyez Boucheul en son traité des conventions de succéder, ch. xxx. n. 51. & suiv. (A)


ÉCHYMOSES. f. terme de Chirurgie, tumeur superficielle, molle, qui rend la peau livide ou bleue, & qui est produite par du sang épanché dans les cellules du tissu graisseux : les modernes donnent le nom d'infiltration à cette sorte d'épanchement. Voyez INFILTRATION.

Les causes des échymoses sont les chûtes, les coups, les tiraillemens, les extensions violentes, les fortes compressions, les ligatures trop long-tems serrées, &c. Ces différentes causes extérieures occasionnent la rupture des vaisseaux du tissu graisseux, & produisent l'échymose par l'extravasation du sang, même sans déchirure extérieure. L'échymose est un accident de la contusion, voyez CONTUSION. Il peut se faire une échymose considérable à la suite d'une contusion legere ; il suffit pour cela qu'une veine rompue fournisse assez de sang pour remplir au loin les cellules du tissu adipeux. L'échymose ne paroît ordinairement que plusieurs heures après l'action de la cause qui l'occasionne.

Si l'on est appellé avant qu'il y ait eu beaucoup de sang extravasé, ou si celui-ci conserve encore sa fluidité, de maniere qu'il puisse refluer aisément dans ses vaisseaux, on doit, pour prévenir une plus grande extravasation, appliquer des topiques astringens & repercussifs, tels que le bol d'Arménie avec de l'oxicrat, ou de l'alun dissous dans le blanc d'oeuf, ou de l'eau saoulée de sel marin. J'ai souvent éprouvé avec le plus grand succès, l'application de la raclure de racine de couleuvrée fraîche, dans ces échymoses des paupieres & de la conjonctive, connues du peuple sous le nom d'oeil poché.

Pour peu que les extravasations soient considérables, on doit commencer la cure par la saignée. Si l'on n'est appellé que quelques jours après l'accident, il faut employer des discussifs avec les astringens ; ceux-ci fortifieront le ton des parties & les premiers diviseront les humeurs grumelées, & les disposeront à la résolution. On remplira ces deux indications, en fomentant la partie avec une décoction de sommités de petite centaurée & d'absinthe, de fleurs de sureau, de camomille & de mélilot, cuites dans des parties égales de vin & d'eau. On peut appliquer en sachets les plantes qui ont servi à la décoction. La résolution des échymoses est annoncée par le changement de couleur ; la partie qui étoit noire, devient d'un rouge-brun ; le rouge s'éclaircit insensiblement, & la partie paroît ensuite d'un jaune-foncé qui prend successivement diverses nuances plus claires, jusqu'à ce que la peau soit dans son état naturel.

Il arrive quelquefois que la violence de la chûte ou du coup suffoque la chaleur de la partie blessée, en y éteignant le principe de la vie : alors les topiques froids & repercussifs seroient très-nuisibles dans les commencemens, ils produiroient la mortification. Dans ce cas on a recours aux scarifications, qu'on fait plus ou moins profondes, selon le besoin ; c'est l'étendue de l'extravasation du sang en profondeur, & la considération de la nature de la partie lésée, qui doivent régler sur cet objet la conduite d'un chirurgien éclairé. Si la quantité du sang extravasé est considérable, & qu'il soit impossible de le rappeller dans les voies de la circulation, on doit ouvrir la tumeur, pour donner issue au sang épanché ; c'est le seul moyen d'en prévenir la putréfaction, & peut-être la gangrene de la partie. Mais cette ouverture ne doit point se faire imprudemment ni trop à la hâte : quoique la partie paroisse noire, on ne doit pas toûjours craindre la mortification, ni croire l'impossibilité de la résolution, puisqu'il est naturel, dans ces cas, que la peau soit d'abord noire ou bleuâtre à la vûe. Il faut considérer attentivement si cette noirceur se dissipe pour un moment par l'impression du doigt, si elle est sans dureté, sans douleur & sans tumefaction considérables, & s'il reste encore une douce chaleur dans les parties affectées. Ces signes feront distinguer l'échymose de la gangrene ; & de cette connoissance on tirera des inductions pour la certitude du prognostic, & pour asseoir les indications curatives. Fabrice de Hilden ayant été appellé le quatrieme jour pour voir un homme qui par une chûte de cheval s'étoit fait une contusion considérable au scrotum & à la verge, trouva ces parties un peu enflées, & noires comme du charbon, sans cependant beaucoup de douleur, ni aucune dureté. Il fit d'abord une embrocation avec l'huile-rosat ; il saigna le malade, & appliqua le cataplasme suivant. Prenez des farines d'orge & de féves, de chacune deux onces ; des roses rouges en poudre, une once : faites-les cuire dans le vin rouge avec un peu de vinaigre, jusqu'à la forme de cataplasme, auquel on ajoûtera un peu d'huile rosat & un oeuf. On se servit de ce topique pendant quatre ou cinq jours, ensuite on fit des fomentations avec une décoction de racines de guimauve, de sommités d'absinthe, d'origan, d'aigremoine, de fleurs de roses, de sureau, de mélilot & de camomille, de semence d'anis, de cumin & de fénugrec, dans parties égales de vin & d'eau. On en bassinoit chaudement les parties affectées, trois ou quatre fois par jour, après quoi on les oignoit avec le liniment qui suit.... Prenez des huiles d'anet, de camomille & de vers, de chacune une once ; du sel en poudre très-fine, deux gros : mêlez. Avec ces secours les parties contuses se rétablirent dans leur premier état, malgré la noirceur dont elles étoient couvertes.

L'esprit-de-vin, ou l'eau-de-vie simple ou camphrée qu'on applique sans inconvénient sur des échymoses legeres, sont capables d'irriter beaucoup celles qui seroient menacées d'une inflammation prochaine : le docteur Turner en a vû souvent les mauvais effets. Il rapporte à ce sujet l'histoire d'un homme de sa connoissance, grand amateur de la Chimie, & partisan très-zélé de l'esprit-de-vin. Cet homme s'étant meurtri les deux jambes en sortant d'un bateau, confia une de ses jambes à Turner, & livra l'autre à un chimiste, qui devoit prouver la grande efficacité de l'esprit-de-vin dans la cure des contusions avec extravasation de sang. La violence des accidens qui survinrent, fit rejetter ce traitement au bout de quelques jours ; & l'autre jambe, qui fut pansée avec un liniment composé de bol d'Arménie, avec l'huile-rosat & le vinaigre, étoit presque guérie.

Il y a des personnes si délicates qu'on ne peut les toucher un peu fort sans leur causer une échymose ; on le remarque en saignant les personnes grasses. Peut-être la compression ne fait-elle dans ce cas que débiliter le ressort des vaisseaux, & y procurer un engorgement variqueux, sans extravasation.

On voit sur les bras & les jambes des scorbutiques, des grandes taches livides, qui sont des échymoses de cause interne. Voyez SCORBUT.

Il se fait sous les ongles, à l'occasion de quelque violence extérieure, un épanchement de sang qu'on peut mettre au rang des échymoses. Les topiques ne sont d'aucune utilité pour la résolution de ce sang ; le plus sûr est de lui procurer une issue en ouvrant l'ongle : pour cet effet on le ratisse avec un verre jusqu'à ce qu'il soit tellement émincé, qu'il cede sous le doigt : on en fait alors l'ouverture avec la pointe d'un canif ou d'un petit bistouri : le sang sort par cette ouverture : sans cette précaution il auroit pû se putréfier, & causer la chûte de l'ongle. Cette petite opération n'exige aucun pansement ; il suffit au plus d'envelopper l'extrémité du doigt avec une bandelette de linge fin pendant quelques jours. (Y)


ECLAIRS. m. (Phys.) on donne ce nom à une grande flamme fort brillante qui s'élance tout-à-coup dans l'air, & qui se répand de toutes parts, mais cesse sur le champ.

Il fait des éclairs lorsque le tems est beau & serein, & de même que lorsque l'air est couvert de nuages ; mais on en voit rarement, sans avoir eu auparavant un ou plusieurs jours chauds : ils paroissent souvent sans qu'il y ait de tonnerre.

La matiere de l'éclair est composée de tout ce qu'il y a d'oléagineux & de sulphureux dans les vapeurs qui s'élevent de la terre. La flamme est d'autant plus grande, que la quantité de matiere réunie est plus considérable. Cette matiere prend feu par le mélange des vapeurs, & c'est dans ce cas-là qu'elle peut causer quelque dommage.

Quand la flamme parcourt d'un bout à l'autre avec beaucoup de vîtesse toute la traînée de la foudre, elle pousse ou emporte avec elle certaines parties qui ne sauroient s'enflammer avec la même vîtesse : lorsqu'elle les a rassemblées, qu'elle les a en même-tems fort échauffées, ensorte qu'elles puissent s'enflammer avec l'autre matiere, tout éclate & se disperse avec une violence étonnante, & on entend alors ce bruit qui retentit dans l'air, & auquel nous donnons le nom de tonnerre, & dont l'éclair est l'avant-coureur.

On voit souvent paroître dans l'air, avant qu'il fasse des éclairs & du tonnerre, des nuées épaisses & sombres, qui paroissent s'entre-choquer & se croiser en suivant toutes sortes de directions ; par où l'on peut juger sans peine du tems qu'on doit avoir bientôt après. La matiere de la foudre vient-elle après cela à prendre feu, ces nuées se condensent encore beaucoup plus qu'auparavant, & dans l'instant elles se convertissent en gouttes d'eau qui tombent en maniere de grosse pluie. Il est rare qu'un orage accompagné d'éclairs & de tonnerre, continue quelque tems sans qu'il survienne une grosse pluie. Lorsque ces sortes d'ondées viennent à tomber, elles emportent ordinairement avec elles beaucoup de cette matiere qui produit la foudre ; ce qui fait que l'orage cesse beaucoup plûtôt lorsqu'il pleut, que lorsqu'il fait un tems sec.

La nuée est aussi quelquefois si épaisse, qu'elle empêche de voir la lumiere de l'éclair ; desorte qu'on entend alors le tonnerre gronder, sans que l'éclair ait paru auparavant. Mussch. essai de Phys. §. 1702 & suiv. Voyez FOUDRE, TONNERRE.

Par l'intervalle de tems qui se trouve entre l'éclair & le coup de tonnerre, on peut juger, quoiqu'à la vérité assez grossierement, à quelle distance est le tonnerre : voici comment. On examinera sur une pendule à secondes, l'intervalle qui se trouve entre l'éclair & le coup ; & pour déterminer la distance où est le tonnerre, on prendra autant de fois 173 toises, qu'il y a de secondes écoulées entre le coup & l'éclair. Ce calcul est fondé sur ce que la lumiere de l'éclair vient à nos yeux presque dans un instant, au lieu que le bruit du coup employe un tems très-sensible pour arriver à notre oreille, le son ne parcourant qu'environ 173 toises par seconde. Au reste il est visible que ce moyen de déterminer la distance du tonnerre, ne peut être qu'assez grossier, comme nous l'avons dit ; car outre qu'une petite erreur dans l'observation du tems, en produit une de plusieurs toises, ce calcul suppose que le bruit du tonnerre vienne toûjours directement à nous, & non par réflexion, ce qui est rare. (O)

ECLAIR, (Chymie métall.) lumiere ou fulguration vive & ébloüissante que donne l'argent en bain, dans l'instant où il perd son état de fluidité. Pour donner une juste idée de ce phénomene, on ne peut mieux le comparer qu'aux derniers traits de feu dardés par une lumiere ou un charbon prêt à s'éteindre. Il est à présumer qu'il est dû à des particules ignées pures, s'échappant avec rapidité hors du corps embrasé, soit par leur élasticité, soit par le rapprochement des parties de ce même corps ; & passant à-travers des pores, dans lesquels elles souffrent plusieurs réfractions, ainsi qu'on peut s'en convaincre dans un fourneau dont le feu est animé par le jeu de l'air. Si l'on y examine un espace étroit formé par l'écartement de trois ou quatre charbons, ou même l'extérieur de certains charbons en particulier, on y voit la même chose de la part des rayons de feu lancés à-travers la couche legere de cendres qui revêtent leur surface. On conçoit aisément que l'éclair est plus sensible dans un gros bouton que dans un petit, & quand l'argent est pur, que quand il contient encore quelques portions de cuivre ou de plomb. Le cuivre fait aussi son éclair, mais d'une autre façon que l'argent. On appelle ainsi les belles couleurs d'iris qui circulent rapidement à sa surface, quand il est raffiné & sur le point de se congeler. Quant aux circonstances qui précedent, accompagnent & suivent l'éclair, voyez les articles ESSAI, AFFINAGE & RAFFINAGE DE L'ARGENT. (f)

ECLAIR ou JET DE FLAMME, espece d'Artifice dont voici la composition.

Toutes les liqueurs spiritueuses & sulphureuses, comme l'eau-de-vie, l'esprit-de-vin, & plusieurs autres, étant jettées sur le feu d'une chandelle, ou encore mieux d'une lance à feu, s'allument en l'air si subitement, que la flamme s'étend dans tout l'espace où elle se trouve dans l'instant qu'une de ses parties touche le feu, & se consume avant qu'elle ait eu le tems de retomber, ce qui produit l'effet d'un éclair ; ainsi pour en faire paroître un sur un théatre d'artifice, il n'y a qu'à en pousser une bouffée avec une seringue par-dessus des lances à feu.

Il est une sorte d'eau plus propre à cet effet, qu'on appelle pour cette raison eau ardente, dont voici la composition.

On met dans une cornue ou dans un vase bien lutté, deux pintes de bon vinaigre, avec une bonne poignée de tartre de Montpellier, & autant de sel commun, & l'on fait distiller ce mêlange pour en tirer l'eau ardente. Quelques-uns y ajoûtent du salpetre, sans cependant qu'on s'apperçoive d'un plus grand effet ; mais on peut en diversifier la flamme, en mêlant dans la composition, de l'ambre & de la colophone.

On prend de cette eau dans une seringue, & on la jette de loin sur des lumieres de feu, de quelqu'espece qu'elles soient ; elle s'enflamme en l'air, & disparoît dans un instant, comme un éclair.


ECLAIRCIES. f. (Marine) on donne ce nom à ces intervalles de lumiere, ou même à ces espaces du ciel qui se découvrent & qui passent avec vîtesse, dans des tems de brume & de nuages. (Z)


ECLAIRCIREXPLIQUER, DEVELOPPER une matiere, un livre, une proposition, &c. synon. (Gram.) On éclaircit ce qui étoit obscur, parce que les idées y étoient mal présentées : on explique ce qui étoit difficile à entendre, parce que les idées n'étoient pas assez immédiatement déduites les unes des autres : on développe ce qui renferme plusieurs idées réellement exprimées, mais d'une maniere si serrée, qu'elles ne peuvent être saisies d'un coup d'oeil. (O)

ECLAIRCIR, en terme de Cloutier d'épingles, c'est polir les clous d'épingle, en les remuant dans un sac avec de la motte de tannerie, du son, &c. Voyez l'article CLOUTIER.

ECLAIRCIR UN CUIR, terme de Corroyeur, c'est lui donner le lustre avec l'épine-vinette. Voyez CORROYER.

ECLAIRCIR, (Jardinage) c'est rendre un bois, une allée moins obscure, en l'élaguant & lui donnant de l'air.

On dit encore éclaircir un jeune bois, une pépiniere, une planche de laitues, & autres graines qui ont été semées trop dru, quand on en leve une partie pour faire mieux profiter ce qui reste. (K)

ECLAIRCIR, v. act. (Teinture) c'est diminuer le brun ou le foncé de la couleur d'une étoffe. Voyez l'article TEINTURE.


ECLAIRCISSEMENTS. m. (Belles-Lettres) terme qui signifie proprement l'action de rendre une chose plus claire ; il ne s'employe plus que dans le sens figuré, pour l'explication d'une chose obscure ou difficile. Ce n'est pas le seul mot de notre langue qui a perdu sa signification au sens propre. Voyez ECRIVAIN, &c. (O)


ECLAIRES. f. (Hist. nat. botan.) chelidonium, genre de plante à fleurs composées de quatre pétales disposés en forme de croix ; il sort du calice un pistil qui devient dans la suite un fruit ou une silique, qui n'a qu'une capsule dont les panneaux tiennent à un chassis, & qui renferme des semences arrondies pour l'ordinaire. Tournefort, instit. rei herbar. Voyez PLANTE. (I)

ECLAIRE, (Pharm. Matiere médic.) ou GRANDE CHELIDOINE, chelidonium majus. L'éclaire prise intérieurement, leve les obstructions, excite les urines & les sueurs, guérit la cachexie & l'hydropisie ; est fébrifuge, & particulierement destinée à la jaunisse, & cela originairement sans doute à cause de son suc jaune (voyez SIGNATURE). On prescrit la poudre de la racine seche, jusqu'à un demi-gros ou un gros, & une once de la racine fraiche infusée dans deux livres de vin, ou boüillie dans trois livres d'eau, & donnée à la dose de six onces. On mêle trois ou quatre gouttes du suc jaune de cette plante dans un verre de vin, ou dans quelque liqueur convenable.

Quelques-uns disent que la racine de cette plante étoit le remede spécifique de Vanhelmont contre l'hydropisie ascite.

Cette plante appliquée extérieurement, déterge & mondifie les ulceres & les plaies, sur-tout celles qui sont vieilles ; on employe dans ces cas, soit ses feuilles pilées, soit sa poudre, soit son suc jaune.

Si on applique la même plante écrasée sur la dartre milliaire, elle l'arrête efficacement, & la guérit. Geoffroy, Mat. médic.

Mais c'est sur-tout pour les maladies des yeux qu'on a vanté cette plante. Le suc jaune qui découle de la tige que l'on a rompue, introduit dans l'oeil, est recommandé par quelques auteurs pour en déterger les ulceres, & pour en guérir les taies ; mais comme il est fort âcre, on le mêle avec quelque liqueur convenable. L'eau distillée de la plante, passe aussi pour un merveilleux remede ophthalmique.

On tient dans les boutiques l'eau distillée de la plante, son extrait & sa racine séchée. Son eau est de la classe de ces eaux inutiles qui n'emportent de la plante qu'une odeur herbacée ; c'est pourquoi on ne doit point du-tout ajoûter foi à ce qu'on dit de ses vertus.

Quelques auteurs disent qu'il ne faut pas donner cette plante en trop grande dose ; & Emanuel Koenig assûre que si l'on fait prendre l'infusion de deux onces de sa racine, elle produit des symptomes horribles. Lobel croit qu'il faut rarement s'en servir pour l'usage intérieur, & Rai croit qu'il ne faut employer son suc, qui est très-âcre pour les maladies des yeux, qu'en y mêlant des remedes qui peuvent réprimer son acrimonie.

C'est de cette plante que l'on croyoit (selon Dioscoride) que les hirondelles se servoient pour rendre la vûe à leurs petits à qui on avoit crevé les yeux ; mais Celse a rejetté cette prétendue vertu, qu'il a traitée de fabuleuse.

Les feuilles d'éclaire entrent dans l'onguent mondicatif d'ache, dans l'eau vulnéraire : sa racine, ses feuilles & son suc entrent dans l'emplâtre diabotanum. (b)


ECLAIRÉCLAIRVOYANT, adj. (Gramm.) termes relatifs aux lumieres de l'esprit. Eclairé se dit des lumieres acquises ; clairvoyant, des lumieres naturelles : ces deux qualités sont entr'elles, comme la science & la pénétration. Il y a des occasions où toute la pénétration possible ne suggere point le parti qu'il convient de prendre ; alors ce n'est pas assez que d'être clairvoyant, il faut être éclairé ; & réciproquement, il y a des circonstances où toute la science possible laisse dans l'incertitude : alors ce n'est pas assez que d'être éclairé, il faut être clairvoyant. Il faut être éclairé dans les matieres de faits passés, de lois prescrites, & autres semblables, qui ne sont point abandonnées à notre conjecture ; il faut être clairvoyant dans tous les cas où il s'agit de probabilités, & où la conjecture a lieu. L'homme éclairé sait ce qui s'est fait ; l'homme clairvoyant devine ce qui se fera : l'un a beaucoup lû dans les livres : l'autre sait lire dans les têtes. L'homme éclairé se décide par des autorités ; l'homme clairvoyant, par des raisons. Il y a cette différence entre l'homme instruit & l'homme éclairé, que l'homme instruit connoît les choses, & que l'homme éclairé en sait encore faire une application convenable ; mais ils ont de commun, que les connoissances acquises sont toûjours la base de leur mérite ; sans l'éducation, ils auroient été des hommes fort ordinaires : ce qu'on ne peut pas dire de l'homme clairvoyant. Il y a mille hommes instruits pour un homme éclairé ; cent hommes éclairés pour un homme clairvoyant ; & cent hommes clairvoyans pour un homme de génie. L'homme de génie crée les choses ; l'homme clairvoyant en déduit des principes ; l'homme éclairé en fait l'application ; l'homme instruit n'ignore ni les choses créées, ni les lois qu'on en a déduites, ni les applications qu'on en a faites : il sait tout, mais il ne produit rien.


ECLAIRERv. n. (Chimie métall.) ou faire l'éclair, se dit de l'état où un bouton de fin donne la lumiere étincelante qui succede au rouge-blanc qu'il avoit auparavant, & qui annonce le commencement de sa congelation. On dit, par exemple, le culot ne tardera pas à éclairer ; on dit aussi dans le même sens, l'essai passe. Voyez ESSAI. (f)


ECLATLUEUR, CLARTé, SPLENDEUR, synon. (Gram.) Eclat est une lumiere vive & passagere ; lueur, une lumiere foible & durable ; clarté, une lumiere durable & vive : ces trois mots se prennent au figuré & au propre ; splendeur ne se dit qu'au figuré : la splendeur d'un empire. (O)

ECLAT, ECLATANT, (Peinture) on dit qu'un tableau a de l'éclat, lorsqu'il est clair presque partout, & que quoiqu'il y ait très-peu d'ombres pour faire valoir les clairs, il est cependant extrêmement brillant. (R)


ECLATANTadj. pris subst. (Bijoutier) composition blanche dont l'éclat approche de celui du diamant, mais qui n'en a pas la solidité à beaucoup près : car c'est de toutes les pierres de composition la plus tendre.


ECLATANTEadj. f. pris sub. les Artificiers appellent ainsi une espece de fusée, chargée de composition de feu brillant, qui lui donne plus d'éclat que le seul charbon.


ECLATÉadj. en termes de Blason, se dit des lances & des chevrons rompus.


ECLATERv. n. (Metteur-en-oeuvre) c'est enlever l'émail de dessus une piece d'or émaillée, lorsqu'on veut le faire sans déteriorer l'ouvrage & gâter le flinqué, on prend un mêlange de tartre, de sel, & de vinaigre ; on en forme une pâte, dont on enduit de toutes parts & à plusieurs couches épaisses la piece émaillée ; on expose ensuite la piece à un feu couvert ; & lorsque le tout est bien rouge, on le plonge avec vivacité dans un vase plein de vinaigre ; l'amalgame se refroidit, se détache avec grand bruit, & emporte avec lui l'émail de dessus la piece d'or, qui ne reçoit aucun dommage, & conserve son flinqué brillant.

ECLATER, (Jard.) se dit d'une branche que le vent a cassée, & qui a fait un éclat dans la tige. (K)


ECLECHESS. f. pl. (Jurispr.) démembremens de fief. Voyez l'article 57 de la coûtume de Boulogne ; voyez DEMEMBREMENT, ECLIPSER, & FIEF. (A)


ECLECTIQUEadj. (Med.) est le nom d'une secte de Medecins, dont Archigenes d'Apamée en Syrie, qui vivoit sous Trajan, étoit le chef.

Cinquante ou soixante ans avant lui, il y avoit eu un philosophe d'Alexandrie nommé Potamon (selon Diogene Laërce & Vossius), qui étoit auteur d'une secte de philosophes qu'on appelloit Eclectique, c'est-à-dire choisissante, dans laquelle on faisoit profession de choisir ce que chacune des autres avoit de meilleur : ce que Potamon avoit pratiqué à l'égard de la Philosophie, Archigenes le fit dans la suite à l'égard de la Medecine ; on ne découvre point, par ce que dit Galien d'Archigenes & de sa secte, en quoi consistoit ce qu'ils pouvoient avoir recueilli des autres systèmes. On trouve dans Aëtius divers extraits des ouvrages du même Archigenes, qui font voir qu'il possédoit bien la pratique ; mais il n'y a rien aussi qui concerne le fond de son système, par rapport à la secte Eclectique. Ce medecin étoit contemporain de Juvénal, qui en parle de maniere à faire voir qu'il étoit dans un grand emploi. Extrait de le Clerc, hist. de la Medecine.

On ne pouvoit que réussir dans cette secte, parce que dans toute chose le parti le plus judicieux est d'être éclectique : c'est dequoi sont convaincus aujourd'hui les medecins les plus raisonnables, qui travaillent à rendre, autant qu'il est possible, la Medecine libre de toute secte, de toute hypothese ; en rejettant tout ce qui est avancé sans démonstration, & en ne proposant que ce que personne ne peut refuser d'admettre, d'après ce que les anciens & les modernes ont établi solidement & sans aucun doute, & ce que leur propre expérience leur fait trouver tel. Voyez DEMONSTRATION. Voyez aussi l'article suivant. (d)


ECLECTISMES. m. (Hist. de la Philosophie anc. & mod.) L'éclectique est un philosophe qui foulant aux piés le préjugé, la tradition, l'ancienneté, le consentement universel, l'autorité, en un mot tout ce qui subjugue la foule des esprits, ose penser de lui-même, remonter aux principes généraux les plus clairs, les examiner, les discuter, n'admettre rien que sur le témoignage de son expérience & de sa raison ; & de toutes les philosophies, qu'il a analysées sans égard & sans partialité, s'en faire une particuliere & domestique qui lui appartienne : je dis une philosophie particuliere & domestique, parce que l'ambition de l'éclectique est moins d'être le précepteur du genre humain, que son disciple ; de réformer les autres, que de se réformer lui-même ; d'enseigner la vérité, que de la connoître. Ce n'est point un homme qui plante ou qui seme ; c'est un homme qui recueille & qui crible. Il joüiroit tranquillement de la récolte qu'il auroit faite, il vivroit heureux, & mourroit ignoré, si l'enthousiasme, la vanité, ou peut-être un sentiment plus noble, ne le faisoit sortir de son caractere.

Le sectaire est un homme qui a embrassé la doctrine d'un philosophe ; l'éclectique, au contraire, est un homme qui ne reconnoît point de maître : ainsi quand on dit des Eclectiques, que ce fut une secte de philosophes, on assemble deux idées contradictoires, à moins qu'on ne veuille entendre aussi par le terme de secte, la collection d'un certain nombre d'hommes qui n'ont qu'un seul principe commun, celui de ne soûmettre leurs lumieres à personne, de voir par leurs propres yeux, & de douter plûtôt d'une chose vraie que de s'exposer, faute d'examen, à admettre une chose fausse.

Les Eclectiques & les Sceptiques ont eu cette conformité, qu'ils n'étoient d'accord avec personne ; ceux-ci, parce qu'ils ne convenoient de rien ; les autres, parce qu'ils ne convenoient que de quelques points. Si les Eclectiques trouvoient dans le Scepticisme des vérités qu'il falloit reconnoître, ce qui leur étoit contesté même par les Sceptiques ; d'un autre côté les Sceptiques n'étoient point divisés entr'eux : au lieu qu'un éclectique adoptant assez communément d'un philosophe ce qu'un autre éclectique en rejettoit, il en étoit de sa secte comme de ces sectes de religion, où il n'y a pas deux individus qui ayent rigoureusement la même façon de penser.

Les Sceptiques & les Eclectiques auroient pû prendre pour devise commune, nullius addictus jurare in verba magistri ; mais les Eclectiques qui n'étant pas si difficiles que les Sceptiques, faisoient leur profit de beaucoup d'idées, que ceux-ci dédaignoient, y auroient ajoûté cet autre mot, par lequel ils auroient rendu justice à leurs adversaires, sans sacrifier une liberté de penser dont ils étoient si jaloux : nullum philosophum tam fuisse inanem qui non viderit ex vero aliquid. Si l'on réfléchit un peu sur ces deux especes de philosophes, on verra combien il étoit naturel de les comparer ; on verra que le Scepticisme étant la pierre de touche de l'Eclectisme, l'éclectique devroit toûjours marcher à côté du sceptique pour recueillir tout ce que son compagnon ne réduiroit point en une poussiere inutile, par la sévérité de ses essais.

Il s'ensuit de ce qui précede, que l'Eclectisme pris à la rigueur n'a point été une philosophie nouvelle, puisqu'il n'y a point de chef de secte qui n'ait été plus ou moins éclectique ; & conséquemment que les Eclectiques sont parmi les philosophes ce que sont les souverains sur la surface de la terre, les seuls qui soient restés dans l'état de nature où tout étoit à tous. Pour former son système, Pithagore mit à contribution les théologiens de l'Egypte, les gymnosophistes de l'Inde, les artistes de la Phénicie, & les philosophes de la Grece. Platon s'enrichit des dépouilles de Socrate, d'Héraclite, & d'Anaxagore ; Zénon pilla le Pythagorisme, le Platonisme, l'Héraclitisme, le Cynisme : tous entreprirent de longs voyages. Or quel étoit le but de ces voyages, sinon d'interroger les différens peuples, de ramasser les vérités éparses sur la surface de la terre, & de revenir dans sa patrie remplis de la sagesse de toutes les nations ? Mais comme il est presque impossible à un homme qui, parcourant beaucoup de pays, a rencontré beaucoup de religions, de ne pas chanceler dans la sienne, il est très-difficile à un homme de jugement, qui fréquente plusieurs écoles de philosophie, de s'attacher exclusivement à quelque parti, & de ne pas tomber ou dans l'Eclectisme, ou dans le Scepticisme.

Il ne faut pas confondre l'Eclectisme avec le Sincrétisme. Le sincrétiste est un véritable sectaire ; il s'est enrôlé sous des étendarts dont il n'ose presque pas s'écarter. Il a un chef dont il porte le nom : Ce sera, si l'on veut, ou Platon, ou Aristote, ou Descartes, ou Newton ; il n'importe. La seule liberté qu'il se soit reservée, c'est de modifier les sentimens de son maître, de resserrer ou d'étendre les idées qu'il en a reçues, d'en emprunter quelques autres d'ailleurs, & d'étayer le système quand il menace ruine. Si vous imaginez un pauvre insolent, qui, mécontent des haillons dont il est couvert, se jette sur les passans les mieux vêtus, arrache à l'un sa casaque, à l'autre son manteau, & se fait de ces dépouilles un ajustement bizarre de toute couleur & de toute piece, vous aurez un emblème assez exact du sincrétiste. Luther, cet homme que j'appellerois volontiers, magnus autoritatis contemptor osorque, fut un vrai sincrétiste en matiere de religion. Reste à savoir si le Sincrétisme en ce genre est une action vertueuse ou un crime, & s'il est prudent d'abandonner indistinctement les objets de la raison & de la foi au jugement de tout esprit.

Le Sincrétisme est tout au plus un apprentissage de l'Eclectisme. Cardan & Jordanus Brunus n'allerent pas plus loin ; si l'un avoit été plus sensé, & l'autre plus hardi, ils auroient été les fondateurs de l'Eclectisme moderne. Le chancelier Bacon eut cet honneur, parce qu'il sentit & qu'il osa se dire à lui-même, que la nature ne lui avoit pas été plus ingrate qu'à Socrate, Epicure, Démocrite, & qu'elle lui avoit aussi donné une tête. Rien n'est si commun que des Sincrétistes ; rien n'est si rare que des Eclectiques. Celui qui reçoit le système d'un autre éclectique, perd aussi-tôt le titre d'éclectique. Il a paru de tems en tems quelques vrais éclectiques ; mais le nombre n'en a jamais été assez grand pour former une secte ; & je puis assûrer que dans la multitude des philosophes qui ont porté ce nom, à peine en comptera-t-on cinq ou six qui l'ayent mérité. Voyez les artic. ARISTOTELISME, PLATONISME, EPICUREISME, BACONISME, &c.

L'éclectique ne rassemble point au hasard des vérités ; il ne les laisse point isolées ; il s'opiniâtre bien moins encore à les faire quadrer à quelque plan déterminé ; lorsqu'il a examiné & admis un principe, la proposition dont il s'occupe immédiatement après, ou se lie évidemment avec ce principe, ou ne s'y lie point du tout, ou lui est opposée. Dans le premier cas, il la regarde comme vraie ; dans le second, il suspend son jugement jusqu'à ce que des notions intermédiaires qui séparent la proposition qu'il examine du principe qu'il a admis, lui démontrent sa liaison ou son opposition avec ce principe : dans le dernier cas, il la rejette comme fausse. Voilà la méthode de l'éclectique. C'est ainsi qu'il parvient à former un tout solide, qui est proprement son ouvrage, d'un grand nombre de parties qu'il a rassemblées & qui appartiennent à d'autres ; d'où l'on voit que Descartes, parmi les modernes, fut un grand éclectique.

L'Eclectisme qui avoit été la philosophie des bons esprits depuis la naissance du monde, ne forma une secte & n'eut un nom que vers la fin du second siecle & le commencement du troisieme. La seule raison qu'on en puisse apporter, c'est que jusqu'alors les sectes s'étoient, pour ainsi dire, succédées ou souffertes, & que l'Eclectisme ne pouvoit guere sortir que de leur conflit : ce qui arriva, lorsque la religion chrétienne commença à les allarmer toutes par la rapidité de ses progrès, & à les révolter par une intolérance qui n'avoit point encore d'exemple. Jusqu'alors on avoit été pyrrhonien, sceptique, cynique, stoïcien, platonicien, épicurien, sans conséquence. Quelle sensation ne dut point produire au milieu de ces tranquilles philosophes, une nouvelle école qui établissoit pour premier principe, que hors de son sein il n'y avoit ni probité dans ce monde, ni salut dans l'autre ; parce que sa morale étoit la seule véritable morale, & que son Dieu étoit le seul vrai Dieu ! Le soulevement des prêtres, du peuple, & des philosophes, auroit été général, sans un petit nombre d'hommes froids, tels qu'il s'en trouve toûjours dans les sociétés, qui demeurent long-tems spectateurs indifférens, qui écoutent, qui pesent, qui n'appartiennent à aucun parti, & qui finissent par se faire un système conciliateur, auquel ils se flatent que le grand nombre reviendra.

Telle fut à peu-près l'origine de l'Eclectisme. Mais par quel travers inconcevable arriva-t-il, qu'en partant d'un principe aussi sage que celui de recueillir de tous les philosophes, tros, rutulus-ve fuat, ce qu'on y trouveroit de plus conforme à la raison, on négligea tout ce qu'il falloit choisir, on choisit tout ce qu'il falloit négliger, & l'on forma le système d'extravagances le plus monstrueux qu'on puisse imaginer ; système qui dura plus de quatre cent ans, qui acheva d'inonder la surface de la terre de pratiques superstitieuses, & dont il est resté des traces qu'on remarquera peut-être éternellement dans les préjugés populaires de presque toutes les nations. C'est ce phénomene singulier que nous allons développer.

Tableau général de la philosophie éclectique.

La philosophie éclectique, qu'on appelle aussi le Platonisme réformé & philosophie alexandrine, prit naissance à Alexandrie en Egypte, c'est-à-dire au centre des superstitions. Ce ne fut d'abord qu'un sincrétisme de pratiques religieuses, adopté par les prêtres de l'Egypte, qui n'étant pas moins crédules sous le regne de Tibere qu'au tems d'Hérodote, parce que le caractere d'esprit qu'on tient du climat change difficilement, avoient toûjours l'ambition de posséder le système d'extravagances le plus complet qu'il y eût en ce genre. Ce sincrétisme passa de-là dans la morale, & dans les autres parties de la philosophie. Les philosophes assez éclairés pour sentir le foible des différens systèmes anciens, mais trop timides pour les abandonner, s'occuperent seulement à les réformer sur les découvertes du jour, ou plûtôt à les défigurer sur les préjugés courans : c'est ce qu'on appella platoniser, pythagoriser, &c.

Cependant le Christianisme s'étendoit ; les dieux du Paganisme étoient décriés ; la morale des philosophes devenoit suspecte ; le peuple se rendoit en foule dans les assemblées de la religion nouvelle ; les disciples même de Platon & d'Aristote s'y laissoient quelquefois entraîner ; les philosophes sincrétistes s'en scandaliserent, leurs yeux se tournerent avec indignation & jalousie, sur la cause d'une révolution, qui rendoit leurs écoles moins fréquentées ; un intérêt commun les réunit avec les prêtres du Paganisme, dont les temples étoient de jour en jour plus deserts ; ils écrivirent d'abord contre la personne de Jesus-Christ, sa vie, ses moeurs, sa doctrine, & ses miracles ; mais dans cette ligue générale, chacun se servit des principes qui lui étoient propres : l'un accordoit ce que l'autre nioit ; & les Chrétiens avoient beau jeu pour mettre les philosophes en contradiction les uns avec les autres, & les diviser ; ce qui ne manqua pas d'arriver ; les objets purement philosophiques furent alors entierement abandonnés ; tous les esprits se jetterent du côté des matieres théologiques ; une guerre intestine s'alluma dans le sein de la Philosophie ; le Christianisme ne fut pas plus tranquille au-dedans de lui-même ; une fureur d'appliquer les notions de la Philosophie à des dogmes mystérieux, qui n'en permettoient point l'usage, fureur conçue dans les disputes des écoles, fit éclorre une foule d'hérésies qui déchirerent l'Eglise. Cependant le sang des martyrs continuoit de fructifier ; la religion chrétienne de se répandre malgré les obstacles ; & la Philosophie, de perdre sans cesse de son crédit. Quel parti prirent alors les Philosophes ? celui d'introduire le Sincrétisme dans la Théologie payenne, & de parodier une religion qu'ils ne pouvoient étouffer. Les Chrétiens ne reconnoissoient qu'un Dieu ; les Sincrétistes, qui s'appellerent alors Eclectiques, n'admirent qu'un premier principe. Le Dieu des Chrétiens étoit en trois personnes, le Pere, le Fils, & le S. Esprit. Les Eclectiques eurent aussi leur Trinité : le premier principe, l'entendement divin, & l'ame du monde intelligible. Le monde étoit éternel, si l'on en croyoit Aristote ; Platon le disoit engendré ; Dieu l'avoit créé, selon les Chrétiens. Les Eclectiques en firent une émanation du premier principe ; idée qui concilioit les trois systèmes, & qui ne les empêchoit pas de prétendre comme auparavant, que rien ne se fait de rien. Le Christianisme avoit des anges, des archanges, des démons, des saints, des ames, des corps, &c. Les Eclectiques, d'émanations en émanations, tirerent du premier principe autant d'êtres correspondans à ceux-là : des dieux, des démons, des héros, des ames, & des corps ; ce qu'ils renfermerent dans ce vers admirable :


ECLEGMES. m. en Medecine, c'est un remede pectoral, qui a la consistance d'un sirop épais ; on l'appelle aussi looch. Voyez l'article SIROP. Voyez aussi LOOCH, &c.

Ce mot est grec ; il vient du mot , je leche, à cause que le malade doit prendre ce remede en léchant le bout d'un petit bâton de réglisse que l'on y trempe ; afin qu'en le prenant ainsi peu à peu, il puisse rester plus long-tems dans son passage, & mieux humecter la poitrine.

Il y a des éclegmes de pavot, d'autres de lentilles, & d'autres de squilles, &c. Ils servent à guérir ou à soulager les poumons dans les toux, les péripneumonies, &c. Ils sont ordinairement composés d'huiles incorporées avec des sirops. Chambers.


ECLIPSES. f. en Astronomie, c'est une privation passagere, soit réelle, soit apparente, de lumiere, dans quelqu'un des corps célestes, par l'interposition d'un corps opaque entre le corps céleste & l'oeil, ou entre ce même corps & le Soleil. Les éclipses de Soleil sont dans le premier cas ; les éclipses de Lune & des satellites sont dans le second : car le Soleil est lumineux par lui-même, & les autres planetes ne le sont que par la lumiere qu'ils en reçoivent. Les éclipses des étoiles par la Lune ou par d'autres planetes, s'appellent proprement occultations. Lorsqu'une planete, comme Vénus & Mercure, passe sur le Soleil, comme elle n'en couvre qu'une petite partie, cela s'appelle passage. Voyez OCCULTATION & PASSAGE.

Le mot éclipse vient du grec, , défaillance. Les Romains se servoient aussi du mot deficere, pour désigner les éclipses. (O)

L'ignorance de la Physique a fait rapporter dans tous les lieux & dans tous les tems, à des causes animées, les effets dont on ne connoissoit pas les principes ; ainsi les prêtres débiterent en Grece, que Diane étoit devenue amoureuse d'Endimion, & que les éclipses devoient s'attribuer aux visites nocturnes que cette déesse rendoit à son amant dans les montagnes de la Carie : mais comme ses amours ne durerent pas toûjours, il fallut chercher, dit l'abbé Banier, une autre cause des éclipses.

On publia que les sorcieres, sur-tout celles de Thessalie, avoient le pouvoir par leurs enchantemens d'attirer la Lune sur la terre ; c'est pourquoi on faisoit un grand vacarme avec des chauderons & autres instrumens, pour la faire remonter à sa place. Les Romains entr'autres suivoient cet usage, & allumoient un nombre infini de torches & de flambeaux, qu'ils élevoient vers le ciel, pour rappeller la lumiere de l'astre éclipsé. Juvénal fait allusion au grand bruit que faisoit à ce sujet le peuple de Rome sur des bassins d'airain, lorsqu'il dit d'une femme babillarde, qu'elle fait assez de bruit pour secourir la Lune en travail : Una laboranti poterit succurrere Lunae.

Si l'on vouloit remonter à la source de cette coûtume, on trouveroit qu'elle venoit d'Egypte, où Isis, symbole de la Lune, étoit honorée avec un bruit pareil de chauderons, de tymbales, & de tambours.

L'opinion des autres peuples étoit, que les éclipses annonçoient de grands malheurs, ou menaçoient la tête des rois & des princes. On a eu long-tems la même idée des cometes. Les Mexiquains effrayés jeûnoient pendant les éclipses. Les femmes durant ce tems-là se maltraitoient elles-mêmes, & les filles se tiroient du sang des bras. Ces gens-là s'imaginoient que la Lune avoit été blessée par le Soleil, pour quelque querelle qu'ils avoient eue ensemble.

Les Indiens croyent aussi par ce principe, que la cause des éclipses vient de ce qu'un dragon malfaisant veut dévorer la Lune ; c'est pourquoi les uns font un grand vacarme, pour lui faire lâcher prise, pendant que les autres se mettent dans l'eau jusqu'au cou, pour supplier le dragon de ne pas dévorer entierement cette planete. Lisez encore là-dessus, dans les mémoires du P. le Comte, les idées particulieres des Chinois.

Anaxagore contemporain de Périclès, & qui mourut la premiere année de la soixante-huitieme olympiade, fut le premier qui écrivit très-clairement & très-hardiment sur les diverses phases de la Lune, & sur ses éclipses ; je dis, comme Plutarque, très-hardiment, parce que le peuple ne souffroit pas encore volontiers les Physiciens. Aussi les ennemis de Socrate réussirent à le perdre, en l'accusant de chercher par une curiosité criminelle à pénétrer ce qui se passe dans les cieux, comme si la raison & le génie pouvoient s'élever trop haut. On n'a depuis que trop souvent renouvellé par le même artifice, des accusations semblables contre des hommes du premier mérite. Article de M(D.J.)

Les généraux romains se sont servis quelquefois des éclipses pour contenir leurs soldats, ou pour les encourager dans des occasions importantes. Tacite dans ses annales, liv. I. ch. xxviij. parle d'une éclipse dont Drusus se servit pour appaiser une sédition très-violente, qui s'étoit élevée dans son armée. Tite-Live rapporte que Sulpitius Gallus, lieutenant de Paul Emile dans la guerre contre Persée, prédit aux soldats une éclipse qui arriva le lendemain, & prévint par ce moyen la frayeur qu'elle auroit causée. Ce fait n'a pas été raconté assez exactement à l'article ASTRONOMIE, où même par une faute du copiste ou de l'imprimeur, on a mis les Perses au lieu de Persée. Plutarque dit que Paul Emile sacrifia à cette occasion onze veaux à la Lune, & le lendemain vingt-un boeufs à Hercule, dont il n'y eut que le dernier qui lui promit la victoire.

Aujourd'hui non-seulement les Philosophes, mais le peuple même est instruit de la cause des éclipses ; on sait que les éclipses de Lune viennent de ce que cette planete entre dans l'ombre de la Terre, & ne peut être éclairée par le Soleil durant le tems qu'elle la traverse, & que les éclipses de Soleil viennent de l'interposition de la Lune, qui cache aux habitans de la Terre une partie du Soleil, ou même le Soleil tout entier. Les Astronomes observent dans les satellites de Jupiter & de Saturne, des éclipses semblables à celles de notre Lune, mais à la vérité plus fréquentes ; parce que ces satellites tournent autour de Jupiter en bien moins de tems que la Lune autour de nous.

La durée d'une éclipse est le tems entre l'immersion & l'émersion.

L'immersion dans une éclipse est le moment auquel le disque du Soleil ou de la Lune, commence à se cacher. Voyez IMMERSION.

L'émersion est le moment où le corps lumineux éclipsé commence à reparoître. Voyez EMERSION.

Au reste, les mots d'immersion & d'émersion sont encore plus d'usage dans les éclipses de Lune, que dans celles de Soleil ; parce que dans les éclipses de Lune, la Lune se plonge véritablement (se immergit) dans l'ombre de la terre, & s'obscurcit : au lieu que dans les éclipses de Soleil, cet astre ne tombe pas dans l'ombre de la Lune, mais nous est seulement caché par la Lune.

S'il y a quelque chose dans l'Astronomie qui puisse nous faire connoître les efforts dont l'esprit humain est capable, lorsqu'il s'agit de recherches subtiles & qui demandent une grande sagacité, c'est assûrément la théorie des éclipses & la justesse avec laquelle on est parvenu depuis long-tems à les calculer & à les prédire ; cette justesse sert à nous convaincre de la certitude & de la précision des calculs astronomiques ; & ceux qui s'étonnent qu'on puisse mesurer les mouvemens & les distances des corps célestes malgré l'éloignement où ils sont, n'ont rien à répondre à l'accord si parfait qui se trouve entre le calcul des éclipses & le moment où elles arrivent.

Pour déterminer la grandeur des éclipses, il est d'usage de diviser le diamêtre des corps lumineux éclipsés en douze parties égales, appellées doigts. Voyez DOIGT.

Les éclipses se divisent en éclipses totales, partiales, annulaires, &c. ce qui sera détaillé plus bas.

Eclipse de Lune, c'est un manque de lumiere dans la Lune, occasionné par une opposition diamétrale de la terre entre le Soleil & la Lune. Voyez LUNE.

On peut voir (Planc. astron. fig. 34.) la maniere dont se fait cette éclipse. A représente la terre, & B ou C la Lune.

On demandera peut-être pourquoi on n'observe point d'éclipses dans toutes les planetes : pourquoi, par exemple, la Terre, lorsqu'elle passe entre Mars & le Soleil, n'obscurcit pas quelquefois le disque de Mars. A cela on répond que la Terre étant un corps beaucoup plus petit que le Soleil, son ombre ne doit point s'étendre à l'infini, mais doit se terminer en pointe à une certaine distance en forme de cone. Il n'y a que la Lune qui soit assez proche de la Terre pour pouvoir entrer dans son ombre & la couvrir de la sienne ; il en est de même des satellites de Jupiter & de Saturne par rapport à ces planetes.

Quand toute la lumiere de la Lune est interceptée, c'est-à-dire quand tout son disque est couvert, on dit que l'éclipse est totale ; & on dit qu'elle est partiale, quand il n'est couvert qu'en partie. Si l'éclipse totale dure quelque tems, on dit qu'elle est totalis cum mora, totale avec durée. Si elle n'est qu'instantanée, elle est dite totalis sine mora, totale sans durée.

Les éclipses de Lune n'arrivent que dans le tems de la pleine Lune, parce qu'il n'y a que ce tems où la Terre soit entre le Soleil & la Lune. Il n'y a cependant pas des éclipses à chaque pleine Lune ; ce qui vient de l'obliquité du cours de la Lune par rapport à celui du Soleil. En effet le cercle ou l'orbite dans lequel la Lune se meut est élevé au-dessus du plan de l'orbite terrestre, de sorte que quand le Soleil, la Terre, & la Lune se trouvent dans le même plan perpendiculaire au plan de l'écliptique, la Lune ne se trouve pas toûjours pour cela dans la même ligne droite avec le Soleil & la Terre ; elle est souvent assez élevée, pour laisser l'ombre de la Terre au-dessous ou au-dessus d'elle, & n'y pas entrer : & pour lors il n'y a point d'éclipse. Il n'y en a que dans les pleines Lunes qui arrivent aux noeuds, ou proche des noeuds, c'est-à-dire lorsque la Lune se trouve dans l'écliptique, ou très-proche de l'écliptique : car alors la somme des demi-diamêtres apparens de la Lune & de l'ombre de la Terre, est plus grande que la latitude de la Lune, ou la distance entre le centre de la Lune & celui de l'ombre ; d'où l'on voit que la Lune doit entrer au moins en partie dans l'ombre de la Terre, & être par conséquent éclipsée. Voyez NOEUD.

Comme la somme des demi-diamêtres de la Lune & de l'ombre de la Terre, est plus grande que la somme des demi-diamêtres du Soleil & de la Lune (puisque la premiere somme dans le cas où elle est la plus petite, étant 5 1/3, la seconde, lorsqu'elle est la plus grande, est à peine 3 1/5), il s'ensuit que les éclipses lunaires peuvent arriver dans une plus grande latitude de la Lune, & à une plus grande distance des noeuds que les éclipses solaires, & que par conséquent on doit les observer plus souvent.

Les éclipses totales & celles de la plus longue durée, arrivent dans les vrais noeuds de l'orbite lunaire, par la raison que la portion de l'ombre de la Terre, qui tombe alors sur la Lune, est considérablement plus grande que le disque de la Lune : il peut aussi arriver des éclipses totales à une petite distance des noeuds ; mais plus la Lune s'en éloigne, plus la durée des éclipses diminue. C'est par cette même raison qu'il y en a de partiales ; & quand la Lune est trop éloignée des noeuds, il n'y a point du tout d'éclipse. En un mot l'éclipse est totale, si la latitude de la Lune est plus petite, ou égale à la différence du demi-diamêtre de l'ombre & du demi-diamêtre de la Lune : dans le premier cas, elle sera totale avec durée : dans le second, totale sans durée ; elle sera partiale, si la latitude de la Lune est plus petite que la somme des deux demi-diamêtres, mais moindre que leur différence ; enfin elle sera nulle, où il n'y en aura point, si la latitude de la Lune surpasse ou égale la somme des deux demi-diamêtres.

Toutes les éclipses de Lune sont universelles, c'est-à-dire visibles dans toutes les parties du globe, qui ont la Lune sur leur horison ; elles paroissent en tous lieux de la même grandeur ; elles commencent & finissent dans le même tems pour tous ces endroits. Il est évident que cela doit être ainsi : car l'éclipse de Lune vient de ce que cet astre est obscurci par l'ombre de la Terre : or il entre dans l'ombre en même tems & au même instant, pour tous les peuples de la Terre. L'éclipse doit donc commencer au même moment pour tous ces peuples, à-peu-près comme une lumiere qu'on éteint dans une chambre, disparoît au même moment pour tous ceux qui y sont. Aussi l'observation des éclipses de Lune est utile par cette raison, pour la découverte des longitudes. Voy. LONGITUDE.

La Lune devient sensiblement plus pâle & plus obscure, avant que d'entrer dans l'ombre de la Terre ; ce qui vient de la pénombre de la Terre. Voyez PENOMBRE.

Astronomie des éclipses lunaires, ou méthode d'en calculer le tems, le lieu, la grandeur, & les autres phénomenes. 1°. Pour trouver la longueur du cone d'ombre de la Terre, trouvez la distance du Soleil à la Terre pour le tems donné ; voyez SOLEIL & DISTANCE : alors connoissant en demi-diamêtres de la Terre, le diamêtre du Soleil, vous trouverez la longueur du cone par les regles données à l'artic. OMBRE.

Supposant, par exemple, que la plus grande distance du Soleil à la Terre soit de 34996 demi-diamêtres de la Terre, & que le demi-diamêtre du Soleil soit à celui de la Terre, comme 153 est à 1, on trouvera la longueur du cone d'ombre = 230 1/4.

D'où il suit que comme la plus petite distance de la Lune à la Terre est à peine de 56 demi-diamêtres, & la plus grande de 64 au plus, la Lune en opposition avec le Soleil, lorsqu'elle est dans les noeuds, ou qu'elle en approche, tombera dans l'ombre de la Terre, quoique le Soleil & la Lune soient dans leur apogée ; & à plus forte raison s'ils sont dans leur périgée, ou qu'ils en approchent, à cause que l'ombre est alors plus longue, & que la Lune est plus proche de la base du cone.

Les Astronomes ne sont pas d'accord entr'eux, ni sur la distance du Soleil, ni sur son diamêtre ; mais quelle que soit sa distance, & quel que soit son diamêtre, on trouve & on doit voir facilement que l'angle au sommet du cone d'ombre de la Terre, est à peu-près égal à l'angle sous lequel nous voyons le Soleil, c'est-à-dire est d'environ 32 minutes ; & que la longueur du cone d'ombre vaut environ 110 diamêtres de la Terre, ou 220 demi-diamêtres : ce qui differe peu des 230 trouvés ci-dessus.

2°. Pour trouver le demi-diamêtre apparent de l'ombre terrestre, à l'endroit du passage de la Lune, pour un tems donné quelconque, trouvez la distance du Soleil & de la Lune à la Terre, & leurs parallaxes horisontales ; faites une somme des parallaxes ; ôtez de cette somme le demi-diamêtre apparent du Soleil : le reste est le demi-diamêtre apparent de l'ombre.

Ainsi, supposez la parallaxe de la Lune horisontale = 56' 48"; celle du Soleil 6" : la somme est 56' 54" ; d'où retranchant 16' 5", le demi-diamêtre apparent du Soleil, il reste 41' 49" pour le demi-diamêtre de l'ombre. On peut, si l'on veut, ne point faire entrer dans ce calcul la parallaxe du Soleil, comme n'étant presque d'aucune considération.

3°. La latitude de la Lune A L, au tems de son opposition, avec l'angle qu'elle fait au noeud B, étant donnée, on trouvera ainsi l'arc A I compris entre les centres A, I, & l'arc IL (figur. 35.). Puisque dans le triangle A I L, rectangle en I, le côté A L est donné, de même que l'angle A L I, qui est le complément de l'angle L A I ou B à un droit ; on trouvera facilement par la Trigonométrie l'arc compris entre les centres AI. Or l'angle L A I est égal à l'angle B, chacun d'eux composant un angle droit avec I A B. Donc, puisque la latitude A L de la Lune est donnée, on trouvera de même par la Trigonométrie l'arc LI.

Il est bon d'observer que la ligne N I, ou la portion de l'orbite que la Lune paroît parcourir pendant une éclipse, n'est point son orbite véritable. En effet si dans les nouvelles ou pleines Lunes aux tems des éclipses, le Soleil n'avoit point ce mouvement apparent que l'on observe chaque jour d'occident en orient, & qui est causé par le mouvement propre de la Terre sur son orbite, la route de la Lune à l'égard du Soleil seroit exactement la même que celle qui convient à l'inclinaison de son orbite sur le plan de l'écliptique. Mais comme dans le même intervalle de tems que la Lune nous paroît avancer sur son orbite, le Soleil s'avance aussi, quoique beaucoup moins vîte, sur le plan de l'écliptique, la route apparente de la Lune à l'égard du Soleil doit donc être différente de celle qu'elle décrit réellement, & par conséquent la ligne qui désigne cette route aura une plus grande inclinaison sur le plan de l'écliptique. Pour trouver la route apparente de la Lune par rapport au Soleil, il faut se servir de ce principe d'Optique ; que si deux corps A & B se meuvent avec des directions & des vitesses données, & qu'on veuille trouver le mouvement apparent du corps A par rapport au corps B, il faut transporter au corps A le mouvement du corps B, dans une direction parallele & en sens contraire, & chercher ensuite par la loi de la composition des mouvemens, le mouvement du corps A qui résulte de son mouvement propre & primitif, combiné avec le mouvement du corps B qu'on lui a transporté. Le mouvement qui résulte des deux dont nous parlons, sera le mouvement apparent du corps A à l'égard du corps B. Ainsi on transportera à la Lune le mouvement du Soleil en sens contraire, & dans le plan de l'écliptique ; & combinant ce mouvement avec le mouvement propre de la Lune dans son orbite, on aura son mouvement apparent par rapport au Soleil. Voyez APPARENT, ABERRATION, DECOMPOSITION, &c.

Déterminer les limites d'une éclipse de Lune. Puisqu'il n'est pas possible qu'il y ait éclipse, à moins que la somme des demi-diamêtres de l'ombre & de la Lune ne soit plus grande que la latitude de la Lune (car sans cela la Lune ne tombera point dans l'ombre), faites une somme des demi-diamêtres apparens de la Lune périgée & de l'ombre, en supposant la Terre aphélie, pour avoir le côté M O (figure 36.) Alors dans le triangle sphérique M N O, ayant l'angle donné au noeud, l'angle droit M, & le côté M O, trouvez la distance N O de la Lune au noeud, ce qui est le terme le plus éloigné, au-delà duquel l'éclipse ne peut plus avoir lieu. De la même maniere ajoûtant les demi-diamêtres apparens de la Lune apogée & de l'ombre de la Terre périhélie, on aura par ce moyen le côté L H dans le triangle N L H ; on trouvera par la trigonométrie sphérique la distance de la Lune au noeud ascendant H N, ce qui est le terme où la Lune sera nécessairement éclipsée.

Déterminer la quantité d'une éclipse ou le nombre des doigts éclipsés. Ajoûtez le demi-diamêtre I K de la Lune (fig. 35.) au demi-diamêtre de l'ombre A M, alors vous aurez A M + I K = A I + I M + I K = A I + M K : ôtez de cette somme l'arc compris entre les centres A I, le reste donne les parties du diamêtre éclipsé M K. Dites donc : comme le diamêtre de la Lune K H, est aux parties du diamêtre éclipsé M K, ainsi le nombre 12 est aux doigts éclipsés.

Trouver la demi-durée d'une éclipse, ou l'arc de l'orbite lunaire que le centre de cette planete décrit depuis le commencement de l'éclipse jusqu'à son milieu. Ajoûtez les demi-diamêtres de l'ombre & de la Lune ; soit leur somme A N (fig. 35.) ; du quarré d'A N ôtez le quarré d'A I, le reste est le quarré d'I N, & la racine quarrée de ce reste est l'arc I N que l'on demande.

Trouver la demi-durée d'une éclipse totale (fig. 37). Otez le demi-diamêtre S V de la Lune, du demi-diamêtre de l'ombre A V ; le reste est A S : c'est pourquoi dans le triangle A I S, rectangle en I, on a l'arc A S donné par la derniere méthode, & l'arc entre les centres A I ; ainsi l'on trouve l'arc I S, comme dans le dernier problème.

Trouver le commencement, le milieu, & la fin d'une éclipse de Lune. Dites : comme le mouvement horaire de la Lune, qui l'écarte du Soleil, est à 3600 secondes horaires, ainsi les secondes de l'arc L I (fig. 35.) sont aux secondes horaires équivalentes à cet arc : ôtez ces secondes dans le premier & le troisieme quart de l'anomalie du tems de la pleine Lune ; ajoûtez-les au contraire à ce même tems dans le second & le quatrieme quart ; le résultat est le tems du milieu de l'éclipse. Dites alors, comme le mouvement horaire de la Lune par rapport au Soleil est à 3600 secondes, ainsi les secondes de la demi-durée I N sont au tems de la demi-durée, dont le double donne la durée entiere. Enfin ôtez le tems de la demi-durée du tems du milieu de l'éclipse, le reste sera le commencement de l'éclipse ; & si vous ajoûtez le tems de la demi-durée au tems du milieu de l'éclipse, la somme donnera la fin de l'éclipse.

Calculer une éclipse de Lune. 1°. Pour le tems donné d'une pleine Lune moyenne, calculez la distance de la Lune au noeud, afin de savoir s'il y a éclipse ou non, ainsi qu'il est enseigné dans le premier problème.

2°. Calculez le tems de la pleine Lune vraie, avec le vrai lieu du Soleil & de la Lune réduit à l'écliptique.

3°. Pour le tems de la pleine Lune vraie, calculez la véritable latitude de la Lune, la distance du Soleil & de la Lune à la Terre, avec les parallaxes horisontales & les demi-diamêtres apparens.

4°. Pour le même tems, trouvez le mouvement horaire vrai du Soleil & de la Lune.

5°. Trouvez le demi-diamêtre apparent de l'ombre.

6°. Trouvez les lignes A I & L I.

7°. Calculez l'arc de demi-durée I N.

Et de-là 8°. déterminez le commencement, le milieu, & la fin de l'éclipse.

Enfin trouvez les doigts éclipsés, d'où vous déduirez la quantité de l'éclipse, comme il est enseigné aux problèmes précédens.

Tracer sur un plan la figure d'une éclipse lunaire. 1°. que C D (figure 38.) represente l'écliptique, & que le centre de l'ombre soit en A, tirons par ce centre une ligne droite G Q perpendiculaire à D C. Supposons l'orient en D, l'occident en C, le midi en G, & le nord en Q.

2°. Du point A avec l'intervalle de la somme A N du demi-diamêtre de l'ombre A P & de la lune P N, soit décrit un cercle D G C Q ; & avec l'intervalle du demi-diamêtre de l'ombre A P tracez un autre cercle concentrique E F, qui représentera la section de l'ombre dans le passage de la Lune.

3°. Soit A L égale à la latitude de la Lune au commencement de l'éclipse ; élevez L N perpendiculairement en L, qui rencontre la plus grande circonférence en N vers l'occident ; le centre de la Lune au commencement de l'éclipse sera donc en N.

4°. Pareillement faites A S égale à la latitude de la Lune à la fin de l'éclipse, élevez en S la perpendiculaire O S, parallele à D C, le centre de la Lune sera en O à la fin de l'éclipse.

5°. Joignez les points O, N par une ligne droite, O N sera l'arc de l'orbite que le centre de la Lune décrit durant l'éclipse.

6°. Des points O & N avec l'intervalle du demi-diamêtre de la Lune décrivez les cercles PV & T X, qui représenteront la Lune au commencement & à la fin de l'éclipse.

7°. Après cela, du point A abaissez sur O N une perpendiculaire A I, le centre de la Lune sera en I, au milieu de l'éclipse.

C'est pourquoi avec l'intervalle du demi-diamêtre de la Lune décrivez enfin le cercle H K, il représentera la Lune dans son plus grand obscurcissement, & en même tems la quantité de l'éclipse. Voyez les élemens d'Astronomie de Wolf, d'où Chambers a extrait cet article que nous avons abregé, & où vous trouverez des exemples de tous les problèmes ci-dessus. Voyez aussi les institutions astronomiques de M. le Monnier.

Eclipse de Soleil, est une occultation du corps du Soleil, occasionnée par l'interposition diamétrale de la Lune entre le Soleil & la Terre.

L'éclipse de Soleil se divise, comme celle de la Lune, en totale & partiale. Il faut ajoûter une troisieme espece appellée annulaire.

Quelques auteurs ont observé que les éclipses de Soleil seroient plus proprement appellées éclipses de Terre. Voyez TERRE.

En effet l'éclipse de Soleil est réellement une éclipse de Terre, puisque la Terre se trouve alors dans l'ombre de la Lune. C'est la Terre qui se trouve véritablement obscurcie par la privation de la lumiere du Soleil sur la partie que la Lune empêche d'être éclairée ; & le Soleil, sans rien perdre de sa lumiere, nous est seulement caché.

Comme la Lune a sensiblement une parallaxe de latitude, les éclipses du Soleil arrivent seulement quand la latitude de la Lune vûe de la Terre est plus petite que la somme des demi-diametres apparens du Soleil & de la Lune. C'est pourquoi les éclipses de Soleil arrivent quand la Lune est en conjonction avec le Soleil, dans les noeuds ou proche les noeuds, c'est-à-dire aux nouvelles Lunes.

Il n'y a pas d'éclipse à chaque nouvelle Lune, parce que le cours de la Lune ne se fait pas précisément dans le plan de l'ecliptique ; il est oblique à ce cercle, & il ne le coupe que deux fois à chaque période ; de sorte qu'il ne peut y avoir des éclipses à toutes les nouvelles Lunes. Il n'y en a que quand la nouvelle Lune arrive près de l'écliptique, c'est-à-dire aux noeuds ou proche des noeuds.

Si la Lune est dans les noeuds, c'est-à-dire n'a pas de latitude visible, l'occultation est totale, & avec quelque durée, quand le disque de la Lune périgée paroît plus grand que celui du Soleil apogée, de sorte que l'ombre de la Lune s'étend au-delà de la surface de la Terre ; & l'éclipse est sans durée, lorsque la Lune est dans ses moyennes distances, & que le sommet ou la pointe de l'ombre lunaire touche simplement la surface de la Terre. Enfin les éclipses de Soleil sont partiales, lorsque l'ombre de la Lune n'atteint pas la Terre.

Les autres circonstances des éclipses solaires sont, 1°. qu'il n'y en a point d'universelles, c'est-à-dire qu'il n'y en a aucune qui soit vûe par tout l'hémisphere terrestre, au-dessus duquel est alors le Soleil ; le disque de la Lune étant beaucoup trop petit & trop près de la Terre, pour cacher le Soleil à tout le disque de la Terre, qui est quinze fois plus grande que la Lune.

2°. Une éclipse ne paroît pas la même dans toutes les parties de la Terre où elle est vûe ; mais quand elle paroît totale dans un endroit, elle n'est que partiale dans un autre.

De plus quand la Lune près des noeuds paroît plus petite que le Soleil, le sommet de l'ombre lunaire n'atteignant pas la Terre, il arrive que la Lune a une conjonction centrale ou presque centrale avec le Soleil, sans néanmoins couvrir entierement son disque ; alors tout le limbe du Soleil paroît semblable à un anneau lumineux. C'est pourquoi on appelle cette éclipse une éclipse annulaire.

3°. L'éclipse de Soleil n'arrive pas en même tems à tous les lieux où elle est visible ; mais elle paroît plûtôt aux parties occidentales de la Terre, & plus tard aux parties orientales.

4°. Dans la plûpart des éclipses Solaires, le disque obscurci de la Lune paroît couvert d'une lumiere foible. On en attribue ordinairement la cause à la lumiere que réfléchit sur la Lune la partie éclairée de la Terre. Voyez sur un phénomene à-peu-près semblable l'article CROISSANT.

Astronomie ancienne des éclipses de Soleil. Déterminer les limites d'une éclipse solaire.

Si la parallaxe de la Lune étoit insensible, on détermineroit les limites des éclipses solaires, de même que l'on a fait celles des éclipses lunaires ; mais comme la parallaxe est sensible, il faut y procéder d'une maniere un peu différente. Ainsi

1°. Faites une somme des demi-diametres apparens de la Lune & du Soleil apogée & périgée.

2°. Comme la parallaxe diminue la latitude septentrionale, à la somme ci-dessus ajoûtez la parallaxe de latitude la plus grande qu'il soit possible ; & parce que la parallaxe augmente la latitude méridionale, ôtez de cette même somme la plus grande parallaxe de latitude ; ainsi dans l'un & l'autre cas vous aurez la véritable latitude, au-delà de laquelle il ne peut pas y avoir d'éclipse.

Cette latitude étant donnée, vous trouverez la distance de la Lune aux noeuds, hors de laquelle les éclipses ne sauroient avoir lieu, ainsi qu'on l'a déjà prescrit par rapport aux éclipses de Lune.

Comme les différens auteurs suivent différentes hypothèses par rapport aux diametres apparens de la Lune & du Soleil, & la plus grande parallaxe de latitude, ils ne s'accordent pas parfaitement sur la détermination des limites où les éclipses solaires peuvent arriver.

Trouver les doigts éclipsés. Faites une somme des demi-diametres du Soleil & de la Lune ; ôtez-en la latitude apparente de la Lune, le reste donne les parties du diametre éclipsé. Après cela dites : comme le demi-diametre du Soleil est aux parties éclipsées, ainsi six doigts réduits en minutes, ou 360 minutes, sont aux doigts éclipsés.

Trouver les parties de demi-durée ou la ligne d'immersion. C'est la même méthode que celle que nous avons exposée pour les éclipses lunaires.

Déterminer la durée d'une éclipse solaire. Trouvez le mouvement horaire par lequel la Lune s'écarte du Soleil pour une heure avant la conjonction, & une autre heure aprés ; après quoi dites : comme le premier mouvement horaire est aux secondes d'une heure, ainsi les parties de demi-durée sont au tems d'immersion ; & comme l'autre mouvement horaire est aux mêmes secondes, ainsi les mêmes parties de demi-durée sont au tems d'immersion. Enfin prenant la distance entre le tems d'immersion & celui d'émersion, on a la durée totale.

On trouvera par des méthodes semblables, le commencement, le milieu & la fin d'une éclipse solaire : c'est sur quoi on peut consulter les Elémens de Wolf, déjà cités.

Astronomie moderne des éclipses de Soleil. Il est évident par les problèmes précédens, que tout l'embarras du calcul vient des parallaxes, sans quoi le calcul des éclipses de Soleil seroit précisément le même que celui des éclipses de Lune.

Aussi plusieurs auteurs ont-ils mieux aimé considérer les éclipses de Soleil comme des éclipses de Terre, ainsi que nous l'avons déjà dit, parce que cette maniere de les considérer en abrege le calcul ; elle a été inventée par Kepler, & mise successivement en pratique par Bouillaud, Wren, Cassini, Halley, Flamsteed, & de la Hire. En traitant les éclipses de Soleil comme des éclipses de Terre, on évite la parallaxe, comme il arrive aux éclipses de Lune. En effet, dans ces dernieres la parallaxe de l'ombre, à mesure qu'elle varie, est toûjours la même que celle de la Lune, ainsi elle ne sauroit causer d'embarras ni d'obstacles ; & c'est ce qui fait que dans toutes les régions de la Terre d'où on apperçoit la Lune, l'éclipse paroît précisément de la même grandeur. Il en doit donc être de même des éclipses de Terre, si on suppose pour un moment que l'oeil du spectateur qui les observe, soit placé dans la Lune : ainsi toute la difficulté se réduit à trouver dans quel moment un spectateur placé dans la Lune, verroit telle ou telle partie de la terre éclipsée ou couverte de la pénombre ; car on saura par ce moyen à quelle heure cette partie de la Terre aura l'éclipse, soit totale, soit partiale, soit au commencement, soit au milieu, soit à la fin, &c. Il est vrai qu'à cause de la rondeur de la Terre, & de son mouvement autour de son axe, qui fait que toutes ses parties entrent successivement dans l'ombre de la Lune, cette recherche rendra encore le calcul des éclipses de Terre plus composé que celui des éclipses de Lune. Mais plusieurs habiles astronomes nous ont facilité les moyens de résoudre tous ces problèmes ; & parmi les auteurs qui ont traité cette matiere, personne ne paroît l'avoir fait avec plus de clarté que Jean Keill dans son Introductio ad veram Astronomiam, où il employe plusieurs chapitres à la développer & à l'expliquer. Comme le détail de cette méthode seroit trop long, nous ne pouvons l'exposer ici : nous croyons que ceux de nos lecteurs qui voudront se mettre au fait de la matiere dont il s'agit, ne sauroient s'en instruire plus à fond & avec plus de facilité, que dans l'ouvrage dont nous parlons, ou dans les Institutions astronomiques de M. le Monnier, qui en sont en partie la traduction. Nous nous contenterons de dire que cette méthode consiste à projetter par différentes ellipses sur le disque de la Terre qu'on suppose vûe de la Lune, le mouvement apparent des différens points de la Terre, vû de cette même planete ; à déterminer le chemin de l'ombre de la Lune & de sa pénombre sur ce même disque ; à trouver les instans où un lieu quelconque de la Terre entre dans une partie assignée de l'ombre ou de la pénombre, & à fixer par ce moyen le commencement, la fin & les phases de l'éclipse pour un lieu quelconque.

Avant que de finir cet article des éclipses de Soleil & de Lune, il ne sera pas inutile de faire quelques remarques au sujet d'un phénomene assez singulier, & dont il est facile d'expliquer la véritable cause.

Dans les éclipses totales de Lune, même dans celles qu'on nomme centrales, parce que le centre de la Lune passe exactement par le centre de l'ombre, on s'apperçoit presque toûjours que cet astre est éclairé d'une lumiere, très-foible à la vérité, mais du moins assez vive pour que la Lune ne disparoisse pas tout-à-fait, comme il semble qu'elle le devroit faire dès qu'elle est entierement plongée dans l'ombre de la Terre, & tout-à-fait privée de la lumiere du Soleil. Quelques auteurs, pour expliquer cette apparence, ont prétendu que cette lumiere étoit propre à la Lune même, ou bien que c'étoit la lumiere des planetes & des étoiles fixes qui se trouvoit réfléchie par la Lune ; mais il est inutile de réfuter ces deux opinions ; la vraie cause de ce phénomene a été découverte peu de tems après que l'on a connu les réfractions astronomiques. La Terre étant environnée de l'air, ou d'une atmosphere sphérique qui est fort épaisse, cette atmosphere brise & détourne continuellement de leur direction les rayons du Soleil ; car tous les rayons y sont rompus dès qu'ils y entrent obliquement, & ils y sont rompus de maniere qu'ils se plient vers la terre, & tombent en partie dans l'ombre ; desorte que cette ombre n'est pas entierement privée de lumiere ; & c'est la cause de cette lueur foible & rougeâtre que l'on observe sur la Lune dans les éclipses totales. La seule inspection de la figure 38. n°. 2. suffit pour faire connoître de quelle maniere les rayons du Soleil se répandent en partie dans l'ombre de la Terre, après avoir été rompus en traversant l'atmosphere terrestre. Voyez OMBRE.

Au reste, comme l'atmosphere intercepte aussi la plus grande partie des rayons du Soleil, & change la grandeur du cone d'ombre de la Terre, c'est pour cette raison que M. de la Hire augmente dans le calcul des éclipses le diamêtre de l'ombre d'environ une minute, parce que l'atmosphere fait à-peu-près le même effet qu'une couche de matiere opaque qui environneroit la Terre, & augmenteroit pour ainsi dire son diamêtre d'environ 1/190.

La Lune prend même successivement différentes couleurs dans les éclipses ; car l'atmosphere étant inégalement chargée de vapeurs & d'exhalaisons, les rayons qui la traversent par-tout, & vont tomber sur la Lune, sont tantôt plus, tantôt moins abondans, plus ou moins rompus, plus ou moins séparés, plus ou moins dirigés par la réfraction vers l'axe de l'ombre & de la pénombre ; or ces différences sont autant de sources de différentes couleurs : par cette raison, dans la même éclipse la Lune vûe de divers endroits au même tems, paroît avoir différens degrés d'obscurité, différentes couleurs, comme il est arrivé dans l'éclipse du 23 Décembre 1703, observée à Arles, à Avignon, à Marseille. Les exhalaisons ou vapeurs différentes, sont comme des verres inégalement épais & diversement teints, au-travers desquels le même objet paroît différent.

La Lune s'éclipse quelquefois en présence du Soleil, lorsque ces deux astres paroissent près de l'horison, la Lune à son lever, & le Soleil à son coucher. On a vû de ces éclipses horisontales en divers tems. On en avoit observé du moins une du tems de Pline. On en vit une autre le 17 Juillet 1590 à Tubinge ; une troisieme à Tarascon, le 3 Novembre 1648, une quatrieme en l'île de Gorgone, le 16 Juin 1666. La Lune & le Soleil ne sont pas alors tous deux en effet sur l'horison ; mais la réfraction, qui éleve les objets, élevant ces astres plus qu'ils ne sont élevés effectivement, les fait paroître tous deux en même tems sur l'horison. Voyez COUCHER. Voyez aussi REFRACTION.

Eclipses des satellites, voyez SATELLITES DE JUPITER.

Voici les principales circonstances que l'on y observe 1°. Les satellites de Jupiter souffrent deux ou trois sortes d'éclipses ; celles de la premiere espece leur sont propres, elles arrivent quand le corps de Jupiter est directement posé entr'eux & le Soleil : il y en a presque tous les jours. MM. Flamsteed & Cassini nous en ont donné des tables, dans lesquelles les immersions des satellites dans l'ombre de Jupiter, aussi-bien que leurs émersions, sont calculées en heures & en minutes.

La seconde espece d'éclipses qu'éprouvent les satellites, sont plûtôt des occultations ; cela arrive quand les satellites s'approchant trop du corps de Jupiter, se perdent dans sa lumiere. De plus, le satellite qui est le plus proche de Jupiter, produit une troisieme sorte d'éclipse, lorsque son ombre, sous la forme d'une macule ou d'une tache noire arrondie, passe sur le disque de Jupiter : c'est ainsi que les habitans de la Lune verroient son ombre projettée sur la Terre.

Pour trouver la longitude, il n'y a point jusqu'à présent de meilleur moyen que les éclipses des satellites de Jupiter ; celles du premier satellite en particulier sont beaucoup plus sûres que les éclipses de Lune, & d'ailleurs elles arrivent beaucoup plus souvent : la maniere d'en faire usage est fort aisée. Voyez LONGITUDE. (O)


ECLIPSEROBSCURCIR, synon. (Gramm.) Ces deux mots sont pris ici au figuré : ils different alors, en ce que le premier dit plus que le second. Le faux mérite est obscurci par le mérite réel, & éclipsé par le mérite éminent. On doit encore remarquer que le mot éclipse signifie un obscurcissement passager, au lieu que le mot éclipser qui en est dérivé, désigne un obscurcissement total & durable, comme dans ce vers :

Tel brille au second rang, qui s 'éclipse au premier. (O)

ECLIPSER LE FIEF, ou L'ECLICHER, (Jurispr.) c'est-à-dire le démembrer. Coûtume de Melun, article 100. Le fief ne peut être démembré ou éclipsé, &c. Voy. ECLIPSER & ECLICHER, voyez DEMEMBREMENT & FIEF. (A)


ECLIPTIQUEeclipticus, pris adj. (Astronomie) se dit de ce qui appartient aux éclipses. Voyez ECLIPSE.

Toutes les nouvelles & pleines Lunes ne sont pas écliptiques, c'est-à-dire qu'il n'arrive pas des éclipses à toutes les nouvelles & pleines Lunes. Voyez-en la raison au mot ECLIPSE.

Termes écliptiques, termini ecliptici, signifient l'espace d'environ quinze degrés, à compter des noeuds de la Lune, dans lequel, quand la Lune se trouve en conjonction ou en opposition avec le Soleil, il peut y avoir une éclipse de Soleil ou de Lune, quoiqu'elle ne soit pas précisément dans les noeuds. Voyez ECLIPSE.

Doigts écliptiques. Voyez DOIGT & ECLIPSE.

ECLIPTIQUE, sub. f. se dit plus particulierement d'un cercle ou d'une ligne sur la surface de la sphère du monde, dans laquelle le centre du Soleil paroît avancer par son mouvement propre : ou bien, c'est la ligne que le centre du Soleil paroît décrire dans sa période annuelle. Voyez SOLEIL, &c.

Dans le systême de Copernic qui est aujourd'hui presque généralement reçû, le Soleil est immobile au centre du monde : ainsi c'est proprement la terre qui décrit l'écliptique ; mais il revient au même quant aux apparences, que se soit la Terre ou le Soleil qui la décrive.

L'écliptique se nomme autrement orbite terrestre, ou orbite annuelle, ou grand orbe, en tant qu'on la regarde comme le cercle que la Terre décrit par son mouvement annuel. Elle est divisée en douze signes ou parties égales, dont on peut voir les noms à l'article ZODIAQUE, & dont la Terre parcourt environ un par mois. L'écliptique a aussi un axe, qui est perpendiculaire à ce grand cercle, & qui est différent de l'axe du monde ou de l'équateur, & les extrémités de cet axe s'appellent les poles de l'écliptique.

On appelle noeuds les endroits où l'écliptique est coupée par les orbites des planetes.

L'écliptique est ainsi nommée, à cause que toutes les éclipses arrivent quand la lune est dans ou proche les noeuds, c'est-à-dire proche de l'écliptique. Voyez ECLIPSE.

L'écliptique est placée obliquement par rapport à l'équateur, qu'elle coupe en deux points, c'est-à-dire, au commencement d'Aries & de Libra, & en deux parties égales : ainsi le Soleil est deux fois chaque année dans l'équateur ; le reste de l'année il est du côté du nord ou du côté du sud. Ces points qu'on nomme équinoctiaux, ne sont pas fixes, mais rétrogradent d'environ 50" par an. V. EQUINOXE & PRECESSION.

Comme le point de l'écliptique qui a la plus grande déclinaison, par rapport à l'équateur, est le point qui est éloigné d'un quart de cercle des points équinoctiaux, la distance de ce point à l'équateur est la mesure ou la quantité de l'obliquité de l'écliptique, c'est-à-dire, de l'angle formé par l'intersection de l'équateur & de l'écliptique.

L'obliquité de l'écliptique, ou l'angle qu'elle fait avec l'équateur, est d'environ 23° 29' : les points de la plus grande déclinaison de chaque côté s'appellent points solstitiaux, par lesquels passent les deux tropiques. Voyez SOLSTICE, TROPIQUE & OBLIQUITE.

Voici la méthode d'observer la plus grande déclinaison de l'écliptique : vers le tems de l'un des solstices, observez avec l'exactitude la plus rigoureuse la plus grande hauteur méridienne, pendant plusieurs jours successivement ; de la plus grande hauteur observée, ôtez la hauteur de l'équateur ; le reste donne la plus grande déclinaison au point solsticial.

ç'a été une grande question parmi les astronomes modernes, de sçavoir si l'obliquité de l'écliptique est fixe ou changeante. Il est certain que les observations des anciens astronomes la donnent considérablement plus grande que celles des modernes ; c'est pourquoi Purbachius, Regiomontanus, Copernic, Longomontan, Tycho, Snellius, Lansberge, Bouillaud, & plusieurs autres, ont crû qu'elle étoit variable.

Pour déterminer cette question, il a fallu comparer bien exactement les observations des astronomes de tous les tems ; les principales sont celles de Pytheas, l'an avant J. C. 324, qui fait l'obliquité de l'écliptique = 23° 52' 41" ; celle d'Eratosthene, l'an 230, la donne de 23° 51' 20" ; celle d'Hipparque, 140 ans avant J. C. la détermine à 23° 51' 20" : celle de Ptolomée 140 ans après J. C. fait cette obliquité de 23° 51' 20" ; celle d'Albategnius, en 880, de 23° 35' : Regiomontanus, en 1460, de 23° 30' : Walterus, en 1476, de 23° 30' : Copernic, en 1525, de 23° 28' 24" : Rothmannus, en 1570, de 23° 30' 20" : Tycho, en 1587, de 23° 30' 22" : Kepler, en 1627, de 23° 30' 30" : Gassendi, en 1636, de 23° 31' : Riccioli, en 1646, de 23° 30' 20" : Hevelius de 23° 30' 20' : Mouton de 23° 30' : & de la Hire, en 1702, de 23° 29'.

Après tout ce que l'on vient de dire, quoique les plus anciennes observations donnent une plus grande obliquité à l'écliptique que celle d'aujourd'hui, beaucoup d'astronomes ont crû néanmoins qu'elle étoit immuable : car ce ne fut que par méprise qu'Eratosthene conclut de ses observations que la plus grande déclinaison de l'écliptique étoit de 23° 51'20": par ces mêmes observations il n'auroit dû la mettre qu'à 23° 31'50": ainsi que Riccioli l'a fait voir. Gassendi & Peiresc ont remarqué la même inadvertance dans l'observation de Pytheas : Hipparque & Ptolomée ont suivi les erreurs d'Eratosthene & de Pytheas : & c'est ce qui a donné occasion aux auteurs dont nous avons parlé ci-dessus, de conclure que cette obliquité étoit continuellement décroissante.

Néanmoins le chevalier de Louville ayant examiné de nouveau cette question, fut d'un autre avis. Le résultat de ses recherches, qu'il a publiées dans les mém. de l'acad. royale des Sciences, pour l'année 1716, est que l'obliquité de l'écliptique diminue à raison d'une minute tous les cent ans. Les anciens n'avoient point égard aux réfractions dans leurs observations ; & de plus, selon eux, la parallaxe horisontale du Soleil étoit de 3', au-lieu que les astronomes modernes la font de quelques secondes. Ces deux inexactitudes produisent beaucoup d'erreurs dans leurs observations ; aussi M. de Louville a-t-il été obligé de les corriger avant de pouvoir y compter.

Suivant une ancienne tradition des Egyptiens, dont Hérodote fait mention, l'écliptique avoit été autrefois perpendiculaire à l'équateur. Par les observations d'une longue suite d'années, ils estimerent que l'obliquité de l'écliptique diminuoit continuellement, ou, ce qui revient au même, que l'écliptique s'approchoit continuellement de l'équateur ; c'est ce qui leur fit conjecturer qu'au commencement ces deux cercles étoient écartés l'un de l'autre autant qu'il est possible. Diodore de Sicile rapporte que les Chaldéens comptoient 403000 ans depuis leurs premieres observations jusqu'au tems où Alexandre fit son entrée dans Babylone. Ce calcul peut avoir quelque fondement, en supposant que les Chaldéens ont compté sur la diminution de l'obliquité de l'écliptique d'une minute tous les cent ans. M. de Louville prenant cette obliquité telle qu'elle doit avoir été au tems qu'Alexandre fit son entrée dans Babylone ; & remontant, dans cette supposition, au tems où l'écliptique doit avoir été perpendiculaire à l'équateur, il trouve actuellement 402942 années égyptiennes ou chaldéennes, ce qui n'est que de 58 ans plus court que la premiere époque.

En général, on ne peut pas rendre raison de l'antiquité fabuleuse des Egyptiens, des Chaldéens, &c. d'une maniere plus probable, qu'en supposant des périodes célestes parcourues d'un mouvement très-lent, dont ils avoient observé une petite partie, & d'où ils calculoient le commencement de la période, en ne donnant à leur propre nation d'autre commencement que celui du monde. Si le système de M. de Louville est vrai, dans 14000 ans l'écliptique & l'équateur ne feront qu'un seul & même cercle.

Nous croyons ne pouvoir mieux faire que de rapporter ce que dit sur cette question M. le Monnier dans ses Institut. astron. Les Arabes ayant déterminé vers l'an 820 l'obliquité de 23d 33', le calife Almamoun fit encore construire un plus grand instrument pour cette recherche, avec lequel Ali fils d'Isa, habile méchanicien, & quelques-uns de ceux qui avoient travaillé à la mesure de la Terre, observerent à Damas l'obliquité de 23d 33' 52", la même année que le calife mourut en conduisant son armée contre les Grecs. En 1269 Nassir Oddin l'observa fort exactement proche de Tauris, de 23d 30'. En 1437 on a trouvé à Samarkand, avec un instrument dont le rayon surpassoit 100 piés, construit par ordre d'Ulug Beigh prince Tartare, l'obliquité de 29d 30' 17". Enfin dans le siecle précédent la plûpart des astronomes ont fait l'obliquité de l'écliptique de 23d 31' ou 30' ; ensuite ayant égard aux tables de réfraction & de parallaxe pour corriger les distances apparentes du Soleil au zénith, & les réduire aux véritables, ils ont établi cette obliquité de 23d 29', ou 23d 28' 50" : dans ces derniers tems on l'a observée de 23d 28' 30" ou 20" ; ce qui a fait imaginer à quelques astronomes qu'elle diminuoit, sans examiner quelle pouvoit être la précision à laquelle on tâchoit de parvenir il y a soixante ans dans une recherche aussi délicate. D'ailleurs ils ont adopté les observations faites avec des gnomons, ne considérant pas que ces sortes d'instrumens ne doivent guere être employés que pour observer les latitudes géographiques, puisqu'il est constant qu'avec les plus grands gnomons, comme de 60 à 80 piés de hauteur perpendiculaire, on ne sauroit répondre d'un tiers de minute vers le solstice d'été ; au lieu qu'avec les quarts de cercle garnis de lunettes, on peut connoître les hauteurs absolues à 2"1/2 ou 5" au plus, parce que le disque du Soleil est terminé dans la lunette, ce qui n'arrive jamais aux gnomons ; en effet, la pénombre y rend toûjours l'image confuse vers les bords, & par cette raison l'observation de la hauteur trop incertaine. M. le Monnier traite cette matiere encore plus au long & avec plus de détail, dans la préface de l'ouvrage que nous venons de citer.

Pour remédier au défaut principal des gnomons, il a placé en 1744, dans le plan même du gnomon de l'eglise de S. Sulpice, un peu au-dessous de l'ouverture du trou par où passent les rayons du Soleil, un verre objectif de 80 piés de foyer. Par la disposition & la grandeur de ce verre, il a transformé son gnomon en une espece de grande lunette, qui doit donner à-peu-près la même précision que les lunettes garnies de quarts de cercle, & qui, à plusieurs autres égards, est infiniment plus avantageuse, parce que le verre est placé dans un mur inébranlable, & qu'on peut compter avec assez de certitude sur son immobilité, & sur celle du marbre qui doit recevoir l'image du Soleil au solstice (voyez MERIDIENNE). Il a marqué soigneusement sur ce marbre les termes de l'image au solstice d'été de l'année 1745 ; & il espere qu'en comparant dans la suite le lieu de l'image du Soleil au terme fixe auquel cette image est parvenue au solstice d'été de l'année 1745, on pourra reconnoître par-là si l'obliquité de l'écliptique est sujette en effet à quelques variations : en attendant il nous avertit que le terme où le Soleil étoit parvenu l'année précédente, a paru le même que celui qu'on a fait graver sur le marbre au mois de Juin 1745.

Au reste, quand l'obliquité de l'écliptique ne diminueroit pas constamment, il est certain qu'elle a un mouvement de nutation que M. Bradley a observé le premier. Voyez NUTATION, & mes recherches sur la précession des équinoxes ; voyez aussi PRECESSION, ZODIAQUE, &c.

Enfin il est bon de remarquer encore que l'écliptique, c'est-à-dire l'orbite que la Terre décrit autour du Soleil, n'est pas parfaitement plane ; l'action de la Lune sur la Terre écarte la Terre de ce plan, tantôt en-dessus, tantôt en-dessous, de la valeur d'environ 13". (voyez mes recherches sur le système du monde, II. part. ch. ij. art. 201 & suiv.) Il est vrai que ces 13" sont très-difficiles à observer ; & qu'en supposant même les observations astronomiques encore plus exactes, on trouveroit une quantité beaucoup moindre pour la variation de la Terre en latitude, parce que le centre de la gravité de la Terre & de la Lune décrit très-sensiblement une ellipse dans un même plan autour du Soleil ; que la Terre ne s'écarte de ce dernier plan que d'environ 1", & que par la nature des observations astronomiques, ce plan doit presque toujours être confondu avec l'écliptique. Mais il n'en est pas moins vrai que la Terre peut s'écarter du plan réel de l'écliptique d'environ 13". Je traiterai plus en détail cette question dans une troisieme partie de mon ouvrage, que je me prépare à publier ; & je ne fais ici cette remarque d'avance, que pour répondre à une objection très-plausible qui m'a été faite sur ce sujet. (O)

ECLIPTIQUE, en Géographie, &c. c'est un grand cercle du globe, qui coupe l'équateur sous un angle d'environ 23d 29' (voyez GLOBE) ; c'est pourquoi l'écliptique terrestre est dans le plan de l'écliptique céleste : elle a comme elle ses points équinoctiaux & solstitiaux, & elle est terminée par les tropiques. Voyez EQUATEUR, SOLSTITIAL, EQUINOCTIAL, TROPIQUE, &c. (O)


ECLISSESS. f. en Chirurgie, sont des morceaux de bois dont on se sert pour assujettir des membres cassés : on les nomme aussi attelles.

Les éclisses s'appellent en latin ferulae, parce qu'on employoit autrefois l'écorce de la férule pour en faire : Hippocrate s'en est servi, comme on peut le voir dans son livre des fractures.

La matiere des éclisses est différente, suivant les praticiens : le bois, suivant les uns, est une substance trop dure, qui ne se prête point assez à la configuration des parties ; on en fait cependant des petites planchettes legeres & flexibles, telles que les Fourbisseurs en employent pour les fourreaux d'épées. D'ailleurs on ne met point ces férules à nud ; on les garnit de linge, & le membre est lui-même déjà couvert de compresses & d'une suite de circonvolutions de la premiere bande, lorsqu'on les applique. Quelques praticiens font des attelles de fer-blanc, qui sont fort legerement cambrées pour s'accommoder à la partie : d'autres mettent un carton mince dans la compresse : enfin il y en a qui n'employent que des compresses longuettes, & assez épaisses pour servir d'éclisses ; elles doivent avoir la longueur de la partie principale du membre : si l'os est fracturé vers son milieu, on en met trois ou quatre pour entourer la circonférence de la partie, il y a des raisons anatomiques & chirurgicales pour en régler la position. On ne doit point appliquer une éclisse sur le trajet des vaisseaux ; elle nuiroit à la circulation du sang, & seroit une cause d'accidens qui pourroient devenir funestes. On met une attelle de chaque côté du cordon des principaux vaisseaux ; ainsi à l'intention de maintenir les extrémités fracturées de l'os dans leur niveau, se joindra celle d'empêcher que le bandage, qui doit être médiocrement serré, n'agisse avec autant de force sur les vaisseaux que sur les autres parties. Dans les fractures compliquées de plaie, on a l'attention de ne point mettre d'éclisses vis-à-vis de la plaie, & si la disposition du membre l'exigeoit, comme, par exemple, dans la fracture de la jambe, si la plaie étoit sur la surface interne du tibia, il faudroit poser une compresse longuette & épaisse le long de cette surface interne, audessus de la plaie, & une autre au-dessous ; l'éclisse qu'on poseroit ensuite, porteroit à faux à l'endroit de la plaie. L'exercice de la Chirurgie exige dans presque tous les appareils, des petites variations que l'industrie suggere dans l'occasion aux praticiens attentifs & éclairés par les lumieres de l'Anatomie, & qui ont du jugement ; mais la Chirurgie suppose ce jugement, & ne le donne point. Voyez FRACTURE. (Y)

ECLISSES, (Manége, Maréch.) en latin ferulae, parce qu'anciennement on employoit à cet effet l'écorce de la férule. Je ne sai si c'est de cette espece de férule dont Pline rapporte que le bois étoit si ferme & en même tems si leger, que les vieillards s'en servoient en forme de canne ou de bâton, par préférence à tout autre.

Quoiqu'il en soit, nous appellons éclisses dans la Maréchallerie, ce que dans la Chirurgie on appelle de ce nom & de celui d'attelles. La seule différence des éclisses du Chirurgien & de celles du maréchal, naît en général du moins de flexibilité & de souplesse des dernieres. Celles-ci sont en effet communément plus épaisses, d'un bois moins pliant, & elles sont même le plus souvent faites avec de la tole ; un bois mince & delié, des écorces d'arbres, des lames de fer blanc, du carton, n'auroient pas assez de force & de soûtien pour remplir nos vûes.

Nous en faisons un usage d'autant plus fréquent, que nous contenons toûjours par leur moyen, les appareils que nous sommes obligés de fixer sur la sole, c'est-à-dire sous le pié de l'animal.

Nous les plaçons ordinairement de deux manieres, en plein ou en X : en plein, lorsque les ingrédiens qui entrent dans la composition du topique appliqué, & que nous couvrons avec des étoupes, ont trop de fluidité, & ne sont point assez liés ; en X ou en croix, lorsqu'ils ont une certaine consistance.

Si dans le premier cas nous usons des éclisses qui sont faites avec de la tole, nous n'en prendrons que deux ; l'une d'elles garnira toute la partie, & aura par conséquent la figure d'une ovale tronquée. Nous l'engagerons en frappant legerement avec le brochoir, ensorte qu'elle sera arrêtée par ses côtés & par son extrémité antérieure, entre les branches, la voûte du fer, & le pié. La seconde, dont la forme ne différera point des éclisses ordinaires, sera introduite en talon entre l'éponge & les quartiers, & sera poussée le plus près qu'il sera possible de l'étampiere voisine, afin de maintenir très-solidement la premiere, sur laquelle elle sera posée transversalement ; car nous ne nous servons jamais ici de bandage : on observera qu'elle ne déborde point le fer, attendu que l'animal en marchant pourroit se blesser, se couper ou s'entre-tailler.

Si nos éclisses sont de bois, nous en employerons quatre ; trois d'entr'elles seront taillées de maniere, qu'étant unies elles représenteront la même ovale figurée par la grande éclisse de tole : on les engagera pareillement l'une après l'autre, après quoi on les fixera par le moyen de la quatrieme, ainsi que je l'ai dit ci-dessus.

Quelques personnes prétendent qu'on devroit au lieu d'éclisses avoir recours à un fer entierement couvert ; mais elles ne prévoyent pas sans doute les inconvéniens qui suivroient l'obligation de déferrer & de ferrer continuellement l'animal, sur-tout dans des circonstances où il peut être atteint de douleurs violentes, & où nous sommes contraints de réitérer souvent les pansemens : je conviens qu'on n'attache alors le fer qu'avec quatre clous, mais ces inconvéniens ne subsistent pas moins.

Il n'est pas difficile de concevoir, au surplus, comment nous maintenons les éclisses en X ou en croix. Celle qui est engagée dans le côté droit de la voûte du fer, est prise par son autre extrémité dans l'éponge gauche, tandis que celle qui est engagée dans le côté gauche de cette même voûte, est arrêtée par son autre bout dans l'éponge droite : l'une & l'autre sont posées diagonalement.

Il est encore des occasions où des éclisses plus longues & plus fortes nous sont nécessaires. Voy. FRACTURES. (e)

ECLISSE, en terme de Boisselier ; c'est une planche legere dont ils se servent pour leurs divers ouvrages.

ECLISSES, (Luth.) ce sont dans les soufflets de l'Orgue, les pieces triangulaires EE, fig. 24. Pl. d'Orgue, qui sont les plis des côtés des soufflets. Ce sont des planches d'un quart de pouce d'épaisseur, lesquelles sont doublées de parchemin du côté qui regarde l'intérieur du soufflet, & qui sont assemblées les unes avec les autres avec des bandes de peau de mouton parée, & avec les têtieres par les aines & demi-aines. Elles doivent toûjours être de chaque côté du soufflet en nombre pairement pair. Voyez l'art. SOUFFLETS D'ORGUE.

* ECLISSE, (Oeconom. rustiq.) petit panier fait d'osier, sur lequel on place les fromages nouvellement faits, à-travers lesquels ils s'égouttent. Les éclisses de terre, de fayence & d'étain (car il y en a de cette sorte), sont troüées par le fond & par les côtés : il faut tenir ces vaisseaux propres, & en avoir de toutes grandeurs.

ECLISSE, c'est parmi les Vanniers, une baguette d'osier fendue en deux ou plusieurs branches fort minces.


ECLOPÉSadj. pl. (Art milit.) c'est ainsi qu'on appelle à la guerre les soldats & les cavaliers incommodés qui suivent l'armée.

On appelle aussi de ce même nom les cavaliers dont les chevaux ne peuvent marcher avec la troupe & porter le cavalier, à cause de quelque maladie. Les cavaliers menent ces chevaux tranquillement à pié par la bride : on les fait partir à part après l'armée, lorsqu'elle marche vers l'ennemi ; & auparavant, lorsqu'elle s'en éloigne. Il y a un officier nommé pour commander les éclopés, & les faire marcher en ordre. (Q)

ECLOPE, en termes de Blason, se dit d'une partition dont une piece paroît comme rompue.


ECLUSEdu mot latin excludere, empêcher, en Architecture, se dit généralement de tous les ouvrages de maçonnerie & de charpenterie qu'on fait pour soûtenir & pour élever les eaux ; ainsi les digues qu'on construit dans les rivieres pour les empêcher de suivre leur pente naturelle, ou pour les détourner, s'appellent des écluses en plusieurs pays : toutefois ce terme signifie plus particulierement une espece de canal enfermé entre deux portes ; l'une supérieure, que les ouvriers nomment porte de tête ; & l'autre inférieure, qu'ils nomment porte de mouille, servant dans les navigations artificielles à conserver l'eau, & à rendre le passage des bateaux également aisé en montant & en descendant ; à la différence des pertuis qui, n'étant que de simples ouvertures laissées dans une digue, fermées par des aiguilles appuyées sur une brise, ou par des vannes, perdent beaucoup d'eau, & rendent le passage difficile en montant, & dangereux en descendant.

ECLUSE A TAMBOUR, est celle qui s'emplit & se vuide par le moyen de deux canaux voûtés, creusés dans les joüilleres des portes, dont l'entrée, qui est peu au-dessus de chacune, s'ouvre & se ferme par le moyen d'une vanne à coulisse, comme celle du canal de Briare.

ECLUSE A VANNES, celle qui s'emplit & se vuide par le moyen de vannes à coulisse pratiquées dans l'assemblage même des portes, comme celles de Strasbourg & de Meaux.

ECLUSE QUARREE, celle dont les portes d'un seul ventail se ferment quarrément, comme les écluses de la riviere de Seine à Nogent & à Pont, & celles de la riviere d'Ourque. Voyez CANAL & DIGUE. (P)

* ECLUSE, (Pêche) c'est ainsi qu'on nomme dans l'île d'Oleron, les pêcheries appellées par les pêcheurs du canal, parcs de pierre ; elles sont bâties de pierres seches, sans mortier ni ciment : les murailles en sont épaisses & larges ; elles ont du côté de la mer sept à huit piés de hauteur : elles sont moins fortes & moins hautes, à mesure qu'elles approchent de la terre : les pêcheurs n'y prendroient pas un poisson, si elles étoient construites selon les ordonnances. L'exposition de la côte & la violence de la marée, font qu'elles sont toutes au moins à quatre cent brasses du passage ordinaire des vaisseaux. Si l'on a l'attention de les arrêter-là, elles ne gêneront point la navigation ; les bâtimens qui aborderoient à cette côte, seroient en pieces avant que d'atteindre aux écluses. Il seroit à souhaiter qu'elles fussent multipliées, & que la côte en fût couverte ; elles formeroient une digue qui romproit la brise & les lames qui rongent sans cesse le terrein, & minent peu-à-peu l'île. Ces pêcheries ont différentes figures ; les unes sont quarrées, d'autres arrondies ; il y en a d'ovales & d'irrégulieres : il y en a qui n'ont qu'un de ces égouts, que les pêcheurs appellent passes, gorres ou bouchots ; d'autres en ont deux, & même trois : on y place des bourgnes & bourgnons, où sont arrêtés les poissons, gros & petits. On appelle bourgnes, ces tonnes, baches ou gonnatres que les pêcheurs de la baie du Mont-Saint-Michel mettent au fond de leurs pêcheries. On appelle bourgnons, les paniers, nasses & baschons qui retiennent par la petitesse des intervalles de leurs claies, tout ce qui s'échappe des bourgnes. Le poisson reste à sec dans les bourgnons, quand la mer est retirée. Le bourgnon est soûtenu par un clayonnage bas & petit, de dix-huit pouces de hauteur. S'il est bon de conserver les écluses, il est encore mieux de supprimer les bourgnes & bourgnons. Les écluses sont d'autant moins nuisibles aux côtes de l'île, que ces côtes sont ferrées & sur fond de roche, où le frai se forme rarement, & où le poisson du premier âge ne séjourne guere. Les écluses qui sont quarrées, ont leurs gorres ou passes placées aux angles. Ces passes ont deux à trois piés de large ; c'est toute la hauteur du mur, & une claie de bois les ferme. Les murs sont exactement contigus aux bourgnes. Ces bourgnes sont enlacées d'un clayonnage qui traverse par le haut l'ouverture de la passe : or pour rendre la pêche & plus sûre & plus facile, on éleve en-dedans de l'écluse un petit mur appellé les bras de l'écluse ; il est de pierre seche, & va en se rétrécissant à mesure qu'il s'avance vers l'ouverture de la bourgne : c'est ainsi que le poisson y est conduit, & y reste quand la marée se retire. Les tems orageux sont les plus favorables pour la pêche des écluses, le poisson allant toûjours contre le vent, & le vent le plus favorable étant celui qui souffle de terre vers la pêcherie. Pendant les mortes-eaux on ne prend rien ; les pêcheries ne découvrent point en été & dans les grandes chaleurs, le gain ne vaudroit pas la peine.

ECLUSE ou SLUIS, (Géogr. mod.) ville du comté de Flandres, aux Pays-bas hollandois. Long. 20. 54. lat. 51. 18.

Il y a une autre ville du même nom dans la Flandre walonne.


ECLUSÉES. f. (Hydraul.) est le terme du tems que l'on employe à remplir d'eau le sas d'une écluse pour faire passer les bateaux ; on dit de cette maniere qu'on a fait tant d'éclusées dans l'espace d'un jour ; & que la manoeuvre qui se fait dans une écluse est si facile, qu'on y peut faire tant d'éclusées par jour. Voyez ECLUSE & CANAL. (K)

ECLUSEE, terme de Riviere, se dit d'un demi-train de bois propre à passer dans une écluse.


ECLUSIERS. m. (Hydraul.) est celui qui gouverne l'écluse, & qui a soin de la manoeuvrer quand il passe des bateaux qui montent ou qui descendent le canal de l'écluse. Ce métier demande un homme entendu, qui sache ménager son eau de maniere qu'il s'en dépense le moins qu'il peut à chaque éclusée, pour en avoir suffisamment pour fournir à tous les bâtimens qui se présentent dans le courant du jour. (K)


ECNEPHISS. m. (Physique) sorte d'ouragan. Voyez OURAGAN. Voyez aussi la description du cap de Bonne-Espérance par M. Kolbe, troisieme partie ; supposé pourtant que cette description ne soit pas aussi fautive que l'assûre M. l'abbé de la Caille. (O)


ECOBANou ECUBIERS, voyez ECUBIERS.


ECOBUERverbe act. (Agricult.) Lorsqu'un champ est resté plusieurs années en friche, on coupe, on brûle les bruieres, les genets & autres brossailles qui s'y trouvent ; on pele ensuite la surface de ce champ, à-peu-près comme on pele celle des prés dont on veut enlever le gason pour en orner des jardins, on y met seulement plus de peine. Peler ainsi la terre, c'est l'écobuer.


ECOCHELERv. act. (Oeconom. rustiq.) c'est ramasser le grain coupé ou fauché, avec des fourches & fauchets, & en faire des tas qu'on mettra ensuite en gerbes.


ECOFROou ECOFRAL, s. m. terme de Cordonnier, de Bourrelier, de Sellier, &c. c'est la table sur laquelle ils travaillent, posent leurs outils, & taillent leurs ouvrages.


ECOINÇONS. m. en Architecture ; c'est dans le pié-droit d'une porte ou d'une croisée, la pierre qui fait l'encoignure de l'embrasure, & qui est jointe avec le lanci, quand le pié-droit ne fait pas parpin. (P)


ECOLATRES. m. (Jurisp.) est un ecclésiastique pourvû d'une prébende dans une église cathédrale, à laquelle est attaché le droit d'institution & de jurisdiction sur ceux qui sont chargés d'instruire la jeunesse.

On l'appelle en quelques endroits maître d'école, en d'autres escolat, en d'autres scholastic, & en latin scholasticus ; en d'autres on l'appelle chancelier. Dans l'acte de dédicace de l'abbaye de la Sainte Trinité de Vendôme, qui est de l'an 1040, il est parlé du scholastique, qui y est nommé magister, scholaris, scholasticus ; ce qui fait connoître qu'anciennement l'écolatre étoit lui-même chargé du soin d'instruire gratuitement les jeunes clercs & les pauvres écoliers du diocèse ou du ressort de son église ; mais depuis, tous les écolatres se contentent de veiller sur les maîtres d'école.

Dans quelques églises il étoit chargé d'enseigner la Théologie, aussi-bien que les Humanités & la Philosophie : dans d'autres il y a un théologal chargé d'enseigner la Théologie seulement ; mais la dignité d'écolatre est ordinairement au-dessus de celle de théologal.

La direction des petites écoles lui appartient ordinairement, excepté dans quelques églises, où elle est attachée à la dignité de chantre, comme dans l'église de Paris.

L'intendance des écoles n'est pourtant point un droit qui appartienne exclusivement aux églises cathédrales dans toute l'étendue du diocèse ; quelques églises collégiales joüissent du même droit dans le lieu où elles sont établies. Le chantre de l'église de S. Quiriace de Provins fut maintenu dans un semblable droit par arrêt du 15 Février 1653, rapporté dans les mémoires du clergé.

L'écolatre ne peut pas non plus empêcher les curés d'établir dans leurs paroisses des écoles de charité, & d'en nommer les maîtres indépendamment de lui.

La fonction d'écolatre est une dignité dans plusieurs églises : en d'autres ce n'est qu'un office.

L'établissement de l'office ou dignité d'écolatre est aussi ancien que celui des écoles, qui se tenoient dans la maison même de l'évêque, & dans les abbayes, monasteres & autres principales églises. V. ECOLE.

On trouve dans les ij. jv. conciles de Tolede, dans celui de Mérida, de l'an 666, & dans plusieurs autres fort anciens, des preuves qu'il y avoit déjà des ecclésiastiques qui faisoient la fonction d'écolatres dans plusieurs églises.

Il est vrai que dans ces premiers tems ils n'étoient pas encore désignés par le terme de scholasticus ou écolatre ; mais ils étoient désignés sous d'autres noms.

Le synode d'Augsbourg, tenu en 1548, marque que la fonction du scholastique étoit d'instruire tous les jeunes clercs, ou de leur donner des précepteurs habiles & pieux, afin d'examiner ceux qui devoient être ordonnés.

Le concile de Tours, en 1583, charge les scholastiques & les chanceliers des églises cathédrales, d'instruire ceux qui doivent lire & chanter dans les offices divins, & de leur faire observer les points & les accens. Ce concile contient plusieurs réglemens par rapport aux qualités que devoient avoir ceux qui étoient préposés sur les écoles.

Le concile de Bourges, en 1584, tit. xxxiij. can. 6. voulut que les scholastiques ou écolatres fussent choisis d'entre les docteurs ou licentiés en Théologie ou en Droit canon. Le concile de Trente ordonne la même chose, & veut que ces places ne soient données qu'à des personnes capables de les remplir par elles-mêmes, à peine de nullité des provisions. Quoique ce concile ne soit pas suivi en France, quant à la discipline, on suit néanmoins cette disposition dans le choix des écolatres.

Barbosa & quelques autres canonistes ont écrit que la congrégation établie pour l'interprétation des decrets de ce concile, a décidé que l'on ne doit pas comprendre dans ce decret l'office ou dignité d'écolatre, dans les lieux où il n'y a point de seminaire, ni même ceux où il y en a, lorsqu'on y a établi d'autres professeurs que les écolatres pour y enseigner ; mais cela est contraire à la discipline observée dans toutes les églises cathédrales qui sont dans le ressort des parlemens où l'ordonnance de 1606 a été vérifiée, & où l'écolatre est une dignité.

Le concile de Mexique, tenu en 1585, les oblige d'enseigner par eux mêmes, ou par une personne à leur place, la Grammaire à tous les jeunes clercs, & à tous ceux du diocèse.

Celui de Malines, en 1607, titre xx. canon 4. les charge de visiter tous les six mois les écoles de leur dépendance, pour empêcher qu'on ne lise rien qui puisse corrompre les bonnes moeurs, ou qui ne soit approuvé par l'ordinaire.

L'écolatre doit accorder gratis les lettres de permission qu'il donne pour tenir école.

Dans les villes où l'on a établi des universités, on y a ordinairement conservé à l'écolatre une place honorable, avec un pouvoir plus ou moins étendu, selon la différence des lieux : par exemple, le scholastique de l'église d'Orléans, & le maître d'école de l'église d'Angers, sont tous deux chanceliers-nés de l'université.

On ne doit pas confondre la dignité ou office d'écolatre, avec les prébendes préceptoriales instituées par l'article 9 de l'ordonnance d'Orléans, confirmée par celle de Blois ; car outre que les écolatres sont plus anciens, la prébende préceptoriale peut être possédée par un laïc. Voyez PREBENDE PRECEPTORIALE. Voyez aussi les mémoires du clergé tome I. & tome X. & le traité des matieres bénéf. de Fuet. (A)


ECOLES. f. lieu public où l'on enseigne les Langues, les Humanités, les Sciences, les Arts, &c.

Ce mot vient du latin schola, qui selon Ducange signifie discipline & correction. Le même auteur ajoûte que ce mot étoit autrefois en usage pour signifier tout lieu où s'assembloient plusieurs personnes, soit pour étudier, soit pour converser, & même pour d'autres usages. Ainsi, selon lui, on nommoit scholae palatinae, les différens postes où les gardes de l'empereur étoient placés. On distinguoit aussi schola sentariorum, schola gentilium, comme nous distinguons aujourd'hui différentes cours ou salles des gardes chez les souverains ; ce nom passa même depuis jusqu'aux magistrats civils : c'est pourquoi l'on trouve dans le code schola chartulariorum, schola agentium. Et enfin aux ecclésiastiques : car on disoit schola cantorum, schola sacerdotum, &c.

On dit aujourd'hui dans le même sens, une école de Grammaire, une école d'Ecriture, une école de Philosophie, &c.

ECOLE se dit aussi d'une faculté, d'une université ; d'une secte entiere ; comme l'école de Théologie de Paris, l'école de Salerne, l'école de Platon, l'école de Tibériade, si fameuse pour les anciens Juifs, & de laquelle on tient que nous vient la masore. Voy. MASORE & MASSORETES.

Dans la primitive église, les écoles étoient dans les églises cathédrales, & sous les yeux de l'évêque. Depuis, elles passerent dans les monasteres ; il y en eut de fort célebres : telles que celles des abbayes de Fulde & de Corbie. Mais depuis l'établissement des universités, c'est-à-dire depuis le douzieme siecle, la réputation de ces anciennes écoles s'est obscurcie, & ceux qui les tenoient ont cessé d'enseigner. De cet ancien usage viennent les noms d'écolatre & de scholastique, qui se sont encore conservés dans quelques cathédrales. Dictionn. étym. Trév. & Chambers.

ECOLE (Théologie de l'), est ce qu'on appelle autrement la scholastique. Voyez SCHOLASTIQUE. Et l'on dit en ce sens, le langage de l'école, les termes de l'école, quand on employe certaines expressions scientifiques & consacrées par les Théologiens. (G)

ECOLE (Philosophie de l') ; on désigne par ces mots l'espece de philosophie, qu'on nomme autrement & plus communément scholastique, qui a substitué les mots aux choses, & les questions frivoles ou ridicules, aux grands objets de la véritable Philosophie ; qui explique par des termes barbares des choses inintelligibles ; qui a fait naître ou mis en honneur les universaux, les cathégories, les prédicamens, les degrés métaphysiques, les secondes intentions, l'horreur du vuide, &c. Cette philosophie est née de l'esprit & de l'ignorance. On peut rapporter son origine, ou du moins sa plus brillante époque, au douzieme siecle, dans le tems où l'université de Paris a commencé à prendre une forme éclatante & durable. Le peu de connoissances qui étoit alors répandu dans l'univers, le défaut de livres, d'observations, & le peu de facilité qu'on avoit à s'en procurer, tournerent tous les esprits du côté des questions oisives ; on raisonna sur les abstractions, au lieu de raisonner sur les êtres réels : on créa pour ce nouveau genre d'étude une langue nouvelle, & on se crut savant parce qu'on avoit appris cette langue. On ne peut trop regretter que la plûpart des auteurs scholastiques ayent fait un usage si misérable de la sagacité & de la subtilité extrême qu'on remarque dans leurs écrits ; tant d'esprit mieux employé, eût fait faire aux Sciences de grands progrès dans un autre tems ; & il semble que dans les grandes bibliotheques on pourroit écrire au-dessus des endroits où la collection des scholastiques est renfermée, ut quid perditio haec ?

C'est à Descartes que nous avons l'obligation principale d'avoir secoüé le joug de cette barbarie ; ce grand homme nous a détrompés de la philosophie de l'école (& peut-être même, sans le vouloir, de la sienne ; mais ce n'est pas dequoi il s'agit ici). L'université de Paris, grace à quelques professeurs vraiment éclairés, se délivre insensiblement de cette lepre ; cependant elle n'en est pas encore tout-à-fait guérie. Mais les universités d'Espagne & de Portugal, grace à l'inquisition qui les tyrannise, sont beaucoup moins avancées ; la Philosophie y est encore dans le même état où elle a été parmi nous depuis le douzieme jusqu'au dix-septieme siecles ; les professeurs jurent même de n'en jamais enseigner d'autre : cela s'appelle prendre toutes les précautions possibles contre la lumiere. Dans un des journaux des savans de l'année 1752, à l'article des nouvelles littéraires, on ne peut lire sans étonnement & sans affliction, le titre de ce livre nouvellement imprimé à Lisbonne (au milieu du dix-huitieme siecle) : Systema aristotelicum de formis substantialibus, &c. cum dissertatione de accidentibus absolutis. Ulyssipone 1750. On seroit tenté de croire que c'est une faute d'impression, & qu'il faut lire 1550. Voyez ARISTOTELISME, SCHOLASTIQUE, &c.

Nous seroit-il permis d'observer que la nomenclature inutile & fatigante, dont plusieurs sciences sont encore chargées, est peut-être un mauvais reste de l'ancien goût pour la philosophie de l'école ? Voy. BOTANIQUE, METHODE, &c. (O)

ECOLES DE DROIT, (Jurispr.) sont des lieux où l'on enseigne publiquement la Jurisprudence.

Il n'y avoit point encore d'école publique de cette espece, sous les premiers empereurs romains ; les jurisconsultes qu'ils avoient autorisés à répondre sur le droit, n'avoient d'autre fonction que de donner des consultations à ceux qui leur en demandoient, & de composer des commentaires sur les lois.

Ceux qui s'adonnoient à l'étude de la Jurisprudence, s'instruisoient par la lecture des lois & des ouvrages des jurisconsultes, & en conversant avec eux.

Quelques-uns de ces jurisconsultes, tels que Quintus-Mucius, & peu après Trébatius, Cascelius, & Offilius, tenoient chez eux des assemblées qui étoient en quelque sorte publiques par le concours de ceux qui y venoient pour apprendre sous eux la Jurisprudence.

Le jurisconsulte Offilius avoit formé un éleve nommé Atteius Capiton, & Trébatius avoit de même formé Antistitius Labeo ; ces deux éleves furent chacun auteurs d'une secte fameuse : savoir, Capiton de la secte des Sabiniens, ainsi appellée de Massurius Sabinus, premier disciple de Capito & premier chef de cette secte : Labeo fut auteur de la secte des Proculéiens, ainsi appellée de Proculus, un de ses sectateurs.

Ces assemblées des jurisconsultes avec leurs éleves & leurs sectateurs, formoient des especes d'écoles, mais qui n'étoient point publiques.

La loi 5, au ff. de extraord. cogn. parle néanmoins de professeurs en droit civil, qui sont appellés professores juris civilis ; mais ce n'étoient pas des professeurs publics : on les appelloit aussi juris studiosi, nom qui leur étoit commun avec leurs éleves & avec les assesseurs des juges.

L'école de Beryte ou Beroé, ville de Phénicie, paroît être la plus ancienne école publique de droit : c'est de-là qu'elle est nommée nutrix legum dans la constitution de Justinien, de ratione & methodo juris, §. 7. On ne sait pas précisément en quel tems elle fut fondée. Justinien en parle comme d'un établissement déjà ancien, qui avoit été fait par ses prédécesseurs ; & on la trouve déjà établie dans la loi premiere, au code qui oetate vel professione se excusant, laquelle est des empereurs Dioclétien & Maxime, qui regnoient en 285. Nicéphore Caliste, Sozomene, & Sidoine Apollinaire, en font aussi mention. Mais le premier qui en ait parlé, selon que le remarque M. Menage en ses amenités de droit, est Grégoire Thaumaturge, lequel vivoit sous Alexandre Severe, dont l'empire commença en 222. Cette école étoit une des plus florissantes, & distinguée des autres en ce qu'il y avoit alors quatre professeurs en droit : au lieu que dans les autres dont on va parler, il n'y en avoit que deux. Les incendies, les inondations, & les tremblemens de terre, qui ruinerent Béryte en divers tems, entr'autres le tremblement de terre qui arriva du tems de l'empereur Constant, n'empêcherent pas que l'école de droit ne s'y rétablît. Elle le fut de nouveau par Justinien, & étoit encore célebre dans le septieme siecle, & qualifiée de mere des lois, comme on voit dans Zacharie de Mytilene.

Les empereurs Théodose le jeune & Valentinien III. établirent une autre école de droit à Constantinople en 425. Cette école étoit remplie par deux professeurs, dont l'un nommé Léontius, fut honoré des premiers emplois.

Quelques-uns ont avancé, mais sans preuve, que les mêmes empereurs avoient aussi établi deux professeurs de droit à Rome ; il paroît seulement que l'école de Rome étoit déjà établie avant Justinien.

En effet, cet empereur voulant que l'étude du droit fût mieux reglée que par le passé, restraignit la faculté d'enseigner le droit aux trois écoles ou académies qui étoient déjà établies dans les trois principales villes de l'empire, qui étoient Rome, Constantinople, & Beryte. Théodore & Cratinus furent professeurs à Constantinople ; Dorothée & Anatolius, à Beryte ; ceux de Rome furent sans doute aussi choisis parmi les jurisconsultes, auxquels Justinien adresse sa constitution au sujet de l'étude du droit.

Pour animer le zele de ces professeurs & leur attirer plus de considération, Justinien les fit participer aux premieres charges de l'empire ; Théophile fut fait conseiller d'état, Cratinus thrésorier des libéralités du prince, Anatolius consul : tous furent affranchis des charges publiques, & on leur accorda les mêmes priviléges qu'aux professeurs des autres sciences.

Avant Justinien, l'étude du droit se bornoit à une legere explication de quelques ouvrages des jurisconsultes ; le cours du droit duroit néanmoins quatre années.

Dans la premiere, on expliquoit les principaux titres des institutes de Caïus & de quatre traités, de vetere re uxoriâ, de tutelis, de testamentis, & de legatis. A la fin de cette année, les étudians étoient appellés dupondii ; ce qui, selon quelques-uns, signifioit gens qui ne valoient encore que deux dragmes, c'est-à-dire gens qui étoient encore peu avancés ; d'autres pensent qu'on les appelloit ainsi, parce que dans cette année on leur apprenoit à faire la supputation des parties de l'as romain, pour l'intelligence du partage des successions, & à faire le dupondius, c'est-à-dire la duplication de l'as, que l'on divisoit quelquefois en vingt-quatre onces au lieu de douze ; ce que l'on appelloit dupondium facere.

La seconde année se passoit à voir deux traités, l'un de judiciis, l'autre de rebus.

La troisieme étoit employée à leur expliquer les titres de ces mêmes traités que l'on avoit omis de leur expliquer l'année précédente ; on y voyoit aussi les principaux endroits des huit premiers livres de Papinien.

La quatrieme & derniere année n'étoit plus proprement une année de leçons ; car les étudians travailloient seuls sur les réponses du jurisconsulte Paul, dont ils apprenoient par coeur & récitoient les titres les plus importans.

Il étoit assez ordinaire que les étudians au bout de ce cours de droit, séjournassent encore plusieurs années dans la même ville où étoit l'école, afin de s'instruire plus à fond de la Jurisprudence ; c'est pourquoi la loi 2, au code de incolis, décide qu'ils pouvoient séjourner dix ans dans ce lieu sans y acquérir de domicile.

Justinien régla que le cours de droit seroit de cinq années au lieu de quatre, & changea le plan des études.

Depuis ce tems, dans la premiere année on enseignoit aux étudians d'abord les institutes de Justinien : le reste de cette année, on leur expliquoit les quatre premiers livres du digeste ; à la fin de cette année, on les appelloit Justiniani novi, titre que l'empereur lui-même leur attribua pour les encourager.

Les leçons de la seconde année, rouloient sur les sept livres de judiciis, ou sur les huit livres de rebus, au choix des professeurs ; on y joignoit les livres du digeste qui traitent de la dot, des tuteles, & curatelles, des testamens, & des legs, & à la fin de cette année, les étudians prenoient le nom d'édictales, ce qui étoit déjà d'usage, & fut seulement confirmé par Justinien, lequel dit que ce nom ex edicto eis erat antea positum.

Dans la troisieme année, on repassoit d'abord ce que l'on avoit vû dans la précédente ; on expliquoit ensuite les vingt & vingt-un livres du digeste, dont le premier contient beaucoup de réponses de Papinien ; on voyoit aussi l'un des huit livres qui traitent de rebus ; & pour graver dans la mémoire des étudians le souvenir de Papinien, en l'honneur duquel ils célébroient un jour de réjoüissance, Justinien leur conserva le titre de Papinianistae, qu'ils portoient déjà auparavant.

On employoit la quatrieme année à expliquer les réponses du Jurisconsulte Paul, & les livres qui formoient les quatrieme & cinquieme parties du digeste, suivant la division que Justinien en avoit fait en sept parties. On faisoit faire aux étudians pendant cette année, des exercices à peu-près semblables aux examens & aux theses d'aujourd'hui, dans lesquels ils répondoient aux questions qui leur étoient proposées, d'où ils étoient appellés , ou suivant Turnebe, , c'est-à-dire solutores.

Enfin dans la cinquieme année, les professeurs expliquoient le code de Justinien ; & à la fin de cette année, les étudians étoient appellés , c'est-à-dire gens en état d'enseigner les autres : ce qui revient assez à nos licentiés.

Phocas étant parvenu à l'empire, fit composer en grec par Théophile, une paraphrase sur les institutes de Justinien ; il fit aussi traduire en grec le digeste & le code ; & depuis ce tems, les leçons publiques de droit furent faites en grec sur ces trois ouvrages.

L'empereur Basile & ses successeurs substituerent aux livres de Justinien la compilation du droit, qu'ils firent faire sous le titre de basiliques.

L'étude du droit romain fut abolie en Orient, depuis 1453 que Mahomet II. s'empara de Constantinople.

Pour ce qui est de l'Italie, quoique Justinien eût confirmé l'établissement d'une école de droit à Rome, & qu'il eût intention d'y faire enseigner & observer ses lois, les incursions que les barbares firent en ce pays peu de tems après sa mort, furent cause que les livres de Justinien se perdirent presque aussitôt qu'on avoit commencé à les connoître ; de sorte que l'on continua d'y enseigner le code théodosien, les institutes de Caïus, les fragmens d'Ulpien, les sentences de Paul.

Lorsque le digeste fut retrouvé à Amalphi, ville d'Italie, ce qui arriva vers le milieu du douzieme siecle, Papon professoit le droit à Boulogne ; Warner, appellé en latin Irnerius, fut mis à sa place & se mit à enseigner le digeste : ce professeur étoit Allemand de naissance. Il n'y avoit pourtant point encore d'école de droit en Allemagne ; Haloander jurisconsulte du même pays, fut le premier qui vers l'an 1500, mit en vogue l'étude des lois romaines dans sa patrie.

En France l'étude du droit romain eut à-peu-près le même sort qu'en Italie.

Il y eut une école de droit, établie à Paris peu de tems après celle de théologie. On peut la regarder comme une suite de celle de Boulogne. Elle existoit dès le tems de Philippe Auguste. Il en est fait mention dans Rigord, qui vivoit peu après sous Louis VIII.

Pierre Placentin jurisconsulte, natif de Montpellier, y établit une école de droit, où il enseignoit les lois de Justinien dès l'année 1166. Il alla ensuite à Boulogne, où il professa quatre ans avec succès ; puis revint à Montpellier.

Il y a apparence que l'on enseignoit aussi le droit romain dans plusieurs autres villes de France, puisque le concile de Tours défendit aux religieux d'étudier en droit civil, qu'on appelloit alors la loi mondaine.

Cette défense n'ayant point été suivie, Honorius III. la renouvella en 1225, par la fameuse decrétale super specula ; en conséquence de laquelle il fut long-tems défendu d'enseigner le droit civil dans l'université de Paris, & dans les autres villes & lieux voisins.

Depuis cette défense, on n'enseignoit plus à Paris que le droit canon. Philippe-le-Bel, en 1312, rétablit l'étude du droit civil à Orléans ; elle fut aussi établie dans la suite en plusieurs autres universités : mais elle ne fut rétablie dans celle de Paris, que par la déclaration du roi du mois d'Avril 1679.

L'étude du droit françois fut établie dans les écoles de Paris, par une déclaration de l'année suivante.

Quant aux divers lieux où l'on a tenu les écoles de droit ; cette école de droit étoit d'abord dans le parvis de Notre-Dame, sous la direction du chapitre de Notre-Dame & du chancelier de cette église.

Elle fut ensuite transférée au clos Bruneau, in vico closi Brunelli, qui est la rue S. Jean de Beauvais. On présume que ce changement arriva peu de tems après le regne de S. Louis, & peut-être même des 1270, attendu qu'il en étoit parlé dans des statuts que l'on croit faits en ladite année, qui sont rappellés dans ceux de 1370 : on l'appelloit alors l'école du clos Bruneau.

En 1380, le chapitre de Notre-Dame voulut rappeller l'école de droit dans le cloître ; ce qui fit la matiere d'un procès au parlement entre le chapitre & la faculté. Le pape Clement VII. donna une bulle qui permit au chapitre de faire faire des leçons de droit canonique, pourvû que ce fût par un chanoine reçu docteur dans les écoles de la faculté. Il y eut ensuite transaction conforme entre les parties, qui fut homologuée au parlement ; mais on ne voit point que le chapitre ait fait usage de la permission qui lui fut accordée.

Sauval, en ses antiquités de Paris, dit qu'en 1384 Gilbert & Philippe Ponce établirent une école de droit à la rue de S. Jean de Beauvais, dans le même lieu où le célebre Robert-Etienne tint son imprimerie au commencement du xvj. siecle ; c'étoit vis-à-vis du lieu où est présentement le bâtiment des anciennes écoles.

Il paroît que vers le commencement du xv. siecle les écoles de droit furent transportées dans le lieu où elles sont présentement. Voici ce qui y donna occasion. Il y avoit anciennement dans l'église de S. Hilaire une chapelle sous le vocable de S. Denis, fondée par un nommé Hemon Langadou, bedeau de la faculté de droit ; le lieu où sont présentement les anciennes écoles, appartenoit à cette chapelle. Le chapelain avoit fait construire en 1415 un bâtiment pour loger les écoles sous le titre d'écoles doctorales, grandes, premieres, & secondes écoles. Il avoit loüé ce bâtiment à la faculté de droit, moyennant une certaine redevance, à la charge par lui de faire toutes les réparations nécessaires à ce bâtiment, même aux bancs & pulpitres des écoles. Ces charges étoient si onéreuses, que dans la suite le chapelain ne voulant pas les acquiter, la faculté de droit obtint de l'évêque de Paris, du chapitre de la même église, & de l'archidiacre de Josas, l'extinction de la chapelle de S. Denis, & la réunion à la faculté pour rebâtir les écoles. L'union est du 26 Novembre 1461. Les écoles furent réparées en 1464 ; & par une inscription peinte en l'une des vitres, on voyoit que Miles d'Iliers docteur en droit, évêque de Chartres, qui mourut en 1493, l'avoit fait faire la vingt-huitieme année de sa régence.

Les leçons se font dans les écoles de droit par des professeurs, dont le nombre est plus ou moins considérable, selon les universités. A Paris il y a six professeurs. Voyez PROFESSEURS EN DROIT.

Ceux qui veulent prendre des degrés en droit, sont obligés de s'inscrire sur les registres de la faculté ; & pour y être admis, il faut être âgé du moins de seize ans accomplis. Voyez INSCRIPTION.

Le cours de droit qui n'étoit autrefois que de deux années, fut fixé à trois ans par une déclaration du mois d'Avril 1679 ; il avoit été depuis réduit à deux années. Mais par une derniere déclaration du 18 Janvier 1700, il a été remis à trois années.

Les étudians en droit doivent être assidus aux leçons, y assister en habit décent. Il leur est défendu par les statuts de porter l'épée, ni aucun habillement militaire.

Les regnicoles qui veulent être admis au degré de licence, sont obligés de rapporter des preuves de catholicité.

On soûtient aux écoles différens actes, pour parvenir à avoir des degrés ; savoir, des examens & des theses. Voyez BACHELIER, DOCTEUR EN DROIT, EXAMEN, LICENCIE, PROFESSEUR EN DROIT, THESE. Voyez l'histoire de l'université, par du Boulay, & les antiquités de Sauval. (A)

ECOLES DE THEOLOGIE, (Théol.) ce sont dans une université, les écoles où des professeurs particuliers enseignent la Théologie : on entend même par ce terme toutes les études de Théologie, depuis leur commencement jusqu'à leur terme, ou les théologiens-scholastiques qui enseignent tels ou tels sentimens. C'est en ce sens qu'on dit qu'on soûtient telle ou telle opinion dans les écoles. Voyez SCHOLASTIQUE & THEOLOGIE.

Les écoles de Théologie, dans la primitive Eglise, n'étoient autre chose que la maison de l'évêque, où l'évêque lui-même expliquoit l'Ecriture à ses prêtres & à ses clercs. Quelquefois les évêques se reposoient de ce soin sur des prêtres éclairés. On voit dès le ij. siecle Pantene, & S. Clement surnommé Alexandrin, chargés de cette fonction dans l'église d'Alexandrie. De-là sont venues dans nos églises cathédrales les dignités de théologal & d'écolatre. Voyez THEOLOGAL & ECOLATRE.

Depuis l'origine de l'Eglise jusqu'au xij. siecle, ces écoles ont toûjours subsisté dans les églises cathédrales ou dans les monasteres, mais les scholastiques qui parurent alors, formerent peu-à-peu les écoles de Théologie, telles que nous les voyons subsister. D'abord Pierre Lombard, puis Albert le Grand, S. Thomas, S. Bonaventure, Scot, &c. firent des leçons publiques ; & par la suite les papes & les rois fonderent des chaires particulieres, & attacherent des priviléges aux fonctions de professeur en Théologie.

Dans l'université de Paris, outre les écoles des réguliers qui sont du corps de la faculté de Théologie, on compte deux écoles célebres ; celle de Sorbonne, & celle de Navarre. L'une & l'autre n'avoient point autrefois de lecteurs ou professeurs en Théologie fixes & permanens : seulement ceux qui se préparoient à la licence, y lisoient ou commentoient l'Ecriture, les écrits de Pierre Lombard, qu'on nomme autrement le maître des sentences, ou les différentes parties de la somme de S. Thomas. La méthode de ce tems-là consistoit en questions métaphysiques, & l'on convient que ce n'étoit pas la meilleure route qu'on pût suivre pour étudier le dogme & la morale.

Ce n'a été qu'au renouvellement des Lettres sous François I. que les écoles de Théologie ont commencé à prendre à-peu-près la même forme qu'elles ont aujourd'hui ; ce n'est même que sous Henri III. que la premiere chaire de Théologie de Navarre a été fondée, & occupée par le fameux René Benoît, depuis curé de S. Eustache.

La méthode actuelle des écoles de Théologie dans la faculté de Paris, est que les professeurs enseignent à différentes heures, des traités qu'ils dictent & qu'ils expliquent à leurs auditeurs, & sur lesquels ils les interrogent ou les font argumenter. On sait que depuis cinquante ans sur-tout, ils se sont beaucoup plus attachés à la positive qu'à la pure scholastique. Voy. POSITIVE.

Ces traités roulent sur l'Ecriture, la Morale, la Controverse, & il y a des chaires affectées pour ces différens objets.

Dans quelques universités étrangeres, sur-tout en Flandres dans les facultés de Louvain & de Doüai, on suit encore l'ancienne méthode ; le professeur lit un livre de l'Ecriture, ou la somme de S. Thomas, ou le maître des Sentences, & fait de vive voix un commentaire sur ce texte. C'est ainsi que Jansenius, Titius & Sylvius ont enseigné la Théologie. Les commentaires du premier sur les évangiles, ceux du second sur les quatre livres du maître des sentences, sur les épîtres de S. Paul, & sur les endroits les plus difficiles de l'Ecriture, & ceux de Sylvius sur la somme de S. Thomas, ne sont autre chose que leurs explications recueillies qu'on a fait imprimer.

Les écoles de Théologie de la Minerve & du collége de la Sapience à Rome, celle de Salamanque & d'Alcala en Espagne, sont fameuses parmi les Catholiques. Les Protestans en ont aussi eu de célebres, telles que celles de Saumur & de Sedan. Celle de Genève, de Leyde, d'Oxford, & de Cambridge, conservent encore aujourd'hui une grande réputation.

ECOLE DE MEDECINE, voyez DOCTEUR EN MEDECINE & FACULTE.

ECOLE MILITAIRE. L'école royale militaire est un établissement nouveau, fondé par le Roi, en faveur des enfans de la noblesse françoise dont les peres ont consacré leurs jours & sacrifié leurs biens & leur vie à son service.

On ne doit pas regarder comme nouvelle, l'idée générale d'une institution purement militaire, où la jeunesse pût apprendre les élémens de la guerre. On a senti de tout tems qu'un art où les talens supérieurs sont si rares, avoit besoin d'une théorie aussi solide qu'étendue. On sait avec quels soins les Grecs & les Romains cultivoient l'esprit & le corps de ceux qu'ils destinoient à être les défenseurs de la patrie : on n'entrera point dans un détail que personne n'ignore ; mais on ne peut s'empêcher de faire une réflexion aussi simple que vraie. C'est sans doute à l'excellente éducation qu'ils donnoient à leurs enfans, que ces peuples ont dû des héros précoces qui commandoient les armées avec le plus grand succès, à un âge où les mieux intentionnés commencent à-présent à s'instruire : tels furent Scipion, Pompée, César, & mille autres qu'il seroit aisé de citer.

Les paralleles que nous pourrions faire dans ce genre, ne nous seroient peut-être pas avantageux ; & les exemples, en très-petit nombre, que nous serions en état de produire à notre avantage, ne devroient peut-être se considérer que comme un fruit de l'éducation réservée aux grands seuls, & par conséquent ne feroient point une exception à la regle.

On ne parlera pas non plus de ce qui s'est pratiqué long-tems dans la monarchie ; tout le monde, pour ainsi dire, y étoit guerrier : les troubles intérieurs, les guerres fréquentes avec les nations voisines, les querelles particulieres même, obligeoient la noblesse à cultiver un art dont elle étoit si souvent forcée de faire usage. D'ailleurs la constitution de l'état militaire étoit alors si différente de ce qu'elle est à-présent, qu'on ne peut admettre aucune comparaison. Tous les seigneurs de fiefs, grands ou petits, étoient obligés de marcher à la guerre avec leurs vassaux, & le même préjugé qui leur faisoit mépriser toute autre profession que celle des armes, les engageoit à s'instruire de ce qui pouvoit les y faire distinguer. On n'oseroit pourtant pas affirmer que la noblesse alors cherchât à approfondir beaucoup les mystères d'une théorie toûjours difficile ; mais c'est peut-être aussi à cette négligence, qu'on doit imputer le petit nombre de grands généraux que notre nation a produits dans les tems dont je parle.

Quoi qu'il en soit, l'état militaire étant devenu un état fixe, & l'art de la guerre s'étant fort perfectionné, principalement dans deux de ses plus importantes parties, le Génie & l'Artillerie, les opérations devenues plus compliquées, ont plus besoin d'être éclairées par une théorie solide, qui puisse servir de base à toute la pratique.

Depuis très-long-tems tous les gens éclairés ont peut-être senti la nécessité de cette théorie, quelques-uns même ont osé proposer des idées générales. Le célebre la Noue, dans ses discours politiques & militaires, fait sentir les avantages d'une éducation propre à former les guerriers : il fait plus ; il indique quelques moyens analogues aux moeurs de son tems, & à ce qui se pratiquoit alors dans le peu de troupes réglées que nous avions. Ces discours furent estimés ; mais l'approbation qu'on leur donna fut bornée à cette admiration stérile, qui depuis a été le sort de quantité d'excellentes vûes enfantées avec peine, souvent loüées, & rarement suivies.

Le cardinal Mazarin est le seul qu'on connoisse, après la Noue, qui ait tenté l'exécution d'une institution militaire. Lorsqu'il fonda le college qui porte son nom, il eut intention d'y établir une espece d'école militaire, si l'on peut appeller ainsi quelques exercices de corps qu'il vouloit y introduire, & qui semblent se rapporter plus directement à l'art de la guerre, quoiqu'ils soient communs à tous les états. Ses idées ne furent pas accueillies favorablement par l'université de Paris, & la mort du cardinal termina la dispute. Cet établissement est devenu un simple collége, & à cet égard on ne croit pas qu'il ait eu aucune distinction, si ce n'est que la premiere chaire de Mathématiques qui ait été fondée dans l'université, l'a été au collége Mazarin.

Une idée aussi frappante ne devoit pas échapper à M. de Louvois : aussi ce ministre eut-il l'intention d'établir à l'hôtel royal des Invalides, une école propre à former de jeunes militaires. On ignore les raisons qui s'opposerent à son dessein, mais il est sûr qu'il n'eut aucune exécution.

Il étoit difficile d'abandonner entierement un projet dont l'utilité étoit si démontrée. Vers la fin du dernier siecle on proposa l'établissement des cadets gentilshommes, comme un moyen certain de donner à la jeune noblesse une éducation digne d'elle, & qui devoit contribuer nécessairement aux progrès de l'art militaire. Les différentes compagnies qui furent établies alors, après diverses révolutions furent réunies en une seule à Metz, & en 1733 le Roi jugea à-propos de la supprimer. Cette institution pouvoit sans doute avoir de grands avantages ; mais on ne sauroit dissimuler aussi qu'elle avoit de grands inconvéniens. Il seroit superflu d'entrer dans ce détail, il suffit de dire que depuis ce tems l'école des cadets n'a point été rétablie.

En 1724, un citoyen connu par son zèle, par ses talens & par ses services, ne craignit pas de renouveller un projet déjà conçû plusieurs fois, & toûjours échoüé : il avoit des connoissances assez vastes pour trouver les moyens d'exécuter de grands desseins ; & l'on comptoit sans doute sur son genie, lorsqu'on adopta l'idée qu'il présenta d'un collége académique, dont le but étoit non-seulement d'instruire la jeunesse dans l'art de la guerre, mais aussi de cultiver tous les talens, & de mettre à profit toutes les dispositions qu'on trouveroit, dans quelque genre que ce pût être. La Théologie, la Jurisprudence, la Politique, les Sciences, les Arts, rien n'en étoit exclu. Toutes les mesures étoient prises pour l'exécution : la place indiquée pour le bâtiment, étoit dans la plaine de Billancourt ; les plans étoient arrêtés, la dotation étoit fixée, lorsque des circonstances particulieres firent évanoüir ce projet. Quelques soins qu'on se soit donné, il n'a pas été possible de recouvrer les mémoires qui avoient été faits à cette occasion ; l'on y auroit trouvé sans doute des recherches dont on auroit profité, & que l'on regrette encore tous les jours.

S'il est permis cependant de faire quelques réflexions sur un dessein aussi vaste, on ne peut s'empêcher d'avoüer que le succès en étoit bien incertain : on oseroit presqu'ajouter que le but en étoit assez inutile à bien des égards. En effet, n'y a-t-il pas assez d'écoles où l'on enseigne la Théologie & la Jurisprudence ? manque-t-on de secours pour s'instruire dans toutes les Sciences & dans tous les Arts ? S'il s'est glissé quelques abus dans ces institutions, il est plus aisé de les reformer que de faire un établissement nouveau, qui ne pourroit que difficilement suppléer à ce qui est fait. La partie militaire sembloit donc être la seule qui méritât l'attention du souverain ; & il y a bien de l'apparence que dans la suite on s'y seroit borné, si l'établissement du collége académique avoit eu quelque succès.

Après des conquêtes aussi glorieuses que rapides, le Roi venoit de rendre la paix à l'Europe ; occupé du bonheur de ses sujets, ses regards se portoient successivement sur tous les objets qui pouvoient y contribuer, & sembloient sur-tout chercher avidement des occasions de combler de bienfaits ceux qui s'étoient distingués pendant la guerre & sous ses yeux. Les dispositions du Roi n'étoient ignorées de personne. Déjà les militaires que le hasard de la naissance n'avoit pas favorisés, venoient de trouver dans la bonté de leur Souverain la récompense de leurs travaux ; la noblesse jusqu'alors refusée à leurs desirs, fut accordée à leur mérite : ils tinrent de leur valeur une distinction qui n'en est pas une à tous les yeux, quand on ne la doit qu'à la naissance.

Mais cette faveur étoit bornée, & ne s'étendoit que sur un certain nombre d'officiers. Ceux qui avoient prodigué leur sang & sacrifié leur vie, avoient laissé des successeurs, héritiers de leur courage & de leur pauvreté. Ces successeurs, victimes respectables & glorieuses de l'amour de la patrie, redemandoient un pere, qu'ils ne pouvoient pas manquer de trouver dans un Souverain plus grand encore par ses vertus que par sa puissance.

Animé d'un zèle toûjours constant, & qui fait son bonheur, un citoyen frere de celui dont nous avons parlé, occupé dans sa retraite de ce qui étoit capable de remplir les vûes de son Maître, crut pouvoir faire revivre en partie un projet, échoüé peut-être parce qu'il étoit trop vaste.

Le plan d'une école militaire lui parut aussi praticable qu'utile, il en conçut le dessein, mais il en prévit les difficultés. Il étoit plus aisé de le faire goûter que de le faire connoître, on n'approche du throne que comme on regarde le soleil.

Personne ne connoissoit mieux les dispositions & la volonté du Roi, que madame la marquise de Pompadour, l'idée ne pouvoit que gagner beaucoup à être présentée par elle : elle ne l'avoit pas seulement conçûe comme un effet de la bonté & de l'humanité du Roi, elle en avoit apperçû tous les avantages, elle en avoit senti toute l'étendue, elle en avoit approfondi toutes les conséquences. Touchée d'un projet qui s'accordoit si bien avec son coeur, elle se chargea du soin glorieux de présenter au Roi les moyens de soulager une noblesse indigente. Il ne lui fut pas difficile de montrer dans tout son jour une vérité dont elle étoit si pénétrée. Pour tout dire en un mot, c'est à ses soins généreux que l'école royale militaire doit son existence. Le projet fut agréé, le Roi donna ses ordres, fit connoître ses volontés par son édit de Janvier 1751, & c'est d'après cela qu'on travailla à un plan détaillé, dont nous allons tâcher de donner une esquisse.

S'il n'est pas aisé de former un système d'éducation privée, il est plus difficile encore de se former des regles certaines & invariables pour une institution qui doit être commune à plusieurs : on oseroit presque dire qu'il n'est pas possible d'y parvenir. En effet, nous avons un assez grand nombre d'ouvrages dans lesquels on trouve d'excellens préceptes, très-propres à diriger l'instruction d'un jeune homme en particulier ; nous en connoissons peu dont le but soit de former plusieurs personnes à-la-fois. Les hommes les plus éclairés sur cette matiere, se contentent tous d'une pratique confirmée par une longue expérience. La diversité des génies, des dispositions, des goûts, des destinations, est peut-être la cause principale d'un silence qui ne peut qu'exciter nos regrets. L'éducation, ce lien si précieux de la société, n'a point de lois écrites, elles sont déposées dans des mains qui savent en faire le meilleur usage, sans en laisser approfondir l'esprit. L'amour du bien public auroit sans doute délié tant de langues savantes, s'il eût été possible de déterminer des préceptes fixes, qui fussent en même tems propres à tous les états.

Il n'y a point de science qui n'ait des regles certaines ; tout ce qu'on a écrit pour les communiquer aux hommes, tend toûjours à la perfection, c'est le but de tous ceux qui cherchent à instruire : mais comme il n'est pas possible d'embrasser tous les objets, la prudence exige qu'on s'attache particulierement à ceux qui sont essentiels à la profession qu'on doit suivre. L'état des enfans n'étant pas toûjours prévû, il n'est pas facile de fixer jusqu'à quel point leurs lumieres doivent être étendues sur telle ou telle science. La volonté d'un pere absolu peut dans un instant déranger les études les mieux dirigées, & faire un évêque d'un géomêtre.

Cet inconvénient inévitable dans toutes les éducations, ne subsiste point dans l'école royale militaire ; il ne doit en sortir que des guerriers, & la Science des armes a trop d'objets pour ne pas répondre à la variété des goûts. Voilà le plus grand avantage que l'on ait eu en formant un plan d'éducation militaire. Seroit-il sage de desirer qu'il en fût ainsi de toutes les professions ? Si nos souhaits étoient contredits, nous ne croyons pas que ce fût par l'expérience. Mais avant que de donner l'esquisse d'un tableau qui ne doit être fini que par le tems & des épreuves multipliées, nous pensons qu'il est nécessaire de faire quelques observations.

Le seul but qu'on se propose, est de former des militaires & des citoyens ; les moyens qu'on met en usage pour y parvenir, ne produiront peut-être pas des savans, parce que ce n'est pas l'objet. On ne doit donc pas comparer ces moyens aux routes qu'auroient suivies des gens dont les lumieres très-respectables d'ailleurs, ne rempliroient pas les vûes qui nous sont prescrites.

On doit remarquer aussi que l'école royale militaire est encore au berceau ; qu'on se croit fort éloigné du point de perfection ; qu'on n'ose se flater d'y arriver qu'avec le secours du tems, de la patience, & sur-tout des avis de ceux qui voudront bien redresser des erreurs presque nécessaires dans un établissement nouveau : il intéresse toute la nation ; tout ce qui a l'esprit vraiment patriotique, lui doit ses lumieres ; ce seroit avec le plus grand empressement qu'on chercheroit à en profiter. C'est principalement dans cette attente que nous allons mettre sous les yeux le fruit de nos réflexions & de notre travail, toûjours prêts à préférer le meilleur au bon, & à corriger ce qu'il y auroit d'inutile ou de mauvais dans nos idées.

Dans toutes les éducations on doit se proposer deux objets, l'esprit & le corps. La culture de l'esprit consiste principalement dans un soin particulier de ne l'instruire que de choses utiles, en n'employant que les moyens les plus aisés, & proportionnés aux dispositions que l'on trouve.

Le corps ne mérite pas une attention moins grande ; & à cet égard il faut avoüer que nous sommes bien inférieurs, non-seulement aux Grecs & aux Romains, mais même à nos ancêtres, dont les corps mieux exercés, étoient plus propres à la guerre que les nôtres. Cette partie de notre éducation a été singulierement négligée, sur un principe faux en lui-même. On convient, il est vrai, que la force du corps est moins nécessaire, depuis qu'elle ne décide plus de l'avantage des combattans ; mais outre qu'un exercice continuel l'entretient dans une santé vigoureuse, desirable pour tous les états, il est constant que les militaires ont à essuyer des fatigues qu'ils ne peuvent surmonter qu'autant qu'ils sont robustes. On soûtient difficilement aujourd'hui le poids d'une cuirasse, qui n'auroit fait qu'une très-legere partie d'une armure ancienne.

Nous venons de dire que l'esprit ne devoit être nourri que de choses utiles. Nous n'entendons pas par-là que tout ce qui est utile, doive être enseigné ; tous les génies n'embrassent pas tous les objets, les connoissances nécessaires n'ont peut-être que trop d'étendue : ainsi dans le détail que nous allons faire, il sera facile de distinguer par la nature des choses, ce qui est essentiel de ce qui est avantageux, en un mot ce qui est bon de ce qui est grand.

Religion. La Religion étant sans contredit ce qu'il y a de plus important dans quelqu'éducation que ce soit, on imagine aisément qu'elle a attiré les premiers soins. M. l'archevêque de Paris est supérieur spirituel de l'école royale militaire ; lui même est venu voir cette portion précieuse de son troupeau. Il se chargea de diriger les instructions qui lui étoient nécessaires ; il en fixa l'ordre & la méthode ; il détermina les heures & la durée des prieres, des catéchismes, & généralement de tous les exercices spirituels, qui se pratiquent avec autant de décence que d'exactitude. Ce prélat a confié le soin de cette importante partie à des docteurs de Sorbonne dont il a fait choix : on ne pouvoit les chercher dans un corps ni plus éclairé, ni plus respectable.

Les exercices des jours ouvriers commencent par la priere & la messe ; ils sont terminés par une priere d'un quart-d'heure. Les instructions sont reservées pour les dimanches & fêtes, elles sont aussi simples que lumineuses ; l'on y interroge régulierement tous les éleves, sur ce qui fait la base de notre croyance. M. l'archevêque connoît parfaitement l'étendue & les bornes que doit avoir la science d'un militaire dans ce genre-là. Nous n'entrerons pas dans un plus grand détail à ce sujet ; ce que nous venons de dire est suffisant pour tranquilliser l'esprit de ceux qui ont crû trop legerement que cette partie pourroit être négligée ; un établissement militaire n'a pas à cet égard les mêmes dehors & le même extérieur que bien d'autres.

Après la religion, le sentiment qui succede le plus naturellement, a pour objet le Souverain. Il est si facile à un François d'aimer son Roi, que ce seroit l'insulter que de lui en faire un précepte. Outre ce penchant commun à toute la nation, les éleves de l'école royale militaire ont des motifs de reconnoissance, sur lesquels il ne faut que réfléchir un moment pour en être pénétré. Si on leur parle souvent de leur Maître & de ses bienfaits, c'est moins pour reveiller dans leur coeur un sentiment qu'on ne cesse jamais d'y appercevoir, que pour redoubler leur zele & leur émulation ; c'est principalement à ce soin qu'on doit les progrès qu'ils ont faits jusqu'ici : on n'y a encore remarqué aucun rallentissement.

Etudes. La Grammaire, les langues françoise, latine, allemande, & italienne, les Mathématiques, le Dessein, le Génie, l'Artillerie, la Géographie, l'Histoire, la Logique, un peu de Droit naturel, beaucoup de Morale, les ordonnances militaires, la théorie de la guerre, les évolutions ; la Danse, l'Escrime, le Manége & ses parties, sont les objets des études de l'école royale militaire. Disons un mot de chacun en particulier.

Grammaire. La Grammaire est nécessaire & commune à toutes les langues ; sans elle on n'en a jamais qu'une connoissance fort imparfaite. Ce que chaque langue a de particulier, peut être considéré comme des exceptions à la Grammaire générale par laquelle on commence ici les études. On juge aisément qu'elle ne peut s'enseigner qu'en françois. C'est d'après les meilleurs modeles qu'on a tâché de se restraindre au plus petit nombre de regles qu'il a été possible. Les premieres applications s'en font toûjours à la langue françoise, parce que les exemples sont plus frappans & plus immédiatement sensibles. Lorsqu'une fois les éleves sont assez fermes sur leurs principes, pour appliquer facilement l'exemple à la regle & la regle à l'exemple, on commence à leur faire voir ce qu'il y a de commun entre ces principes appliqués aux langues latine & allemande. On y parvient d'autant plus aisément, que toutes ces leçons se font de vive voix. On pourroit se contenter de citer l'expérience pour justifier cette méthode, fort commune par-tout ailleurs qu'en France ; un moment de réflexion en fera sentir les avantages. Ce moyen est beaucoup plus propre à fixer l'attention que des leçons dictées, qui font perdre un tems considérable & toûjours précieux. Nous nous assûrons par cette voie que nos regles ont été bien entendues ; parce que, comme il n'est pas naturel que des enfans puissent retenir exactement les mêmes mots qui leur ont été dits, lorsqu'on les interroge, ils sont obligés d'en substituer d'équivalens, ce qu'ils ne font qu'autant qu'ils ont une connoissance claire & distincte de l'objet dont il s'agit : si l'on remarque quelque incertitude dans leurs réponses, c'est une indication certaine qu'il faut répéter le principe, & l'expliquer d'une façon plus intelligible. Il faut convenir que cette méthode est moins faite pour la commodité des maîtres, que pour l'avantage des éleves. Il est aisé de conclure de ce que nous venons de dire, que le raisonnement a plus de part à cette forme d'instruction que la mémoire. Lorsqu'après des interrogations réitérées & retournées de plusieurs manieres, on s'est bien assuré que les principes sont clairement conçus, chaque éleve en particulier les rédige par écrit comme il les a entendus, le professeur y corrige ce qu'il pourroit y avoir de défectueux, & passe à une autre matiere qu'il traite dans le même goût.

Nous observerons deux choses principales sur cette méthode, la premiere, c'est qu'elle n'est peut-être praticable qu'avec peu d'éleves ou beaucoup de maîtres ; la seconde, est que l'esprit des enfans se trouvant par-là dans une contention assez forte, la durée des leçons doit y être proportionnée. Nous croyons qu'il y a de l'avantage à les rendre plus courtes, & à les réitérer plus souvent.

Aprés avoir ainsi jetté les premiers fondemens des connoissances grammaticales, après avoir fait sentir ce qu'il y a d'analogue & de différent dans les langues ; après avoir fixé les principes communs à toutes en général, & caractéristiques de chacune en particulier, l'usage à notre avis, est le meilleur moyen d'acquérir une habitude suffisante d'entendre & de s'exprimer avec facilité ; & c'est tout ce qui est nécessaire à un militaire.

Langues. On sent aisément la raison du choix qu'on a fait des langues latine, allemande, & italienne. La premiere est d'une utilité si généralement reconnue, qu'elle est regardée comme une partie essentielle de toutes les éducations. Les deux autres sont plus particulierement utiles aux militaires, parce que nos armes ne se portent jamais qu'en Allemagne ou en Italie.

La langue italienne n'a rien de difficile, particulierement pour quelqu'un qui sait le latin & le françois. Il n'en est pas de même de l'allemand, dont la prononciation sur-tout ne s'acquiert qu'avec peine ; mais on en vient à-bout à un âge où les organes se prêtent facilement : c'est dans la vûe de surmonter encore plus aisément ces obstacles, qu'on n'a donné aux éleves que des valets allemands ; ce moyen est assez communément pratiqué, & ne réussit pas mal. Nous n'entrerons pas dans un plus grand détail sur ce qui regarde l'étude des langues. Nous en pourrons faire un jour le sujet d'un ouvrage particulier, si le succès répond à nos idées & à nos esperances.

Mathématiques. Entre toutes les sciences nécessaires aux militaires, les Mathématiques tiennent sans doute le rang le plus considérable. Les avantages qu'on peut en retirer sont aussi grands que connus. Il seroit superflu d'en faire l'éloge dans un tems où la Géométrie semble tenir le sceptre de l'empire littéraire. Mais cette Géométrie transcendante & sublime, moins respectable peut-être par elle-même que par l'étendue du génie de ceux qui la cultivent, mérite plus notre admiration que nos soins. Il vaut mieux qu'un militaire sache bien faire construire une redoute, que calculer le cours d'une comete.

Si les découvertes géométriques faites dans notre siecle ont été très-utiles à la société, on ne peut pas dire que ce soit dans la partie militaire. Nous en excepterons pourtant ce que nous devons aux excellentes écoles d'Artillerie, qui semblent avoir décidé notre supériorité sur nos ennemis. Il n'en a pas, à beaucoup près, été de même du Génie ; nous avons encore des Valieres, & nous n'avons plus de Vaubans. Heureusement cette négligence a mérité l'attention du ministere. L'école de Génie établie depuis quelques années à Mezieres, nous rendra sans doute un lustre que nous avions laissé ternir, & dont nous devrions être si jaloux.

C'est par des considérations de cette espece, qu'on s'est déterminé à n'enseigner des Mathématiques dans l'école militaire, que ce qui a un rapport direct & immédiat à l'art de la guerre. L'Arithmétique, l'Algebre, la Géométrie élémentaire, la Trigonométrie, la Méchanique, l'Hydraulique, la Construction, l'Attaque & la Défense des places, l'Artillerie, &c. Mais on observe sur-tout de joindre toûjours la pratique à la théorie : on ne néglige aucuns détails : il n'y en a point qui ne soit important.

Quant à la méthode synthétique ou analytique, si l'une est plus lumineuse, l'autre est plus expéditive ; on a suivi les conseils des plus éclairés en ce genre ; & c'est en conséquence qu'on fait usage de toutes les deux. C'est aussi ce qui nous a engagé à donner les élémens du calcul algébrique immédiatement après l'Arithmétique. Les progrès que nous voyons à cet égard, ne nous permettent pas de douter de la justesse de la décision.

Au reste l'école royale militaire joüira du même avantage que les écoles d'Artillerie & de Génie, c'est-à-dire que toutes les opérations se feront en grand sur le terrein, dans un espace fort vaste, particulierement destiné à cet objet. Il est inutile de remarquer que des secours de cette espece ne peuvent se trouver que dans un établissement royal.

Nous craindrions d'être prolixes, si nous entrions dans un plus grand détail sur cette matiere ; nous pensons que ceci suffit pour en donner une idée assez exacte. Nous finirons cet article par quelques réflexions qui naissent de la nature du sujet, & qui peuvent néanmoins s'étendre à des objets différens.

On demande assez communément à quel âge on doit commencer à enseigner la Géométrie aux enfans. Quelques partisans enthousiastes de cette science se persuadent qu'on ne peut pas de trop bonne heure en donner les premiers élémens. Ils fondent principalement leur opinion sur ce que la Géométrie n'ayant pour base que la vérité, & l'évidence pour résultat, il s'ensuit naturellement que l'esprit s'accoûtume à la démonstration, & la démonstration est la fin que se propose le raisonnement. Ne parler qu'avec justesse, ne juger que par des rapports combinés avec autant d'exactitude que de précision, est sans doute un avantage qu'on ne peut acquérir trop tôt ; & rien n'est plus propre à le procurer, qu'une étude prématurée de la Géométrie.

Nous n'entreprendrons point de combattre un sentiment soûtenu par de très-habiles gens ; on nous permettra d'observer seulement qu'ils ont peut-être confondu la Géométrie avec la méthode géométrique. Cette derniere, il est vrai, nous paroît fort propre à former le jugement, en lui faisant parcourir successivement & avec ordre tous les degrés qui conduisent à la démonstration : l'expérience au contraire nous a quelquefois convaincus que des géomêtres, même très-profonds, s'égaroient assez aisément sur des sujets étrangers à la Géométrie.

Nous croyons moins fondés encore, ceux qui soûtenant un sentiment opposé, prétendent que l'étude de cette science doit être reservée à des esprits déjà formés. Cette opinion étoit plus commune, lorsque les géomêtres étoient moins savans & moins nombreux. Ils faisoient une espece de secret des principes de leurs connoissances en ce genre, & ne négligeoient rien pour se faire considérer comme des hommes extraordinaires, dont les talens étoient le fruit de la raison & du travail.

Plus habiles en même tems & plus communicatifs, les grands géomêtres de nos jours n'ont pas craint d'applanir des routes, qu'à peine ils avoient trouvé frayées ; leur complaisance a quelquefois été jusqu'à y semer des fleurs. On a vû disparoître des difficultés, qui n'étoient telles que pour le préjugé & l'ignorance. Les principes les plus lumineux y ont succédé, & presque tous les hommes peuvent aujourd'hui cultiver une science, qui passoit autrefois pour n'être propre qu'aux génies supérieurs.

Nous pensons qu'il ne seroit pas prudent de prononcer sur l'âge auquel on doit commencer l'étude de la Géométrie ; cela dépend principalement des dispositions que l'on trouve dans les éleves. Les esprits trop vifs n'ont pas d'assiette, ceux qui sont trop lents conçoivent avec peine, & se rebutent aisément. Le plus sage, à notre avis, est de les disposer à cette étude par celle de la Logique.

Logique. Si l'on veut bien ne pas oublier que ce sont des militaires seulement que nous avons à instruire ; on ne trouvera peut-être pas étrange que nous abandonnions quelquefois des routes connues, pour en préférer d'autres que nous croyons plus propres à notre objet.

Il n'est pas question de discuter ici le plus ou le moins d'utilité de la Logique qu'on enseigne communément dans les écoles. La méthode est apparemment très-bonne, puisqu'on ne la change pas, mais qu'on nous permette aussi de la croire parfaitement inutile dans l'école royale militaire. L'espece de logique dont nous pensons devoir faire usage, consiste moins dans des regles, souvent inintelligibles pour des enfans, que dans le soin de ne les laisser s'arrêter qu'à des idées claires, & dans l'attention à laquelle on peut les accoûtumer de ne jamais se précipiter soit en portant des jugemens, soit en tirant des conséquences.

Pour parvenir à donner à un enfant des idées claires, il faut l'exercer continuellement à définir & à diviser ; c'est par-là qu'il distinguera exactement chaque chose, & qu'il ne donnera jamais à l'une ce qui appartient à l'autre. Cela peut se faire aisément sans préceptes ; la seule habitude suffit. De-là il n'est pas difficile de le faire passer à la considération des idées & des jugemens qui regardent nos connoissances, comme les idées de vrai, de faux, d'incertain, d'affirmation, de négative, de conséquence, &c. Si l'on établit ensuite quelques vérités, de la certitude desquelles dépendent toutes les autres, on l'accoûtumera insensiblement à raisonner juste ; & c'est le seul but de la Logique.

Cette méthode nous paroît propre à tous les âges, & peut être employée sur tous les objets d'étude ; elle exige seulement beaucoup d'attention de la part des maîtres ; qui ne doivent jamais laisser dire aux enfans rien qu'ils n'entendent, & dont ils n'ayent l'idée la plus claire qu'il est possible. Nous ne pouvons nous étendre davantage sur un sujet qui demanderoit un traité particulier. Ceci nous paroît suffisant pour faire connoître nos vûes.

Géographie. La Géographie est utile à tout le monde ; mais la profession qu'on embrasse doit décider de la maniere plus ou moins étendue dont il faut l'étudier. En la considérant comme une introduction nécessaire à l'Histoire, il seroit difficile de lui assigner des bornes, autres que celles qu'on donneroit à l'Histoire même. On a tant écrit sur cette matiere, qu'on ne s'attend pas sans doute à quelque chose de nouveau de notre part. Nous nous contenterons d'observer que des militaires ne sauroient avoir une connoissance trop exacte des pays qui sont communément le théatre de la guerre. La Topographie la plus détaillée leur est nécessaire. Au reste la Géographie s'apprend aisément, & s'oublie de même. On employe utilement la méthode de rapporter aux différens lieux les traits d'histoire qui peuvent les rendre remarquables. On juge bien que les faits militaires sont toûjours préférés aux autres, à moins que ceux-ci ne soient d'une importance considérable. Par ce moyen on fixe davantage les idées ; & la mémoire, quoique plus chargée, en devient plus ferme.

Histoire. L'Histoire est en même tems une des plus agréables & des plus utiles connoissances que puisse acquérir un homme du monde. Nous ignorons par quelle bisarrerie singuliere on ne l'enseigne dans aucune de nos écoles. Les étrangers pensent sur cela bien différemment de nous ; ils n'ont aucune université, aucune academie, où l'on n'enseigne publiquement l'Histoire. Ils ont d'ailleurs peu de professeurs qui ne commencent leurs cours par des prolégomenes historiques de la science qu'ils professent ; & cela suffit pour guider ceux qui veulent approfondir davantage. S'il est dangereux d'entreprendre l'étude de l'Histoire sans guides, comme cela n'est pas douteux, il doit paroître étonnant qu'on néglige si fort d'en procurer à la jeunesse françoise. Sans nous arrêter à chercher la source du mal, tâchons d'y apporter le remede.

La vie d'un homme ne suffit pas pour étudier l'Histoire en détail ; on doit donc se borner à ce qui peut être relatif à l'état qu'on a embrassé. Un magistrat s'attachera à y découvrir l'esprit & l'origine des lois, dont il est le dispensateur : un ecclésiastique n'y cherchera que ce qui a rapport à la religion & à la discipline : un savant s'occupera de discussions chronologiques, dans lesquelles un militaire doit le laisser s'égarer ou s'instruire, & se contenter d'y trouver des exemples de vertu, de courage, de prudence, de grandeur d'ame, d'attachement au souverain, indépendamment des détails militaires dont il peut tirer de grands secours. Il remarquera dans l'histoire ancienne cette discipline admirable, cette subordination sans bornes, qui rendirent une poignée d'hommes les maîtres de la terre. L'histoire de son pays, si nécessaire & si communément ignorée, lui fera connoître l'état présent des affaires & leur origine, les droits du prince qu'il sert, & les intérêts des autres souverains ; ce qui seroit d'autant plus avantageux, qu'il est assez ordinaire aujourd'hui de voir choisir les négociateurs dans le corps militaire. Ces connoissances approcheroient plus de la perfection, si l'on donnoit au moins à ceux en qui on trouveroit plus de capacité, des principes un peu étendus du droit public.

Droit naturel. Mais si l'on ne va pas jusque-là, le droit de la guerre au moins ne doit pas être ignoré ; cette connoissance sera précédée d'une teinture un peu forte du droit naturel, dont l'étude très-négligée est beaucoup plus utile qu'on ne pense. On ne sera pas surpris que cette étude ait été abandonnée, si l'on considere combien peu elle flatte nos passions ; sa morale très-conforme à celle de la Religion, nous présente des devoirs à remplir ; les préceptes austeres de la loi naturelle sont propres à former l'honnête homme suivant le monde ; mais quoi qu'on en dise, c'est un miroir dans lequel on craint souvent de se regarder.

Morale. La Morale étant du ressort de la Religion, cette partie est plus particulierement confiée aux docteurs chargés des instructions spirituelles ; mais s'il leur est réservé d'en expliquer les principes, il est du devoir de tout le monde d'en donner des exemples ; rien ne fait un si grand effet pour les moeurs. Il est plus facile à des enfans de prendre pour modele les actions de ceux qu'ils croyent sages, que de se convaincre par des raisonnemens ; la Morale est encore une de ces sciences où l'exemple est préférable aux préceptes, mais malheureusement il est plus aisé de les donner que de les suivre.

Ordonnances militaires. C'est à toutes ces connoissances préliminaires, que doit succéder l'étude attentive & réfléchie de toutes les ordonnances militaires. Elles contiennent une théorie savante, à laquelle on aura soin de joindre la pratique autant qu'on le pourra. Par exemple, l'ordonnance pour le service des places sera non-seulement l'objet d'une instruction particuliere faite par les officiers, elle sera encore pratiquée dans l'hôtel comme dans une place de guerre. Le nombre des éleves dans l'établissement provisoire, ne permet, quant à présent, d'en exécuter qu'une partie.

Il en sera de même de chaque ordonnance en particulier. Il est inutile de s'étendre beaucoup sur l'importance de cet objet, tout le monde peut la sentir. Le détail en seroit aussi trop étendu pour que nous entreprenions d'y entrer, nous dirons seulement un mot de l'exercice & des évolutions.

Exercice, évolutions. Tous ceux qui connoissent l'état actuel du service militaire, conviennent de la nécessité d'avoir un grand nombre d'officiers suffisamment instruits dans l'art d'exercer les troupes. Il est constant qu'un usage continuel est un moyen efficace pour y parvenir. C'est d'après cette certitude fondée sur l'expérience, que les éleves de l'école royale militaire sont exercés tous les jours, soit au maniement des armes, soit aux differentes évolutions qu'ils doivent un jour faire exécuter eux-mêmes. Les jours de dimanche & fêtes sont pourtant plus particulierement consacrés à ces exercices. D'après les soins qu'on y prend, & l'habileté de ceux qu'on y employe, il n'y a pas lieu de douter que cette école ne devienne une pepiniere d'excellens officiers majors, dont on commence à sentir tout le prix, & dont on ne peut pas se dissimuler la rareté.

Tactique. Ce n'est qu'après ces principes nécessaires, qu'on peut passer à la grande théorie de l'art de la guerre. On conçoit aisément que les grandes opérations de Tactique ne sont praticables qu'à un certain point par un corps peu nombreux ; mais cela n'empêche pas qu'on ne puisse en enseigner la théorie, sauf à en borner les démonstrations aux choses possibles. Après tout, on ne prétend pas qu'en sortant de l'école royale militaire, un éleve soit un officier accompli ; on le prépare seulement à le devenir. Il est certain au moins qu'il aura des facilités que d'autres n'ont ni peuvent avoir.

La théorie de l'art de la guerre a été traitée par de grands hommes, qui ont bien voulu nous communiquer des lumieres, fruits de leurs méditations & de leur expérience. S'ils n'ont pas atteint la perfection en tout, s'ils ont négligé quelques parties, il nous semble qu'on doit tout attendre du zèle & de l'émulation qui paroissent aujourd'hui avoir pris la place de l'ignorance & de la frivolité. Cette maniere de se distinguer mérite les plus grands éloges, & doit nous faire concevoir les plus flateuses espérances : s'il nous est permis d'ajoûter quelque chose à nos souhaits, c'est qu'elle devienne encore plus commune.

Après avoir parcouru succinctement tous les objets qui ont un rapport direct à la culture de l'esprit, nous parlerons plus brievement encore des exercices propres à rendre les corps robustes, vigoureux & adroits.

Danse. La Danse a particulierement l'avantage de poser le corps dans l'état d'équilibre le plus propre à la souplesse & à la légereté. L'expérience nous a démontré que ceux qui s'y sont appliqués, exécutent avec beaucoup plus de facilité & de promtitude tous les mouvemens de l'exercice militaire.

Escrime. L'Escrime ne doit pas non plus être négligée ; outre qu'elle est quelquefois malheureusement nécessaire, il est certain que ses mouvemens vifs & impétueux augmentent la vigueur & l'agilité. C'est ce qui nous fait penser qu'on ne doit pas la borner à l'exercice de l'épée seule, mais qu'on fera bien de l'étendre au maniement des armes, même qui ne sont plus en usage, telles que le fléau, le bâton à deux bouts, l'épée à deux mains, &c. Il ne faut regarder comme inutile rien de ce qui peut entretenir le corps dans un exercice violent, qui pris avec la modération convenable, peut être considéré comme le pere de la santé.

Art de nager. Il est surprenant que les occasions & les dangers n'ayent pas fait de l'art de nager une partie essentielle de l'éducation. Il est au moins hors de doute que c'est une chose souvent utile, & quelquefois nécessaire aux militaires. On en sent trop les conséquences, pour négliger un avantage qu'il est si facile de se procurer.

Manége. Il nous reste à parler du Manége & de ses parties principales. Sans entrer dans un détail superflu, nous nous contenterons d'observer que si l'art de monter à cheval est utile à tout le monde, il est essentiel aux militaires, mais plus particulierement à ceux qui seroient destinés au service de la cavalerie.

Il est aisé de concevoir tout l'avantage qu'il y auroit à avoir beaucoup d'officiers assez instruits dans ce genre, pour former eux-mêmes leurs cavaliers. Ce soin n'est point du tout indigne d'un homme de guerre. Ce n'est que par une bisarrerie fort singuliere, que quelques personnes y ont attaché une idée opposée. Elle est trop ridicule pour mériter d'être refutée ; le sentiment des autres nations sur cet article est bien différent. On en viendra peut-être un jour à imiter ce qui se pratique chez plusieurs ; nous nous en trouverions sûrement mieux.

Nous ne parlerons point de l'utilité qu'il y a d'avoir beaucoup de bons connoisseurs en chevaux ; cela n'est ignoré de personne. Ce qu'il y a de certain, c'est que le Roi a fait choix de ce qu'on connoît de plus habile pour former des écuyers capables de remplir ses vûes, en les attachant à son école militaire. On peut juger par-là que cette partie de l'éducation sera traitée dans les grands principes, & qu'on est fondé à en concevoir les plus grandes espérances.

Après avoir indiqué l'objet & la méthode des études de l'école royale militaire, il ne nous reste plus qu'à donner un petit détail de ce qui compose l'hôtel ; & c'est ce que nous ferons en peu de mots.

Par une disposition particuliere de l'édit de création, le secrétaire d'état ayant le département de la guerre ; est sur-intendant né de l'établissement ; rien n'est plus naturel ni plus avantageux à tous égards. Le Roi n'a pas jugé à-propos qu'il y eût de gouverneur dans l'établissement provisoire qui subsiste ; Sa Majesté s'est réservé d'en nommer un quand il sera tems. C'est quant à-présent un lieutenant de roi, officier général, qui y commande ; les autres officiers sont un major, deux aides-major, & un sous-aide-major. Il y a outre cela un capitaine & un lieutenant à la tête de chaque compagnie d'éleves : on imagine bien que le choix en a été fait avec la plus grande attention. Ce sont tous des militaires, aussi distingués par leurs moeurs, que par leurs services. Les sergens, les caporaux, & les anspessades de chaque compagnie, sont choisis parmi les éleves mêmes, & cette distinction est toûjours le prix du mérite & de la sagesse.

Il y a tous les jours un certain nombre d'officiers de piquet. Leur fonction commence au lever des éleves ; & de ce moment jusqu'à ce qu'ils soient couchés, ils ne sortent plus de dessous leurs yeux. Ces officiers président à tous les exercices, & y maintiennent l'ordre, le silence, & la subordination. On doit convenir qu'il faut beaucoup de patience & de zèle pour soûtenir ce fardeau. On juge aisément de ce que doivent être les fonctions de l'état-major, sans que nous entrions à cet égard dans aucun détail.

Nous venons de dire que les éleves sont continuellement sous les yeux de quelqu'un : la nuit même n'en est pas exceptée. A l'heure du coucher, l'on pose des sentinelles d'invalides dans les salles où sont distribuées leurs chambres une à une ; & toute la nuit il se fait des rondes, comme dans les places de guerre. On peut juger par cette attention, du soin singulier que l'on a de prévenir tout ce qui pourroit donner occasion au moindre reproche. C'est dans la même vûe qu'un des premiers & des principaux articles des réglemens, porte une défense expresse aux éleves d'entrer jamais, sous quelque prétexte que ce soit, dans les chambres les uns des autres, ni même dans celles des officiers & des professeurs, sous peine de la prison la plus sévere.

On sent bien que nous ne pouvons pas entrer dans le détail de ces réglemens ; il y en a de particuliers pour les officiers, pour les éleves, pour les professeurs & maîtres, pour les commensaux de l'hôtel, pour les valets de toute espece. Chacun a ses regles prescrites ; elles ont été rédigées par le conseil de l'hôtel, dont nous parlerons après avoir dit un mot de ce qui compose le reste de l'établissement.

L'intendant est chargé de l'administration générale des biens de l'école royale militaire, sous les ordres du sur-intendant ; c'est lui qui dirige aussi la partie oeconomique : il a sous ses ordres un contrôleur-inspecteur général, & un sous-contrôleur, qui lui rendent compte ; ceux-ci sont chargés du détail, & ont sous eux un nombre suffisant d'employés. C'est aussi l'intendant qui expédie les ordonnances sur le thrésorier, pour toutes les dépenses de l'hôtel, de quelque nature qu'elles soient. Ce thrésorier ne rend compte qu'au conseil d'administration de l'hôtel.

Le Roi a jugé à-propos d'établir dans son école militaire un directeur général des études : ses fonctions se devinent aisément.

Il y a un professeur ou un maître, pour chaque science ou art dont nous avons parlé. Ils ont chacun un nombre suffisant d'adjoints, dont ils font eux-mêmes le choix. Cette regle étoit nécessaire pour établir la subordination & l'uniformité dans les instructions ; les uns & les autres dans la partie qui leur est confiée, ne reçoivent d'ordres que du directeur général des études.

Le conseil est composé du ministre de la guerre sur-intendant, du lieutenant de roi commandant, de l'intendant, & du directeur des études. Un secrétaire du conseil de l'hôtel y tient la plume.

Le Roi, par une ordonnance particuliere, a fixé trois sortes de conseils dans l'école royale militaire ; un conseil d'administration, un conseil d'oeconomie, & un conseil de police.

Dans le premier qui se tient tous les mois, & auquel préside toûjours le ministre, on traite de toutes les affaires qui concernent l'administration générale de l'établissement ; on y entend les comptes du thrésorier ; le ministre y confirme les délibérations qui ont été faites dans son absence par le conseil d'économie & de police, &c.

Le conseil d'économie est particulierement destiné à régler tout ce qui a rapport aux fournitures, aux dépenses courantes, &c. car il est bon d'observer, que quoique la partie économique soit dirigée par l'intendant de l'hôtel, il ne passe aucun marché, ni n'alloue aucune dépense qui ne soit visée & arrêtée au conseil d'économie, & ratifiée ensuite par le ministre au conseil d'administration.

Le conseil de police a principalement pour objet de réprimer & de punir les fautes des éleves. Les officiers n'ont d'autre autorité sur eux, que celle de les mettre aux arrêts ; cette précaution étoit nécessaire pour éviter ces petites prédilections, qui ne sont que trop communes dans les éducations ordinaires. L'officier rapporte la faute par écrit, & le conseil prononce la punition. Les hommes sont si sujets à se laisser prendre par l'extérieur, qu'on ne doit pas être surpris qu'il en impose aux enfans. D'ailleurs en fermant la porte au caprice & à l'humeur, cela leur donne une idée de justice qu'on ne peut leur rendre respectable de trop bonne-heure. Au reste on a retranché de l'école militaire toutes ces punitions, qui pour être consacrées par l'usage, n'en deshonorent pas moins l'humanité. Si des remontrances sensées & raisonnables ne suffisent pas, il est assez de moyens de punir séverement, sans en venir à ces extrémités qui abaissent l'ame, au lieu d'élever le courage. Nous avons fait usage, avec le plus grand succès, de la privation même de l'étude & des exercices : ce ne peut être l'effet que d'une grande émulation. Raisonnons toûjours avec les enfans, si nous voulons les rendre raisonnables.

C'est à-peu-près là le plan du plus bel établissement du monde. Il est digne de toute la grandeur du Monarque ; la postérité y reconnoîtra le fruit le plus précieux de sa bonté & de son humanité ; & la noblesse de son royaume, élevée par ses soins, perpétuée par ses bienfaits, lui consacrera des jours & des talens, qu'elle aura l'honneur & la gloire de tenir du plus grand & du meilleur des rois.

Cet article nous a été donné par M. PARIS DE MEYZIEU ; directeur général des études, & intendant de l'école royale militaire, en survivance de M. PARIS DU VERNEY, conseiller d'état.

ECOLE D'ARTILLERIE, (Art. milit.) ce sont des écoles établies par le roi, pour l'instruction des officiers & des soldats de Royal Artillerie. Voici un précis de ce qui concerne ces écoles.

Le Roi ayant voulu former un seul corps de différentes troupes qui dépendoient de l'artillerie, a partagé ce corps en cinq bataillons, comme on peut le voir au mot ARTILLERIE, qui furent placés à Metz, Strasbourg, Grenoble, Lafere, & Perpignan : ce dernier a depuis été envoyé à Besançon.

Sa Majesté a établi des écoles de théorie & de pratique dans chacune de ces villes.

L'école de théorie se tient trois jours de la semaine le matin, depuis huit heures jusqu'à onze. Messieurs les officiers, à commencer par les capitaines en second, lieutenans, sous-lieutenans, & cadets, sont obligés de s'y trouver, aussi-bien qu'un grand nombre d'officiers d'artillerie, qui sont entretenus dans chaque école, dans lesquelles on veut bien recevoir les jeunes gens de famille volontaires dans l'artillerie, ou Royal Artillerie, pour y profiter des instructions, & remplir les emplois vacans, quand on les en juge dignes.

L'on commande tous les jours de mathématiques un capitaine en premier, pour présider à l'école, afin d'y maintenir le bon ordre ; il y a aussi une sentinelle à la porte, pour empêcher que pendant la dictée l'on ne fasse du bruit dans le voisinage. Ces dictées sont remplies par des traités d'arithmétique, d'algebre, de géométrie, des sections coniques, de trigonométrie, de méchanique, d'hydraulique, de fortification, de mines, de l'attaque & de la défense des places, & de mémoires sur l'artillerie.

Comme, suivant l'ordonnance du Roi, il ne peut être mis à la tête des bataillons du régiment Royal Artillerie, soit pour lieutenant-colonel, major, ou capitaine, que des officiers élevés dans le corps, & que les officiers d'artillerie qui sont aux écoles ne se ressentent des graces du grand-maître de l'artillerie, qu'autant qu'ils s'attachent à s'instruire des choses qu'on enseigne, il se fait un examen tous les six mois par le professeur de mathématiques, en présence des commandans de l'artillerie & du bataillon, où les officiers sont interrogés les uns après les autres sur toutes les parties du cours de mathématiques, dont ils démontrent les propositions qui leur sont demandées ; & après qu'ils ont satisfait à l'examen, le professeur dicte publiquement l'apostille de celui qui a été examiné ; & comme l'inégalité des âges & des génies, & même de la bonne ou mauvaise volonté de la plûpart, peut faire beaucoup de différence dans un nombre de près de cent officiers qu'il y a dans chaque école, l'état de l'examen est divisé en trois classes. Dans la premiere sont ceux qui se distinguent le plus par leur application : dans la seconde, ceux qui font de leur mieux : & dans la troisieme, ceux dont on n'espere pas grand'chose. Cet état est ensuite envoyé à la cour, qui a par ces moyens une connoissance exacte des progrès de chacun.

Pour l'école de pratique qui se fait les trois autres jours, où l'on n'enseigne point de théorie ; elle consiste principalement à exercer les canonniers, les bombardiers, les mineurs, & les sappeurs, à tirer du canon, jetter des bombes, à apprendre les manoeuvres de l'artillerie, qui sont proprement des pratiques de méchanique ; à construire des ponts sur des rivieres, avec la même promtitude qu'on les fait à l'armée ; à conduire des galeries de mines & de contre-mines, des tranchées & des sappes. Comme tous ces exercices ont pour principal objet l'art d'attaquer & de défendre les places, l'on a élevé dans chaque école un front de fortification, accompagné des autres ouvrages détachés d'une grandeur suffisante pour être attaqués & défendus, comme dans une véritable action ; ce qui s'exécute par un siége que l'on fait tous les deux ans, qui dure deux ou trois mois de l'été.

C'est ainsi que joignant la théorie à la pratique dans les écoles, chacun travaille à se perfectionner dans le métier de la guerre. Voyez la préface du cours de mathématique de M. Belidor, le réglement entier ou le plan d'étude de ces écoles, dans le code militaire de M. Briquet, ou dans le premier volume des mémoires d'artillerie de Saint-Remi, troisieme édition. (Q)

ECOLE, (Archit.) c'est un bâtiment composé de grandes salles, où des professeurs donnent publiquement des leçons sur les Mathématiques, la Guerre, l'Artillerie, la Marine, la Peinture, l'Architecture, &c. Il differe de l'académie, en ce que celle-ci est un lieu où s'assemblent des hommes choisis pour leur savoir & leur expérience, pour concourir ensemble au progrès des Sciences & des Arts (voyez ACADEMIE) ; au lieu qu'une école est le lieu où s'enseignent ces mêmes sciences & ces mêmes arts, par des hommes reconnus capables chacun en son genre. C'est ainsi qu'en 1740, fut établie celle de M. Blondel, rue des Cordeliers, à-présent rue de la Harpe à Paris ; établissement qui fut approuvé le 6 Mai 1743, par l'académie royale d'Architecture, & autorisé par le ministere en 1750.

L'étude de l'Architecture étant l'objet principal de cette école, M. Blondel y enseigne tout ce qui regarde l'art de bâtir relativement à la théorie & à la pratique, & de plus, toutes les parties des arts & des sciences qui ont rapport à l'Architecture. Il fait choix des professeurs les plus habiles, pour montrer les mathématiques, la coupe des pierres, la perspective, le dessein, tant pour la figure, que pour le paysage & l'ornement ; de sorte que chaque éleve intelligent peut marcher à pas égal, de la connoissance des Sciences à celle des beaux Arts, de la partie du goût à celle des principes élémentaires, & de la spéculation à l'expérience.

Par ce moyen, ceux qui se destinent en entrant dans cette école à un genre particulier, se trouvent munis, lorsqu'ils en sortent, des connoissances générales des autres parties ; connoissances qui leur assûrent de plus grands succès dans la profession qu'ils ont choisie.

Quant à la méthode que l'on suit dans les leçons d'Architecture, l'on commence par développer les élémens de l'art ; puis on les fait appliquer à des compositions faciles, qui excitent à de plus grands efforts dans la théorie ; & lorsque les éleves sont en état de découvrir, par l'aspect de nos monumens, la source des beautés ou des licences qu'on y remarque, ils travaillent à des productions plus importantes, qu'on leur facilite en les aidant des meilleures leçons, de démonstrations convaincantes, & de manuscrits ; par-là on leur applanit les difficultés qu'entraîne la nécessité de concilier la construction, la distribution, & la décoration, & qui se rencontrent infailliblement, lorsqu'on veut marcher avec sûreté dans la carriere d'un art si vaste & si étendu. Après être entré dans la discussion des opinions des anciens & des modernes, chacun des éleves est envoyé pendant la belle saison dans les bâtimens que l'on construit dans les différens quartiers de cette capitale, pour qu'il acquerre les connoissances de pratique, la partie du détail, & l'oeconomie du bâtiment.

Pour approcher de plus en plus leurs études du point de perfection où l'on voudroit les porter ; au retour des atteliers, ils concourent tour-à-tour plusieurs ensemble, à qui remplira le mieux divers programmes qui leur sont donnés ; les uns pour l'architecture, les autres pour les mathématiques ; ceux-ci pour le dessein, ceux-là pour la coupe des pierres ; & on décerne un prix à ceux qui ont réussi avec le plus de succès dans chaque genre. Ce prix consiste en une médaille, qui leur est distribuée en présence de nombre d'amateurs, d'académiciens, & d'artistes du premier ordre, lesquels se font un plaisir de seconder l'émulation qu'on voit regner dans cette école, en décidant du mérite des ouvrages qui ont concouru, & en adjugeant eux-mêmes les prix qui sont distribués en leur présence, & d'après leur suffrage.

Un établissement si intéressant a paru encore insuffisant à son auteur. Pour le rendre plus utile, & les connoissances de l'Architecture plus universelles, il a fondé dans cette école douze places gratuites pour autant de jeunes citoyens qui, favorisés de la nature plus que de la fortune, annoncent d'heureuses dispositions, & des talens décidés pour former des sujets à l'état ; & il a ouvert plusieurs cours publics, qu'il donne régulierement ; & pour que ses leçons devinssent utiles à tous, il a envisagé cet art sous trois points de vûe, savoir les élémens, la théorie, & la pratique ; & en conséquence tous les jeudis & samedis de chaque semaine, depuis trois heures après midi jusqu'à cinq, il donne un cours élémentaire d'Architecture spéculative, composé de quarante leçons, destinées pour les personnes du premier ordre, qui ont nécessairement besoin de faire entrer les connoissances de cet art dans le plan de leur éducation. Après ces quarante leçons, ils sont conduits par l'auteur dans les édifices de réputation, pour apprendre à discerner l'excellent, le bon, le médiocre, & le défectueux. Ce cours est renouvellé successivement, & il est toûjours ouvert par un discours, qui a pour objet quelque dissertation importante sur l'Architecture, ou sur les Arts en général.

Tous les dimanches de l'année, après midi & à la même heure, il donne un cours de théorie sur l'Architecture, dans lequel il explique & démontre avec soin, & dicte avec une sorte d'étendue les principes fondamentaux de l'art à l'usage des jeunes architectes, peintres, sculpteurs, graveurs, décorateurs, & généralement de tous les entrepreneurs de bâtimens, qui étant fort occupés pendant toute la semaine dans leurs atteliers, se trouveroient privés de ces leçons utiles, s'ils ne pouvoient les prendre le jour de leur loisir.

Enfin tous les dimanches matin, il donne un cours de Géométrie pratique, de principes d'Architecture & de dessein, aux artisans, qui reçoivent tous les leçons dont ils ont besoin relativement à leur profession, soit pour la Maçonnerie, la Charpenterie, la Serrurerie, la Menuiserie, &c.

Ces différens exercices sont aussi ouverts en faveur de ceux qui ont besoin du dessein en particulier ; tels que les Horlogers, Ciseleurs, Fondeurs, Orfévres, &c. qui y trouvent les instructions convenables & nécessaires pour perfectionner leur goût & leurs talens. (P)

ECOLE, (Peint.) ce terme est ordinairement employé pour signifier la classe, ou la suite des Peintres qui se sont rendus célebres dans un pays, & en ont suivi le goût ; cependant on se sert aussi quelquefois du mot d'école, pour désigner les éleves d'un grand peintre, ou ceux qui ont travaillé dans sa maniere : c'est pourquoi on dit dans ce dernier sens, l'école de Raphael, des Carraches, de Rubens, &c. Mais en prenant le mot d'école dans sa signification la plus étendue, on compte huit écoles en Europe ; savoir, l'école romaine, l'école florentine, l'école lombarde, l'école vénitienne, l'école allemande, l'école flamande, l'école hollandoise, & l'école françoise.

Rassemblons sous chacune les principaux artistes qu'elles ont produit ; leur histoire tient à celle de l'art même, & n'en peut être détachée. Article de M(D.J.)

ECOLE ALLEMANDE, (Peint.) les ouvrages de cette école se caractérisent à une représentation fidele de la nature, telle qu'on la voit avec ses défauts, & non comme elle pourroit être dans sa pureté. Il semble de-là que les peintures de l'école allemande ne doivent pas différer de celles des Hollandois & des Flamands, à qui l'on reproche également de représenter la nature sans l'annoblir ; cependant il regne encore à cet égard une grande distance pour le mérite entre les ouvrages des uns & des autres. Les scenes champêtres, les fêtes de village, les bambochades, & autres petits sujets de ce genre, traités par les peintres allemands, n'ont point généralement cette touche, cette expression, cette élégance, cet esprit, ce caractere de vérité, cette naïveté pleine de charmes, enfin ce fini précieux, qu'on trouve dans les ouvrages des peintres des Pays-bas. Je parle ici en général, & non pas sans exception.

Durer, (Albert) doüé d'un génie vaste, qui embrassoit tous les arts, naquit à Nuremberg en 1470, & mourut dans la même ville en 1528. Albert Durer, tel que je viens de le dépeindre, jetta les fondemens de l'école allemande, & se rendit extrêmement célebre par ses premiers ouvrages. Les souverains rechercherent ses tableaux avec empressement, & le comblerent d'éloges, d'honneurs, & de biens. Les estampes de ce fameux maître devinrent même précieuses aux peintres italiens, qui en tirerent un grand avantage. Cet homme illustre a gravé de grands morceaux en bois & en cuivre. On a aussi gravé d'après lui. On sait qu'Albert Durer a écrit sur la Géométrie, la Perspective, les Fortifications, & les proportions du corps humain.

Holbein, (Jean) né à Bâle en 1498, mort à Londres en 1554. Ce peintre célebre que je mets dans la classe des peintres allemands, quoiqu'il soit né en Suisse, n'eût pour maître que son pere ; mais secondé d'un heureux génie, il parvint à s'élever au rang des grands artistes dans les premiers ouvrages qu'il produisit. Il travailloit également en miniature, à goüache, en détrempe, & à huile. Il s'est immortalisé par les ouvrages de sa main, qu'on voit à Bâle & à Londres. S'ils ne sont pas comparables pour la Poésie aux tableaux des éleves de Raphael, du moins leur sont-ils supérieurs pour le coloris.

Rothenamer, (Jean) naquit à Munich en 1564, développa ses talens dans son séjour en Italie, & s'est rendu célebre par plusieurs ouvrages, au nombre desquels on met son tableau du banquet des dieux, qu'il fit pour l'empereur Rodolphe II, le bal des nymphes qu'il peignit pour Ferdinand duc de Mantoue, & son tableau de tous les Saints, qu'on voit à Augsbourg. Sa maniere tient du goût flamand & du goût vénitien ; ses airs de têtes sont gracieux, son coloris est brillant, son travail est assez fini ; mais on lui reproche de manquer de correction dans le dessein.

Elshaimer, (Adam) né à Francfort en 1574, mort à Rome en 1620. Sa composition est ingénieuse, & son travail d'un grand fini ; il n'a presque traité que de petits sujets, & représentoit admirablement des effets de nuit, & des clairs de Lune ; sa touche est spirituelle & gracieuse ; il entendoit très-bien le clair obscur, & ses figures sont rendues avec beaucoup de goût & de vérité. Ses tableaux sont rares & précieux.

Bachuysen, (Ludolphe) né à Embden en 1631, mourut en 1709. Cet artiste rendit la nature avec une grande précision ; il a représenté des marines, & sur-tout des tempêtes, avec beaucoup d'intelligence.

Netscher, (Gaspard) né à Prague en 1636, mort à la Haye en 1684, s'est distingué par le portrait, par son art à traiter de petits sujets, & par un talent singulier, à peindre les étoffes & le linge. Sa coûtume étoit de répandre sur ses tableaux un vernis, avant que d'y mettre la derniere main ; il remanioit ensuite les couleurs, les lioit, & les fondoit ensemble.

Mignon, (Abraham) né à Francfort en 1640, mort en 1679 : c'est le Van-Huysum de l'école allemande. Ses ouvrages sont précieux par l'art avec lequel il représentoit les fleurs dans tout leur éclat, & les fruits avec toute leur fraîcheur ; par le choix qu'il en faisoit, par sa maniere ingénieuse de les groupper, par son intelligence du coloris qui paroît transparent & fondu sans sécheresse, enfin, par son talent à imiter la rosée & les gouttes d'eau que la nature répand sur les fleurs & les fruits. Ce charmant artiste a laissé deux filles, qui ont peint dans son goût. Les Hollandois font grand cas des ouvrages du pere, & les ont enlevés tant qu'ils ont pû.

Merian, (Marie Sibille) née à Francfort en 1647, morte à Amsterdam en 1717, est célebre par son goût pour l'histoire des insectes, par l'intelligence avec laquelle elle a su les dessiner & les peindre, par ses voyages dans les Indes à ce sujet, & enfin par ses ouvrages, imprimés avec figures qui en ont été la suite.

Kneller, (Godefroi) né à Lubeck en 1648, mort à Londres en 1717 ; il s'est rendu célebre en Angleterre, & s'est enrichi dans le portrait. Il a fait aussi quelques tableaux d'histoire, où regnent une touche ferme sans dureté, & un coloris onctueux. Le fond de ces tableaux est pour l'ordinaire orné de paysages ou d'architecture.

Klingstet, né à Riga en 1657, mort à Paris en 1734, a excellé dans la miniature. Ses ouvrages sont pour l'ordinaire à l'encre de la Chine. Il a donné dans des sujets extrêmement libres. Article de M(D.J.)

ECOLE FLAMANDE, (Peint.) On distingue les ouvrages de cette école & de celle de Hollande, à une parfaite intelligence du clair-obscur, à un travail fini sans sécheresse, à une union savante de couleurs bien assorties, & à un pinceau moëlleux. Pour ses défauts, ils lui sont communs avec ceux de l'école hollandoise. C'est grand dommage que les peintres de ces deux écoles, imitateurs trop serviles de la Nature, l'ayent rendue telle qu'elle étoit, & non comme elle pouvoit être ; mais ces reproches ne tombent point sur certains grands maîtres, & singulierement sur Rubens & Vandeyk.

Hubert & Jean Van-Eyck, peuvent être regardés comme les fondateurs de l'école flamande. Jean, qu'on appella depuis Jean de Bruges, du nom de cette ville où il s'étoit retiré, y trouva dans le xjv. siecle le secret admirable de la peinture à huile, qu'il communiqua à Antoine de Messine, & celui-ci le fit passer en Italie. Voyez PEINTURE A HUILE, ECOLE ROMAINE, ECOLE VENITIENNE.

Steenwyck, né en Flandres vers l'an 1550, mort en 1603, peignoit à merveille les perspectives intérieures des églises : ses effets de lumieres sont admirables, & ses tableaux très-finis : Péternefs fut son éleve.

Bril, (Paul) né à Anvers en 1554, mourut à Rome en 1626. Son goût le conduisit en Italie, pour y connoître les ouvrages des meilleurs maîtres. Ses paysages, dans lesquels il a excellé, sont sur-tout recommandables par les arbres, les sites & les lointains charmans ; par un pinceau moëlleux, une touche legere, une maniere vraie : Annibal Carrache se plaisoit quelquefois à y mettre des figures de sa main. Paul Bril peignit aussi dans sa vieillesse des paysages sur cuivre, qui sont précieux par leur fini & leur délicatesse. Ses desseins sont fort recherchés, on y remarque une touche spirituelle & gracieuse.

Pourbus le fils, (François) né à Anvers vers l'an 1560, mort à Paris en 1622, a parfaitement réussi dans le portrait, & a traité quelques sujets d'histoire avec succès. Il a mis de la noblesse & de la vérité dans ses expressions ; son coloris est bon, ses draperies bien jettées, & ses ordonnances assez bien entendues. On voit dans l'hôtel de ville de Paris deux tableaux de sa main, représentans, l'un le prevôt des marchands & les échevins à genoux aux piés de Louis XIII. encore enfant, l'autre la majorité de ce prince. Le portrait en grand d'Henri IV. qu'on voit au palais royal, est peint par ce maître.

Breugel, (Jean) surnommé Breugel de velours, parce qu'il s'habilloit de cette étoffe, est né en 1575, & mort en 1632. Il étoit fils de Pierre Breugel le vieux, & le surpassa de beaucoup. Ce charmant artiste a fait des paysages admirables, dans lesquels il y a souvent des fleurs, des fruits, des animaux & des voitures représentés avec une intelligence singuliere. Il a aussi peint en petit des sujets d'histoire. Sa touche est pleine d'esprit, ses figures sont correctes, & ses ouvrages d'un fini qui ne laisse rien à desirer. Ses desseins ne sont pas moins précieux que ses tableaux. Il se servoit du pinceau avec une adresse infinie, pour feuiller les arbres.

Breugel, (Pierre) son frere, surnommé le jeune, a suivi un autre goût ; les sujets ordinaires de ses tableaux sont des incendies, des feux, des siéges, des tours de diables & de magiciens. Ce genre de peinture, dans lequel il excelloit, l'a fait surnommer Breugel d'enfer.

Rubens (Pierre-Paul) originaire d'Anvers, d'une très-bonne famille, naquit à Cologne en 1577, & mourut à Anvers en 1640. C'est le restaurateur de l'école flamande, le Titien & le Raphaël des Pays-bas. On connoît sa vie privée ; elle est illustre, mais nous la laissons à part.

Un goût dominant ayant porté Rubens à la Peinture, il le perfectionna en Italie, & y prit une maniere qui lui fut propre. Son génie vaste le rendit capable d'exécuter tout ce qui peut entrer dans la riche composition d'un tableau, par la connoissance qu'il avoit des Belles Lettres, de l'Histoire & de la Fable. Il inventoit facilement, & son imagination lui fournissoit plusieurs ordonnances également belles. Ses attitudes sont variées, & ses airs de têtes sont d'une beauté singuliere. Il y a dans ses idées une abondance, & dans ses expressions une vivacité surprenante. Son pinceau est moëlleux, ses touches faciles & legeres ; ses carnations fraîches, & ses draperies jettées avec art.

Il a traité supérieurement l'Histoire ; il a ouvert le bon chemin du coloris, n'ayant point trop agité ses teintes en les mêlant, de peur que venant à se corrompre par la grande fonte de couleurs, elles ne perdissent trop leur éclat. D'ailleurs la plûpart de ses ouvrages étant grands, & devant par conséquent être vûs de loin, il a voulu y conserver le caractere des objets & la fraîcheur des carnations. Enfin on ne peut trop admirer son intelligence du clair-obscur, l'éclat, la force, l'harmonie & la vérité qui regnent dans ses compositions.

Si l'on considere la quantité étonnante de celles que cet homme célebre a exécutées, & dont on a divers catalogues, on ne sera pas surpris de trouver souvent des incorrections dans ses figures ; mais quoique la nature entraînât plus Rubens que l'antique, il ne faut pas croire qu'il ait été peu savant dans la partie du dessein ; il a prouvé le contraire par divers morceaux dessinés d'un goût & d'une correction que les bons peintres de l'école romaine ne desavoueroient pas.

Ses ouvrages sont répandus par-tout, & la ville d'Anvers a mérité la curiosité des étrangers par les seuls tableaux de ce rare génie. On vante en particulier singulierement celui qu'elle possede du crucifiement de Notre Seigneur entre les deux larrons.

Dans ce chef-d'oeuvre de l'art, le mauvais larron qui a eu sa jambe meurtrie par un coup de barre de fer dont le bourreau l'a frappé, se soûleve sur son gibet ; & par cet effort qu'a produit la douleur, il a forcé la tête du clou qui tenoit le pié attaché au poteau funeste : la tête du clou est même chargée des dépouilles hideuses qu'elle a emportées en déchirant les chairs du pié à-travers lequel elle a passé. Rubens qui savoit si-bien en imposer à l'oeil par la magie de son clair-obscur, fait paroître le corps du larron sortant du coin du tableau dans cet effort, & ce corps est encore la chair la plus vraie qu'ait peint ce grand coloriste. On voit de profil la tête du supplicié, & sa bouche, dont cette situation fait encore mieux remarquer l'ouverture énorme ; ses yeux dont la prunelle est renversée, & dont on n'apperçoit que le blanc sillonné de veines rougeâtres & tendues ; enfin l'action violente de tous les muscles de son visage, font presque oüir les cris horribles qu'il jette. Réflex. sur la Peint. tome I.

Mais les peintures de la galerie du Luxembourg, qui ont paru gravées au commencement de ce siecle, & qui contiennent vingt-un grands tableaux & trois portraits en pié, ont porté la gloire de Rubens par tout le monde ; c'est aussi dans cet ouvrage qu'il a le plus développé son caractere & son génie. Personne n'ignore que ce riche & superbe portique, semblable à celui de Versailles, est rempli de beautés de dessein, de coloris, & d'élégance dans la composition. On ne reproche à l'auteur trop ingénieux, que le grand nombre de ses figures allégoriques, qui ne peuvent nous parler & nous intéresser ; on ne les devine point sans avoir à la main leur explication donnée par Félibien & par M. Moreau de Mautour. Or il est certain que le but de la peinture n'est pas d'exercer notre imagination par des énigmes ; son but est de nous toucher & de nous émouvoir. Mon sentiment là-dessus, conforme à celui de l'abbé du Bos, est si vrai, que ce que l'on goûte généralement dans les galeries du Luxembourg & de Versailles, est uniquement l'expression des passions. " Telle est l'expression qui arrête les yeux de tous les spectateurs sur le visage de Marie de Medicis qui vient d'accoucher ; on y apperçoit distinctement la joie d'avoir mis au monde un dauphin, à-travers les marques sensibles de la douleur à laquelle Eve fut condamnée ".

Au reste M. de Piles, admirateur de Rubens, a donné sa vie, consultez-la.

Fouquieres (Jacques) né à Anvers vers l'an 1580, mort à Paris en 1621, excellent paysagiste, s'il n'eût pas trop bouché ses paysages, & s'il y eût mis moins de vert. Il étudia quelque tems sous Breugel de velours ; ses peintures ne sont pas si finies, mais elles ne sont pas moins vraies ni moins bien coloriées que celles de son maître.

Krayer, (Gaspard) né à Anvers en 1585, mort à Gand en 1669. Ce maître a peint avec succès des sujets d'Histoire ; on trouve dans ses ouvrages une belle imitation de la Nature, une expression frappante, un coloris séduisant. Krayer a fait un grand nombre de tableaux de chevalet, & de tableaux d'autels ; les villes d'Ostende, de Gand, de Dendermonde, & en particulier de Bruxelles, sont enrichies de ses compositions. Son chef-d'oeuvre est un tableau de plus de vingt piés de haut, qu'on voit dans la galerie de Dusseldorp, dont il fait un des beaux ornemens : l'électeur Palatin l'acheta 60000 livres des moines qui le possédoient. Ce tableau représente la Vierge soûtenue par des Anges, extrêmement bien grouppés. S. André appuyé sur sa croix, admire avec d'autres Saints la gloire de la Mere de Notre Seigneur, &c. Il regne dans cet ouvrage un coloris suave, une grande intelligence du clair-obscur, une belle disposition de figures & d'attitudes.

Snyders, (François) né à Anvers en 1587, mort dans la même ville en 1657, n'a guere été surpassé par personne dans l'art de représenter des animaux. Ses chasses, ses paysages, & les tableaux où il a peint des cuisines, sont aussi fort estimés. Sa touche est legere, ses compositions variées, & son intelligence des couleurs donne encore du prix à ses ouvrages. Cet artiste a gravé un livre d'animaux.

Jordaans, (Jacques) né à Anvers en 1594, mort dans la même ville en 1678, est un des plus grands peintres de l'école flamande ; son pinceau peut être comparé à celui de Rubens même. Les douze tableaux de la Passion de Notre Seigneur, qu'il fit pour Charles Gustave roi de Suede, sont très-estimés. Le tableau de quarante piés de haut, qu'il peignit à la gloire du prince Frédéric Henri de Nassau, est un ouvrage magnifique. Ce maître a aussi excellé dans des sujets plaisans : on connoît son morceau du roi-boit. Enfin il embrassoit par ses talens tous les genres de Peinture.

Vandeyk, (Antoine) né à Anvers en 1599, mort à Londres en 1641, comblé de faveurs & de bienfaits par Charles I. Vandeyk est le second peintre de l'école flamande, & le roi du portrait. On reconnoît dans toutes ses compositions les principes par lesquels Rubens se conduisoit. Il a fait aussi des tableaux d'Histoire extrêmement estimés. Voyez, par exemple, sur son tableau de Belisaire, les réflexions de M. l'abbé du Bos.

Braur ou Brower, né à Oudenarde en 1608, mort à Anvers en 1640. Il a travaillé dans le goût de Téniers avec un art infini. Les sujets ordinaires de ses ouvrages, sont des scenes plaisantes de paysans. Il a représenté des querelles de cabaret, des filous joüant aux cartes, des fumeurs, des yvrognes, des noces de village, &c. Etant en prison à Anvers, il peignit avec tant de feu & de vérité des soldats espagnols occupés à joüer, que Rubens ayant vû ce tableau, en fut frappé, en offrit aussi-tôt 600. flor. & employa son crédit pour obtenir la liberté de Braur. Les tableaux de cet artiste sont rares ; il donnoit beaucoup d'expression à ses figures, & rendoit la nature avec une vérité frappante. Il avoit une grande intelligence des couleurs ; sa touche est d'une legereté & d'une finesse peu communes : enfin il étoit né peintre.

Téniers le jeune, (David) naquit à Anvers en 1610, & mourut dans la même ville en 1694. C'est un artiste unique en son genre ; ses paysages, ses fêtes de villages, ses corps-de-garde, tous ses petits tableaux, & ceux qu'on nomme des après-soupers, parce qu'il les commençoit & les finissoit le soir même, font les ornemens des cabinets des curieux.

Louis XIV. n'aimoit point le genre de peinture de Téniers ; il appelloit les tableaux de cet artiste, des magots : aussi il n'y a dans la collection du Roi qu'un tableau de ce peintre, représentant les oeuvres de miséricorde ; mais M. le duc d'Orléans en possede plusieurs. On a beaucoup gravé d'après les ouvrages de Téniers : il a lui-même gravé divers morceaux. Ses desseins sont fort recherchés, pour l'esprit & la legereté qui y brillent. Enfin aucun peintre n'a mieux réussi que lui dans les petits sujets ; son pinceau étoit excellent ; il entendoit très-bien le clair-obscur, & il a surpassé tous ses rivaux dans la couleur locale : mais Téniers, lorsqu'il a voulu peindre l'Histoire, est demeuré au-dessous du médiocre. Il réüssissoit aussi mal dans les compositions sérieuses, qu'il réüssissoit bien dans les compositions grotesques ; ainsi un corps-de-garde de ce peintre nous attache bien plus qu'un tableau d'Histoire de sa main.

Van-der-Meer, (Jean) né à Lille en 1627, avoit, ainsi que son frere, dit le jeune (de Joughe), un talent supérieur pour peindre des vûes de mer, des paysages & des animaux. Le jeune Van-der-Meer excelloit en particulier à peindre des moutons, dont il a représenté la laine avec un art séduisant. Tout est fondu & d'un accord parfait dans ses petits tableaux.

Van-der-Meulen, (Antoine-François) né à Bruxelles en 1634, mourut à Paris en 1690. Il avoit un talent singulier pour peindre les chevaux ; sa touche est pleine d'esprit, & approche de celle de Téniers. Ce maître est non-seulement connu par ces charmans paysages, mais encore par de grands tableaux qui font l'ornement de Marly & des autres maisons royales. Ses tableaux particuliers sont des chasses, des siéges, des combats, des marches ou des campemens d'armées.

Vleughels, (Le chevalier) né en Flandres vers le milieu du dernier siecle ; cultiva la Peinture dès sa tendre jeunesse, vint en France, & se rendit ensuite en Italie, où ses talens, son esprit & son savoir le firent nommer par le roi, directeur de l'académie de S. Luc établie à Rome. Il n'a guere peint que de petits tableaux de chevalet ; mais ses compositions sont ingénieuses, & il s'est particulierement attaché à la maniere de Paul Veronese. Article de M(D.J.)

ECOLE FLORENTINE, (Peint.) Les peintres de cette école, qui mettent à leur tête Michel-Ange & Léonard de Vinci, se sont rendus recommandables par un style élevé, par une imagination vive & féconde, par un pinceau en même tems hardi, correct & gracieux. Ceux qui sont sensibles au coloris, reprochent également aux peintres de Florence, comme à ceux de Rome, d'avoir ordinairement négligé cette partie, qui rend le peintre le plus parfait imitateur de la nature. Voyez ECOLE ROMAINE.

Les beaux-Arts éteints dans l'Italie par l'invasion des Barbares, franchirent en peu de tems un long espace, & sauterent de leur levant à leur midi. Le sénat de Florence fit venir des peintres de la Grece, pour rétablir la Peinture oubliée, & Cimabué fut leur premier disciple dans le xiij. siecle ; ainsi l'on vit paroître en Toscane, dans la patrie de Léon X. la premiere lueur de ce bel Art, qui avoit été couvert d'épaisses ténebres pendant près de mille ans ; mais il jetta bientôt la plus éclatante lumiere.

Cimabué, né à Florence en 1213, & mort en 1294, eut donc la gloire d'être le restaurateur de la Peinture en Italie. Il a peint à fresque & à détrempe, car on sait que la peinture à l'huile n'étoit pas trouvée. On voyoit encore à Florence dans le dernier siecle, des restes de la peinture à fresque de Cimabué.

Léonard de Vinci, né de parens nobles dans le château de Vinci près de Florence en 1455, mourut à Fontainebleau entre les bras de François I. en 1520. Cet homme célebre étoit un de ces heureux génies qui découvrent de bonne heure les plus grands talens pour leur profession. Il a la gloire d'être le premier, depuis la renaissance des Arts, qui ait immortalisé son nom dans la Peinture. Il poussa la pratique presqu'aussi loin que la théorie, & se montra tout ensemble grand dessinateur, peintre judicieux, expressif, naturel, plein de vérité, de graces & de noblesse. Au bout de quelques années d'étude il peignit un Ange si parfaitement dans un tableau de Verrochio son maître, que celui-ci confondu de la beauté de cette figure, qui effaçoit toutes les siennes, ne voulut plus manier le pinceau.

La Cêne de Notre Seigneur, que Léonard de Vinci représenta dans le réfectoire des Dominicains de Milan, étoit un ouvrage si magnifique par l'expression, que Rubens qui l'avoit vû avant qu'il fût détruit, reconnoît qu'il est difficile de parler assez dignement de l'auteur, & encore plus de l'imiter : l'estampe que Soëtmans en a gravée, ne rend point les beautés de l'original ; mais on en voit à Paris, à S. Germain l'Auxerrois, une excellente copie, qu'on doit vraisemblablement à François I.

Les tableaux de ce maître se trouvent dispersés dans toute l'Europe, & la plûpart sont des morceaux très-gracieux pour le faire. Il n'est personne qui ne connoisse de nom sa fameuse Gioconde, qui est peut-être le portrait le plus achevé qu'il y ait au monde ; le Roi en est le possesseur.

Les desseins de Léonard de Vinci, à la mine de plomb, à la sanguine, à la pierre noire, & sur-tout a la plume, sont recherchés par les curieux.

Enfin son esprit étoit orné d'un grand nombre de connoissances sur son art, mais on ne peut le loüer du côté du coloris ; il n'a pas connu cette partie de la Peinture, parce que le Giorgion & le Titien n'avoient pas encore produit leurs ouvrages. Les carnations de Léonard sont d'un rouge de lie, & trop de fini dans ses tableaux y répand la sécheresse.

Michel-Ange Buonarotta, de la maison des comtes de Canosses, aussi grand peintre que sculpteur, & aussi grand sculpteur qu'architecte, naquit près d'Arezzo en Toscane l'an 1474, & mourut l'an 1564. Il fera toûjours l'admiration de l'univers, tant que la Peinture, la Sculpture & l'Architecture subsisteront avec honneur.

Ses progrès rapides qui devancerent ses années, lui firent la plus haute réputation ; il se donna des soins incroyables pour l'acquérir, & ne s'occupa toute sa vie qu'à l'étendre. A toutes les sollicitations dont ses parens l'accablerent pour l'engager à se marier, il répondit toûjours qu'il ne vouloit avoir d'autres enfans que ses ouvrages.

Celui qui a fait le plus de bruit dans le monde, est son Jugement universel ; tableau unique en son genre, plein de feu, de génie, d'enthousiasme, de beautés, & de licences très-condamnables. Je n'ai garde de les excuser. Mais à ne considérer que la Peinture en elle-même, il faut convenir que c'est un morceau surprenant, par le grand goût de dessein qui y domine, par la sublimité des pensées, & par des attitudes extraordinaires qui forment un spectacle singulier, frappant & terrible.

Michel-Ange mourut à Rome, rassasié de gloire & d'années. Le duc Côme de Médicis, après l'avoir fait déterrer en secret, fit transporter son corps à Florence, où l'on voit son tombeau en marbre, qui consiste en trois figures d'une grande beauté, la Peinture, la Sculpture, & l'Architecture, toutes trois de la même main, de celle de Michel-Ange. Nous avons aussi trois vies particulieres de ce grand homme, & c'est ce qui m'oblige d'abréger son article.

André del Sarto, né à Florence en 1488, mourut de la peste dans la même ville en 1530. Son pere étoit un Tailleur d'habits, d'où lui est venu le surnom del Sarto. Les sujets de la vie de S. Jean Baptiste, & celle de S. Philippe Bénezzi, qu'on voit à Florence, le placent au rang des célebres artistes. Il étoit grand dessinateur, bon coloriste, entendoit bien le nud, le jet des draperies, & l'art de disposer ses figures.

Il avoit aussi le talent d'imiter les originaux dans la derniere perfection. On sait qu'il fit cette fameuse copie du portrait de Léon X. qui trompa Jules-Romain lui-même, quoique l'original fût de Raphaël son maître, & que Jules en eût fait les draperies. On estime extrêmement les desseins d'André au crayon rouge, & on a beaucoup gravé d'après lui.

Pontorme, (Jacques) Giacomo Carucci, car c'étoit son véritable nom, naquit à Florence en 1493, & mourut dans la même ville en 1556. Il montra dans ses premiers ouvrages un talent supérieur, & ne remplit point dans les derniers, les idées avantageuses qu'il avoit données de lui. Il sortit de son genre, où il acquéroit une grande réputation, pour prendre le goût allemand ; c'est à cette bisarrerie qu'il faut attribuer cette grande différence qui est entre ses premiers ouvrages, fort estimés, & entre ses derniers, dont on ne fait aucun cas ; mais ses desseins sont recherchés. Il employa douze années de soins & de peines à peindre à Florence la chapelle de S. Laurent ; & la contrainte où il mit son génie, à force de limer son travail, lui glaça tellement l'imagination, qu'il ne fit qu'un ouvrage fort médiocre, & se trouva même incapable de l'achever.

Le Rosso, que nous avons nommé maître Roux, naquit à Florence en 1496, & finit ses jours à Fontainebleau en 1531. Ce peintre, qui n'eut de maître que l'étude particuliere des ouvrages de Michel-Ange & du Parmesan, est un des restaurateurs de la Peinture en France, où se trouvent la plus grande partie de ses ouvrages. La galerie de Fontainebleau a été construite sur ses desseins & embellie par ses peintures, par les frises & les ornemens de stuc qu'il y fit. Maître Roux possédoit le clair-obscur, ne manquoit pas de génie dans ses compositions, dans ses expressions & dans ses attitudes ; mais il travailloit de caprice, consultoit peu la nature, & aimoit le bizarre & l'extraordinaire. On a gravé d'après lui, entr'autres pieces, les amours de Mars & de Vénus, qu'il fit pour le poëte Aretin.

Volterre, (Daniel Ricciarelli de) né en 1509 à Volterre, ville de la Toscane, mort à Rome en 1566. Michel-Ange lui montra les secrets de la Peinture, qui lui procurerent beaucoup de gloire & de travail. Les ouvrages qu'il a faits à la Trinité du Mont, sur-tout dans la chapelle des Ursins, sont fort estimés ; mais en particulier sa descente de Croix passe pour un chef-d'oeuvre de l'art, & pour un des plus beaux morceaux qui soient à Rome. On voit aussi une descente de Croix de Volterre dans l'église de l'hôpital de la Pitié à Paris, & une troisieme dans la collection du palais royal. Les desseins de ce peintre sont dans la maniere de Michel-Ange : enfin il s'est distingué dans la Sculpture.

Civoli ou Cigoli, (Ludovico) né au château de Cigoli en Toscane, en 1559, mort à Rome en 1613 ; a donné plusieurs ouvrages, qui sont à Rome & à Florence. Un Ecce Homo qu'il fit en concurrence avec le Baroche & Michel-Ange de Caravage, se trouva fort supérieur aux tableaux des deux autres maîtres. Le Civoli avoit un grand goût de dessein, du génie, & un pinceau vigoureux.

Cortone, (Piétre de) né à Cortone dans la Toscane en 1596, mourut à Rome en 1669. Il montra peu de disposition pour son art dans les commencemens, mais un travail assidu développa son génie. Il se fit connoître par l'enlevement des Sabines & par une bataille d'Alexandre, qu'il peignit dans le palais Sacchetti. Il augmenta sa réputation par les peintures à fresque du palais Barberin. Enfin le grand-duc Ferdinand II. employa ce célebre artiste pour décorer de ses ouvrages son palais ducal & ses galeries.

Son tableau de la Trinité est dans la chapelle du S. Sacrement de S. Pierre de Rome. La chapelle de Sixte, au Vatican, est ornée, entr'autres peintures, d'une Notre-Dame de pitié, du Cortone. On voit de ce maître à l'hôtel de Toulouse, le Romulus sauvé, présenté par Faustule à Acca Laurentia : morceau précieux. Cet excellent artiste s'est encore distingué dans l'Architecture. Il fut inhumé dans l'église de sainte Martine, qu'il avoit bâtie, & à laquelle il laissa cent mille écus romains.

Romanelli, (Jean-François) né à Viterbe en 1617, mort dans la même ville en 1662. Il entra dans l'école de Piétre de Cortone, & s'y distingua. Le Cardinal Mazarin le fit venir en France, où le Roi le combla d'honneurs & de bontés. Ses principaux ouvrages sont à fresque ; on en voit encore au vieux louvre, dans les lambris du cabinet de la Reine. Romanelli étoit habile dessinateur, bon coloriste, & gracieux dans ses airs de têtes ; mais ses compositions manquent de feu & d'expression. Article de M(D.J.)

ECOLE FRANÇOISE. (Peint.) il est difficile de caractériser en général cette école ; car il paroît que les Peintres de cette nation ont été dans leurs ouvrages assez différens les uns des autres. Dans le séjour que les jeunes éleves ont fait en Italie, les uns ont pris le goût romain, d'autres qui se sont arrêtés plus long-tems à Venise, en sont revenus avec une inclination particuliere pour la maniere de ce pays-là. Les uns ont suivi le goût de l'antique, pour le dessein ; & d'autres, celui d'Annibal Carrache. On reproche à quelques-uns des plus célebres Peintres françois, un coloris assez trivial ; mais ils ont d'ailleurs tant de belles parties, que leurs ouvrages serviront toûjours d'ornement au royaume, & seront admirés de la postérité.

Le Primatice, maître Roux, Nicolo, & plus encore Léonard de Vinci, ont apporté le bon goût dans ce royaume sous le regne de François I. On sait assez qu'avant eux, tout ce que nous faisions dans les Arts, étoit barbare & gothique.

Cousin, (Jean) né à Soucy près de Sens, dans le xvj. siecle, doit être regardé comme le premier peintre françois qui se soit fait quelque réputation ; mais il s'attacha davantage à peindre des vitres, que des tableaux : cependant il en a fait quelques-uns. Le plus considérable est le jugement universel, qui est dans la sacristie des Minimes de Vincennes. Quoique Cousin fût bon dessinateur, & qu'il ait mis beaucoup d'expression dans ses têtes, sa maniere seche, jointe à un certain goût gothique, le fera toûjours distinguer des peintres qui l'ont suivi.

Freminet, (Martin) né à Paris en 1567, mort dans la même ville en 1619, montra après son retour d'Italie, une maniere qui tenoit de celle de Michel Ange. Il étoit savant, & assez bon dessinateur. On découvre de l'invention dans ses tableaux ; mais les expressions fortes de ses figures, des muscles, & des nerfs durement prononcés, & les actions de ses personnages trop recherchées, ne sauroient plaire. L'ouvrage le plus considérable de Freminet, est le plafond de la chapelle de Fontainebleau.

Plusieurs peintres succéderent à ce maître ; mais loin de perfectionner sa maniere, ils laisserent tomber pour la seconde fois notre peinture dans un goût fade, qui dura jusqu'au tems que Voüet revint d'Italie.

Voüet, (Simon) né à Paris en 1582, mort dans la même ville en 1641. Il fit un long séjour en Italie ; & à son retour en France, Louis XIII. le nomma son 1er peintre. On peut le regarder comme le fondateur de l'école françoise, & la plûpart de nos meilleurs maîtres ont pris de ses leçons. On compte parmi ses éleves, le Sueur, le Brun, Mignard, Mole, Testelin, du Fresnoy, &c. Voüet inventoit facilement, & consultoit le naturel ; mais accablé de travail, il se fit une maniere expéditive par de grandes ombres, & par des teintes générales peu recherchées.

Il y auroit lieu de s'étonner de la prodigieuse quantité de ses ouvrages, si l'on ne savoit qu'un grand nombre de ses éleves travailloit sur ses desseins, que Voüet se contentoit de retoucher ensuite. Les ouvrages de ce peintre manquent, non-seulement par le dessein qui n'est point terminé, mais sur-tout par le coloris qui est généralement mauvais ; d'ailleurs l'on ne voit dans ses figures aucune expression des passions de l'ame, & ses têtes ne disent rien. Le plus grand mérite des ouvrages de cet artiste, vient de ses plafonds, qui ont donné à ses disciples l'idée de faire beaucoup mieux.

Poussin, (Nicolas) né en 1594 à Andely en Normandie, mourut à Rome en 1665. On peut le nommer le Raphael de la France. Il étoit de son tems le premier peintre de l'Europe. Un beau & heureux génie, joint au travail le plus assidu, le firent marcher à grands pas dans la route du sublime. Son mérite avoit dejà éclaté, lorsqu'il partit pour l'Italie. Uniquement animé du desir de se perfectionner dans son art, il vêcut pauvre, mais content. On l'a nommé le peintre des gens d'esprit & de goût ; on pourroit aussi l'appeller le peintre des savans. Aucun maître particulier n'eut la gloire de le former, & il n'a lui-même fait aucun éleve. On admire sa grande maniere, sans oser l'imiter ; soit qu'on la trouve inaccessible, soit qu'on craigne en y entrant de n'en pas soûtenir le caractere.

Le jugement, la sagesse, & en même tems la noblesse de ses compositions, l'expression, l'érudition, la convenance, & la poésie de l'art, brillent dans tous les sujets qu'il a traités. Ses inventions sont des plus ingénieuses ; son style est fort, grand, héroïque. Ses premiers tableaux sont bien coloriés ; mais dans la suite il a paru craindre que le charme du coloris ne lui fît négliger le dessein, & n'ôtât à ses productions le fini qu'il y vouloit mettre. On dit qu'il inventoit encore, quand il n'avoit plus les talens nécessaires à l'exécution de ses inventions. Son génie avoit survêcu à la dextérité de sa main.

Ce génie le portoit plus souvent au caractere noble, mâle, & sévere, qu'au gracieux. Son dessein est presque aussi correct que celui de Raphael. On prétend que sa passion pour l'antique est si sensible, qu'on pourroit quelquefois indiquer les statues qui lui ont servi de modeles. De-là vient le trop grand nombre de plis de ses étoffes, & un peu trop d'uniformité dans ses attitudes & dans ses airs de têtes. Il semble encore que le nud de ses figures y fait desirer cette délicatesse de chair, que Rubens & le Titien présentent pleine de sang & de vie.

On voit à Rome divers ouvrages du Poussin ; mais la plus grande partie est heureusement revenue en France. L'église de S. Germain-en-Laye possede la belle cêne de ce célebre maître.

Les Jésuites du Noviciat à Paris ont le S. Xavier ressuscitant un mort ; tableau admirable ! Le Poussin dans ce tableau a disposé ses figures, ensorte qu'elles voyent toutes le miracle, & a remué leurs passions avec un jugement & une adresse toute particuliere ; il a conduit leur douleur & leur joie par degrés, à proportion des degrés du sang & de l'intérêt. Une femme, qui au chevet du lit soûtient la tête de la personne ressuscitée, est placée & courbée dans cette action avec une science merveilleuse. Jesus-Christ dans le ciel honore ce miracle de sa présence ; l'attitude en est majestueuse, & la figure est si finie, qu'il semble qu'il n'y a que Raphael qui en pût faire une semblable.

On sait avec quel esprit le Poussin nous a fait connoître Agrippine, dans son tableau de la mort de Germanicus : autre chef-d'oeuvre de son art, sur lequel je renvoye à l'abbé du Bos.

La collection du palais royal offre, entre plusieurs morceaux de ce fameux maître, outre le ravissement de S. Paul, tableau d'un beau coloris, & qui fait un digne pendant avec la vision d'Ezéchiel de Raphael, les sept sacremens du Poussin ; suite très-précieuse, dont M. le régent paya 120000 livres.

Enfin on connoît le beau paysage nommé Arcadie, & celui du palais du Luxembourg, qui représente le déluge. Dans le premier, en même tems que des bergers & des bergeres parés de guirlandes de fleurs, nous enchantent ; le monument qu'on apperçoit d'une jeune fille morte à la fleur de son âge, fait naître dans notre esprit mille autres réflexions. Dans le second paysage, nous sommes accablés de l'évenement qui s'offre à nos yeux, & du bouleversement du monde ; nous croyons voir la nature expirante. En effet ce grand homme a aussi bien peint dans le paysage tous les effets de la nature, que les passions de l'ame dans ses tableaux d'histoire. Voyez PAYSAGE.

Les curieux peuvent lire dans la vie de cet homme célebre, donnée par Félibien en françois, & en italien par Bellori, beaucoup d'autres détails sur ses ouvrages.

Stella, (Jacques) né à Lyon en 1596, mort à Paris en 1657. Il fit le voyage d'Italie pour se perfectionner, & le grand duc Côme de Medicis l'arrêta sept ans à Florence. Enfin il se rendit à Rome, où il se lia d'amitié avec le Poussin. On rapporte qu'ayant été mis en prison sur de fausses accusations, il s'amusa à dessiner une vierge tenant l'enfant Jesus : depuis ce tems-là les prisonniers ont dans cet endroit une lampe allumée, & y viennent faire leurs prieres. Le cardinal de Richelieu l'ayant attiré à Paris, le roi le nomma son premier peintre. L'étude qu'il fit d'après l'antique, lui donna un goût de dessein correct. Sa maniere dans le petit, est gracieuse & finie. Il a parfaitement rendu des jeux d'enfans & des pastorales. Mais ses ouvrages dans le grand sont froids, & son coloris crud donne trop dans le rouge.

Blanchard, (Jacques) né à Paris en 1600, mort dans la même ville en 1638. Il fit à Venise une étude particuliere du coloris ; & c'est aussi un de nos meilleurs coloristes. Il avoit du génie, & donnoit une belle expression à ses figures. La salle de l'académie de S. Luc conserve de ce peintre un S. Jean dans l'île de Pathmos. Deux de ses tableaux ornent l'église de Notre-Dame ; l'un représente S. André à genoux devant la croix ; & l'autre la descente du saint-Esprit, morceau estimé.

Lorrain, (Claude Gelée dit Claude le) naquit en 1600 en Lorraine, mourut à Rome en 1682. Né de parens fort pauvres, il se rendit en Italie pour y gagner sa vie. Sa bonne fortune le fit entrer chez le Tassi, & il y fut long-tems sans pouvoir rien comprendre des principes de la Peinture ; enfin un rayon de lumiere perça le nuage qui enveloppoit son esprit. Dès-lors il fit des études continuelles, & devint un grand paysagiste. Sa coûtume étoit de fondre ses touches, & de les noyer dans un glacis qui couvre ses tableaux ; mais il n'avoit point de talent pour peindre les figures. La plûpart de celles qu'on voit dans ses ouvrages, sont de Lauri ou de Courtois. Ses desseins sont excellens pour le clair-obscur.

Valentin, né en Brie l'an 1600, est mort tout jeune aux environs de Rome en 1632. Il imita le style du Caravage, ses ombres fortes & noires, & s'attacha cependant à représenter des concerts, des joüeurs, des soldats, des bûveurs, & des bohémiens. Il fit aussi quelques tableaux d'histoire & de dévotion, qui sont fort estimés. Il peignit dans l'église de saint Pierre à Rome le martyre des SS. Processe & Martinien, qui est un chef-d'oeuvre de l'art. Sa touche est legere ; son coloris vigoureux ; ses figures sont bien disposées : mais il n'a point consulté les graces ; ses expressions sont dures, & il a souvent péché contre la correction du dessein.

Champagne, (Philippe de) né à Bruxelles en 1602, mort à Paris en 1674. Il avoit de l'invention, & un bon ton de couleur : mais ses compositions sont froides. Son crucifix qu'il a représenté dans l'église des Carmélites du fauxbourg Saint-Jacques, passe pour un chef-d'oeuvre de perspective. L'on voit encore de ses ouvrages dans les églises de Paris ; par exemple le dôme de l'église de la Sorbonne est de sa main.

Hire, (Laurent de la) né à Paris en 1606, mort dans la même ville en 1656. Son coloris est frais, les teintes des fonds de ses tableaux sont bien noyées, sa touche est legere, son style gracieux, sa composition sage : mais on lui reproche de n'avoir pas assez consulté la nature. Ses tableaux de chevalet & ses desseins sont estimés.

Mignard, (Pierre) surnommé Mignard le Romain, pour le distinguer de son frere, & à cause du long séjour qu'il fit à Rome, naquit à Troyes en Champagne en 1610, & mourut à Paris en 1695. Il quitta l'école de Vouet pour voir l'Italie, & lia une intime amitié avec du Fresnoy. Il possédoit éminemment le talent du portrait, peignit le pape, la plûpart des cardinaux, des princes, & des seigneurs. A son retour en France, il eut l'honneur de peindre dix fois Louis XIV. & plusieurs fois la maison royale.

Il avoit un génie élevé, & donnoit à ses figures des attitudes pleines de noblesse ; son coloris est frais, sa touche est legere & facile, & ses compositions sont gracieuses : mais elles manquent de feu, & son dessein n'est pas correct. Les ouvrages qui font le plus d'honneur à ce maître, sont la galerie de Saint-Cloud, & la coupole du Val-de-Grace, que Moliere a célébré magnifiquement. Cependant Mignard voulut la retoucher au pastel ; ce qui a changé le bon ton de couleur qui regnoit d'abord, en une autre qui tire sur le violet. Il fut le rival de le Brun pendant quelque tems : mais il ne l'est pas aux yeux de la postérité, comme le dit M. de Voltaire.

Mignard mourut comblé d'années, d'honneurs, & de gloire. Il laissa une fille d'une grande beauté, qu'il a peinte plusieurs fois dans ses ouvrages, & qu'il avoit mariée au comte de Feuquieres. Cette dame, loin d'avoir eu la sotte & barbare vanité de rougir d'être la fille d'un célebre artiste, lui a fait ériger un beau mausolée dans l'église des Jacobins de la rue Saint-Honoré. Ce monument en marbre est de la main de Girardon. La comtesse y paroît à genoux au-dessous du buste de son pere : tout le reste a été exécuté par le Moine le fils.

Robert, (Nicolas) né à Langres vers l'an 1610, s'attacha à Gaston de France duc d'Orléans. Ce prince non content de pensionner quelques célebres botanistes, & de faire fleurir dans ses jardins les plantes rares, voulut encore orner son cabinet de leurs peintures. Dans ce dessein, il y employa Robert, dont personne n'a jamais égalé le pinceau en cette partie. Cet habile artiste peignit chaque plante sur une feuille de vélin, de la grandeur d'un in-folio, avec une exactitude merveilleuse, & représenta sur de semblables feuilles, les oiseaux & les animaux rares de la ménagerie du prince ; ensorte que Gaston se trouva insensiblement un assez grand nombre de ces miniatures, pour en former divers porte-feuilles, dont la vûe lui servoit de recréation.

Ces porte-feuilles, après son décès arrivé en 1660, furent acquis par Louis XIV. qui nomma Robert peintre de son cabinet ; & à l'exemple de Gaston, lui donna cent francs de chaque nouvelle miniature. L'argent étoit alors à 32 livres le marc. Robert flatté par ces distinctions, s'appliqua si fidelement à son objet, que par un travail assidu d'environ vingt ans qu'il vêcut encore, il forma de sa main un recueil de peintures, d'oiseaux, & de plantes aussi singulieres par leur rareté, que par la beauté & l'exactitude de leur dessein.

Robert mourut en 1684 ; mais son ouvrage qui a été continué par les sieurs Joubert, Aubriet, & autres, & qui se continue toûjours, fait le plus beau recueil qui soit au monde en ce genre. Il est déposé dans la bibliotheque du roi, où les curieux peuvent le voir : toutes les miniatures sont rangées par les classes & les genres auxquelles elles peuvent se rapporter ; méthode également utile aux amateurs, & à ceux qui seront chargés du soin de faire peindre dans la suite les plantes & animaux qu'on voudra y ajoûter. Voyez les mémoires de l'académie des Sciences, ann. 1727.

Fresnoy, (Charles Alphonse du) né à Paris en 1611, mort en 1665. Il a fait peu de tableaux, & c'est dommage : car ceux qu'on connoît de sa main sont loüés pour la correction du dessein, & la beauté du coloris ; mais il s'est immortalisé par son poëme latin de la Peinture.

Bourdon, (Sébastien) né à Montpellier en 1616, mort à Paris en 1671, saisit en Italie la maniere du Caravage & du Bamboche. Il avoit une imagination pleine de feu, une grande facilité, & un goût quelquefois bizarre : sa touche est legere, & son coloris brillant. Ses compositions sont ingénieuses, souvent extraordinaires ; ses expressions sont vives, & ses attitudes variées. On lui reproche de n'être pas correct. Il finissoit peu ses tableaux : mais les moins finis sont les plus recherchés.

Le Bourdon a embrassé tous les genres de Peinture. Ses paysages sont estimés par le coloris & par une bisarrerie piquante. On voit encore de cet habile artiste des pastorales, des bambochades, des corps-de-garde, outre des sujets d'histoire. Trois des meilleurs tableaux qui ornent l'église de S. Pierre de Rome, sont du Poussin, du Valentin, & du Bourdon. Le fameux tableau du martyre de S. Pierre, est de ce dernier.

Sueur, (Eustache le) né à Paris en 1617, mourut à la fleur de son âge dans la même ville, en 1655 ; c'est un des plus grands maîtres de l'école françoise. On connoît les peintures dont il a orné le petit cloître des Chartreux, & qui ont été gâtées par quelques envieux de son rare mérite. Cet ouvrage consiste en 22 tableaux, où la vie de S. Bruno est représentée : le 7, le 13, & le 21, sont les plus beaux ; le dernier sur-tout étoit traité d'une maniere très-savante, pour la disposition des figures & les différentes expressions des religieux qui regardent leur pere expirer. La lumiere des flambeaux se voyoit répandue sur tous les corps, avec une entente admirable. Les flambeaux du Zeuxis des François ont été déchirés par la jalousie.

Brun, (Charles le) né à Paris en 1619, décéda dans la même ville en 1690. Il fut un de ces hommes destinés à faire la gloire de leur patrie, par l'excellence de leurs talens. Le Brun, à l'âge de 3 ans, tiroit les charbons du feu pour dessiner sur le plancher, & à douze, il fit le portrait de son ayeul : tableau estimé. On conserve dans la collection du palais royal, deux morceaux qu'il peignit à quinze ans ; l'un est Hercule assommant les chevaux de Diomede ; l'autre représente ce héros en sacrificateur.

Mais les ouvrages qu'il exécuta après son retour d'Italie, le mirent au rang des premiers peintres de l'Europe : ils sont tous marqués au coin d'un très-grand maître, & peut-être n'a-t-il manqué à la gloire de ce célébre artiste, qu'un peu moins d'uniformité dans ses productions, & un coloris plus varié & plus vigoureux ; il n'avoit qu'un pas à faire pour arriver à la perfection. Aucun peintre, depuis le Poussin, n'a mieux observé le costume que le Brun, ni possédé plus éminemment la poëtique de l'art, & le talent de rendre les passions de l'ame.

Son tableau du massacre des Innocens nous émeut & nous attendrit, sans laisser des idées funestes qui nous importunent. Un morceau de sa main, encore au-dessus pour l'expression & le coloris, est la Magdeleine pénitente, qu'on voit à Paris dans une des chapelles des Carmélites du fauxbourg Saint-Jacques ; on ne peut se lasser de considérer & d'admirer cet ouvrage.

Le roi a deux galeries peintes de la main de le Brun, & remplies de morceaux qui lui auroient valu des autels dans l'antiquité : on y remarque sur-tout ses batailles d'Alexandre, gravées d'après ses desseins par Gérard Audran ; les estampes n'en sont pas moins recherchées, que celles des batailles de Constantin par Raphael & par Jules Romain.

Si la famille de Darius est effacée par le coloris des Pélerins d'Emmaüs de Paul Veronese, placés vis-à-vis, le François surpasse l'Italien par la beauté & la sagesse de la composition & du dessein : consultez le parallele raisonné qu'en a fait M. Perrault.

Enfin toutes les peintures dont le Brun a décoré la grande galerie de Versailles, & les deux salons qui l'accompagnent, font l'objet de l'admiration des connoisseurs. Jamais ouvrage ne mérita mieux d'être gravé, comme il l'a été en 1753 sur les desseins & par les soins de M. Macé, peintre du roi. Ce recueil d'estampes, qui immortalise le nom de cet habile artiste, lui a couté trente années de travail le plus assidu.

Coypel, (Noel) né à Paris en 1629, mort dans la même ville en 1717. Ses principaux ouvrages sont dans nos églises, aux Tuileries, à Versailles, à Trianon, &c. On voit dans l'église de Notre-Dame un beau tableau de sa main représentant le martyre de S. Jacques. Il a peint au palais royal, dans le plafond de la salle des gardes, le lever du Soleil.

Forest, (Jean) né à Paris en 1636, mort dans la même ville en 1712, est un des meilleurs paysagistes françois. Eleve de Pietro Francisco Mola, il l'égala dans le paysage. Il alla deux fois en Italie, & y resta sept ans dans le premier voyage. On remarque dans ses tableaux une touche hardie, de grands coups de lumiere, de savantes oppositions de clair-obscur & d'ombre, un style assez élevé, & des figures bien dessinées. On fait aussi grand cas de ses desseins.

Fosse, (Charles de la) né à Paris en 1640, mort dans la même ville en 1716. Il étoit oncle de l'auteur de Manlius, entra dans l'école de le Brun, & se montra un éleve digne de ce célébre artiste. Il acquit à Venise une peinture moëlleuse, & une intelligence du clair-obscur, qui le place au rang des bons coloristes, ses carnations ne sont pourtant point dans le ton de la nature : on lui reproche encore d'avoir fait ses figures trop courtes, & d'avoir mal jetté ses draperies. Ses principaux ouvrages sont à Londres, à Paris, & dans les palais du roi. C'est lui qui a peint la coupole de l'église des Invalides. Il brilloit dans le fresque. Son tableau de réception à l'académie de Peinture, est l'enlevement de Proserpine ; beau morceau qu'on regarde comme son chef-d'oeuvre.

Jouvenet, né à Roüen en 1644, mort à Paris en 1717. Il étudia la nature avec une application & un discernement, qui le mettent au rang des plus fameux artistes. Le tableau de Mai, dont le sujet est la guérison du paralytique, annonça l'excellence de ses talens ; & ce qui est bien singulier, c'est qu'étant devenu lui-même sur la fin de ses jours paralytique du côté droit, à la suite d'une attaque d'apoplexie, il dessinoit encore de la main droite, quoiqu'avec beaucoup de difficulté ; enfin il s'habitua tellement à se servir de la main gauche, qu'on voit plusieurs belles peintures qu'il a exécutées de cette main, entr'autres le tableau appellé le Magnificat, qui est dans le choeur de Notre-Dame.

Ses ouvrages en grand nombre se trouvent dans toutes les autres églises de Paris. On connoît en particulier les quatre morceaux qu'il composa pour l'église de S. Martin des Champs, & qui ont été exécutés en tapisserie ; ils sont singulierement estimés pour la grandeur de la composition, la hardiesse, & la correction du dessein, la fierté du pinceau, & l'intelligence du clair-obscur. On connoît aussi de sa main la guérison de plusieurs malades sur le lac de Génésareth ; tableau excellent, qui est dans l'église des Chartreux. Il a peint à fresque de la plus grande maniere, les douze apôtres qui sont au-dessous de la coupole de l'église des Invalides. M. Restout est l'éleve & le neveu de cet habile homme, dont il fait revivre les talens.

Parrocel, (Joseph) né en 1648 en Provence, mort à Paris en 1704. Il se rendit de bonne-heure en Italie, rencontra à Rome le Bourguignon, se mit sous sa discipline, & le surpassa même à représenter des batailles. Il étudia à Venise le coloris des savans maîtres qui ont embelli cette ville. Il a peint avec succès des sujets d'histoire & de caprice. Sa touche est d'une legereté charmante, & son coloris d'une grande fraîcheur. Son fils Charles Parrocel, mort en 1752, a excellé dans le genre de son pere.

Les Boullongne, freres, (Bon & Louis) ont rendu leurs noms célebres dans l'école françoise. Bon Boullongne, né à Paris en 1649, mourut dans cette ville en 1717. Il étudia en Italie les ouvrages des plus grands artistes, & s'acquit beaucoup de facilité à saisir leur maniere. A son retour en France, Louis XIV. l'employa long-tems à décorer plusieurs de ses palais. Il étoit habile dessinateur & excellent coloriste.

Louis Boullongne, né à Paris en 1654, & mort dans la même ville en 1733, s'est distingué dans la Peinture, quoique moins éminemment que son frere.

Santerre, (Jean-Baptiste) né près de Pontoise en 1651, mort à Paris en 1717 ; a fait d'excellens tableaux de chevalet, d'un coloris vrai & tendre. Il a excellé à peindre des sujets d'histoire & de caprice, principalement des têtes de fantaisie, & des demi-figures. Ses morceaux de peinture les plus estimés, sont les Femmes qui lisent à la chandelle, celle qui dessine à la lumiere, la Femme voilée, la Coupeuse de choux, l'Uranie, les trois Parques en trois tableaux, le Chasseur, le Ramoneur, la Dormeuse, la Géométrie, la Peinture, la Susanne, qui est son tableau pour l'académie ; la Chanteuse, la Pélerine, les Curieuses, la Coquette, la Femme en colere, la Femme qui rend un billet, le Fumeur, une descente de Croix, &c.

Cet ingénieux artiste avoit un pinceau séduisant, un dessein correct, une touche fine. Il donnoit à ses têtes une expression gracieuse : ses teintes sont brillantes, & ses carnations fraîches. Ses attitudes sont encore d'une grande vérité ; mais le froid de son caractere a passé quelquefois dans ses ouvrages. Il avoit un recueil de desseins de femmes nues, de la derniere beauté ; il crut devoir le supprimer dans une maladie, & c'est une perte pour les beaux Arts. On a beaucoup gravé d'après Santerre.

Largilliere, (Nicolas de) né à Paris en 1656, mort dans la même ville en 1746. C'est un de nos bons peintres en portraits, pour la ressemblance, les mains & les draperies. On a beaucoup gravé d'après ce maître, ami & rival de Rigault. M. Oudry peintre de mérite, a été un des éleves de Largilliere.

Coypel, (Antoine) né à Paris en 1661, mort dans la même ville en 1722. Il est fils de Noël Coypel, & l'a surpassé : on admire dans ses ouvrages la beauté de son génie, & l'éclat de son pinceau. M. le duc d'Orléans devenu régent du royaume, l'employa à peindre la galerie du palais royal, où il a représenté l'histoire d'Enée.

Desportes, (François) né en Champagne en 1661, mort à Paris en 1743. Il étoit habile dans le portrait & dans la perspective aërienne ; mais il excelloit à peindre des grotesques, des animaux, des fleurs, des fruits, des légumes, des paysages, des chasses : son pinceau guidé par la nature, en suivit la variété. Sa touche est vraie, legere, facile, & ses couleurs locales bien entendues. Il regne dans ses tableaux, qui sont pour la plûpart distribués dans les châteaux du Roi, une harmonie, une fécondité, un bon goût auquel on ne peut refuser des éloges. Voyez le dict. des beaux-Arts.

Rigault, (Hyacinthe) né à Perpignan en 1663, mort à Paris en 1743. On le nomme le Vandyck de la France ; en effet, aucun de nos peintres ne l'a surpassé pour le portrait. Il a été comblé de bienfaits & de faveurs de la Cour. Il a peint les mains à merveille, & les étoffes avec un art séduisant. Ses couleurs & ses teintes sont d'une vivacité & d'une fraîcheur admirables.

Il n'a composé que quelques tableaux d'Histoire ; mais celui où il a représenté le cardinal de Bouillon ouvrant l'année sainte, est un chef-d'oeuvre égal aux beaux ouvrages de Rubens. Cependant on remarque dans les tableaux du dernier tems de Rigault, des contours secs, & un ton de couleur qui tire sur le violet. On lui reproche aussi d'avoir mis trop de fracas dans ses draperies, ce qui détourne l'attention dûe à la tête du portrait.

Troy, (Jean-François de) fils & éleve de François de Troy, naquit à Paris en 1676, & mourut à Rome en 1752. C'est un des grands peintres de l'école françoise. Il regne dans ses ouvrages un excellent goût de dessein, un très-beau fini, un coloris suave & piquant, une belle ordonnance, & des expressions nobles & frappantes.

Raoux, (Jean) né à Montpellier en 1677, mort à Paris en 1734. Il est inégal ; mais quand il a réussi dans ses morceaux de caprice, il a presqu'égalé le Rembrant. Ses Vestales sont charmantes, & son satin est admirable ; mais son coloris est foible.

Vanloo, (Jean-Baptiste) né à Aix en 1684, mort dans la même ville en 1745. Cet illustre artiste est fameux dans le portrait, mais il a aussi très-bien réussi à peindre l'Histoire : nos églises sont ornées de ses belles productions.

Louis-Michel & Charles-Amédée-Philippe Vanloo, sont ses fils & ses éleves : celui-là premier peintre du Roi d'Espagne, & celui-ci premier peintre du roi de Prusse, font revivre avec distinction les grands talens de leur pere & de leur maître. Enfin ce nom célebre dans la Peinture, acquiert un nouvel éclat par le mérite de M. Charles-André Vanloo le jeune, frere & éleve de Jean-Baptiste. Il est un des professeurs de l'académie de Peinture de Paris.

Watteau, (Antoine) né à Valenciennes en 1684, mort près de Paris en 1721. C'est le peintre des fêtes galantes & champêtres ; il a été dans le gracieux, à-peu-près ce que Téniers a été dans le grotesque. Tout devient charmant sous le pinceau de Watteau ; il rendoit la nature avec une vérité frappante, & a parfaitement touché le paysage : ses desseins sont admirables. On a considérablement gravé d'après cet aimable artiste.

Moine, (François le) né à Paris en 1688, mort dans la même ville en 1737. Son génie, & les études qu'il fit en Italie d'après les plus grands maîtres, l'ont conduit au sommet du parnasse ; car les peintres montent sur le parnasse, aussi-bien que les poëtes. Il a immortalisé son pinceau par l'apothéose d'Hercule : la plûpart de ses autres ouvrages sont dans nos églises. On sait le sujet de sa triste mort ; envié de ses confreres, & se croyant mal récompensé de M. le cardinal de Fleury, il tomba dans une noire mélancolie, & se tua de desespoir.

C'est sous ce grand maître qu'ont étudié MM. Natoire & Boucher ; l'un compositeur plein d'esprit, dessinateur élégant ; l'autre correct, facile, & toûjours gracieux.

Lancret, (Nicolas) né à Paris en 1690, est décédé dans la même ville en 1745. Eleve de Watteau, il ne l'a pas égalé ; mais il a fait des choses agréables, & d'une composition riante. On a gravé d'après lui des morceaux gracieux.

Coypel, (Noël-Nicolas) né à Paris en 1692, mort dans la même ville en 1735. Il étoit frere d'Antoine Coypel ; & quoiqu'il ne l'ait pas égalé, il mérite cependant un rang distingué parmi nos peintres. Son dessein est correct, son pinceau moëlleux ; sa touche est legere, & ses compositions sont riches.

Coypel, (Charles) né en 1699, mort à Paris en 1752. Héritier d'un grand nom dans les Arts & dans la Peinture, il le soûtint avec dignité : ses ouvrages pittoresques sont la plûpart d'une belle composition, d'une touche facile, & d'un brillant coloris. Cet artiste ingénieux & très-instruit des Belles-Lettres, s'est encore fait honneur par ses discours académiques, & par des pieces de théatre connues seulement de ses amis dans Paris ; & à la Cour, de monseigneur le Dauphin. Article de M(D.J.)

ECOLE HOLLANDOISE, (Peinture) Voici, ce me semble, le précis des meilleures observations qui ont été faites sur les ouvrages de cette école, plus recherchés aujourd'hui qu'ils ne l'étoient sous le siecle de Louis XIV. Ils tiennent du goût & des défauts des Flamands & des Allemands, au milieu desquels vivoient les peintres de la Hollande. On les distingue à une représentation de la nature, telle qu'on la voit avec ses défauts ; à une parfaite intelligence du clair-obscur ; à un travail achevé ; à une propreté charmante ; à une exactitude singuliere ; à un art admirable dans la représentation des paysages, des perspectives, des ciels, des animaux, des fleurs, des fruits, des insectes, des sujets de nuit, des vaisseaux, des machines, & autres objets qui ont rapport au Commerce & aux Arts ; mais il ne faut pas chercher chez eux la beauté de l'ordonnance, de l'invention & de l'expression, qu'on trouve dans les ouvrages de France & d'Italie.

Nous voyons quantité de peintres hollandois doüés d'un génie rare pour la méchanique de leur art, & sur-tout d'un talent merveilleux, soit pour le paysage, soit pour imiter les effets du clair-obscur dans un petit espace renfermé. Ils ont l'obligation de ce talent à une présence d'esprit & à une patience singuliere, laquelle leur permet de s'attacher longtems sur un même ouvrage, sans être dégoûtés par ce dépit qui s'excite dans les hommes d'un tempérament plus vif, quand ils voyent leurs efforts avorter plusieurs fois de suite.

Ces peintres flegmatiques & laborieux ont donc la persévérance de chercher par un nombre infini de tentatives, souvent réitérées sans fruit, les teintes, les demi-teintes, enfin toutes les diminutions de couleurs nécessaires pour dégrader la couleur des objets, & ils sont ainsi parvenus à peindre la lumiere même. On est enchanté par la magie de leur clair-obscur ; les nuances ne sont pas mieux fondues dans la nature que dans leurs tableaux. Mais ces peintres amusans ont assez mal réussi dans les autres parties de l'art, qui ne sont pas les moins importantes : sans invention dans leurs expressions, incapables pour l'ordinaire de s'élever au-dessus de la nature qu'ils ont devant les yeux, ils n'ont guere peint que des passions basses, ou bien une nature ignoble, & ils y ont excellé.

La scene de leurs tableaux est une boutique, un corps-de-garde, ou la cuisine d'un paysan ; leurs héros sont des faquins, si je puis le dire avec l'abbé du Bos. Ceux des peintres hollandois dont je parle, qui ont fait des tableaux d'Histoire, ont peint des ouvrages admirables pour le clair-obscur, mais bien foibles pour le reste : les vêtemens de leurs personnages sont extravagans, & les expressions de ces personnages sont encore basses & comiques. Ces peintres peignent Ulysse sans finesse, Susanne sans pudeur, & Scipion sans aucun trait de noblesse ni de courage. Le pinceau de ces froids artistes fait perdre à toutes les têtes illustres leur caractere connu.

Nos Hollandois, au nombre desquels je n'ai garde de comprendre ici tous les peintres de leur nation, mais dans le nombre desquels je comprends la plûpart des peintres flamands, ont bien connu la valeur des couleurs locales, mais ils n'en ont pas sû tirer le même avantage que les peintres de l'école vénitienne. Le talent de colorier comme l'a fait le Titien, demande de l'invention, & il dépend plus d'une imagination fertile en expédiens pour le mélange des couleurs, que d'une persévérance opiniâtre à refaire dix fois la même chose. Ces réflexions de l'abbé du Bos sont très-justes : cependant la persévérance opiniâtre dans le travail, est une qualité qui a produit des morceaux admirables dans tous les tems & dans tous les lieux ; c'est par elle que le Dominiquin & tant d'autres, malgré le mépris de leurs confreres, ont porté leurs ouvrages à la perfection que nous leur connoissons. Je passe au caractere particulier des principaux peintres de l'école hollandoise.

Lucas de Hollande, né à Leyden en 1494, mort en 1533, peut être regardé comme le fondateur de l'école hollandoise. La nature le doüa de génie & de grands talens, qu'il perfectionna par une si forte application au travail, qu'elle altéra sa santé, & le conduisit au tombeau à l'âge de trente-neuf ans. Lucas s'occupoit jour & nuit à la peinture & à la gravûre ; il grava quantité d'estampes au burin, à l'eau-forte, & en bois : il peignit à l'huile, à goüache, & sur le verre.

Rival & ami d'Albert Durer, ils s'envoyoient réciproquement leurs ouvrages, & travailloient concurremment souvent sur les mêmes sujets, par pure émulation. Albert dessinoit mieux que Lucas, mais ce dernier mettoit plus d'accord dans ses ouvrages ; & comme il les finissoit extrèmement, il a porté dans sa nation ce goût pour le fini, dont elle est toûjours éprise : elle lui doit encore la magie du clair-obscur, qu'elle a si bien perfectionnée. Il ne faut pas chercher dans les ouvrages de Lucas un pinceau moëlleux, l'art des draperies, ni la correction du dessein ; mais il a donné beaucoup d'expression à ses figures ; ses attitudes sont naturelles, & il a choisi un bon ton de couleur. Ses desseins ont été autrefois fort recherchés, & le Roi a des tentures de tapisserie faites d'après les desseins de ce maître.

Vaenius, (Otto) ou plûtôt Octave Van-Veen, né à Leyden en 1556, mort à Bruxelles en 1634. Après avoir été élevé dans les Belles-Lettres, il s'attacha à la Peinture, & demeura sept ans en Italie pour s'y perfectionner : ensuite il se retira à Anvers, & orna les églises de cette ville de plusieurs magnifiques tableaux. On trouve dans ses ouvrages une grande intelligence du clair-obscur, un dessein correct, des draperies bien jettées, une belle expression dans ses figures, & beaucoup de graces dans ses airs de têtes. On estime particulierement son triomphe de Bacchus, & la cene qu'il peignit pour la cathédrale d'Anvers. On peut ajoûter à sa gloire, qu'il a eu Rubens pour disciple.

Poëlemburg, (Corneille) né à Utrecht en 1586, mort dans la même ville en 1660. Il fit à Rome de bonnes études d'après nature, & d'après les meilleurs ouvrages qui embellissent cette capitale. Le grand-duc de Florence, & le roi d'Angleterre Charles I. ont employé long-tems le pinceau de ce maître. Le goût de Poëlemburg le portoit à travailler en petit, & ses tableaux dans cette forme sont précieux.

Heem, (Jean-David de) né en 1604, mort à Anvers en 1674. Ce maître s'attacha particulierement à peindre des fleurs, des fruits, des vases, des instrumens de Musique, & des tapis de Turquie. Il rend ces divers objets d'une maniere si séduisante, que le premier mouvement est d'y porter la main ; son coloris est frais, & sa touche d'une legereté singuliere : les insectes paroissent être animés dans ses tableaux.

Rembrant Van-Ryn, fils d'un Meûnier, né en 1606 dans un village sur le bras du Rhin, mort à Amsterdam en 1674. Cet homme rare, sans avoir fait aucune étude de l'antique, dont il se moquoit, avoit tant de goût & de génie pour la Peinture, qu'il est compté parmi les plus célébres artistes. Il mettoit ordinairement des fonds noirs dans ses tableaux, pour ne point tomber dans des défauts de perspective, dont il ne voulut jamais se donner la peine d'apprendre les principes ; cependant on ne peut se lasser d'admirer l'effet merveilleux que ses tableaux font de loin, son intelligence du clair-obscur, l'harmonie de ses couleurs, le relief de ses figures, la force de ses expressions, la fraîcheur de ses carnations, enfin le caractère de vie & de vérité qu'il donnoit aux parties du visage : ses gravûres formées de coups écartés, irréguliers & égratignés, font un effet très-piquant.

Van-Ostade, (Adrien) né à Lubec en 1610, mort à Amsterdam en 1685. On l'appelle communément le bon Ostade, pour le distinguer de son frere. Les tableaux d'Ostade présentent ordinairement des intérieurs de cabarets, de tavernes, d'hôtelleries, d'habitations rustiques, & d'écuries. Cet habile artiste avoit une parfaite intelligence du clair-obscur, sa touche est legere & spirituelle : il a rendu la nature avec une vérité piquante ; mais son goût de dessein est lourd, & ses figures sont trop courtes. Il a fait une belle suite de desseins coloriés, qui est actuellement dans le cabinet des curieux hollandois. On a aussi gravé d'après Van-Ostade.

Dow, (Gérard) né à Leyden en 1613. Rembrant lui montra la Peinture, quoique Gérard ait pris une maniere d'opérer opposée à celle de son maître ; mais il lui devoit l'intelligence de ce beau coloris qu'on admire dans ses tableaux. On admire encore le travail étonnant, le goût singulier pour la propreté, le fini, la vérité, l'expression, & la parfaite connoissance que ce célébre artiste avoit du clair-obscur. Ses ouvrages augmentent tous les jours de prix.

Laar, (Pierre de) né à Laar en 1613, village près de Naarden, mort à Harlem en 1675. Pierre de Laar est encore plus connu sous le nom de Bamboche, qui lui fut donné à cause de la singuliere conformation de sa figure. Bamboche étoit né peintre dans son genre ; il n'a traité que de petits sujets, des foires, des jeux d'enfans, des chasses, des paysages, des scenes gaies & champêtres, des tabagies & autres sujets plaisans, qui, depuis lui, ont été nommées des bambochades. En effet, personne n'a touché ce genre de peinture avec plus de force, d'esprit & de vérité, que l'a fait cet artiste.

Metzu, (Gabriel) né à Leyden en 1615, mort à Amsterdam en 1658. Ce maître a fait peu de tableaux ; mais ceux qu'on voit de lui sont très-précieux, par l'art avec lequel il a sû rendre les beautés de la nature : la finesse & la legereté de la touche, la fraîcheur du coloris, l'intelligence du clair-obscur & l'exactitude du dessein, se font également sentir dans ses ouvrages. Ce maître ne peignoit qu'en petit, & la plûpart de ses sujets sont de caprice. On vante son tableau qui représente une visite de couches, comme aussi celui de la demoiselle qui se lave les mains au-dessus d'un bassin que tient sa servante, tandis qu'un jeune homme qui entre alors, lui fait la révérence. Le Roi a un seul tableau de Metzu ; il représente une femme tenant un verre à la main, & un cavalier qui la salue. On a gravé d'après ce charmant artiste.

Wouwermans, (Philippe) né à Harlem en 1620, mort dans la même ville en 1668. C'est un des maîtres hollandois dont la maniere a été le plus universellement goûtée, & c'est en particulier un paysagiste admirable. Voyez le dictionn. des Beaux-Arts, & Houbraken dans sa vie des Peintres hollandois.

Berghem, (Nicolas) né à Amsterdam en 1624, mort à Harlem en 1683. C'est un des plus grands paysagistes de la Hollande. Ses ouvrages brillent par la richesse & la variété de ses compositions, par la vérité & le charme de son coloris, par la liberté & l'élégance de sa touche, par des effets piquans de lumieres, par son habileté à peindre les ciels, enfin par l'art & l'esprit avec lesquels il a dessiné les animaux.

Miéris, dit le vieux, (François) né à Leyden en 1635, mort dans la même ville en 1681, à la fleur de son âge. Il eut pour maître Gérard Dow ; plusieurs connoisseurs prétendent qu'il l'a égalé pour le précieux fini, & l'a surpassé par le goût & la correction du dessein, par l'élégance de ses compositions, & enfin par la suavité des couleurs. Quoi qu'il en soit, ses tableaux sont très-rares, & d'un grand prix ; il les vendoit lui-même une somme considérable. Ce charmant artiste excelloit à représenter des étoffes, & se servoit, à l'exemple de Gérard Dow, d'un miroir convexe pour arrondir les objets.

Van-del-Velde, (Adrien) né à Amsterdam en 1639, mort en 1672. On estime ses paysages & ses tableaux d'animaux. Il a excellé dans le petit, mais ses ouvrages demandent du choix : ceux de son bon tems charment par la fraîcheur du coloris, & le moëlleux du pinceau ; sa couleur est en même tems fondue & vigoureuse, ses petites figures sont naïves & bien dessinées : enfin ce maître fait les délices des curieux qui sont partisans des morceaux peints avec amour.

Il y a eu plusieurs autres Van-del-Velde peintres hollandois, dont il seroit trop long de parler ici ; il me suffira de dire qu'ils se sont tous distingués à toucher le paysage, les animaux, les marines, & les combats de mer. Voyez MARINE, PAYSAGE, &c.

Scalken, (Godefroi) né à Dordrecht en 1643, mort à la Haye en 1706. Eleve de Gérard Dow, il excelloit à faire des portraits en petit, & des sujets de caprice : ses tableaux sont ordinairement éclairés par la lueur d'un flambeau ou d'une lampe. Les reflets de lumiere qu'il a savamment distribués, un clair-obscur admirable, des teintes parfaitement fondues, & des expressions rendues avec art, donnent beaucoup de prix à ses ouvrages.

Van-der-Werff, (Adrien) né à Roterdam en 1659, mort dans la même ville en 1727. Ses ouvrages sont très-chers, par leur rareté & leur fini. Il a travaillé dans le goût & avec le même soin que Miéris. Son dessein est assez correct, sa touche est ferme, ses figures ont beaucoup de relief ; mais ses carnations sont fades, & approchent de l'yvoire : ses compositions manquent aussi de ce feu préférable au beau fini. Il a traité quelques sujets d'Histoire. L'électeur Palatin qui goûtoit sa maniere, le combla de biens & d'honneurs. Ses principaux ouvrages sont à Dusseldorp dans la collection de cet électeur ; on y voit entr'autres les quinze tableaux qu'a faits Van-der-Werff sur les mystères de la Religion, & qui sont les chefs-d'oeuvre de cet artiste.

Van-Huysum, (Jean) né à Amsterdam en 1682, mort dans la même ville en 1749, le peintre de Flore & de Pomone. Il n'a point eu de maître dans l'art de représenter des fleurs & des fruits. Le velouté des fruits, l'éclat des fleurs, la fraîcheur & le transparent de la rosée, le mouvement qu'il savoit donner aux insectes, tout enchante dans les tableaux de ce peintre unique en son genre ; mais il n'y a que des princes ou de riches particuliers qui puissent les acquérir. Nous possédons depuis quelque tems en France, deux des plus beaux tableaux de ce célébre artiste ; M. de Voyer d'Argenson qui desiroit les avoir, les couvrit d'or pour se les procurer. Article de M(D.J.)

ECOLE LOMBARDE, (Peint.) Le grand goût de dessein formé sur l'antique & sur le beau naturel, des contours coulans, une riche ordonnance, une belle expression, des couleurs admirablement fondues, un pinceau leger & moëlleux, enfin une touche savante, noble & gracieuse, caractérisent les célébres artistes de cette école. Soit que l'on ne regarde pour lombards que les ouvrages qui ont précédé la galerie Farnese, soit que l'on comprenne avec nous dans l'école lombarde celle de Bologne, qui fut établie par les Carraches, il sera toûjours vrai de dire que les grands maîtres qui se succéderent ici consécutivement, se sont également immortalisés par des routes différentes, & toûjours si belles, qu'on seroit fâché de ne les pas connoître.

Mais la maniere du Correge, fondateur de l'école lombarde proprement dite, est le produit d'un heureux génie qui reçut son pinceau de la main des graces ; cependant on ne sauroit s'empêcher d'admirer les grands artistes qui parurent après lui : le Parmesan, dont les figures charmantes attachent les regards, & dont les draperies semblent être agitées par le vent ; les Carraches, gracieux ou corrects, & séveres dans le dessein mêlé du beau naturel & de l'antique ; le Caravage, qui prenant une route opposée, tirée de son caractère, peint la nature avec tous ses défauts, & cependant avec tant de force & de vérité, qu'il laisse le spectateur dans l'étonnement ; le Guide, qui se fit une maniere originale si goûtée de tout le monde ; l'Albane, qui nous enchante par ses idées poëtiques, & par son pinceau riant & gracieux ; Lanfranc, né pour l'exécution des plus grandes entreprises ; le Dominiquin, qui a fourni par ses travaux une source inépuisable de belles choses ; enfin le Guerchin, qui, même sans la correction du dessein, sans aucun agrément, plaît encore par son style dur & terrible. Voilà les hommes qu'a produits l'école lombarde pendant sa courte durée, c'est-à-dire dans l'espace d'un siecle ; & dans cet intervalle il ne vint point de taillis ni à côté, ni au milieu de ces grands chênes.

Correge, (Antoine Allégri, dit le) né, selon Vasari, à Corrégio dans le Modénois, l'an 1475 ; &, selon d'autres, plus vraisemblablement en 1494, mourut dans la même ville en 1534. Ce puissant génie, ignorant ses grands talens, mettoit un prix très-modique à ses ouvrages, & les travailloit d'ailleurs avec beaucoup de soin ; ce qui joint au plaisir qu'il prenoit d'assister les malheureux, le fit vivre lui-même dans la misere. étant un jour allé à Parme recevoir le prix d'un de ses tableaux, qui se montoit à 200 livres, on le paya en monnoie de cuivre : l'empressement de porter cette somme à sa pauvre famille, l'empêcha de faire attention à la pesanteur du fardeau, à la chaleur de la saison, au chemin qu'il avoit à faire à pié ; il s'échauffa, & gagna une pleurésie dont il mourut à la fleur de son âge.

Il ne paroît pas que le Correge ait rien emprunté de personne ; tout est nouveau dans ses ouvrages, ses compositions, son dessein, sa couleur, son pinceau : & quelle admirable nouveauté ! ses pensées sont très-élevées, sa couleur enchante, & son pinceau paroît manié par la main d'un ange. Il est vrai que ses contours ne sont pas corrects, mais ils sont d'un grand goût ; ses airs de têtes sont gracieux & d'un choix singulier, principalement ceux des femmes & des petits enfans. Si l'on joint à tout cela l'union qui paroît dans le travail du Correge, & le talent qu'il avoit de remuer les coeurs par la finesse de ses expressions, on n'aura pas de peine à croire que ces belles parties lui venoient plûtôt de la nature que d'aucune autre source.

Le Correge n'étant pas encore sorti de son bourg, quoiqu'il fût déjà un peintre du premier ordre, fut si rempli de ce qu'il entendoit dire de Raphaël, que les princes combloient à l'envi de présens & d'honneurs, qu'il s'imagina que cet artiste qui faisoit un si grand bruit, devoit être d'un mérite bien supérieur au sien, qui ne l'avoit pas encore tiré de la médiocrité. En homme sans expérience du monde, il jugeoit de la supériorité du mérite de Raphaël sur le sien, par la différence de leurs fortunes. Enfin le Correge parvint à voir un tableau de ce peintre si célébre ; après l'avoir examiné avec attention, après avoir pensé ce qu'il auroit fait, s'il avoit eu à traiter le même sujet que Raphaël avoit traité, il s'écria : Je suis un peintre aussi-bien que lui, & il l'étoit en effet. Il ne se vantoit pas, puisqu'il a produit des ouvrages sublimes, & pour les pensées, & pour l'exécution. Il osa le premier mettre des figures véritablement en l'air, & qui plafonnent, comme disent les Peintres. Pour ses tableaux de chevalet, ils sont d'un prix immense.

Parmesan, (François Mazzuoli, dit le) né à Parme en 1504, & mort dans la même ville en 1540. Il exécuta, n'ayant que seize ans, des tableaux qui auroient pû faire honneur à un bon maître. A l'âge de vingt ans, l'envie de se perfectionner, & d'étudier avec tout le soin possible les ouvrages de Michel-Ange & de Raphaël, le conduisit à Rome. On rapporte que pendant le sac de cette ville en 1527, il travailloit avec tant d'attache & de sécurité, que les soldats espagnols qui entrerent chez lui en furent frappés ; les premiers se contenterent de quelques desseins, les suivans enleverent tout ce qu'il possédoit. Protogene se trouva à Rhodes dans des circonstances pareilles, mais il fut plus heureux. Voyez Protogene, au mot PEINTRES ANCIENS.

Le Parmesan contraint de céder à la force, & privé de ses richesses pittoresques, vint à Bologne, où il partageoit son goût entre la Gravûre & la Peinture, quand son graveur lui vola ses planches & ses desseins. Cette nouvelle perte mit le Parmesan au desespoir, quoiqu'il eût assez promtement le bonheur de recouvrer une partie du vol. Il quitta Bologne & se rendit à Parme, où trouvant des secours & de la consolation, il fit dans cette ville de grands & de beaux ouvrages ; mais enfin s'avisant de donner dans les prétendus secrets de l'Alchimie, il perdit à les chercher, son tems, son argent, sa santé, & mourut misérable à l'âge de trente-six ans.

La vivacité de l'esprit, la facilité du pinceau, la fécondité du génie, toûjours tourné du côté de l'agrément & de la gentillesse ; le talent de donner beaucoup de graces à ses attitudes aussi-bien qu'à ses têtes ; un beau choix des mêmes airs & des mêmes proportions, qu'on aime quoiqu'il soit souvent réitéré ; des draperies legeres & bien contrastées, sont les parties qui caractérisent les ouvrages de cet aimable maître.

Ses desseins pour la plûpart à la plume, & surtout en petit, sont précieux : on y remarque quelques incorrections & quelques affectations, sur-tout à faire des doigts extrèmement longs ; mais on ne voit guere ailleurs une touche plus legere & plus spirituelle. Enfin dans les tours de ses figures il regne une flexibilité qui fait valoir ses desseins, lors même qu'ils pechent par la justesse des proportions.

Les Carraches, qui ont acquis tant de gloire & de réputation, étoient Louis, Augustin, & Annibal Carrache, tous trois de Bologne.

Carrache, (Louis) né à Bologne en 1555, décéda dans la même ville en 1619. Louis Carrache étoit un de ces genies tardifs, lents à se développer, mais qui venant à leur point de maturité, brillent tout-à-coup, & laissent le spectateur dans un étonnement mêlé de plaisir. La vüe des merveilles de l'art jointe à un travail soûtenu, l'égalerent aux plus grands peintres d'Italie. Au goût maniéré qui regnoit de son tems à Rome, Louis Carrache opposa l'imitation de la nature & les beautés de l'antique. Dans cette vüe il établit à Bologne une académie de Peinture dont il devint le chef, & conduisit les études d'Augustin & d'Annibal Carrache ses cousins. Voilà l'école de Bologne, dont les Carrache & leurs disciples ont rendu le nom si célébre dans la Peinture.

L'histoire de saint Benoît & celle de sainte Cécile, que Louis Carrache a peintes dans le cloître saint Michel in Bosco à Bologne, forme une des belles suites qu'il y ait au monde. Ce grand maître avoit un esprit fécond, un goût de dessein noble & toûjours gracieux : il mettoit beaucoup de correction dans ses ouvrages ; sa maniere est non-seulement savante, mais pleine de graces, à l'imitation du Correge. Ses desseins arrêtés à la plume, sont précieux ; il y regne une agréable simplicité, beaucoup d'expression, de correction, jointes à une touche délicate & spirituelle.

Carrache, (Augustin) né à Bologne en 1558, mort à Parme en 1602. Il étoit frere aîné d'Annibal, & cousin de Louis. Son goût le portoit également à toutes les Sciences & à tous les beaux Arts, mais il s'appliqua particulierement à la Gravûre & à la Peinture. Corneille Cort le guida dans la gravûre, & il s'est fait encore plus connoître en ce genre, que par ses tableaux. Cependant sa composition est savante ; il donnoit à ses figures beaucoup de gentillesse, mais ses têtes n'ont point la fierté de celles d'Annibal. Ses grands ouvrages de peinture se voyent à Bologne, à Rome & à Parme.

Carrache, (Annibal) le grand Carrache, né à Bologne en 1560, mort en 1609. Son pere le destinoit à sa profession de Tailleur d'habits : mais la nature l'avoit destiné à en faire un des premiers peintres de l'Europe. Louis Carrache son cousin, lui montra les principes de son art. L'étude qu'Annibal Carrache fit en même tems des ouvrages du Correge, du Titien, de Michel-Ange, de Raphaël, du Parmesan, & des autres grands maîtres, lui donna un style noble & sublime, des expressions frappantes, un goût de dessein correct, fier, & majestueux, qu'il augmenta même à mesure qu'il diminua dans le goût du coloris : ainsi ses derniers ouvrages sont d'un dessein plus prononcé, mais d'un pinceau moins tendre, moins fondu, & moins agréable.

Il a aussi excellé dans le paysage ; ses arbres sont d'une forme exquise, & d'une touche très-legere. Les desseins qu'il en a faits à la plume, ont un caractere & un esprit merveilleux. Il excelloit encore à dessiner des caricatures, c'est-à-dire des portraits, qui en conservant la vraisemblance d'une personne, la représentent avec un air ridicule ; & tel étoit son talent en ce genre, qu'il savoit donner aux animaux & même à des vases, la figure d'un homme qu'il vouloit critiquer.

La galerie du cardinal Farnese, ce magnifique chef-d'oeuvre de l'art, lui coûta huit années du travail le plus opiniâtre, le plus pénible, & le plus fini ; il y prit des soins incroyables, pour mettre cet ouvrage au plus haut point de perfection : cependant il en fut récompensé, non comme un artiste qui venoit de faire honneur par ses rares talens à l'humanité & à sa patrie, mais comme un artisan dont on toise le travail. Cette espece de mépris le pénétra de douleur, & causa vraisemblablement sa mort, qui arriva quelque tems après.

Les desseins d'Annibal sont d'une touche également ferme & facile. La correction est la plus exacte dans ses figures ; la nature y est parfaitement rendue. Il avoit un dessein fier, mais moins gracieux que celui de Louis Carrache. Ce célébre peintre a gravé à l'eau-forte plusieurs sujets, avec autant d'esprit que de goût. On a aussi gravé d'après lui. Ses grands morceaux de peinture sont à Bologne, à Parme, & à Rome. La chapelle de S. Grégoire in monte Celio da Soria, est de sa main. On admire la chambre qu'il a peinte à Monte Cavallo, palais de Rome que les papes habitent ordinairement l'été. On voit un S. Xavier d'Annibal Carrache dans l'église de la maison professe des Jésuites à Paris. Le S. Antoine, & le S. Pierre en pleurs de ce maître, sont au palais Borghese.

Schidone, (Bartholomeo) né à Modene vers l'an 1560, mort à Parme en 1616. Il se mit sous la discipline d'Annibal Carrache, & s'attacha cependant à imiter le style du Correge, dont il a beaucoup approché. Sa passion pour le jeu, plaisir amer & si souvent funeste, le réduisit au point de mourir de douleur de ne pouvoir payer ce qu'il y perdit en une nuit. Les tableaux de ce charmant artiste sont très-rares ; ceux qu'on voit de lui sont précieux pour le fini, pour les graces & la délicatesse de sa touche, pour le choix & la beauté de ses airs de têtes, pour la tendresse de son coloris, & la force de son pinceau ; ses desseins sont pleins de feu & de goût. Il a fait en portraits une suite des princes de la maison de Modene.

Michel Ange de Caravage, (appellé communément Michel Ange Amérigi) naquit en 1569 au château de Caravage, situé dans le Milanès, & mourut en 1609. Ce peintre s'est rendu très-illustre par une maniere extrèmement forte, vraie, & d'un grand effet, de laquelle il est auteur. Il peignoit tout d'après nature, dans une chambre où la lumiere venoit de fort haut. Comme il a exactement suivi ses modeles, il en a imité les défauts & les beautés : car il n'avoit point d'autre idée que l'effet du naturel présent.

Son dessein étoit de mauvais goût ; il n'observoit ni perspective, ni dégradation ; ses attitudes sont sans choix, ses draperies mal jettées ; il n'a connu ni les graces, ni la noblesse ; il peignoit ses figures avec un teint livide, des yeux farouches, & des cheveux noirs. Cependant tout étoit ressenti ; il détachoit ses figures, & leur donnoit du relief par un savant artifice du clair-obscur, par un excellent goût de couleurs, par une grande vérité, par une force terrible, & par un pinceau moëlleux, qui ont rendu son nom extrèmement célébre.

Le caractere de ce peintre, semblable à ses ouvrages, s'est toûjours opposé à son bonheur. Il eut une affaire fâcheuse à Milan ; il en eut une autre à Rome avec le Josépin ; il insulta à Malte un chevalier de l'ordre ; en un mot il se fit des affaires avec tout le monde, fut misérable toute sa vie, & mourut sans secours sur un grand chemin. Il mangeoit seul à la taverne, où n'ayant pas un jour de quoi payer, il peignit l'enseigne du cabaret, qui fut vendue une somme considérable.

Ses desseins sont heurtés d'une grande maniere, la couleur y est rendue ; un goût bizarre, la nature imitée avec ses défauts, des contours irréguliers, & des draperies mal jettées, peuvent les caractériser.

Ses portraits sont très-bons. Le roi de France a celui du grand maître de Vignacourt que ce peintre fit à Malte. Il y a, je crois, un de ses tableaux aux Dominicains d'Anvers, que Rubens appelloit son maître. On vante singulierement un cupidon du Caravage, & son tableau de l'incrédulité de S. Thomas, qu'il a gravé lui-même. Mais que dirons-nous de son Prométhée attaché au rocher ? on ne peut regarder un moment cette peinture sans détourner la vüe, sans frissonner, sans ressentir une impression qui approche de celle que l'objet même auroit produite.

Le Caravage a fait pendant son séjour à Malte, pour l'église de ce lieu, la décollation de S. Jean. Le grand autel de l'église de S. Louis à Rome, est peint par le Caravage ; il a peint un Christ porté au sépulchre, dans l'église de sainte Marie in Vallicella. Tous ces morceaux ont un relief étonnant.

Guido Réni, que nous appellons le Guide, naquit à Bologne en 1575, & mourut dans la même ville en 1642. Denis Calvart fut son premier maître ; il passa ensuite sous la discipline des Carraches, & ne fut pas long-tems sans se distinguer par la supériorité de son génie. Le pape Paul V. exerça ses talens, qu'il ne pouvoit se lasser d'admirer. Il lui donna pour preuve de son estime particuliere, un équipage & une forte pension.

Alors le Guide vivoit honorablement, & joüissoit de sa renommée ; mais semblable au Schidone, l'amour du jeu vint par malheur s'emparer de son ame : il y faisoit des pertes considérables, qui le mettoient continuellement dans l'indigence, & qu'il réparoit néanmoins par sa facilité prodigieuse à manier le pinceau : obligé de satisfaire aux ouvrages qu'on lui demandoit de tous côtés, il reçut long-tems un prix considérable des chefs-d'oeuvre, qui sortoient de son attelier avec une promtitude étonnante. Enfin devenu vieux, & ne trouvant plus dans son pinceau la même ressource qu'il lui procuroit dans le fort de l'âge, d'ailleurs poursuivi par ses créanciers, abandonné, comme il est trop ordinaire, par ceux même qu'il mettoit au nombre de ses amis, ce célébre artiste mourut de chagrin.

La grandeur, la noblesse, le goût, la délicatesse, & par-tout une grace inexprimable, sont les marques distinctives qui caractérisent toutes les productions de cet aimable peintre, & qui les rendent l'objet d'une admiration générale.

Les ouvrages que le Guide a laissés à Rome & à Bologne, sont ce qu'il a fait de plus considérable. On vante beaucoup son crucifix, qui est dans la chapelle de l'Annonciade ; S. Laurent in Lucina, son Ariane, sa Vierge qui coud, David vainqueur de Goliath, & l'enlevement d'Helene par Paris : ces deux derniers tableaux sont à l'hôtel de Toulouse, & pechent néanmoins du côté de l'expression, qui n'est point assez vive ni assez animée. Mais le couvent des Carmelites du fauxbourg Saint-Jacques possede un admirable tableau du Guide, dont le sujet est une Annonciation. Son martyre des Innocens est connu de tout le monde. La famille Ludovisio à Rome possede quatre beaux tableaux du Guide, une Vierge, une Judith, une Lucrece, & la conversion de S. Paul. Enfin le tableau de ce grand maître, qui a fait le plus de bruit dans Rome, est celui qu'il peignit en concurrence du Dominiquin dans l'église de S. Grégoire.

Il travailloit également bien à huile & à fresque. Il se plaisoit à la musique, & à sculpter. Il a gravé à l'eau-forte beaucoup de sujets de piété, d'après Annibal Carrache, le Parmesan, &c. On a aussi beaucoup gravé d'après le Guide.

Ses desseins se font connoître par la franchise de sa main, par la legereté de sa touche, par un grand goût de draperies joint à la beauté de ses airs de têtes. Il ne faut pas croire, dit M. Mariette à ce sujet, que le Guide se soit élevé si haut, sans s'être assujetti à un travail opiniâtre : l'on s'en apperçoit aisément, & sur-tout dans les desseins qu'il a faits en grand pour ses études. Tout y est détaillé avec la derniere précision ; l'on y voit un artiste qui consulte perpétuellement la nature, & qui ne se fie point à l'heureux talent qu'il a de l'embellir.

Albane, (François) né à Bologne en 1578, mort dans la même ville en 1660. Son pere, marchand de soie, voulut inutilement le faire de sa profession. La passion dominante du fils, le décida pour la Peinture. Il se mit d'abord chez Denis Calvart dont nous avons parlé ci-dessus, & pour son bonheur il y trouva le Guide. Ils se lierent d'une étroite amitié, & ne tarderent pas à passer ensemble dans l'école des Carraches ; ensuite ils se rendirent à Rome, où l'Albane perfectionna ses talens, & devint un des plus agréables & des plus savans peintres du monde. Il cultiva toute sa vie l'étude des belles-lettres, & se servit utilement & ingénieusement des lumieres qu'elles lui fournirent, pour enrichir ses inventions des ornemens de la Poësie.

Il épousa en secondes noces une femme qui lui apporta en dot peu de richesses, mais une grande beauté. Elle servit plus d'une fois de modele à l'Albane, qui la peignoit tantôt en nymphe, tantôt en Vénus, tantôt en déesse. Il en eut douze enfans, & prit le même plaisir à les peindre en amours ; sa femme les tenoit dans ses bras, ou les suspendoit avec des bandelettes, & les lui présentoit dans toutes les attitudes touchantes qu'il a si bien exprimées dans ses petits tableaux. De-là vient qu'ils se sont dispersés comme des pierres précieuses par toute l'Europe, & ont été payes très-chérement : il ne faut pas s'en étonner ; la legereté, l'enjouement, la facilité, & la grace, caractérisent les ouvrages de l'Albane.

Lanfranc, (Jean) né à Parme de parens pauvres en 1581, mort à Rome dans l'opulence en 1647. Disciple des Carraches, il fit des progrès rapides qui lui acquirent promtement de la célébrité, des richesses, & beaucoup d'occupation. Il excelloit dans les grandes machines, & se montra dans ce genre un des premiers peintres du monde. La voûte de la premiere chapelle de l'église de S. Pierre, & la coupole de S. André della Vallé à Rome, justifierent la hardiesse & l'étendue de son génie.

Les papes Paul V. & Urbain VIII. comblerent Lanfranc de biens & d'honneurs ; mais sur-tout un caractere doux & tranquille, une femme aimable, & des enfans qui réunissoient tous les talens d'agrément, le rendirent heureux.

Ses principaux ouvrages sont à Rome, à Naples, & à Plaisance. Toute la chapelle de S. Jean-Baptiste à Rome, est de sa main.

Dominiquin, (Dominique Zampiéri, dit le) né à Bologne en 1581, mort en 1641. Il se mit sous la discipline des Carraches, & remplit la prophétie d'Annibal son maître, qui prédit que le Dominiquin nourriroit un jour la Peinture. Cependant ses études furent tournées en ridicule, ses premières productions méprisées, sa persévérance traitée de tems perdu, & son silence de stupidité.

En effet la nature lui donna un esprit paresseux, pesant, & stérile ; mais par son opiniâtreté dans le travail, il acquit de la facilité, de la fécondité, de l'imagination, j'allois presque dire du génie : du moins sa persévérance opiniâtre, la bonté cachée de son esprit, & la solidité de ses réflexions, lui tenant lieu du don de la nature, que nous appellons génie, ont fait produire au Dominiquin des ouvrages dignes de la postérité.

Absorbé dans son art, il amassa peu-à-peu un thrésor de science, qui se découvrit en son tems. Son esprit enveloppé comme un ver à soie l'est dans sa coque, après avoir long-tems travaillé dans la solitude, se développa, s'anima, prit l'essor, & se fit admirer non-seulement de ses confreres qui avoient tâché de le dégoûter, mais des Carraches même qui l'avoient soûtenu. En un mot, les pensées du Dominiquin s'éleverent insensiblement au point qu'il s'en faut peu qu'elles ne soient arrivées jusqu'au sublime, si l'on ne veut pas convenir qu'il y a porté quelques-uns de ses ouvrages ; comme le martyre de S. André, la communion de S. Jerôme, le S. Sébastien qui est dans la seconde chapelle de l'église de saint Pierre, le Musée, & autres morceaux admirables, qu'il a faits à Rome à la chapelle du thrésor de Naples, & à l'abbaye de Grotta Ferrata ; monumens éternels de sa capacité.

Je crois bien que les parties de la peinture que possédoit cet homme rare, sont la récompense de ses soins, de ses peines, & de ses travaux assidus, plûtôt que les fruits de son génie ; mais travail ou génie, ce que ce grand maître a exécuté servira toûjours de modele à tous les peintres à venir.

Les compagnons d'étude du Dominiquin, après l'avoir méprisé, devinrent ses rivaux, ses envieux, & furent enfin si jaloux de son rare mérite, qu'ils tâcherent de détruire ses ouvrages par des moyens aussi honteux, que ceux qui furent employés en France dans le même siecle contre les peintures de le Sueur.

Le Dominiquin a parfaitement réussi dans les fresques ; ses tableaux à l'huile ne sont pas pour la plûpart aussi bons ; le travail se fait sentir dans les desseins & les études qu'il a fait à la pierre noire & à la plume ; sa touche en est peinée, & leur médiocrité donneroit quelquefois lieu de douter du nom de leur auteur.

Guerchin, (Jean-François Barbiéri da Cento, dit le) né à Cento près de Bologne en 1590, mort en 1666. Le surnom de Guercino ou de Guerchin lui fut donné parce qu'il étoit louche. L'école des Carraches, la vüe des ouvrages des grands maîtres, & son génie, le firent marcher dans le chemin de la renommée.

Il s'attacha à la maniere du Caravage, préférablement à celle du Guide & de l'Albane, qui lui parut trop foible. Quoiqu'il ait peint avec peu de correction & d'agrément, & qu'il eût été à souhaiter qu'il eût joint à son grand goût de composition, à son dessein, à la fierté de son style, plus de noblesse dans les airs de tête, & plus de vérité dans les couleurs locales ; cependant ces défauts ne peuvent empêcher que le Guerchin ne passe pour un grand maître dans l'esprit des connoisseurs.

Le nombre de ses ouvrages répandus dans toute l'Italie, est presque incroyable ; personne n'a travaillé avec plus de facilité & de promtitude ; il a peint beaucoup à fresque ; il a fait aussi une quantité prodigieuse de desseins, qui sont à la vérité de simples esquisses, mais pleines de feu & d'esprit.

Mola, (Pietro Francesco) né dans le Milanès en 1621, mort à Rome en 1666. Il entra dans l'école de l'Albane, & se rendit ensuite à Venise, où il prit du Bassan & du Titien le goût du coloris. Il étoit bon dessinateur, & excellent paysagiste. On remarque dans ses peintures du génie, de l'invention, & beaucoup de facilité. Ses principaux ouvrages sont à Rome.

Cignani, (Carlo) né à Bologne en 1628, mort à Forli en 1719. Disciple de l'Albane, il acquit une grande réputation dans son art. La coupole de la Madona del Fuoco de la ville de Forli, où cet artiste a représenté le paradis, fait admirer la beauté de son génie. Il eut dix-huit enfans, dont un seul lui survécut, & aucun d'eux ne devint peintre. Le Cignani étoit correct dans son dessein, gracieux dans son coloris, élégant dans ses compositions. Il peignoit avec facilité, drapoit avec goût, & manquoit seulement de feu dans l'expression des passions de l'ame. Ses demi-figures sont finies, & ses Vierges très-belles. La douceur des moeurs, jointe à la bonté, à l'humanité, & à la générosité, caractérisoient son ame. Ses principaux ouvrages sont à Rome, à Bologne, & à Forli. Article de M(D.J.)

ECOLE ROMAINE, (Peinture) On trouve dans les ouvrages des habiles maîtres de cette école un goût formé sur l'antique, qui fournit une source inépuisable de beautés du dessein, un beau choix d'attitudes, la finesse des expressions, un bel ordre de plis, un style poëtique embelli par tout ce qu'une heureuse imagination peut inventer de grand, de pathétique, & d'extraordinaire. La touche de cette école est facile, savante, correcte & gracieuse ; sa composition est quelquefois bizarre, mais élégante.

Le coloris est la partie qu'elle a négligé davantage, défaut commun à presque tous ceux qui ont correctement dessiné. Ils ont crû qu'ils perdroient le fruit de leurs tableaux, s'ils laissoient ignorer au monde à quel point ils possédoient cette partie, & qu'on leur pardonneroit aisément tout ce qui leur manqueroit d'ailleurs, quand on seroit content de la régularité de leurs desseins, de la correction dans les proportions, de l'élégance dans les contours, & de la délicatesse dans les expressions, objets essentiels de l'art.

Mais les intentions de cet art ne se trouvent pas moins dans le coloris que dans le dessein ; car le peintre qui est l'imitateur de la nature, ne sauroit imiter cette nature, que parce qu'elle est visible ; & elle n'est visible, que parce qu'elle est colorée. Disons donc que si le dessein est le fondement du coloris, s'il subsiste avant lui, c'est pour en recevoir sa perfection. Le peintre ébauche d'abord son sujet par le moyen du dessein ; mais il ne peut le finir que par le coloris, qui, répandant le vrai sur les objets dessinés, y jette en même tems toute la perfection dont la peinture est susceptible.

Les peintres de l'école romaine ont le bonheur de nommer Raphael à leur tête ; & il est certain que son mérite éminent, & les disciples qu'il a formés, font la plus grande gloire de cette école. D'ailleurs les plus célébres artistes du monde, à commencer par Michel-Ange, ont embelli Rome de leurs chefs-d'oeuvre, afin de s'immortaliser eux-mêmes. En effet toutes les églises & tous les palais de cette capitale sont ornés des merveilles de l'art & de la nature. On ne peut voir sans étonnement la multitude de belles choses que Rome possede, malgré la perte de celles que les richesses des pays étrangers lui ont enlevées & lui enlevent journellement. Ses ruines seules lui procurent sans cesse d'admirables morceaux de sculpture antique, des statues, des colonnes, des bas-reliefs, &c. En un mot il n'y a qu'à profiter dans son séjour pour ceux qui veulent s'instruire des beaux Arts ; aussi vient-on de toutes parts les y étudier. C'est un noble hommage, dit M. de Voltaire, que rend à Rome ancienne & moderne le desir de l'imiter ; & l'on n'a point encore cessé de lui rendre cet hommage pour la peinture, quoiqu'elle soit dénuée depuis un tems considérable de peintres, dont les ouvrages puissent passer à la postérité. Plus cette derniere réflexion est vraie, plus ma liste de l'école romaine doit devenir moins nombreuse, en y comprenant même le curieux Antoine de Messine, qui porta de Flandres en Italie la découverte de la peinture à l'huile.

Antoine de Messine, ainsi nommé de cette ville sa patrie, florissoit vers l'an 1430. Il a été le premier des Italiens qui ait peint à l'huile. Ayant eu l'occasion de voir à Naples un tableau que le roi Alphonse venoit de recevoir de Flandres, il fut si surpris de la vivacité, de la force, & de la douceur des couleurs de ce tableau, qu'il quitta toutes ses affaires pour aller trouver Jean Van-Eyck, qu'on lui avoit dit être l'auteur de ce bel ouvrage. On sait quelles furent les suites du voyage d'Antoine ; Van-Eyck lui communiqua noblement son secret : de retour à Venise, Bellin le lui arracha adroitement, & le rendit public dans cette ville.

Cependant Antoine l'avoit confié à un de ses éleves nommé Dominique. Ce Dominique appellé à Florence, en fit part généreusement à André del Castagno, qui par la plus noire ingratitude & par l'avidité du gain assassina son ami & son bienfaiteur. Tous ces évenemens arrivant coup sur coup, répandirent promtement le mystere de la peinture à l'huile dans toute l'Italie. Les écoles de Venise & de Florence en firent usage les premieres ; mais celle de Rome ne tarda pas long-tems à les imiter.

Perugin, (Pierre) né à Perouse en 1446, mort dans la même ville en 1524. Elevé dans la pauvreté, il résolut, pour s'en tirer, de s'attacher à la peinture, dont les merveilles occupoient l'Italie, sur-tout depuis la divulgation du secret de la Peinture à l'huile. Le Perugin, après avoir étudié le dessein, se rendit à Florence où il prit des leçons avec Léonard de Vinci d'André Verrochio, qui florissoit alors dans cette ville. Une longue vie lui permit de faire un grand nombre d'ouvrages ; & d'un autre côté beaucoup d'oeconomie, le mirent dans l'opulence, dont l'avarice l'empêcha de joüir. Enfin un filou lui ayant dérobé sa cassette, dans laquelle il portoit toûjours son argent avec lui, la douleur de cette perte causa sa mort. L'incendie du bourg de S. Pierre représentée dans la chapelle de Sixte au vatican, passe pour le chef-d'oeuvre du Perugin. Mais sa plus grande gloire est d'avoir eu Raphael pour disciple : je dis encore que c'est sa plus grande gloire, parce qu'il en profita lui-même, & qu'il devint le disciple à son tour. On voit par les tableaux que le Perugin a faits à la chapelle de Sixte au vatican, qu'il avoit appris de Raphael.

Raphaël Sanzio, né à Urbin en 1483, mort à Rome en 1520. Voilà le roi de la peinture depuis le rétablissement des beaux Arts en Italie ! Il n'a point encore eu d'égal, quoique l'art de la Peinture renferme présentement une infinité d'observations & de connoissances, qu'il ne renfermoit pas du tems de ce grand génie. Ses ouvrages ont porté son nom par tout le monde ; ils sont presque aussi connus que l'Enéide de Virgile. Voyez ce que dit l'abbé Dubos du tableau de l'école d'Athenes, de celui d'Attila, de celui où Jesus-Christ donne les clés à S. Pierre, du tableau appellé la messe du pape Jules ; enfin du tableau de la transfiguration de Notre-Seigneur qu'on regarde comme le chef-d'oeuvre de ce peintre ; j'allois dire de la Peinture, si le souvenir des ouvrages de l'antiquité & le jugement du Poussin n'avoient arrêté mon enthousiasme.

Digne rival de Michel Ange, jamais personne ne reçut peut-être en naissant plus de goût, de génie, ni de talens pour la peinture que Raphael ; & peut-être personne n'apporta-t-il jamais plus d'application à cet art ; Perugin n'est connu que pour avoir été maître de Raphaël. Mais bien-tôt cet artiste laissa le Perugin & sa maniere, pour ne prendre que celle de la belle nature. Il puisa les beautés & les richesses de son art dans les chefs-d'oeuvres de ses prédécesseurs. Sur le bruit des ouvrages que Léonard de Vinci faisoit à Florence, il s'y transporta deux fois pour en profiter. Il continua de former la délicatesse de son goût sur les statues & sur les bas-reliefs antiques, qu'il dessina long-tems avec l'attention & l'assiduité la plus soûtenue. Enfin il joignit à cette délicatesse de goût portée au plus haut point, une grandeur de maniere, que la vüe de la chapelle de Michel Ange lui inspira tout d'un coup. Le pape Jules II. le fit travailler dans le Vatican sur la recommandation de Bramante ; & c'est alors qu'il peignit les ouvrages immortels dont j'ai parlé ci-dessus, outre ceux que ses disciples firent sur ses desseins.

Indépendamment de l'étude que Raphaël faisoit d'après les sculptures & les plus beaux morceaux de l'antique qui étoient sous ses yeux, il entretenoit des gens qui dessinoient pour lui tout ce que l'Italie & la Grece possédoient de rare & d'exquis.

On remarque qu'il n'a laissé que peu ou point d'ouvrages imparfaits, & qu'il les finissoit extrèmement, quoique promtement. C'est pour cela qu'on voit de lui un crayon de petites parties, comme des mains, des piés, des morceaux de draperies, qu'il dessinoit trois ou quatre fois pour un même sujet, afin d'en faire un choix convenable.

Il mourut à la fleur de son âge, n'ayant que trente-sept ans, épuisé par l'amour qu'il avoit pour les femmes, & mal gouverné par les médecins à qui il avoit caché la cause de son mal. Les grands peintres ne sont pas ceux qui ont couru la plus longue carriere ; le Parmesan, Watteau, le Sueur, Lucas de Leyden, le Correge, sont morts entre trente-six & quarante ans ; Vandyck à quarante-deux ans, le Valentin & le Giorgion à trente-deux & trente-trois ans.

Raphaël refusa de se marier avec la niece d'un cardinal, parce qu'il se flatoit de le devenir, suivant la promesse que Léon X. lui en avoit faite.

Un heureux génie, une imagination féconde, une composition simple, & en même tems sublime, un beau choix, beaucoup de correction dans le dessein, de graces & de noblesse dans les figures, de finesse dans les pensées, de naturel & d'expression dans les attitudes ; tels sont les traits auxquels on peut reconnoître la plûpart de ses ouvrages. Pour le coloris, il est fort au-dessous du Titien ; & le pinceau du Correge est sans doute plus moëlleux que celui de Raphaël.

Ce célébre maître manioit parfaitement le crayon ; ses desseins sont singulierement recherchés : on peut les distinguer à la hardiesse de sa main, aux contours coulans de sa figure, & sur-tout à ce goût élégant & gracieux qu'il mettoit dans tout ce qu'il faisoit.

Le Roi possede quelques tableaux de chevalet de Raphaël, entr'autres une vierge connue sous le nom de la belle jardiniere. Il y a deux beaux morceaux de ce savant maître au palais royal : savoir une sainte famille, tableau d'environ deux piés & demi de haut sur vingt pouces de large, & S. Jean dans le desert ; M. le duc d'Orléans régent du royaume paya vingt mille livres ce dernier tableau de Raphaël. Enfin on a beaucoup gravé d'après ce grand homme. Voyez sa vie, vous y trouverez bien d'autres détails.

On compte parmi ses disciples, Jules Romain, Perrin del Vaga, & plusieurs autres ; mais on doit compter pour peintres tous ceux qui ont sû profiter des ouvrages de Raphaël.

Primatice, né à Bologne en 1490, mort à Paris en 1570. Jules Romain perfectionna ses principes ; le duc de Mantoue l'employa à décorer son beau château du T. Les ouvrages de stuc qu'il y fit donnerent une si grande idée de ses talens, qu'il fut appellé à la cour par François I. Il a embelli Fontainebleau de statues qui furent jettées en bronze, de ses peintures, & de celles que Nicolo, & plusieurs autres éleves, ont faites sur ses desseins ; mais le peu d'ouvrages qui nous restent de cet artiste (car la plûpart ne subsistent plus), méritent seulement d'êtres loüés pour le coloris & les attitudes des figures. On voit sans peine qu'ils sont peints de pratique, & manquent de correction ; cependant c'est réellement à lui & à maître Roux, que la France est redevable du bon goût de la peinture.

Jules Romain (son nom de famille est Julio Pippi), né à Rome en 1492, mort à Mantoue en 1546. Il a été le premier & le plus savant des disciples de Raphaël. Sujets d'histoire, tableaux de chevalet, ouvrages à fresque, portraits, paysages ; il excella dans tous ces genres. Il se montra un peintre également sage, spirituel & gracieux, comme simple imitateur de Raphaël. Ensuite se livrant tout à coup à l'essor de son génie, & se traçant une route nouvelle, il ne mérita pas de moindres éloges. Aucun maître n'a mis dans ses tableaux plus d'esprit & de savoir ; en un mot ses ouvrages, malgré les défauts qu'on peut leur reprocher, feront toûjours l'admiration du public.

Ce célébre artiste embellit le château du T. du duc de Mantoue, comme architecte & comme peintre. Les chefs-d'oeuvre qu'il y fit contribuerent non seulement à sa fortune par les bienfaits dont le prince le combla, mais encore à sa sûreté par la puissante protection du duc. Elle sauva Jules des recherches qu'on faisoit de lui pour ses desseins des estampes dissolues, gravées par Marc-Antoine, & que l'Arétin accompagna de sonnets non moins condamnables. L'orage tomba sur le graveur, qui auroit perdu la vie, sans la faveur & le crédit du cardinal de Medicis.

Les desseins que Jules a lavés au bistre, sont très-estimés ; on y remarque beaucoup de correction & d'esprit. Il y a aussi beaucoup de liberté & de hardiesse dans les traits qu'il faisoit toûjours à la plume, de fierté & de noblesse dans ses airs de tête ; mais il ne faut point rechercher dans ses desseins des contours coulans, ni des draperies riches & d'un bon goût. Les batailles de Constantin de ce grand maître sont dans la chapelle de Sixte au vatican. Le martyre de St Etienne qu'on voit à Genes au maître autel de la petite église de saint Etienne, est admirable pour l'observation de la vraisemblance poëtique.

Perrin del Vaga, né dans la Toscane en 1500, mort à Rome en 1547. Il vint fort jeune dans cette capitale par goût pour la peinture, & se mit à dessiner avec beaucoup d'assiduité. Raphaël remarquant ses talens & son génie, en fit son éleve, & lui procura des ouvrages considérables. Après sa mort, Jules Romain & François Penni partagerent avec lui les peintures, dont ils avoient la direction. La sale d'audience du vatican, celle où l'on reçoit les ambassadeurs des têtes couronnées, est presque entierement de ce maître ; mais il n'a pas peint les trois tableaux de cette même sale qu'on y voit toûjours, & qui représentent l'affreux massacre de la S. Barthelemi.

Objectare oculis monstra indignantibus auso

Horruit aspectu pietas, &c.

Perrin del Vaga s'est distingué particulierement à décorer les lieux selon leur usage, genre dans lequel il a excellé.

Nicolo del Abbate, né à Modène en 1512, mort à Paris vers l'an 1580. Eleve du Primatice, ce peintre l'engagea de venir en France avec lui, & ils travaillerent ensemble à peindre à fresque dans le château de Fontainebleau la galerie d'Ulysse ainsi nommée, parce que les avantures du roi d'Ithaque étoient représentées dans cette galerie en cinquante-huit tableaux. L'ouvrage est presque entierement détruit. Les seuls desseins qui étoient de la main du Primatice, doivent subsister encore ; du moins ils faisoient un des ornemens du cabinet de M. Crosat avant sa mort.

Baroche, (Fréderic) né à Urbin en 1528, mort dans la même ville en 1612. Le cardinal della Rovere prit sous sa protection ce célebre artiste, qui n'avoit encore que vingt ans, & l'occupa dans son palais. C'est un des plus gracieux, des plus judicieux, & des plus aimables peintres d'Italie. Il a fait beaucoup de tableaux d'histoire, mais il a surtout réussi dans les sujets de dévotion. Il se servoit pour ses vierges d'une soeur qu'il avoit, & pour le petit christ d'un enfant de cette même soeur.

L'usage du Baroche étoit de modeler d'abord en cire les figures qu'il vouloit peindre, ou bien il faisoit mettre des personnes choisies de l'un & de l'autre sexe dans les attitudes propres à son sujet. On reconnoît dans ses ouvrages le style, & les graces du Correge ; mais quoiqu'il dessinât plus correctement que cet aimable peintre, ses contours n'étoient ni d'un si grand goût ni si naturels ; il outroit les attitudes de ses figures, & prononçoit trop les parties du corps.

L'on a gravé d'après lui, & lui-même a gravé plusieurs morceaux à l'eau-forte, qui petillent de feu & de génie. Ses tableaux font un des ornemens des cabinets des curieux.

Feti, (Dominique) né à Rome en 1589, mort à Venise en 1624 à la fleur de son âge ; sa passion pour les femmes abregea sa carriere. Il fut disciple de Civoli, mais il perfectionna son goût par l'étude des ouvrages des premiers maîtres de Rome. Il avoit une grande maniere, de la finesse dans ses pensées, une expression vive, une touche piquante, & quelque chose de moëlleux ; on lui desireroit seulement plus de correction, & un ton de couleur moins noir : ses tableaux sont fort goûtés des amateurs. Le palais du duc de Mantoue a été embelli des peintures du Feti. Ses desseins sont extrèmement rares ; & heurtés d'un grand goût. Il a fait des études admirables peintes à l'huile sur du papier.

Sacchi, (André) né à Rome en 1599, mort dans la même ville en 1661. On retrouve dans ses ouvrages les graces & la tendresse du coloris qu'on admire dans les tableaux de l'Albane, dont il fut éleve. Ses figures brillent par l'expression, ses draperies par la simplicité ; ses idées sont nobles, & sa touche finie sans être peinée. Ses desseins sont aussi très-précieux ; une belle composition, des expressions vives, une touche facile, des ombres & des clairs bien ménagés, en caractérisent le mérite.

Michel-Ange des Batailles, né à Rome en 1602, mort dans la même ville en 1660. Son nom de famille étoit Cercozzi. Son surnom des Batailles lui vint de son habileté à représenter ces sortes de sujets. Il se plaisoit aussi à peindre des fleurs, des fruits, surtout des pastorales, des marchés, des foires, en un mot des bambochades ; ce qui le fit encore appeller Michel-Ange des Bambochades.

Il avoit une imagination vive, une grande prestesse de main, & mettoit beaucoup de force & de verité dans ses peintures ; son coloris est bon, & sa touche très-legere ; rarement il faisoit le dessein ou l'esquisse de son tableau. On a gravé quelques batailles d'après ce maître dans le Strada de Bello Belgico de l'édition de Rome in-folio.

Maratte, (Carle) né en 1625 à Camérano dans la Marche d'Ancône, mort à Rome en 1713. André Sacchi le reçut dans son école, où Carle Maratte resta 19 ans. Il étudia les ouvrages de Raphaël, des Carraches, & du Guide, & se fit d'après ces grands maîtres, une maniere qui le mit dans une haute réputation. Il devint un des plus gracieux peintres de son tems, & ses tableaux très-recherchés pendant sa vie, n'ont point perdu de leur mérite depuis sa mort.

Ce maître a excellé à peindre des vierges ; il étoit fort instruit de toutes les parties de son art, possédoit bien la perspective, avoit un bon coloris, & un dessein très-correct. On a de lui plusieurs planches gravées à l'eau-forte, où il a mis beaucoup de goût & d'esprit. Ses principaux ouvrages sont à Rome. La maison professe des jésuites de Paris a un S. Xavier de ce maître, indépendamment de celui d'Annibal Carrache ; on peut les comparer : mais n'oublions pas un trait à son honneur, rapporté par l'abbé Dubos. Carle Maratte ayant été choisi comme le premier peintre de Rome, pour mettre la main au plafond du palais Farnese, sur lequel Raphaël a représenté l'histoire de Psyché, il n'y voulut rien retoucher qu'au pastel, afin, dit-il, que s'il se trouve un jour quelqu'un plus digne que moi d'associer son pinceau avec celui de Raphaël, il puisse effacer mon ouvrage pour y substituer le sien.

ECOLE VENITIENNE, (Peint.) Un savant coloris, une grande intelligence du clair-obscur, des touches gracieuses & spirituelles, une imitation simple & fidele de la nature, qui va jusqu'à séduire les yeux ; voilà en général les parties qui caractérisent spécialement les beaux ouvrages de cette école. On reproche à l'école romaine d'avoir négligé le coloris, on peut reprocher à l'école vénitienne d'avoir négligé le dessein & l'expression. Comme il y a très-peu d'antiques à Venise, & très-peu d'ouvrages du goût romain, les peintres vénitiens se sont attachés à représenter le beau naturel de leur pays ; ils ont caractérisé les objets par comparaison, non seulement en faisant valoir la véritable couleur d'une chose, mais en choisissant dans cette opposition, une vigueur harmonieuse de couleur, & tout ce qui peut rendre leurs ouvrages plus palpables, plus vrais, & plus surprenans.

Il est inutile d'agiter ici la question sur la prééminence du coloris, ou sur celle du dessein & de l'expression ; jamais les personnes d'un sentiment opposé ne s'accorderont sur cette prééminence, dont on juge toûjours par rapport à soi-même : suivant que par des yeux plus ou moins voluptueux, on est plus ou moins sensible au coloris, ou bien à la poësie pittoresque par un coeur plus ou moins facile à être ému, on place le coloriste au-dessus du poëte, ou le poëte au-dessus du coloriste. Le plus grand peintre pour nous, est celui dont les ouvrages nous font le plus de plaisir, comme le dit fort bien l'abbé du Bos. Les hommes ne sont pas affectés également par le coloris ni par l'expression, parce qu'ils n'ont pas le même sens également délicat, quoiqu'ils supposent toûjours que les objets affectent intérieurement les autres, ainsi qu'ils en sont eux-mêmes affectés.

Celui, par exemple, qui défend la supériorité du Poussin sur le Titien, ne conçoit pas qu'on puisse mettre au-dessus d'un poëte, dont les inventions lui donnent un plaisir extrème, un artiste qui n'a su que disposer les couleurs, dont l'harmonie & les richesses, lui font un plaisir médiocre. Le partisan du Titien de son côté, plaint l'admirateur du Poussin, de préférer au Titien, un peintre qui n'a pas su charmer les yeux, & cela pour quelque invention, dont il juge que tous les hommes ne doivent pas être touchés, parce que lui-même ne l'est que foiblement. Chacun opine donc, en supposant comme une chose décidée, que la partie de la peinture qui lui plaît davantage, est la partie de l'art qui doit avoir le pas sur les autres. Mais laissons les hommes passionnés, s'accuser respectivement d'erreur ou de mauvais goût, il sera toûjours vrai de dire, que les tableaux les plus parfaits & les plus précieux, seront ceux qui réuniront les beautés de l'école romaine & florentine à celles de l'école lombarde & vénitienne. Je vais présentement nommer les principaux artistes de cette derniere école.

Les Bellino, freres, (Gentil & Jean) en jetterent les fondemens ; mais c'est le Titien & le Giorgion qu'il faut mettre à la tête des célébres artistes de cette école : ce sont eux qui méritent d'en être regardés comme les fondateurs.

Bellin, (Gentil) né à Venise en 1421, mort en 1501 fit beaucoup d'ouvrages, la plûpart à détrempe, qu'on recherchoit alors avec empressement, & qui ne subsistent plus aujourd'hui. Mais on n'a point oublié ce qui se passa entre Bellin & Mahomet II. Ce fameux conquérant qui dessinoit & qui aimoit la peinture, ayant vû des tableaux du peintre de Venise, pria la république de le lui envoyer. Gentili partit pour Constantinople, & remplit l'idée que sa hautesse avoit conçue de ses talens. Il fit pour ce prince la décollation de S. Jean-Baptiste, où le grand seigneur remarqua seulement, que la peau du cou dont la tête venoit d'être séparée, n'étoit pas exactement rendue ; & pour prouver, dit-on, la justesse de sa critique, il offrit de faire décapiter un esclave. " Ah ! seigneur, répliqua vivement Bellin, dispensez-moi d'imiter la nature, en outrageant l'humanité. " Ce trait d'histoire pourroit n'être pas vrai ; mais il n'en est pas de même de la maniere dont le sultan paya Bellin ; il le traita comme Alexandre avoit fait Apelles. Tout le monde sait qu'il le congédia en lui mettant une couronne d'or sur la tête, une chaîne d'or au col, & une bourse de trois mille ducats d'or entre les mains. La république de Venise contente de la conduite de Bellino, lui assigna une forte pension à son retour, & le nomma chevalier de S. Marc.

Bellin, (Jean) né à Venise en 1422, mourut dans la même ville en 1512. Curieux de savoir le nouveau secret de la peinture à l'huile, il s'habilla en noble vénitien, vint trouver sous ce déguisement Antoine de Messine qui ne le connoissoit pas, & lui fit faire son portrait : après avoir ainsi découvert le mystère que ce peintre cachoit avec soin, & dont il tiroit toute sa gloire, il le rendit public dans sa patrie. On voit encore par quelques ouvrages de Jean & de Gentil Bellin, qui sont à Venise, que Jean manioit le pinceau plus tendrement que son frere, quoiqu'il y ait beaucoup de sécheresse dans ses peintures ; mais il a travaillé le premier à joindre l'union à la vivacité des couleurs, & à donner un commencement d'harmonie, dont le Giorgion & le Titien ses éleves ont sçu faire un si bel usage. Le goût du dessein de Bellin est gothique, & ses attitudes sont forcées, il ne s'est montré que servile imitateur de la nature ; cependant il a mis de la noblesse dans ses airs de têtes. On n'apperçoit point de vives expressions dans ses tableaux ; aussi la plûpart des sujets qu'il a traités, sont des vierges. Le roi a le portrait des deux Bellino freres.

Titien Vecelli, naquit à Cador, dans le Frioul, l'an 1477, & mourut en 1576. Ce peintre, un des plus célébres du monde, étoit occupé depuis long-tems chez Bellin à copier servilement le naturel, lorsqu'entendant loüer de toutes parts le coloris des ouvrages du Giorgion, qui avoit été son ancien camarade, il ne songea plus qu'à cultiver son amitié, pour profiter de sa nouvelle maniere. Le Giorgion le reçut d'abord sans défiance : s'appercevant ensuite des progrès rapides de son émule, & du véritable sujet de ses fréquentes visites, il rompit tout commerce avec lui. Cependant le Titien eut peu de tems après le champ libre dans la carriere de la peinture, par la mort prématurée de son rival de gloire. Ce fut alors que redoublant ses soins, ses réflexions & ses travaux, il parvint à surpasser le Giorgion dans la recherche des délicatesses du naturel, & dans l'art d'apprivoiser la fierté du coloris, par la fonte & la variété des teintes. On sait quels ont été ses succès.

On le chargea des ouvrages les plus importans à Venise, à Padoue, à Vicence & à Ferrare. Il se distingua presqu'également dans tous les genres, traitant avec la même facilité les grands & les petits sujets. Personne en Italie n'a mieux entendu le paysage, ni rendu la nature avec plus de vérité. Son pinceau tendre & délicat représente encore si bien les femmes & les enfans, ses touches sont si spirituelles & si conformes au caractere des objets, qu'elles piquent le goût des connoisseurs beaucoup plus que les coups sensibles d'une main hardie.

Le talent singulier qu'il avoit pour le portrait, augmenta sa renommée auprès des souverains & des grands seigneurs, qui tous ambitionnerent d'être peints de sa main. Le cardinal Farnèse l'engagea de venir à Rome pour faire le portrait du pape. Pendant son séjour dans cette ville, il y fit de petits tableaux qui furent admirés de Vasari, & même de Michel-Ange. Le Titien peignit trois fois Charles V. qui disoit à ce sujet, qu'il avoit reçu trois fois l'immortalité du Titien.

Ce prince le combla de biens & d'honneurs ; il le créa chevalier, comte Palatin, & joignit à ces titres une pension viagère fort considérable. Les poëtes célébrerent à l'envi ses talens. Le Giorgion mort jeune, le débarrassa d'un rival : son opulence le mit en état de vivre avec les grands, & de les recevoir à sa table avec splendeur ; son caractere doux & obligeant lui procura des amis sinceres ; son humeur gaie & enjouée écarta de son ame les chagrins & les soucis ; son mérite le rendit respectable à tout le monde ; & sa santé qu'il a conservée jusqu'à 99 ans, sema de fleurs tous les instans de sa vie ; en un mot, s'il étoit permis de juger du bonheur de quelqu'un par les apparences trompeuses du dehors, on pourroit, ce me semble, mettre le Titien au nombre de ces hommes rares, dont les jours ont été heureux.

On rapporte que sur la fin de sa carriere, sa vüe s'étant affoiblie, il vouloit retoucher ses premiers tableaux, qu'il ne croyoit pas d'un coloris assez vigoureux ; mais ses éleves mirent dans ses couleurs de l'huile d'olive qui ne seche point, & effaçoient son nouveau travail pendant son absence. C'est ainsi qu'ils nous ont conservé plusieurs chefs-d'oeuvre du Titien.

Les églises de Venise sont toutes embellies de ses productions. On y voit les morceaux précieux de la présentation de la Sainte Vierge, un S. Marc admirable, le martyre de S. Laurent, de S. Paul, & tant d'autres. Mais son tableau le plus connu & le plus vanté, est celui qui représente S. Pierre martyr, religieux Dominiquain, massacré par les Vaudois ; il est non-seulement précieux par la richesse des couleurs locales, mais plus encore parce que l'action de ce tableau est intéressante, & que le Titien l'a traité avec plus de vraisemblance, & avec une expression de passions plus étudiée que celle de ses autres ouvrages. Enfin si les peintres de l'école de Rome & de Florence ont surpassé le Titien en vivacité de génie & par le goût du dessein, personne au moins ne lui dispute l'excellence du coloris.

Giorgion, (Georges) né dans le Trévisan en 1478, mort en 1511. Malgré son goût & ses talens pour la Musique, la Peinture eut encore pour lui plus d'attraits, il s'y livra tout entier, & surpassa bientôt Jean Bellin son maître : l'étude que le Giorgion fit des ouvrages de Leonard de Vinci, & surtout l'étude de la nature qu'il n'a jamais perdu de vüe, acheva de le perfectionner ; mais une maîtresse qu'il chérissoit & qui lui devint infidele, fut la cause de sa mort qui l'enleva à l'âge de 33 ans, au milieu de sa gloire & de sa réputation. Il comptoit déja parmi ses disciples Pordenon, Sebastien del Piombo, & Jean d'Udine, trois peintres célebres.

Il entendoit parfaitement le clair-obscur, & cet art si difficile de mettre toutes les parties dans une parfaite harmonie. Son goût de dessein est délicat, & a quelque chose de l'école Romaine ; ses carnations sont peintes d'une grande vérité. Il n'y employoit que quatre couleurs capitales, dont le judicieux mélange faisoit toute la différence des âges & des sexes ; il donnoit beaucoup de rondeur à ses figures ; ses portraits sont vivans, ses paysages sont d'un goût exquis.

Il a fait un très-petit nombre de tableaux de chevalet, ce qui les rend d'autant plus précieux. Le roi & M. le duc d'Orléans possedent quelques morceaux de ce célebre artiste, qui suffiroient seuls à sa gloire. En un mot par le peu d'ouvrages qu'on connoît de cet excellent maître, on voit que dans l'espace d'une courte vie, il a porté la peinture à un degré surprenant de perfection ; personne encore n'a pû l'atteindre pour la force & la fierté du coloris.

Sebastien del Piombo, aussi connu sous le nom de Sebastien de Venise, & de Fra-Bastien. Il naquit à Venise en 1485, & mourut en 1527. Sébastien reçut les principes de la peinture du Giorgion, duquel il prit le bon goût de couleur qu'il n'a jamais quitté. Sa réputation naissante le fit appeller à Rome, où il s'attacha à Michel-Ange, qui lui montra par reconnoissance les secrets de son art. Alors soûtenu par un si grand maître, il sembla vouloir disputer le prix de la peinture à Raphaël même ; mais il s'en falloit infiniment qu'il eût ni le génie ni le goût de dessein du rival av